Un mystique lyonnais et les secrets de la franc-maçonnerie — Alice Joly, 1938
Avant-propos
On trouvait encore ce livre en librairie voici une vingtaine d’années. Devenu depuis longtemps un classique en matière d’histoire maçonnique et d’Illuminisme au XVIIIe siècle, il n’était pourtant pas épuisé ; mais lorsqu’il le fut, cette disparition coïncida malencontreusement avec l’apparition d’un public de plus en plus nombreux et de plus en plus exigeant en ces domaines. Sur les rayons des libraires, il se mit à faire cruellement défaut.
L’auteur, archiviste-paléographe, a su profiter des facilités que lui procurait la Bibliothèque Municipale de Lyon qui abrite la majeure partie du fonds Jean-Baptiste Willermoz. Son intérêt pour le sujet lui fut de bonne heure inspiré par son époux, Henry Joly, Conservateur de cette Bibliothèque ; mais surtout par son maître et ami, René Le Forestier, qui lui fit découvrir les richesses humaines et spirituelles de cette Franc-Maçonnerie lyonnaise à l’histoire de laquelle il travaillait également. Tout au long des années trente une chaleureuse et fructueuse collaboration a uni ces deux chercheurs. René Le Forestier avait déjà publié Les Illuminés de Bavière et la Franc-Maçonnerie allemande (Paris, Hachette, 1914), et pour notre propos : La Franc-Maçonnerie occultiste au XVIIIe siècle et l’Ordre des Elus-Cohens (Paris, Dorbon, 1928). Il préparait alors son gros opus, achevé après la guerre et publié seulement en 1969 (La Franc-Maçonnerie templière et occultiste aux XVIIIe et XIX siècles, Paris, Aubier-Nauwelaerts). La date de parution du présent ouvrage coïncide de façon significative avec celle d’un autre classique, dont l’auteur, Gérard Van Rijnberk, est avec Alice Joly et René Le Forestier l’un des trois pionniers de cette époque en matière de Franc-Maçonnerie illuministe ; il s’agit du second volume de son diptyque Un thaumaturge au XVIIIe siècle : Martines de Pasqually (Lyon, Raclet, 1938), dont le premier avait paru en 1935 (Paris, Alcan).
Malgré l’existence de la monumentale étude de René Le Forestier, éditée en 1969, celle que voici, consacrée à Jean-Baptiste Willermoz, ne fait nullement double emploi. Si Le Forestier a su présenter Willermoz dans le contexte général de la Franc-Maçonnerie européenne de son temps, Alice Joly s’est intéressée à lui en tant que personnalité attachante et complexe dont elle nous restitue la vie entière à travers sa correspondance, ses amitiés, ses relations maçonniques et professionnelles, en suivant les méandres d’une existence qui dépasse le cadre de la Franc-Maçonnerie proprement dite. Voici donc une étude qui, jusqu’à ce jour, reste l’ouvrage de base sur ce grand Lyonnais. Nous avons la chance, aussi, de lire un texte dont l’érudition et l’exigence scientifiques ne sont pas les seules mérites ; cette archiviste écrit dans un style alerte, clair, avec ici et là une note d’humour jamais déplacée.
Au lecteur soucieux de se documenter sur l’état actuel de la recherche et des travaux depuis 1938 en ce qui concerne Jean-Baptiste Willermoz et la Franc-Maçonnerie ésotérique lyonnaise, l’on doit quelques précisions. En son temps, à la Bibliothèque de Lyon, l’auteur disposait certes de la documentation essentielle et suffisante pour écrire la très bonne monographie que le présent livre reproduit. Mais depuis lors, d’autres documents ont été découverts ; ils ne modifient pas grand chose à ce qu’on peut savoir de la vie et de l’œuvre de Jean-Baptiste Willermoz lui-même, mais complètent notre connaissance des relations maçonniques complexes qui se sont tissées, pendant le dernier tiers du XVIIIe siècle et même au-delà, entre la plupart des Obédiences, des Loges, et des personnages évoqués ici. Pour l’essentiel, il s’agit des documents suivants.
Ceux du château Le Brigon, d’abord, dont la Bibliothèque de la ville de Lyon se rendit acquéreur le 25 janvier 1956. Alice Joly les a utilisés en partie dans son étude “Jean-Baptiste Willermoz et l’Agent Inconnu des Initiés de Lyon”, in : Robert Amadou et Alice Joly, De l’Agent Inconnu au Philosophe Inconnu (Paris, Denoël, 1962), qui complète ainsi les chapitres XI et XII du présent ouvrage. Au demeurant, sur l’histoire du fonds Willermoz à Lyon, et l’acquisition des archives du château Le Brigon, on consultera utilement les publications suivantes : Henry Joly, “Les Archives maçonniques de J.-B. Willermoz à la Biliothèque Municipale de Lyon”, p. 420-424 in : Bulletin des Bibliothèques de France, juin 1956 ; et Robert Amadou, “Les Archives de Papus à la Bibliothèque Municipale de Lyon”, p. 75-91 in : L’Initiation, avril-juin 1967. Il s’agit, ensuite, de la découverte que j’ai faite du fonds Bernard Frédéric de Turckheim (ami de Willermoz et son frère en Maçonnerie), en 1968. Un inventaire établi par Jules Keller et moi-même en a été publié dans la revue Renaissance Traditionnelle (Paris, Loge Nationale Française, 1978, 1979, 1982). Une autre partie importante de ce fonds, contenant elle aussi de nombreuses lettres de Willermoz, a été découverte par Jules Keller en 1984. L’ensemble fait l’objet d’un ouvrage actuellement en préparation par Jules Keller et moi-même. Signalons aussi que la revue L’Initiation publie actuellement, depuis le nr. 3 de l’année 1985, une étude de Robert Amadou consacrée à Jean-Baptiste Willermoz, accompagnée de textes de celui-ci jusqu’alors inédits.
Enfin, évoquer ici la mémoire d’Alice Joly appelle l’expression d’une reconnaissance personnelle. Peu avant la grave maladie qui devait lui être bientôt fatale, elle et son époux m’avaient à plusieurs reprises reçu à Asnières, en 1966, et utilement conseillé, guidé, dans les travaux que je poursuivais alors. Avec confiance et générosité, ils me remirent tous les manuscrits et archives que René Le Forestier leur avait confiés. Sans cette marque d’amitié, la grande œuvre de celui-ci n’aurait sans doute pas vu le jour trois ans plus tard. Voici ce livre épuisé à son tour. En attendant sa réimpression, saluons avec d’autant plus de reconnaissance l’heureuse initiative des Editions Demeter grâce auxquelles l’œuvre irremplaçable d’Alice Joly est maintenant accessible en dehors des rayons d’occasion et des bibliothèques. Et unissons, dans un même hommage, les noms d’Alice Joly et de René Le Forestier.
L’index qui termine le livre a été établi et présenté par mes soins en 1969 ; il a paru cette année-là dans le t. V de la revue maçonnique Travaux Villard de Honnecourt (Editions de la Grande Loge Nationale Française).
PL. 1

JEAN-BAPTISTE WILLERMOZ EN 1782 Bibliothèque de la Ville de Lyon, ms. 6426.
Introduction
Les éléments de ce livre ont été rassemblés presque involontairement, afin d’éclaircir les points obscurs d’une intéressante correspondance entre le député Périsse Duluc et son ami Jean-Baptiste Willermoz, durant la période des États Généraux et de l’Assemblée Constituante. Ainsi, d’une étude des premiers temps de la Révolution à Lyon comme à Paris, en suis-je venue à celle de la Franc-Maçonnerie au XVIIIe siècle, à essayer de comprendre de fort étranges doctrines et de pénétrer dans les loges mystiques les plus secrètes. Le pauvre Périsse Duluc, en cette entreprise, fut vite oublié, et l’édition de ses lettres remise à un temps plus favorable.
Si mon ouvrage déplaît à quelque spécialiste des questions maçonniques, partisan ou adversaire de l’institution, si quelqu’un l’incrimine pour quelque raison que ce soit, qu’il sache que je plaide non coupable, tout au moins de préméditation, et que je l’ai entrepris sans aucune idée préconçue et sans aucun parti pris.
Le travail qu’on va lire est d’abord une mise au point de l’histoire de la Maçonnerie mystique. Celle de la Franc-Maçonnerie en général a été déblayée par d’excellents ouvrages en Angleterre, en Allemagne et en France. Les mouvements mystiques du XVIIIe siècle ont suscité, à notre époque, des études remarquables : il n’est que de citer celles de MM. Le Forestier, Dermenghen et Viatte. Plus spécialisés dans l’histoire de l’occultisme, MM. Vuillaud et Van Rijnberk ont édité des textes extrêmement précieux.
Cette étude est surtout appuyée sur des documents originaux, venus des archives de Jean-Baptiste Willermoz et de celles de la Triple Union de Marseille, que conserve la Bibliothèque de la Ville de Lyon, des papiers Prunelle de Lière, que conserve la Bibliothèque de la Ville de Grenoble et des archives particulières du prince Charles de Hesse, dont je dois la connaissance à l’extrême obligeance de M. Le Forestier.
Citer les sources de ce travail, c’est également citer les personnes aux bonnes grâces de qui j’en dois la communication, c’est-à-dire les directeurs des Bibliothèques de Lyon et de Grenoble, M. René Le Forestier, dont l’aide précieuse a par instants frisé l’abnégation ; le livre qu’il prépare sur l’histoire générale de la Maçonnerie mystique et sur le Rite Templier mettra définitivement au point tout ce qu’on peut savoir sur cette curieuse institution et précisera bien des points que mon étude, plus restreinte, n’a fait qu’effleurer.
Je dois exprimer aussi ma reconnaissance à M. Gabriel Willermoz et aux membres de la famille Willermoz, qui portent un intérêt éclairé à la mémoire de leur arrière-grand-oncle. Je remercie enfin MM. Van Rijnberk, Chevillon et Mme J. Bricaud pour les intéressants renseignements que je leur dois.
Chapitre premier
Un jeune marchand lyonnais en 1750. — Initiation à la Franc-Maçonnerie. — Les plus anciennes loges de Lyon. — Jean-Baptiste Willermoz fondateur de loges. — La Grande Loge des Maîtres Réguliers à l’instar de Paris. — La Franc-Maçonnerie écossaise. — Le grade templier G.I.G.E. de Metz. — Les secrets des Rose-Croix. — Expériences alchimiques de Pierre-Jacques Willermoz. — Le Chapitre de l’Aigle Noir Rose-Croix.
Le 15 février 1745, Claude-Catherin Willermoz, marchand mercier, qui au début du siècle, avait quitté Saint-Claude en Franche-Comté pour venir chercher fortune à Lyon, donnait son fils Jean-Baptiste en apprentissage à Antoine Bagnion, commerçant en soieries.
L’enfant n’avait pas encore quinze ans, étant né le 10 juillet 1730. Il entrait en qualité de « facteur », pour la nourriture que son patron était tenu de lui assurer les jours ouvriers, et aussi pour la promesse qu’on l’instruirait des méthodes du commerce de la soie. Deux ans plus tard, le jeune homme avait monté en grade ; c’est en qualité de commis de magasin et pour le bénéfice un peu plus important de son logement et de sa nourriture que nous le trouvons engagé par la maison Liotard, Manéchalle et compagnie, marchands et maîtres fabricants. Nul doute qu’il ait eu le sens des affaires, puisqu’en 1754 il est déjà installé à son compte comme maître fabricant, « dans l’allée qui traverse de rue de l’Arbre sec en rue Bas d’argent ».
Le jeune Willermoz avait été élevé dans le milieu actif des marchands et des artisans. Leurs maisons anciennes et noires se pressaient en un dédale de rues autour de l’église Saint-Nizier, cœur de la cité, où se célébraient les fastes religieux de la vie municipale. Toute sa jeunesse s’était passée entre Saône et Rhône, entre l’ancien quartier des merciers et celui de la soie, dont les rues plus récentes s’étendaient vers le fleuve, entouraient l’hôtel de ville, escaladaient la Croix-Rousse. Il n’avait pas eu grand temps à consacrer à des études désintéressées, à un semblant de formation intellectuelle. Jean-Baptiste était l’aîné d’une nombreuse famille ; à douze ans, il avait déjà quitté le collège de la Trinité pour la boutique paternelle, ayant juste eu le temps d’acquérir de l’enseignement de ses maîtres, sinon une orthographe bien assurée, du moins une écriture élégante et nette. Dans le milieu austère de la petite bourgeoisie marchande, sous l’influence de parents bons paroissiens, très fiers d’avoir un frère prêtre et vicaire à Saint-Nizier, mais soucieux surtout d’élever matériellement et moralement leur famille, Jean-Baptiste Willermoz prit, avec de solides habitudes d’ordre et de travail, un profond attachement aux pratiques de la religion catholique
C’est un fait, assez surprenant au premier abord, que le petit facteur devenu fabricant et commissionnaire en soieries, au milieu de la foule de ses concitoyens, ne se distingue pas par son importance industrielle ou son action sociale, mais par l’application qu’il mit à connaître les doctrines occultes et par le rôle important qu’il joua dans les sociétés maçonniques du XVIIIe siècle.
Jean-Baptiste Willermoz fut reçu Franc-Maçon dès 1750. Il avait vingt ans. Dans quelle loge entra-t-il ? Il ne nous l’a pas dit et il est difficile de le savoir sûrement. Depuis 1739 au moins, la société anglaise avait trouvé à Lyon des sectateurs. Mais tout ce qui ressort de la lettre qu’il écrivit le 28 pluviôse de l’an 13, pour évoquer ses débuts dans l’Art Royal de la Maçonnerie, c’est qu’il n’y avait à cette époque, dans sa ville, qu’une seule loge. Du moins n’en connaît-il pas d’autres. On sait que ce fut cette année-là aussi que, si l’on en croit ses mémoires, Casanova, pendant un séjour à Lyon, jugea utile à sa carrière de se faire recevoir Franc-Maçon.
Ni Casanova ni Willermoz ne nous ont transmis le nom que portait cette ancienne loge. S’appelait-elle le Petit Élu, l’Amitié ? Était-elle une filiale de la Mère-Loge Écossaise de Marseille ? Bord, consciencieux fouilleur d’archives, signale qu’en 1744 existaient au moins trois loges lyonnaises. Mais il ne donne pas les sources de ce renseignement. En tout cas, Lyon ne figure pas sur une « Liste des Loges régulières du Royaume de France faite à l’assemblée de la Grande Loge tenue le 6 novembre 1744 ». Ce qui ne veut pas dire que Lyon n’avait pas à cette date de loges non régulières ; comme dans le reste de la France, le succès de la société maçonnique ne s’y affirma qu’après 1750. A moins de nouveaux documents nous ne savons rien auparavant sur son développement.
Mais si nous ne savons pas dans quelle loge le jeune Frère fit ses premiers pas, nous savons qu’ils furent rapides. Évoquant, nous l’avons dit, ces anciens souvenirs, il conte qu’il fut tout de suite « affublé de tous les cordons et de toutes les couleurs possibles ». Il écrit d’ailleurs avec dédain de cette loge et de ces temps révolus, et se dépeint comme ayant très vite été dégoûté de la frivolité et de l’indiscipline qui régnait dans la Franc-Maçonnerie. Il ajoute même que, sans l’amitié et les soins particuliers qu’eut pour lui le Vénérable de sa loge, il n’y fût pas resté. Devons-nous le croire tout à fait ? Sans doute, écrivant cinquante ans plus tard, exagère-t-il, avec son expérience acquise, la déception que lui causa son initiation.
Comme la plupart de ceux qui désiraient être admis parmi les Maçons, il avait été séduit par la réputation de cette société déjà fort en vogue. Elle était secrète par définition, mais on savait qu’il était d’usage d’y fraterniser avec des membres distingués de la noblesse et de la haute bourgeoisie dans la plus parfaite égalité. C’était là, dans le monde si hiérarchisé encore du XVIIIe siècle, une perspective flatteuse pour un marchand. Le désir de suivre la mode, celui de frayer avec des gens importants n’avaient pas seuls attiré Jean-Baptiste Willermoz. Un motif plus puissant l’avait conquis : le prestige du secret maçonnique. Le silence que gardait toute l’institution au sujet de ses occupations semblait cacher un dépôt de connaissances importantes et par cela même désirables.
Qu’était, en réalité, cette science que protégeait tant de discrétion ? Comment se présenta-t-elle au jeune Lyonnais ?
A vrai dire, on ne sait pas du tout quels grades dispensait sa loge en 1750. Il est probable qu’elle avait déjà compliqué la progression des trois degrés : Apprenti, Compagnon et Maître, de la Maçonnerie symbolique, à l’imitation de toutes celles du royaume qui compliquaient de plus en plus des formes importées d’Angleterre.
Les premiers rituels apprenaient à l’Apprenti et au Compagnon la légende du temple de Salomon et ils les engagaient à se considérer comme les successeurs de ceux qui avaient bâti le merveilleux édifice sous la direction de l’architecte Hiram, en l’honneur de Dieu, le Grand Architecte de l’Univers. Ils exposaient que cet Hiram avait orné le portique du Temple de deux colonnes de bronze : l’une nommée Jakin et l’autre Boaz. Inspecteur général des travaux, chef de chantier autant qu’architecte, Hiram était un administrateur ingénieux ; il avait eu l’idée de distinguer les nombreux ouvriers de l’entreprise en trois groupes distincts : Apprentis, Compagnons, Maîtres. Chaque classe recevait un salaire spécial. Pour éviter les tricheries et les contestations, chaque employé dut connaître un mot secret, le mot de passe de son grade et savoir faire les signes et les attouchements qui y correspondaient. Les Apprentis avaient pour mot Jakin et devaient se ranger, le jour de la paye, à côté de leur colonne, à gauche en entrant dans le Temple. Les Compagnons avaient pour mot Boaz et se rassemblaient à la colonne Boaz. Les Maîtres se tenaient dans la chambre du milieu et leur mot, qui était Jehovah, ne fut changé qu’après la mort d’Hiram. C’est du moins ce que conte le rituel du grade de Maître que conserve la Bibliothèque de Lyon. Mais l’histoire se compliquait et devenait dramatique. En effet, Hiram fut assassiné. Il tomba victime de ses scrupules et de ses précautions sous les coups de trois Compagnons qui prétendaient obtenir, de gré ou de force, leur promotion au grade de Maître. L’un des assassins était armé d’une règle, le deuxième d’un maillet, le troisième d’un levier. Après quoi, il était question des recherches entreprises par l’ordre du roi Salomon pour retrouver son architecte disparu, et de la découverte du corps que les meurtriers avaient enterré sous un acacia, au pied du mont Hébron. Certains grades de Maîtres faisaient des allusions peu claires à un certain mot perdu à la suite du funeste crime et qu’il était extrêmement urgent de retrouver. Tout un luxe de mots de passe, d’explications, et de précisions parfois saugrenues, accompagnait la légende dramatique du malheureux Hiram. Les décorations des Maçons, les ornements et les tapis des loges s’efforçaient de symboliser les étapes de cette histoire, avec plus ou moins de luxe et plus ou moins de goût. Cette anecdote était présentée de façon à piquer la curiosité du récipiendaire, comme si elle contenait l’essence même du mystère qu’il convenait de dérober aux simples mortels.
Mais la première surprise passée, après ces révélations bizarres, l’enthousiasme du néophyte se refroidissait. Quel sens avaient, en fin de compte, toutes ces histoires mises en action dans les cérémoniaux de réception avec plus ou moins d’intérêt spectaculaire ? Joseph de Maistre a exprimé, en termes excellents, cette désillusion dont il avait personnellement fait l’expérience : « Il n’existe peut-être pas de Maçon un peu capable de réflexion qui ne se soit demandé, une heure après sa réception : « Quelle est l’origine de tout ce que je vois ? D’où viennent ces cérémonies étranges, cet appareil, ces grands mots, etc... ? » Mais, après avoir vécu quelque temps dans l’Ordre, on fait d’autres questions : « Quelle est l’origine de ces mystères qui ne couvrent rien, de ces types qui ne représentent rien ? Quoi ! des hommes de tous les pays s’assemblent (peut-être depuis plusieurs siècles) pour se ranger sur deux lignes, jurer de ne jamais révéler un secret qui n’existe pas, porter la main droite à l’épaule gauche et la ramener vers la droite et se mettre à table ? Ne peut-on extravaguer, manger et boire avec excès, sans parler d’Hiram, du Temple de Salomon et de l’Étoile Flamboyante ? etc..., etc. » Ces questions sont très naturelles, très sensées. Malheureusement, on ne voit pas que l’histoire, ni même la tradition orale, ait daigné répondre. »
Si l’on prenait au sens symbolique la construction du Temple auquel le Franc-Maçon devait collaborer, il était clair que la société engageait par là ses membres à travailler à leur perfectionnement personnel et aussi au perfectionnement de la société dans laquelle ils vivaient. Était-il besoin de tant de mystère et de tant de patronages lointains pour prôner la pratique des vertus humanitaires, qui étaient à cette époque le programme des gens éclairés et les délices des cœurs sensibles ? Faut-il rappeler que la fraternité maçonnique était avant tout l’idée toute chrétienne que tous les hommes également rachetés par le sang du Christ sont par cela même égaux ? Si les Français avaient tendance à étendre à toute l’humanité cette notion d’égalité, ce n’était nullement là une idée venue des loges, mais le reflet de ce que professaient des penseurs et des philosophes. Il était flatteur de pratiquer l’égalité à huis clos, entre Frères de classes sociales différentes, de banqueter de compagnie, de se livrer ensemble à des tournois d’éloquence ; mais rien de tout cela ne nécessitait une discrétion absolue. Tout esprit pondéré devait s’étonner du peu de raison de tant de serments solennels. De là à se détacher d’une société manifestement absurde et dont le mystère n’était que mystification, il n’y avait qu’un pas à faire.
PL. II

ASSEMBLÉE DE FRANCS-MAÇONS AU XVIIIe SIÈCLE
Bibliothèque de la Ville de Lyon. Cabinet des Estampes. F. 42.
Ce pas, Jean-Baptiste Willermoz ne le fit jamais. Ses doutes furent calmés par le Vénérable de sa loge. Nous aurions aimé connaître les arguments employés. Lui fit-il remarquer que si les Frères de Lyon ne savaient que des futilités, il était imprudent de juger d’après eux tous les Francs-Maçons de France, et d’après eux tous ceux du monde ? L’Orient prestigieux, où justement Salomon avait bâti son temple, avait toujours passé pour le lieu où se conservaient de très anciennes traditions. La Franc-Maçonnerie se réclamait d’une telle origine et d’une antiquité vénérable. Peut-être que parmi les Frères associés pour perpétuer le souvenir d’Hiram, quelques-uns savaient le vrai secret, le sens de la parole perdue transmise aux plus dignes à travers les âges ? On pouvait tout au moins l’espérer.
C’est ce que firent la plupart des Maçons du XVIIIe siècle. Il leur était évidemment beaucoup plus difficile qu’à nous de s’informer sérieusement, et de juger que l’édifice de leur Temple n’était étrange que parce qu’il avait été désaffecté de son primitif usage, qui était d’abriter une association de gens de métier, et que son mystère n’était qu’un souvenir du secret des méthodes de construction que désiraient se réserver les compagnons du bâtiment. Ils aimaient mieux penser qu’une révélation se cachait sous ces apparences compliquées et que quelque part, il existait des Frères qui en étaient instruits. Il fallait d’abord les trouver, ensuite mériter leur confiance pour les amener à s’expliquer. Les Maçons zélés mêlaient donc un vif souci d’information avec le goût du prosélytisme et des réformes.
En suivant Jean-Baptiste Willermoz dans le petit monde des loges lyonnaises, nous voyons que si la loge dont il fait partie le déçoit, la société maçonnique continue à l’intéresser vivement. Il déploie une grande activité dans l’organisation des loges de sa ville.
En 1752, lorsque le Vénérable qui l’avait instruit quitta Lyon, ce jeune homme de vingt-deux ans remplaça son maître à la tête de l’assemblée. L’année suivante, lassé des occupations frivoles du cercle qu’il présidait, avec neuf de ses amis, épris comme lui de sérieux et d’ordre, il fonde la Parfaite Amitié. Il en fut élu Vénérable le jour de la Saint-Jean-Baptiste 1753. La loge fut vite florissante. Le nombre des Frères s’élève déjà à 29 en 1760 ; il atteint la cinquantaine trois ans plus tard : milieu d’ailleurs peu aristocratique, groupant presque uniquement des bourgeois et des négociants. Dès 1756, Willermoz avait montré son goût pour les bienfaits d’une autorité supérieure, en faisant reconnaître sa fondation par la Grande Loge de France. Elle se rattachait désormais au comité des Maîtres parisiens qui, sous le patronage décoratif du comte de Clermont, s’efforçaient de diriger — voire d’épurer — la Maçonnerie Française. La patente de constitution que Willermoz obtint, le 21 novembre 1756, pour la Parfaite Amitié, est le plus ancien document lyonnais de l’activité organisatrice de la Grande Loge de Paris.
On a plusieurs fois rapporté les nombreuses fondations que Jean-Baptiste Willermoz fit à Lyon entre 1753 et 1760. Je me demande même si l’on n’a pas tendance à lui en prêter un peu trop. On lui attribue généralement, sur la foi des « Éphémérides des Loges lyonnaises », la création d’une société, connue sous le titre de la Sagesse. M.P. Vuillaud lui fait grief d’avoir ainsi formé lui-même un milieu de Maçons crédules et ignorants : cette Sagesse si peu sage que, vingt ans plus tard, Cagliostro n’eut aucune peine à la séduire. C’est aller un peu vite et enchaîner des hypothèses sur un renseignement incertain. Willermoz, esprit précis et qui aime à l’occasion étaler son passé maçonnique, n’a jamais fait allusion à cette fondation. Lorsqu’en 1763 la Sagesse demande à se faire constituer en loge, elle déclare comme son fondateur un certain Eynard de Cruzolles. Willermoz passe aussi parfois pour avoir créé les Vrais Amis. Mais c’est là aussi une erreur. Cette loge fut fondée en 1759 par un certain Hébert, dentiste ambulant, que les Frères de Lyon excommunient en 1762, avec toutes sortes d’attendus qui prouvent copieusement que cet Hébert manquait à toutes les vertus maçonniques et à quelques autres, surtout à la plus élémentaire honnêteté.
Revenons à des créations plus réelles.
Ce fut à l’instigation de Jean-Baptiste Willermoz qu’en 1760 trois loges, régulièrement reconnues par le comité parisien que présidait le comte de Clermont, s’unirent « à l’instar de Paris ». La Parfaite Amitié avait à cette date environ trente membres ; l’Amitié, avec Jacques Grandon comme Vénérable, en avait vingt ; les Vrais Amis étaient douze seulement, sous la direction de Jean Paganucci. Le 4 mai, les trois Maîtres déclaraient fonder entre eux une loge supérieure, qui était destinée à garder les archives et à surveiller le bon fonctionnement de l’Ordre dans la région lyonnaise. Avec l’autorisation de la Grande Loge de France, ils se proposaient de jouer, sur un terrain plus modeste, le rôle régulateur qu’elle s’efforçait d’exercer dans tout le Royaume. Il fut convenu que les futurs Maîtres des loges régulières viendraient augmenter le nombre des membres de la Mère-Loge, et que d’autres Frères, seulement députés de leurs cercles respectifs, pourraient assister aux délibérations. Constitutions de loge, règlements, statuts furent envoyés à Paris pour être reconnus, paraphés, signés, scellés, timbrés, authentifiés autant que pouvaient le désirer ces bons bourgeois amoureux de la forme.
Si nous en jugeons par la belle tenue de son registre, la Grande Loge des Maîtres Réguliers mena une existence bien réglée, et réussit parfaitement à être le mentor du monde maçonnique lyonnais. Les membres étaient six en 1760, trois Maîtres et trois Députés ; en 1765, ils sont en tout quarante-neuf. En 1763, la loge s’était installée dans ses meubles rue Saint-Jean. Elle avait des correspondants dans toutes les loges de France, mais son action est surtout sensible sur celles du Midi. A Lyon même, le nombre de ses filiales ne cessait d’augmenter. De 1763 à 1767, elle s’agrégea successivement la Sagesse, les Amis Choisis, la loge militaire Saint-Jean de la Gloire, le Parfait Silence, enfin la Parfaite Réunion, fondée par l’abbé de Culty.
Cette loge prospère est sans histoire ou presque. Car, on ne peut conter comme scandales l’exclusion du dentiste Hébert, ou l’accueil flatteur fait au frère Zobii, prince héréditaire de Zibii dans l’Arabie heureuse, qui n’était qu’un aventurier ; ni même l’indélicatesse du frère Legris, qui profitait de ses fonctions de trésorier à l’Amitié pour offrir au siège même de la loge, montée du Chemin-Neuf, à quelques individus de la plus basse classe, une réception scandaleuse aux grades symboliques, suivie d’un dîner non moins scandaleux.
Jean-Baptiste Willermoz fut Grand Maître de la Mère-Loge pendant les années 1762-1763 ; il devint ensuite son Garde des sceaux et Archiviste.
La fonction était évidemment commode pour satisfaire sa curiosité ardente pour tout ce qui pouvait lui apporter enfin le « vrai secret » de l’Ordre. Elle satisfaisait aussi le côté ordonné et ordonnateur de son caractère. Il était né, comme il l’écrit, « prompt à s’enflammer au moindre signe de désordre ». Son esprit méthodique était attentif aussi aux petits détails. Il devait trouver une grande satisfaction à rédiger de clairs procès-verbaux, à composer des listes et des tableaux bien ordonnés ; il classait la correspondance et les papiers, annotait chaque lettre des dates de la réception et de celle de la réponse ; en quelques lignes il faisait de petites analyses des documents qu’il conservait. La création d’une Grande Loge provinciale régulatrice correspond au souci d’ordre qui fut une de ses qualités les plus marquées. Il avait une nature double ; comme l’a dit excellement M. Dermenghen, « ce qui fait le fond de son caractère, c’est un mélange de réalisme pratique et d’idéalisme mystique ». Ajoutons que son sens pratique va jusqu’à la minutie et que son mysticisme est fort aventureux. En même temps qu’il assurait à Lyon la police de la Franc-Maçonnerie régulière, il profitait des relations de sa Grande Loge avec divers Francs-Maçons du Royaume pour se renseigner sur les usages qu’ils observaient, sur les grades qu’ils conféraient, sur les buts qu’ils pensaient poursuivre. État d’esprit qui n’aurait rien de particulièrement original, si, dans la foule des Maçons anxieux de trouver « le vrai but de l’Ordre », Jean-Baptiste Willermoz ne se distinguait par le sérieux et la méthode qu’il apporta à ses recherches.
Il avait, à ce moment-là, fort à faire.
Ces années étaient celles où la Franc-Maçonnerie se compliquait comme à plaisir. Les loges augmentaient le nombre de leurs dignitaires. Les grades se multipliaient, tous prétendant ne contenir que de vrais secrets. Bon nombre d’aventuriers profitaient de l’engouement général pour une société qui leur offrait un champ d’action si favorable. Ils créaient des secrets inédits, des loges particulières, et procédaient à des initiations moyennant finances. Personne ne pouvait se retrouver au milieu de ces fantaisies.
Le cas de la Grande Loge de Lyon est très typique. En 1760, elle reconnaissait officiellement sept grades : Apprenti, Compagnon, Maître, Maître élu, Maître parfait, Maître écossais et Chevalier d’Orient. En cela d’ailleurs, elle se montrait déjà beaucoup plus large et sensible aux titres et à la mise en scène que la Grande Loge de France qui, à cette date, ne reconnaissait théoriquement que les trois grades symboliques. Mais il est probable que Lyon supportait, à côté de ses distinctions officielles, beaucoup d’autres de provenances diverses ; en 1762, elle déclarait en connaître vingt-cinq.
La liste est longue et pittoresque. Elle contient, après les trois grades symboliques, quelques variétés du grade de Maître : Illustre, Parfait, Irlandais, Secret, Anglais, Favori. Puis venaient des titres d’élu : Maître élu, Second Grade d’Élu, Élu Suprême. Ces grades illustraient les circonstances de l’arrestation et du supplice des assassins d’Hiram. Le cérémonial exploitait la vengeance des Maçons avec le mauvais goût le plus parfait. Ce n’était que tentures et rubans noirs, accessoires menaçants ou lugubres, poignards, cercueils, cadavres de carton et de chiffons, à défaut de cœurs d’animaux achetés chez le boucher, tout cela barbouillé de peinture rouge simulant le sang.
D’autres grades développaient non l’histoire de l’architecte, mais celle du Temple. C’étaient les titres d’Écossais et d’Architectes : Écossais des trois I, Écossais de Paris, Petit Architecte, Grand Architecte, Sublime Écossais. Leurs rituels attribuaient l’Ordre de la Maçonnerie aux successeurs d’Hiram, surtout à ces sages guerriers protecteurs et reconstructeurs du Temple de Salomon après la captivité du peuple d’Israël. Descendants supposés des sages Israélites, les Francs-Maçons devaient s’attendre tout naturellement à trouver dans le secret maçonnique quelque trace de la science d’Israël. C’est à ce désir que s’efforcèrent de répondre les fabricateurs des rituels dits Écossais. Il ne leur était pas très difficile de s’inspirer des nombreux travaux qui avaient été écrits sur ce sujet depuis l’époque de la Renaissance. Les traits les plus caractéristiques recueillis par la Franc-Maçonnerie furent de vagues principes de calcul cabalistique, l’importance attachée au sens symbolique des nombres et surtout cette croyance que le nom divin, le tétragramme sacré, était pour l’initié, un instrument de miracle.
Parmi les grades des Frères de Lyon se trouvent aussi ceux de Chevalier du Soleil ou des Adeptes, de l’Aigle, du Pélican, de Saint-André ou Maçon d’Heredon. Ces noms portent la marque fort claire de leur inspiration : les adeptes sont les alchimistes, philosophes appliqués à la recherche du Grand Œuvre ; le Pélican, animal supposé généreux, qui s’épuise à nourrir ses enfants de son sang, représentait la Pierre Philosophale qui s’épuisait, elle aussi, à opérer la transmutation du métal en or ; l’Aigle, au redoutable pouvoir destructeur, était le symbole du mercure ; quant à saint André, il passait pour être le patron des initiés parce qu’il avait été désigné le premier par Jésus pour être l’un des Apôtres.
Le grade suprême de Lyon était, en 1761, justement le grade de Chevalier de Saint-André. C’est assez dire qu’à cette époque, Lyon considérait les révélations alchimico-cabalistiques comme le sommet de la science maçonnique. Ce qui ne signifie pas que les Lyonnais acceptaient sans contrôle toutes les nouveautés. Bien au contraire. En étudiant les statuts de 1760 de la Mère Loge lyonnaise, nous voyons qu’on avait prévu deux sections spéciales : la Grande Loge Écossaise et la Souveraine Loge des Chevaliers d’Orient, qui devaient avoir la responsabilité de tous les titres qui dépassaient les sept grades officiellement reconnus. c’était une sélection, une sorte de noblesse parmi les Maîtres de la Grande Loge, comprenant ceux qui avaient assez de goût et d’argent pour rechercher les décorations nouvelles et les secrets inédits. Quelques traces de l’activité de ces deux chapitres distingués se retrouvent dans les registres de la Grande Loge de 1760 à 1765.
Jean-Baptiste Willermoz analyse son état d’esprit et les démarches qu’il fit à cette époque, dans une lettre qu’il écrivit en 1772 au baron de Hund et que Steel Maret a reproduite dans ses Archives secrètes : « Depuis ma première admission dans l’Ordre, j’ai toujours été persuadé qu’il renfermait la connaissance d’un but possible et capable de satisfaire l’honnête homme. D’après cette idée, j’ai travaillé sans relâche à le découvrir. Une étude suivie de plus de vingt ans, une correspondance particulière fort étendue avec des Frères instruits en France et au dehors, le dépôt des archives de l’Ordre de Lyon confié à mes soins depuis dix ans, m’en ont bien procuré les moyens. A la faveur desquels j’ai trouvé nombre de systèmes, tous plus singuliers les uns que les autres ». On ne saurait mieux dire.
Un échange de lettres entre la Grande Loge de Lyon et une loge de Metz, la Vertu alliée à celle des Parfaits Amis, le mit, au printemps de 1761, sur la piste d’un mystère à éclaircir. Les Frères messins avaient envoyé la liste de leur vingt et un grades rapprochés de ceux des Lyonnais. Jean-Baptiste Willermoz, qui était en relations d’affaires avec Meunier de Précourt, ancien Vénérable de la Vertu, fut peut-être le promoteur de l’enquête officielle. La Loge de Metz était moins riche que celle de Lyon en hauts grades mystiques ; mais elle possédait le grade suprême de Grand Inspecteur Grand Élu, dont elle était extrêmement fière et qui renfermait naturellement le secret de la vraie tradition. Si les Lyonnais ne le connaissaient pas, c’est qu’ils n’étaient pas en somme de vrais Maçons, et l’on ne pouvait par conséquent rien leur expliquer. Aussi, pour éprouver leurs correspondants, les Messins envoyaient une sorte de devinette : le dessin d’une échelle mystérieuse à sept échelons « que tout bon Chevalier doit connaître ».
Les Lyonnais ne comprirent qu’assez mal cet emblème indispensable, et l’année suivante, Jean-Baptiste Willermoz profita des relations qu’il avait avec Meunier de Précourt pour obtenir à titre personnel les révélations qu’officiellement la prudente Vertu n’avait pas encore accordées. Ce Vénérable de Metz semble avoir été une sorte de représentant de la maison de commission de Willermoz. Ses lettres mêlent les affaires commerciales et les renseignements maçonniques d’une façon fort embrouillée ; il y a beaucoup de Francs-Maçons mêlés à leurs affaires communes. Rien de plus naturel. Pour un homme d’affaires il était très commode d’être avantageusement connu dans les loges et de posséder ainsi en de nombreuses villes du Royaume un cercle de relations toutes faites. Jean-Baptiste Willermoz, commerçant avisé, profitait de l’aide qu’il pouvait trouver parmi ses Frères pour son instruction maçonnique, mais ne dédaignait pas un bénéfice simplement matériel.
Meunier de Précourt n’avait rien à lui refuser. Il paraît avoir été mêlé à des circonstances fort obscures où le négociant de Lyon avait été lésé, et n’avoir pas réussi à faire arrêter les coupables. Il prend soin de le mettre en garde contre le danger qu’il y a à faire du commerce avec les Liégeois, « voleurs privilégiés de toute l’Europe ». D’autre part, il avait grand besoin d’une aide financière pour « une banque qu’il va lever ». Aussi le voyons-nous, dans sa lettre du 22 avril 1762, faire son possible pour payer son correspondant en secrets maçonniques, à défaut d’autres satisfactions plus tangibles. Il lui annonce l’envoi du catéchisme de « Grand Inspecteur Grand Élu » avec des explications « que peu de personnes possèdent ». Une autre lettre, dans le courant de l’été, vint préciser ses révélations.
Les Francs-Maçons sont les descendants des Chevaliers du Temple et plus particulièrement de ceux qui, connaissant le secret du Grand Œuvre, ont contribué à procurer à leur Ordre tant de richesses fameuses. Willermoz avait déjà pu deviner que tel était le secret des Frères de Metz. Il avait encore à apprendre que le but de l’Ordre était de venger la mort inique de Jacques de Molay. Précourt précisa même qu’il convenait de tenter une action au prochain concile œcuménique, pour obtenir, en compensation du dommage causé, les biens que possédait l’Ordre de Malte. Le grade de Grand Inspecteur Grand Élu avait donc pour objet de rappeler la mort du Grand Maître des Templiers. L’échelle mystérieuse que devait gravir le postulant symbolisait les sept conditions que Philippe le Bel aurait imposées à Bertrand de Got, pour le faire pape.
Nous possédons encore ce petit livret. Willermoz l’annota d’une courte esquisse répartissant la légende templière entre les différents grades d’un système maçonnique possible. Le catéchisme était très discret. Il avait bien besoin de commentaires pour préciser quels chevaliers chrétiens avaient été les prédécesseurs des Francs-Maçons et à quelle vengeance pratique ils étaient conviés. L’échelle était présentée comme un symbole moral représentant les vertus que devait acquérir le parfait Maçon. La vengeance que l’on devait exercer n’était dirigée que contre un ennemi tout spirituel : le péché.
Willermoz fut sûrement intéressé par les précisions de son correspondant ; la preuve en est qu’il conserva les lettres que ce dernier le priait de détruire. Il n’y attacha cependant qu’une importance modérée, peut-être parce que le rite de Metz était peu important et que ce secret fut alors peu connu parmi les loges françaises. En Allemagne au contraire, il avait alors plein succès. La ville de Metz était fort bien placée pour en recueillir les échos et Meunier de Précourt n’ignorait pas que son secret vînt d’outre Rhin. Il cite les Chevaliers Teutoniques et les Rose-Croix allemands comme ayant été les intermédiaires entre l’Ordre du Temple et la Franc-Maçonnerie. Il sait que des Rose-Croix existent encore en Allemagne et qu’ils sont dépositaires de « mille secrets merveilleux ».
Le nom de Rose-Croix avait vivement excité la curiosité au siècle précédent. Il paraît être tiré de romans moitié philosophiques, moitié romanesques attribués à Valentin Andreae, professeur de Tubingue, au début du XVIIe siècle. Ces livres décrivaient une société d’hommes sages et parfaits, dépositaires d’une science cachée. En France, aucune signification plus précise ne s’attacha au nom mystérieux, mais en Angleterre et surtout en Allemagne, de nombreux petits cénacles qui pratiquaient l’alchimie l’adoptèrent.
Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle environ, les occultistes étaient attirés par la Franc-Maçonnerie, soit qu’ils désirassent profiter de cette société à la mode pour s’y tailler des rôles importants et profitables, en vendant les recettes du Grand Œuvre comme secrets maçonniques, ou que plus sincères et plus naïfs ils espérassent trouver parmi les Maçons quelques initiés possédant d’importantes connaissances. C’est à partir de 1760 environ qu’apparaît parmi les hauts grades français le titre de Rose-Croix. Sur ce point Meunier de Précourt se montrait bien informé de l’actualité maçonnique.
Mais si le nom était relativement nouveau, les secrets eux ne l’étaient guère. Ils étaient déjà contenus dans les rituels que possédaient les loges de Lyon. Si l’on admettait que la Maçonnerie conservait la science des alchimistes et qu’elle ne se cachait si soigneusement que pour dissimuler au profane le secret de la transmutation des métaux, le but suprême de l’Ordre était de dominer la nature et le monde. Le Maçon était assuré d’être éternellement bien portant grâce à la Panacée, aussi bien que riche grâce à la Pierre Philosophale. But tout matériel, mais infiniment plus captivant et à peine plus chimérique qu’une action entreprise contre l’Ordre de Malte.
Ce vaste champ d’expériences ouvert devant l’initié pouvait-il tenter Jean-Baptiste Willermoz ? Quelques années auparavant son frère cadet Pierre-Jacques, au lieu de suivre la carrière commerciale, s’était dépensé fiévreusement à essayer de faire de l’or. On ne sait si ce n’était pas Jean-Baptiste qui l’avait orienté vers ces recherches, en tout cas, il lui avait fourni les fonds nécessaires et attendait les résultats avec une grande impatience. Trois fois, l’apprenti alchimiste de dix-neuf ans avait allumé ses fourneaux, espérant qu’avec un mélange bien combiné d’argent, de mercure et d’antimoine, il allait, après une cuisson bien réglée, pouvoir accroître le précieux métal ; trois fois, l’expérience avait été une déception. Loin de pouvoir accroître l’or, Pierre-Jacques n’arrivait qu’à le diminuer considérablement. Mais les échecs ne découragent pas un chercheur bien né. La confiance du jeune homme n’était pas entamée ; il redoutait seulement que le pessimisme de son frère aîné et la colère paternelle ne vinssent interrompre ses passionnants essais, pour l’obliger à se mettre « sur le métier ». Par un beau matin du début d’août 1754, laissant une lettre fort décousue remplie d’excuses, de reproches et de promesses, il quitta la maison paternelle pour aller à Paris poursuivre sa chimère.
Pierre-Jacques Willermoz y vécut d’une façon minable et d’ailleurs assez mystérieuse sous un nom d’emprunt ; son frère, au nom de sa famille, s’inquiétait d’où il pouvait tirer ses ressources. Il éludait les questions embarrassantes. Autour de lui, des hermétistes, des chercheurs obstinés travaillaient depuis vingt, trente et cinquante ans à l’œuvre qu’il se donnait trois ans pour accomplir. Son ambition ne s’était pas simplifiée bien au contraire. Ses recherches embrassaient tout le domaine de la « philosophie pratique ». Il désirait posséder « en même temps, les biens, la santé, la connaissance de la nature et celle de moi-même et m’approcher par là, autant qu’il est au pouvoir de l’homme de l’Etre éternel ». Au milieu de ces espoirs vertigineux, Pierre-Jacques ne manquait pas de bon sens, comme on pourrait le croire. « L’homme, écrivait-il, erre de folies en folies jusqu’à ce qu’il ait trouvé celle qui lui est la plus propre, comme j’étais un grand fol il n’y a eu qu’une grande folie qui ait pu me fixer ».
La sienne lui fit un moment désirer aller en Allemagne où il savait trouver des adeptes sérieux. Mais l’argent lui manquait pour entreprendre ce voyage d’études et Jean-Baptiste fit la sourde oreille. Le jeune homme se contenta d’échouer sous la protection d’un certain M. Pernetti, à Saint-Rigaud. Son protecteur l’invitait, le 12 juin 1755, par une lettre pleine d’effusions, et d’offres de « sels admirables » qui leur permettraient d’opérer ensemble ses belles découvertes et « avec l’aide du Seigneur » de venir à bout de leurs desseins.
Qui était ce Pernetti ? Probablement Antoine-Joseph Pernety, bénédictin converti aux sciences hermétiques qui, alors, poursuivait avec un succés inégal la fabrication de l’or et la recherche de solides bénéfices ecclésiastiques.
Pendant toute une année Pierre-Jacques Willermoz mena de front diverses études qui allaient de la mécanique à la chimie et à la pharmacopée. Il fabriquait de « l’Alcahest » cet esprit capable de transformer en or tous les métaux, et l’or potable, merveilleuse panacée. Pourtant à force de travailler et d’expérimenter, le jeune homme perdait beaucoup de ses illusions premières. Le milieu de Saint-Rigaud, la situation inférieure où il se trouvait, convenaient mal à son caractère indépendant. Il ne pouvait plus supporter Pernety, « homme auprès de qui on passe pour savant quand on ne le contredit pas ». Il quitta son refuge et prit enfin un parti raisonnable, celui d’aller étudier la médecine à Montpellier.
Jean-Baptiste Willermoz fut enchanté de la décision de son frère. Autre chose était d’employer des termes alchimiques dans une réception maçonnique, autre chose était de voir un des siens vouer sa vie à cette science douteuse. Il avança l’argent qu’il fallait pour que Pierre-Jacques pût entreprendre de sérieuses études. Le fabricant ne s’était pas marié et ne se sentait aucune envie de le faire, il pouvait donc apporter aux siens son appui. Son père était souffrant et sa mère était morte en 1756, il se sentait de plus en plus charge d’âmes. Il faut dire que, pour ce qui concerne son « physicien » de frère, la charge s’allégea. La médecine et la chimie médicale convenaient parfaitement à ce tempérament de chercheur. Pierre-Jacques Willermoz passa son doctorat en 1761 et fut nommé préparateur et démonstrateur royal de chimie à la Faculté de Montpellier.
Chez Jean-Baptiste, un prosélytisme, bien ordonné comme sa charité, commençait à la maison. Aussi fit-il admettre ses deux frères cadets parmi les Francs-Maçons : Pierre-Jacques, membre de la Parfaite Amitié, fut reçu à la Grande Loge en 1759 et Antoine le fut en 1763.
On pourrait croire que la science des alchimistes n’ayant guère de secrets pour l’aîné des Willermoz, il aurait tenu à en écarter les loges sur lesquelles il avait quelque influence. Il n’en est rien. Nous le voyons au contraire fonder un chapitre rosicrucien, celui des Chevaliers de l’Aigle Noir Rose-Croix. Le chapitre existait déjà en 1763, bien que Willermoz lui-même ait placé sa fondation deux ans plus tard. Ce cercle n’est nullement ce qu’on peut appeler un chapitre templier. Les rituels qui nous ont été conservés, remplis de dessins et de précisions alchimiques, cabalistiques, astrologiques et arithmosophiques ne font allusion ni à Jacques Molay ni à aucune espèce de chevalerie chrétienne. Les Rose-Croix lyonnais ne recommandent que des secrets de la « philosophie pratique » du roi Salomon. Seuls les noms des officiers de la loge ont assez d’analogie avec ceux d’une Franc-Maçonnerie templière : le chef du chapitre est le Grand Maître ; il a deux lieutenants : le souverain Grand Surveillant et le Souverain Grand Prieur, puis viennent les Baillis, Commandeurs et les simples Chevaliers. Les Lyonnais connaissaient, nous le savons, la légende templière mais ne se souciaient pas encore de l’adopter.
Ne nous y trompons pas. Le titre de cette loge, le choix des frères qu’on y admettait, — il fallait pour entrer dans le Temple avoir reçu tous les grades jusqu’au titre de Chevalier du Soleil — tout cela ne doit pas donner grande illusion sur son activité et sur son importance. La société était peu nombreuse. Elle était présidée par le Dr Pierre-Jacques Willermoz, parfaitement qualifié, on le reconnaîtra, pour guider un cercle d’alchimistes. Mais si le docteur avait toute l’expérience désirable, il était à ce moment à Montpellier plusieurs mois de l’année pour faire ses préparations et son cours de chimie ; cela ne lui permettait guère, à Lyon, une présidence effective et des travaux suivis.
Quels travaux ? Jean-Baptiste Willermoz, écrivant en 1772 à Charles de Hund, a dépeint le chapitre de l’Aigle Noir, non comme un lieu d’expériences, mais comme un espèce de conservatoire des Hauts Grades, où l’on examinait la valeur des secrets maçonniques. L’allure de science hermétique que donnaient les Chevaliers à leurs rituels était donc un déguisement, qui cachait des occupations plus critiques que pratiques. Cette loge doublait celle des Souverains Chevaliers d’Orient. On ne voit pas très bien à quoi elle répondait sinon à composer un cercle plus secret où chacun pouvait parler à cœur ouvert. Nous ne connaissons aucune liste de cette association intime ; il est probable qu’elle comprenait des Maçons amis des deux Willermoz, déjà revêtus de multiples grades et initiés à ces questions complexes. Parmi eux se trouvaient sans doute l’abbé Rozier, fort lié avec Pierre-Jacques et comme lui plongé dans l’étude des sciences naturelles ; Bacon de La Chevalerie, un officier d’origine lyonnaise député de Saint-Jean de la Gloire et peut-être aussi quelques membres de la Grande Loge Écossaise et Souveraine Loge des Chevaliers d’Orient : Sellonf, négociant suisse, Monge, Belz et Paganucci.
Le conservatoire de Hauts Grades, quels que fussent ses membres, ne manquait pas de sujets de méditation, si nous en jugeons par les rituels qui nous ont été conservés. Willermoz nous a dit, qu’après maintes réflexions, il condamna les grades de vengeance comme contraires aux principes de la morale. Ceux qu’il admit composent encore un mélange fort indigeste. Avec un éclectisme voisinant l’incohérence, le mysticisme hébraïque s’y associe avec les principes des alchimistes aussi bien qu’avec la doctrine chrétienne et des souvenirs romancés de l’histoire des Croisades. La liste serait longue de ces rapprochements d’idées ingénieux qui arrivent à donner un sens magique aux symboles chrétiens et à transformer le Christianisme en une religion à tendance ésotérique, où le Christ est vénéré non comme le Rédempteur des hommes mais à cause du pouvoir miraculeux de son nom, comme le maître des prodiges.
Cependant, il serait exagéré de croire que les Chevaliers de l’Aigle Noir Rose-Croix prenaient au sérieux toutes ces fantaisies. Ils se contentaient sûrement d’une vue superficielle des doctrines secrètes, comme les amateurs de criminalistique se satisfont à la lecture d’un roman policier. Jean-Baptiste Willermoz y trouvait une diversion à ses soucis d’affaires. Je pense qu’il collectionnait les Hauts Grades méthodiquement, comme on collectionne les timbres-poste, par délassement, mais en y mettant néanmoins une certaine passion et beaucoup d’amour-propre.
Le passage d’une lettre de Pierre-Jacques, du 25 août 1762, me semble tout à fait caractéristique de l’amusement et de l’émulation que mettaient, à la recherche de leur secret, les Francs-Maçons des loges de Lyon : « Quand j’ai écrit à l’abbé (Rozier) à qui je viens de répondre que je vous porterai des grades que vous ne connaissez pas, j’avais mes raisons. Indépendamment de ceux dont je vous ai parlé, qui sont je crois votre ros. c. et votre ch. d’o., que Monge m’a confirmé être les mêmes, on m’en a communiqué un autre qui développe le fonds de maçonnerie dont je ne vous ai jamais entendu parler et sur lequel je ne puis m’expliquer. Marquez-moi cependant si vous connaissez ces lettres G.I.G.L.ch.K et une double échelle... je vous dirai aussi que votre ch. d’or. n’est pas parfait, l’on ne dit pas d’Orient, mais d’Oriont et vous ne savez absolument pas pourquoi. Ce serait plaisant si votre écolier devenait votre maître, méritez mes bontés ! »
Jean-Baptiste a laissé le témoignage qu’il n’était au fond de lui-même guère satisfait de tous ces systèmes plus étranges les uns que les autres. Pierre-Jacques de son côté avait mesuré l’inanité de la science des alchimistes. Dans une lettre de 1767, il écrivit une condamnation très lucide de tous ces Hauts Grades qu’il avait été à même de bien connaître. « Je me soucie très peu de décorations, de grands mots, de grandes clartés, de chiffres, de figures singulières par lesquelles on amuse, dans tout ce qui est connu jusques à présent, et au bout demander toujours : cui bono ? »
L’avenir allait faire bon marché de ce pessimisme et de cette sagesse.
Chapitre II
Une société maçonnique nouvelle. — Méfiance du docteur Willermoz. — L’Ordre des Chevaliers Élus Coens et son fondateur Don Martinès de Pasqually. — Initiation aux devoirs et aux espérances des Réaux-Croix. — Les Opérations d’Équinoxe. — Épreuves de J.-B. Willermoz. — L’ultimatum d’avril 1770. — Résignation des Coens. — Claude de Saint-Martin. — Le Traité de la Réintégration des Êtres.
Jean-Baptiste Willermoz était obligé par ses affaires à de fréquents voyages. Presque tous les ans, il allait à Paris, à la fin du printemps, s’informer de la mode, et visiter ses clients. Ces séjours dans la capitale ne servaient pas uniquement les intérêts de son commerce ; il en profitait aussi pour s’instruire auprès des Frères parisiens de tout ce qui se passait dans les loges de la capitale.
Cela lui était d’autant plus nécessaire que la Franc-Maçonnerie régulière se trouvait, en 1766, dans un gâchis parfait. La Grande Loge de France n’avait jamais eu, qu’en apparence, l’existence ordonnée qu’on aurait pu attendre d’un comité régulateur. Le comte de Clermont, Grand Maître de toute la Société, n’était, en réalité, qu’un directeur fort indolent ; ses substituts autour de lui menaient à leur gré les affaires. Il se formait des partis ; des intrigues se développaient. La mort du danseur Lacorne, en 1762, dont l’influence avait été si discutée, n’amena pas la paix parmi les Frères. Ces disputes n’empêchaient nullement la Grande Loge de France de continuer à étendre en province sa juridiction sur le plus grand nombre de loges possible. Elle s’efforçait aussi, du moins théoriquement, de restreindre la prolifération des Hauts Grades ; en 1766, elle imagina toute une série de règlements pour la Maçonnerie Régulière. Dans chaque ville importante, des Mères-Loges devaient être organisées pour veiller sur tous les ateliers de la région et exercer un droit de surveillance, au nom du pouvoir central de la Maçonnerie française.
Devant ces prétentions, la Grande Loge de Lyon des Maîtres Réguliers se fâcha. Les Lyonnais prétendaient garder leur champ d’action fort large, nous l’avons vu, puisqu’il s’étendait jusqu’à Aix-en-Provence et jusqu’à Montpellier ; ils entendaient surtout rester maîtres chez eux et recevoir de Paris non pas des directives, mais des ratifications décoratives qui augmentaient leur imaginaire importance sans les gêner aucunement. Ils firent signifier par l’abbé Rozier, dès 1766, leur « rupture entière ».
La rupture avec Paris a-t-elle été aussi officielle qu’on a pu ensuite le prétendre ? Le résultat fut le même, car la Grande Loge de France n’avait plus grand temps pour exercer son rôle de direction. Les querelles de personnes se joignaient aux querelles de doctrine pour désunir et exciter les Frères les uns contre les autres. Le 27 décembre 1766, au lieu de célébrer la Saint-Jean d’hiver, les Maçons en vinrent aux mains. La police mit fin aux désordres en interdisant les réunions de la Grande Loge par un édit. L’interdiction de se réunir fut respectée ; le comte de Clermont, heureux d’être débarrassé de responsabilités ennuyeuses, fit signifier, le 21 février 1767, à toutes les loges régulières du royaume que, par ordre de Sa Majesté, le comité directeur de Paris suspendait momentanément ses travaux.
Pour un homme aussi attaché à l’Art Royal que Jean-Baptiste Willermoz, ces événements étaient graves. Quelle réforme, quel but réel, pourrait donner aux loges désunies, aux Frères découragés la cohésion désirable ? Fallait-il réformer l’ancienne société à laquelle le gouvernement venait de donner le dernier coup ? Fallait-il l’abandonner ? En attendant les loges espaçaient leurs réunions et leurs cérémonies. La Grande Loge de Lyon cessait peu à peu toute activité.
Au milieu de ce désarroi, en 1767, Willermoz eut connaissance d’un nouveau système maçonnique. Il était alors à Paris, où il séjourna jusqu’à la fin du mois de mai, et ce fut Bacon de La Chevalerie qui l’entretint de la société nouvelle et lui en fit un tableau enchanteur. Le lieutenant-colonel avait quitté Lyon et le service pour vivre dans la capitale. Il dépeignit l’existence d’une société récente, qui répondait à tout ce que pouvait désirer un Maçon sérieux. Son chef était un certain Don Martines de Pasqually qui habitait Bordeaux. Les grades y étaient au nombre de onze. Le but proposé était important et jusqu’alors ignoré. La vérité de la doctrine se trouvait démontrée par des faits réels dont les initiés étaient témoins. Il fallait réformer l’état de choses existant en répandant cet Ordre nouveau.
C’est à quoi Bacon s’employait. Il fit connaître au Lyonnais d’autres Frères qui avaient suivi son exemple, presque tous gens distingués, gentilshommes et officiers et lui proposa de se joindre à eux et de lui faire connaître Don Martinès de Pasqually qui se trouvait justement à Paris pour organiser son Ordre.
L’offre, si tentante qu’elle fut, méritait réflexion. Willermoz éprouva le besoin de consulter son frère et par lui le cercle de ses amis. Nous ne connaissons cette lettre que par la réponse qu’y fit le docteur le 22 mai 1767. Réponse fort sage et marquée au coin d’un bon sens désabusé. Le docteur s’y montrait sans grandes illusions sur la valeur des secrets maçonniques : « Voilà ce que je pense de tout ce que vous me marquez, écrivait-il. M. de La Chevalerie est entré dans le projet de réforme de la Maçonnerie. On veut éteindre l’ancienne. Il a paru à sa coterie que les imaginations de Dom Martinès en valaient bien d’autres : ils les ont adoptées. Je crois que les buts physiques ou moraux sont toujours fort peu de choses. Je voudrais une maçonnerie qui eut une fin réelle, un but utile, où la trouver ? ». Il ne se faisait guère d’illusions non plus sur la raison d’être de l’initiation qu’on proposait à son frère : « Si (la nouvelle société) est plus secrète, elle ne sera pas si étendue. Mais n’importe. Ce sera toujours un joujou. Mais un joujou ne devrait pas être dispendieux. On vous a cru propre à promulguer cette nouvelle Maçonnerie, on veut vous initier : à la bonne heure ! Mais les premiers payent et on donne aux derniers ; c’est l’ordinaire. Voilà mon avis pour moi, et c’est celui de Monge. Que l’on me montre des faits, sans m’expliquer les causes et les moyens, alors selon ce que j’en jugerai je deviendrai disciple ».
Cette dernière phrase excusait d’avance toutes les compromissions. Jean-Baptiste se laissa tenter par le démon de la curiosité. Il accepta de faire la connaissance du Maître de l’Ordre, et de s’y faire recevoir quel que fût le prix, pour juger de lui-même de ce but et de ces faits dont Bacon lui promettait monts et merveilles. Il entra dans la « Franc-Maçonnerie des Chevaliers Maçons Élus Coens de l’Univers ».
Une lettre écrite en 1821 a révélé que ce fut à Versailles, au cours d’une cérémonie impressionnante qu’il fut admis aux premiers grades. Le passage qui raconte ces souvenirs, vieux de cinquante ans, garde encore un reflet fidèle de l’émotion que ressentit Jean-Baptiste Willermoz en cette occasion. « Étant à Paris, au jour qu’il avait choisi pour me conférer mes derniers grades, il m’assigna pour les recevoir un jour suivant à Versailles ; il y assigna en même temps quelques autres frères de degrés inférieurs et les plaça aux angles de l’appartement, où ils restèrent jusqu’à la fin en silence ; lui debout au centre, et moi seul à genoux devant lui, aucun autre ne pouvant rien entendre de ce qui se passait entre lui et moi. Avant la fin du cérémonial il me tombe tout subitement les bras sur les épaules et son visage collé contre le mien, il m’inonde de ses larmes, ne pouvant pousser que de gros soupirs. Tout étonné je lève les yeux sur lui et j’y démêle tous les signes d’une grande joie ;je veux l’interroger, il me fait signe de garder le silence. L’opération terminée, je veux le remercier de ce qu’il vient de faire pour moi et j’en étais tout ému. « C’est moi, me dit-il, qui vous dois beaucoup plus que vous ne pensez. Vous avez été pour moi l’occasion du bonheur que j’éprouve. J’étais depuis un certain temps tombé dans la disgrâce de mon Dieu pour certaines fautes que le monde compte peu, et je viens de recevoir le signe certain de ma réconciliation. Je vous la dois, parce que vous en êtes la cause et l’occasion. J’étais malheureux ; je suis maintenant bienheureux, pensez quelquefois à moi, je ne vous oublierai jamais ».
En somme, si nous lisons bien cette lettre, Jean-Baptiste Willermoz n’avait, ce soir-là, rien vu ni senti d’extraordinaire qui eût pu le convaincre de la réalité du pouvoir magique de Don Martinès ; mais l’atmosphère mystérieuse de la cérémonie, le mélange d’adroites flatteries, de confidence et d’exaltation que déploya le fondateur des Coens le troublèrent profondément. « Souvenez-vous, lui avait écrit son frère, qu’il y a des charlatans de diverses sortes, il y en a même de bonne foi, témoin moi, qui crois en la médecine ». Avertissement inutile ! En dépit de toute raison, l’émotion suffit à convaincre Willermoz. Il n’oubliera pas, lui non plus, cet homme étrange qui le recevait parmi ses disciples.
Don Martinès de Pasqually de la Tour, pour citer une des formes les plus décoratives de son nom, reste un personnage énigmatique malgré tous les travaux qu’il a inspirés. Quel nom véritable était le sien ? Était-il Espagnol ? Portugais ? Dauphinois ? Juif ou Chrétien ? On ne sait et on peut en discuter fort longuement. S’il a voulu, pour de bonnes raisons, cacher son origine et sa personnalité véritable, il y a jusqu’ici parfaitement réussi. Il semble pourtant, après le livre si fouillé sur la Franc-Maçonnerie occultiste qu’a écrit M. Le Forestier, qu’il faille revenir à l’opinion émise par Franck en 1866, dans son étude sur la philosophie mystique au XVIIIe siècle. Pasqually était juif, tout au moins de famille et de culture, bien que dûment baptisé et converti, et d’origine espagnole, même si par hasard il était né à Grenoble.
On a pu retrouver qu’il avait évolué, de 1754 à 1767, dans les sociétés maçonniques du midi de la France, essayant avec un succès assez modeste de recruter une clientèle pour sa personne et ses idées. Il avait eu à Toulouse quelques aventures fâcheuses. Au contraire les Frères de la loge militaire de Josué du régiment de Foix l’avaient reçu avec honneur et il était arrivé à fonder un « Temple particulier » à Bordeaux sous la protection de la loge Française Élue Écossaise. En 1766 Pasqually eut maille à partir avec cette loge et probablement avec la Grande Loge de France. On a supposé qu’il n’était venu à Paris que pour défendre ses fondations et se chercher des protecteurs parmi les Maçons parisiens. La désorganisation de la Franc-Maçonnerie régulière en ce début de l’année 1767 lui inspira probablement un projet plus ambitieux et la création d’un ordre personnel.
Jean-Baptiste Willermoz ne savait de ce passé discutable que ce que Pasqually lui en disait. Il se présentait à lui comme un Maître que patronaient quelques Frères distingués. Le marquis de Luzignan, Bacon de La Chevalerie vantaient son pouvoir occulte et sa science mystérieuse, et dirigeaient avec lui cette société nouvelle ; depuis le mois de mars ils constituaient le « Grand Tribunal Souverain des Chevaliers Élus Coens » qui se disait la puissance suprême de la société, toute semblable à l’ex-Grande Loge de France chargée, comme elle, de délivrer des constitutions aux autres loges. Pasqually se contentait du rôle de chef et d’inspirateur.
Le fabricant lyonnais était donc chez les Coens en très rassurante compagnie. Les conseils de défiance que lui avait envoyés son frère n’eurent aucun effet. Il revint à Lyon avec le grade de Commandeur d’Orient et d’Occident, ayant accepté la fonction d’Inspecteur général de l’Ordre. Le titre de promoteur aurait évidemment mieux convenu à la réalité.
Comment Pasqually, méridional besogneux, vulgaire, et de plus presque illettré, put-il retenir autour de lui quelques esprits distingués dont la ferveur, la ténacité et le talent lui firent et lui font encore beaucoup d’honneur ? Comment ses théories suscitent-elles encore des études non seulement pittoresques mais encore philosophiques ?. Les deux problèmes sont connexes et s’expliquent l’un par l’autre. M.R. Le Forestier les a parfaitement résolus lorsqu’il appelle l’Ordre des Coens le plus « intéressant des groupements occultistes qui se sont abrités sous l’acacia maçonnique ». Il a mis en lumière que si Martinès est fort ignorant de la syntaxe et de la grammaire, il est aussi imprégné d’idées spécifiquement hébraïques.
Il possédait une connaissance superficielle des commentaires talmudiques de l’Ancien Testament et des thèmes cabalistiques, peut-être quelques notions d’hébreu, tout cela d’une façon imparfaite et fantaisiste plutôt qu’à la façon d’un pieux rabbin ; mais ce qu’il savait, il le savait de tradition et l’exprimait avec une conviction entraînante. Il apportait, à ces Français catholiques du XVIIIe siècle, un écho de la vie mystique des communautés juives, écho autrement original et vivant que les quelques notions décousues, qu’ils avaient déjà pu trouver dans les rituels Ecossais.
On peut même imaginer que ce fut justement la couleur hébraïque, dont aimait à se maquiller la Maçonnerie, qui attira l’attention de ce Juif mal christianisé sur le rôle qu’il pouvait jouer et décida de sa carrière de prophète. Elle pouvait être pour les autres aussi fructueuse que pour lui-même. Il se sentait capable, sa faconde et son imagination suppléant à son manque d’instruction, d’enseigner aux Maçons la doctrine secrète qu’ils attendaient. Pour lui la situation d’un fondateur d’Ordre n’était pas à dédaigner ; elle lui donnait une importance flatteuse et, à condition qu’il gardât la caisse principale des loges, elle pouvait être une source de revenus appréciables. Nous suivrons dans l’histoire de cet homme singulier ce mélange de spiritualisme assez pur et de fallacieuses prétentions, de conviction et de hâbleries, d’orgueil et de petites habiletés qui viennent de son double caractère d’inspiré représentant une tradition ancienne et d’aventurier en lutte avec la sordide réalité.
En juin 1767 regagnant Bordeaux, Don Martinès écrit à Willermoz, son Inspecteur pour la région lyonnaise, et lui rend compte du résultat de son prosélytisme à travers les loges visitées en cours de route, comme à un membre important de son Ordre. Nous avons là le début d’une correspondance curieuse que Pasqually continua jusqu’aux derniers jours de sa vie.
A l’époque où elle commence, les Coens sont peu nombreux. Avec un certain Frère du Guers, Bacon de La Chevalerie et le marquis de Lusignan sont les personnages importants de la société. Don Martinès leur adjoint quelques Bordelais parce qu’ils appartenaient à son « Temple particulier » de 1761 et qu’ils étaient ses voisins de campagne. Des officiers du régiment de Foix : Grainville, Champollon, Balzac, s’étaient fait initier à la société nouvelle. Ce régiment colonial fut pour le Maître une pépinière d’excellents disciples ; il y trouvera, en 1768, Louis-Claude de Saint-Martin.
Malgré ces maigres cadres, l’Ordre possède à cette date des statuts ambitieux qui légifèrent non seulement pour la France mais pour la terre tout entière. Ce qui est d’ailleurs fort naturel quand on s’appelle Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coens de l’Univers. Chaque état aura à sa tête un Tribunal Souverain, composé du Souverain Juge et de ses Lieutenants ou Substituts. La carrière du Franc-Maçon Coen est divisée en trois étapes. La première comprend les trois grades symboliques auxquels s’ajoute celui de Maître-Parfait-Élu ; après quoi viennent les grades dits « Coens » : Apprenti, Compagnon, Maître, Grand Architecte, Chevalier d’Orient, Commandeur d’Orient ; au-dessus est la classe suprême, celle des Réaux-Croix. Ce dernier grade n’était donné qu’aux sujets parfaitement capables de comprendre le but de l’Ordre et sa doctrine.
Jean-Baptiste Willermoz, en 1767, avec son titre de Conducteur et Commandeur en chef des Colonnes d’Orient et d’Occident, malgré la confiance qu’on lui manifestait, n’était donc pas très élevé dans la hiérarchie. Il restait à la porte du Temple, attendant pour être initié vraiment d’avoir donné des preuves de son mérite.
Ces preuves sont de l’ordre surnaturel. La capacité que devait posséder le Réau-Croix était justement l’aptitude à savoir les sentir et les reconnaître. Le but de l’association est purement mystique ; les espérances que Don Martinès apportait à ses disciples sont tout à fait détachées de tout matériel profit. Il se défendait de pouvoir leur donner un autre pouvoir que celui que leur accorderait la miséricorde de Dieu, car, par suite de la faute originelle, l’homme ne peut rien par lui-même et ne mérite que châtiment. Cependant, grâce à une méthode efficace dont il avait le secret, il leur apportait la possibilité de retrouver l’état de gloire pour lequel l’homme avait été créé. « L’homme n’a qu’à vouloir, il aura puissance et pouvoir ». C’est un pouvoir total auquel, malgré l’humilité des formules, doivent arriver les Réaux-Croix. Ils deviendront des « hommes-dieux créés à la ressemblance de Dieu », et Dieu les inscrira sur ce « registre des sciences qu’il ouvre aux hommes de désir ».
En relisant ces premières lettres que Don Martinès écrivait à Jean-Baptiste Willermoz, nous comprenons quelle révélation lui apportaient ces enseignements : la Maçonnerie nouvelle se présentait à lui comme une religion secrète. Don Martinès était si conscient de la signification de sa doctrine qu’il appelait ses Maçons « Coens », déformation d’un mot hébreu qui signifie prêtre. Cette religion prétendait enseigner une méthode efficace pour atteindre Dieu, ou du moins des preuves sensibles de son existence et de l’existence du monde immatériel des esprits ; mieux encore, ces preuves devaient donner à l’initié l’assurance de son salut. Parvenir au grade de Réau-Croix était en somme parvenir, dès cette terre, à cet état de puissance pour lequel Dieu avait créé Adam, et être certain après la mort d’une « réintégration » totale et d’un bonheur éternel. Il n’y avait qu’à vouloir.
Jean-Baptiste Willermoz pouvait-il hésiter ? Sa volonté était pure et son désir très vif d’avancement spirituel.
Il semble pourtant avoir hésité presqu’un an. Nous constatons qu’il ne répondit que le 20 avril 1768 à la lettre que Don Martinès avait écrite le 19 septembre de l’année précédente ; soit que son grade un peu inférieur ait arrêté son ardeur ; soit qu’il ait eu quelques doutes sur la « bonté de la chose qu’il avait embrassée » ; soit qu’il eut quelques difficultés à en convaincre son frère et ses amis. De Bordeaux il recevait bien l’assurance que la Grande Mère Loge de France de Lyon serait la plus florissante du Royaume, mais en 1768 elle ne comptait encore que deux membres : un certain de Pernon et Gaspard Sellonf. Le Docteur Willermoz restait sur la réserve.
Il fallut, sans doute, un nouveau voyage à Paris et les promesses de Bacon de La Chevalerie pour que Jean-Baptiste Willermoz se laissât engager plus avant. Le Substitut Universel prit sur lui de le recevoir Réau-Croix ou du moins Apprenti Réau-Croix, en même temps qu’étaient reçus dans l’Ordre, Pernon et Sellonf.
Le 2 mai 1768, Pasqually envoya à son Substitut Universel une permission de principe accompagnée de quelques réserves. Il rappelait tout d’abord que c’était de Dieu seul, et non de lui, que dépendait le succès de cette « sublime opération » et faisait remarquer ensuite qu’elle était prématurée, qu’elle aurait lieu dans une saison défavorable « hors temps », et qu’elle risquait fort d’être sans fruit. La promesse qu’avait faite Bacon était donc bien imprudente, et le Maître n’y accédait qu’en raison « du zèle et des travaux laborieux du R.M. de Willermoz », et à condition de dégager sa propre responsabilité. Ceci établi, il envoyait, pour aider à la bonne marche de la cérémonie, toutes sortes de détails précis. Il rappelait au célébrant de ne pas oublier de se préparer par « la prière, retraite et moration » comme lui-même l’avait fait à Paris l’année d’avant, dans des circonstances analogues. L’opération elle-même devait être copiée sur celle qui avait été célébrée pour la réception du marquis de Luzignan. Dans la chambre où aurait lieu la réception, sur le plancher, les mêmes cercles devaient avoir été tracés. « Vous ferez, écrivait-il, toutes les mêmes cérémonies, tant en prières qu’en parfum ; vous n’offrirez d’autre holocauste d’expiation que la tête d’un chevreuil mâle, que vous ferez acheter indifféremment au marché, laquelle tête sera avec sa peau velue. Vous la préparerez ainsi qu’on prépare le chevreuil avant de l’égorger. Ensuite vous dresserez trois feux nouveaux. Dans celui qui sera au nord, vous mettrez la tête sans langue, ni cervelle, mais bien avec les yeux. Dans celui qui sera au midi, vous y mettrez la cervelle. Dans celui qui sera à l’ouest, vous y mettrez la langue. Lorsque tout brûlera, le candidat jettera trois grains de sel assez gros dans le feu. Ensuite il passera ses mains par trois fois sur chaque flamme de chaque feu en signe de purification. Il aura le genou droit à terre et l’autre debout, et dira ensuite ce mot ineffable, que vous trouverez marqué dans l’écrit ci-joint, ainsi que leurs nombres, caractères et hyéroglyphes, lesquels seront tracés devant chaque feu tels qu’ils sont marqués. Si on ne peut avoir une tête de chevreuil, on prendra la tête d’un agneau couverte de sa peau. Il faut absolument que la peau soit noire sinon l’holocauste serait action de grâces et non d’expiation. »
La cérémonie devait se poursuivre pendant trois jours les 11, 12 et 13 mai. Pasqually prescrivait à Bacon de recueillir les cendres des feux, de remettre à Willermoz un scapulaire et un talisman comme ceux que possédaient les autres Réaux-Croix, et recommandait de se procurer des « réchauds un peu grands pour faire consommer la langue et la cervelle ». Il ajoutait cette note finale : « Vous n’oublierez pas de faire boire le calice en cérémonie après la réception et vous donnerez le pain mystique ou cimentaire à manger à votre Réau-Croix nouvellement reçu, dans la même cérémonie que vous m’avez vu faire. »
Je ne sais si Jean-Baptiste Willermoz reçut l’ordination suprême au milieu d’une âcre fumée de chairs et de poils brûlés, ni s’il but le calice et mangea le pain de la singulière communion des Coens. Une seule chose est sûre : aucun phénomène surnaturel ne vint l’assurer du succès de ces étranges cérémonies. Faut-il s’en étonner ? Aux circonstances défavorables que prévoyait le Maître vinrent s’ajouter d’autres contretemps. Le frère du Guers se mêla aux réceptions et y introduisit « d’horribles irrégularités » dont Pasqually eut le cœur « navré ».
Pourtant considérant l’ordination comme valable, le Maître de Bordeaux admet désormais Willermoz à participer aux Opérations des Coens, et s’efforce de l’initier à ces pratiques dont la lettre du 2 mai 1768 nous a déjà donné quelque idée.
La méthode était compliquée. C’était une magie cérémonielle à laquelle on se préparait par l’abstinence et une rigoureuse discipline intérieure. Les Opérations se faisaient pendant les équinoxes du printemps et de l’automne, les nuits de lune croissante. Commencée à dix heures du soir, la cérémonie durait jusqu’à deux heures du matin. Pour s’aider sympathiquement, les Coens devaient pratiquer les mêmes jours, aux mêmes heures les mêmes exercices. Le célébrant commençait par la récitation de l’office du Saint-Esprit, des psaumes de la pénitence et des litanies des Saints. Il revêtait un costume spécial, sorte d’aube blanche passée sur ses habits avec des écharpes et des cordons noirs, rouges et vert pâle, le tout symbolisant la séparation, des éléments matériels et spirituels de l’humaine nature. Sur le sol, plusieurs cercles étaient tracés à la craie avec diverses autres figures, le tout orienté de façon convenable selon l’importance de l’opération qu’il s’agissait d’accomplir ; dans les cercles, on plaçait des bougies à des endroits désignés et l’on inscrivait les lettres, chiffres et hiéroglyphes indiqués. L’opérant préparait alors les parfums, qui devaient brûler dans un petit plat de terre neuf sur du charbon allumé avec un « feu nouveau ».
Ces longs préparatifs avaient pour but de fixer le décor convenable où l’homme allait invoquer les esprits purs et se défendre contre les impurs, pour connaître et adorer la volonté de son Créateur. Comme une carte géographique permet schématiquement de représenter la surface terrestre et d’y situer un lieu quelconque, les tableaux d’Opérations de Martinès de Pasqually étaient le schéma de l’univers immatériel où l’opérant prétendait entrer par ses prières. Ils variaient selon les Opérations comme, selon les contrées, varient les cartes qui peuvent être utiles aux voyageurs.
Le cadre étant prêt, venaient les prosternations, puis des invocations et des conjurations, que le Coen devait faire tantôt debout, tantôt à genoux, avec des bougies à allumer et à éteindre, des parfums à faire brûler ; jusqu’au moment où, réduit à une seule lumière au terme de ses efforts, il devait être payé de ses peines par des manifestations d’ordre surnaturel : les passes. Ces passes sont bien mal définies : frôlements, bruits, paroles, visions fugitives et éblouissantes, figures lumineuses, elles étaient le signe de la présence, autour du célébrant, des puissances qu’il évoquait, la réponse de Dieu par l’intermédiaire d’un Esprit pour lui indiquer qu’il était parmi les élus. C’est cet état de vision, de félicité, d’intelligence supérieure des phénomènes magiques qui était le but de toutes les Opérations des Coens, et que faute d’un meilleur terme Pasqually appelle « la Chose ».
On comprend qu’une telle voie de perfectionnement avec ses perspectives merveilleuses ait pu séduire Jean-Baptiste Willermoz. C’était là bien autre chose que les recherches morales ou matérielles qu’il avait jusqu’alors trouvées dans la Franc-Maçonnerie. Cette révélation ne l’effarouchait pas d’ailleurs autant qu’on pourrait le croire d’un homme élevé dans la tradition catholique. Le pouvoir surnaturel auquel il était convié par Martinès ne ressemblait-il pas beaucoup à celui que l’Église reconnaît à ses saints : clairvoyance, extase, don des miracles, pouvoir de chasser les démons et d’évoquer les bons anges ? Le Maître d’ailleurs ne se privait pas de se rattacher aux préceptes chrétiens, de montrer son respect pour la religion. Un autre élément d’attrait était pour Willermoz que la science des Coens gardait le cadre de la Franc-Maçonnerie à laquelle il était si passionnément attaché. Il avait déjà été habitué par les grades Rose-Croix aux calculs et aux figures magiques venant de la cabale, et par conséquent les Opérations de Martinès lui paraissaient moins étranges qu’à nous.
Il fut conquis. Le Chancelier de la Grande Loge de Lyon, revêtu de tous les grades possibles, se fait simple Apprenti Réau-Croix à l’école de Martinès et s’applique avec zèle au singulier culte qu’on lui enseigne. Il désire organiser à Lyon cette Grande Loge de France où sera pratiquée la vraie doctrine. Il espère même de la puissance magique de Pasqually la guérison d’une de ses sœurs. Alors commence pour lui de longs mois d’études, d’espérants et d’efforts.
Efforts infructueux. Jean-Baptiste Willermoz joua de malchance avec les Opérations d’Équinoxe. La première à laquelle il pouvait participer avait été fixée aux 27, 28 et 29 septembre 1768 ; il devait y recevoir son ordination sympathique. En tant qu’Apprenti, il ne « travaillait » encore qu’un quart de cercle, néanmoins il pouvait espérer beaucoup de ce rôle modeste. Son Maître lui recommandait de demander à Dieu, d’un cœur sincère et soumis, « que pour vous assurer de sa miséricorde il vous fasse répéter l’hiéroglyphe ou quelqu’un des hiéroglyphes que vous avez tracés ».
Hélas ! le signe magique n’eut aucune occasion d’apparaître. L’Opération ne pût avoir lieu ni à cette date ni quelques jours plus tard où, en dépit de la lune qui se mettait à décroître, le Grand Souverain l’avait reportée. La faute en était à Pasqually, qui omit d’envoyer à temps les prières et les invocations utiles, et expliqua que son domestique avait mal expédié le paquet, ensuite qu’un ouragan ayant détruit en partie la propriété de son beau-père, il ne pouvait s’occuper de son disciple. Il se déclarait « terrassé » par le contre-temps ; mais ce retard était encore plus fâcheux pour Willermoz qui devait travailler six équinoxes, c’est-à-dire trois ans avant d’être véritablement promu Réau-Croix.
En réalité, ce travail d’où dépendait son avenir spirituel, Jean-Baptiste Willermoz ne savait pas très bien comment l’accomplir. Il s’embrouillait dans les figures et dans les cercles qu’il devait tracer à la craie blanche sur le plancher de son laboratoire mystique ; il ne savait pas exactement où placer les bougies, où inscrire les caractères et les hiéroglyphes ; il ne comprenait pas quels dangers pouvaient le menacer pendant ces heures nocturnes d’invocation et de prière : il demandait des explications. Don Martinès lui en envoya de nombreuses. Mais les précisions nouvelles s’accordaient quelquefois bien mal avec les indications précédentes. Le cérémonial n’était pas complet. Le tout était fort loin d’être clair. Avec une grande désinvolture, le Maître déplaçait à son gré les périodes d’équinoxe, promettait des talismans qu’il n’envoyait pas, oubliait ce qu’il avait promis. Tout cela était loin d’apaiser les scrupules du méticuleux Willermoz et ne le faisait nullement avancer dans la science occulte qu’il désirait apprendre.
La déception qu’il pouvait ressentir n’est pas moindre si nous envisageons la guérison de sa sœur. Pasqually prétendait voir la malade « couchée sur le côté droit, couverte d’une espèce de voile à façon d’un manteau ou casaquin d’une couleur cendrine » Il prescrivait des remèdes, affichait une grande assurance du soulagement qu’elle obtiendrait par son intervention. Cependant, il n’arriva pas à la guérir et finalement abandonna la partie. « Priez, conseilla-t-il à son émule lyonnais, demandez les secours nécessaires pour votre sœur, vous ferez autant que moi à ce sujet, si votre intention et votre prière est pure et sincère ».
Déception aussi, de constater quel désordre régnait dans cette Franc-Maçonnerie des Coens qui devait réformer la Grande Loge de France et affichait avec violence d’excellents principes de bonne organisation et de hiérarchie bien entendue. « Il ne faut pas que l’homme de désir soit davantage trompé, avait promis Don Martinès, ainsi qu’il l’a été par une troupe d’escrocs soi-disant chefs de la Loge de Clermont. » Le Tribunal Souverain était en principe seul qualifié pour fournir rituels, tableaux d’opération, papiers officiels ; or, le Tribunal de Paris, ni le Substitut Universel Bacon de la Chevalerie ne possédaient rien de complet et de suivi, même pour les premiers grades. Ce qui n’empêchait pas le Grand Souverain de renvoyer les réclamations et de rejeter sur Bacon la responsabilité de cet état de choses fâcheux.
Aussi, le premier mouvement d’enthousiasme passé, le néophyte s’aperçoit que ce pourquoi il s’évertue, il en connaît mal le sens exact. A quoi lui sert la permission qu’il a reçue en juillet de fonder à Lyon un Grand Temple ? Il ne possède ni doctrine, ni cérémonial. Les souvenirs des enseignements de Paris s’éloignent. Le négociant n’a aucunement le temps d’aller à Bordeaux, comme le font les jeunes officiers du régiment de Foix, Grainville, Champollon, Saint-Martin, qui viennent passer auprès du Maître leurs congés de semestre, pour recevoir la bonne parole et s’émerveiller des prodiges qu’il fait naître. Willermoz s’inquiète. Il interroge. Il s’agit de savoir si tout ce cérémonial est nécessaire pour atteindre le but proposé, s’il est efficace, comme le Maître l’a promis, et pourquoi ? Mais alors Martinès se dérobe. Il est fort réticent pour toutes questions trop directes. Dans un style obscur, où surnagent parfois, au milieu des fautes de langue ou d’orthographe, des expressions justes, poétiques même, il évite les précisions. Il se réfugie dans l’humilité : il ne sait rien, il n’a « dans sa petite partie » d’autres lumières que celles que Dieu donne à chacun, il n’a aucun pouvoir personnel et n’a d’autre rôle que de « taire son ignorance et de garder secrètement le peu qu’on m’a charitablement transmis, de crainte qu’il me soit enlevé. » Il évoque on ne sait quel chef mystérieux de l’Ordre des Coens, que trop d’insistance risque d’effaroucher et dont il n’est que l’instrument. La doctrine proprement dite tient peu peu de place dans ses lettres et se plaît à revêtir une allure fort chrétienne, nous l’avons vu. Tout de même, les exercices auxquels Don Martinès oblige les Coens demandaient des explications moins habituelles, un enseignement théurgique plus complet.
Pourtant l’Ordre s’accroît. Chaque lettre de Bordeaux annonce la réception de nouveaux Frères. A Lyon, cinq disciples ont, à cause de Willermoz, délaissé la Franc-Maçonnerie régulière ; ils attendaient de lui organisation et doctrine. Willermoz, qui ne possédait rien, ne pouvait les associer qu’à sa décevante attente, qu’à son irritation.
La conduite privée du Souverain Juge n’était pas moins sujette à caution que sa conduite officielle. Il avait des démêlés peu reluisants avec le Frère du Guers qui avait été son aide, son confident, son commensal. Maintenant, il se répandait sur son compte en récriminations embrouillées, l’accusait de vouloir le supplanter dans son rôle directeur et exhalait sa douleur d’avoir été aussi indignement trompé. Cependant, il ne pouvait effacer le fait que ce Bonnichon, dit du Guers, avait longtemps joui de son indulgence, lorsque Willermoz et Bacon de La Chevalerie lui avaient dénoncé les irrégularités « horribles » des réceptions de Paris. Il est toujours fâcheux qu’on puisse douter de la clairvoyance d’un prophète. Il est également fâcheux qu’on puisse douter de son désintéressement. Or Pasqually avait des dettes et ne savait comment les payer. Son mariage avec la nièce d’un major du régiment de Foix ne l’avait pas enrichi. La naissance d’un fils, en 1768, avait augmenté les dépenses du ménage. Il fit solliciter la générosité des plus riches de ses disciples, afin de pouvoir éviter le « tapage » de ses créanciers.
Ce fut M. de Grainville, officier du régiment de Foix, qui se chargea de lancer la suggestion, pendant qu’il était à Bordeaux en train de s’instruire auprès du Maître ; sur une lettre, que Pasqually écrivait à Willermoz le 19 février 1769. il proposa la combinaison suivante : l’Ordre se chargerait de libérer le Grand Maître de ses soucis matériels et lui assurerait une pension convenable ; tandis qu’en contre-partie celui-ci irait à Paris travailler avec le Tribunal Souverain. Le jeune officier souffrait du désordre qui régnait chez les Coens et, d’un autre côté, il ne pouvait plus faire de sacrifices d’argent. Dans cette même lettre, Pasqually, lui, se plaignait des épreuves qui l’accablaient et avertissait Willermoz de remettre encore une fois les Opérations d’équinoxe à cause « des grandes tracasseries et persécutions du Sieur Bonnichon contre l’Ordre ».
Lorsqu’au printemps de 1769, Jean-Baptiste Willermoz arriva à Paris, il avait, on le voit, beaucoup de renseignements et de conseils à demander au Subtitut Universel et au marquis de Lusignan. Ce que fut le résultat de cette rencontre, on peut facilement l’imaginer lorsqu’on lit la lettre que le Lyonnais écrivit de Paris à Pasqually, le 29 avril 1769. Dûment renseigné par Bacon de La Chevalerie et Lusignan des inconséquences du mage bordelais, Willermoz expose en termes fort sévères, toute l’étendue de sa désillusion et de l’embarras où il se trouve : « Je veux pouvoir annoncer à Lyon un objet vrai et digne des honnêtes gens, écrivait-il, non point y faire le charlatan ». Don Martinès répondit d’une façon gênée, en l’assurant de la bonté de son cœur et de son désir sincère de faire de son mieux pour travailler au bien de l’Ordre, de la façon dont le voulait le Substitut Universel. Il prenait à témoin de la pureté de ses intentions ceux qui le connaissaient le mieux, et conseillait à Willermoz d’interroger sur ce point M. de Grainville. Pour prouver l’évidence de sa doctrine, il l’engageait aussi à méditer sur le nombre de ses doigts de pied.
Je ne sais si Jean-Baptiste Willermoz trouva une grande illumination spirituelle à contempler, dans le nombre néfaste de ses doigts, la preuve physique de la dégénérescence causée par le péché d’Adam. Il suivit en tout cas la première suggestion proposée et écrivit au chevalier de Grainville.
Les membres sérieux des Chevaliers Coens éprouvaient le plus grand besoin de se concerter. En sollicitant leur aide, pour assurer la vie de sa famille, Don Martinès leur avait donné barre sur lui. Il s’agissait de savoir si on se cotiserait pour faire au Maître de l’Ordre les revenus nécessaires, et, dans ce cas, quelles conditions on exigerait. Il reste de ces démarches une correspondance très significative que Jean-Baptiste Willermoz échangea avec Grainville. Le jeune officier était plein de sagesse et de modération ; il connaissait bien Don Martinès, mais était fort loin de s’être laissé entièrement persuader de ses vertus ; il savait que le Grand Souverain vivait de l’Ordre et que ce fait expliquait beaucoup de ses actions. Très philosophiquement il se rappelait les nombreux inspirés qui avaient aussi manqué à leur vocation. Avec Moïse, David, Salomon et saint Pierre, Don Martinès se trouvait en bonne compagnie et en quelque sorte excusé de ses « fautes et de ses étourderies ».
En ces lettres, en ces démarches, les Réaux-Croix ne méritent guère l’épithète de « candides » qu’on leur a donnée. Ils ne pèchent pas non plus par excès de respect. L’opinion qu’ils avaient de leur « professeur de sciences surnaturelles » apparaît assez clairement comme étant plutôt mauvaise. Le plus modéré d’entre eux, Grainville, laisse apparaître, à maintes reprises, son découragement. « L’Ordre livré à Don Martinès ne prendra jamais, l’Ordre livré à l’ambition et à l’affectation ne prendra pas non plus, je ne sais trop comment il pourra prendre et je commence à croire qu’il ne prendra pas du tout. Ce n’est peut-être pas un grand mal ». Par ailleurs pourtant, Bacon de La Chevalerie, Luzignan, Champollon, Grainville, étaient persuadés des dons surnaturels de leur Grand Supérieur. Ils rassuraient Willermoz sur l’efficacité de la méthode mystique des Coens. Ils lui confiaient les résultats étranges et consolants qu’ils en retiraient.
Aussi Jean-Baptiste Willermoz s’applique-t-il de son mieux à ses devoirs de Réau-Croix. Efforts décevants. Comme un fait exprès, en 1769 et 1770, les Opérations d’équinoxe furent encore remises. Toute possibilité de faire d’importantes observations était par là-même retardée. Dans les Opérations plus simples, Jean-Baptiste Willermoz n’obtenait aucun résultat. Le Maître de Bordeaux s’agaçait, en janvier 1770, des échecs répétés de son émule lyonnais, alors que les grâces pleuvaient, paraît-il, sur ceux du sud-ouest. Il lui permit de faire, chaque fois qu’il se sentirait bien disposé, de petits travaux de trois jours, le mercredi, le vendredi et le samedi ; Jean-Baptiste Willermoz n’en fut pas plus avancé. Il ne pouvait sentir aucune manifestation surnaturelle malgré son application et son désir. Ce qui est tout à l’honneur de son équilibre psychique ; mais ce n’était pas des preuves de cet ordre qu’il recherchait.
En ces conditions, il devenait très utile de se rencontrer, pour discuter ensemble les mesures propres à assurer le bien commun. Il aurait été aussi souhaitable d’amener Martinès à ce colloque. « Il serait bien aisé, écrivait Grainville le 1er juin 1769, de s’accorder, si on voulait seulement s’expliquer de part et d’autre. Il n’est pas juste que le Tribunal Souverain fasse des avances sans savoir pourquoi, il n’est pas juste que le Souverain Maître se déplace, travaille beaucoup, communique une partie de sa science, sans savoir comment. Une fois d’accord sur ces deux points, tout doit bien aller, ou je suis trompé ». Il se trompait. Rien n’alla ainsi qu’il le prévoyait. Le Maître se déroba : une maladie de sa femme, au printemps de 1770, absorbait tout son temps. Il n’offrit aux réformateurs que le secours de ses prières.
Grainville et Willermoz ne rencontrèrent donc à Paris, en avril, que les seuls membres du Tribunal Souverain, c’est-à-dire Bacon de La Chevalerie et le marquis de Lusignan. Ils essayèrent néanmoins de mettre au net un plan sérieux de réorganisation de l’Ordre et rédigèrent en commun une lettre à l’adresse de Don Martinès. Ils lui posaient nettement les conditions qu’il devait accepter pour obtenir d’eux une pension convenable et le règlement de ses dettes. On lui demandait de venir habiter Paris pour pouvoir collaborer sérieusement avec son Tribunal Souverain et d’emporter avec lui tous ses papiers, afin qu’on pût constituer des documents sérieux, indispensables à l’instruction des Réaux-Croix anciens et nouveaux ; on réclamait enfin toute une justification des cérémonies et l’assurance qu’elles étaient efficaces. C’était là un point qui tenait particulièrement à cœur à Jean-Baptiste Willermoz. Nous sentons qu’il avait dû collaborer à cette mise en demeure avec toute la rigueur de l’homme d’affaires qui ne veut pas se laisser tromper.
Martinès laissa sagement passer du temps avant de répondre. Il était dans une situation difficile. Depuis longtemps, la mauvaise humeur de Bacon de La Chevalerie lui était connue, autant que le découragement critique de Willermoz. Il avait essayé de son mieux d’éloigner l’orage en faisant, au négociant lyonnais, de belles promesses de travail et en lui contant aussi, avec détail, la guérison miraculeuse de sa femme. Il lui présentait comme une preuve de son pouvoir ce fait surprenant « qui fait beaucoup de bruit dans notre ville et dans notre province ». En même temps, il s’évertuait à faire rentrer dans sa caisse un peu d’argent en forçant le prix des constitutions, cahiers de grades, bijoux et accessoires. Il ne pouvait ni renoncer aux frais de réception de nouveaux disciples, ni complètement mécontenter les anciens et aurait aimé se voir débarrassé de ses dettes, sans devenir le prisonnier de ceux qui l’auraient obligé.
Dans sa réponse aux conditions posées, se mêle le désir très net de ne pas s’en laisser imposer par des « sujets » trop exigeants, et celui de ne pas les exaspérer. A l’ultimatum de ses émules, il répondit par des refus et par quelques promesses. Les refus concernaient l’argent et le plan de travail et de conduite qu’on lui proposait. Nous ne possédons de sa lettre du 11 juillet 1770 qu’un résumé fort long que rédigea Jean-Baptiste Willermoz. Avec quelques circonlocutions invoquant fréquemment un Maître mystérieux dont il ne serait que l’interprète — ce qui a l’avantage de dégager sa responsabilité — Don Martinès de Pasqually laisse voir, en bon psychologue, que le secret de la « Chose » que ses disciples lui demandent, réside uniquement en eux. Il l’avait déjà écrit à Willermoz : pour former un bon Réau-Croix et un parfait visionnaire il n’avait que faire d’honnêtes gens. « L’on peut être le plus parfait honnête homme et n’être pas un brin bon pour nous ». Désormais, il n’admettra au nombre des élus que ceux qui auront fait preuve de leurs dons à saisir les phénomènes surnaturels. Les Réaux-Croix actuels n’ont qu’à se réformer eux-mêmes et à suivre les prescriptions temporelles et spirituelles de leur Maître, à accomplir un noviciat de sept ans au moins pour être dignes d’avancer dans les sciences auxquelles ils aspirent ; cependant il leur promet tout de même les schémas des cérémonies de réception, des catéchismes, des instructions et même leur annonce qu’il écrit pour eux un gros ouvrage « très propre à retirer les plus grands scélérats de leurs erreurs » et qui, à plus forte raison, suffira à persuader les Réaux-Croix de la vérité de la doctrine qu’ils ont embrassée. Il leur en dévoila le titre alléchant : « La réintégration et la réconciliation de tout être spirituel créé avec ses premières vertus force et puissance dans la jouissance personnelle dont tout être jouira distinctement en la présence du créateur ».
Ce ne sont pourtant pas ces promesses qui calment l’irritation de Willermoz et entraînent sa soumission aux bonnes et mauvaises raisons de son maître. Devons-nous penser que la longanimité du Lyonnais vient d’une crédulité fort apparentée à la bêtise ? Il nous semble que sa naïveté n’est pas si complète qu’on l’a dépeinte. Nous avons eu la bonne fortune de retrouver, dans les lettres de Grainville, l’écho dont M. Le Forestier déplorait l’absence : « l’impression que ce mémoire à la fois plaidoyer et mercuriale fit sur ses lecteurs ». Parfaitement édifiés au sujet du caractère de Martinès, résignés plutôt que convaincus, Grainville et Champollon, son compagnon d’armes, décidèrent de ne pas abandonner l’Ordre des Élus Coens. Ce n’est pas de gaieté de cœur qu’ils restent groupés autour de Martinès de Pasqually ; mais ils sont intimement persuadés de la réalité du monde immatériel qu’il leur a ouvert par sa magie, et certains d’entre eux en ont des preuves sensibles. Ils peuvent donc faire toutes sortes de sacrifices, même supporter ce maître discutable, si les instructions qu’il annonce permettent de les faire vrais prêtres d’une religion ésotérique, qui satisfait à la fois leur besoin d’absolu et leur goût de l’expérimentation. « Nous tenons comme vous voyez à l’Ordre, malgré tout ce que nous pourrions aussi reprocher à Don Martinès. Ce n’est pas que ce soit peut-être Don Martinès personnellement qui nous persuade de la Chose, c’est la Chose elle-même qui nous attache à elle par l’évidence, la conviction, la certitude que nous en avons... nous ne pouvons que souhaiter pour vous le même bonheur dont nous jouissons ». La foi des disciples de Don Martinès retint Willermoz au milieu d’eux, malgré son irritation. Des frères aussi distingués que Bacon de La Chevalerie et le marquis de Lusignan, un officier sérieux et raisonnable comme le chevalier de Grainville, un autre officier du régiment de Foix, Claude de Saint-Martin, d’une si souple intelligence, d’une si séduisante ferveur, tous lui assurent la réalité du monde spirituel où Pasqually les a introduits. Bien plus, tous vivent cette méthode mystique, ils ont des preuves éclatantes de son efficacité.
Jean-Baptiste Willermoz, qui ne jouissait pas de ce bonheur, garde encore des doutes. Pourtant, le Maître travaille à satisfaire ses disciples du mieux qu’il peut. Son grand ouvrage l’occupe tout entier. Il est à remarquer que, lorsque le Grand Supérieur des Coens fait quelque chose d’utile pour son Ordre, c’est qu’il a auprès de lui quelque collaborateur. Le louche du Guers a tenu ce rôle jusqu’à 1768. Grainville, Champollon, Balzac, en 1768 et 1769, ont passé leurs semestres d’hiver à travailler avec leur Maître et à rédiger sous sa dictée des cahiers de grades. En 1769, Don Martinès prend un secrétaire idéal dont il se déclare enchanté. C’est un certain abbé Fournié « fort en religion, cérémonies et instructions particulières », qui joignait à toutes ces qualités celle d’être parfaitement besogneux et peu instruit, mais fort apte à devenir bon visionnaire. Grâce à lui la besogne avance, du moins s’il faut en croire les promesses de Martinès ; à la fin de 1770, Willermoz a reçu l’annonce de l’envoi du grade de Grand Architecte et celle d’instructions nouvelles pour ses travaux d’équinoxe.
A cette époque, un autre secrétaire, bénévole celui-là et d’une qualité supérieure à celle de l’abbé Fournié, vint aider le Grand Souverain des Coens au milieu de ses travaux. Claude de Saint-Martin s’était décidé à abandonner la carrière des armes pour se consacrer à la vie mystique. Il commença par essayer de remettre un peu d’ordre dans les papiers de Pasqually, afin de pouvoir satisfaire aux demandes que Willermoz adressait inlassablement. Le fameux grade d’Architecte n’est pas encore fait en mai 1771.Les grades les plus simples manquent. On ne sait même pas très bien quelles sont les lacunes à compléter. Don Martinès a plus vite réglé le droit d’abonnement, de 50 écus par an, que les frères doivent verser pour recevoir les morceaux de son grand ouvrage, qu’il ne se trouve capable d’en envoyer des échantillons. Le soin de ses « affaires temporelles », qui l’oblige à aller faire des démarches à Paris, est une bonne excuse pour tant de retards irritants.
Willermoz vit dans ce voyage une possibilité intéressante de rencontrer de nouveau son Maître. Il avait besoin de l’interroger, de le voir, de le comprendre davantage, non seulement pour lui-même, mais pour ceux des Lyonnais qu’il avait gagnés à la foi nouvelle. Peut-être serait-il possible de prendre ensuite une décision sérieuse au sujet de la « Chose » ? Sachant Pasqually à Versailles, il avança son voyage à Paris pour le rencontrer. L’entrevue eut lieu dans la deuxième quinzaine d’avril 1771 ; il semble que Pasqually s’y prêta sans aucun enthousiasme et qu’il ne fit rien pour la faciliter.
On ne sait vraiment pas si ces entretiens achevèrent de fixer la conviction du scrupuleux Lyonnais. Nous le voyons hésiter encore et demander à son frère et à ses amis des conseils et des avis. Tenaient-ils à la Chose ? Étaient-ils toujours résolus « aux dépenses que cela exigera » ? Car cette doctrine spirituelle les entraînait tous à pas mal de frais.
La réponse fut peu encourageante. En mai 1771, seul Pernon « tient à la Chose fortement » quel qu’en soit le prix ; Sellonf, lui, y renonce car « il a peur d’être conduit trop loin selon ses mœurs, religion et façon de penser ; il compare cela à une espèce de secte qui existe parmi eux où l’enthousiasme fait tout voir et tout croire ». Quant au docteur, sa position est complexe et l’on sent bien qu’il ne reste parmi les Coens que par pure complaisance envers les idées de son frère. « La croyance ne se donne pas par l’envie de croire, expliquait-il, cependant, je ferai ce que je pourrai pour y parvenir et je tiendrai tous les engagements que tu feras pour moi ».
En dépit du peu d’enthousiasme de son frère et de ses amis, le pouvoir de séduction du mage bordelais eut encore une fois gain de cause. Willermoz se décida à rester un Réau-Croix pratiquant, sinon satisfait.
C’est que Pasqually employait maintenant plus d’habileté pour calmer les scrupules et vaincre les hésitations de ses disciples. Afin d’apaiser les troubles de conscience de Sellonf, il lui permettait de participer à la « Chose tout en choisissant dans les instructions ce qu’il trouvera bon pour lui, en laissant ce qu’il ne voudra pas ». On ne pouvait être plus accommodant. On ne pouvait pas non plus l’être davantage pour adapter le travail opératoire du négociant lyonnais selon ses commodités et même fixer les périodes d’équinoxe, plutôt d’après la liberté dont il disposait dans son commerce, que d’après les phases de la lune.
Pasqually avait lui-même, sur ce point, besoin d’indulgence, car il était fort occupé lui aussi d’ « affaires temporelles ». L’accroissement de ses charges de famille qu’entraînait la naissance d’un second enfant en mai 1771, l’obligeait à des voyages et à des démarches, par lesquelles il pensait atteindre la fortune. Il était reparti pour Paris le 5 juillet, d’où il annonçait à Willermoz, en termes mystérieux, un « projet avantageux » au public, à l’état et à la nation la plus opprimée », auquel il le ferait participer. Il affichait bon espoir dans le crédit qu’il avait auprès des ministres. « Si cela a lieu comme je le pense, il me faudra peut-être aller à Lyon pour m’aboucher avec vous, ne pouvant vous écrire cette entreprise pour ne pas l’éventer, le secret étant l’âme des affaires ». Don Martinès méditait-il quelque système inédit de loterie ? Il se vantait de ses relations distinguées, aussi bien à Paris que dans le sud-ouest du royaume ; c’était, s’il fallait l’en croire, grâce à lui que son beau-frère venait d’obtenir la croix de Saint-Louis.
On se demande si Willermoz prenait au sérieux cette réussite et ces belles perspectives d’avenir. Il avait une bonne raison de se défier, car le pauvre Pasqually, lui ayant commandé pour sa femme une belle robe de soie, ne put jamais payer qu’en promesses le « taffetas broché fond blanc, rayé satiné rose », que Willermoz avait choisi pour s’harmoniser avec un teint de « brune claire ».
Notre Lyonnais avait eu le temps de s’habituer aux inconséquences et à la faconde méridionale de son Maître. En tout cas, il recruta pour l’Ordre un autre homme de désir en la personne de son ami l’abbé Rozier. Recrue de choix, l’abbé était non seulement un franc-maçon expérimenté, membre important des anciennes loges de Lyon et de Paris, mais aussi un naturaliste distingué. De 1765 à 1769, il avait à Lyon succédé au célèbre Bourgelat, fondateur de l’École Vétérinaire ; à Paris, il poursuivait ses travaux de botanique et d’agronomie. Les idées originales de Don Martinès le séduisirent. Il passa de longues heures en sa compagnie. Curieux d’être témoin de phénomènes extraordinaires, il désirait fort obtenir des grades importants. Mais tout flatté qu’il fût de l’intérêt que lui montrait l’abbé Rozier, le « Grand Souverain » se tint sur la réserve et lui fit marquer le pas, le laissant, malgré ses réclamations et celles de son ami Willermoz, au rang de Maître Coen. Pasqually se défiait des prêtres et nous retrouvons l’écho de cette méfiance chez Grainville et chez Saint-Martin. C’est un fait qu’un ecclésiastique, instruit et préparé à l’observation scientifique comme l’était l’abbé Rozier, ne lui parut pas destiné à faire un bon Réau-Croix.
Willermoz semble avoir assez bien supporté ces diverses déconvenues. La raison en est qu’il était, à cette époque, moins uniquement absorbé par la vie de l’Ordre Coen qu’il le paraît, à ne lire que les lettres des initiés. Il était fort pris par ses affaires commerciales qui l’entraînèrent jusqu’en Hollande pendant l’été 1770, et par ses affaires familiales, son père étant mort ce même été. Sans doute aussi était-il distrait de ses déboires spirituels par une certaine Charmeaux dont, pendant ses absences, son frère le docteur surveillait la santé et la conduite. Il est juste de dire aussi que depuis l’année 1771, il recevait de Bordeaux des conseils fort propres à développer chez lui la confiance, la résignation, la paix.
Au Maître fantasque, autoritaire, s’était substitué un autre correspondant : Claude de Saint-Martin. Willermoz ne perdait pas au change. Consciencieux et obligeant, l’ex-officier du régiment de Foix fit de son mieux pour envoyer à l’Orient de Lyon tout ce qui était nécessaire à l’existence du Temple : cahiers de grades, instructions pour les cérémonies, les réceptions et les ordinations que les Lyonnais ne savaient pas encore exécuter convenablement. Les renseignements qu’il adressait étaient un peu sujets à varier du fait des propres variations de Pasqually, beaucoup moins embarrassé que ses disciples pour changer les consignes et les obligations de chacun. Grâce à Saint-Martin, Willermoz reçoit des textes d’invocations pour le travail journalier, la traduction en français des prières qui devaient être faites pour son petit travail de trois jours, un plan fort commode pour la disposition des bougies dans les cercles magiques, quelques précisions pour les angles, cercles et vautours des dessins symboliques où devait se placer le célébrant, un recueil alphabétique des 2.400 noms, nombres et hiéroglyphes des Prophètes et Apôtres et puissances mystérieuses qu’il s’agissait d’invoquer et d’évoquer, bref de quoi satisfaire le Réau-Croix le plus difficile.
En même temps, Claude de Saint-Martin essayait de détacher son correspondant d’un formalisme trop étroit, et l’élevait à une plus pure conception de la vie surnaturelle. Tout appliqué qu’il était à connaître et à exécuter dans leurs moindres détails les cérémonies que Don Martinès lui avait prescrites, il semble que Willermoz avait perdu un peu de vue la vertu de parfaite abnégation de soi-même, de soumission à la volonté de Dieu et à la divine liberté, que doit pratiquer un vrai mystique. C’est ce que Saint-Martin lui rappelle : « Je crois, mon cher Frère, que lors même que nous nous croyons dans les meilleures dispositions et que, lorsque toutes les cérémonies sont employées avec le plus de régularité, la Chose peut encore garder son voile pour nous tant qu’il lui plaît ; elle est si peu à la disposition de l’homme qu’il ne peut jamais, malgré tous ses efforts, être certain de l’obtenir. Il doit toujours espérer, toujours prier, voilà notre condition. L’esprit souffle où il veut, quand il veut, sans que nous sachions d’où il vient et où il va. Vous en auriez donc pris une idée contraire si vous aviez pensé que les ordinations et les cérémonies eussent un effet aussi infaillible et aussi prompt que celui des lois de la nature corporelle. Dans celle-ci tout est passif et dans l’autre tout est libre puisque tout dépend des faveurs de l’esprit ». Une direction aussi intelligente, aussi attentive, qui tient compte aussi bien des réclamations immédiates de Willermoz, que de sa formation générale, était bien faite pour l’attacher à jamais aux doctrines et aux pratiques des Chevaliers Élus-Coens.
Ainsi Claude de Saint-Martin, l’abbé Fournié, Grainville et le temps aidant Don Martinès, Willermoz entrevoyait la lumière, sinon par illumination surnaturelle, du moins dans les envois de l’Orient de Bordeaux. D’ailleurs, la doctrine du Maître se dégageait de ses pratiques de magie cérémonielle pour devenir une théosophie des plus hardies. La première partie du Traité de la Réintégration était écrite.
Le Traité de la Réintégration des Êtres, l’ouvrage principal de Martinès et qui contient toute sa doctrine, se présente comme un commentaire diffus des premiers livres de la Bible. Son auteur l’a laissé inachevé. Mais l’arrêt du travail n’est pas aussi grave qu’on pourrait le craindre puisqu’à propos d’Adam, de Noé, d’Abraham, de Moïse, de Saül, tous les sujets sont traités à la fois, et que ces personnages bibliques, dans de longs discours, nous font entendre assez bien ce que Don Martinès enseigne de la nature de Dieu, du monde et de l’homme et de leur chute et de leur rédemption. On peut seulement dire « assez bien », parce que le style de ce livre est souvent très embarrassé et que son vocabulaire spécial n’est pas fait pour ajouter de la clarté. En ses pensées comme dans sa vie, Don Martinès ne s’est jamais embarrassé de contradictions.
La chute originelle a été générale. La révolte des êtres spirituels a précédé celle de l’homme. Dieu avait créé ceux-ci pour célébrer sa gloire, mais les ayant émanés de lui, il les avait fait distincts et libres et les avait placés dans un premier cercle « où ils lisaient clairement et avec certitude ce qui se passait dans la Divinité ». Cette contemplation ne leur ayant pas suffi à tous, ni le soin des causes secondes, « puissances, vertus, opérations » qui leur étaient dévolues, certains voulurent égaler Dieu par leur volonté criminelle. En punition, Dieu créa l’univers pour être leur prison, « lieu fixe où ces esprits pervers avaient à agir, à exercer, en privation, toute leur malice ».
L’univers créé, Dieu émana un être qui en devait être le gardien et le maître : l’homme. Venu après les premiers esprits, il leur était pourtant supérieur de par la volonté divine qui l’avait créé son émule, « homme-Dieu » et Réau-Croix véritable. Il était le maître de l’univers et de ses trois parties : l’univers, la terre, le particulier. Le Particulier comprenant tous les esprits terrestres et célestes, l’homme primitif était donc le maître des bons comme des mauvais anges. L’homme aussi était libre et fut grisé de sa puissance. Son choix le porta à entrer dans le plan démoniaque, au lieu de suivre le plan divin. Son esprit enfanta le mal : il essaya d’égaler Dieu. Sa prévarication répète celle des êtres spirituels. Le résultat de son opération criminelle fut une forme matérielle, qui ressemblait à sa propre forme glorieuse mais avec le défaut d’être passive et sujette à la corruption. Le malheureux Adam avait par son orgueil « opéré la création de sa propre prison ». La punition ne se fit pas attendre. Dieu le transmua dans cette enveloppe impure qu’il avait créée et ainsi, au lieu de pouvoir avoir une postérité spirituelle, en associant sa volonté à celle de son créateur, il n’eut qu’une postérité d’hommes impurs et passifs. Il fut aussi précipité du paradis terrestre, couche glorieuse qui était son domaine, sur la terre qu’il dominait autrefois, pour y habiter comme le reste des animaux.
Telle est la façon dont Martinès considère la chute du monde et de l’homme. Elle fut possible, selon lui, parce que Dieu est au-dessus des causes secondes et par là au-dessus du bien et du mal. Martinès le dégage plutôt du mal que du bien. Il accorde que tout ce qui est bon vient de Dieu et réserve le mal, assez spécieusement, à un enfantement propre de l’esprit des libres créatures. Martinès tient beaucoup à préciser le libre arbitre de tous ces êtres émanés ; il insiste sur ce thème, très fréquemment au point que, pour lui, l’homme ne jouit guère que d’un seul pouvoir : sa volonté. « La pensée provient à l’homme d’un être distinct de lui ; si la pensée est sainte, elle provient d’un esprit divin ; si elle est mauvaise, elle provient d’un mauvais démon ». Il ne reste à l’homme que le choix.
Quant à l’œuvre de la réintégration proprement dite de l’homme dans « ses premières propriétés, vertus et puissances » — nous avons vu qu’elles ne sont pas minces — elle dépend évidemment tout d’abord de la volonté de Dieu. En accordant à Adam de pouvoir faire pénitence, en acceptant son repentir, Dieu lui a fait une très grande faveur, sans cela le malheureux serait resté « mineur entre les mineurs démoniaques ». Il lui était permis d’expier et de pouvoir commencer l’œuvre de réconciliation. Mais la réintégration n’est pas une œuvre simple. Il faut à l’homme non seulement une volonté bien dirigée dans le sens de la volonté de Dieu, mais l’aide de ses êtres spirituels intermédiaires, puisque le malheureux mineur, empêtré dans la matière, ne peut plus connaître la volonté de son créa-te ur que par personnes interposées. Il lui faut aussi résister à l’attaque des démons. Ces êtres pervers ont envers lui une « conduite atroce » ; la forme de l’homme les excite particulièrement parce qu’elle leur rappelle son pouvoir qu’il avait autrefois. Ils font l’impossible pour que le mineur ne retrouve pas une partie de sa grandeur passée, en devenant « mineur spirituel », et par là, leur maître.
La religion, ce moyen de réconciliation, doit donc nous mettre en mesure de communiquer avec les esprits purs et de dominer les impurs, afin de nous tenir le plus près possible du Créateur. Il y a dans la théosophie de Martinès toute une série de réconciliateurs dont les sacrifices furent acceptés par le Seigneur, pour effectuer le salut du genre humain. Abel, Enoch, Noé, Isaac, Jacob, Moïse surtout, ensuite Salomon, sont les vrais types de ces sages « mineurs spirituels ».
Pasqually écrit que l’avènement du Christ est le point culminant de ces réconciliations successives, et que sa religion est supérieure à toutes les autres. Le malheur veut que les Hébreux aient, par des apostasies répétées, perdu le sens vrai du sacerdoce et que les prêtres chrétiens, tout comme les prêtres israélites, soient en train de faire de même et d’oublier la religion de « l’être régénérateur » universel. Les menaces que Moïse adresse à Israël, s’il oublie les « opérations du culte après les avoir goûtées » et à tous ceux qui de même « ne seraient pas plus exacts à conserver ce superbe héritage, sans taches ni souillures », vont sûrement à d’autres qu’à la tribu de Lévi. Martinès considère, en effet, que seuls quelques sages ont le « monopole » de la vraie religion, et seuls sont « élus par le seigneur pour la conserver et la transmettre par tradition secrète ». Qu’il fût, lui, un de ces sages, voilà ce dont, malgré l’humilité apparente de ses formules, il ne permettait pas à ses disciples de douter. Il arriva à leur persuader qu’il possédait un peu de cette vraie science, égarée par les prêtres, qui permettrait aux « hommes de désir » de devenir des « mineurs spirituels », familiers de ces sphères célestes où se meuvent les esprits purs, capables d’opérer leur propre salut et aussi de coopérer à la réintégration générale du monde déchu.
PL. III

LETTRE AUTOGRAPHE DE DON MARTINÈS DE PASQUALLY
La note inscrite à droite est de J.-B. Willermoz.
Bibliothèque de la Ville de Lyon, ms. 5471.
La doctrine de Pasqually comprenait une arithmétique et une géométrie mystique qui permettaient au Coen de se guider par des calculs dans le monde des apparences. Les formes matérielles du monde ne devaient être pour lui qu’un aspect trompeur, dont la science secrète de son maître décrivait la réalité toute immatérielle. Une cosmologie très précise dessinait même le tableau de l’univers imaginaire où s’était passé le drame de la chute des esprits purs et celle de l’homme et où se situait maintenant l’œuvre de la réintégration. Il se divisait en quatre zones principales : l’Immensité divine, l’Immensité surcéleste, l’Immensité céleste et l’Immensité terrestre ; le soleil, les astres, les planètes et spécialement la terre étaient réparties en différents cercles plus ou moins loin de l’Immensité divine, selon la vertu ou la malignité des esprits qui y habitaient.
Ce système complexe, quelle que soit son originalité propre, vient des travaux des occultistes juifs, de la cabale, comme ces commentaires de la Bible viennent du Talmud ; en sorte que M. Le Forestier a pu écrire que le Traité de la Réintégration est « un rameau tardif et rabougri » de l’arbre de la mystique hébraïque. Religion étrange, qui empruntait les plus antiques traditions, et les combinait avec les nouveautés à la mode de la Franc-Maçonnerie.
Jean-Baptiste Willermoz ne s’en détachera jamais. Il avait espéré en cette révélation avant de la connaître. Certes, pour une part modeste, il contribua à la faire naître en insistant pour recevoir écrites, codifiées, transformées en corps de doctrine, les vaticinations de Don Martinès de Pasqually de la Tour.
*
Chapitre III
Don Martinès quitte Bordeaux pour Saint-Domingue. — Désaffection de Willermoz pour l’Ordre des Coens. — Reconstitution de la Franc-Maçonnerie régulière. — Le Grand Orient. — Correspondance avec la Candeur de Strasbourg. — J.-B. Willermoz et l’Ordre allemand de la Stricte Observance. — Réalité et légende de l’initiation des Lyonnais. — Le Temple des Philosophes-Coens. — Ordination de Mme Provensal. — Mission d’instruction de Saint-Martin. — Le livre des Erreurs et de la Vérité. — Premiers désaccords. — Mort de Don Martinès de Pasqually.
Au début du mois de mai 1772, parvint à Lyon une lettre officielle de l’Orient de Bordeaux. Sur une feuille était annoncée l’heureuse acquisition que l’Ordre faisait de deux Réau-Croix nouveaux, Saint-Martin et de Serre, investis de la confiance du Maître et gratifiés d’un pouvoir opératoire extrêmement complet. Sur la deuxième, une courte lettre, sorte de circulaire, annonçait aux Coens que leur Maître était sur le point de les quitter pour aller à Saint-Domingue réclamer de deux beaux-frères « puissamment riches » des secours « considérables », et revendiquer là-bas une donation qu’on lui avait faite. Pasqually pensait ne mettre pas plus d’un an à rétablir ainsi sa fortune, après quoi il lui serait loisible de se « donner tout entier à la Chose pour sa propre satisfaction et celle de ses émules ». Il s’embarqua pour Saint-Domingue le 5 mai 1772.
Il est difficile de savoir si, avant de partir, le Grand Maître des Coens avait songé à organiser la direction de son Ordre pendant le temps de son absence. Aucune allusion à une décision de cette sorte ne se trouve dans sa circulaire de départ, ni dans ses lettres, ni dans celles de Grainville et de Saint-Martin qui nous ont été conservées. De l’autre côté de l’Atlantique, il envoyait toujours conseils, directives, promesses de manuels d’instruction, comme s’il était le maître unique de l’Ordre et de ses destinées, et comme s’il était sur le point de revenir en France.
Dix ans plus tard, le marquis de Chefdebien, qui n’avait connu Pasqually que par ouï-dire, rapporta qu’avant son départ, ce dernier avait délégué son pouvoir à Bacon de La Chevalerie et que, sous ce dernier, cinq autres Réau-Croix en avaient été nommés supérieurs : Saint-Martin, Willermoz, de Serre, d’Hauterive et le marquis de Lusignan. Le fait semble bien difficile à admettre, car nous savons qu’en 1772, Bacon de La Chevalerie était en parfait désaccord avec Pasqually. La question qui se pose plutôt est de savoir si, à cette date, le Substitut Universel n’avait pas été destitué.
C’étaient à de nouveaux Réau-Croix que le Maître réservait sa confiance, à un certain Laborie, qu’il appelait son second lui-même, à de Serre et Saint-Martin ordonnés juste avant son départ, à Duroy d’Hauterive encore plus nouveau dans l’Ordre, qui ne reçut l’ordination suprême qu’en 1773 et par correspondance. Don Martinès désignait de Serre du titre de Substitut, et chargeait d’Hauterive de distribuer aux cercles des Coens les documents et les instructions qu’il composait inlassablement pour eux de l’autre côté de l’Atlantique.
Le Maître ne manquait pas non plus d’exciter les ambitieux en agitant la question de sa succession, qu’il se réservait d’organiser. « Don Martinès ne connaît peut-être pas encore son successeur, écrivait Grainville en novembre 1772, mais, souvent inconséquent, il a flatté plus d’un de nous de l’être. Cela ne dépend pas de lui, la volonté de l’Éternel soit faite. » L’Éternel aidant, Caignet de Lestère, commissaire de marine à Port-au-Prince et cousin de Pasqually, fut désigné.
En toutes ces décisions les disciples de la première heure se trouvaient relégués à un rang fort secondaire. Pourtant ils avaient, les premiers, cru en Pasqually et avaient beaucoup fait matériellement pour l’aider dans sa vie privée et dans l’élaboration de son Ordre ; s’ils avaient péché contre lui, c’était surtout par excès de zèle. Il leur fallait encore et toujours s’armer de patience et d’humilité, s’efforcer de distinguer entre Don Martinès et la « Chose », afin de ne pas juger cette « Chose » d’après les inconséquences de celui qui la leur avait révélée.
C’est à quoi parvenait sans trop de peine le sage Grainville, qui, dans une garnison bretonne, à Lorient, se distrayait des tribulations de sa vie intérieure en collectionnant les « coquillages de mer, d’eau douce, de terre, fossiles, pétrifications » et en cultivant la résignation.
Jean-Baptiste Willermoz n’avait d’autre délassement que la Maçonnerie. Il ne jouissait d’aucune consolation philosophique ou surnaturelle. Sa disgrâce le privant de toute importance chez les Coens, il demeurait incertain même d’être un « mineur spirituel ». Chef de loge sans expérience et sans pouvoir, le Réau-Croix lyonnais était, comme l’écrivait Pasqually en avril 1774, « en regard de la Chose le dernier ». Cependant nous ne le voyons plus, impatient comme aux premières années de son initiation, chercher avec ses Frères le moyen d’organiser l’idéale société promise, et le départ du Souverain Maître, dont l’opposition avait fait échouer en 1770 ses projets de réforme, ne lui donne pas l’idée de reprendre son rôle d’organisateur.
La raison d’un tel détachement est simple. Dès le début de l’année 1772, avant même que Pasqually eût quitté la France, Willermoz s’était repris d’intérêt pour la Franc-Maçonnerie régulière. A Paris, Bacon de La Chevalerie et aussi l’abbé Rozier suivaient une conduite analogue.
Cela ne doit pas étonner. Il ne faut pas oublier que c’était pour réformer la Maçonnerie française que Bacon et sa « coterie » s’étaient attachés aux idées de Don Martinès. Or bien loin d’égaler l’importance de la Grande Loge de France qu’il devait remplacer et dépasser, le Temple des Coens était resté une petite chapelle inachevée, « construite sans ciment », selon l’expression de Grainville et dont la solidité paraissait douteuse. On pouvait aisément reconnaître après cinq ans d’efforts que, sans chefs raisonnables, sans organisation sérieuse, sans directives logiques, la société ne pouvait prétendre qu’à un rôle confidentiel, qu’à une existence sporadique.
Willermoz rêvait de plus amples édifices et de plans mieux conçus. Ausd en vint-il à distinguer, non seulement entre Don Martinès et la « Chose », mais même entre la « Chose » et l’Ordre où l’on prétendait l’enseigner. La doctrine reste pour lui un sujet de méditation et d’efforts, l’Ordre a fini par le lasser. Pouvait-il même servir à recruter les « hommes de désir » appelés à comprendre la science de Pasqually ? La Franc-Maçonnerie ordinaire, cette ancienne société du comte de Clermont, n’était-elle pas, à tout prendre, une meilleure école pour préparer des Maçons sérieux et instruits ?
Justement elle renaissait de ses cendres. Après la mort de son Grand Maître, le 16 juin 1770, les partis ennemis s’étaient réconciliés. La Loge-Mère de la Franc-Maçonnerie française reprenait vie d’une brillante façon. Le 5 avril 1772, le duc de Chartres, Louis-Philippe d’Orléans cousin du roi, accepte sa nomination comme Grand Maître et prend comme assesseurs le prince de Rohan Guéménée et le duc de Luxembourg. Il envoie des circulaires dans les provinces pour y retrouver l’autorité que la Grande Loge du Comte de Clermont avait essayé d’exercer, ainsi que les correspondances et les cotisations anciennes.
A Lyon, la Grande Loge des Maîtres Réguliers se réunit le 15 avril 1772, pour délibérer de ces nouvelles importantes. C’est une résurrection. Elle possède encore son Grand Maître, puisque Gaspard Sellonf n’a jamais démissionné, et son Archiviste Garde des sceaux Willermoz « l’aîné », mais elle n’a plus ni domicile, ni loges associées ; bien plus, elle ne sait même pas quelles sont les anciennes loges de 1768 qui sont encore en activité. Il faut prendre la décision de tout réorganiser. La Grande Loge se réunit dans les locaux de la Parfaite Réunion, sise chemin des Colinettes, qui était une des dernières loges qu’elle eût reconnue avant de cesser son activité ; elle décida de considérer comme régulières la Parfaite Réunion, la Sagesse, rue Masson, et une loge constituée de l’union de la Parfaite Amitié et des Vrais Amis du quartier de Montauban, qu’on appela les Deux Réunies. Cette même époque vit aussi la renaissance de la loge la Sagesse, avec Paganucci comme Vénérable.
Ayant ainsi repris une existence officielle et un semblant d’importance, la Grande Loge de Lyon s’empressa de s’informer de la portée de ce mouvement parisien et du droit juridique qu’avait, cette « soi-disant Grande Loge de France » pour succéder à celle du comte de Clermont. Aucun des noms qui figurent sur les imprimés reçus, sauf celui de Brest de la Chaussée, Chancelier de l’ancienne Grande Loge, ne peut « exciter leur confiance en une occasion si importante ». On décide cependant de reprendre la correspondance avec Paris et avec les Frères Maçons du royaume. Le 25 juillet, la Grande Loge des Maîtres Réguliers reprend son titre, ses anciennes occupations, c’est-à-dire : « maintenir le bon ordre et la discipline et entretenir, au nom des loges lyonnaises, une correspondance générale qui en fait l’objet principal. »
Jean-Baptiste Willermoz reprend aussi son activité d’Archiviste et de Chancelier. Il assiste de ses conseils le comité de correspondance qui compte trois membres : Paganucci, Prost de Royer et Vernier. Les députés qui sont chargés de faire à Paris les démarches utiles pour représenter leurs Frères de Lyon sont deux de ses amis : l’abbé Rozier et Bacon de La Chevalerie. Les décisions au sujet des questions qui se débattent restent pendantes ; il s’agit de savoir si la Grande Loge de Lyon s’agrégera à cette nouvelle Grande Loge de France. Les Lyonnais tiennent à sauvegarder leur indépendance, leurs droits et à faire reconnaître les « torts » qu’ont eus, envers eux, les Parisiens. Un mémoire de quinze articles contenant leurs « griefs » est rédigé et même imprimé, pour être présenté aux réunions de députés provinciaux, que le duc de Luxembourg a convoqués en décembre 1772. Willermoz, Bruyzet et Paganucci en sont les auteurs, ils posent toute une série de conditions tendant à unifier et simplifier la Franc-Maçonnerie française en codifiant les cérémonies, les grades, les signes, tout en maintenant l’importance des Grandes Loges de province qui, sous le nom de Grandes Loges provinciales, assureraient le maintien des statuts dans toute leur région. Ce fut à la suite de ces colloques, sous l’impulsion du duc de Luxembourg, que fut créée la Grande Loge nationale qui prit le titre de « Grand Orient ».
Dans toutes ces démarches assez fastidieuses, où nos Lyonnais ne manquaient pas de se concerter avec les autres loges provinciales, les traces de l’influence de Jean-Baptiste Willermoz se retrouvent à chaque pas. Cet esprit logique et précis, amoureux des formes, très persuadé de la valeur de ses idées et de son bon droit, mène évidemment la Grande Loge lyonnaise plus que ne le laisserait supposer son emploi de Chancelier et d’Archiviste. Bien plus tard il devait, dans ses souvenirs, diminuer le rôle qu’il joua dans la direction de la nouvelle Grande Loge de Lyon ; mais cela ne correspond pas à la réalité des faits. Au contraire, on peut penser qu’il reprit avec joie ses anciennes fonctions. Elles lui permettaient de se retrouver membre important et écouté d’un centre de Frères distingués, appartenant à la partie instruite de la cité ; elles lui donnaient la possibilité de traiter de puissance à puissance avec les grands seigneurs des loges parisiennes et d’entretenir d’intéressantes correspondances avec les Maçons des autres provinces.
Son initiation de Réau-Croix lui laissait désirer de plus sérieuses occupations, c’est pourquoi en dehors des réunions officielles il retrouvait, en petit comité, Gaspard Sellonf et son frère le docteur. Ils pouvaient tout à leur aise discuter, entre gens de même opinion, les questions d’importance qui se présentaient à eux. Ils jugeaient, « d’un œil bien différent du commun des Maçons », le but, ou plutôt l’absence de but, avec lequel le Grand Orient de France commençait sa carrière. La préoccupation de Jean-Baptiste Willermoz, de trouver la société la meilleure dans le meilleur des mondes maçonniques possible, est si vive que certainement il devait se sentir inquiet de revenir, avec ses amis, au sein d’une société dont il blâmait le peu de sérieux, la frivolité, le vide.
Aussi se jette-t-il, plein d’espoir, dans une correspondance avec la Loge de la Candeur de Strasbourg, qui attire son attention sur l’existence, en Allemagne, d’une réforme maçonnique qui avait tous les avantages et toutes les perfections. Il paraît résulter de ces lettres que le Chancelier de la Grande Loge de Lyon ignorait alors complètement ce qui se passait dans les loges d’outre-Rhin. Il fut tout à fait captivé par les renseignements que lui envoyèrent les Frères strasbourgeois, et impatient de recevoir d’eux de nouveaux détails.
La Loge de la Candeur était une de ces nombreuses loges de province qui, pendant les désordres de la Franc-Maçonnerie parisienne, avait pris le parti de se rattacher à la Grande Loge de Londres, pour éviter les fâcheuses promiscuités avec « un tas de gens sans nom et sans mœurs » du régime français. En mai 1772, elle avait fait connaître par circulaire qu’elle n’entendait pas changer de décision. En répondant officiellement à cette lettre officielle, Jean-Baptiste Willermoz apprit que cette loge difficile avait encore trouvé le moyen de se distinguer et qu’elle adhérait à une réforme allemande qui représentait le « nec plus ultra » de la Franc-Maçonnerie. Deux cents loges, au moins, du nord de l’Allemagne, bien recrutées et disciplinées, s’étaient astreintes à un travail de plus de dix ans pour perfectionner leur société ; des hommes distingués par leur naissance ou par leurs talents avaient collaboré pour lui amasser une foule de connaissances utiles ; des princes lui apportaient leur protection.
On peut s’étonner qu’un homme de quarante-deux ans, que l’expérience des affaires aurait dû mûrir, qu’auraient dû rendre méfiant aussi les observations qu’il avait été à même de faire dans son petit univers maçonnique, ait pu accorder sa confiance avec une telle rapidité. Il ne s’écoule pas, en effet, plus d’un mois, du 5 novembre au 14 décembre, entre la première lettre de Strasbourg qui lui apprit l’existence de la merveilleuse réforme et la lettre où il demanda à y être affilié.
En réalité, l’entente des correspondants ne reposait que sur un malentendu. Lorsque la Candeur exposait en termes vagues les connaissances utiles que possédaient les Maçons allemands, elle ne pensait qu’à une utilité toute matérielle de richesse et de puissance. Le Lyonnais, lui, imaginait des connaissances analogues à celles qu’enseignait Pasqually ; il croyait trouver un trésor de sagesse nouvelle amassée par le travail des sages d’outre-Rhin. D’un autre côté, inconsciemment ou non, les « Frères du Secret » de Strasbourg avaient extrêmement augmenté le lustre et l’importance de la société étrangère à laquelle ils s’étaient rattachés. Les deux cents Loges étaient tout au plus quatre-vingts et les « potentats » protecteurs de l’Ordre ne comptaient pas parmi les plus puissants des princes allemands.
Il faut reconnaître que Willermoz était aussi pressé par les circonstances. Il se trouvait, en cet hiver de l’année 1772, en pleines tractations avec l’Orient de Paris, incertain des décisions qu’il devait prendre et faire prendre à la Grande Loge de Lyon. Il avait besoin de recevoir le plus vite possible des informations complètes du côté allemand.
Il y a aussi un petit fait qui peint le caractère scrupuleux et chimérique du négociant lyonnais. Trois ans et demi auparavant, un voyageur, originaire de Dresde, lui avait parlé, en termes vagues, des recherches que poursuivaient les Allemands dans l’Art Royal. En ces années 1768 et 69, Willermoz était trop pris par Don Martinès de Pasqually pour avoir accordé, à ces propos obscurs, une sérieuse attention. Il avait pensé que les préoccupations de l’Allemand étaient du même ordre que les siennes. La lettre des Frères du Secret de la Candeur de Strasbourg réveillait ce souvenir à moitié oublié. Ce voyageur mystérieux n’aurait-il pas été capable de lui enseigner déjà la vraie doctrine ? Il s’en informe. Il revient dans chacune de ses lettres sur ce petit point qui le tourmente. Les précisions qu’il reçoit concourent à lui faire croire que, par négligence, il n’a pas su écouter celui qui était peut-être le précurseur de l’évangile maçonnique.
Sitôt qu’il eut l’adresse du baron de Hund, chef de l’Ordre, il ne met que huit jours pour se décider. Sans autres renseignements précis que l’assurance qu’il n’était chez ces Allemands ni question d’alchimie, ni de quoi que ce soit de contraire à la morale et aux lois de l’État, sans autre restriction qu’une allusion obscure à ses engagements sacrés d’Élu Coen, il se déclare prêt à accepter toutes les conditions qu’on lui imposera pour se faire initier. La lettre écrite du 14 au 18 décembre déborde de confiance. Elle n’était pas cependant exempte du désir de se faire valoir et de faire aussi valoir ses propres expériences maçonniques. C’est en termes flatteurs que sont décrits la Grande Loge, le petit Comité secret, et même le Chapitre de l’Aigle Noir, ses créations personnelles ; le Temple des Coens figure naturellement en bonne place et, malgré la discrétion de rigueur, il est peint sous les couleurs les plus brillantes dans ce tableau enchanteur de la Maçonnerie lyonnaise. Pourtant Willermoz avoue que tout cela est loin de le satisfaire, et qu’il n’a pas encore trouvé une société possédant un but « possible et capable de satisfaire l’honnête homme ». C’est là ce qu’il attend de l’Ordre allemand. Sellonf et le Dr Willermoz signent avec lui cette confession et la demande précise d’affiliation qu’elle contient.
Hund ne lui répondit qu’au bout de trois mois, le 18 mars 1773, ou plutôt ce fut un autre baron, Weiler, qui répondit. C’était à lui que les Strasbourgeois avaient envoyé les missives de Lyon, le considérant en effet comme « un des agents de la réunion chargé de toute la correspondance avec les loges qui voudront se réunir », c’est par lui que Willermoz reçut une réponse du Grand Maître allemand de toutes les « loges et ateliers de vrais Maçons ». Réponse fort courte. Elle assurait que tant d’assiduité à trouver la lumière serait sûrement récompensée, et que Willermoz était « sûr de trouver dans son Ordre le but qu’il se proposait ».
Weiler, lui, n’en était pas si sûr. Il avoue n’avoir pas très bien « saisi l’idée et le but de la lettre » de Willermoz ; mais, évitant les terrains dangereux de la philosophie maçonnique, il se contente de copier une supplique que Willermoz et ses amis doivent envoyer au baron de Hund, pour renier leurs erreurs passées et se soumettre à sa direction, il réclame la liste des Frères susceptibles de constituer une nouvelle Loge : noms, conditions, qualités, avec les noms des trois meilleurs sujets, parmi lesquels sera choisi le chef de la province, et ajoute quelques précisions administratives sur l’Ordre auquel il appartient. En passant, il détruit le rôle providentiel que Willermoz attribuait au voyageur venu de Dresde : « le comte de Bellegarde n’a pu rien vous révéler, parce qu’il n’était pas du sanctuaire, ni n’en est encore ». Le baron de Weiler montrait qu’il était tout le contraire d’un esprit sentimental et mystique.
La lettre contenait suffisamment de précisions, pour que le petit comité des Lyonnais pût comprendre ce qu’était ce rite allemand auquel ils avaient demandé leur affiliation. Ce qu’il se proposait de rétablir « sans charlataneries », c’était l’Ordre du Temple de Jacques de Molay, divisé en neuf provinces dont Lyon constituait la deuxième sous le titre de province d’Auvergne.
Cette révélation n’apportait à Jean-Baptiste Willermoz rien de particulièrement inédit. Il y avait beau temps qu’il avait reçu le catéchisme du grade de Grand Inspecteur Grand Élu de la loge templière de Metz, beau temps que ses archives conservaient des rituels où l’Ordre du Temple était présenté comme l’origine et le modèle de la Maçonnerie ! C’était là un de ces secrets pour lesquels il manifestait, dans sa lettre du 14 décembre 1772, un dédain très raisonnable. Il fut déçu et tint à montrer à Weiler qu’il n’entendait pas être traité aussi cavalièrement pour un si mince avantage ; ce fut le sujet d’une très longue lettre écrite le 10 avril 1773. L’esprit pratique du négociant s’y manifestait autant que la juste méfiance du Maçon, car un des points essentiels qu’il tenait à voir préciser était « quels frais actuels ou annuels résulteraient de l’initiation des particuliers et de l’établissement de Lyon en général ».
Malgré ces inquiétudes, nous ne le voyons pourtant pas reculer, ni se reprendre. Nous comprenons qu’il espère découvrir dans la société étrangère une science cachée, et qu’il croit aussi s’adresser à un ordre puissant, riche, organisé, nombreux ; c’est pourquoi il ne s’arrête qu’un instant aux apparences banales, et s’efforce de presser les formalités, afin de profiter du voyage que Weiler, vicaire général, est sur le point d’aller faire à Strasbourg, pour prêcher la réforme maçonnique.
Willermoz agit rapidement. Le 30 mars 1773, il rappelle aux Vénérables lyonnais de la Grande Loge les conseils de dissidence qu’ils avaient reçus de la Candeur, et relit les anciennes lettres. L’assemblée conclut qu’il convient de faire témoigner aux Frères de Strasbourg « le zèle et l’empressement d’être affiliés aux Loges d’Allemagne en les priant d’indiquer le moyen d’y parvenir ». On s’étonne que Willermoz ne fasse pas alors état de ce moyen qu’il possède, et ne montre pas la formule qu’il a reçue depuis quelques jours. Ce qui se passe dans la Grande Loge de Lyon, entre Willermoz et ses Frères, est une véritable comédie. Il faut avouer que, si nous comprenons bien le but poursuivi, l’affaire n’était pas sans difficultés. Il s’agissait de recruter un nombre sérieux de Maçons, sans cependant provoquer le mécontentement de ceux qui n’auraient pas été choisis, de fonder un nouvel atelier sans abandonner l’ancienne Grande Loge et d’adhérer à un Ordre étranger sans s’être séparé de la Maçonnerie française. Tout cela devait être fait au plus vite, ce qui n’augmentait pas les chances de succès.
En ces circonstances pressantes, Jean-Baptiste Willermoz fut obligé de quitter Lyon, comme il faisait généralement tous les ans avant l’été, pour les besoins de son commerce ; il chargea son frère le docteur de le suppléer dans la propagande entreprise. Pierre-Jacques servit de son mieux les desseins compliqués de son frère aîné. Il le fit sans enthousiasme et sans dissimuler les difficultés qui surgissaient. Une lettre, adressée à Paris le 20 mai 1773, nous montre les Frères encore hésitants à s’engager définitivement dans l’aventure où les entraîne leur Chancelier. Le lieutenant de police Prost de Royer, le Dr Boyer de Rouquet et Paganucci étaient les membres les plus importants de la Grande Loge dont il fallait s’assurer l’adhésion. Ils furent les premiers mis dans la confidence ; malgré quelque lenteur et quelques réticences, ils furent vite gagnés à la cause qu’on leur présentait sous un aspect si attirant. C’est chose faite dès le 21 juin.
Le baron de Weiler, aussi bien que le Frère de Lutzelbourg au nom de la Candeur, avaient adressé toutes sortes d’explications rassurantes. Le but de la réforme allemande, connue sous le nom de Stricte Observance, devait s’accorder on ne peut mieux avec les devoirs de chacun, quelle que fût sa religion, son souverain, sa loi sociale, et ses devoirs d’état ; elle ne tendait qu’à assurer « le bien-être des individus » ; rien de ce qui était réel et bon, s’il fallait en croire Weiler, ne pouvait être incompatible avec elle.
Restait la tâche difficile de ne pas éveiller les susceptibilités de la Grande Loge. « Comment communiquer, écrit le Dr Willermoz, le projet aux loges et Grande Loge ? De quel droit admettrait-on ceux-ci à l’exclusion de ceux-là ? Comment faire les dépenses qui seront assez fortes entre le petit nombre de ceux que l’on pourrait mettre dans le secret ?... Il faut aussi ménager la Mère-Loge à qui on avait caché la correspondance particulière que nous avons eue sur cette affaire ». Avec une habileté qui l’emporte sur la franchise, Willermoz fit de son mieux pour réussir ces tractations délicates. En juin, il fit élire une commission pour donner un avis motivé. Le 24 juin, la commission se déclare tout à fait favorable, ce qui ne saurait surprendre puisqu’elle est composée de Willermoz et de ses fidèles : Prost de Royer, Paganucci, Boyer de Rouquet et Sellonf. Leur opinion se heurta pourtant à une sérieuse opposition. Quelques-uns des Frères de la Grande Loge avaient voyagé en Allemagne, et entretenaient des relations d’affaires ou d’amitié avec des Maçons d’outre-Rhin. Un certain Cottier, négociant, membre de la Parfaite Réunion, avait entendu dire beaucoup de choses au sujet de l’« Étroite Observance » ; il en traça un tableau fort noir. Monges et Belz furent, dans la séance du 24 juin, ses porte-paroles. Pris de court, et probablement fort ému, le Chancelier ne put que réclamer encore un supplément d’informations. Les contradicteurs rédigèrent un mémoire qu’il s’empressa d’envoyer à Strasbourg. Ne voulant pas considérer la partie comme perdue, il demanda, dans la même séance, un vote de principe, afin de pouvoir compter ceux qui accepteraient éventuellement leur réunion avec les loges d’Allemagne. Sur 11 présents, 11 votèrent oui.
Les objections étaient d’importance : elles présentaient l’Ordre allemand comme une société aristocratique où les Frères roturiers, au mépris de l’égalité, demeuraient dans une situation subalterne ; elles l’accusaient de dissimuler son but et même la personnalité de ses chefs, « que l’on disait être inconnus ou invisibles aux autres », et d’entraîner ses membres à de grandes dépenses qui ne servaient qu’à faire des pensions pour les dignitaires et les grands Officiers ; elles assuraient que, parmi les gens importants de la société, était un certain Hund « principal moteur », d’une probité plus que suspecte. Enfin, pour s’en tenir au but qu’avouaient ces loges étrangères, n’était-il pas chimérique pour des Français et même dangereux ? L’Ordre Templier avait été détruit par l’autorité royale, on pouvait se demander s’il n’était pas contraire aux lois de l’État d’essayer de le reconstituer. Malgré son optimisme de principe, Willermoz se montra troublé et craignit d’être le jouet d’aventuriers habiles. Tout devait-il être remis en question ?
Pas tout à fait. Le Chancelier de la Grande Loge avait trop envie de croire en l’excellence de la réforme étrangère, trop besoin d’espérer d’elle un complément d’organisation et peut-être de science secrète, pour qu’il ne fût pas prêt à accepter toutes les explications et à les faire admettre par ses amis. Il ne demandait qu’à être rassuré et convaincu. C’est dans cet état d’esprit qu’il accueillit les protestations indignées, cependant un peu vagues, que les Strasbourgeois lui écrivirent. Le 1er août, il reçut de Weiler une lettre brève mais précise, répondant en six points aux six objections du mémoire lyonnais. Pour détruire la fausse image d’un Hund, commerçant, ayant fait à Leipzig de mauvaises affaires et ayant établi sa fortune aux dépens de l’Ordre, il étalait la noblesse notoire de son Grand Maître, « possesseur de dix-huit terres seigneuriales que ses ancêtres lui ont transmises et dont son zèle, pour ne pas dire fanatisme, pour la Maçonnerie a bien diminué le nombre. Seigneur bien connu à la Cour, non seulement de l’Électeur, mais de Vienne, de Paris, et de Pétersbourg, étant Conseiller d’État à la première et décoré de l’Ordre de Sainte-Anne pour la dernière ». A la crainte que montraient les Lyonnais de contrevenir aux lois de leur pays en adoptant une Franc-Maçonnerie Templière, Weiler répondait « indirectement », mais avec une logique acérée ; il faisait observer qu’étant déjà francs-maçons, ils avaient tous pris leur parti de courir un risque encore plus grand puisque toute Maçonnerie, quel que fût son but, était « proscrite sous peine d’excommunication majeure » dans tous les pays qui reconnaissaient l’autorité du Pape.
Il faut croire que Willermoz ne se faisait pas plus de scrupules que le baron protestant « d’être franc-maçon et de mourir tel », et pas plus que lui n’avait souci des bulles papales de 1758 et 1761, qui d’ailleurs n’avaient pas été enregistrées par les Parlements français. En tout cas la réponse de son correspondant lui parut « si modérée et si satisfaisante » qu’elle dissipa ses dernières inquiétudes.
La cause était gagnée d’avance. La meilleure preuve en est qu’il n’avait pas attendu cette réponse pour amener le plus grand nombre possible de membres des loges de Lyon à signer avec lui leur demande d’affiliation à la réforme d’Allemagne. Parmi les signatures recueillies, celles des opposants figurent aussi bien que celles des fidèles. Le 23 juillet 1773, Jean-Baptiste Willermoz put donc adresser à Charles de Hund une longue supplique fort cérémonieuse où, tout en sollicitant du très illustre et très révérend Frère leur rectification selon les vrais principes maçonniques, il faisait pourtant d’importantes réserves : les Lyonnais n’accepteraient rien qui fût contraire aux lois de leur religion ni à « leurs devoirs de citoyens et de sujets fidèles » et n’entendaient pas non plus être entraînés « à aucun versement de caisse en Allemagne », ni à se voir contester la libre administration de leurs finances ; enfin ils stipulaient qu’ils désiraient garder le duc de Chartres comme Grand Maître et Supérieur pour les grades symboliques, tandis que pour « les hauts grades relatifs au but de la Réforme », ils accepteraient tels Grands Maîtres et Supérieurs étrangers qu’il plairait au baron de Hund de leur imposer.
Combinaison bizarre, conduite contradictoire, que Willermoz s’appliqua à tenir tant que cela lui fut possible. Jusqu’en 1774, nous le voyons prendre part aux réunions de la Grande Loge et reconnaître l’autorité du Grand Orient. La correspondance officielle qu’il a avec Paris, par l’intermédiaire de Bacon de La Chevalerie et de l’abbé Rozier, est active ; il signe, le 24 janvier 1774, les félicitations que la Grande Loge de Lyon envoie à ses représentants au Grand Orient, en raison de l’annonce officielle qui leur a été faite de l’installation du duc de Chartres comme Grand Maître de la Franc-Maçonnerie française. Le 24 juin de cette année, il est toujours Chancelier élu « par acclamations ». Cependant, il a beau rester avec ses amis parmi les dirigeants de la « Grande Loge », il ne réussira pas à faire d’elle ce qu’il désire. Déjà, en face de la liste des votants du 24 juin 1773, le secrétaire Alquier inscrivait quelques restrictions significatives, en spécifiant que cette nouvelle affiliation ne serait considérée que comme un « grade supérieur » et qu’il était bien entendu qu’elle ne gênerait en rien l’action du Grand-Orient. La Mère-Loge lyonnaise tenait à rester rattachée à la Franc-Maçonnerie française et, contre cette volonté, toute l’habileté de Willermoz échouera.
La société dans laquelle Willermoz essayait d’entraîner ses amis se prêtait on ne peut plus mal à des accommodements de cette sorte. Les renseignements, évidemment malveillants, qu’avait recueillis sur elle le frère Cottier, n’étaient pas sans fondement. La réforme du baron de Hund était une Maçonnerie autonome et qui affectait, non de se juxtaposer aux autres systèmes, mais de les dédaigner et d’en réformer les usages. Son nom de « Stricte Observance », qu’elle prenait depuis 1764, indiquait assez le caractère de supériorité qu’elle affectait en face des autres observances maçonniques. Parmi les systèmes templiers qui avaient envahi les loges d’outre-Rhin, aux environs de 1760, celui du baron de Hund avait les avantages d’un ordre logique et d’une honnêteté toute relative. Son organisation était fortement hiérarchisée ; l’Europe était divisée en neuf provinces, les provinces en diocèses, les diocèses en préfectures, les préfectures en commanderies. A la tête de chaque province se trouvait un Directoire écossais avec toute une série d’officiers : banneret, prieur, procureur, etc. Les Frères portaient des grades dont les noms étaient censés évoquer ceux des anciens chevaliers avec noms latins, blasons, et devises ; leurs costumes se rapprochaient avec plus ou moins de bonheur de l’idée qu’on se faisait alors des vêtements des croisés. L’Ordre était rassurant en ce qu’il ne demandait à ses membres que des cotisations très modérées. Son but était banal et pratique : il se proposait de reconstituer les biens des anciens Templiers dont les revenus seraient partagés entre les membres. En attendant la fortune générale qu’on devait acquérir par une action commune, il commençait par promettre un petit traitement aux grands officiers de ses Directoires.
Tout ce que ce système avait d’attirant fit son succès. Il flattait à la fois les prétentions nobiliaires des bourgeois et leur goût pour les solutions pratiques et les assemblées décentes et bien organisées. De 1760 à 1770 environ, il avait été reconnu par un grand nombre de loges du nord de l’Allemagne qui se firent « rectifier » selon le baron de Hund ; le Danemark et la Suède comptaient aussi des loges de cette réforme ; quelques princes s’y intéressaient. En 1773, il y avait environ 80 loges rectifiées, dont une trentaine seulement comprenaient des chapitres de Chevaliers.
A cette date, se montraient déjà des signes de décadence. La Stricte Observance n’arrivait pas à réaliser ce pourquoi elle se disait faite. Elle ne trouvait pas de sources de richesses pour reconstituer les fameux biens des Templiers. Toute entreprise pratique ayant échoué, les traitements des hauts dignitaires ne pouvaient plus être payés.
Chose plus grave, le baron de Hund, Eques ab Ense, n’avait fondé sa réforme maçonnique que sur une « colossale mystification étayée par des mensonges ». Il prétendait que le secret de cet Ordre mystérieux lui avait été révélé à Paris par des dignitaires dont il ne pouvait révéler l’identité, et que c’étaient ces Supérieurs Inconnus qui étaient les maîtres des destinées de la Stricte Observance.
Hund se défendait mal aussi contre les aventuriers professionnels, qui voulaient leur part de son succès. Ceux-ci déclaraient posséder des rituels supérieurs, des grades authentiques ; leurs prétendus secrets renvoyaient les Templiers de Hund à l’étude des sciences secrètes. Un ancien pasteur, Stark, préconisait des cérémonies qui parodiaient la liturgie catholique avec des grades de « Clercs Templiers », seuls dignes de les célébrer.
Les Frères allemands de la Stricte Observance, déroutés par ces insuccès, ces mystères, ces nouveautés, éprouvèrent le besoin de se concerter. Ils se réunirent à Kohlo, le 24 juin 1772. Là, il fut décidé qu’on laisserait à Charles de Hund la responsabilité de ses récits incontrôlables, mais qu’on lui enlèverait toute l’autorité qu’il exerçait. Ferdinand, duc de Brunswick, Eques a Victoria, fut nommé Supérieur. On changea même le nom de la société pour celui, moins ambitieux, de « Loges Écossaises Réunies ».
Willermoz, en décembre 1772, s’était donc adressé à un homme fort discuté et dont le rôle n’était plus qu’honorifique dans l’Ordre dont il était le fondateur. Mais il ignorait tout cela. Il était trop loin, trop novice encore, pour être bien informé. Rien ne vint refréner son zèle.
Cependant, nous ne pouvons admettre qu’il ait aussi vite commencé son action que pourrait le faire croire un document publié dans les « Archives secrètes de la Franc-Maçonnerie ». C’est un « mémoire d’Instructions pour le frère Bruyzet aîné partant en voyage en mars 1773 ». A cette date, le titre de la loge Templière de Lyon serait déjà trouvé, le tableau de ses membres dressé, et toute l’organisation administrative des provinces françaises plus qu’ébauchée ; Lyon possède même à Chambéry une loge associée. Il y a là une erreur. Loin d’être, à cette date, à même d’entreprendre une propagande pour la Stricte Observance, les Lyonnais n’y étaient pas encore tout à fait convertis.
Jean-Baptiste Willermoz a dit lui-même que l’affiliation ne se fit pas aisément. Trente-cinq ans après ces événements, en 1805, écrivant aux frères de la « Triple Union » de Marseille les circonstances de son entrée dans la Franc-Maçonnerie allemande, il raconte que tout se passa avec de longs délais d’étude et de réflexion de part et d’autre, et avec toute la gravité et la lenteur qu’il convient d’observer pour de pareilles décisions ; il lui aurait fallu deux ans d’efforts pour obtenir la permission d’associer tout un groupe de « bons frères » à son initiation personnelle. En exposant cette ancienne histoire, il cède au désir d’en faire un sujet d’édification pour une loge de débutants. Si sa mémoire le trahit, il en compense les lacunes de la façon la plus propre à faire valoir sa propre sagesse, son désintéressement et les vertus d’obéissance et de confiance de ses anciens disciples. C’est pourquoi, il assure que toutes ces démarches furent faites à « l’insu » des candidats lyonnais et qu’il ne les informa de la décision qu’il avait prise pour eux que lorsque tout était terminé, et qu’ils étaient déjà, sans s’en douter, membres de la Stricte Observance. « Ce fut alors seulement, écrit-il, que j’informai mes amis de ce que j’avais fait pour eux... et je les comblai de joie ».
Nous ne doutons nullement de l’ascendant qu’il exerçait sur le petit groupe de ses « émules » et sur d’autres Frères appartenant à la Grande Loge, qui respectaient fort ses grades et sa science maçonnique ; mais nous avons vu qu’il avait eu soin de préparer les membres de la Mère-Loge à la nouvelle orientation qui se présentait, que plusieurs personnages importants avaient été mis dans la confidence, que de graves discussions s’élevèrent et que les signatures de ceux qui voulaient s’associer à la réforme furent recueillies. Si tout cela ne put se faire aussi vite que Weiler le désirait, et que le désirait aussi Willermoz pressé d’être initié, ce ne fut pas par un louable souci de se ménager du temps pour bien réfléchir, mais parce qu’il survint des empêchements matériels.
Une des plus importantes causes de retard était le souci de ne pas rompre avec le Grand Orient. Il fallait obtenir, à force d’habileté, le consentement de deux partis opposés : d’une part, les adeptes de l’Ordre allemand prêts, avec l’ardeur des nouveaux convertis, à manifester leur mépris pour les loges françaises, de l’autre, les Frères attachés à la secte nationale et se méfiant d’une société étrangère. D’où lettres, explications, démarches de Willermoz auprès de Strasbourg et de Bordeaux, comme auprès des gens importants du Grand Orient.
Ce fut probablement en ces occasions qu’il gagna à ses projets Bacon de La Chevalerie, fort occupé alors de la nouvelle organisation de la Maçonnerie, et qu’il l’associa à ses projets de réforme et d’union des Frères de France et d’Allemagne. Les suggestions qu’il apportait arrivaient à une heure favorable. Le Grand Orient, dans son œuvre de réorganisation, ne savait à quel parti s’arrêter dans la question des Hauts Grades.
Le duc de Chartres se parait, en 1772, du titre ronflant de Maître de tous les « Chapitres et Loges Écossaises du grand globe de France » ; dans les statuts du 26 juin 1773, l’Ordre reconnaissait les grades supérieurs du système des Empereurs d’Orient et d’Occident, avec lequel, avant d’être dissoute en 1766, la Grande Loge de France avait fait alliance : c’est assez dire qu’il entendait établir sa suprématie sur l’Écossisme autant que sur la Franc-Maçonnerie symbolique. Mais ces prétentions furent mal accueillies des loges de Paris, que peuplaient une majorité de petits bourgeois réalistes, opposés aux distinctions trop compliquées et peu curieux de merveilleux. Le Grand Orient essaya alors de combiner un système propre de Hauts Grades, car il ne fallait pas non plus décevoir la clientèle distinguée, qui recherchait les secrets inédits. Le 27 décembre 1773, une commission de trois membres fut nommée pour décider de ces questions. La Réforme allemande présentée comme un système de Hauts Grades, possédant toute espèce de garantie d’importance, d’intérêt, de sérieux, et ne visant qu’à se surajouter aux loges bleues sans leur faire de concurrence, apportait aux dirigeants du Grand Orient une solution aisée à un problème délicat.
A Lyon, le choix de ceux qui devaient être admis à connaître la réforme d’Allemagne et à devenir membres de la future loge de la Stricte Observance, ne fut pas une petite affaire. Tout d’abord, devant tant de tergiversations et de questions, Weiler avait fort habilement offert à Jean-Baptiste Willermoz de l’associer tout seul et gratuitement. Il ne pouvait lui donner une meilleure preuve de ce que « nulle vénalité, rien de mercenaire » n’entrait dans les vues de son Ordre. Par « délicatesse » le Chancelier de la Grande Loge de Lyon refusa ; il préférait payer, avec les membres de son Orient, sa part des fameux frais, objet de tant de craintes, ne pas risquer de se faire suspecter de motifs intéressés par ceux qu’il voulait convaincre, et garder sa liberté, tant qu’une décision officielle ne serait pas prise.
D’autres difficultés surgirent, venant cette fois de Weiler, à qui c’était bien le tour de poser ses conditions et de se montrer difficile. Il fallait, pour l’établissement d’une loge de la réforme allemande, que son chef fût noble et qu’elle comptât plusieurs « personnages de condition » parmi les Frères. Les Francs-Maçons lyonnais étaient, en grande majorité, des bourgeois et des négociants, cependant Willermoz trouva très facilement un Grand Maître décoratif en la personne d’Antoine Prost de Royer.
Avocat et juriste connu, sa générosité naturelle, ses relations avec Voltaire et avec Turgot, autant que le retentissement de ses polémiques avec l’archevêque Malvin de Montazet, en avait fait, dans sa ville, un personnage de premier plan. En ces années 1772-1773, toutes sortes d’honneurs et de charges flatteuses ajoutaient encore à son importance et à sa réputation ; il était échevin, président du Tribunal de la Conservation. lieutenant de police, l’Académie de Lyon l’admettait au nombre de ses membres et la Grande Loge des Maîtres venait de ; l’élire comme Président. Personne ne pouvait offrir autant de garanties, mon- ; daines, civiles et maçonniques tout ensemble.
Prost de Royer se fit un peu prier pour accepter la présidence de la loge projetée. Malgré sa réputation d’esprit libre, ami des idées nouvelles, il avait peur des ennuis que pouvait causer la prétention de reconstituer en France l’Ordre des Templiers. Les objections du lieutenant de police et ses scrupules trouvèrent un écho dans les lettres que Willermoz envoyait à Strasbourg et en Allemagne ; c’est à cause de lui surtout qu’il eut soin d’inscrire toutes sortes de réserves prudentes à la pétition finale.
La décision de la majorité des Maçons de Lyon enfin acquise, Weiler ne se montra pas complètement satisfait. Il fallait encore, pour qu’un Chapitre fût convenable selon ses vues, au moins deux Frères ecclésiastiques. Willermoz dut donc se mettre en quête des prêtres « de considération » que réclamait son correspondant. Cela n’était pas très facile, car, à part l’abbé Rozier, membre honoraire de la Grande Loge de Lyon et son député à Paris, on ne trouvait aucun prêtre, distingué ou non, dans le tableau général pour l’année 1773 des Officiers et des Maîtres de la Grande Loge et des trois loges régulières de la ville. Enfin, à titre de représailles, Weiler refusa les candidatures de ceux qui avaient apporté à Lyon l’écho des médisances d’outre-Rhin. Cette exigence fut, plus tard, présentée par Willermoz, à ses disciples marseillais, comme une juste punition des indiscrétions que deux Frères avaient commises pendant un voyage en Allemagne. En fait, c’était bien plutôt les indiscrétions commises à Lyon que Weiler redoutait. Il préférait sûrement ne pas avoir affaire à des gens trop renseignés.
Pour toutes ces raisons, la fondation d’une loge lyonnaise de la Stricte Observance n’eut lieu qu’en juillet 1774, un an après la pétition officielle des membres de la Grande Loge, et deux ans environ, ainsi que Willermoz l’a conté, après les premières lettres des Frères du Secret de la Candeur.
Au milieu de ces tractations laborieuses, il semble que les desseins de Jean-Baptiste Willermoz subirent aussi du retard à cause des objections qu’élevèrent certains membres du Temple Coen. Le docteur Willermoz ne cache pas son opinion sur ce point : « quant à moi, en particulier, comme je ne peux pas tenir à tant de choses et que j’ai peine à m’occuper de notre affaire majeure qui est la seule qui me flatte, je renonce à l’autre, si tu ne crois pas la chose nécessaire au bien de la nôtre ». Tout en promettant de ne pas nuire à l’action de son frère, il essaie de son mieux de la limiter. « Toi-même, écrit-il, tu devrais t’en séparer et pourvu qu’un des nôtres fût dans cette réunion à portée de veiller et d’examiner les sujets, je crois que cela suffirait ». Une fois de plus, de sages conseils furent dispensés en vain.
Pourtant, ce serait une erreur de croire que Willermoz manifestait par là sa désaffection pour la doctrine des Coens. Tout au contraire pour lui, plus encore que pour le docteur, la science secrète à laquelle l’a initié Pasqually reste, en dépit des apparences, l’ « affaire majeure ». Au milieu de ses efforts pour reconstituer à Lyon la Grande Loge des Maîtres Réguliers, de la correspondance qu’il a avec le Grand Orient de Paris et avec la Stricte Observance allemande, ou du moins avec le baron Weiler, il reste un Réau-Croix zélé, s’occupant activement de ses disciples et de l’organisation du Temple des Philosophes Élus Coens de Lyon.
Il s’adonne à la « Chose » avec une sérénité d’autant plus grande que le désordre de l’Ordre de Don Martinès lui est devenu assez indifférent, et que le Maître étant loin, il n’y a plus matière à épiloguer sur les singularités de son caractère et de sa conduite. Le seul point noir reste l’impossibilité de réussir les « passes » qui l’assureraient de sa réintégration et de ses qualités de « mineur spirituel ». Cet insuccès lui ôte toute assurance. Il hésite à guider les autres dans la voie où lui-même ne peut faire aucun progrès ; trop honnête pour feindre complètement, il n’ose associer à l’Ordre qu’un très petit nombre de membres choisis parmi ses parents ou ses amis. Nous retrouvons autour de lui les premiers disciples : Orsel, le docteur son frère, et Sellonf dont les scrupules paraissent assoupis ; mais Pernon n’est plus jamais cité. Les nouveaux sont Jean-André Périsse Duluc, Jean Paganucci, le jeune Antoine Willermoz, enfin Mme Provensal, sa sœur aînée.
Restée veuve en 1769, avec un fils à élever, Mme Provensal était venue tenir la maison de Jean-Baptiste et chercher auprès de lui un appui. Après la mort de leur père, leur foyer devint le centre de la famille. Le ménage de cette veuve et de ce célibataire fut fort uni ; ils étaient faits pour s’entendre. Mme Provensal était pieuse et fort attirée par la voie mystique. Son frère ne pouvait vivre si près d’elle sans lui faire confidence de la religion occulte qu’il pratiquait. Elle s’y intéressa passionnément. De tous ses disciples, elle fut la plus douée, la plus avide de s’instruire. Dès 1772, Jean-Baptiste Willermoz s’occupe des conditions qu’il faut remplir pour pouvoir l’ordonner Coen. Cela était possible ; malgré le mépris que Don Martinès professait théoriquement pour la femme corruptrice et perturbatrice, dans la pratique il avait admis parmi les siens un certain nombre de femmes, dont la sienne, pieuses demoiselles ou grandes dames envers lesquelles il montrait une complaisance certaine. C’est ainsi qu’il préférait une certaine demoiselle Chevrier au savant abbé Rozier, et que — Bacon de La Chevalerie le rappellera — il gratifiait Mme de Lusignan, un peu à la légère, de confidences sur les choses les plus secrètes de son Ordre.
Mme Provensal fut régulièrement admise. Le Maître, de l’autre côté de l’Atlantique, envoya sa permission avec la promesse d’un cérémonial destiné au sexe faible, qu’il composerait tout spécialement pour les sœurs de France et d’outre-Mer ; mais selon son habitude, il laissa ses disciples attendre les instructions promises. Aussi, avant la fin de l’été 1773, Willermoz se décida-t-il à agir par lui-même, sans plus tarder. Avec les conseils que Saint-Martin lui envoyait de Bordeaux, il organisa tant bien que mal une ordination convenable et reçut sa sœur Maître-Coen, de sa propre autorité.
Les fidèles du temple occulte d’ailleurs n’étaient pas complètement abandonnés à leur inspiration personnelle. En mai 1773, le Maître de Serre passa parmi eux, « très rapidement » ; ce furent Orsel et Périsse qui le reçurent en l’absence de Willermoz. Si peu de temps qu’il eût consacré à remplir à Lyon son rôle de Substitut Universel, de Serre sut plaire et le frère Périsse se déclara « fort content » de la courte visite.
Le plus important de ces missi dominici, chargés d’entretenir à Lyon la flamme spirituelle, fut Louis-Claude de Saint-Martin, qui vint, réclamé par Willermoz et désigné par d’Hauterive, pour parfaire leur instruction. Le voyage fut décidé au mois d’août ; le 30, il était prêt à se mettre en route. Parti de Tours, en chaise de poste, à travers le Berry et le Bourbonnais, l’ancien officier comptait arriver à Lyon le 10 septembre, à temps pour célébrer l’équinoxe d’automne.
Il ne connaissait pas la ville, pas plus qu’il ne connaissait l’homme auquel il avait écrit de si longues lettres de direction mystique et d’explications magiques, pour lequel il avait fait tant de travaux de copie, vers lequel il avait expédié de si importants paquets. Il ressentait beaucoup de joie à venir travailler avec lui, et ne doutait pas que leur rencontre nouât entre eux de solides liens d’amitié. Il se promettait un grand profit, surnaturel s’entend, de leur collaboration. Pour pouvoir faire plus aisément ensemble leurs exercices de Réau-Croix et ne perdre aucune occasion de se voir journellement, Saint-Martin demanda à Willermoz de le prendre en pension chez lui. Le négociant venait depuis peu d’installer son domicile aux Brotteaux, de l’autre côté du Rhône, dans la maison Bertrand, tandis qu’il avait un appartement commercial, depuis 1771, rue Lafond auprès de l’Hôtel de Ville. Il acquiesça volontiers au désir que lui manifestait son confrère et les deux initiés vécurent sous le même toit pendant plus d’une année, dans la plus grande intimité. Le gentilhomme partagea en toute simplicité la vie simple du fabricant lyonnais ; il se plut dans la société des Willermoz, appréciant la générosité de Jean-Baptiste et la maternelle sollicitude de Mme Provensal. Leur accueil amical lui fut d’autant plus doux que, dans sa propre famille, probablement depuis qu’il avait abandonné la carrière des armes, il ne rencontrait que froideur et contradiction Mais une chose manqua au bonheur des deux Frères en l’Ordre des Coens : les grâces surnaturelles ne furent pas accordées à leurs Opérations et à leurs communs exercices. Saint-Martin lui-même, généralement favorisé, éprouva en la compagnie de son ami « un repoussement très marqué dans l’ordre spirituel ». Le bénéfice de ce séjour fut plus intellectuel que surnaturel.
Un programme d’instruction des Coens de Lyon fut préparé. La série des conférences commença le 7 janvier 1774 et jusqu’à la fin du mois de février, elles eurent lieu régulièrement deux fois par semaine, le lundi et le vendredi ; après le 28 février, les leçons furent moins suivies et bien moins ordonnées. C’était là le début d’un travail d’étude et d’approfondissement des doctrines de Pasqually qui ne devait pas durer moins de deux ans. Quel était le conférencier ? L’instructeur responsable du groupe des Philosophes Élus Coens du Temple de Lyon ? On a cru que c’était d’Hauterive. Mais il est clair que d’Hauterive n’arriva à Lyon pour la première fois que l’année suivante. Saint-Martin était venu de Tours pour remplir ce rôle et c’est très vraisemblablement à lui qu’il appartint tout d’abord. Des documents nous sont restés de ce cours de science occulte : feuilles volantes, que Jean-Baptiste Willermoz a couvertes de son écriture légère, petite, régulière et penchée, que le temps a jaunie. Ces feuillets ressemblent assez aux notes d’un auditeur. Cependant, quelques corrections indiquent un sérieux travail d’élaboration et font penser que nous pourrions être aussi bien en présence des papiers du professeur. Il est difficile de décider. Car, si Willermoz ne joue pas le premier rôle dans l’instruction des Coens lyonnais, il ne laissa pas de collaborer intimement avec ses amis.
Un document plus sérieux encore de la pensée de ces rêveurs, attachés à l’étude de ce qu’ils appelaient la « science religieuse », est encore fourni par Claude de Saint-Martin. Cet hiver est en effet celui où, au coin du feu de la cuisine des Willermoz, entre deux conversations avec ses amis au sujet d’un méchant ouvrage qui l’avait irrité, il commença à écrire son premier livre. « L’Antiquité dévoilée » de Boulanger, ouvrage bien oublié aujourd’hui, fut l’origine de la vocation d’écrivain de l’ex-officier du régiment de Foix. Boulanger soutenait que c’est la crainte des cataclysmes de la nature qui est l’origine de tous les cultes ; à lire une théorie si contraire à son expérience intime et à sa foi, Saint-Martin s’indigna. Il considérait la religion comme un don surnaturel et croyait avoir la preuve que la miséricorde divine continuait toujours à enseigner sa sagesse à quelques privilégiés. Certes, il était tentant d’opposer à des conceptions matérialistes, aux erreurs des sens et de l’expérimentation scientifique, la vérité que voilaient des apparences trompeuses. N’était-il pas utile de faire entendre à tous que la substance réelle de l’univers était immatérielle et que le monde visible ou invisible était un monde d’esprits venus de Dieu ? Ainsi, en peu de semaines, naquit presqu’involontairement le livre « Des erreurs et de la Vérité », qui fut publié l’année suivante sous le pseudonyme du Philosophe Inconnu.
Willermoz et le petit cercle des fidèles prenaient connaissance de l’ouvrage au fur et à mesure que Saint-Martin le rédigeait. Ils débattaient ensemble ce qu’on pouvait dire et ce qu’on devait taire. Il n’était pas très facile d’en décider et plus d’une fois les discussions naquirent. Les meilleures preuves de l’existence du monde immatériel et divin étaient justement celles sur lesquelles ils avaient juré un inviolable secret. Quel degré de clarté pouvait-on donner aux notions « sur le pourquoi et le comment des choses dont la connaissance est réservée en tous temps à un plus petit nombre » ? Ils étaient tous d’avis qu’il ne fallait exprimer de si précieuses vérités que d’une manière énigmatique, afin de sauvegarder les « engagements sacrés qui dans tous les siècles du monde ont commandé rigoureusement aux initiés le silence et la discrétion ». C’est ainsi que bien des années après, en 1804, Willermoz explique pourquoi ce livre « Des Erreurs et de la Vérité », composé pour « réveiller et instruire par quelques éclairs peu communs de lumière la multitude ignorante et assoupie », n’éclaire rien du tout, et aboutit,tout au contraire, au résultat décevant de faire le « tourment de ses lecteurs ».
Mais le temps de la critique et de l’aigreur n’avait pas encore sonné. En 1774, Willermoz s’intéressait de tout cœur à l’œuvre entreprise. Ce fut lui probablement qui lui trouva un éditeur dans le jeune Frère Périsse, Coen zélé et imprimeur libraire, rue Mercière, dans la vie ordinaire. Le livre fut donc le fruit de leur collaboration. Saint-Martin exagère à peine lorsqu’il s’efforce de parler de son premier ouvrage d’une façon impersonnelle, en employant les formes de la seconde personne du pluriel, afin de concilier à la fois sa modestie et la reconnaissance qu’il doit à ses amis.
Mme Provensal fut étroitement mêlée à la vie de ces mystiques. Depuis qu’elle comptait parmi les Coens, les grands « privilèges » qu’elle recevait « étaient le soutien, l’exemple, la consolation de plusieurs », et en premier lieu de son frère aîné moins sensible qu’elle à l’action surnaturelle. Claude de Saint-Martin s’attacha à cette sœur bien douée ; nous avons conservé une invocation qu’il composa à son usage. Après le long séjour qu’il fit chez ses amis, il la nomme « sa mère », sa « bonne petite mère »et n’a pas plus de secrets pour elle que pour Jean-Baptiste Willermoz. Jusqu’à la fin de sa vie, nous la verrons grouper certains des disciples de son frère en « un cercle amical », dont ils avouaient retirer du profit. N’attachons pas aux termes affectueux par lesquels la désignent ses amis une autre importance que celle qu’eux-mêmes leur ont donnée. Tous ceux qui ont laissé sur Mme Provensal leur témoignage ont parlé d’elle avec un grand attachement, un respect affectueux. Fort discrètement au milieu de ces gens secrets, elle est cette présence féminine de tendresse et de douceur qu’on trouve dans la vie de tant de mystiques. Cette femme « pleine de mérites et de vertus », comme l’a écrit son frère, eut à cette époque le grand mérite de faire régner pendant quelque temps l’harmonie et la bonne entente au foyer qu’elle dirigeait. Car malgré leur fraternité spirituelle, jamais hommes ne furent si mal faits pour se comprendre que Willermoz et Saint-Martin.
Willermoz, fort peu doué pour l’illumination intérieure et la méditation, plus capable de juger les faits que les idées, est attaché d’une façon toute formaliste à la doctrine de Don Martinès ; il est fort convaincu qu’elle ne peut subsister que sous la forme d’une Franc-Maçonnerie telle qu’on la lui a enseignée ;mais son tempérament actif, organisateur, son amour de la perfection, lui font rechercher un système mieux ordonné, plus puissant qui formera pour sa foi un cadre idéal Il mène de front des projets divers, parce qu’il désire grouper le plus grand nombre de Maçons possible dans le meilleur des mondes maçonniques.
Saint-Martin n’avait souci que de lui-même. En vrai mystique, il n’était véritablement intéressé que par ce qui pouvait contribuer à enrichir sa vie intérieure ; le reste n’était qu’entraves à la paix dont il avait besoin. En regardant vivre son ami, il voyait très clairement de quel poids se chargent ceux qui veulent diriger les âmes, former des écoles. Lui, se sentait de plus en plus détaché de ces ambitions et de ces soins et, tant qu’il vécut à Lyon, il ne prit aucune part à la vie des loges. Pourtant, sur la supplique adressée à Charles de Hund le.23 juillet 1773, Willermoz inscrivit son nom à côté de celui de Bacon de La Chevalerie, mais la politesse de Claude de Saint-Martin, son désir de complaire à un ami dont il se sentait l’obligé, se bornèrent à cette acceptation sans lendemain. Il se dégageait déjà des formalités extérieures et des règles maçonniques pour suivre plus librement la voie où l’entraînait le souffle de l’esprit.
Ainsi tous deux, avec d’excellentes raisons, trahissaient leur maître et se détachaient de lui. Ils n’étaient pas les seuls. Les disciples de Pasqually, qui n’avaient pas manifesté, autant que nous le sachions, une grande désolation à l’annonce de son départ, semblent avoir attendu son retour sans aucune impatience. Même tiédeur évidente pour les nouvelles instructions que d’Hauterive et l’Orient de Bordeaux devaient leur envoyer. « Si cela en mérite la peine je vous en demanderai une copie », écrit Grainville à Willermoz, le 11 novembre 1772, et Saint-Martin montre le même calme, le 2 octobre 1774 à la perspective de recevoir un paquet de Saint-Domingue. Don Martinès leur annonçait pourtant des choses de la plus haute importance pour l’Ordre et pour eux-mêmes : tous les grades au grand complet, avec toutes sortes de guides et de répertoires fort utiles pour les pratiques de leurs cérémonies magiques, puisque « avec toutes ces pièces les Réau-Croix peuvent interpréter les fruits de leurs travaux » sans avoir besoin de recourir à lui. A Willermoz, il adressait la promesse la plus nette de le faire, en dépit de tout, avancer enfin dans la« Chose », dut-il faire tout exprès pour cela le voyage de Lyon. Mais il avait tant promis !... C’est un fait qu’à cette date les Réau-Croix jugeaient avec résignation, presqu’avec désinvolture, aussi bien les choses de l’Ordre que la conduite de leur Grand Maître. En somme, ils se passaient fort bien de lui.
Don Martinès s’en doutait. Il savait que certains, d’Hauterive entr’autres, faisaient bon marché du cérémonial des Coens. S’il semble avoir ignoré les rapports de ses disciples avec la Stricte-Observance allemande, il apprit que Willermoz, Bacon de La Chevalerie et l’abbé Rozier comptaient de nouveau sur les listes de la Franc-Maçonnerie régulière. Le 24 avril 1774, il écrit à Lyon l’étonnement et l’indignation que lui cause une demande de souscription pour la construction d’une loge en l’honneur du duc de Chartres, à laquelle les noms de ses disciples sont associés. Il manifesta à cette occasion, dans son jargon embarrassé, un détachement supérieur : « l’Ordre chez nous ne retient personne de ses sujets chez lui de force, au contraire, il les laisse comme il les a pris, ils ont toujours leur liberté car autrement il n’aurait point de mérite de faire le bien au préjudice du mal. » Tout de même, il pensa à resserrer le lien qui retenait ses disciples et composa de nouveaux statuts qu’il leur demanda d’observer et de signer, en attendant d’autres statuts encore plus secrets.
Mais il était trop loin et il était trop tard. Le 3 août 1774, Pasqually écrivait à Willermoz qu’il se sentait malade, souffrant de furoncles au bras et à la jambe, et accablé par la fièvre. Il mourut le 20 septembre suivant, probablement à Port-au-Prince. Si l’on compte qu’il fallait environ quatre mois pour qu’une lettre fît le voyage de Saint-Domingue à Lyon, Jean-Baptiste Willermoz n’eut la nouvelle de cette mort qu’en décembre ou janvier 1775. Nous ne savons pas du tout quelle émotion elle lui causa, pas plus que celle que cet événement suscita dans les cercles des Coens.
Bien des années après, en 1821, écrivant au baron de Turkheim des souvenirs sur Pasqually, Willermoz raconte qu’au moment de la mort de « cet homme extraordinaire », Mme Pasqually, occupée à « 2.000 lieues de là, à un ouvrage de broderie, vit soudain son mari lui faire un signe d’adieu et traversant la chambre du levant au couchant d’une manière si frappante qu’elle s’écria devant plusieurs témoins : — Ah ! mon Dieu, mon mari est mort — . Fait qui a été confirmé et vérifié. » Cette belle histoire n’a que le tort d’avoir été racontée bien longtemps après l’événement. Au moment de la mort de Pasqually, ni Saint-Martin, ni Willermoz n’eurent connaissance d’aucun pressentiment funeste. Nous ne savons pas s’ils jugèrent à propos de commémorer d’une façon quelconque la disparition de leur initiateur. Sur le dos de la dernière lettre reçue, Jean-Baptiste Willermoz, sans aucun commentaire, consigna seulement la date de cette mort.
*
Chapitre IV
Le baron Weiler fonde le Chapitre du Directoire d’Auvergne et la Bienfaisance. — Apprentissage de la Maçonnerie Templière. — Difficultés d’organisation et de propagande. — La Sincérité de Chambéry. — Traité d’union avec le Grand Orient. — Opposition de la Grande Loge de Lyon. — Nouvelles d’Allemagne. — Questions d’administration maçonnique. — Désordres et rivalités des provinces de Bourgogne et d’Occitanie. — Un convent national est décidé.
En juillet 1774, le baron Weiler arriva enfin à Lyon pour entreprendre la rectification, selon les rites allemands, du groupe des Frères que Jean-Baptiste Willermoz avait réuni en vue de cette initiation nouvelle.
Le « Commissaire et visiteur spécial », dit Chevalier de l’Épi d’Or, se présentait comme l’envoyé officiel de l’Ordre tout entier. Willermoz le reçut avec déférence et lui montra la même docilité respectueuse dont il avait usé dans ses lettres. S’il avait été mieux renseigné, il aurait sans doute agi tout autrement. Ce personnage était du genre le plus douteux. Il ne s’était imposé à Charles de Hund qu’en racontant, lui aussi, une histoire romanesque d’initiation ancienne. Sa situation dans l’Ordre Rectifié était fort discutée. Il n’avait aucun mandat pour fonder des loges à l’étranger, sinon celui qu’il tenait d’un vieillard impuissant et presque déconsidéré ; ses seuls titres étaient son ambition et la connaissance qu’il avait des langues étrangères.
L’année précédente, son action s’était bornée à Strasbourg et à l’organisation du Directoire de la province de Bourgogne. A Lyon, le 21 juillet 1774, il présida le premier Grand Chapitre Provincial de la province d’Auvergne.
Jean-Baptiste Willermoz, suivant les indications venues de Dresde, avait composé ce premier Chapitre d’une vingtaine de Frères choisis. Tout d’abord, le lieutenant de police Prost de Royer avec quelques gentilhommes utiles pour donner à la réunion le cachet nécessaire de distinction et d’aristocratie : les deux frères de Savaron, le baron de Riverie et Bacon de La Chevalerie ; les membres ecclésiastiques indispensables, qui ne pouvaient être « de considération » meilleure que les chanoines comtes de Lyon, Barbier de Lescoët et de Margnolas, enfin, les bourgeois sérieux, médecins ou gens d’affaires, tous Maçons chevronnés, membres de la Grande Loge ou « émules » du Temple Coen : les docteurs Pierre Willermoz et Boyet de Rouquet, et les commerçants Sellonf, Lambert, Gay, Paganucci, Jean-Marie Bruyzet et Périsse Duluc.
On pourrait penser qu’à des Francs-Maçons aussi instruits que l’étaient ces Lyonnais, le baron Weiler n’avait pas grand chose à apprendre, ou que l’apprentissage se fit rapidement. On se tromperait fort. Leur transformation en Chevaliers Templiers ne fut pas une petite affaire. L’initiation fut longue, ordonnée, pleine de gravité et de minutie, telle que devait le souhaiter le consciencieux Willermoz. Pendant le mois du premier séjour de Weiler à Lyon, ils ne tinrent pas moins de dix-sept séances.
Le 25 juillet, les vingt Frères reçurent leur nom d’ordre, nom latin, qui devait désigner leur personnalité secrète de Templiers avec des armes, une devise et une inscription latine. Jean-Baptiste Willermoz, Baptista ab Eremo, avait pour armes un « hermite avec la lance sur l’épaule en champ d’azur », pour devise « vox in deserto », pour inscription « verba ligant ». Le goût de latiniser sévissait dans tous les actes de l’Ordre allemand : patentes des officiers, « titres, adresses et courtoisies », « matricule générale », intitulés des comptes rendus des séances, même les noms des Frères servants, devaient être écrits en latin.
Willermoz dut étudier avec ses Frères les statuts et les grades de l’Ordre Rectifié, se familiariser avec les formules et les usages qu’ils étaient tenus d’observer, et lire aussi l’histoire des Chevaliers du Temple dont ils devaient se croire les successeurs. Weiler les guidait dans le rituel et dans les cérémonies. Il leur faisait répéter la façon d’ouvrir et de fermer les réunions du Chapitre et celle de conférer les grades. Le 6 août, on fit même une réception « blanche » d’un chevalier, afin de servir de modèle aux réceptions futures. Tout semblait fort minutieusement réglé, l’ordre même dans lequel les membres du Chapitre se rendent à un repas après leurs réunions est un ordre « prescrit » et le lieu où ils vont se restaurer porte, dans les Protocoles, le nom tout monastique de réfectoire ; leur repas est une cérémonie « selon la formule du rituel ».
Cette minutieuse étiquette venait-elle de Weiler ou de Willermoz ? C’est un fait que la Stricte Observance avait fait preuve de qualités d’ordre et d’esprit d’organisation, au moins à ses débuts ; mais il est probable que le Frère Auguste de l’Épi d’Or compliqua, à plaisir, la discipline qu’il imposait aux néophytes lyonnais. Il se donnait ainsi de l’importance aux yeux de Jean-Baptiste Willermoz, qui l’avait appelé et qui était en somme le promoteur de son voyage. S’il avait tant soit peu de psychologie — ce qui est probable étant donné le succès de ses missions à l’étranger — il avait compris, dès ses premières lettres, cet amour de l’ordre, qui va jusqu’à la manie, de son disciple de Lyon. Il ne pouvait rien faire de plus habile, pour se l’attacher, que de multiplier les règlements, les formes, les formules et lui présenter les usages de l’Ordre allemand comme une espèce de liturgie presque aussi fixée que la liturgie catholique.
Cependant toute l’organisation de la province d’Auvergne était aussi à créer. Les Frères avaient d’autant plus besoin de s’initier à ce qu’elle représentait que, comme membres du Chapitre, ils devaient théoriquement y exercer leur jurididiction. L’Auvergne, 2e province de l’Ordre, comprenait dix-huit grands districts : La Picardie, la Normandie, la Bretagne, l’Ile-de-France, la Champagne, le Blésois, la Touraine, l’Anjou, le Maine, le Berry, le Nivernais, le Bourbonnais, l’Auvergne, le Lyonnais, le Forez, le Beaujolais, les Dombes, le Viennois, le Dauphiné, le Comtat Venaissin, la principauté d’Orange, la Savoie, le comté de Nice, la principauté de Monaco et quelques parties du Piémont. Territoire immense, on le voit, dont dix-huit grandes Loges Écossaises devaient, en principe, être les chefs-lieux. Lyon, par exemple, était capitale du Lyonnais, Forez, Beaujolais, Dombes, Viennois et Savoie. Chaque dignitaire du Chapitre était supposé représenter une des futures loges et en être le député auprès du Directoire qu’ils formaient.
Les dignités de ce Directoire n’étaient pas, comme dans les loges habituelles, le résultat d’une élection entre les Frères. Maîtres et Officiers étaient nommés à vie. Dans l’espèce, à Lyon, ce fut Weiler qui les nomma et qui leur donna des patentes au nom du baron de Hund ; mais sous son nom et sous celui de Weiler, c’était Willermoz qui les avait désignés et rien, dans la nouvelle organisation, ne put se faire sans lui. Lui-même, s’était fait réserver la charge du Chancelier et Garde des Archives. C’était l’office qu’il avait tenu si longtemps dans la Grande Loge et qui convenait le mieux à ce caractère ordonné, mêlant un souci d’humilité au désir de tout diriger et de tout connaître. Il est significatif qu’il eut soin d’inscrire au quatrième ou cinquième rang sa fonction de Chancelier. Prost de Royer, ab Aquila, recueillit tous les honneurs : Administrateur de la Province, Directeur du Chapitre, Grand Maître de la loge la Bienfaisance, qui devait être à Lyon l’organisme le plus simple de la société ; il a droit au titre de « Magnifique Frère », ce qui devait convenir au caractère volontiers ostentatoire qu’ont noté ses contemporains.
Le 10 août, le Directoire choisit Charles de Hund pour son Directeur Provincial et se déclara soumis à son autorité. Weiler était naturellement désigné pour représenter les Lyonnais auprès « du siège magistral de Sa Grandeur ». C’est ainsi que, travaillant pour lui et pour son maître, le Frère a Spica Aurea reconstituait une partie de l’autorité et de l’importance qui lui avait été enlevée au convent de Kohlo.
Ce même jour Baptista ab Eremo, à genoux devant le Magnifique Frère ab Aquila, prononça son engagement de Chancelier. Puis, le Magnifique Frère lui-même, à genoux face à son Chapitre, lut un engagement solennel. Après ces démonstrations théâtrales et émouvantes, jugeant ses élèves assez préparés, le Frère Augustus a Spica Aurea, le 11 et le 13 août en deux chapitres de cérémonie, les reçut tous à la profession majeure. Il les arma Chevaliers en leur remettant les insignes du grade qui étaient le grand manteau, le baudrier, l’anneau et le cordon. Les Chevaliers moins importants n’avaient droit qu’au petit cordon. Bacon de La Chevalerie, qui ne s’engageait pas tout à fait dans l’ordre rectifié à cause de ses fonctions au Grand Orient, était Socius ; il prononça un engagement spécial et ne reçut que le petit cordon de Chevalier.
La présence auprès de Willermoz de l’ex-Substitut Universel de Pasqually soulève un petit problème. On a en effet affirmé qu’il avait été le précurseur du Lyonnais dans cette nouvelle expérience et qu’il avait adhéré avant lui à l’Ordre étranger. Ce fait concorde mal avec tout ce que nous savons de la correspondance du Chancelier de Lyon avec les Frères de Strasbourg. Nous pensons, en l’absence de toute preuve nouvelle, que ce fut plutôt Willermoz qui gagna à ses projets Bacon de La Chevalerie et le décida à entrer avec lui dans la société allemande.
Lorsque, le 21 août, le baron Weiler quitta Lyon pour aller vers Montpellier et Bordeaux prêcher l’évangile de sa réforme maçonnique, le Grand Directoire d’Auvergne était à peu près constitué.
Livrés à eux-mêmes, en gens pratiques, les nouveaux Chevaliers Templiers s’occupèrent tout de suite de régler le point de vue « économique » de leur fondation. Malgré les pronostics rassurants, la note était élevée : il fallait payer le voyage de Weiler, les décorations et les habits qu’il avait apportés d’Allemagne. Les dix Frères, membres du Chapitre, durent verser chacun 360 livres ; mais la somme était insuffisante pour rembourser au trésorier l’argent qu’il avait avancé. Il fut décidé que chacun prendrait sa part de la dette, mais que cette nouvelle contribution serait considérée comme un prêt et remboursée au fur et à mesure des rentrées. On s’empressa de fixer le prix des réceptions aux grades, grâce à quoi un peu d’argent rentrerait dans les caisses.
La question des grades était aussi une question à débattre. Le baron Weiler leur avait présenté une hiérarchie de neuf grades divisés en trois degrés. Le premier degré, comme dans tous les autres systèmes maçonniques, contenait les trois grades ordinaires : Apprenti, Compagnon, Maître ; le deuxième degré, considéré comme une période d’attente et de mise en observation du candidat à la classe plus élevée ne contenait que deux échelons : Écossais rouge et Chevalier de l’Aigle Rose-Croix. Le troisième degré, dit Ordre Intérieur, comprenait enfin des dignités cachées où le Maçon était instruit des secrets de l’Ordre. Il comptait les grades d’Écossais vert, de Novice, d’Écuyer et de Chevalier. Les Frères ecclésiastiques formaient une classe à part. Les Lyonnais avaient reçu, en somme, un compromis entre les usages des loges allemandes, tels que les avaient modifiés l’admission dans l’Ordre des Clercs Templiers de Starck et Raven, et ceux des Frères de la Candeur de Strasbourg, attachés à cultiver les Hauts Grades français.
La hiérarchie de ces grades était claire, mais si on essayait de comprendre à quoi ils devaient en réalité correspondre, le sens paraissait moins satisfaisant. Le grade d’Écossais vert sembla aux Lyonnais le plus contestable de tous ; il constituait encore une classe intermédiaire, qui doublait sans grande raison celle des grades du 2e degré. N’était-il pas déplacé dans cet Ordre Intérieur où les postulants devaient s’attendre à recevoir, dès l’entrée, la révélation de quelque secret valable ?
Mal habitués à leur personnalité secrète et à leurs déguisements de Templiers, les Lyonnais ne savaient pas du tout s’ils avaient le droit de trancher eux-mêmes ces diverses questions. Ils ne savaient pas non plus quoi faire des nouveaux Frères qui entraient dans leurs rangs, ni d’abord quels grades leur décerner. En attendant le retour de leur instructeur, ils se contentaient de discuter, de scrutiner, de délibérer sans prendre aucune décision. Jean-Baptiste Willermoz avait trop bien persuadé ses amis de la supériorité de l’Ordre où ils étaient entrés et de sa bonne organisation pour ne s’en être pas persuadé lui-même ; il donnait le premier l’exemple des vertus d’obéissance et de discipline et n’osait encore rien faire sans avis autorisé.
Cet état d’esprit, fait de bonne volonté et d’inexpérience, était trop favorable à Weiler pour qu’il ne s’empressât pas d’en profiter dès son retour ; il n’entendait pas voir les Lyonnais empiéter sur l’autorité qu’il comptait exercer et marqua son mécontentement d’apprendre qu’ils discutaient sur des points qu’ils devaient, sans plus, admettre. L’Ordre Intérieur avec tous ses grades, même celui d’Écossais vert, devait, sans discussions, être adopté. Pourtant le Chevalier de l’Épi d’Or entra dans des explications à propos du grade de Chevalier : cette dignité comportait trois distinctions : Chevalier, Écuyer et Socius ; la Chevalerie ne devait être accordée qu’aux Frères de noble naissance, sauf exception pour des sujets particulièrement distingués ; les roturiers ne devaient porter que le titre d’Écuyer. Ainsi se marquait le caractère aristocratique de l’Ordre du baron de Hund qui avait été une des causes de sa réussite auprès des bons bourgeois allemands. Auprès des bourgeois lyonnais, ce caractère eut le même succès. Il était très flatteur d’être revêtu, à titre exceptionnel, d’une dignité accordée seulement aux gentilshommes et certainement Willermoz apprécia l’avantage au prix très haut où Weiler le mettait.
Le titre de Socius était l’objet de distinctions complexes : le Chevalier associé était un Frère admis à connaître les secrets de l’Ordre bien que, pour des raisons de convenances personnelles, il ne put s’y agréger complètement. Cette situation ambiguë était faite pour Bacon de La Chevalerie, personnage important du Grand Orient et député des loges de Lyon qui devait en profiter pour servir au mieux les ambitions de Willermoz, de Weiler et les siennes propres et leurs projets communs de prosélytisme et de propagande auprès de la Franc-Maçonnerie française.
Weiler entra dans des distinctions subtiles à propos du titre de Profès qui n’était pas, selon lui, un grade mais une dignité ajoutée au grade de Chevalier, il fallait être Chevalier Profès pour être membre du Chapitre ; il s’attacha aussi à compliquer les dignités chapitrales, à en augmenter le nombre, à y établir des classifications suivant leur degré et s’efforçait de pénétrer ses élèves de l’importance qu’avaient l’Ordre réformé allemand et ses grades, les adjurant de n’admettre aucun sujet sans mûre réflexion, et de ne promouvoir aucun Frère à une classe supérieure sans des années de probation. Bref, le plus clair de son activité se passa à se donner de l’importance et à régler de minutieuses questions d’étiquette. Mais en cela, comme en bien d’autres choses, les règlements n’étaient pas faits pour tout le monde. Malgré tant de beaux principes, de lenteur, d’étude, de réflexion, Guillaume de Castellas de Nussargues, qu’on destinait à être Grand Prieur, et le chanoine comte Henry de Cordon, qui n’était même pas franc-maçon, mais possédait toutes les recommandations désirables, furent reçus Chevaliers Profès en quelques jours.
Un groupe de Maçons de Chambéry, qui devaient être déjà prévenus depuis longtemps, furent les premiers à venir se mettre sous la tutelle du Directoire Écossais de la province d’Auvergne et lui demandèrent de « rectifier » la loge qu’ils fondaient sous le titre de la Sincérité. Le Frère a Spica Aurea présida leur admission dans l’Ordre. Bien qu’il n’eût que vingt-sept ans et qu’il fût de règle de n’accorder la Chevalerie qu’aux candidats âgés de trente ans au moins, le marquis de La Serraz, Grand Maître, fut reçu Chevalier sous le nom de Cesar a Scala Aurea, et nommé Préfet de Chambéry, érigée pour la circonstance en Préfecture. Deux autres savoyards, Marc Revoire et Joseph Daquin, furent aussi armés Chevaliers.
Le séjour de Weiler tirait à sa fin. Le 7 novembre il présida pour la dernière fois le Chapitre. Quelques jours auparavant, il avait, en signe d’adieu, scellé le compte rendu de leur réunion, sur le registre des protocoles, d’un cachet de cire rouge ; à sa signature, il avait joint une recommandation particulière d’union et d’obéissance aux règles qu’il leur avait données. Il se séparait des Lyonnais dans les meilleurs termes. Le Frère Lambert, a Turri Alba, avait peint son portrait que la loge voulait conserver. Un banquet d’honneur réunit tous les Frères qui burent à sa santé et à son retour parmi eux. Il était convenu que l’année suivante le ramènerait à Lyon. A travers les mauvais chemins que l’hiver et la neige rendaient impraticables, il regagna Dresde, regrettant la bonne hospitalité, l’aimable accueil qu’il avait reçus à Lyon. Une lettre écrite le 18 décembre montre quelle collaboration amicale s’était établie entre ab Eremo et a Spica Aurea pour le plus grand bien de la réforme maçonnique allemande et son éventuelle conquête des loges françaises.
Ce départ laissait Jean-Baptiste Willermoz maître des destinées de l’Ordre, au moins dans tout le vaste territoire qui était confié à la direction du Chapitre de Lyon. Ce nouveau « joujou », pour reprendre l’expression de son frère le docteur, avait pour notre homme mille attraits ; il convenait parfaitement à son activité ordonnatrice ; il répondait aussi à cette ambition secrète, ce désir d’augmenter son influence personnelle, à ce goût de diriger qu’il dissimulait, aux autres comme à lui-même, sous les dehors d’une humilité appliquée. Tout étant à créer, ou presque, son activité inlassable pouvait se donner libre cours.
A Lyon, l’Ordre comptait plus d’officiers que de simples soldats, plus de hauts dignitaires que d’Apprentis. Pour ces derniers cependant, dès les premiers temps, une loge avait été fondée où devaient se réunir les débutants pour être instruits et lentement préparés au secret de l’Ordre Intérieur. Comme le but avouable de la réforme était d’épurer la Franc-Maçonnerie, d’y faire régner la vertu, « de former des établissements d’utilité publique et de se distinguer par les effets de la bienfaisance pour ses concitoyens », on lui donna le nom bien choisi de la Bienfaisance Ce fut sous le nom de cet établissement que Willermoz entendait être connu dans l’univers maçonnique français. Il y réussit fort bien. De nos jours, comme au XVIIIe siècle, c’est le nom qu’on attache le plus communément au groupe de ses disciples.
Pourtant la Bienfaisance n’a qu’une existence fictive. Ses membres auraient été singulièrement peu nombreux s’ils n’avaient compris que des Frères des deux premiers degrés ; en fait, tous ceux qui faisaient partie du Directoire composaient aussi la loge, c’était la même assemblée et les mêmes dignitaires sous d’autres noms de dignités. Les Chevaliers capitulaires, tel Maître Jacques, se transformaient en Frères de la Bienfaisance, en dépouillant leurs déguisements de Templiers, selon les jours et le genre de questions à traiter. Ces petits jeux d’étiquette étaient d’intérêt médiocre et n’arrivaient pas à donner de la vie au groupement ; la loge fonctionnait mal ; les réunions étaient rares et peu suivies. Quatre ans après sa fondation, Ab Eremo déplorera cette indifférence lamentable qui règne parmi les Frères de la Bienfaisance et dessinera, de sa loge, un tableau assez piteux.
L’activité du Chapitre avait plus de réalité. On se réunissait à peu près tous les mois. Les procès-verbaux des séances ont été conservés ; grâce à eux nous pouvons connaître les différentes occupations de la société et aussi quels étaient les Frères zélés et quels étaient les tièdes. Il n’est pas question, dans cette classification, de Jean-Baptiste Willermoz, animateur infatigable et toujours présent. A côté de lui, le Magnifique Frère Prost de Royer est loin de montrer le même intérêt assidu. Quant au Dr Willermoz, a Fascibus, il semble fort tiède jusqu’en 1777, date où il se démit de toutes les charges dont son frère l’avait gratifié. Les plus fidèles, ceux dont les noms se retrouvent le plus souvent dans les listes de présence, sont Périsse Duluc, Paganucci, Boyer de Rouquet, Sellonf, Lambert, les deux frères de Savaron, et le chanoine Barbier de Lescoët.
Cette régularité du Directoire Écossais de la province d’Auvergne est-elle la preuve de sa prospérité ? La question est complexe et revêt plusieurs aspects.
Tout d’abord les Lyonnais s’efforcent de se maintenir dans la fiction qu’ils ont embrassée de remplacer les Chevaliers du Temple et jouent honnêtement le jeu. Le Grand Chancelier surveille l’étiquette et n’admet aucun laisser-aller dans leur tenue pseudo-chevaleresque ; il inscrit un blâme pour deux frères qui se sont avisés de venir « sans bottes » aux réunions du Chapitre. Dans les formes prescrites, ils célèbrent les saints du calendrier maçonnico-templier que Weiler leur a imposé : Saint Hilaire, la Trinité, Saint Jean-Baptiste, Saint Jean-Tibériade, Hugues de Paganis, sans oublier l’anniversaire funèbre du Grand Maître Jacques de Molay. Seulement, après un an, l’enthousiasme faiblit et les fêtes d’Ordre, simplement mentionnées en marge des registres, doivent être commémorées plus simplement.
Le devoir de charité, d’aide sociale, était le but ostensible de l’Ordre, ce qui se comprenait d’autant mieux qu’il prétendait continuer les traditions d’un Ordre hospitalier. Malheureusement, il y a loin de la théorie à la pratique. La bienfaisance ne tient qu’une place fort modeste dans les occupations du Chapitre ; cette activité, à laquelle son nom semble la vouer, est assez restreinte et se dépense surtout en paroles. Le 25 juin 1775, les Frères ne peuvent se mettre d’accord sur l’établissement charitable qu’il serait opportun de fonder. Ils se contentèrent de nommer un Elémosinaire et de distribuer quelques aumônes lorsqu’un malheur public attirait leur attention. tout comme avaient coutume de le faire les loges les plus banales.
Une raison valable excusait leur manque d’initiative. Pour une fondation de bienfaisance, l’argent est nécessaire ; l’argent leur faisait justement défaut. Les comptes de l’association n’étaient pas en ordre. Lambert, le Trésorier, et Gay, le Procureur n’arrivent pas à équilibrer les divers budgets de la loge et de la province, non pas faute de « plans économiques » — sur ce point l’imagination ordonnatrice de Willermoz n’est jamais à court, — mais faute de fonds. Le Directoire se heurtait à de petits ennuis mesquins : les frais de réfectoire étaient trop lourds ; les Frères négligents manquaient les repas sans prévenir, ou, s’ils venaient, ils omettaient de payer leurs cotisations. Les appels adressés aux retardataires ont peu d’écho. En 1778, on constatera que certains n’ont rien versé depuis trois ans. Rien d’étonnant si, à cette date, les quatorze Frères qui avaient fait les avances pour la fondation n’aient pas encore été remboursés, et si le Trésorier Lambert montre sa lassitude de devoir toujours remédier, de sa poche, à l’indigence des caisses qu’il administre.
PL. IV

DIPLÔME DE MAITRE FONDATEUR DÉCERNÉ PAR LE GRAND ORIENT A J.-B. WILLERMOZ EN 1774
Bibl. de la Ville de Lyon,
ms. 5527.
Le désordre et la négligence ne sont pas les seules causes de cette pauvreté, mais bien aussi le petit nombre des Frères. C’est un fait que l’effectif des loges templières de la province d’Auvergne demeure peu brillant de 1774 à 1778.
Pourtant l’expansion de l’Ordre avait été prévue et sérieusement organisée. Au printemps de 1775, Jean-Marie Bruyzet, important libraire de Lyon, partit pour un voyage qui devait être aussi une tournée de propagande pour l’Ordre Écossais Rectifié. Willermoz lui avait composé un « mémoire d’instruction », véritable guide pour un prosélyte amateur, mal au fait des doctrines qu’il va répandre. La plus grande discrétion était recommandée au sujet du but de la réforme maçonnique ; la prétention de reconstituer l’Ordre des Templiers risquant d’effaroucher, on conseillait de n’en pas parler inconsidérément. Il suffisait de lier quelques relations, d’obtenir des correspondances avec les loges des dix-huit villes qui ressortissaient théoriquement de Lyon, afin que le Directoire pût y jouir d’un semblant de pouvoir. Avec les sujets qu’il arriverait à intéresser davantage, Bruyzet devait être d’autant plus persuasif que ceux-ci étaient plus souhaitables par leur naissance, leur situation, leur fortune ; sa propagande devait s’exercer sur des gens distingués, et tendre à se les attacher quitte à faire des promesses que, plus tard, le Directoire mettrait au point. L’important était d’obtenir des engagements sans avoir rien dit de précis, bref d’employer la méthode dont Weiler avait usé, avec tant de succès, envers eux-mêmes.
Bruyzet n’avait sans doute pas le même talent pour la propagande que l’Illustre Frère de l’Épi d’Or. Deux ans plus tard, de nouveaux plans d’instruction ne réussirent pas mieux à étendre et propager l’Ordre dans la province dévolue à la direction de Lyon. Cependant l’ambition de Willermoz ne se décourage pas. Sous prétexte que le cumul des offices ne permettait pas aux dignitaires de s’occuper de leurs districts fictifs, on éleva de 20 à 31 le nombre des officiers du Chapitre. Un comité fut établi pour mieux répartir les prébendes. On fit de pressants appels de fonds aux bénéficiaires. Le nouveau tableau des dignités fut établi à la fin d’août 1777. Comme il ne fallait pas être pris de court, toute une organisation financière suit les dispositions administratives ; tout est ordonné, tout est prévu sauf l’insuccès.
Le nombre des Templiers de Lyon augmentait faiblement. A Paris, Bacon de La Chevalerie et Prost de Royer arment Chevaliers quelques gentilshommes, membres importants du Grand Orient. Mais les cadres de la Province restent vides, ou presque ; une seule loge nouvelle, la Noble Amitié de Morlaix, adopte en 1778 la réforme d’Allemagne. Ce qui porte à trois le nombre des loges rectifiées du vaste territoire de la province d’Auvergne. Le Frère Saltzman de Strasbourg fait savoir qu’il a fait quelques démarches pour un établissement à Marseille. Willermoz rend sa politesse au Directoire de Bourgogne en lui renvoyant des demandes de rectification provenant d’un certain Desbois de Mâcon. Pour une demande analogue, la loge des Cœurs Réunis de Toulouse est adressée à Bordeaux. Le succès de l’Ordre tarde à se préciser.
La Sincérité de Chambéry, première en date des filiales du Directoire de Lyon, demeure la première en importance. Antoine Willermoz, a Concordia, la représentait. Au cours de voyages d’affaires en Savoie, il s’efforçait tant bien que mal de compléter l’instruction et de satisfaire la curiosité de ses membres, bien qu’il ait été, à l’en croire, fort mal au fait de ce qu’on lui demandait. La Sincérité n’en continuait pas moins ses progrès. L’année 1776 est particulièrement riche en acquisitions brillantes. On y trouve des jeunes gens instruits, appartenant à la noblesse ou à la bourgeoisie savoyarde, officiers, avocats, médecins, membres du Sénat, tels Pierre de Montfort, Bernard des Maisons, Hippolyte Deville de la Milatière, le comte de Salteur et Joseph de Maistre.
Joseph de Maistre avait été initié à la Maçonnerie dans la loge savoyarde des Trois Mortiers, qui suivait les usages anglais et se recommandait d’une antiquité extraordinaire. Le marquis des Marches de Bellegarde, qui se disait Grand Maître de toutes les loges du royaume de Sardaigne, en était le Grand Maître. Joseph de Maistre y avait reçu des grades importants et la dignité de Grand Orateur, lorsqu’à vingt-six ans il entra à la loge de la Sincérité où l’entraîna sûrement son ami Marc Revoire. Le 6 novembre 1776 il vint à Lyon, avec le comte de Salteur et Deville de la Milatière, pour recevoir le grade de Chevalier et son nom d’ordre : Josephus a Floribus. Le 8, un Chapitre d’instruction fut tenu en l’honneur des candidats, auquel de Maistre assista.
L’année 1777 vit se continuer la réussite de l’établissement de Chambéry. Elle était telle que le Directoire de Lyon érigea la Commanderie en Préfecture avec un Chapitre préfectural composé de onze dignitaires, dont le marquis de La Serraz est Préfet, et Joseph de Maistre Procureur et Magister oeconomiae. En cet honneur, Jean-Baptiste Willermoz fait rédiger et copier les cahiers de grades, les rituels, un plan d’instructions secrètes, et un historique de l’Ordre, afin que l’établissement de Savoie pût se diriger lui-même, recruter des loges et instruire et armer correctement ses propres Chevaliers. On établit soigneusement sur le papier, l’étendue de cette première Préfecture, on fixa le nombre de ses Commanderies.
En ces conditions, le marquis des Marches de Bellegarde s’avisa du tort que faisait à son autorité maçonnique la Loge Écossaise de Chambéry. Il s’en avisa un peu tard. Ce fut seulement le 12 juillet 1778 qu’il envoya à Prost de Royer un exposé de plaintes, qu’il réitérait le 6 novembre. Ses reproches et ses prétentions à garder un droit de regard sur tous les Maçons de Savoie ne devaient pas beaucoup troubler Willermoz et ses amis qui, à cette époque, ni pour eux, ni pour leur Ordre, ne manquaient d’alliances ni de sérieux appuis.
Il ne faut pas perdre de vue que Jean-Baptiste Willermoz n’avait jamais désiré, en adoptant les rites de la Stricte Observance allemande, se séparer du plus important groupement des loges françaises. Il avait beau mépriser la frivolité des loges régulières, il tenait beaucoup à ne pas se détacher d’eles, et avait longtemps gardé l’illusion que les Maçons français, et ceux de Lyon en particulier, se laisseraient rattacher à l’Ordre allemand sans se croire pour cela obligés de se séparer du Grand Orient et de démissionner des charges qu’ils occupaient dans leurs anciennes loges. Pour lui, il comptait bien conserver son rôle prépondérant dans la Grande Loge Provinciale de Lyon. Le 24 juin 1774, il en est encore le Grand Chancelier et ses amis y tiennent toujours leurs offices ; son frère Antoine Willermoz est, le 21 août 1774, proclamé Grand Maître des Deux Loges Réunies, et le 15 septembre suivant, Jean-Baptiste vise le diplôme solennel et le signe encore de son titre d’Archiviste, Garde des sceaux de la Grande Loge Provinciale de Lyon.
Que s’est-il donc passé, pour qu’en novembre 1774 nous ne retrouvions plus ni Willermoz, ni ses amis parmi les Frères des loges régulières, et pour que ceux-ci ne montrent que froideur envers les avances de la Bienfaisance ? Y eut-il des démissions en masse de la part des nouveaux Templiers ? Cela est probable. La question se pose de savoir si elles furent volontaires et quel parti les provoqua ? Peut-être la publication de nouveaux documents complétant les « Archives secrètes » de Steel-Maret, viendra-telle élucider ce petit problème. Les Frères que Willermoz n’avait pas choisis, ceux qui ne s’étaient pas laissé séduire, ceux qu’il avait finalement refusés, avaient assez de raisons pour manifester leur aigreur et pour ne pas vouloir collaborer avec celui qui les trahissait et les dédaignait. Quoi qu’il en soit, la vingtaine de Frères entrés à la Bienfaisance, tous gens distingués, riches, honorablement connus, ne pouvait aisément se remplacer. Le préjudice causé était si important, que le 7 juillet 1775, les Deux Réunies, la Sagesse, la Parfaite Réunion pensèrent à fondre en un seul établissement leurs maigres effectifs. Ceci permet de comprendre que, bien qu’il eût commencé les démarches pour s’agréger au rite allemand fort des votes approbatifs des membres de la Grande Loge de Lyon, Jean-Baptiste Willermoz ait eu moins de peine à s’entendre, sur ce point, avec le Grand Orient de Paris qu’avec ses compatriotes.
Pourtant la négociation semblait délicate, puisque la raison d’être du comité directeur de la Maçonnerie en France était justement de proscrire et combattre les constitutions étrangères. Mais Willermoz avait, à Paris, des appuis parmi les amis de Bacon de La Chevalerie, de l’abbé Rozier qui partageaient son goût pour le merveilleux et les mystérieux secrets. Bacon de La Chevalerie faisait partie, depuis le 27 décembre 1773, du Comité de trois membres chargé de créer, au Grand Orient, un système original de Hauts Grades ; il sut persuader à ses collègues Toussainct et le comte de Stroganoff, ou du moins à ce dernier, que le Grand Orient avait tout intérêt à se décharger du souci des Hauts Grades en en remettant la direction aux Templiers français et qu’on pouvait espérer, ce faisant, obtenir l’alliance d’un Ordre étranger riche autant que prospère. L’abbé Rozier présidait la Chambre des Provinces et y représentait Bordeaux, Metz, Montauban, Toulouse et Lyon pour le mieux des intérêts de son ami. Prost de Royer et Willermoz eurent, en ces deux confrères, de précieux collaborateurs pour leurs projets.
Le baron Weiler connaissait leurs démarches. Il était fort anxieux de les voir aboutir, et avait donné sur ce point au Socius ab Apro des pouvoirs personnels qu’ ab Eremo ignorait ; un traité d’union avec la Franc-Maçonnerie française aurait été le couronnement de sa propagande et lui aurait permis de faire, en Allemagne, figure de personnage important. Ferdinand de Brunswick, le vrai chef de la Stricte Observance, n’était pas lui-même insensible au lustre qu’apporterait à sa société une alliance avec le Grand Orient.
Les autres Directoires Écossais de France mirent peu d’empressement à suivre en ce point l’action de Lyon. Ils ne poursuivaient aucun dessein de longue haleine, aucun désir d’universelle propagande. Ayant adopté des constitutions allemandes pour se séparer de l’Ordre français, ils continuaient à mal comprendre pourquoi il leur fallait maintenant s’y rattacher. Le Chancelier ab Eremo s’évertua patiemment à leur faire changer d’avis.
Les lettres qu’il envoyait simultanément le 7 septembre 1775 à Strasbourg, en Allemagne et à Paris, sont tout à fait caractéristiques de la complexité de la tâche entreprise, et du talent remarquable qu’il possède pour concilier les gens et les faits en dépit d’eux-mêmes, et pour mener de front plusieurs actions contradictoires. La vérité étant sacrifiée au profit de la fin poursuivie, il écrit au duc de Luxembourg que les négociations sont en très bonne voie et que Bordeaux et Strasbourg sont prêts à adopter l’union proposée, tandis qu’il presse Strasbourg de délibérer rapidement et qu’au baron Weiler il expose, qu’en cas d’échec d’une décision unanime des trois Directoires, le Grand Orient n’acceptera pas de reconnaître l’Ordre Rectifié et qu’il faut chercher le moyen de faire revenir de cette décision les Frères qui dirigent la Maçonnerie française.
Après des mois de correspondances et de démarches, un « Traité d’Union entre le Grand Orient et les Trois Directoires Écossais » fut enfin rédigé et accepté des deux parties ; le 31 mai 1776, le duc de Chartres rectifia solennellement l’accord. Le traité était fort avantageux pour les Directoires : en échange d’un droit de regard, tout à fait illusoire qu’ils reconnaissaient en principe au Grand Orient, ils avaient éludé tout sérieux contrôle et même toute cotisation régulière. Le Grand Orient reconnaissait un Ordre dont il ne connaissait ni les doctrines, ni le but pour la satisfaction chimérique d’augmenter sa puissance matérielle par une alliance avec les Directoires d’Allemagne.
Willermoz pouvait se féliciter d’un tel succès. Il n’y manqua pas. Il tint à remercier aussi Ab Apro si dévoué à la cause commune, et l’abbé Rozier qui, avec quelques grands seigneurs de Paris, avaient travaillé à l’union projetée, il cita le marquis d’Arcambale et surtout le comte Stroganofs. De vieille famille moscovite, Alexandre Stroganoff, chambellan de la cour de Russie, comte du Saint-Empire, habitait à Paris par goût et partageait avec enthousiasme toutes les idées à la mode dans la société française. Prost de Royer et Bacon l’avaient reçu membre de la Stricte Observance ; après la signature du traité, Willermoz lui offrit de venir recevoir à Lyon une instruction complète et les plus hautes distinctions. Je ne sais s’il s’en soucia.
La victoire, pour brillante qu’elle fût, n’était pas complète. La reprise des relations du Directoire de Lyon avec les loges régulières de la ville ne s’établit pas aisément.
Dès octobre 1774, la Bienfaisance avait commencé des avances, de la façon la plus protocolaire. Les membres de la Grande Loge avaient trop de rancœur pour accepter d’y répondre. C’est le Frère Alquier qui semble avoir mené la résistance contre les fondations de Jean-Baptiste Willermoz. Il avait pris pour lui le rôle de Chancelier et d’Archiviste, et fit réclamer à son prédécesseur le sceau de la loge et les archives, que celui-ci détenait encore le 7 juillet 1775.
Les Maçons des loges régulières de Lyon comptaient sur leurs députés pour faire entendre leurs doléances à Paris. Ils tombaient bien mal, puisque leurs représentants étaient justement Bacon de La Chevalerie et l’abbé Rozier, entièrement acquis au parti adverse. Probablement s’en doutaient-ils quelque peu, puisqu’ils interrogèrent Bacon afin de savoir s’il était bien qualifié pour servir d’informateur. Bacon certifia qu’il n’appartenait pas à la Bienfaisance. Réponse qui, faite en juillet 1775, nous paraît tout à fait impudente. Sans doute l’ambiguïté de sa qualité de Socius et une distinction spécieuse entre le Directoire et la loge lui permirent-elles d’apaiser ses scrupules de conscience, à supposer qu’il en ressentît quelques-uns. Accrédité, grâce à ce pieux mensonge, Bacon s’employa tout de suite à contrecarrer les intentions qu’il devait servir. Le 14 juillet, il venait annoncer, comme une bonne nouvelle, à ces ennemis de Willermoz que, le Grand Orient ayant modifié l’article 3 de ses statuts qui proscrivait les rites étrangers, rien ne pouvait plus les empêcher de reconnaître et de visiter la Bienfaisance.
Loin de céder à cette pression intéressée, la Grande Loge décida de faire exposer à Paris les motifs de son mécontentement, avec la menace de reprendre sa liberté et le droit d’exercer une action autonome, qu’elle n’avait sacrifié que « par déférence pour la Grande Loge de France qui lui avait témoigné qu’il convenait que tout partît d’un point central ». Cette fois ce fut à l’abbé Rozier que fut confié le mémoire. Si les Lyonnais le croyaient de meilleure foi, ils se trompaient ; gagné à la cause de Willermoz, l’abbé employait un système très simple pour arrêter l’action de la Grande Loge : il laissait ses lettres sans réponse. Aussi, pour le récompenser de l’aide qu’il lui avait apportée, Jean-Baptiste Willermoz le fit-il élire, en novembre 1775, membre du Directoire Écossais.
Ainsi représentée, il aurait été vraiment extraordinaire que la Grande Loge eût pu faire entendre et partager son point de vue dans les conseils du Grand Orient. Mais il est à remarquer que ni les échecs, ni les conseils reçus, ni les avances répétées des Frères de la Bienfaisance ne calmèrent son ardeur combattive, bien au contraire.
Le Frère Alquier avait reçu, en décembre 1775, par l’intermédiaire d’un certain Desvignoles de Londres, un dossier important sur les loges rectifiées d’Allemagne : la correspondance avec un Frère Smith de Hambourg datant de 1770 et les Actes d’un convent tenu à Berlin en 1773, où les Templiers de Hund et les Maçons d’Allemagne, qui dépendaient de la Grande Loge de Londres, s’étaient rencontrés et affrontés. Il possédait ainsi toutes sortes de renseignements sur l’origine, le but et les caractéristiques de l’Étroite Observance, propres à étayer un réquisitoire serré contre ce rite étranger, pour lequel on montrait, à Paris, une si irritante indulgence.
Ce Desvignoles, duquel Alquier tenait cette documentation précieuse, était un étrange personnage, probablement français d’origine, qui s’était taillé une situation personnelle en marge de la Grande Loge de Londres ; il se disait « Grand Maître Provincial pour les loges étrangères » et, de 1769 à 1776, obtint d’être l’intermédiaire rémunéré entre la Mère-Loge anglaise et celles du continent. Londres, d’ailleurs se souciait très peu de ses filiales étrangères et encore moins du rôle et de l’activité de Desvignoles. Ce Franc-Maçon professionnel, qui trouvait dans la Maçonnerie Une source de revenus, avait été mêlé à la lutte que soutenait contre la Stricte Observance Zinnendorf, Franc-Maçon exclu d’une loge rectifiée de Berlin, et, par représailles, fondateur d’un système rival. Zinnendorf avait obtenu, en y mettant le prix, une reconnaissance de Londres et avait pu soutenir au convent de Berlin, en 1773, que les Francs-Maçons qui ne suivaient pas les constitutions anglaises n’étaient pas de vrais Maçons. Des vignoles pouvait rassembler facilement, soit par les loges de Zinnendorf, soit par d’autres loges allemandes qui suivaient les constitutions anglaises, toutes sortes de détails, de médisances et de critiques contre l’Ordre Écossais Rectifié.
Au printemps de 1776, enfin persuadée de la traîtrise de ses députés, la Grande Loge de Lyon décida de les remplacer. Les nouveaux représentants choisis, le frère Guillotin et l’abbé Jardin, étaient cette fois des adversaires sérieux de tous les rites et grades étrangers et devaient tenter loyalement de faire entendre à Paris l’opinion du frère Alquier et de la Grande Loge de Lyon. Mais il était bien tard ; le traité d’alliance était déjà signé entre le Grand Orient et la Stricte Observance.
Le 12 avril 1776, fort de ce succès, le Chapitre templier de Lyon s’empressa de renouveler ses avances et Willermoz, qui n’aimait pas les improvisations, esquissait déjà le cérémonial des invitations et des futures visites. C’était un peu trop se presser. A la lettre que Paganucci écrivait, comme Chancelier de la Bienfaisance, le Chancelier de la Grande Loge répondit par un refus des plus dédaigneux, prétextant qu’il n’était pas instruit de l’union dont la Bienfaisance se réclamait.
En effet, ce ne fut qu’en octobre 1776, que la Grande Loge reçut notification officielle du traité d’accord. Devant la résistance qui s’était élevée dans les provinces, le Grand Orient s’était laissé intimider ; la circulaire qu’il se décida à envoyer au mois d’octobre à ses 228 Loges bleues, contenait tout un plaidoyer destiné à expliquer et à faire admettre la convention qui l’unissait à la Maçonnerie réformée d’Allemagne. L’éloge fait de l’Ordre Rectifié est si outré, qu’on peut croire que Willermoz et Bacon de la Chevalerie en avaient fourni les éléments. Cette éloquence n’eut pas de succès auprès de la Grande Loge de Lyon ; elle décida, envers et contre tout règlement, de continuer la lutte et d’obtenir l’annulation d’un traité qu’elle n’avait pu empêcher.
Le mécontentement qui régnait, la rivalité qui transformait les Frères en frères ennemis, fit que le duc de Chartres évita la région lyonnaise dans la tournée qu’il fit pendant l’été 1776, à travers son royaume maçonnique. La Grande Loge se disposait pourtant à le recevoir magnifiquement. Elle prévoyait une dépense de 24.000 livres pour faire aménager une salle de réunion et de festin, offrir un banquet et tirer un feu d’artifice et voulait faire au Grand Maître des Loges régulières une démonstration éclatante de son attachement et de son importance. Mais le duc décommanda sa visite, se souciant peu d’avoir à prendre parti ou de jouer un rôle d’arbitre et de conciliateur.
La Grande Loge continua, par ses députés et ses lettres, à dénoncer l’incompatibilité des principes de la Maçonnerie française avec ceux de la réforme allemande, à cause « du despotisme qui y règne à la place de la liberté et de l’égalité qui sont l’essence de l’Art royal ». En même temps, dégoûtés du peu de cas qu’on faisait d’eux et de leur attachement à la « vraie et sincère Franc-maçonnerie », les Lyonnais commencèrent à mettre leurs menaces à exécution et à se détacher du Grand Orient ; ils demandèrent et obtinrent — sans doute grâce aux bons offices de Desvignoles — des lettres d’agrégation à la Grande Loge de Londres, datées du 7 juillet 1776. Ce qui n’était peut-être pas très logique de la part de gens en lutte contre les rites étrangers.
Fin novembre 1777, une séance orageuse eut lieu au Grand Orient, pendant la réunion de la Chambre des Provinces sous la présidence du marquis d’Arcambale. Le député de Lyon, l’abbé Jardin, s’efforça de lire et de commenter un mémoire que la Grande Loge de Lyon avait envoyé à toutes les loges régulières de sa correspondance. Bacon de La Chevalerie lui coupa la parole avec emportement, et, pour faire cesser les imputations qu’il jugeait « méchantes et calomnieuses », il arracha à l’abbé le cahier qu’il lisait et alla le porter sur « l’autel ». La brutalité de son intervention, qui justifie son surnom latin, eut plein succès : des deux antagonistes, seul l’abbé Jardin fut censuré.
Ne nous faisons pas d’illusion sur l’importance de cette opposition. Les Frères de la Grande Loge Lyonnaise n’étaient pas des Maçons très zélés ; en 1777, une seule réunion est inscrite sur le registre de leur loge et deux pour l’année 1778. Au contraire, Willermoz et ses amis avaient, pour leurs affaires, un intérêt plus soutenu et mieux dirigé. Tandis que leurs adversaires ignoraient ce qui se passait chez eux, eux étaient bien informés de tout ce qui se tramait au sein de la Grande Loge Provinciale. Ils gardaient, à Paris et dans les provinces, des amis et des alliés, sans compter Bacon de La Chevalerie, leur fidèle champion, devenu en 1776, leur « plénipotentiaire officiel ». Leur supériorité était évidente.
Il faut dire, à leur honneur, qu’ils ne cessaient pas leurs efforts de conciliation avec les loges régulières. Un Napolitain, Félix Livy, en mars 1777, joua au bénéfice de Willermoz, le rôle d’intermédiaire et de pacificateur. Ce Frère, ex-secrétaire de la Grande Loge de Naples, avait fui son pays et les persécutions du roi Ferdinand IV qui, le 12 septembre 1775, avait dissous la Franc-Maçonnerie dans ses états. Livy avait eu l’imprudence de défendre ses confrères, que le peuple de Naples accusait d’empêcher par des maléfices le miracle du Sang de Saint-Janvier ; son mémoire justificatif avait été brûlé par le bourreau et lui-même n’avait échappé que par la fuite à de plus graves représailles. Mais son état de martyr de la Maçonnerie lui apportait quelques compensations. Il en profita pour adresser aux Deux Réunies un émouvant appel en faveur de l’union. Son éloquence n’eut pas d’écho. Les Maçons, qui s’opposaient au parti de Willermoz, s’irritaient justement du « soin qu’ont ces réformateurs de cacher leurs mystères et leurs régimes aux anciens Maçons, en voulant cependant s’associer à eux et être admis dans leur sein ». Le seul résultat fut de concilier à Livy les bonnes grâces du Chapitre Écossais. Le Napolitain reçut tous les grades à la fois et le nom d’Ordre Ab Ungue Leonis, avec, ce qui était encore plus utile, de chaleureuses lettres de recommandation. Il usa d’ailleurs de la confiance qu’on lui avait témoignée en tirant sur Jean-Baptiste Willermoz une lettre de change de 1.200 livres, sous prétexte qu’il avait grand besoin d’argent pour regagner sa patrie, et que Diego Naselli, Grand Maître de sa loge, se ferait sans doute un plaisir de rembourser son emprunt.
Les ennemis de Willermoz, cherchant à le faire condamner, n’étaient arrivés qu’à se faire condamner eux-mêmes. En mai 1778, le Chancelier ab Eremo eut la joie d’assister à Paris à l’assemblée du Grand Orient qui consacrait son succès. On y lut un jugement du duc de Chartres contre la Grande Loge de Lyon, où il était enjoint à cette dernière d’accepter pleinement l’union avec les Directoires Écossais, sous peine d’être rayée des loges régulières. Le 16 juin, les Lyonnais prirent connaissance de leur condamnation et du blâme de leur Grand Maître. Il leur était donné 81 jours pour réfléchir au parti qu’il devaient suivre.
Ils réfléchirent beaucoup plus longtemps et ne vinrent à résipiscence, qu’un an après. Une supplique, datée de mai 1779, sollicita la réintégration de la Grande Loge et obtint l’annulation du décret que le Grand Orient avait lancé contre elle et contre ses loges associées. A cette date, Alquier s’est démis de ses fonctions et sans doute de sa rivalité avec Willermoz et le Frère Le Camus des Deux Réunies se propose d’inviter les Frères de la Bienfaisance à l’inauguration de son nouveau temple. La paix règne à l’Orient de Lyon entre les deux obédiences rivales.
Dans la province que régit Willermoz, au nom de Prost de Royer, l’histoire des relations avec le Grand Orient représente en somme l’activité du département des Affaires étrangères. Nous avons vu quels soucis chargeaient le ministère de l’Intérieur. Ce qui compliquait encore la tâche du Chancelier, c’est que, rattaché à un Ordre allemand, il devait se tenir en contact, non seulement avec les provinces françaises qui avaient adopté le même rite, mais aussi avec ceux qu’il considérait comme ses directeurs, les dirigeants des loges rectifiées d’Allemagne. Pour faciliter sa tâche, il prit un secrétaire dès 1775 et se fit autoriser à correspondre directement, sans avoir besoin de consulter personne. Il s’adjoignit, deux ans plus tard, un comité de correspondance où nous trouvons les noms de ses confidents et collaborateurs intimes : Paganucci, Belz, Périsse Duluc.
Dans ses rapports avec l’Allemagne, Weiler joua d’abord le rôle d’intermédiaire indispensable ; c’est par lui qu’arrivent les lettres approbatrices du Grand Maître de l’Ordre, Ferdinand de Brunswick et celles de Charles de Hund, par lui aussi que proviennent les nouvelles d’un convent général de la VIIe province, qui eut lieu à Brunswick, du 23 mai au 6 juillet 1775, avec les « principaux articles » qui y avaient été arrêtés. Mais il ne leur avait sûrement pas expliqué que ces décisions avaient justement été prises contre sa propagande à l’étranger et contre Charles de Hund et que le Convent avait consacré la défaite de son fondateur en lui retirant toute possibilité d’action personnelle, en rejetant, sous bénéfice d’inventaire, la fable des Supérieurs Inconnus, en transférant à Brunswick le Chapitre Directorial et en élisant un réel Grand Maître général en la personne du duc Ferdinand de Brunswick, Eques a Victoria.
Il ne semble pas non plus que Jean-Baptiste Willermoz fut alors tenu au courant des déceptions que causaient les promesses jamais tenues et les connaissances secrètes jamais révélées de l’ex-pasteur Starck et de son acolyte Raven, fondateurs des Clercs-Templiers, dont les Chevaliers de la Stricte Observance avaient accepté l’alliance. Il ne connut rien non plus des intrigues de l’aventurier Gugomos qui, se faisant fort de trouver en Italie le clef de tous les mystères, avait décidé le landgrave de Hesse Darmstadt à l’accompagner dans un voyage d’exploration et de découvertes maçonniques. A cette date, les provinces françaises étaient encore trop à l’écart du milieu allemand pour en connaître toutes les inquiétudes et toutes les faiblesses ;tant qu’elles dépendirent de Weiler et de Charles de Hund, elles ne pouvaient obtenir aucune réelle information de la société dont elles faisaient partie.
Weiler mourut à Turin, le 19 novembre 1775, d’une attaque d’hémiplégie, au moment où, ayant organisé le baillage de Lombardie, il annonçait son arrivée à Lyon.
Charles de Hund reste alors le seul Allemand, avec lequel Willermoz correspond. Ab Eremo s’adresse encore à lui en des termes fort respectueux comme à une autorité importante. Autorité fort bénigne. Hund assurait les Lyonnais, en mars 1776, « de ses dispositions à ne jamais faire que des choses qui puissent leur être agréables ». Mais le vieillard ne survécut pas plus d’un an à son visiteur spécial ; il fut enterré, dans ses habits de Templier, en l’église de Melrichstadt, avec toute la pompe possible et imaginable, suivant ses dernières volontés.
A Lyon, on organisa pour lui une cérémonie funèbre, plus solennelle que celle qu’on avait composée pour le baron Weiler. Le Frère Cogell, peintre de Sa Majesté le roi de Suède, dessina les tentures, les peintures, les décorations. On élabora soigneusement le cérémonial, en attendant des indications de Strasbourg et d’Allemagne. Les instructions se firent un peu attendre et ce ne fut que le 3 mars 1777, que le service maçonnique en l’honneur du Magnifique Eques ab Ense, fut célébré avec toute la gravité convenable.
Les Templiers lyonnais enterraient aussi ce jour-là toutes les illusions et le respect qu’ils avaient porté au temple de la Stricte Observance dans lequel ils avaient désiré entrer. Il ne leur faudra pas plus d’un an pour être mieux informés et pour parler avec dédain des « faux usages » que le baron Hund leur avait transmis, et juger avec amertume qu’ils avaient payé bien assez cher tout ce que Weiler avait fait pour eux.
Ce fut à Christian Ehrbrecht, baron de Durkheim, Frater ab Arcu, que Willermoz fut redevable de ses premières informations sérieuses. Ministre de la Cour ducale de Saxe-Meiningen, le baron de Durkheim était alsacien, et à ce titre, Commissaire Chapitral de la province de Bourgogne. C’était lui, qui avait annoncé à Lyon la mort du Grand Maître ab Ense. Il ne borna pas là son rôle. Actif, empressé, aimable, au point de se faire prier pour accepter le remboursement de ses frais de poste, l’officieux personnage désirait sans doute obtenir la dignité de Grand Maître Provincial laissée vacante par la mort du baron de Hund. Le 10 mars 1777, il était nommé Commissaire des provinces de Gaule auprès de la VIIe et VIIIe province d’Allemagne. Le 8 avril, Strasbourg l’élisait son Grand Maître. Lyon resta sur la réserve et se contenta de le considérer comme son député auprès du Directoire de Brunswick et d’entretenir avec lui une fréquente correspondance. Le baron envoyait, avec les papiers et les circulaires officielles, des nouvelles de ce qui se passait dans les loges d’Allemagne. Quelques échos de ce que contenaient ces lettres ont été conservés dans les registres des Protocoles.
Il leur rendit compte d’un convent qui avait rassemblé en février 1777, le duc de Brunswick, le duc de Saxe et vingt-quatre Frères de la plus grande importance, où l’on décida l’union des Illuminés de Suède avec le Régime Rectifié. Il envoya aussi l’annonce du voyage que le commissaire aulique Weachter, Eques a Ceraso, Chancelier de la VIIIe province, entreprenait en Italie, pour approfondir les relations exactes qu’il pouvait y avoir entre leur Ordre et la dynastie des Stuarts, en allant interroger Charles-Édouard, le Prétendant. Willermoz apprit que rien n’était moins assuré que le dernier Grand Maître Général de l’Ordre, porté sur la liste des Supérieurs Inconnus sous le nom a Sole Aureo, fût le roi Jacques Stuart, comme Weiler s’était plu à l’insinuer. Il sut qu’on avait toutes sortes de raisons de douter de la vérité des usages que feu Ab Ense avait imposés à son Ordre, comme les tenant d’antique tradition. C’est par le Frère ab Arcu aussi qu’il connut l’ambition que nourrissait le frère du roi de Suède, le duc de Sudermanie, de dominer les provinces d’Allemagne.
Les Lyonnais eurent d’ailleurs une occasion plus directe de prendre contact avec les Frères de Suède, ou du moins, avec l’un d’entre eux. Le 11 juillet 1777, Willermoz et son Chapitre se mirent en frais pour recevoir le duc d’Ostrogothie, de passage à Lyon. C’était le propre frère du duc de Sudermanie, qui traversait la ville, venant d’Italie et devait le lendemain repartir pour Spa, via Strasbourg. Prost de Royer, ayant eu l’occasion d’être présenté au duc, avait appris qu’il était membre de l’Ordre rectifié. Mais, pour une réception solennelle, le temps était mesuré ; le prince n’avait qu’un jour à passer à Lyon et le lieutenant de police était lui-même fort occupé par le séjour dans la ville d’un autre personnage illustre, l’empereur Joseph II, qui voyageait incognito et montrait une grande curiosité à visiter les institutions de Lyon et beaucoup de goût pour le cicerone qui les lui faisait connaître. La séance en l’honneur du prince suédois fut donc improvisée. On l’installa dans un fauteuil à côté du président, et Willermoz prononça un discours de circonstance. Après quoi, il n’y avait plus qu’à se congratuler. Le duc de Sudermanie se déclara édifié du bel ordre de la réunion, se chargea de porter des lettres au Directoire de Strasbourg, eut quelques mots gracieux pour le Frère Cogell, son compatriote, et poussa l’amabilité jusqu’à ne vouloir signer le protocole de la séance qu’après Prost de Royer.
Le duc les avait vivement engagés à entrer directement en relations avec le Grand Chapitre de Suède dont son frère était le Grand Prieur. S’étant renseigné auprès de Durkheim, Jean-Baptiste Willermoz n’en fit rien. Les nouvelles loges de Naples et de Padoue, que fondait le Chancelier de la VIIIe province a Ceraso, au cours de son voyage à la recherche des Supérieurs Inconnus, donnèrent aussi de leurs nouvelles. Mais en Italie aussi, la situation n’était pas simple. Le Révérend Frère a Serpente, le docteur Giraud, au nom du baillage de Lombardie de Turin qu’avait institué Weiler, contestait le droit qu’avait un officier de la VIIIe province d’empiéter sur ses attributions ; il en appelait au Sérénissime Frère a Victoria et aux provinces de France, qui ne savaient qu’en penser.
Ainsi, de 1776 à 1778, Willermoz avait été mis au fait du désarroi qui régnait parmi les Frères de la Stricte Observance. Incapables de se créer une source de richesses commune, qui aurait pu passer pour être une restauration des biens des Templiers, les Chapitres allemands doutaient de l’authenticité de leur système et de la réalité de leurs connaissances secrètes. Les plus sincères ne restaient attachés à l’Ordre que par l’espérance tenace que tout n’était pas tromperie dans les diverses révélations des divers personnages qui leur promettaient la vérité ; ils désiraient tellement comprendre leur raison d’être, apprendre un secret important, qu’ils croyaient à la réalité de leurs espérances. En attendant, les Illuminés de Suède et les loges de Zinnendorf leur faisaient une sérieuse concurrence et se gagnaient des partisans.
Pour régler ces querelles de doctrines et ces rivalités d’influence, Ferdinand de Brunswick, Grand Maître des Loges Écossaises Unies, réunissait convent sur convent, espérant trouver par ces fréquents colloques la doctrine et la cohésion qui faisaient défaut. M. Le Forestier a comparé cette conduite à celle de parents inquiets de la santé d’un enfant malade et qui multiplient, pour le soigner, les consultations de médecins. Le Grand Maître a Victoria était si attaché à ce système que, par l’intermédiaire du Frère ab Arcu, il le fit conseiller aux Lyonnais dès le 1er mars 1777 ; il engageait les trois provinces françaises à se réunir en un convent national pour élire leurs Grands Maîtres provinciaux et discuter de leurs affaires, afin de pouvoir dans l’avenir participer utilement aux convents généraux de l’Ordre tout entier.
L’ardeur réformatrice de Jean-Baptiste Willermoz n’avait pas besoin d’être stimulée. Il n’avait nul besoin non plus qu’on lui rappelât qu’il devait collaborer avec les Frères des autres provinces de France.
Lyon correspondait activement surtout avec Strasbourg, qui semblait prendre fort au sérieux les questions maçonniques. Le Doyen du Chapitre, le comte de Lutzelbourg, communiquait ses projets de modifications des statuts, ses instructions pour les « Loges Réunies », ses plans d’organisation générale de l’Ordre en France, et ses plans « économiques », L’objet principal de ses réflexions portait sur ce grade d’Écossais vert, dont on avait déjà discuté avec le baron Weiler. Les raisons qui déterminaient le Doyen a Pino à l’enlever de l’Ordre Intérieur pour l’ajouter aux grades symboliques, apparaissent clairement dans un mémoire du 16 mars 1777. Le comte de Lutzelbourg, en bon psychologue, trouvait extrêmement urgent de faire effort pour contenter les Frères des premiers grades en facilitant le recrutement. Les loges à réunir étaient, certes, bien plus nombreuses que les loges réunies. Le rite allemand avait attiré quelques Frères distingués, haut gradés, fort zélés dans l’Art Royal ; mais, à Strasbourg comme à Lyon, si les grands officiers ne faisaient pas défaut, les troupes manquaient. Pourtant, c’était du grand nombre des Frères que viendrait aux Directoires l’importance et aussi l’argent dont ils pourraient disposer. Il fallait prouver aux membres peu gradés, mais fort utiles, qu’on s’intéressait à eux, exciter leur imagination, « cette chaleur qui fait vaquer à ce qu’on n’entend pas dans l’espoir ou de s’éclairer ou de se procurer des diversions », exciter aussi leur zèle à payer les cotisations de l’Ordre Rectifié, car recevant un grade de plus que dans la Maçonnerie ordinaire, ils n’auraient pas l’impression de payer pour rien. Était-il adroit, d’autre part, que des établissements qui se faisaient connaître sous le nom d’Écossais, s’attachassent à cacher précisément un grade dont le nom leur donnait une espèce de raison d’être ? Était-il sage de dissimuler un titre commode et fort suffisant pour satisfaire les vulgaires curiosités ? Ces bonnes raisons, jointes à d’autres soi-disant tirées des usages allemands, convainquirent le Chapitre de Lyon. Le protocole du 28 mars 1777 enregistre qu’on aura désormais quatre grades symboliques : Apprenti, Compagnon, Maître et Écossais, et qu’après ces grades viendront ceux de l’Intérieur, sans aucune autre distinction intermédiaire. Les Écossais devaient être les dirigeants des loges symboliques ; ils formeraient les conseils d’administrations et choisiraient les candidats.
La même entente entre les provinces de Bourgogne et d’Auvergne se manifeste sur toutes espèces de questions pendantes : au sujet des grades ecclésiastiques qu’on est d’avis de supprimer, comme au sujet de la gêne que cause à tous le principe de l’inamovibilité des charges ; elles collaborent à un nouveau code de règlements maçonniques dont elles voudraient doter les provinces françaises.
Profitant d’un assez long séjour que fit à Lyon, Rodolphe Saltzman, Maître des Novices de Strasbourg, de décembre 1777 à janvier 1778, Willermoz lui soumit ses projets. Officiellement une commission, où nous retrouvons Paganucci et Périsse Duluc accompagnés du Frère Braun, devait travailler « à perfectionner cet ouvrage selon les intentions du Chapitre ». Malgré l’intérêt qu’il y avait à faire vite pour pouvoir envoyer aux nouvelles filiales de Chambéry et de Morlaix des directives correctes, le travail de rédaction n’avança pas.
Avec Bordeaux, Willermoz ne traita pas d’aussi graves sujets. Certes, on tenait au courant la IIIe province de tout ce qui se passait dans l’Ordre ; mais celle-ci, moins active ou plus indifférente, se contentait aisément des règlements que Weiler lui avait enseignés. Une seule chose lui était insupportable, c’était l’importance particulière que se donnait la loge de Montpellier, dite Prieuré des Helviens. A partir du 18 avril 1777, les correspondances avec Bordeaux ne s’occupent plus qu’à essayer de régler le différent survenu entre les deux rivales. L’Auvergne et la Bourgogne offraient leur médiation ; elles mêlèrent Ferdinand de Brunswick à cette fâcheuse querelle et eurent recours à son autorité pour se faire nommer arbitres officiels. Mais les parties adverses ne voulaient accepter aucun arbitrage et refusaient d’envoyer les pièces essentielles, qui auraient pu éclairer leurs juges ; dans ces conditions, la tâche des pacificateurs était bien difficile.
Au cours de l’année 1778, l’esprit de discorde gagna à son tour les membres du Chapitre de Strasbourg. Il semble que la cause initiale du désaccord fut la nomination, comme Grand Maître Provincial, de Christian Ehrbrecht, baron de Durkheim. Deux partis se formèrent : l’un comprenait le frère du Grand Maître qui était Commissaire du siège magistral et le Vicaire général Samson, a Flamma, avec un certain Frère ab Hirundine, Senior du Chapitre ; le grand Maître les soutenait de tout son pouvoir ; l’autre parti groupait le plus grand nombre de ceux qui avaient été depuis l’origine les correspondants de Jean-Baptiste Willermoz et ses collaborateurs dans les réformes projetées : Lutzelbourg, qui était Doyen, le Chancelier Turkheim, a Flumine, et les Trésoriers, Prieurs et Sous-Prieurs.
Le conflit fut aigu. Il venait probablement de ce que Durkheim, quoique résidant à Saxe-Meiningen, voulait faire acte d’autorité et entraver l’habitude de tout diriger qu’avait prise, de longue date, le comte de Lutzelbourg. Le 5 août 1778, à sept heures du matin, le parti du Grand Maître fit enlever par surprise les archives, les meubles, les vêtements maçonniques du local du Chapitre. Devant ce coup de force, les autres fondèrent, de leur propre autorité, une Préfecture d’Alsace, où ils comptaient faire ce qui leur plairait. Leurs lettres envoyées à Lyon proclamaient avec d’autant plus d’énergie qu’il fallait réformer au plus vite codes, rituels et règlements, et réclamaient « la tenue d’un convent national des trois provinces de France », demandant que Lyon fut choisi comme lieu de rassemblement.
Le 28 août 1778 dans une séance bien remplie, les Lyonnais durent méditer, entre autres choses, ces événements regrettables, « ces entreprises politiques et ces excès inouïs », dont leur Chancelier se montrait extrêmement alarmé. Pour toutes sortes de bonnes raisons, allant de une à huit, ils convinrent qu’il était de plus en plus indispensable de réformer leur « Saint Ordre », sans attendre qu’un convent général y vint apporter remède ; ils acceptèrent donc la demande venue de l’Orient de Strasbourg, dont l’idée première était partie d’Allemagne, et décidèrent de convoquer à Lyon un « Grand Convent des Gaules ». La date fut fixée au mois d’octobre 1778.
*
Chapitre V
Désaffection de Willermoz pour la Stricte Observance. — Brouille avec Claude de Saint-Martin. — Le Temple des Philosophes Élus Coens lyonnais de 1774 à 1778. — Développement de la doctrine de Pasqually. — Décadence de l’Ordre Coen. — Succès mondains du Philosophe Inconnu dans la société parisienne. — Les cercles mystiques concurrents : le Rite Écossais Philosophique, les Philalèthes. — Jean-Baptiste Willermoz médite une réforme, personnelle de la Maçonnerie.
A la veille de la réunion des Directoires Écossais en un convent national, pompeusement appelé le Convent des Gaules, Jean-Baptiste Willermoz se trouvait tout à fait dégoûté de cette société.
Sa désaffection, si nous voulons croire ce qu’il en dit, avait une cause purement spirituelle et durait depuis longtemps, on peut même dire depuis toujours. Elle datait de son premier contact avec le baron Weiler. Le Lyonnais était « tombé de son haut » en constatant que l’instructeur si impatiemment attendu ne savait rien du tout « sur les choses essentielles », et n’avait même pas de grandes dispositions pour s’en instruire. Loin d’apporter un trésor de connaissances, il arrivait les mains vides. En fouillant l’histoire de l’Ordre allemand, Willermoz avait découvert les « Clerici » de Starck, qui se targuaient de science occulte et prétendaient connaître de mystérieux secrets, mais, à l’examiner, tout le système était « sans base et sans preuves » ; il n’y avait là rien de plus à récolter que de nouveaux sujets de découragement.
Une déconvenue totale avait mis fin à tous ses espoirs dans le nouveau régime qu’il avait adopté avec tant d’empressement. Mais tous ses espoirs étaient-ils purement spirituels ? Là encore, nous pouvons prendre notre Lyonnais en flagrant délit, non pas tout à fait de mensonge, mais d’arrangement avantageux des faits les plus patents. Car enfin, si Weiler l’avait déçu à ce point, dès juillet 1774, on peut se demander pourquoi il avait persisté à le suivre et pourquoi il avait dépensé tant de temps, d’argent et de peines pour établir en France un nouvel Ordre maçonnique vide de sens ?
Les considérations matérielles avaient pour Willermoz beaucoup plus d’importance qu’il ne voulait l’avouer et sans doute se l’avouer. Certes, il cherchait dans la Maçonnerie les rares et mystérieux secrets dont il la croyait dépositaire, mais il voulait aussi, par elle, étendre son influence et devenir, à huis clos, un personnage important. Il poursuivait un rêve de domination personnelle. C’est pourquoi la déception que lui avait causé le Frère a Spica Aurea sur le plan intellectuel, n’avait nullement arrêté son zèle tant qu’il avait cru que l’Ordre templier d’Allemagne était une société riche, ordonnée, puissante, et qu’il était avantageux pour lui de s’y rattacher.
En 1775, n’en doutant pas encore, il était si entiché de sa nouvelle fondation maçonnique, qu’il faillit, à propos d’elle, se brouiller avec son ami, son maître ès sciences occultes, son Frère en l’Ordre Coen, Louis-Claude de Saint-Martin.
Habitant au foyer de Willermoz, partageant sa foi mystique, collaborant avec lui dans l’instruction du cercle des émules, Saint-Martin n’avait rien ignoré des tractations avec la Stricte Observance. Il avait donné son nom, nous l’avons remarqué, à la pétition officielle envoyée, en juillet 1773, à Charles de Hund. Mais la nouvelle fondation ne le compta pas parmi ses membres. Au début d’octobre 1774, tandis que le Directoire d’Auvergne commençait son laborieux apprentissage, Saint-Martin quittait Lyon, sous prétexte d’accompagner le jeune Antoine Willermoz qui partait pour un voyage d’affaires en Italie. Les trois lettres qu’il écrivit pendant son absence sont pleines de termes affectueux pour Jean-Baptiste, pour la « petite mère », pour les chers Frères de Lyon ; elles ne contiennent aucune allusion à l’expérience de Maçonnerie à l’allemande qui était alors l’occupation principale de ses amis.
Ce n’est pas là discrétion de rigueur, mais certainement omission volontaire, car Saint-Martin ne se prive pas de faire allusion aux choses de l’Ordre Coen. Il envoie les nouvelles qu’il a apprises de Don Martinès, il conte une vision étrange et fugitive de « traits, globules et sensations » qui le frappa tout éveillé à Coni, un soir qu’étant allé voir dans sa chambre Antoine qui était malade, il s’appuyait au pied du lit. Tant de réserve sur ce point chez un homme plein d’attentions et naturellement aimable, montre, avec le souci de ne pas se compromettre, une très nette désapprobation.
En juillet 1775, les deux amis étaient séparés l’un de l’autre et bien près d’une complète rupture. Saint-Martin a quitté Lyon ; il a renoncé aux avantages inappréciables qu’offrait à un homme sans fortune, sans situation, et presque brouillé avec sa famille, « l’hospitalité ingénieuse » de Willermoz ; il est à Paris en compagnie de Périsse Duluc et répond après neuf jours de réflexion à une lettre de blessants reproches.
Ce n’est certes pas une simple différence d’opinion sur la méthode de propagande qui convient à leur doctrine secrète, qui a amené l’orage où risque de se voir détruite leur amitié. « L’objet dont il s’agit » est, d’après ce que nous en dit l’ex-officier du régiment de Foix, tout à fait difficile à concilier avec ses convictions intimes et, de plus, fort mal connu de lui. Il ne peut donc avoir aucun rapport avec leur foi commune. « Vous avez si beau jeu contre moi, écrit-il, que je ne ferais que vous tourmenter et me nuire d’autant dans votre esprit puisque les erreurs où je suis sur ce point, vous êtes, par devoir, obligé de m’y laisser toute ma vie ». Il est clair, qu’il ne s’agit pas de l’Ordre de Pasqually, mais de la société nouvelle à laquelle Saint-Martin tient à rester étranger, au risque de la méconnaître. « L’affaire en question » est la fondation à Lyon d’une loge de la Stricte Observance allemande, et l’intérêt que prend Willermoz à l’organisation de cette société.
« Le silence est à tous égards le vrai parti qui me convienne, je m’y condamne sur cet article ; je me suis vu forcé par vous à le rompre ». Cette phrase est la clef de tout le débat. C’est parce que Willermoz a, maintes et maintes fois, sollicité son ami d’adhérer aux Directoires de Lyon, qu’il ne s’est pas contenté d’une acceptation de pure politesse, qu’il a souvent engagé la discussion sur ce point et poursuivi son ami de ses explications, que Saint-Martin a dû se départir de sa réserve. Il a été obligé pour se défendre d’attaquer à son tour, et de faire comprendre à son ami que ses nouvelles occupations maçonniques ne pouvaient que nuire aux spirituels progrès et à l’avancement des Coens et qu’il ne voyait que des défauts à la société allemande ; il avait montré dans ses critiques de « l’exigence et de l’obstination », oubliant « que la vérité se persuade et ne se commande pas ».
Maintenant, loin de Lyon, ayant le temps de mieux réfléchir et la possibilité de juger plus sereinement, Saint-Martin se sent décidé à ne plus se fâcher davantage. Il s’efforce, au contraire, de calmer l’irritation de son ami, en se donnant et en lui donnant le conseil « de ne jamais perdre les traces de la charité et de la douceur ». Toute brouille entre eux lui paraît une victoire des esprits pervers, attachés à perdre les mineurs spirituels. Pourtant, quelle que soit son humilité appliquée, il n’est pas question pour lui de sacrifier aucune de ses idées sur l’essentiel du débat ; quel que soit le désir qu’il montre d’apaiser cette querelle, il n’est pas question de se rendre. Tout ce qu’il peut promettre, c’est de se taire et de ne plus troubler Willermoz de ses objections. Il immolera volontiers son amour-propre à la tranquilité de son ami, mais à condition que celui-ci lui accorde la même faveur. « Si votre paix m’est chère, il est bien naturel, écrit-il, que la mienne me le soit aussi et que je cherche tous les moyens de conserver celle qui m’est donnée et dont je suis sûr de jouir, quand j’y pense procéder en liberté. »
Ces moyens sont fort simples et déjà tout trouvés. Il quittera la maison de Willermoz. Sous le prétexte d’étudier la chimie avec un certain M. Privat qui habite un quartier éloigné, il prendra un logement dans ce « canton ». Il a en vue l’appartement de ses rêves, tant il est certain que, depuis des mois, le désir d’échapper à l’influence oppressante de Jean-Baptiste Willermoz occupe son esprit. Il avait remarqué un « bâtiment neuf placé en haut à main gauche avant d’être à la pente qui mène au Gourguillon », où l’on voyait souvent des écriteaux de logements à louer. Le quartier était champêtre et paisible, favorable aux amateurs de solitude. Sans doute, Saint-Martin était allé souvent promener sa rêverie sur ces collines de Saint-Just et Fourvière, où la vue s’étend par temps clair, pardessus la ville et la plaine du Dauphiné, jusqu’aux cimes lointaines des Alpes. C’est là, qu’il demanda à son ami de lui trouver une chambre et un local de physique. Mais ce n’est pas de physique ordinaire qu’il s’agit, et seul Willermoz pourra juger si le local remplit tout ou partie des conditions exigées pour pratiquer la mystérieuse science de Pasqually. Ainsi par cette séparation, sera ménagé leur « bien commun », fait d’amitié, de confiance, de foi partagée ; ainsi sera préservé le bien des autres Frères, qui ne seront pas scandalisés et ignoreront tout du désaccord de leurs maîtres ; ainsi surtout sera acquis le bien suprême qu’il recherche uniquement : cette « entière liberté » dont il a besoin « pour ne rien perdre de lui-même ».
Tout autre préoccupation est secondaire. C’est pourquoi Saint-Martin repousse toute tutelle même généreuse, toute direction même bien intentionnée. Quand il s’agit de sa vie intérieure, aucune question de convenance, de reconnaissance n’a de valeur. Il n’accepte que les ordres qui lui viennent spirituellement, soit de ses prémonitions intérieures, soit du miracle des passes mystérieuses dont il est parfois favorisé. Ainsi, peut-il se détacher assez facilement des autres, supporter leurs contradictions et s’abstenir de les juger, pourvu qu’ils ne viennent pas croiser sa route et le détourner du chemin qui le mène vers Dieu. La grandeur du bien qu’il recherche est la seule excuse qu’il invoque pour cet égoïsme apparent : « je ne cherche que le bien de tous en cherchant le mien, car il n’y a qu’un seul point de réunion pour tous les hommes. »
« Fiat pax », souhaitait-il en terminant sa longue lettre du 30 juillet 1775, une des plus intéressantes et des plus révélatrices qu’il ait écrites. Nous ne savons pas en quelles conditions se fit l’installation projetée ni si le Philosophe Inconnu trouva dans sa retraite solitaire la paix qu’il désirait. Il tint en tout cas, autant que nous le sachions, la règle de silence qu’il s’était imposée et évita de se mêler de l’« autre affaire », comptant sur le temps pour venir à son secours.
Le temps en effet travailla pour lui. A mesure que les mois passaient, Jean-Baptiste Willermoz perdait peu à peu les illusions qu’il s’était formées au sujet de la Stricte Observance. C’est un fait que l’indigence des doctrines de la Société lui paraissait de plus en plus insupportable à mesure qu’il était mieux informé du désordre et du désarroi qui régnait dans les loges d’Allemagne, à mesure aussi qu’il constatait le très médiocre succès qu’obtenaient, en France, les efforts de sa propagande, et qu’il devait reconnaître que les Directoires Écossais n’arriveraient jamais à égaler l’importance du Grand Orient.
A Lyon même, le zèle faiblissait. Séduits un moment par les nouveautés d’une initiation inconnue, les Frères choisis par Willermoz avaient pris plaisir à faire partie d’une société distinguée, à se composer des noms d’Ordre et des devises latines, à porter les insignes chevaleresques et la croix rouge des Templiers. Mais l’habitude rend fastidieuses les cérémonies les mieux réglées et fait paraître banals les plus étranges déguisements. Nous avons déjà marqué au passage les signes de la lassitude des Frères de la Bienfaisance.
Leur Chancelier ab Eremo pouvait d’autant moins se leurrer d’illusions sur ce point que, le 20 mai 1777, son jeune frère Antoine avait pris la peine de lui envoyer une longue lettre où toutes les faiblesses de la fondation sont exposées sans indulgence. Il voit fort bien que l’Ordre allemand, qui prend beaucoup de temps et coûte assez cher, n’a qu’une importance imaginaire, que les offices du Chapitre sont « bien chimériques ou bien voilés » et les plans d’organisation, de réforme et de propagande parfaitement illusoires. « Jusqu’ici, écrit-il, je n’ai vu que votre charge qu’il fut impossible de remplacer et il m’a paru que les autres se remplissaient par intérim ». Seul Jean-Baptiste Willermoz sait peut-être ce qu’il est allé faire dans cette galère, mais Antoine avoue ne pas le savoir. Il s’étonne que son frère ait pu se séparer des Maçons ordinaires, pour fonder un établissement encore plus matériel, dont l’organisation « vicieuse » excite la vanité et l’ambition ; il n’ignore rien à cette date des plaies secrètes de la Stricte Observance, de ses « schismes », de ses désordres ; le passé de cette Société lui semble triste et son avenir incertain. D’ailleurs, ce n’est pas en tant que simple Maçon, qu’Antoine Willermoz exprime ses craintes, mais aussi en tant que Coen. Il avait confié souvent à Mme Provensal l’étonnement qu’il éprouvait de constater que leur frère, qui connaissait « un chemin plus court », eut engagé ses disciples en des voies si peu sûres. Quel besoin d’aller chercher ailleurs les « connaissances sublimes » que leur « société particulière » possède déjà ? Y a-t-il donc deux vérités possibles ?
L’aîné des Willermoz n’était pas très éloigné, à cette époque, de juger la réforme que lui avait apportée le baron Weiler, avec autant de sévérité que son frère Antoine. Son dégoût avait eu le temps de croître. Mais il n’en laissait rien voir. Son amour-propre très vif, le souci de garder son prestige, lui interdisaient d’interrompre une expérience décevante et d’avouer qu’il s’était trompé. Un seul moyen s’offrait pour concilier tous ses désirs et tous ses scrupules : refondre complètement la société. Ainsi deviendrait-il la « main secourable » qui la mènerait à son « vrai but ». « J’osai, écrit-il au landgrave de Hesse dans une lettre du 12 octobre 1781, former le projet d’être pour elle, du moins dans ma patrie, l’un de ses guides et de faire usage pour cela des lumières que j’avais reçues d’ailleurs ».
Les lumières en question étaient celles qui lui venaient de Pasqually. Elles devaient paraître à Willermoz d’autant plus précieuses que ces années, où il dépensa tant de temps pour propager en France la Stricte Observance, sont aussi celles où il étudia le plus sérieusement la doctrine des Coens et comprit enfin les fondements de cette théurgie originale.
Le Réau-Croix accomplissait régulièrement ses devoirs de prières, de méditations et d’opérations magiques. Parmi les objets familiers de ses mystiques exercices, un mince recueil d’emblèmes nous est resté ; les fines gravures en taille douce sont probablement hollandaises et on peut penser qu’il avait acheté, pendant son voyage aux Pays-Bas, ces images symboliques. Un petit livre, à la couverture de soie rouge brochée d’argent, composé après la mort de Pasqually et qui contient l’office des prières, de six en six heures, des Élus Coens de l’Univers, est encore plus symptomatique ; il est usé et terni à force de lui avoir servi. Cependant malgré sa foi et son application, il ne paraît pas que Willermoz ait alors reçu la réponse ineffable qu’il attendait, ni que les esprits purs, sensibles à ses invocations et aux parfums rituels qu’il faisait brûler en leur honneur, l’aient assuré par une preuve physique de sa qualité de mineur spirituel et de sa réintégration ?
La direction et l’instruction de son Temple de Philosophes Élus Coen, compensait ses déceptions habituelles. L’activité de ce cercle d’études ésotériques dépend entièrement de lui. Cependant il continuait à s’instruire lui-même auprès de maîtres spécialement doués en théurgie expérimentale et théorique, Saint-Martin et d’Hauterive. Le premier, après une absence de quelques semaines, ayant fait la paix avec son ami, revint habiter la retraite qu’il s’était choisie et y resta probablement jusqu’à la fin de juin 1776. D’Hauterive était arrivé à Lyon en juillet 1775. Il fit profiter les Lyonnais de son instruction et de ses travaux. La « pénultième » de ses conférences est datée du 4 octobre 1775.
Ces deux instructeurs apportèrent au Temple de Lyon le résultat de leurs méditations personnelles, et certainement aussi les souvenirs de l’enseignement oral du maître disparu, l’écho de sa pensée et de son style. Cela était bien nécessaire. Les Coens lyonnais, « hommes de désir » moyennement doués pour la spéculation métaphysique, avaient besoin qu’on fît pour eux un classement de toutes les vérités que le Traité de la Réintégration exposait dans le plus grand désordre et dans un obscur galimatias.
Si les notes restées de conférences tenues à Lyon, de janvier 1774 à septembre 1776, ne font pas preuve d’une méthode très rigoureuse, elles ont pourtant le mérite d’insister sur les points importants de la doctrine d’apporter des précisions, sinon des éclaircissements, sur certains détails et de combler quelques lacunes ; elles montrent surtout le travail accompli par Willermoz et ses amis pour assimiler ces questions complexes.
Les Lyonnais durent étudier les redoutables problèmes de la nature de Dieu, selon les conceptions de Pasqually. Elles s’accordaient assez mal avec ce que l’Église enseigne de la Trinité, puisqu’elles considéraient le Père, le Fils et le Saint-Esprit non comme trois personnes, mais comme trois facultés de l’Etre créateur. Ce n’est pas par trois, mais par quatre qu’ils divisaient l’essence même de Dieu. Selon eux, Dieu est donc trinaire par ses facultés et quadruple par sa nature. Quatre essences, ou puissances, le constituent entièrement : pensée, volonté, action, opération. L’univers créé reproduit cette même division avec l’immensité divine, surcéleste, céleste et terrestre. L’homme lui-même, tel que Dieu l’a créé, est aussi d’essence quaternaire, reflétant l’image de son créateur. Si nous entendons bien les termes employés, il paraît évident que les disciples de Don Martinès ne séparaient pas Dieu de son œuvre et que leur conception de la divinité se résolvait, en dernière analyse, dans un panthéisme curieusement précis et compliqué.
L’œuvre divine comprenait le monde des esprits, le monde physique et la création de l’homme.
Les êtres spirituels étaient coéternels avec leur créateur et n’avaient d’autre existence et d’autre intelligence que celle de Dieu ; seule une libre volonté, dont ils avaient été doués au moment de leur émanation, constituait leur personnalité.
Le monde physique était une conséquence de la révolte des anges. Pasqually, comblant hardiment une lacune de la Bible, enseignait que la matière, l’espace et le temps étaient, en somme, la punition des pervers, la « prison » où Dieu les avait enfermés pour y limiter les effets de leur volonté révoltée. Rejoignant les thèses gnostiques, ces théories voyaient dans le mal l’origine de la matière. Elles entraient dans toutes sortes de précisions au sujet de la hiérarchie des êtres qui constituent le monde physique : esprits planétaires majeurs et inférieurs, esprits de « l’Axe feu central » dont dépendent les « véhicules » ou « âmes passives » des animaux, des végétaux, des minéraux, « destinés à l’entretien des formes ». Cette classe inférieure des « êtres spirituels corporels » se distinguait surtout des autres parce que l’Etre créateur ne leur avait pas donné de libre arbitre.
Le mal avait aussi amené l’émanation de l’homme. Un des points originaux de ces doctrines est l’immense importance qu’elles donnent à Adam dans le plan divin. Institué « aîné des aînés », le « mineur spirituel » devait régenter tout le créé et devenir le « Dieu temporel » de tous les esprits bons ou mauvais, purs ou matériels, contenus dans les cercles de l’Immensité céleste et surcéleste. On pense bien que la nature de l’homme fit l’objet, dans les conférences du temple de Lyon, de copieux commentaires. Il fallait étudier sa nature primitive et celle qui résultait de sa prévarication. Cela était d’autant plus nécessaire qu’en se regardant, chacun, s’il savait bien voir, pouvait voir « la répétition de la création et l’image du Grand Temple Universel » ; il devait pouvoir reconnaître sa déchéance et l’étendue de la tâche à accomplir pour effacer les traces de la faute originelle en soi-même et dans l’univers, avec lequel il correspondait si étroitement.
Toute la doctrine de Pasqually se trouve étudiée dans les notes d’instruction que Willermoz rédigea. Elle se présente plus clairement encore que dans le Traité de la Réintégration, comme un spiritualisme intégral qui donne à tout le réel : planètes, étoiles, hommes, plantes, animaux, minéraux, éléments, phénomènes physiques, manifestations de la vie, facultés de l’esprit, une substance immatérielle durable ou momentanée, venue plus ou moins directement de Dieu. Images de cette réalité spirituelle, les nombres sont « l’expression de la valeur des êtres, le signe sensible et en même temps le plus intellectuel que l’homme puisse employer pour distinguer leurs classes, leurs fonctions dans la nature universelle ».
Il ne s’agissait pas seulement de s’assimiler la doctrine de Pasqually, mais aussi de la compléter. Le traité de la Réintégration en effet, fort prolixe au sujet de la chute du monde, avait à peine ébauché ce qui faisait son principal objet, c’est-à-dire la régénération de l’homme. Les Lyonnais essayèrent de combler cette importante lacune.
Ils s’efforcent de distinguer le premier degré de réconciliation, pardon accordé au pécheur repentant, de la réintégration, degré plus éminent où l’homme retrouve, en raison de ses mérites, les qualités et les vertus qu’Adam avait perdues. Il était d’autant plus nécessaire d’arriver à cet état souhaitable, que le bénéfice de la réintégration n’était pas seulement un bénéfice personnel. Les Lyonnais croient, d’une part que le salut d’un très grand nombre d’hommes peut dépendre des efforts de quelques-uns, et d’autre part qu’Adam ne sera réintégré que lorsque tous ses descendants l’auront été avant lui et qu’il ne restera plus trace dans le monde de la faute originelle. Est-ce dire que le cercle de Lyon enseignait que l’enfer n’est pas irrémédiable ? C’est bien ce qui semble résulter de quelques expressions d’ailleurs un peu hésitantes. Les instructions ne s’aventurent pas très loin sur la pente de cette généreuse pensée de régénération générale dont le Pervers même n’est pas exclu. Elles posent quelques points d’interrogation effrayés devant l’immensité de la tâche offerte à l’homme et l’immensité de la responsabilité qui en résulte. Il y avait de quoi s’épouvanter en effet puisque de l’homme seul dépendait, en quelque sorte, le repentir des esprits révoltés, c’est-à-dire la disparition du mal et la reconstitution de l’univers selon le plan divin. Les notes prises par Jean-Baptiste Willermoz limitent tout de même les ambitions de l’initié, en insinuant que, pendant la vie terrestre, toute réconciliation, et à plus forte raison toute réintégration, ne peut être qu’imparfaite.
Quoi qu’il en soit, pour accomplir sa tâche, l’homme ne disposait que de moyens fort restreints puisque, devenu par sa faute incapable de « créer la pensée qui peut le rapprocher du Créateur », il n’était qu’un être passif livré aux impressions diverses qui lui venaient soit des « intellects bons » émanés des esprits purs, interprètes de Dieu, soit des « intellects mauvais » du Pervers, désireux de le perdre dans les voies de la révolte et de la contradiction. Le salut était affaire de discernement. Il dépendait de trois colonnes : celle du midi, qui est la faculté de choix, celle du nord, qui est la volonté courageuse, celle de l’orient, l’humilité. L’Ordre des Élus Coens était représenté comme l’école pratique où l’on apprenait à faire ce choix en toute sûreté. On y donnait aussi au disciple le moyen d’attirer et de fixer les intellects bons et de repousser les mauvais ; il fallait pour cela se repentir et mortifier la nature souillée. Les sept grades de l’Ordre étaient les sept degrés de purification qui menaient à l’état de mineur spirituel apte à se réintégrer. Les symboles et les thèmes maçonniques, surtout celui du Temple de Salomon, étaient expliqués à la lumière des doctrines de Pasqually. Toute autre forme de Maçonnerie était proclamée apocryphe. Comme le cours d’instruction de Lyon était destiné à des élèves peu avancés, il ne donnait l’explication des grades que jusqu’à celui de Maître Élu, où déjà doivent être accomplis la purification corporelle et intellectuelle ; la purification spirituelle, réservée aux degrés plus élevés et aussi la pratique des Opérations, auquel le Réau-Croix seul était admis, n’y était en aucune façon abordée.
Il y avait un autre point important sur lequel Pasqually ne s’était pas clairement expliqué. C’était sur le rôle qu’il reconnaissait au Christ dans l’œuvre de la Réintégration. En fait, il se passait à peu près complètement de lui pour l’établissement de ses doctrines et de son culte. Cependant, comme il avait toujours prétendu être bon catholique et qu’il ne voulait avoir aucun ennui ni effaroucher personne, il n’avait jamais manqué d’accorder au passage d’édifiantes formules de vénération au souvenir de Jésus. Son traité d’ailleurs s’arrêtait à l’Exode, bonne raison pour que Moïse fut le dernier des réconciliateurs étudiés.
Saint-Martin, d’Hauterive, Willermoz et les émules lyonnais sont avant tout des chrétiens et ils n’ont pas la même indifférence ou la même prudence ; il leur importe beaucoup d’appliquer aux Évangiles le symbolisme, le vocabulaire et les théories des Coens. Pour eux, le Christ n’est pas seulement un des réconciliateurs, un sage entre tant d’autres sages inspirés, c’est le Dieu fait homme, le seul rédempteur du monde. Ils enseignent que Jésus s’est substitué à Adam défaillant pour accomplir sa tâche et exercer la justice divine contre le Pervers, mais qu’envers l’homme il n’exerce que la miséricorde. Son sacrifice dépasse ceux d’Abel, d’Abraham, de Moïse et de Salomon d’une façon infinie, c’est « l’Opération » parfaite grâce à quoi l’homme a obtenu la faveur d’une « seconde naissance spirituelle ». Aussi attachent-ils une grande importance à l’Eucharistie, sacrement et sacrifice, qui continue dans l’Église le sacrifice du Calvaire.
Leur façon d’envisager la religion chrétienne était moins orthodoxe. Pasqually leur avait enseigné qu’il n’existait en somme qu’une seule religion, modification de ce culte parfait auquel Dieu avait destiné le mineur spirituel. « Le vrai culte cérémonial a été enseigné à Adam après sa chute par l’ange réconciliateur, et il a été opéré saintement par son fils Abel en sa présence, rétabli sous Enoch qui forma de nouveaux disciples, oublié ensuite par toute la terre, il a été restauré par Noé et ses enfants, renouvelé ensuite par Moïse, David, Salomon et Zorobabel et enfin perfectionné par le Christ, au milieu de ses douze apôtres, dans la Cène ». Certes, dans cette chaîne de miséricorde, le Christianisme était un des maillons les plus importants, mais la, Franc-Maçonnerie y avait sa place avec beaucoup d’autres croyances qui ne venaient pas toutes de la tradition biblique. Les Coens étaient persuadés que toutes les formes religieuses ne sont que les restes dégradés du « vrai culte de l’Éternel » et qu’elles ont entre elles de secrètes correspondances. Les églises chrétiennes n’avaient pas mieux que les autres conservé la tradition qu’un Dieu était venu leur répéter. Les prêtres avaient perdu le sens du culte qu’ils célébraient. Pasqually, heureusement, était de ceux qui en possédaient la clef. La légende maçonnique du grade de Maître trouvait ici encore une application facile : les Coens avaient retrouvé la parole perdue.
Jean-Baptiste Willermoz se pénétra de l’idée que le secret du vrai culte avait été transmis d’âge en âge par quelques initiés. Il tenta des rapprochements significatifs entre le cérémonial des sacrifices de l’ancien culte et le cérémonial institué par le Christ. Il faisait, à cette époque, de multiples copies d’un fragment de saint Basile de Césarée et d’une lettre écrite par le pape Innocent I à l’évêque Décentius, parce que ces extraits lui semblaient prouver que le christianisme primitif était un mystère que seuls connaissaient quelques fidèles. De là à s’imaginer qu’il connaissait le mystère, il n’y avait qu’un pas à faire, vite franchi.
Les Coens se croyaient parfaitement autorisés à rechercher des analogies entre la religion chrétienne et la religion de Pasqually, à expliquer, à corriger et à compléter l’une par l’autre. Le « Livre des prières de six en six heures », qui ressemble à tant de Petites Heures composées pour les dévots les plus ordinaires, contient maintes transpositions de prières, maintes formules significatives de cet état d’esprit. Parmi les papiers laissés par Jean-Baptiste Willermoz, se trouve aussi une curieuse instruction à suivre pendant l’élévation, qui paraît avoir été écrite de la main même de Saint-Martin. Elle associe intimement le triangle maçonnique, la mystique des noms divins, l’invocation au Dieu quaternaire, l’appel aux esprits majeurs avec la dévotion au Christ, présent dans l’hostie consacrée. — Voici, tel qu’il est, ce texte étrange :
« A l’instant que le prêtre prend l’hostie pour la consacrer, on met les deux genoux en terre, on fait, avec le pouce de la main droite en équerre, une croix sur le cœur, sur la partie opposée et sur le haut de l’estomac, ce qui fait un triangle ; on fait une quatrième croix sur la bouche en disant trois fois : Kadoz 4. Au moment de l’élévation on dit : conjuro vos, angeli, archangeli, cherubini et seraphini par les saints noms de Dieu, intercéder pour moi auprès du Créateur tout-puissant... In quacumque die invocavero te, velociter exaudi me per Christum filium tuum. Amen. »
Cet éclectisme pourrait paraître sacrilège, ou tout au moins surprenant, s’il ne montrait surtout la profonde conviction de ces initiés et leur effort pour associer réciproquement leur religion traditionnelle et leur foi nouvelle.
Mais peut-on s’étonner de quoi que ce soit, après avoir feuilleté, dans ce qui reste des papiers de Willermoz, les conférences du Temple des Coens de Lyon ? N’avaient-ils pas appris, sur la foi de leur Maître, à concilier des notions contraires, à croire en un Dieu personnel, tout en ne séparant pas la « puissance éternelle » de la « création universelle » ; à baser un enseignement moral et religieux sur le libre arbitre des êtres spirituels, tout en refusant à ces mêmes êtres toute existence et toute pensée en dehors de Dieu ; à donner au Pervers l’initiative et la responsabilité de la création du mal, tout en croyant à un Dieu unique et seul créateur. On pourrait allonger la liste des difficultés dont se hérisse cette théosophie. Est-il sage de le faire si nous désirons la comprendre et comprendre ceux qui, sans être atteints de débilité mentale, purent s’y attacher ? Regarder le monde de l’illumination à travers les verres du sens commun, de la logique et d’une froide critique, c’est risquer n’en voir qu’une image caricaturale et brouillée. Le raisonnement n’est pas l’origine des convictions du mystique. Il voit, sait et croit tout d’abord ; sa raison ne s’exerce qu’ensuite sur une matière qu’il ne peut changer, comme le physicien construisant une science sur les données des phénomènes qu’il observe. Les Coens avaient accepté de Pasqually une foi trop mêlée d’éléments disparates, pour que leur « science religieuse » ne s’en ressentît pas, et n’eût pas trop souvent tendance à verser dans la bizarrerie et dans l’absurdité.
Willermoz certainement n’avait ni assez de culture, ni assez de bon sens pour s’aviser des hérésies ou même des contradictions que contenait sa pensée. Il dépensait tant d’ingéniosité pour comprendre les théories de la Réintégration, qu’il est probable qu’il s’y perdait quelque peu ; leur complexité lui cachait ce qu’elles avaient d’aventureux. En tous cas, nous n’avons pas trouvé trace qu’il se soit fait aucun de ces scrupules qui faisaient autrefois hésiter son ami Sellonf au seuil du temple. L’exégèse originale de la Bible, selon Pasqually, lui paraissait compléter les lacunes du livre et lui offrait une foule d’intéressantes explications ignorées du vulgaire. Il se complaisait à faire partie du petit nombre des élus, spécialement admis à connaître de merveilleux secrets et à renouer les traditions du vrai culte. Cela lui suffisait. L’intime satisfaction d’appartenir à une aristocratie secrète d’initiés choisis le payait des peines, des tracas, des difficultés, des déceptions de toutes espèces qu’il avait souvent rencontrées au long des chemins compliqués où l’avait entraîné Don Martinès de Pasqually.
Nous n’avons aucune liste, pour ces années, des membres du Temple de Lyon. Le petit nombre des anciens émules s’était cependant accru. Une seule réception nous est signalée, celle d’un Frère étranger, le baron d’Eyben, qui reçut, le 16 février 1774, les trois grades symboliques et le grade de Maître Élu. Quelques Frères de l’Ordre Rectifié : Braun, Bruyset, Marc Revoire de Chambéry furent admis au nombre des initiés. Il faut remarquer qu’ils étaient tous des débutants auquels il convenait d’enseigner la doctrine, plutôt que le culte des Coens. Dans le cercle mystique, le nombre des Réau-Croix resta extrêmement restreint et même il est fort probable qu’aucun ne possédait à Lyon, en dehors de Willermoz, l’ordination suprême. Une certaine Mme de Brancas fut initiée, mais il fallait, pour l’admettre aux grades importants, l’autorisation du Souverain Maître et il est vraisemblable que Caignet de Lestère refusa car il se méfiait des femmes. Saint-Martin l’approuvait, jugeant qu’on ne devait recevoir dans l’Ordre qu’un très petit nombre de Sœurs, et encore les examiner très scrupuleusement. « Je donne, écrivait-il, la plénitude de mes suffrages à l’article de nos statuts qui nous défend de les recevoir sans une preuve directe et physique de la chose même ».
La sœur de Willermoz, Mme Provensal, aurait dû l’inciter à plus d’indulgence ; mais il la considérait peut-être comme une heureuse exception. La « petite mère » continuait dans l’ombre son rôle important de confidente affectueuse et compréhensive. Elle conciliait ses soucis de bonne ménagère, l’éducation de son fils, ses obligations de famille avec ses devoirs d’amitié et ses exercices spirituels. Une vie si bien remplie était payée de grâces mystiques. Au dos d’une invocation, copiée à son usage par Louis-Claude de Saint-Martin, un court récit énigmatique, probablement écrit par elle, montre mieux qu’un long développement dans quelle atmosphère d’exaltation et de miracles vivaient les Coens de Lyon.
PL. V

CLAUDINE THERÈSE WILLERMOZ MADAME PROVENSAL
Collection de M.M. Willermoz.
1er Mars 1777. — « Demandes faites et réponses senties que je souhaite ne jamais oublier par l’effet qu’elles m’ont fait :
— Qu’exiges-tu de moi ?
— Que tu m’aimes !
— Continue à me parler, y es-tu en corps ?
— Oui, je le suis.
— Voilà deux fois que tu l’as dit et je doute de toi.
— Tremble pour la troisième !
— Pardonne-moi encore cette question, quel est donc ton corps ?
— Celui que j’aurai au jugement.
Ici mes agitations et travail de plusieurs jours ont cessé. Dieu veuille que tous les hommes éprouvent un tel moment délicieux, que celui que j’ai goûté entre midi et une heure, devant la cheminée du salon, au retour d’une communion que Dieu m’avait permise de faire, mieux préparée que depuis longtemps. »
De tels phénomènes devaient être pour Willermoz de précieuses preuves ; ils lui apportaient l’assurance qu’il était sur la bonne voie, que la science de Pasqually était vraie et sa méthode efficace, au moins pour quelques privilégiés. Mais plus se renforçait et s’enrichissait sa foi secrète, plus il désirait la voir enseignée et pratiquée dans un temple qui fût digne d’elle.
La société des Élus Coen répondait de moins en moins à ses désirs. La mort de Don Martinès n’avait amené aucune amélioration. En théorie pourtant, la hiérarchie de l’Ordre était simple et logique : un Grand Souverain dirigeait l’Ordre tout entier, avec un Substitut général pour la France ; au-dessous venaient les Réau-Croix, puis les simples Coens des grades inférieurs ; chaque membre payait des cotisations qui servaient aux frais généraux : copies de documents, voyages des Réau-Croix instructeurs de leurs Frères, entretien de la famille de Pasqually. Le fils de Pasqually, ordonné par son père à sa naissance, était un membre de l’Ordre fort important, du moins en espérance, car on espérait qu’il avait hérité du don paternel et qu’il serait un jour le futur Souverain.
En attendant, Caignet de Lestère pouvait difficilement, de Saint-Domingue, exercer une direction effective. Il donnait rarement de ses nouvelles. Son rôle consistait surtout à envoyer en France ce qui restait des travaux du défunt Maître. En mars 1779, Mme Pasqually apprit par un de ses frères, qui résidait dans l’île, la nouvelle de la mort de Caignet. Saint-Martin avait reçu, par une autre voie, le même renseignement. Sur le dos d’une lettre Willermoz inscrivit la date du 11 décembre 1778 comme étant celle du décès de leur second Grand Maître. Personne ne sembla s’inquiéter à qui avait été transmise l’autorité souveraine. Si Jean-Baptiste Willermoz apprit que le deuxième successeur de Pasqually se nommait Sébastien de Las Casas, il ne s’en préoccupa pas ; pas plus d’ailleurs que Las Casas ne se soucia de Willermoz. Le Substitut général de Serre accomplissait avec une grande discrétion ses devoirs. Nous savons seulement qu’en 1778 il avait encore la garde du jeune Pasqually, qu’il venait de se marier, et que c’était à lui que l’abbé Fournié demandait encore des ordres pour copier et distribuer les documents qui arrivaient d’Amérique.
Les Réau-Croix étaient en somme livrés à eux-mêmes, comme était abandonné au hasard des propagandes individuelles l’Ordre tout entier. Les cercles de La Rochelle, de Marseille, de Libourne avaient disparu ; les Frères s’étaient dispersés ou rattachés aux loges du Grand Orient. Cependant, çà et là, subsistaient quelques Temples comme à Lyon, Versailles, Toulouse ; il était même question, en 1775, de fonder à Meaux un nouvel atelier. Il en était des disciples comme des loges : Bacon de La Chevalerie affectait de mépriser le souvenir de Pasqually, le marquis de Luzignan perdait peu à peu toute activité pour la « Chose », tandis que Champollon et surtout Grainville lui conservaient leur confiance. Les plus zélés, avec le consciencieux Willermoz, étaient d’Hauterive et Saint-Martin ; ils se conduisaient, à cette époque, comme les propagandistes officiels et même appointés de la société. Chacun menait librement son action. L’ex-secrétaire de Don Martinès, l’abbé Fournié, resté à Bordeaux auprès de la veuve de son maître, se considérait toujours comme le secrétaire de l’Ordre. Willermoz correspondait avec lui et lui envoyait une pension de 150 livres. L’abbé entretenait de son mieux la légende du mage disparu, et, par un mimétisme plus ou moins conscient, avait entrepris de le remplacer ; comme lui, il composait des ouvrages inspirés et se disait gratifié de grâces merveilleuses ; les esprits purs prenaient la peine de procéder, pendant des heures, à son ordination. Il voyait le fantôme de Pasqually, conversait avec ses parents disparus, vivait même, en une sorte de préfiguration, les jours de sa propre mort. Saint-Martin admirait beaucoup ces multiples dons spirituels et beaucoup moins la façon dont il les expliquait : « C’est un ange pour la pureté du cœur, écrivait-il, et pour la charité, c’est un élu pour l’intelligence ; quant aux faveurs physiques, je ne sais si notre défunt Maître en a jamais eu un si grand nombre et aussi directes... Ce qu’il a eu est suivi, conséquent, et beaucoup plus intelligible en discours que dans ses lettres, où vraiment on ne sait les trois quarts du temps ce qu’il veut dire. »
Malgré ces miracles édifiants, il n’était pas douteux que l’Ordre se désagrégeât chaque jour. Pis encore, son secret se répandait parmi les profanes, courait les salons, et faisait le sujet des conversations des amateurs de mystère. Les idées et les faits que Willermoz considérait comme sacrés étaient, de divers côtés, connus, discutés, déformés. En 1775, il apprit que Bacon de La Chevalerie bavardait à tort et à travers au sujet de Pasqually. Les reproches qu’il crut devoir adresser furent mal reçus. Le Substitut Universel ne voulait recevoir des leçons de personne, à propos de légèreté et d’indiscrétion. Il prétendait ne faire que suivre l’exemple de ce « coquin de Martinès » qui lui, ne faisait nul mystère de ses dons et de ses théories. On peut penser que ce fut Bacon qui mit au fait des doctrines Coen quelques-uns de ses amis du Grand Orient, qui se montraient curieux de secrets maçonniques. Il n’était pas seul coupable ; le principal responsable de l’intérêt indiscret que le public prenait aux doctrines et aux travaux secrets des mystiques francs-maçons, était le plus zélé des Réau-Croix : Louis-Claude de Saint-Martin.
Saint-Martin n’avait jamais attaché une grande importance aux règles et aux formalités ; ce qui restait dans l’Ordre des Élus Coen de « juridique et d’humain » lui pesait de plus en plus. Il avait longuement expérimenté, à Lyon, les ennuis qu’il y a à rester membre d’une trop petite chapelle. Désormais, il ne laissera plus aliéner sa liberté. Ce n’est que par une sorte de mortification et pour exercer la charité, qu’il accepta, en 1776, d’aller jouer un rôle officiel auprès des Frères de Toulouse. N’avait-il pas d’ailleurs, dès 1774, fait le premier pas décisif hors des limites étroites de la Maçonnerie, lorsqu’il avait écrit le livre « Des Erreurs et de la Vérité », non pour édifier et instruire un petit nombre d’initiés, mais pour exposer sa foi spiritualiste à la multitude des hommes ? Insensiblement, le point de vue du mystagogue faisait place, chez lui, à celui de l’auteur, et le zèle pour l’Ordre cédait le pas aux préoccupations de l’homme de lettres, soucieux de voir réussir son œuvre.
La grande affaire pour Saint-Martin était de conserver l’incognito, tout en veillant à la diffusion de son livre. Il essayait d’associer ses amis de Lyon à sa propagande et à la carrière de leur « premier enfant ». La vente marchait mal ; n’étant « assez favorable à aucun des deux partis, savoir les théologiens et les matérialistes », l’ouvrage n’obtenait guère qu’un succès d’estime. Il suffisait pourtant, pour attirer l’attention de tous ceux qui aimaient croire aux mystères et à un spiritualisme merveilleux. Le « Philosophe Inconnu » était en train de devenir le favori des salons portés à discuter de religion, de mystique, de sciences occultes ; chez les Luzignan, chez la duchesse de Bourbon, sœur du duc de Chartres, Grande Maîtresse des loges féminines, fort curieuse de religiosité et de mystères, chez Mme de La Croix, il était fort apprécié.
Geneviève de Jarente, veuve d’un marquis de La Croix, qui avait été lieutenant-général en Espagne, avait fait connaissance, en 1776, de Louis-Claude de Saint-Martin. Tout de suite elle avait avec exaltation partagé ses idées, admiré son livre et recherché son amitié. Elle lui avait offert une hospitalité généreuse pour le seul bénéfice de le garder près d’elle et de suivre ses leçons. Saint-Martin ne se faisait pas de grandes illusions au sujet de cette dame. Caignet de Lestère avait refusé de l’admettre dans les grades élevés des Coens et les puissances spirituelles interrogées semblaient donner raison à la méfiance du successeur de Pasqually. La « Chose » n’avait pas parlé pour juger cette « femme de désir » et son ami se tenait sur la réserve autant que cela était possible avec une personne aussi obligeante et aussi « ardente ». Il essayait d’établir, dans ses rapports avec elle, une sage modération, pour sauvegarder et sa liberté et sa propre réputation ; pour l’une et l’autre, le « crochet » d’une amitié aussi envahissante était redoutable. Il s’en méfiait, tout en suivant avec amusement et indulgence la marche cahotante de la marquise vers la perfection spirituelle, « tantôt au triple galop, tantôt versant dans les ornières ». Les « indiscrétions de la dame » avaient répandu sur lui un « certain vernis de singularité », qui ne nuisait nullement à son succès dans le monde parisien. Bien qu’il s’en défendît, spécialement dans les lettres adressées à Lyon, Saint-Martin goûtait sans doute quelque satisfaction à agiter de hautes questions de spiritualité avec de grands seigneurs, des femmes distinguées, des ecclésiastiques importants et à jouer dans la meilleure société le rôle, à la fois flatteur et commode, de personnage énigmatique.
Willermoz n’approuvait pas cette conduite frivole et jugeait sévèrement ces relations nouvelles ; la réussite mondaine du Philosophe Inconnu ne pouvait adoucir son humeur chagrine. Il le mettait en garde contre le danger d’indiscrétion, le reprenait d’afficher des opinions hésitantes et modérées et l’avertissait de la réputation discutable qu’avait Mme de La Croix.
Il y avait d’autres raisons de s’inquiéter. Le chevalier de Grainville, en 1778, proposa à la petite communauté un questionnaire, fruit de ses méditations, qui tendait à un nouveau système, soit d’explications doctrinales, soit de cérémonies théurgiques. Pour un homme pénétré, comme l’était Jean-Baptiste Willermoz, du désir de concilier et d’unir, de telles initiatives étaient dangereuses, et montraient le désarroi où se trouvaient même les plus anciens des Chevaliers Coens.
D’autre part parmi les Maçons curieux d’occultisme, se créaient des loges mystiques dont la concurrence était à redouter. Un certain Rite Écossais Philosophique, qui se prétendait héritier d’une Mère Loge Écossaise d’Avignon, proscrite du Comtat, avait fondé, dans l’ancienne loge de Saint-Lazare, un atelier sous le nom de Saint-Jean d’Écosse ou Contrat Social. Malgré l’opposition du Grand Orient, qui s’efforçait d’arrêter ses progrès et la raya même du nombre des loges régulières le 18 mai 1778, la société possédait de nombreuses correspondances. Le savant orientaliste Court de Gebelin y fit, en 1777, sept conférences sur les emblèmes. Les progrès du Rite dépassaient, de beaucoup, ceux de l’Ordre Coen, et même ceux de la Stricte Observance.
Une autre loge parisienne, celle des Amis Réunis, organisait dans son sein une société consacrée à la recherche des secrets maçonniques : l’Ordre des Philalèthes, dont un certain Jean-Paul Savalette de Lange, fils d’un garde du trésor royal et lui-même officier de finances, était le fondateur. La loge semble avoir existé dès 1771. A cette date, elle avait pour règle de n’admettre aucun Frère appartenant à la Maçonnerie régulière. La réorganisation de la Grande Loge de France avait fait changer les dispositions particularistes des Amis Réunis. Le 21 juin 1773, « au son des instruments et au bruit du salpêtre », elle reçut le respectable Frère Anne de Montmorency-Luxembourg, Administrateur de toutes les loges régulières de France. Savalette lui-même entra bientôt dans les conseils du Grand Orient et y occupa toutes sortes de fonctions dans la Chambre d’administration et dans celle des provinces ; en 1777, il devint le secrétaire de toute l’association. Un grand nombre de Frères distingués, officiers, nobles, bourgeois fortunés, artistes, furent membres des Amis Réunis ; on y trouvait, en 1774 : le comte de Stroganoff, Tassin de l’Étang, le vicomte de Saulx Tavannes, l’abbé Rozier, avec le marquis de Clermont-Tonnerre, le peintre Hubert Robert et le directeur de la Compagnie des Indes, Jean-François de Mery d’Arcy, etc., etc..
A l’instigation de Savalette, les Amis Réunis constituèrent en 1775 une commission chargée d’étudier les sciences secrètes et de rechercher quelles voies peuvent mener à la vérité. Ce mouvement aboutit, quelques années plus tard, à l’Ordre des Philalèthes, hiérarchie de douze classes qui conduisait le Frère des Amis Réunis au titre suprême d’Ami de la vérité. La société se défendait d’être autre chose qu’une société d’études et de recherches désintéressées, aussi éclectique dans le choix de ses doctrines que dans celui de ses membres, elle laissait à chacun la plus grande liberté.
Personne plus que le Grand Maître des Philalèthes n’était à l’affût de science hermétique et de secrets divers ; sa curiosité s’étendait non seulement aux sociétés maçonniques, mais à toutes sortes de sectes mystiques de France et d’ailleurs. Il s’efforçait de connaître des détails sur leur composition et sur leurs doctrines, s’intéressant particulièrement aux opinions qu’elles professaient sur le monde immatériel et les rapports de l’homme avec les esprits. Dès 1775, nous le voyons « désœuvré et curieux » tourner autour du Philosophe Inconnu et lui offrir ses services pour répandre son livre. Saint-Martin se méfiait de son indiscrétion et le trouvait peu doué pour la « Chose ». Mais, avec ou sans l’aide de Saint-Martin, il sut obtenir des renseignements sur les secrets des Coens. Ses informateurs étaient, sans doute, l’abbé Rozier ou Bacon de La Chevalerie, qui bavardaient volontiers et certains Amis Réunis qui furent acceptés, par la suite, parmi les Élus Coens : Saulx Tavannes, qu’avait introduit d’Hauterive et dont Saint-Martin cultivait l’amitié ou le saxon Tieman de Berend, qui était en relations suivies avec Willermoz et le Temple des émules lyonnais. Aussi n’est-il pas besoin de penser, comme l’a fait Bord dans son livre sur la Franc-Maçonnerie française, que Savalette avait été initié directement pour expliquer l’analogie de ses idées avec celles des disciples de Pasqually.
Willermoz avait trouvé dans ce milieu, vrai centre mystique du Grand Orient, le plus fraternel appui pour ses projets ; grâce à lui, il avait pu faire approuver ses loges réformées de rite allemand par l’organisme directeur de la Maçonnerie française. La première loge régulière qui avait demandé à entrer en relations avec la Bienfaisance avait été justement celle des Amis Réunis. En 1777, les deux cercles occultes de Lyon et de Paris ne cherchaient encore qu’à se ménager et qu’à échanger toutes sortes de bons procédés.
Malgré ces rapports amicaux, tout ce que Willermoz savait de la prospérité de cette loge ne pouvait que l’inquiéter pour l’avenir des deux sociétés auquelles il s’intéressait pour des raisons différentes : la Stricte Observance et l’Ordre Coen. Il souffrait, avec irritation, les défauts de l’un et l’autre de ces groupements, mais il ne pouvait s’en déprendre. Son désir de jouer un rôle personnel et de pouvoir diriger lui-même une société maçonnique à son gré, n’allait pas jusqu’à le lancer dans des innovations aventureuses. Il gardait une foi profonde dans la partie morale, dogmatique et cultuelle de la société de Pasqually. La réforme templière du baron de Hund lui plaisait par des qualités plus extérieures ; la religiosité de ses cérémonies et de son rituel lui paraissait propre à disposer le Maçon débutant à une instruction plus élevée, tandis que le nombre des loges d’Allemagne, de Scandinavie, de Suisse et d’Italie offrait un vaste champ à une propagande possible.
Peu à peu mûrissaient chez Willermoz de sérieux projets de réforme pour associer les deux groupements en ce qu’ils avaient de meilleur. Les cadres de la Stricte Observance ne pouvaient-ils servir à l’enseignement de la doctrine des Coens ? N’était-il pas temps de fonder une société capable d’attirer les « hommes de désir », de les grouper et, sous une direction bien ordonnée, de leur enseigner la vraie doctrine, si on ne voulait pas risquer de les voir se perdre dans de vaines recherches ? Il s’entretenait de ces questions et de ces projets avec Paganucci, son ami associé depuis toujours à ses fondations, avec Périsse Duluc, son émule dévoué, avec celui qui avait été le confident de toutes ses expériences secrètes, son frère le Dr Pierre-Jacques. Les premiers n’étaient que des collaborateurs, de fidèles reflets de sa pensée. Quant au docteur, comme il habitait Lyon à cette date, nous n’avons aucun témoignage de ce qu’il put penser, ni s’il eut l’occasion d’adresser encore une fois, à son frère aîné, de sages et d’inutiles conseils.
*
Chapitre VI
Rodolphe Saltzman de Strasbourg se convertit aux idées de Willermoz. — Institution des grades supérieurs de la Profession. — Derniers préparatifs. — Les séances du Convent des Gaules. — Réformes administratives. — Difficultés tactiques de la réforme doctrinale. — Intervention de Bayerlé, préfet de Lorraine. — Questions des Frères de Montpellier. — Réponses officielles et révélations secrètes. — Réception des premiers Profès.
Le séjour que fit à Lyon Rodolphe Saltzman, Maître des Novices du Directoire de Strasbourg, servit exactement les desseins du Chancelier de Lyon.
Issu d’une ancienne famille protestante d’Alsace, Saltzman portait le surnom de ab Hedera. C’était un homme sérieux, un esprit religieux, qui avait songé, dans sa jeunesse, à se faire pasteur et avait commencé des études théologiques à l’Université de Gœttingue. Willermoz et lui étaient faits pour s’entendre ; ils s’entendirent, en effet. Le Frère ab Hedera arriva à Lyon, en décembre 1777, et y resta jusqu’à fin janvier 1778. Il était venu s’entretenir des réformes administratives qu’il convenait d’introduire dans leur commune société. Le baron de Turkheim, a Flumine, l’avait certainement chargé d’une mission précise. Car, dans toutes ses lettres, le Chancelier de Strasbourg semblait fort préoccupé des modifications à apporter au régime, afin d’établir un code de règlements maçonniques clair, logique, plus conforme aux codes des loges d’Allemagne et aussi mieux adapté à leurs goûts et à leurs propres besoins que celui que le baron Weiler leur avait imposé.
Willermoz et Saltzman s’entretinrent donc d’administration. Mais le Lyonnais rêvait de changements plus profonds. Il expliqua au Maître strasbourgeois ses préoccupations véritables, l’initia à ses secrètes doctrines et l’admit aux premiers grades des Coens. Ab Hedera se montra captivé et conquis. Dans l’intérêt même du but poursuivi, il conseilla à Willermoz de mettre Turkheim dans la confidence. Revenu en Alsace, il s’entremit pour gagner des partisans aux idées des Frères de Lyon et pour que les deux Chanceliers se comprissent et se missent d’accord. Il fut entendu que l’un favoriserait la réforme de l’autre, l’un s’attachant au dogme et l’autre à l’administration, et que la plus grande discrétion serait accordée aux promoteurs des nouveautés qu’on allait introduire. Un convent général des Directoires français serait convoqué lorsque le plan de réorganisation serait prêt.
Pendant les mois qui suivirent, on eut le temps de s’accorder sur la forme que prendrait l’orientation nouvelle. Willermoz s’arrêta à l’idée d’ajouter une classe supérieure aux deux classes des grades symboliques et de l’intérieur, qui existaient déjà dans l’Ordre du baron de Hund. Le degré nouveau comprenait deux grades et s’appelait la Profession. Willermoz se proposait d’y enseigner ce qu’il nomme « la partie scientifique relative à la maçonnerie primitive ». Primitive ou non, cette doctrine n’était autre que l’abrégé de ses propres croyances sur Dieu, sur le monde et sur la destinée humaine. On pense bien qu’elles n’avaient nullement varié et que cette innovation n’était qu’un moyen d’incorporer la doctrine de la Réintégration à la Franc-Maçonnerie Templière d’Allemagne.
Dans toutes les décisions auxquelles s’arrêta Jean-Baptiste Willermoz, sa préoccupation principale fut de tenir sous le sceau du secret le plus absolu tout l’ensemble de sa réforme. Il voulait que la Profession restât inconnue aux Frères des deux premiers degrés de l’Ordre Rectifié, non seulement dans ses instructions, son but et ses rituels, mais dans son existence même. Le Chancelier ab Eremo donnait une acception plus sévère au secret maçonnique ; il s’efforçait aussi, par tous les moyens possibles, de tenir cachée la véritable origine de la doctrine qu’il allait introduire dans la branche française de l’Ordre Réformé et pour cette raison, il tenait à celer son véritable rôle. Pourquoi cet excès de précautions ? Faut-il croire que tant de prudence était nécessaire uniquement pour le « soustraire aux attaques de l’amour-propre » et qu’il fallait toutes ces combinaisons afin de rendre « pour autrui le succès plus certain ». Peut-être. Mais peut-être aussi, une autre raison s’ajoutait-elle au désir de préserver son humilité et d’augmenter le prestige de son école. Ne s’agissait-il pas aussi de préserver le serment de silence qu’il avait prêté à Don Martinès, tout en cédant à la tentation de répandre plus libéralement la vraie doctrine ? Ainsi Jean-Baptiste Willermoz se laissa-t-il entraîner à beaucoup d’actions, qui font plus d’honneur à son habileté qu’à sa sincérité. Mais pouvait-il s’agir d’être sincère ? Les bonnes raisons ne manquaient pas au Chancelier de Lyon pour excuser ses dissimulations volontaires et ses mensonges combinés. Il avait conscience de servir une transcendante vérité.
Le nom de « Profession », qu’il attacha à ce degré suprême, fut un premier camouflage. Il usait, en effet, du vocable que Weiler avait institué déjà pour désigner le Chevalier régulièrement ordonné, afin que les habitudes des membres du Directoire Écossais ne fussent pas changées, ni l’attention des Frères profanes attirée. Les nouveaux Chevaliers-Profès eux-mêmes pourraient croire qu’ils continuaient à s’instruire à la source de la pure tradition de l’Ordre Rectifié.
Le secret sur toutes les opérations de la Réforme étant promis, une autre question se posa. Dans le nouvel Ordre qui allait s’organiser, devait-on conserver la fiction des rapports de la Maçonnerie avec l’Ordre des Templiers ? Willermoz a écrit qu’il était, pour son propre compte, décidé de rejeter la légende templière, et cela dès les grades symboliques, mais qu’il céda au désir qu’avait le Directoire de Bourgogne de ne pas rompre tous rapports entre les loges françaises et les loges allemandes. Une même raison d’opportunité lui fit accepter, à contre cœur, de garder ce 4e grade symbolique d’Écossais vert, dont les Directoires français ne savaient que faire, mais qui paraissait un trait d’union possible avec les autres rites Écossais du royaume. Il est certain que le baron de Turkheim n’avait aucun motif de désirer enlever toute raison d’être aux grades de l’Ordre Intérieur et de poursuivre une réforme aussi radicale que celle dont rêvait Willermoz ; mais il est probable aussi que ce dernier, habitué depuis longtemps à concilier les gens, les faits et les idées et fort sensible aux arguments utilitaires, n’eut aucune peine à conserver, en attendant mieux, le déguisement templier.« Comme un directeur de théâtre économe, a écrit M. Le Forestier, qui monte une pièce nouvelle dans d’anciens décors, avec de vieux costumes sommairement retouchés. »
Quoi qu’il en soit, la « retouche » des costumes fut partagée entre les collaborateurs, on serait tenté d’écrire les compères. Aidés de Saltzman, Willermoz et ses confidents se chargèrent de la réfection des quatre grades symboliques ; l’Ordre Intérieur fut confié aux soins du baron de Turkheim, tandis que la classe secrète des Grands Profès restait l’œuvre personnelle du Chancelier d’Auvergne.
Sa tâche était délicate, puisqu’il devait y insérer un précis de toute la doctrine de la Réintégration, telle qu’il la comprenait après des années d’expériences, d’études et de réflexions, et qu’il devait aussi faire la part de ce qu’il pouvait dire et de ce qu’il devait taire, dans des rituels qui n’étaient pas destinés aux Coens. Il lui parut que ce n’était pas trahir ses serments que d’adapter à une autre société la partie dogmatique de l’enseignement de Pasqually, pourvu qu’il ne fît aucune mention de la partie pratique. L’Ordre des Coens conserverait seul le secret de son culte singulier, le pouvoir d’y admettre les néophytes et le soin de les guider dans la pratique des Opérations de sa merveilleuse théurgie.
Il est aisé de comprendre que, malgré l’aide qu’apportaient à leur Chancelier les Frères Braun, Paganucci et Périsse, les travaux entrepris à Lyon ne pouvaient aboutir rapidement. Il faut ajouter à la difficulté de l’entreprise, le fait que ni les uns, ni les autres n’avaient pas que cela à faire. Ils ne s’étaient pas, comme Saint-Martin, débarrassés de toute occupation pour se consacrer à la recherche de l’absolu. Le soin de leurs commerces et de leurs métiers mesurait le temps qu’ils pouvaient consacrer à leurs travaux mystiques et à leurs affaires maçonniques. Aussi rien n’était encore tout à fait prêt, lorsque le Chancelier de Bourgogne, qui depuis longtemps avait mis au point les modifications moins ambitieuses qu’il préconisait, réclama l’ouverture du Convent National.
A Strasbourg, son influence et ses idées étaient combattues par le parti du baron de Durkheim ; les discussions et les luttes d’influences qui divisaient les membres de son Chapitre rendaient la convocation urgente. Willermoz s’inclina. Dans leur séance du 28 août 1778, les Frères de Lyon fixèrent au 28 octobre la date où tous les membres de l’Ordre devaient se réunir.
La date devait paraître bien précipitée pour tous ceux qui n’étaient pas dans le secret des Dieux. Le Chancelier de la IIIe Province envoya de Bordeaux des objections à la convocation si proche qu’on lui adressait. Les faits lui donnèrent raison. Il ne fut pas possible de fixer les conditions précises de la réunion avant le début du mois de novembre 1778.
Saltzman revint à Lyon pour participer aux derniers préparatifs. Le Frère Revoire de Chambéry assista, à titre d’invité, à ces réunions. On décida que le baron de Durkheim, Maître de la Ve Province, serait invité à présider le convent, car il avait envoyé à Lyon toutes sortes de promesses et l’assurance qu’il désavouait tout à fait les procédés violents du Frère a Flamma. Chaque province avait le droit d’envoyer quatre représentants et chaque préfecture un député. Il fut aussi déclaré, qu’en dehors de ces envoyés officiels, tous les Frères admis n’auraient que voix consultative dans les futures délibérations. Les trois provinces françaises, avec le prieuré de Montpellier et la Lombardie, furent invitées à prendre part au convent dans ces conditions. Ferdinand de Brunswick, Grand Maître de l’Ordre, était seulement prévenu de la réunion qui allait avoir lieu.
Les organisateurs tenaient à marquer leur dépit de n’avoir été jamais appelés à faire partie des réunions analogues, qu’avaient tenus, depuis 1774, les VIIe et VIIIe provinces d’Allemagne, et jamais informés officiellement des affaires de l’Ordre par leurs Frères d’outre-Rhin ; ils revendiquaient pour eux la même liberté. Cependant ils manifestaient aussi leur volonté de légiférer dans l’absolu, et d’atteindre une perfection idéale qui pût convenir à tous. Avant même que la réforme de Willermoz eut été acceptée par ses Frères, son programme de propagande universelle était déjà tracé. « Le but du Convent étant d’établir une réforme et un plan d’administration tel qu’il le jugera nécessaire pour la prospérité et la tranquillité spéciale des provinces de France et tel aussi qu’il puisse convenir un jour à toutes celles de l’Ordre, lorsque les circonstances permettront de le proposer à un convent régulier et général de l’Ordre entier ».
Le 9 novembre, le Chapitre de Lyon désigna Prost de Royer, Barbier de Lescoët, Gaspard de Savaron et Willermoz pour être ses quatre représentants. D’après les réformes administratives projetées, chaque ville importante était supposée posséder une Préfecture et devoir nommer, à ce titre, un député. Jean Paganucci fut choisi. Les Frères Braun et Périsse Duluc furent chargés de remplacer éventuellement Savaron et Lescoët. On désigna une petite commission pour s’occuper d’accueillir les nouveaux arrivants dans la ville et pour veiller à leur confort. En signe de bienvenue, un « banquet civil », payé par les Frères de Lyon, fut offert aux députés.
La date de la réunion était fixée au 20 novembre. Mais il fallut la reculer encore un peu, afin d’avoir le temps de recevoir des réponses et de permettre aux Frères d’organiser leur voyage. Le 25, sous la présidence de Prost de Royer assisté des Chanceliers d’Auvergne et de Bourgogne, eut lieu la séance d’ouverture.
L’assemblée comprenait cinq Frères de la Ve province. C’étaient, avec leur Chancelier Turkheim, Joseph Watier de Zéville, a Prixide, représentant le Doyen de Lutzelbourg, Henry de Cordon, représentant l’abbé de Kinglin, a Torque, Prieur du clergé de Bourgogne, Saltzman, député de la préfecture de Strasbourg, et Bayerlé, a Fascia, Préfet de Nancy. La délégation avait, en outre, son secrétaire, le Frère Gaybler, dit ab Atramento. La IIe province comptait, avec ses délégués officiels, Antoine Willermoz qui représentait la Préfecture de Chambéry. A ce petit nombre de participants dûment mandatés, s’étaient joints quelques invités choisis pour « éclairer de leurs lumières la réunion ». C’étaient le comte de Castellas, Bruyzet, Périsse Duluc, Duperret, Martin, Ponchon, et le Dr Willermoz. Les Frères de la IIIe Province brillaient par leur absence et le « Maître des Rites » Boyer de Rouquet, faisant l’appel de ceux qu’on attendait, nomma en vain le Frère Lumière, a Neptuno, Chancelier de Bordeaux, Taffard de Saint-Bonnet, a Liliis, Laporte, a Janua, et le Prieur des Helviens Castaney de la Déveze dit a Castanea.
Le nombre des loges représentées s’augmenta un peu au cours des séances suivantes. Saltzman reçut les pouvoirs du Préfet d’Helvétie, ab Aesculapio, le Dr Diethelm Lavater, frère du célèbre phrénologiste. Le 27 novembre, Montpellier donna de ses nouvelles et le 30 ses pouvoirs furent confiés au Dr Boyer de Rouquet, devenu ainsi représentant des Helviens. Le même jour, Turkheim fit connaître que le Chancelier de la VIIIe Province, le baron de Waechter dit a Ceraso, se proposait de venir parmi eux remplacer le Frère ab Arcu et n’attendait qu’une réponse pour quitter Stuttgart et se mettre en route. Mais on décida de lui écrire que le convent serait sûrement terminé à son arrivée et qu’il était inutile qu’il se dérangeât.
Quelqu’un manquait à cette réunion, que pourtant Jean-Baptiste Willermoz avait invité avec une insistance toute particulière : c’était le Grand Maître des Philalèthes, Savalette de Lange. Savalette n’était un Maçon rectifié que de bien fraîche date, depuis le mois d’octobre précédent. On peut même penser que Willermoz ne lui avait fait accorder, à la fois, tous les grades de l’Ordre Intérieur que pour pouvoir inviter ce Frère « fort connu de plusieurs membres du Chapitre, déjà instruit par ses propres recherches des choses de l’Ordre et recommandé cy devant par plusieurs Frères du chapitre de Bourgogne ». Bacon de la Chevalerie avait été chargé d’insister tout spécialement pour qu’il vînt à Lyon participer aux travaux projetés. Willermoz avait espéré sans doute pouvoir convertir à ses idées personnelles le Grand Maître des Amis Réunis et, par lui, s’annexer l’important groupement parisien. Il n’y parvint pas. Savalette se déroba.
Le préambule des Actes du Convent, qui exposait les motifs de la réunion, était fort sévère pour l’œuvre de feu le baron Weiler. On se proposait d’effacer les usages vicieux, qu’il avait fait adopter et dont les moindres défauts étaient de n’être même pas conformes aux usages allemands. On voulait rétablir aussi l’union dans les provinces françaises et obvier aux injustices dont se plaignait celle de Lombardie. Le plan qu’on projetait pour cela était double. Les Frères devaient examiner les réformes administratives préparées par les Directoires de Bourgogne et d’Auvergne, mais aussi profiter de leur réunion pour faire d’« utiles recherches sur l’ancienneté de la Maçonnerie et sur son but primitif ».
Ce beau programme, nous le savons, était illusoire. Les jeux étaient faits entre les Strasbourgeois Turkheim et Saltzman d’une part, et de l’autre Willermoz assisté de ses confidents dévoués. Les membres du convent, invités à venir collaborer à une réforme, n’étaient en somme appelés qu’à ratifier tout ce qu’on avait organisé d’avance et en dehors d’eux.
Le convent eut lieu du 25 novembre au 10 décembre et compta 13 séances. Dès la première, pour bien marquer la totale transformation qu’on allait entreprendre, Turkheim et Willermoz proposèrent à l’assemblée d’adopter, pour l’Ordre, le nom nouveau de « Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte ».
Qui eut l’idée de ce nom ? Une chose est certaine, c’est qu’il était avant l’ouverture des débats déjà choisi et accepté par les promoteurs de la réforme. Il est certain aussi qu’ils hésitèrent, au début, sur le titre qu’il convenait de donner à l’association. Parmi les papiers qui subsistent des travaux préparatoires, on trouve un « Code de règlements généraux », où l’Ordre futur est appelé « Ordre Hospitalier du Christ ». Mais il est difficile de savoir quelle est la part des Lyonnais ou des Strasbourgeois dans cette recherche. La loge de Willermoz s’appelait « la Bienfaisance », mais on a remarqué qu’un grade de Chevalier Bienfaisant existait déjà dans la loge de Saint-Théodore de Metz, et qu’il y avait en Suisse un système Écossais qui révérait comme patron Saint Martin, le soldat romain au cœur charitable. Si nous en croyons les souvenirs de Paganucci ce seraient ces influences, probablement représentées par Saltzman, qui auraient fait choisir le nouveau titre. Il était fait pour convenir également aux desseins de Willermoz car il évoquait les Templiers sans les nommer, et donnait aux Chevaliers une vague et idéale patrie, qui pouvait être tout aussi bien Rome, centre de la chrétienté, Jérusalem, où s’éleva le temple de Salomon et où Jésus-Christ fut crucifié, que la cité céleste immatérielle, espoir et but suprême de tout effort mystique.
Ceci posé, on s’occupa surtout des changements administratifs que l’Ordre devait subir pour jouir d’une organisation meilleure. On conserva d’ailleurs l’essentiel de la forme qu’il avait reçue d’Allemagne, la division de l’Europe selon les anciennes provinces templières, les noms latins, les titres et emblèmes évoquant encore l’Ordre du Temple, le comput du temps basé sur la date de la mort de Jacques de Molay, les habits et décorations pseudo-chevaleresques et les croix rouges des Templiers. Le convent se borna à ratifier une nouvelle répartition des provinces françaises entre les trois Directoires, qui diminuait l’immense territoire de l’Auvergne au bénéfice de la Bourgogne et surtout de l’Occitanie. La province de Lyon devait être divisée en trois prieurés : celui d’Auvergne, capitale Lyon ; celui de France, capitale Paris ; celui de Provence, capitale Aix. La Bourgogne devait étendre son ressort sur les loges suisses. Mais le prieuré d’Helvétie était l’objet de toutes sortes de ménagements ; en fait, son indépendance était absolue et il n’était rattaché à Strasbourg que par l’obligation de verser une cotisation. De même on décida de soutenir les revendications du docteur Giraud, a Serpente, Chancelier de Lombardie. Les Français prirent la résolution de demander au duc de Brunswick que l’Italie fût détachée de la VIIIe Province de l’Ordre, et qu’elle formât à elle seule une nouvelle province, la IXe.
La nouvelle « matricule » prévoyait aussi une division intérieure de chaque circonscription en Prieurés, Préfectures, Commanderies, mieux adaptée à l’état des régions à administrer. On procéda à une révision de la hiérarchie des loges. Le souci d’échapper aux reproches souvent formulés par les Frères des sociétés françaises, accusant la Stricte Observance d’être une société despotique, manquant au devoir d’égalité, avait inspiré ces réformes qui diminuaient l’importance des chefs-lieux de province, et tendaient à donner aux Préfectures et aux Grandes Loges indépendance et autonomie. Le même souci poussa aussi Prost de Royer à proposer de « diminuer le faste » des titres. Le 5 décembre, à la 8e séance, il fut convenu que les Grands Maîtres porteraient le titre « Très Illustres et Bienfaisants », que les Préfets et les Officiers seraient simplement appelés « Respectables et Bien-aimés » et les Chevaliers « Très Chers Frères ».
Une réclamation de l’abbé de Kinglin, Prieur de la Ve Province, souleva la question des grades cléricaux. On avait décidé de supprimer toute inégalité entre les Frères, et surtout celles qui venaient des innovations, que s’était permises le baron Weiler pour adapter l’Ordre allemand aux habitudes des Français. Les prêtres ne durent plus occuper dans les Chapitres des fonctions spéciales, même celles qui se rapportaient à la distribution des aumônes. Cependant, à titre de consolation, le Frère a Torque fut nommé Conseiller d’honneur de sa province.
Pour régler les différends possibles, on décida la création d’un comité de conciliation. On simplifia les fêtes de l’Ordre en les réduisant à trois : la Saint-Hilaire, le 24 juin fête de la conservation de l’Ordre, et le 2 novembre jour de commémoration des bienfaiteurs décédés.
On reconnut officiellement six grades. Le 5 décembre, Willermoz proposa de rattacher le grade d’Écossais vert, dont la société avait toujours été embarrassée, aux grades symboliques. Le 6 et le 7 décembre, il lut un travail sur la Maçonnerie symbolique. Le 9, tous les rituels d’Apprenti, Compagnon, Maître, Maître Écossais, furent acceptés par les Frères assemblés. Les grades de l’Intérieur devaient être l’œuvre ultérieure du Chancelier de Strasbourg.
Le Frère a Fascia de Nancy convia ce jour-là l’assemblée, pendant qu’elle était en veine d’organisation et de réformes, à tracer les plans d’une Maçonnerie pour les femmes, aussi réformée et aussi idéale que la future Chevalerie des Chevaliers Bienfaisants l’était pour le sexe fort.
Jean-Pierre-Louis de Bayerlé avait trente-huit ans en 1778. Il était conseiller au Parlement de Nancy et Préfet de la loge de la Stricte Observance. Le Convent de Lyon eut en lui un membre fort disposé à prendre la parole, et à exposer ses idées personnelles sur les questions soi-disant proposées aux délibérations communes. Mais Jean-Baptiste Willermoz et ses amis n’avaient que faire de ses propositions et de son zèle, puisqu’ils avaient leur programme tout prêt. Sur le point particulier des loges d’Adoption, ils se déclarèrent fort intéressés ; mais se récusèrent poliment, remettant à une autre occasion de fonder des loges de Sœurs Bienfaisantes, temples aimables de la vertu, de la charité et du bonheur, qu’esquissait l’orateur en termes fleuris.
On enterra son projet sous des compliments. Cela fut d’autant plus facile que le convent touchait à sa fin. Le lendemain avait lieu la dernière séance, consacrée à la clôture. On y établit les plans de la nouvelle organisation du grand Prieuré d’Auvergne et de la Préfecture de Lyon, selon les dispositions nouvelles. On relut les « Actes » et chaque frère signa les minutes de toutes les règles, rituels et codes qui avaient été adoptés. Car il avait été décidé, dès le 7 décembre, que l’ensemble des réformes serait réuni dans un Code Maçonnique et ferait l’objet d’une publication officielle.
Au moment même où ils allaient se séparer, les membres du convent décidèrent d’instituer un Comité National composé de Prost de Royer, Turkheim et Willermoz, qui serait chargé de recevoir des adhésions futures aux décisions du Convent des Gaules. Le Chancelier national, Jean-Baptiste Willermoz naturellement, recevait tous les pouvoirs nécessaires pour correspondre à ce sujet au nom de tous les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte. Il fut aussi projeté que périodiquement, une assemblée, groupant tous les Officiers des prieurés et des préfectures, se réunirait en une sorte de Grand Chapitre National, pour légiférer au nom des loges françaises et décider des questions importantes qui pourraient se présenter. Ainsi, malgré les objurgations du Frère ab Arcu, Grand Maître de la Ve Province, insistant pour qu’il ne fut pas porté ombrage à l’autorité du Grand Maître allemand, Ferdinand de Brunswick, une direction française de l’Ordre se trouvait constituée. Le parti de ceux qui répugnaient à dépendre d’une direction étrangère recevait là une satisfaction.
Les principales réformes administratives acceptées au Convent des Gaules donnaient en somme aux loges rectifiées une organisation plus simple, et plus libre, mieux adaptée au goût des Français. Mais ce n’était là que la partie extérieure, la moins importante de la tâche que s’était proposé Willermoz.
On avait exposé, au début de la réunion, que le programme des travaux comprendrait aussi des « recherches sur la Maçonnerie et sur son but primitif ». C’était l’indication de la portée véritable du congrès, à ceci près que les « recherches » n’étaient plus à faire, puisque le « but primitif » était déjà tout trouvé, et qu’il s’agissait de faire passer, comme un résultat des travaux du convent, la découverte que le but suprême de la Maçonnerie était un but mystique et que ce but était la conservation et l’étude d’une doctrine secrète ; afin d’instituer la branche française de l’Ordre réformé d’Allemagne, héritière à son insu, et continuatrice sans le savoir, de l’Ordre des Élus Coens.
L’habileté de Jean-Baptiste Willermoz, son esprit tactique et son talent d’intrigue eurent l’occasion de s’exercer. Le premier point de ses efforts fut de dissimuler avec soin son rôle véritable. Aussi, dans toutes les occasions où les membres du convent discutèrent du but réel et des secrets de l’Ordre, le Chancelier de Lyon resta effacé ; ses confidents, et surtout celui qui avait le plus de poids et de grades maçonniques, le Chancelier a Flumine, élevèrent la voix à sa place. Ils paraissaient les promoteurs de la réforme mystique, alors que l’auteur et le metteur en scène de toute l’action restait, si l’on peut dire, dans la coulisse, tirant de son mieux les ficelles.
Malgré la prudence, l’entente préalable, les plans concertés, quelques difficultés survinrent. Certains des membres du Convent entrèrent dans le jeu sans en avoir été priés et sans comprendre de quoi il s’agissait.
Dès la première séance, Prost de Royer, Président des débats, ouvrit la séance par un discours que Jean-Baptiste Willermoz écouta avec ennui. Le recueil des Actes du Convent se garde bien de l’analyser. Il contenait certainement des principes maçonniques assez différents de ceux qu’ab Eremo se proposait justement de faire admettre. Quelques années plus tard, revenant sur ces événements, il déclara que cette allocution était sans intérêt, car le Frère ab Aquila n’avait pas à cette époque des notions bien justes, n’étant encore « éclairé que par une lueur trop faible ». Ce qui est assez dire que, tout Président qu’il fût, Prost de Royer n’était pas du complot et ne savait de quoi il retournait.
Plus gênant fut le zèle ingénieux du Préfet de Lorraine. Le Frère a Fascia avait pris au sérieux le programme tracé pour les travaux de la réunion ; il était venu à Lyon avec un mémoire contenant le résultat de ses réflexions. Dès la première séance du convent, Willermoz dut en subir la lecture et écouter des théories au sujet de la survivance de l’Ordre des Templiers et de sa filiation avec la société des Francs-Maçons. Mais, au lieu de discuter les idées du Frère a Fascia on préféra en atténuer la portée par des demandes d’explications supplémentaires, et remettre aux Calendes grecques la décision à prendre à leur sujet.
Saisissant au vol cette dangereuse occasion, les membres du complot spiritualiste s’empressèrent de faire voter qu’un petit comité, composé des deux Chanceliers de Bourgogne et d’Auvergne, serait justement chargé de « réunir et vérifier les renseignements qu’on pourrait se procurer sur la partie scientifique relative à la Maçonnerie primitive ». Il fut admis que les commissaires désignés auraient toute latitude pour travailler de la façon qui leur plairait et pour tenir secrètes, s’ils le jugeaient nécessaire, les sources de leurs informations. Il suffisait qu’ils fissent connaître le résultat de leurs travaux. Les membres du convent pénétrés de l’importance de la vertu de discrétion et respectueux, en principe, des obligations particulières que pouvaient avoir contractées ceux qui connaissaient d’intéressants secrets, acceptèrent de s’en remettre entièrement à Turkheim et à Willermoz, pour tout ce qui concernait les doctrines de l’Ordre et son but véritable.
Le tour était joué et dès le premier jour, Willermoz avait atteint son objectif ; ses Frères, ignorants ou renseignés, lui avaient accordé la possibilité de leur imposer sa loi, sans avoir d’explications à donner.
Il en profita sans retard. « On annonça que l’on avait déjà reçu préliminairement, de la part de quelques Frères étrangers, des papiers très importants sur cet objet à la traduction desquels on allait travailler de suite ». Cette fiction, pour ne pas dire ce mensonge, permettait de faire entendre que les deux Chanceliers possédaient déjà tout ce qui leur était nécessaire comme lumières essentielles. Cependant on ne manquait pas de prier chacun d’augmenter ce trésor de connaissances. Bayerlé, par exemple, était invité à expédier une copie de son ouvrage sur l’historique de l’Ordre aux Frères Chanceliers, justement nommés commissaires pour examiner tout ce qui se rapportait aux traditions de l’Ordre.
A la sixième séance, le 3 décembre, une lettre des Frères de Montpellier vint obliger Willermoz et ses amis à entrer dans des explications supplémentaires et à démasquer en quelque sorte leurs batteries. Les « Helviens » avaient envoyé à leur représentant au convent, le Dr Boyer de Rouquet, une missive qui demandait des explications précises et soulevait plusieurs points épineux. Les titres anciens, qui établissaient la filiation de l’Ordre des Templiers avec la Stricte Observance, et que le baron Weiler avait promis d’envoyer d’Allemagne, existaient-ils vraiment ? A défaut de secrets matériels, ceux qui dirigeaient la société possédaient-ils la connaissance de secrets moraux importants, capables de faire avancer les hommes vers la sagesse ? Si quelque secret sérieux existait sûrement, les Helviens réclamaient qu’il y eût dans chaque chapitre de l’association un Frère au moins qui en fût instruit ; dans le cas contraire, il fallait établir une base nouvelle capable de satisfaire tous les membres.
Ces questions sages, claires et logiques provoquèrent deux réponses qui ne brillent pas précisément par les mêmes qualités. Les Chanceliers réservèrent d’abord la question de la filiation templière ; ils étaient d’accord qu’on ne pouvait en décider sans un avis précis du Grand Supérieur de l’Ordre et qu’il était opportun de laisser ce point de côté, jusqu’à ce qu’on eût reçu des réponses d’Allemagne ; ce serait l’affaire d’un autre Convent d’en décider. Cependant le Convent de Lyon penchait vers une solution conservatrice et restait attaché à la légende de la Stricte Observance. Des explications prolixes masquaient mal la pauvreté des raisons. On reconnaissait d’une part que les titres anciens, authentiques n’existaient pas, mais qu’on pouvait croire cependant, parce que cela n’était pas impossible, que des Templiers persécutés et poursuivis s’étaient mariés et qu’ils avaient transmis oralement leurs principes à leurs descendants. Si cette hypothèse semblait faible à ceux qui réclamaient de réelles preuves, on leur offrait en compensation des arguments utilitaires. En somme, on proposait aux Helviens, comme à tous les intéressés, de conserver la légende du Temple, non parce qu’elle était vraie, mais parce qu’elle était commode et offrait un excellent attrape-nigaud. C’est ce que le procès-verbal de la séance expose en termes fort nets et qu’on pourrait même juger assez cyniques : « Il faut donc donner aux Maçons un objet conventionnel qui les intéresse. Celui de la restauration du Temple est le plus honnête et le plus accrédité de tous les systèmes qu’on a adaptés à la Maçonnerie. Il avait des dangers jusqu’à présent, mais la réforme qu’on vient d’établir épure le système, conserve et augmente l’air du mystère dont les Maçons sont si jaloux et en écarte les dangers. »
Le même jour, avant de répondre sur le second point qui avait trait aux « secrets moraux » que l’Ordre pouvait posséder, Turkheim prononça un discours significatif. On pense bien qu’il ne le fit qu’après avoir conféré avec Willermoz et que la lettre des Helviens, confiée à l’ami Boyer de Rouquet, avait été lue et discutée en petit comité, avant de l’être en séance. Le sujet de cette réponse était trop important pour que Willermoz n’y ait pas étroitement collaboré. En fait, nous y retrouverons l’expression exacte de sa pensée, voilée de multiples habiletés.
Le baron de Turkheim, en un style pompeux, exposa que le seul but proposé par le Convent de Lyon, à l’activité des membres de ses loges, était la bienfaisance. La Maçonnerie, telle qu’il l’entendait, devait former les hommes à la vertu et à la pratique de la charité, afin qu’ils fissent fumer sur les autels de la Cité sainte « l’encens des bonnes œuvres que nous offrons en tribut à la Divinité ». Déjà il apparaissait, dans ces premières phrases, que les Chevaliers Bienfaisants ne se livreraient pas à la philanthropie sans arrière-pensée et que ce n’était pas un essai d’entr’aide sociale mais une œuvre de perfectionnement personnel qu’ils allaient entreprendre. Car l’homme ne vit pas seulement de pain. Toute la suite du discours était destinée à faire entendre que les « besoins moraux » sont plus pressants encore que les besoins matériels. Le Chevalier Bienfaisant devait se consacrer à la « contemplation auguste de la vérité » pour pouvoir faire profiter de sa science « l’humanité éplorée ». Il lui fallait à la fois se garder de la faute de l’ascète, qui ne cherche que son propre bien dans une égoïste contemplation, et de l’erreur de l’alchimiste qui prend pour vérité sa propre folie.
Le Chancelier a Flumine révélait ensuite qu’il existait déjà de sages Maçons qui se consacraient à la recherche et à l’étude des vérités éternelles ; et que ces « êtres privilégiés » devaient être autorisés à continuer « les fonctions augustes du sacerdoce primitif » sans être troublés par les indiscrétions de leurs Frères. Cela revenait à proclamer que, pour le plus grand bien de l’Ordre, chacun devait admettre qu’à côté des loges et des chapitres officiels de Chevaliers Bienfaisants, il existerait des cercles occultes, dont on ne connaîtrait l’esprit et l’activité que par ce que les Chanceliers de Bourgogne et d’Auvergne jugeraient bon de communiquer. Déjà, on en donnait un petit aperçu suggestif. La première des lumières apportées était que la Maçonnerie était plus ancienne que l’Ordre des Templiers, que ses « symboles sont l’écorce des vérités précieuses et éternelles », et qu’il ne fallait pas attacher un sens exclusif à des allégories, « dont le mérite est peut-être d’en renfermer plusieurs ».
Ceci admis, Turkheim offrit de rendre compte des travaux du comité, soi-disant chargé de juger les travaux des Frères sur l’ancienneté et sur le but de la Maçonnerie. Il s’excusa de ce que sa communication ne pourrait être qu’imparfaite, car ses travaux de réfection du code administratif l’avaient empêché de faire un rapport complet ; il n’offrait donc à ses frères qu’un exposé historique. Encore ne pouvait-il le faire qu’en séance secrète. Car si les membres du convent étaient jugés dignes de posséder un aperçu des vérités que professaient les mystérieux sages de l’Ordre, encore ne fallait-il pas qu’une aussi flatteuse prérogative pût devenir une source d’indiscrétion. Chacun des Frères présents dut donc prêter un serment supplémentaire de silence absolu.
Nous ne saurions pas quel était le rapport de Turkheim si Willermoz, écrivant au prince Charles de Hesse en 1781, n’avait pas levé un coin du voile :« Le congrès se réserva seulement, dit-il, d’avoir connaissance du résultat des conférences du comité, ce qui donna lieu à l’instruction préliminaire ostensible... Cette instruction donnait aux Grands Profès le moyen de tenir des conférences privées entre eux, sans donner aucun ombrage aux autres membres des Chapitres. »
On ne saurait exposer mieux que le but de la communication secrète du Chancelier de Strasbourg fut de préciser les vagues formules de son discours officiel et de révéler d’où venait cette classe secrète de Maçons, ces Sages dont il avait été question. Elle fit entendre qu’ils descendaient en droite ligne des collaborateurs d’Hiram, qui n’avaient dissimulé leur existence au commun des Frères que lorsque la société fut envahie par des gens trop frivoles pour comprendre sa primitive vocation. Le Chancelier de Strasbourg dut déclarer qu’il était justement en relations avec ces mystérieux confrères, et qu’il avait reçu d’eux l’offre d’initier à leurs traditions les respectables membres du Convent de Lyon.
Ceux qui écoutèrent ce bel historique furent convaincus et séduits. Ils décidèrent que l’instruction qu’ils venaient d’entendre serait conservée dans chaque Préfecture, afin de parachever l’instruction des Chevaliers qui seraient jugés dignes de connaître toute l’étendue du mystère. C’était accepter qu’une nouvelle société, dont les grades étaient secrets, fut rattachée à leur Ordre, tout en conservant une autonomie complète. Les assistants furent d’autant moins portés à opposer des objections que la règle de discrétion absolue, qu’ils acceptaient à l’usage des Chevaliers vulgaires, n’était pas faite pour eux, et que Turkheim, en conclusion de son entretien, leur offrait une entrée de faveur dans le Cénacle.
On pense bien qu’avant d’ouvrir la porte, qui conduisait au monde de la « science primitive » conservée par les sages, gardiens de la tradition, il fallait encore passer par quelques formalités ; les ordinaires serments, maintes fois prononcés par le Maçon, n’avaient pas de valeur au seuil d’une initiation aussi grave. Un nouvel engagement fut exigé :
« Je promets devant Dieu, dont j’avais hautement professé l’existence, et je m’engage envers tous mes Frères, sur ma parole d’honneur, de ne jamais communiquer ni faire aucune mention verbalement, ou par écrit, à aucun homme qui ne sera pas engagé, comme je me reconnais l’être dès à présent, des intentions secrètes de l’Ordre qui vont m’être communiquées, ou pourront l’être par la suite, à moins d’y être autorisé par mes Frères réunis, qui auront reçu les mêmes, me reconnaissant dès ce moment indigne de leur estime et de toute communication envers eux, si je contreviens en aucune manière au présent engagement, que je contracte librement et volontairement pour mon avancement dans la vertu et la connaissance de la vérité. Que Dieu me soit en aide ! »
Sous la date « Décembre 1778 » signèrent Turkheim, Willermoz l’aîné, Saltzman, Prost de Royer, Bayerlé, Duperret, le Dr Willermoz et Boyer de Rouquet.
Signant au même titre que ses Frères, le Chancelier de Lyon passait, aux yeux de ceux qui n’étaient pas exactement renseignés, pour être nouvellement admis dans l’Ordre secret. Il désirait n’être pris que pour l’intermédiaire désigné, au même titre que le Chancelier de Strasbourg, afin de traduire et communiquer les instructions des mystérieux Frères étrangers. Pour perfectionner cette fiction qui lui paraissait nécessaire, il eut la précaution de ne pas inscrire, dans le premier groupe admis, ses confidents de la première heure, ses collaborateurs les plus intimes, Périsse et Paganucci.
Nous ne savons pas quelle cérémonie, présidée par les Chanceliers, suivit la signature de l’engagement. Il est probable qu’ils proclamèrent que chacun d’eux portait désormais le titre de Profès, et qu’ils procédèrent à la lecture de l’« instruction secrète » de ce grade, en expliquant que c’était là « les papiers importants adressés par les Maçons étrangers qu’ils avaient annoncés au congrès et dont on venait d’achever la traduction ». Là-dessus, on peut admirer dans quel lacis compliqué d’inventions, l’amour du mystère joint à celui de la forme entraînait Jean-Baptiste Willermoz.
L’instruction secrète des Profès a été conservée, ce n’est guère qu’un tableau brossé à grands traits de l’histoire de l’homme telle que l’enseigne la doctrine de la Réintégration. Elle expose sa création comme être spirituel divin jouissant d’une puissance et d’une science parfaites, sa prévarication qui le dégrade et sa destinée à la recherche des biens qu’il a perdus. C’est aussi un historique, si l’on peut dire, des divers avatars qu’a subis la vérité à travers les âges et les diverses sociétés humaines ; les initiations où elle a été conservée sont passées en revue, depuis l’initiation primitive d’Adam jusqu’à l’initiation chrétienne, en passant par l’égyptienne, celle de Moïse et du peuple d’Israël et celle du Temple de Salomon. Certaines étaient d’inspiration divine, comme le judaïsme et le christianisme, d’autres l’œuvre de sages plus ou moins inspirés. Les unes avaient vite succombé à la corruption, telle l’initiation égyptienne qui s’était perdue dans les recherches matérielles, d’autres, s’étaient associées, telle la Maçonnerie, issue de l’initiation du Temple, qui avait accepté la révélation chrétienne et qui ne conservait sa forme ancienne, que parce que les Maçons considéraient que cette forme avait autrefois « éclairé leur esprit sur les mystères de l’homme et de l’Univers ».
Il faut remarquer qu’aucune distinction n’était faite, en pratique, entre le sens du mot vérité et celui que nous donnons au mot religion. Pour le Profès, toute science n’est, en dernière analyse, que connaissance de Dieu, et toute la sagesse de l’homme est venue des souvenirs qu’Adam conservait de l’état de gloire où, avant sa faute, il pouvait contempler l’Être Divin, source unique, d’où découlaient toutes les vérités, toutes les sciences, toutes les religions humaines et même tous les rites de la classe secrète de la Profession.
Ces notions n’exposaient pourtant pas pourquoi la vérité était devenue un mystère, pourquoi elle se dissimulait en des cercles secrets, ni pourquoi dans ces cercles mêmes, elle était cachée sous des symboles obscurs et fort mal compris du plus grand nombre des initiés. Ce serait mal connaître Willermoz de croire que, sur ce point, il pût demeurer à court. L’instruction du Profès faisait remonter la raison de cet état de chose au déluge ou du moins aux descendants du patriarche Noé. L’indignité humaine, en effet, avait échappé aux eaux purificatrices et la science sacrée risquait toujours d’être profanée par les pervers, si elle était enseignée à tous. Les élus de cette époque lointaine ne trouvèrent qu’un moyen pour préserver leurs connaissances précieuses : ils résolurent de les cacher et de ne les enseigner qu’à bon escient, à des disciples éprouvés. De là l’explication de toutes les bizarreries des sociétés occultes, et la gradation des initiations que toutes les écoles de sagesse et toutes les religions de la terre, héritières de la sagesse véritable, avaient employée.
Cette affirmation demandait une explication au moins pour le Christianisme qui ne se présentait en rien comme une société secrète, et qui ne paraissait dissimuler quoi que ce soit de sa doctrine et de son culte. L’instruction des Profès ne s’y dérobait pas. Elle développa cette opinion chère à Willermoz que l’institution chrétienne primitive n’avait été qu’une « initiation à des mystères sacrés et ineffables » ; de là, les degrés pour le fidèle qui devenait Auditeur, Catéchumène, Compétent, Élu et Néophyte ; de là, les différentes dignités sacerdotales. Ainsi prétendait-on établir que le Christianisme primitif avait été un secret confié à un petit nombre d’élus.
La Franc-Maçonnerie, initiation bien antérieure à celle que le Christ avait apportée sur la terre, et qui venait tout naturellement de l’initiation de Salomon, avait suivi la même marche de discrétion pour les mêmes raisons. La même explication était donnée pour le secret des Profès. Tout cet enchaînement de mystères n’était fait que pour préserver la même vérité du même danger. Ainsi Willermoz présentait-il comme une institution vénérable son invention nouvelle, et reliait-il sa doctrine, par les initiations les plus antiques, aux origines même du Monde, à Dieu son créateur.
Willermoz a conté, en 1781, qu’il avait aussi donné lecture, aux Officiers du Convent des Gaules, de l’instruction de la Grande Profession. Mais en comparant la liste des Profès avec l’état des Collèges de Grands Profès, nous constatons que plusieurs des premiers Frères, admis à signer l’engagement, ne furent justement jamais revêtus du second grade. D’ailleurs, on peut penser que ce n’était peut-être pas bien le lieu ni le moment d’entreprendre, pour ceux qui n’étaient pas déjà des Coens, une initiation plus profonde. Le temps même manquait car les Frères étaient sur le point de se séparer. Turkheim, le premier, n’avait pas peut-être une vue claire des doctrines et du culte dont Willermoz l’avait institué porte-parole. Il employait bien dans ses discours les mots et les expressions typiques de la langue de Pasqually, mais il n’est pas du tout certain qu’il en connût déjà le sens précis. Des gens comme Bayerlé et Prost de Royer, qui considéraient la Maçonnerie comme une société à but utilitaire, comprenaient encore moins de quoi il s’agissait. Sur le moment, ils s’en souciaient peu, satisfaits sans doute d’être gratifiés d’un titre nouveau, qu’on leur présentait comme particulièrement ancien, important et mystérieux.
Le grade de Profès qu’on leur accordait n’était d’ailleurs, si nous comprenons bien les statuts et règlements de l’Ordre des Grands Profès, qu’un simple titre d’attente, qui révélait seulement l’existence et le sens général des grades secrets et permettait de postuler à la Grande Profession. Tout ce qu’on permettait aux simples Profès c’était de montrer les aptitudes qu’ils avaient à s’instruire ou, pour prendre le langage des Coens, de faire leurs preuves d’ « hommes de désir ». Ce n’était pas s’engager beaucoup d’avoir accordé ce titre à quelques Frères, mal éclairés à dessein de l’intention profonde de la nouvelle institution. Willermoz remettait à plus tard la propagande sérieuse ; pour le moment, il lui suffisait qu’ils donnassent, par leurs signatures et leurs titres maçonniques, un cachet d’authenticité à sa réforme. Sans le savoir, ils venaient de faire passer les Profès du domaine de la fiction dans celui de la réalité.
On pouvait répondre désormais aux Helviens curieux des secrets de l’Ordre, d’une façon catégorique autant que sybilline, que les Chevaliers de la Cité Sainte ne poursuivaient aucun dessein politique, qu’ils réprouvaient les procédés alchimiques, et même qu’ils rejetaient le mot « secret » qui « semble devoir répandre du ridicule sur ceux qui ne s’occupent qu’à des choses utiles à l’Ordre et à l’humanité en général ». Cependant, on ne niait pas que l’Ordre possédât des connaissances « sur l’homme et sur la nature propres à le rendre meilleur et plus disposé à la bienfaisance, conservées par une certaine classe de gens qui se sont associés par des travaux pareils et qui les ont cachés au vulgaire ». On invitait les Frères de Montpellier à travailler pour leur part à enrichir ce trésor et à faire, eux aussi, des recherches sur la science primitive de la Maçonnerie. Mais on les prévenait que le corps de doctrine qui serait rédigé ne serait communiqué qu’à ceux d’entre eux « qui montreront du goût et de l’aptitude pour ce genre de recherches » et qui, ayant déjà par eux-mêmes soulevé un coin du « voile dont la vérité se couvre », feraient preuve de docilité et de sincère humilité. Personne n’eut à ce moment la curiosité de s’inquiéter qui était, en définitive, le personnage qui serait responsable de ce choix.
Le but poursuivi par Jean-Baptiste Willermoz était atteint. La classe secrète de grades supérieurs était créée et il avait officiellement autorisation de cultiver dans le mystère sa doctrine propre. Le Convent des Gaules venait de transformer les Directoires français de la Stricte Observance en une société mystique fort éloignée de l’institution allemande dont ils se réclamaient. Acceptant sans discussion les explications ténébreuses qu’il avait fait exposer, les Frères s’étaient mis à sa discrétion. Le tour était joué. Malgré ses affectations de modestie le Chancelier de Lyon était devenu le maître d’un Ordre maçonnique nouveau ; le vrai Supérieur Inconnu des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte.
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Chapitre VII
L’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte. — Propagande et succès de la réforme de Willermoz. — Les fondations maçonniques de Mâcon, Grenoble et Paris. — Tableaux des membres de la Bienfaisance de 1780 à 1782. — Un néophyte zélé, le comte François Henry de Virieu. — Le duc d’Havré de Croy, Grand Maître Provincial. — Difficultés avec le Grand Orient. — La Profession d’après ses statuts. — Collèges et Grands Profès. — La Doctrine secrète. — Objections de Joseph de Maistre. — Persistance du culte Coen. — Les papiers de Prunelle de Lière. — Importance de J.-B. Willermoz dans le milieu des occultistes.
Les années qui suivirent le Convent des Gaules furent, pour Jean-Baptiste Willermoz, des années d’intense travail.
Dès le 10 décembre 1778, jour de la clôture du congrès, le nouveau régime fut instauré dans le Grand Chapitre. En présence de tous les délégués nationaux, les Grands Officiers de la province d’Auvergne acceptèrent actes, codes, rituels, grades, instructions et règlements qui avaient été promulgués. Leur approbation était évidemment bien superflue, puisque, en tant que membres du Convent, ils avaient déjà voté ce qu’on leur demandait de ratifier. Mais, grands dignitaires de loges et Francs-Maçons chevronnés, n’étaient-ils pas habitués à passer le plus clair du temps de leurs réunions en vaines formalités ? Celle-là consacra la disparition du Chapitre templier fondé par le baron Weiler.
Lyon devait être, d’après les plans acceptés au convent, le siège de trois organismes distincts : un Prieuré, une Préfecture, une Commanderie. De plus, un Comité permanent d’administration composé de l’Administrateur, tant qu’il n’y aurait pas de Grand Maître, du Visiteur général, du Chancelier général, du Grand Prieur de Lyon et du Préfet de Lyon, devait diriger toute la province et régler les affaires des trois Prieurés : Lyon, Paris, Aix. Les loges de Paris et celles d’Aix n’existaient encore qu’en espérance. De plus, les cinq membres du Comité directeur n’étaient que trois, puisque l’Administrateur général, Prost de Royer était aussi Grand Prieur d’Auvergne, et que Gaspard de Savaron, Visiteur général, cumulait sa charge avec celle de Préfet. Il est inutile de préciser que le troisième membre était Willermoz, resté naturellement Chancelier général en même temps que Chancelier de la Préfecture de Lyon.
Malgré cette apparence de réforme, il n’y avait pas grand chose de changé dans la province maçonnique. Les mêmes personnages se trouvaient chargés des offices du Prieuré, de la Préfecture et de la Commanderie, qui avaient été officiers du Chapitre templier. Ceux dont les dignités avaient été supprimées reçurent, comme consolation, des titres de Conseillers d’honneur. Aussi les mêmes noms qu’on trouve dans les protocoles du premier Directoire d’Auvergne se trouvent aussi dans ceux du second. Le grade de Socius, soi-disant supprimé, fut remplacé aussi par celui de Conseiller d’honneur, qui rendait les mêmes services. On l’accorda à ce prince Georges-Charles- Louis de Hesse Darmstadt, qui avait demandé au mois de novembre précédent d’être affilié au Chapitre de Lyon ; à Christian de Durkheim, agent désigné auprès du Directoire de Brunswick ; et naturellement à Bacon de La Chevalerie, resté plénipotentiaire des Directoires Écossais auprès du Grand Orient. Tous ces changements de surface n’avaient nullement troublé l’existence du cercle de Maçons qui se groupait autour de Willermoz ; sous le nom nouveau de Chevaliers Bienfaisants qu’ils avaient adopté, comme sous ceux qu’ils avaient portés précédemment, ils dépendaient tout aussi étroitement de lui, ils n’étaient que ses élèves et les instruments de ses desseins.
Le premier était de répandre sa réforme dans le plus grand nombre de loges possible. Willermoz avait fait approuver, dès l’époque du convent, le texte d’une circulaire qui formerait une introduction au Code réformé. Le tout, adressé aux loges de la Stricte Observance, devait servir de réclame aux résultats que les Directoires français se vantaient d’avoir obtenus. Ce n’était pas rien : l’esprit de la Maçonnerie antique était retrouvé, avec la clef de la fondation de l’Ordre ; une véritable autorité était créée, inspirée du plus pur christianisme, qui présidait à des œuvres charitables, réprouvait les grades de vengeance et faisait régner parmi les Chevaliers Profès la plus parfaite égalité. Au premier abord, ces merveilleuses nouvelles ne suscitèrent pas grande curiosité.
Les résultats de la propagande ne furent cependant pas tout à fait décourageants. Le Comité National, qui avait été créé au dernier moment pour recevoir des adhésions à la réforme, eut quelques occasions de se réunir, pour enregistrer des succès. Les Helviens furent les premiers à accepter les décisions du Convent des Gaules, le 13 mars 1779 ; leur attitude compensait un peu le silence dans lequel le Directoire d’Occitanie s’enfonçait définitivement. En avril, des députés du Grand Chapitre de Lombardie de Turin furent reçus avec toute la pompe possible. C’étaient le Dr Giraud, a Serpente, Chancelier, et le Frère a Columna rubra, J.-J. Vignée, Procureur général. Ils étaient venus, munis des pleins pouvoirs du Grand Maître de la nouvelle province autonome d’Italie, le comte Gabriel de Bernès, Eques a Turri Aurea. Cependant, ce ne fut que le 10 mai que les codes, rituels et documents nécessaires à leur transformation en Chevaliers Bienfaisants leur furent remis par le Chancelier National. Les Directoires suisses, de leur côté, se montraient assez favorables à la réforme de Lyon. Car si les loges romandes restaient attachées au système allemand, les loges germaniques, sous l’influence de Diethelm Lavater, Prieur d’Helvétie se rattachèrent à la Bourgogne et acceptèrent les décisions et les règlements du Convent des Gaules. Le 11 février 1781, le Directoire de Lyon apprit aussi que l’Orient de La Haye s’unissait, pour les grades symboliques, au Directoire de Bourgogne.
Dans la province de Lyon, l’Ordre se développait. A Chambéry, malgré l’opposition de l’ancienne loge des Trois Mortiers, la Parfaite Sincérité était toujours florissante. A Mâcon, un certain Frère Desbois, qui avait déjà correspondu avec Jean-Baptiste Willermoz, demanda, en mars 1779, les pouvoirs nécessaires pour fonder une loge de Chevaliers Bienfaisants. Des Frères de cette région venaient à Lyon recevoir leurs grades ; parmi eux, Pierre-Paul-Alexandre de Monspey fut reçu Chevalier le 12 décembre 1779. Officier retraité, après avoir été blessé à la bataille de Lutzelberg, en 1758, le nouveau venu appartenait à l’Ordre de Malte. Il était un membre distingué de la noblesse beaujolaise.
Une conquête plus avantageuse encore fut celle de tout un cercle de Francs-Maçons de Grenoble, qui demanda, au mois de septembre 1779, à être rectifié sous le titre de « la Bienfaisance ». Le tableau des Frères comprenait tout d’abord les noms d’Henry de Virieu, âgé alors de vingt-cinq ans et colonel en second du régiment de Monsieur Infanterie, d’Armand de la Tour-du-Pin-Montauban et de Gaspard de la Croix de Sayve, avec ceux plus bourgeois d’Yves Giroud greffier, au tribunal du Graisivaudan, d’André Faure, avocat au Parlement et de Léonard Prunelle de Lière. Cette réunion de gens distingués à divers titres, et le caractère enthousiaste et ouvert du jeune comte de Virieu exercèrent sur les Maçons de Grenoble une influence très facile à comprendre ; deux autres loges demandèrent à s’agréger à la Bienfaisance : l’Égalité, en 1780, et la Parfaite Union, en 1781. Une loge rattachée à Lyon fut aussi fondée à Crest dans la Drôme. Grenoble érigée en Commanderie méritait autant et plus que Chambéry de porter le titre de Préfecture. Mais rien ne fut alors décidé.
François-Henry de Virieu, a Circulis, son Commandeur, fut appelé à Paris, comme colonel du régiment de Monsieur. Cependant, ni sa carrière militaire, ni les soins de son avenir, ni son mariage n’arrêtèrent le zèle de ce jeune homme pour l’Ordre de Willermoz. Il s’occupait à former une « Bienfaisance » parisienne, futur noyau du futur Prieuré de France ; il mettait à profit ses hautes relations et ses amitiés pour trouver un Grand Maître provincial, qui pût faire honneur à toute leur association et lui apporter le vernis mondain qui lui manquait encore.
En 1780, un tableau imprimé des membres de la Bienfaisance de Lyon compte 16 Officiers, 15 Frères « agrégés sans offices », et 13 « affiliés », résidents ou non résidents. Ainsi, apprenons-nous que Sellonf était retourné à Saint-Gall, interrompant ainsi une collaboration avec Willermoz qui avait duré près de vingt ans, depuis la fondation de la Grande Loge des Maîtres Réguliers. En 1782, le tableau porte une dizaine de noms nouveaux. Mais ces documents ne donnent pas le total exact des Maçons qui dépendaient du Directoire de Lyon. Il faudrait y ajouter les listes de Chambéry, de Grenoble, de Mâcon et autres lieux de la province où se trouvaient aussi des Chevaliers Bienfaisants. Tout compte fait, je ne crois pas qu’ils dépassaient la centaine, doublant le nombre des Frères choisis, que Willermoz associait à sa loge centrale.
L’effectif du Directoire d’Auvergne était assez restreint par le nombre, mais fort distingué par la qualité. Les nouveaux adeptes étaient en grande majorité des gentilshommes, officiers des régiments du roi, ou de l’Ordre de Malte, appartenant aux provinces voisines de Lyon. Certains exemples et certain prosélytisme, celui du Doyen du Chapitre de Saint-Jean, le chanoine Jean de Castellas, celui du chevalier de Monspey et du comte de Virieu suffisaient pour recruter à l’Ordre une clientèle de choix, parmi les membres de la noblesse et du clergé.
Depuis la mort de Charles de Hund, c’est-à-dire depuis la fin de l’année 1776, la province de Lyon s’était passée d’un Grand Maître. Jean-Baptiste Willermoz, bien que les lettres de Ferdinand de Brunswick l’eussent pressé de faire un choix, n’avait sans doute pas trouvé jusqu’alors de personnage qui pût lui convenir. Il n’avait peut-être pas cherché avec beaucoup d’assiduité, tenant surtout à conserver son indépendance et l’ascendant qu’il exerçait sur les siens. Mais une fois instaurée selon ses désirs une Franc-Maçonnerie parfaite, il ne pouvait être indifférent au lustre qu’apporterait le patronage d’un seigneur de haute naissance. Encore fallait-il le découvrir tel qu’il fût suffisamment décoratif, et tel aussi qu’il n’eût pas trop d’idées personnelles et trop envie de se mêler de ce qui ne le regarderait pas. Ce fut Henry de Virieu qui provoqua le choix du duc d’Havré de Croy et assura le succès de toutes les avances qui furent faites à ce sujet.
La première nouvelle de cette candidature brillante fut portée à Lyon en 1780 par un groupe de Francs-Maçons italiens dont le chevalier Naselli de Naples, le Dr Giraud de Turin, le marquis de Caluze et un certain Pepe, prêtre, qui revenaient tous de Paris chargés des confidences, des projets et des commissions du Frère a Circulis. Willermoz applaudit au choix qui avait été fait. Cependant, il ignorait complètement les connaissances maçonniques du duc. Mais ce point lui paraissait sans doute fort accessoire, étant donnée la noblesse illustre du prétendant. Le duc avait trente-six ans, il était prince du Saint-Empire, Grand d’Espagne, châtelain de Mons en Hainaut, gouverneur de Sélestat en Alsace, maître de camp commandant le régiment de Flandre Infanterie. Ces titres et cette haute noblesse parurent fort propres à apporter à la Province de Lyon de l’Ordre maçonnique rectifié suffisamment de crédit.
Ferdinand de Brunswick approuva chaleureusement ce choix. Il ne restait plus à Willermoz qu’à introniser son Grand Maître Provincial de la façon la plus solennelle. Mais auparavant il convenait de l’instruire. C’est ce dont furent chargés Henry de Cordon, et le comte de Virieu. Il aurait été de bonne règle aussi que le futur Grand Maître vînt à Lyon, comme un simple aspirant à l’Ordre Intérieur, pour recevoir les titres de Novice et de Chevalier. Mais si le duc reçut volontiers ses grades et son nom d’Ordre Augustus a Portu Optato, s’il signa les formules d’engagement, les « capitulations », véritable traité en plusieurs points qui définissait son rôle et ses droits, s’il accepta les diverses dignités de Grand Prieur de France, Président du Directoire Écossais de Paris, Grand Prieur « ad honores » de Lyon, que le comité directeur d’Auvergne lui envoya, il ne se plia pas aux formalités qui exigeaient sa présence et ne prit pas la peine d’aller faire connaissance de ceux qui lui offraient le premier rang dans leur société.
Il n’existait aucun règlement pour la nomination du Grand Maître Provincial. Willermoz travailla donc à désigner ceux des Frères qui auraient le droit de voter, soit en leur nom personnel, soit au nom des diverses catégories : Préfectures, Commanderies, Conseil d’honneur, etc... qu’ils représentaient. L’élection organisée eut lieu le 21 janvier 1781, dans un Chapitre de solennité qui, tout solennel qu’il s’efforçait d’être, n’était pas extrêmement nombreux, puisqu’il comptait juste une douzaine de membres. Le 1er février apporta les remerciements du duc. Mais, en dépit des instances de Jean-Baptiste Willermoz et de sa patience, Auguste de Croy ne vint jamais prendre possession de sa charge.
Un autre Chapitre de solennité fut tenu le 3 mars 1782, où l’on procéda, tout de même, à l’installation officielle du Grand Maître de la province. Le Doyen Jean de Castellas représentait le duc d’Havré. Il prêta, par procuration, les serments convenables, reçut à sa place le baiser des Frères, prononça pour lui un discours et présida le banquet qui suivit. Le très illustre Grand Maître Augustus a Portu Optato ne figura, dans toutes ces cérémonies bien réglées, qu’en effigie, par le portrait que le Frère Cogell avait fait de lui et dont on fit l’inauguration avec pompe dans la salle du Chapitre de la Préfecture.
Un autre Frère des plus importants manquait aussi à cette cérémonie, rien moins que l’Administrateur général Prost de Royer, second en grade de toute la hiérarchie des dignités de la province templière. C’est que, depuis quelque temps déjà, le Très Illustre ab Aquila montrait des signes de lassitude pour la Maçonnerie Rectifiée. Le 28 septembre 1781 il avait exprimé le désir de se démettre de toutes les dignités qu’il possédait parmi les Chevaliers Bienfaisants. La charge de commissaire général des monnaies qu’il venait de recevoir ne lui laissait pas assez de temps, prétextait-il, pour qu’il pût encore s’occuper d’affaires maçonniques. Willermoz avait répondu à cette défection en présentant les regrets du Chapitre et en priant ab Aquila de rester Conseiller d’honneur, afin de ne pas priver de « ses lumières » l’Ordre tout entier. Malgré cette amabilité et ces marques d’attachement, Prost de Royer, soit fatigue réelle, soit détachement, ne semble plus s’être soucié de collaborer avec Willermoz et ses amis. Je dis « semble », parce qu’il reste trop peu de pièces officielles, après cette date, pour qu’on puisse parler avec assurance de l’activité du Directoire de Lyon. Quoi qu’il en soit, on ne nomma pas d’Administrateur pour remplacer celui qui partait, et Gaspard de Savaron prit sa charge de Grand Prieur.
Toutes les tractations en vue de la nomination d’un Grand Maître, et surtout la fondation d’une « Bienfaisance » à Paris, ne s’étaient pas faites sans susciter quelques difficultés avec le Grand Orient, et sans provoquer la mauvaise humeur de Bacon de La Chevalerie, qui ne voyait pas sans dépit le zèle de néophyte que déployait le comte de Virieu. Se référant à des pouvoirs secrets que Weiler lui avait confiés en 1774, afin d’associer le rite français au rite allemand, le Frère ab Apro prétendait être le seul qualifié pour s’occuper des affaires de l’Ordre dans les milieux parisiens. D’autre part, il avait promis au duc de Chartres les plus hautes dignités que devaient lui offrir les Directoires Écossais de France, et s’irritait de constater que rien n’avait encore été décidé à ce sujet.
Willermoz objectait que de telles prérogatives étaient « illégales » et que, du temps de Weiller, il avait reçu, lui aussi, le droit de contrôler les actions de son député. En fait, depuis le Convent des Gaules, le Chancelier de Lyon se passait de plus en plus de son mandataire officiel. Préférait-il employer, pour les besoins de sa propagande nouvelle, des messagers plus dociles et moins bien renseignés ? Se désintéressait-il tout à fait du Grand Orient ? Cependant il était beaucoup trop prudent pour risquer de s’aliéner les grands seigneurs qui dirigeaient la majorité des Francs-Maçons français et d’irriter le susceptible Bacon de La Chevalerie. Déjà se précisaient quelques menaces. N’était-ce pas pour lui faire pièce que, revenant de sa prévention contre le Rite Écossais Philosophique, le Grand Orient accordait un traité d’alliance à cette société rivale qui prétendait aussi faire des recherches historiques sur la Maçonnerie et en étudier les secrets ?
En octobre 1780, Bacon vient à Lyon pour exposer au Directoire les difficultés qu’il rencontrait dans son rôle de défenseur de l’Ordre Rectifié, et la gêne que lui causaient les initiatives fâcheuses, qu’on jugeait bon de prendre sans lui. Il avertissait aussi les Lyonnais qu’ils avaient tort de se croire parfaitement les maîtres de leur société, même en France, et leur apprenait qu’il v avait à Paris d’autres Frères écossais de rite allemand, des Suédois, qui avaient ouvert une loge et donnaient des grades et des titres à qui leur plaisait, sans se soucier aucunement de l’autorité de Lyon. Il rappela ses pouvoirs anciens, les services qu’il avait rendus et il offrit sa démission.
Willermoz s’employa à calmer le courroux de son bouillant confrère et l’obligea à reprendre ses fonctions. Déjà, il avait décidé qu’on tiendrait compte des promesses qui avaient été faites au duc de Chartres. Le titre de « Protecteur des Loges Réunies et Rectifiées de France » parut suffisamment honorifique et suffisamment insignifiant pour pouvoir convenir à tous les intéressés. Bacon fut chargé d’offrir cette dignité fallacieuse au Sérénissime Grand Maître du Grand Orient. D’autre part, pour bien montrer que les Directoires Écossais ne considéraient nullement comme caduc leur traité d’alliance, on lui confia le soin de faire admettre dans l’union le prieuré de Montpellier, comme étant le quatrième Directoire de l’Ordre Rectifié.
Le Frère ab Apro, apaisé, conseilla aux Lyonnais de montrer leur amitié aux Maçons réguliers d’une façon tangible en prenant part à une œuvre de charité dont s’occupait le Grand Orient. Il s’agissait de fournir du lait pur et sain à l’Hôpital des Enfants Trouvés de Paris. Willermoz acquiesça volontiers et invita les trois Directoires français à participer à ce projet de bienfaisance. Le 6 février 1781, Bacon, tout à fait réconcilié et couvert de compliments par Prost de Royer, assistait à une réunion du Directoire où on le chargea, entre autres choses, de porter à Paris l’assurance qu’une somme de 7.920 livres, total de 22 souscriptions, avait été recueillie par les Chevaliers Bienfaisants, pour participer à la fondation charitable que le Grand Orient méditait. Il était aussi chargé d’emporter des extraits des Actes du Convent des Gaules. Ce petit fait montre assez qu’une des causes certaines du mécontentement du Frère ab Apro et des Directeurs du Grand Orient envers l’Ordre Réformé était que Willermoz avait négligé de leur rendre compte des résultats de son Convent National.
L’important était de faire régner la paix à Paris, entre ceux qui avaient été autrefois les premiers alliés des loges françaises de la Stricte Observance allemande, et le groupe des adhérents, qu’Henry de Virieu groupait autour du duc de Croy, à la Bienfaisance de Paris. Willermoz pensait y parvenir en invitant d’une part ab Apro à respecter les prérogatives du nouveau dignitaire de l’Ordre, et de l’autre en rappelant au comte de Virieu qu’il convenait d’agir en parfait accord avec Bacon de La Chevalerie et le Frère d’Arcambale pour les affaires qui touchaient tant soit peu à celles du Grand Orient. Mais la collaboration s’avéra difficile.
Il est évident qu’au sujet de la conduite à tenir avec les autres Maçons du royaume, les Frères du Régime Rectifié ne s’entendaient absolument pas. Car, tandis que le Directoire de Bordeaux — qui avait singulièrement évolué depuis 1773 — se réveillait pour accepter avec enthousiasme un rapprochement avec les loges de rite français, et annonçait même son désir de nommer le duc de Chartres son Grand Maître provincial ; Lyon revenait sur ses pas et montrait de la défiance même pour les projets charitables en faveur des Enfants Trouvés ; Strasbourg, de son côté, craignant que le choix d’un « Protecteur » français accentuât le caractère autonome des trois provinces françaises de l’Ordre allemand, demandait qu’on rayât du Code tout ce qui avait trait au Gouvernement national. Bien que cet organisme eût été fort peu actif et qu’il eût bien peu risqué de porter ombrage au Directoire Général de Brunswick, le Frère ab Eremo et le Chapitre de Lyon acceptèrent de le supprimer. Ainsi, alors qu’en 1778 le Convent de Lyon fondait l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants, pour réformer la société allemande, lui donner une constitution propre, un caractère plus français, en 1781, les Chevaliers Bienfaisants, malgré quelques précautions prudentes pour amadouer les loges nationales, se tournaient de plus en plus vers l’Allemagne.
C’est qu’un événement était survenu qui ajoutait un intérêt plus vif aux correspondances que les provinces françaises entretenaient avec le Directoire de Brunswick. Le Sérénissime Frère Grand Supérieur a Victoria avait annoncé depuis les derniers jours de l’année 1779, son intention de réunir un convent général de l’Ordre Rectifié et, pour la première fois, il y conviait tout spécialement les Frères français.
La préparation du Convent général de l’Ordre Rectifié touche de trop près l’histoire profonde de la propagande mystique de Jean-Baptiste Willermoz pour que nous n’en donnions que l’aspect extérieur qui apparaît dans le registre des protocoles du Directoire Écossais de Lyon. Nous connaîtrions bien mal la véritable inspiration de ce cercle maçonnique si nous ne le connaissions que par les comptes rendus que nous venons de résumer. Son activité vraie, sa raison d’être n’était pas dans ces affaires officielles. La preuve du manque d’intérêt que porte Willermoz, à cette époque, aux questions administratives, se lit dans le registre même. Depuis le 10 décembre 1778, les comptes rendus des séances du comité directeur de la Province d’Auvergne sont rédigés avec une négligence tout à fait caractéristique. De nombreux feuillets, restés blancs, n’ont pas été remplis, les résumés des séances sont restés transcrits sur de petites feuilles volantes : l’ensemble donne une impression de désordre. La partie la plus intéressante de l’histoire des Chevaliers Bienfaisants est l’histoire de la fondation et du développement des cercles de Profès.
Les grandes caractéristiques de la Profession, classe mystérieuse surajoutée aux grades ostensibles de l’Ordre Rectifié, où l’on conservait le secret de la Maçonnerie primitive, avaient été fixées bien avant la réunion de 1778 ; mais tout était resté à l’état d’ébauche. Lorsque les congressistes se furent dispersés, Willermoz, avec l’aide de ses collaborateurs, dut mettre la dernière main aux statuts et aux règlements, ainsi qu’aux instructions de la Profession simple et de la Grande Profession. En ce travail, Périsse et Paganucci lui servirent seulement de copistes, lui seul décida de tout et de tous les détails.
Le but de l’institution était d’initier ceux des Chevaliers Bienfaisants qui en étaient jugés dignes « à la connaissance des mystères de l’ancienne et primitive maçonnerie et à recevoir l’explication et le developpement final des symboles et des allégories maçonniques ». Mais quels Chevaliers devaient être jugés dignes d’accéder au degré suprême et à ces suprêmes secrets ? Willermoz se préoccupa de l’indiquer clairement et de faire un tableau des qualités à rechercher et des défauts à éviter pour proposer des candidats convenables. Il était d’autant plus nécessaire de poser quelques règles, qu’ayant désigné les premiers Profès, il leur abandonnait, en principe, le soin de se recruter. Le sujet devait être vertueux, de bonne réputation et posséder de solides principes religieux. S’enorgueillir de sa naissance, montrer de la vanité de ses talents, trop de penchant pour les sciences naturelles, étaient de mauvaises notes, presque prohibitives, ainsi qu’une imagination trop ardente. Willermoz ne voulait pourtant pas qu’on choisît des esprits timorés et trop attachés aux préjugés courants ; il proscrivait de même les caractères faibles et ceux qu’on pouvait accuser de frivolité et d’inconstance.
L’article II des Statuts décrit ainsi l’institution : « La Profession se fait en deux temps ou actes, qui exigent chacun des engagements particuliers relativement à leur objet. Le premier, uniquement destiné à indiquer la nécessité et le but des initiations, n’est que préparatoire au second... Le second, qui est le dernier terme de la Grande Profession, donne seul le titre de Grand Profès. Chacune de ces classes a un mot particulier pour servir aux Frères à se reconnaître ».
Profès et Grand Profès avaient l’obligation stricte de cacher leur qualité, et naturellement leurs instructions, au commun des Chevaliers Maçons, même Bienfaisants.
D’après ce que nous connaissons des statuts et des rituels, le cérémonial de l’Ordre était simple et tout imprégné de religiosité ; il employait les expressions caractéristiques des Élus Coens et leur symbolisme original.
Le premier grade était donné dans une réunion de Chevaliers Profès déjà initiés. Le nouveau reçu prononçait, puis signait son engagement. On lui lisait l’instruction secrète et on lui confiait le mot de reconnaissance de son grade. C’était le même engagement qu’avaient signé les membres du Convent de Lyon et probablement la même instruction que Turkheim leur avait communiquée. Ainsi le Profès apprenait-il que ce qu’il fallait entendre par « mystères de l’ancienne et primitive maçonnerie », était un système théosophique inspiré de la Bible, dont l’originalité principale était sa prétention de constituer l’essence même de la Maçonnerie et plus encore celle de toutes les religions de la terre, l’essence même de toute vérité.
De même que dans la société des Chevaliers Bienfaisants les grades Symboliques et de l’Intérieur n’étaient que des étapes préparatoires à la Profession, de même le grade de simple Profès n’était qu’un temps d’attente, une mesure pour rien où les instructeurs devaient juger des valeurs et des aptitudes. Aucun intervalle n’était fixé pour être promu du premier degré au suivant « puisque le terme dépend uniquement des sentiments et des dispositions du candidat ».
C’était au grade suivant que devait commencer le véritable cours d’instruction secrète. Pourtant il se donnait avec aussi peu d’apparat que le précédent. Le candidat écoutait la lecture des statuts qu’il devait accepter et signer. Alors, à genoux devant le président de la séance, il prononçait son engagement spécial, faisant de la main le signe maçonnique de Compagnon. Puis il apposait sa signature au bas de l’engagement de son grade et comptait désormais au nombre des Grands Profès. La réception se terminait par la lecture d’une instruction spéciale, dont nous savons qu’elle expliquait « la vraie cause de l’initiation » et donnait le mot de passe du grade. Ainsi introduit parmi ses pairs, le Grand Profès pouvait prendre part aux cercles d’instruction, conférences libres, où régnait la plus grande égalité et où l’on ne faisait rien d’autre, après les prières rituelles, que de lire et d’expliquer quelque point de la doctrine secrète.
L’Ordre avait un chef-lieu ou centre commun où se trouvait le dépôt des instructions. C’était ce centre qui dirigeait l’enseignement, de lui dépendait la création des Collèges de Grands Profès. Il fallait qu’il y eût au moins trois Grands Profès dans la même ville pour qu’il fût possible d’instituer un Collège spécial, c’est-à-dire une véritable succursale du Collège Métropolitain, possédant copie des engagements, des statuts et des instructions préliminaires, avec le droit de recruter et d’instruire à son tour de nouveaux membres. Le Collège Métropolitain avait trois dignitaires, le Président, le Dépositaire et le Censeur et les Collèges particuliers, sur ce modèle, devaient se choisir aussi, dans la mesure du possible, les mêmes officiers.
Le chef-lieu de l’association était Lyon. Dans les statuts, Willermoz déguisait la bonne et essentielle raison de ce fait sous de spécieuses considérations géographiques et, toujours soucieux de cacher son véritable rôle, rejetait la responsabilité de cette organisation sur le Convent des Gaules.
Le Président était un personnage décoratif, qui disait les prières avant et après les réunions, recevait les Frères admis et fixait la date des conférences. Il devait conférer avec le Dépositaire et le Censeur pour toute fondation nouvelle, et leurs trois signatures authentifiaient les documents qu’ils expédiaient aux Collèges particuliers, au nom du Collège Métropolitain. Le Censeur était une sorte de surveillant, dont la tâche était surtout de faire respecter les règlements.
Les statuts font au Dépositaire la part belle. Il était le vrai chef de l’Ordre, puisque l’objet de toute l’association était l’étude d’une doctrine qu’il était seul à bien connaître et dont il était le seul dispensateur. On consacrait la fiction qu’il était aussi le « correspondant direct et spécial de ceux de qui il a reçu le dépôt des instructions, et de ceux de qui il pourra espérer un accroissement de lumières, mais il ne sera point tenu de donner à qui que ce soit aucune communication de cette correspondance, il en fera selon sa prudence tant dans le Collège Métropolitain que dans les Collèges particuliers ». Malgré le vague de cette formule, on ne pouvait mieux dire, qu’abrité derrière de mystérieux répondants, le Dépositaire n’avait à donner aucune explication au sujet de l’origine de ses instructions, pas plus qu’au sujet des variations qu’il pouvait y introduire ultérieurement. D’autre part, alors que les deux autres dignitaires du Collège devaient être élus par les Grands Profès, c’était le Dépositaire qui se désignait un Substitut, chargé de le remplacer et qui, seul, définissait quels seraient sa charge et ses pouvoirs.
On peut deviner que Willermoz n’avait réservé tant d’importance et de liberté aux fonctions du Dépositaire Général que parce que c’était une charge faite tout exprès pour son usage personnel. Grâce à ces commodes dispositions, la société des Profès, confédération de Collèges d’initiés en marge des loges, se présentait comme une organisation souple et simple, qui dépendait complètement de lui.
En étudiant les statuts, il apparaît aussi que le Lyonnais n’avait pas voulu fonder un institut de sciences secrètes à la manière des Philalèthes, mais une école de vie spirituelle et de perfectionnement mystique. Pour connaître la vérité, le Profès devait tout d’abord la mériter ; il lui était recommandé de dompter ses passions, de pratiquer la charité, de faire preuve de courage et de foi. L’engagement de la Profession simple n’était pas seulement un serment de silence, mais un acte de foi en un Dieu tout puissant. Le Grand Profès, lui, entrait dans des précisions plus grandes, il affirmait son attachement à la religion chrétienne et faisait vœu de perfection. A la fin de leurs engagements, comme dans leurs prières rituelles, qui ouvraient et fermaient les séances, ils imploraient l’aide de Dieu et ses lumières.
Willermoz est si convaincu que le succès de son enseignement dépend des dispositions qu’y apportaient ses disciples, qu’il conseille même à ses instructeurs de ne pas trop user de persuasion envers les sujets lents à comprendre ou portés à la discussion ; le mieux était d’attendre plutôt que de hâter artificiellement une instruction qui devait être une véritable conversion, œuvre de la volonté plutôt que de l’intelligence, œuvre aussi de l’imprévisible grâce divine.
Pour attirer mieux encore l’attention des initiés sur l’importance qu’avait l’effort personnel, dans la carrière qui allait leur être ouverte, Willermoz ajouta plus tard au cérémonial de la réception des Grands Profès un « Dialogue entre le Chef initiateur et le nouveau reçu » qui insistait uniquement sur ce point. Le disciple y apprenait qu’il ne devait pas demander des révélations précises propres à satisfaire son imagination ; il s’entendait rappeler qu’un « vrai désir sans mélange de motif humain » est ce qui importe le plus, et que le chemin de la science passe par les régions arides du sacrifice et de la mortification du cœur et de l’esprit.
C’est ce que laissait prévoir déjà l’épreuve du grade symbolique de Compagnon où, conduit devant un miroir couvert d’un voile, il s’était entendu dire : « Si tu as un vrai désir, du courage, de l’intelligence, tire ce rideau ». Belle épreuve, bien faite pour plaire à Willermoz, par son allure énigmatique et son sens double, venu de l’enseignement de Pasqually. La doctrine des Coens, nous le savons, établissait, entre la nature de l’homme et celle du monde, d’étroites correspondances, elle prétendait que celui qui sait lire en lui-même, connaît en même temps le plan divin, et avait toujours accordé une primordiale importance au désir et au libre arbitre.
Mais si Willermoz, préconisant les qualités de courage et de volonté, ne fait que suivre son maître, il représente aussi une tradition plus générale ; son enseignement rejoint toutes les méthodes de formation mystique. C’est une donnée de l’expérience que toute vocation spirituelle exige surtout l’effort. L’âme, soit qu’elle cherche la vérité, l’art ou le divin, a besoin d’une volonté ferme pour s’abstraire des habitudes et des apparences et tendre vers le monde spécial de sa contemplation. Cependant, il serait peu généreux de remarquer que, pour sa part, le Chancelier de Lyon n’était arrivé que bien malgré lui à comprendre l’importance de la volonté et du renoncement dans la vie mystique. Combien de temps avait-il hésité au seuil du temple Coen ! Combien de lettres avait-il envoyées à Bordeaux pour exposer ses doutes et ses déceptions ! Il est certain qu’il avait longtemps espéré obtenir sa propre conversion spirituelle, non par l’effort et par le désir, mais par la voie plus aisée des phénomènes sensibles et des prodiges. Il est toujours plus facile de donner aux autres de sages conseils que de les pratiquer soi-même. D’ailleurs il faut dire, à la décharge du chef des Profès, que le manque d’accord de ses principes et de sa conduite ne venait pas de lui, mais de son maître. La doctrine de Pasqually, avec toutes ses prétentions à la spiritualité, était surtout un système magique assez grossier ou du moins assez matériel. Aucun des Coens, même le mieux doué pour la vie mystique, n’arrivera jamais à se débarrasser des tares initiales de ce mauvais départ. Willermoz, qui n’était pas parmi les mieux doués, loin de là, restera toute sa vie assoiffé de merveilleux, tout en croyant de bonne foi vivre dans les pures régions du monde de l’esprit.
Les dispositions qui règlent l’enseignement de la doctrine montrent à quel point il la considérait comme sacrée. L’Ordre des Profès paraissait moins fait pour la répandre que pour la préserver des profanations. S’il arrivait pourtant que, malgré tant de précautions, un homme indigne se fût glissé dans le temple, il fallait à tout prix l’écarter. Pour cela, loin d’irriter sa curiosité en prononçant son exclusion, on s’efforcerait de le lasser. On ne le ferait avancer ni en grades, ni en science, on ne le convoquerait plus, on lui cacherait la date des conférences. Ainsi serait-il repoussé tout doucement et exclu de fait « sans qu’il soit besoin de l’en prévenir ».
On pourrait croire que, poursuivant un but si élevé, se faisant une si haute idée de la vocation à laquelle il destinait son Ordre, ayant établi des règles si sages mais si sévères, Jean-Baptiste Willermoz eût eu assez de mal à trouver les parangons de toutes les vertus civiles et maçonniques, les chrétiens aussi fervents que libres de préjugés et dociles autant que résolus, les parfaits « hommes de désir » qui, seuls, pouvaient devenir de bons Profès. Il n’en est rien, soit que beaucoup de Chevaliers Bienfaisants eussent eu justement toutes les qualités nécessaires, soit qu’on leur fît crédit pour quelques-unes, sept Collèges de Grands Profès furent institués auprès des principales Loges Écossaises qui avaient accepté les décisions du Convent de Lyon. En France, en Italie et même en Allemagne, la classe secrète compte plus de soixante membres en 1782.
Le premier Collège, premier en date comme en importance, était le Collège Métropolitain de Lyon. Il comptait 11 membres en 1778, à sa fondation, et 20 en 1781. Gaspard de Savaron était Président, Jean Paganucci, Censeur, Willermoz était Dépositaire avec, comme Substitut, le fidèle Périsse Duluc. Puis venaient les dignitaires du Directoire Écossais et parmi eux la plupart de ceux qui faisaient partie du Temple des Philosophes Élus Coens de Lyon : Lambert de Lissieux, Barbier de Lescoët, Sellonf, le Dr Willermoz, Henry de Cordon, Jean-Marie Bruyzet, Antoine Willermoz, le Doyen de Castellas et Jean-Paul Braun. Il y avait aussi quelques nouveaux venus, récemment admis au nombre des Chevaliers Bienfaisants : Jean-Pierre Molière, Pierre Bruyzet, Alexandre de Monspey, Antoine Sabot de Pizay, Bernard de Rully, Claude de Rachais et Jacques Millanois. Les dates de leur admission au nombre des Grands Profès montrent assez que, pour eux, le stage dans les grades Symboliques et de l’Intérieur avait dû être fort court, sinon inexistant.
Strasbourg groupait cinq grands Profès : Jean de Turkheim était Président, et Rodolphe Saltzman Dépositaire.
Turin, dans la VIIIe province, avait aussi un Collège. Willermoz avait sans doute profité du passage des Frères italiens, en 1779 et 1780, pour les initier à l’Ordre secret, en même temps qu’aux autres décisions du Convent des Gaules. Le Dépositaire, qui en chaque Collège représente évidemment celui auquel Willermoz accorde sa confiance, était le Dr Sébastien Giraud.
A Chambéry, quatre des plus anciens Frères de la Sincérité avaient, dès 1779, été admis parmi les Profès. Le Président était Hippolyte Deville, et le Dépositaire Marc Revoire. Ce qui s’explique, si nous nous souvenons que ce dernier comptait déjà parmi les Coens. Les deux autres étaient Joseph de Maistre et Jean-Baptiste de Salteur.
Le Collège de Grenoble comprenait le Commandeur de Savye, Yves Giroud, Dépositaire, Joseph Prunelle de Lière, Censeur, André Faure et François-Henry de Virieu. Tous avaient été reçus en 1779, l’année même où leur loge la Bienfaisance avait été rectifiée par le Directoire de Lyon.
Montpellier possédait un Collège de cinq membres avec Guillaume Castaing de la Devèze comme Président, et Antoine Castillon comme Dépositaire.
Naples avait aussi ses Profès. Diego Naselli, leur Président, avait été initié en même temps que son compatriote Joseph Pepe, lorsqu’il était passé à Lyon en 1780.
Il y avait aussi à Autun deux membres de la classe secrète, Jean-Alexandre de Scorailles et Antoine Le Seure, mais ce nombre était insuffisant pour former un Collège.
Enfin derniers, mais non les moindres, quelques Allemands vinrent en 1780 compléter la société ; c’étaient Charles prince de Hesse Cassel, Charles de Waechter, le Baron de Plessen, Haugwitz et Ferdinand de Brunswick Lunebourg, qui, en raison de sa dignité éminente de Grand Maître de l’Ordre Rectifié, fut mis en tête des listes officielles.
Si l’on compare le tableau composé en 1782 avec la liste des signatures des simples Profès, reçus de décembre 1778 à novembre 1781, on constate que plusieurs d’entre ceux qui avaient été reçus au premier degré ne furent pas admis plus avant. Antoine Prost de Royer, Ludovic Bayerlé, Duperret, Boyer de Rouquet, sont dans ce cas. Ils avaient été pourtant parmi les premiers membres fondateurs de la classe secrète. Mais il est bien évident qu’on les avait alors choisis plutôt par opportunité, que par aucune des excellentes raisons d’aptitude et de mérite personnel qui étaient de règle dans le recrutement de ce cercle mystique. Jean-Baptiste Willermoz se reconnaissait le droit d’user librement des règlements dont il était l’auteur et, n’ayant plus besoin de ces Frères, il ne s’était pas soucié de leur livrer davantage de sa pensée et de ses projets.
Les cahiers qui servirent à l’enseignement des Profès nous manquent. Tout ce qui reste du plan d’instruction consiste en quelques feuillets incomplets. Une chose est frappante, c’est que la doctrine des Profès n’est nullement originale et qu’elle vient de l’enseignement de Pasqually. Willermoz n’a ajouté à la science de son maître qu’un seul complément : l’ingénieuse filiation qui fait remonter aux fils de Noé l’origine des initiations secrètes, encore ce soi-disant historique, qui forme la légende du grade de la Profession, est-il plutôt un développement qu’une addition originale. Après le travail effectué dans les conférences du Temple des Élus Coens lyonnais, les instructions composées pour les Profès étaient le résultat des efforts que Willermoz avait fait pendant bien des années pour comprendre la doctrine de la Réintégration et aussi pour la concilier autant que possible avec l’orthodoxie catholique.
Comme le Coen, le Profès apprenait que Dieu est un, triple et quadruple, selon qu’on considère sa puissance et sa nature ; que le monde physique a été créé, après la révolte des esprits, pour être la prison des pervers ; que la matière est d’essence trinaire, formée par la combinaison des trois éléments : sel, soufre et mercure ; que toute matière se résorbera finalement, amenant la disparition de tous les êtres du monde minéral, végétal et animal ; que tous les êtres sont des esprits répartis en quatre classes, de plus en plus éloignées du centre divin selon que leur mission est plus temporelle et leur forme plus matérielle ; qu’il faut distinguer parmi les êtres, ceux qui sont émanés et sont les instruments passifs de la divine volonté, et ceux qui sont émancipés et jouissent de leur libre arbitre ; enfin, que deux forces opposées, le bien et le mal, agissent sur l’univers.
L’histoire de la destinée humaine tenait une place importante dans l’initiation. Elle était contée de la même façon que l’avait fait Pasqually, dans les longs développements de son Traité, mais d’une façon plus claire à la fois et plus hardie sur certains points délicats. Willermoz enseigne que l’homme fut créé à l’image de Dieu, supérieur à toute la nature spirituelle, temporelle et matérielle, puissant dans toute l’acception du terme, pour être « un moyen de réconciliation pour le principe du mal », mais qu’il a failli à sa tâche, et que sa prévarication a été punie de mort. Mort spirituelle bien heureusement. Il n’en est pas moins devenu, depuis sa chute, un être passif et « monstrueux », par l’alliance anormale du spirituel et du matériel qui constitue sa nature dégradée. « Son crime est la source de tous les maux qui affligent l’humanité ». L’homme n’a qu’une tâche : celle de se réconcilier. Cette tâche n’est pas impossible, d’abord parce qu’Adam a reçu des « secours très puissants », et ensuite parce que l’œuvre du Christ « divin réparateur universel » et son enseignement — dont le sens secret a été connu des seuls disciples — nous a ouvert la voie et nous promet le succès. Les emblèmes maçonniques se rapportent à cette mystique et doivent être interprétés d’après elle. Le Temple de Salomon, d’après les plans mystérieux reçus par David, et exécutés par Salomon avec l’aide d’Hiram et des premiers Francs-Maçons, est construit à l’image de l’homme et à l’image de l’univers. Étudier les symboles du Temple c’est étudier l’un et l’autre. Quelques éléments d’arithmosophie, le sens des nombres 3, 6, 9, par exemple, et du nombre 4 divin, complétaient l’instruction des Grands Profès.
Willermoz, en composant cette doctrine, ne faisait que répéter, sous une forme condensée, ses convictions anciennes ; il ne s’était fait aucun scrupule d’employer aussi le vocabulaire spécial et les expressions typiques de son défunt maître. Pourtant, s’il n’avait utilisé que l’enseignement de Pasqually, il ne l’utilisait pas tout entier. Il distinguait deux parties dans ses connaissances secrètes, l’une « historique et théosophique », dont il avait fait « un précis abrégé » à l’usage de ses Profès, l’autre contenant des notions sur les « classes d’êtres spirituels » et les « plans d’opérations », dont il ne se croyait pas le droit de disposer. La géographie et cosmographie mystique du singulier univers de Pasqually, ainsi que la pratique, les prières, les Opérations théurgiques et tous les systèmes d’interprétation, nombres et hiéroglyphes et caractères qui permettaient de comprendre les passes, n’étaient pas du tout enseignés dans la Profession. Le Profès n’apprenait que théoriquement l’histoire du monde et celle de l’homme, au Coen restait réservé un rôle plus actif, la possibilité de communiquer avec les êtres spirituels restés intermédiaires du Divin, et d’agir mystérieusement dans l’immensité de l’univers.
Willermoz accordait plus de valeur à la pratique qu’à la théorie. C’est pourquoi, il désigne l’enseignement de la classe des Profès sous le nom de « science religieuse », évitant l’expression plus complète et plus sacrée de « vrai culte », « culte divin », dont les disciples de Pasqually faisaient un fréquent usage. Ainsi distinguait-il, un peu subtilement, le secret des Profès de celui des Coens et pouvait-il arriver à se persuader qu’il n’avait pas trahi ce dernier, puisqu’il n’en disait à ses disciples que la première partie. Par la même occasion, il affirmait aux Profès débutants que l’enseignement, qu’ils allaient recevoir, n’était pas tel qu’il pût enflammer leur imagination et enchanter leur curiosité et que ce n’était qu’une méthode de vie spirituelle et de pure contemplation, alors qu’il préludait à toute la magie cérémonielle de Don Martinès de Pasqually.
S’étant mis ainsi en règle avec sa conscience, de façon à pouvoir enseigner la vérité, Willermoz décidait de l’avancement des Profès dans la science, d’après ce qu’il savait de leur conduite et de leurs dispositions. A Lyon, sa présence garantissait la bonne marche des travaux du Collège. Dans les autres villes, il entra personnellement en correspondance avec les disciples les plus intéressants.
Le cercle de Chambéry, au milieu d’un ensemble harmonieux d’élèves confiants et dociles, apporte une note discordante. Les Savoyards étaient, depuis 1774, en relations suivies avec le Directoire de Lyon. Ils avaient toujours montré beaucoup d’avidité à s’instruire, et un grand désir de posséder des documents expliquant le but de la Maçonnerie. Leur capacité à distinguer ce qui, dans les papiers officiels que leur envoyait le Grand Chapitre, paraissait obscur ou inutile avait interloqué Antoine Willermoz en 1777. On peut penser que ces gens exigeants avaient accueilli avec joie la réforme du Convent de Lyon et l’institution de la Profession, qui substituait une théosophie ambitieuse aux pittoresques légendes de l’Ordre templier. En effet le Frère a Floribus, Joseph de Maistre, avait tout de suite été séduit par l’aliment plus substantiel que ces nouveautés offraient à sa curiosité. Il était allé à Lyon en 1779, pour s’instruire et se faire recevoir avec ses amis. Mais, à bien les étudier, les instructions reçues lui parurent fort arbitraires et manquant de clarté. En juin 1779, il chargea le Frère Revoire qui partait pour Lyon, de porter un questionnaire au Collège Métropolitain. Willermoz lui répondit très vite mais assez froidement. Il refusait d’expliquer les origines de sa doctrine secrète et déclarait que, pour prouver sa valeur authentique, il n’était besoin que de remarquer combien elle était harmonieuse et satisfaisante. C’était là justement ce que Joseph de Maistre ne reconnaissait nullement. La doctrine ne lui paraissait pas du tout cohérente et il le fit savoir à son instructeur lyonnais. Ses objections logiques et spirituelles visaient surtout le dogme enseignant que la mission de l’homme avait été de tenir en respect les pervers. Il comparait, dans ce cas, le plan divin « aux décisions d’un imbécile d’amiral qui au lieu d’aller foudroyer les ennemis avec son gros vaisseau, leur enverrait des petits bâtiments pour les amuser et se faire battre ». Il réclamait qu’on voulût bien apaiser ses scrupules et qu’on l’éclairât un peu mieux, et demandait à Willermoz de vouloir bien venir, lui-même, exposer les points les plus difficiles de l’enseignement secret.
Willermoz ne s’en souciait pas. Il fit écrire par Gaspard de Savaron que les Savoyards devraient plutôt venir à Lyon travailler avec leurs Frères et s’inspirer de leurs exemples. Le 15 juillet 1780, de Maistre envoya un nouveau questionnaire. Cette fois, la mauvaise humeur de Willermoz éclata, un peu à retardement cependant, puisque la lettre que nous connaissons est datée du 3 décembre. Toutefois, il ne répondait à aucune des questions précises de son correspondant et se bornait à condamner l’esprit détestable dont celui-ci faisait preuve ; il lui rappelait que l’école de la Profession n’était pas une école de discussion libre ; son but était d’entraîner à croire, tandis que le cercle de Chambéry s’entraînait à douter. Willermoz pourtant était bien forcé d’admettre qu’il y avait des éléments assez « indigestes » dans la doctrine qu’il enseignait. Mais le beau mérite d’avoir la foi sans aucune peine, et de tout comprendre sans travailler ! La faute principale des Frères de Savoie, en général, venait de ce qu’ils faisaient trop travailler leur raison et pas assez leur cœur, celle de Joseph de Maistre, en particulier, venait de son manque de préparation et de son ignorance. Il n’était ni assez mûr ni assez instruit pour goûter le fruit de la Sagesse.
Après cette mercuriale, nous n’avons plus traces de relations intimes entre Willermoz et le comte de Maistre. C’était le cas, pour le Lyonnais, de mettre en pratique les dispositions des statuts qui permettaient qu’un disciple pût être exclu de l’Ordre, sans qu’il fût nécessaire de le prévenir. Ce fut peut-être ce qui arriva au Frère a Floribus, dont l’esprit critique était bien déplacé, dans une société où chacun devait penser et agir d’après les indications d’un seul.
Les Collèges de Montpellier et ceux d’Italie n’ont pas d’histoire, du moins tant qu’aucun document de leurs archives ne sera publié.
Le Collège de Strasbourg était trop éloigné de Lyon, à une époque où les distances matérielles avaient encore tout leur sens, pour que ses membres pussent garder un contact étroit avec Jean-Baptiste Willermoz. Pourtant, ils méritaient bien la confiance qu’il continuait à leur accorder ; Maçons sérieux et fervents chrétiens, Saltzman, Jean de Turkheim et son frère Bernard se montraient empressés à recevoir les plus secrètes révélations de leur initiateur lyonnais.
Nous sommes mieux renseignés encore sur la vie du Collège de Grenoble. Les lettres du comte de Virieu, celles de Giroud et de Prunelle de Lière, montrent qu’une collaboration intime s’établit très vite entre le Collège Métropolitain et sa filiale dauphinoise. A Circulis se montrait Profès aussi convaincu qu’il s’était montré zélé Chevalier Bienfaisant. Il débordait d’enthousiasme : « je vous reconnais pour mon maître à tous égards, écrit-il à Willermoz en 1780 ; et cet aveu plaît à mon cœur sans coûter à mon amour-propre. » On peut supposer que le Dépositaire des Profès apprécia à sa juste valeur ce témoignage de déférence, qui lui venait de la part d’un de ses disciples les mieux nés ; quoi qu’il en soit, il le recommanda, en 1782, à Claude de Saint-Martin, comme possédant toutes les qualités du véritable « homme de désir ».
Léonard Prunelle de Lière, autre Grand Profès grenoblois, donnait aussi de grandes satisfactions à son directeur spirituel. Si Virieu l’emportait par l’activité, Prunelle le dépassait par la ferveur. La doctrine qu’on lui enseignait lui parut si importante, qu’auprès d’elle les questions d’administration maçonnique lui semblaient fastidieuses et de faible intérêt ; il trouvait pesantes les dignités et les charges dont on l’avait revêtu. Son désir d’être laissé tout entier à soi-même, le besoin de recueillement qu’il exprime font penser qu’il était doué pour la vie contemplative et rappelle les désirs analogues qu’exprima souvent Saint-Martin. Prunelle de Lière ne s’élevait pas jusqu’à souhaiter la vision béatifique et l’union avec Dieu ; selon la méthode particulière que lui avait transmise Willermoz, son « attention continue » se fixait plus modestement sur les « êtres bienfaisants », intermédiaires célestes. Cela était bien suffisant pour que son ambition intérieure fût fort vive et pour qu’elle s’exprimât en termes émus.
Il ne critiquait en aucune façon le but idéal que son maître proposait à ses efforts, mais sentait quelle difficulté il y a à se dégager véritablement de toutes les choses sensibles et matérielles, pour faire renaître en soi l’Homme-Dieu primitif. Le sentiment de son impuissance l’accablait : « je ressemble à un enfant sans expérience, mes sens spirituels sont si faibles que je n’ai qu’un sentiment obscur de l’état abject et misérable dans lequel je suis plongé. Un être infini est esclave volontaire, dans la plus étroite et dans la plus honteuse des prisons ; avec des amis et des moyens pour en sortir, il contracte si fort l’habitude de ses chaînes, et de tout ce qui appartient au séjour ténébreux où il est réduit, que même lorsqu’il désire les vrais biens, il est beaucoup moins affligé d’être privé de ceux-ci que de la perte des biens sensibles : cet être malheureux, mon cher Frère, c’est moi-même. Ces considérations me font éprouver une vraie tristesse, mais combien est-elle au-dessous du sentiment douloureux, et tout à la fois consolant parce qu’il est juste, qui convient si fort à une intelligence vivant dans le sensible, surtout à un homme aussi coupable que je l’ai été. Quand de la fange au-dessus de laquelle je m’efforce de me soutenir, pourrai-je atteindre ce sentiment ? »
Les fautes du mystique dépendent de son appréciation ; leur énormité vient sans doute de la comparaison qu’il fait avec l’idéal qu’il se propose. Je ne sais quelle était la nature de la fange au-dessus de laquelle Prunelle de Lière s’efforçait de surnager, mais il avait assez d’humilité et de foi pour être un disciple selon le cœur de Jean-Baptiste Willermoz. En fait, il fut un des Grands Profès les plus étroitement associés aux affaires de l’Ordre et les mieux renseignés de toute l’étendue de la doctrine et de sa complexité. Il pouvait recommander, en toute connaissance de cause, son avancement spirituel aux parfums symboliques que Willermoz brûlait sur l’autel cérémonial des Réau-Croix.
C’est qu’en effet, Willermoz ne se contenta pas d’exposer et de développer ses théories théosophiques et son exégèse originale de la Bible et du Nouveau Testament aux plus dignes d’entre les Chevaliers Bienfaisants. Bien qu’il eût un très grand souci de conserver ses prérogatives de directeur, il était trop persuadé de l’importance de sa foi secrète pour refuser de la révéler aux sujets qui lui paraissaient capables de la comprendre et faits pour la pratiquer. Il choisit parmi ses Profès les plus dignes et les introduisit dans l’Ordre des Chevaliers Élus Coens, graduant ainsi la révélation du mystère à travers les initiations de trois sociétés de plus en plus secrètes.
Je ne sais trop si, ce faisant, il agissait de sa propre autorité, ou s’il demandait quelque autorisation à de Serre, à d’Hauterive ou à Claude de Saint-Martin. Chaque Réau-Croix, à cette époque, semble jouir d’une grande liberté. Depuis que l’association se passait de Grand Maître Souverain, les membres usaient à leur gré du droit de former des disciples. Ils n’étaient plus unis que par les liens de leur communauté de doctrine et de culte et par le souvenir de leur défunt maître.
Ils soutenaient de leur charité l’abbé Fournié. Willermoz apprenait de lui des nouvelles de la famille de Pasqually. La veuve du mage s’était remariée avec le capitaine de vaisseau d’Olabarat, qui était « la perle des maris ». Mais si, de son côté, tout allait bien, il n’en était pas de même de son fils ; Jean-Anselme Pasqually donnait mille soucis à ceux qui étaient chargés de l’élever ou qui, à des titres divers, espéraient en son avenir spirituel. Il n’apprenait rien dans les pensions où on le mettait que « libertinage », et « dissipation outrée ». Il fallait évidemment l’intervention de Dieu même pour qu’il devînt le « sage successeur de notre Grand Supérieur ».
Les Profès devenus Coens n’étaient sûrement pas mis au courant des petits à-côtés décevants de l’histoire de l’Ordre. Nous pouvons nous fier à Willermoz pour penser qu’il traçait de Pasqually un portrait idéal, conforme à celui qu’on pouvait attendre d’un mage inspiré et convenant parfaitement à l’édification de nouveaux adeptes.
Toujours persuadé de l’importance sacrée du culte secret qu’il pratiquait depuis plus de dix ans, Willermoz restait fidèle à ses devoirs de Réau-Croix. Ne nous demandons pas trop s’il était enfin payé de ses peines, s’il réussissait la « Chose » ? Croyons-le sur parole lorsqu’il affirme, d’une façon aussi vague que modeste, que la pratique des Opérations lui donnait « de temps en temps quelques résultats trop satisfaisants, pour ne pas désirer ardemment tous les moyens qui pourront m’aider à les obtenir plus abondants ». Ce n’est pas là beaucoup se vanter. Le manque d’assurance et l’espoir qu’il exprime nous feraient plutôt supposer que les êtres spirituels célestes continuaient à ne guère le favoriser de leurs passes et de leurs messages.
En tout cas, le culte théurgique persistait chez les Coens anciens et nouveaux dans toute la complication que lui avait donnée son inventeur. Les papiers de Prunelle de Lière que possède la bibliothèque de Grenoble, apportent de ce fait une preuve évidente et pittoresque. Le Frère a Tribus Oculis, admis dans l’ordre de Pasqually, conserva quelques-uns des documents officiels qu’on lui avait confiés, pour l’aider dans la pratique des cérémonies. Grâce à lui, nous pouvons feuilleter, avec les « Tableaux Philosophiques » qui donnent les modèles de cercles d’Opération allant des plus simples aux plus complexes, un cahier de caractères et d’hiéroglyphes, classés selon les lettres de l’alphabet, dont la complication fait rêver. Chaque lettre occupe quatre grandes pages régulièrement subdivisées en petits carrés : deux pages contenant les caractères et deux pages les hiéroglyphes. Les uns et les autres sont groupés selon leurs formes sous diverses appellations. Les hiéroglyphes sont naturellement plus bizarres que les caractères. Certains sont de simples lignes, flèches, cercles, courbes ou bâtonnets ; d’autres de petits dessins baroques représentant l’homme, les animaux, la lune, le soleil ou des étoiles. Les noms sont aussi très variés. Il y a des caractères hébreux, égyptiens, phéniciens, tartares, noéchiques, japoniques, arabes, etc... ; d’autres sont dits de saturne, de la lune, de la reine de Saba, de Paul ou Saül, du prophète Daniel, de saint Augustin, de l’opération du Démon, de l’opération de Leviathan, de l’opération des rois mages, etc..., etc...
PL. VI

TABLEAUX D’OPÉRATIONS DES ÉLUS COENS
Bibliothèque de la Ville de Grenoble, ms. T. 4188.
Un autre cahier comprend la « Table alphabétique des 2.400 noms », soit cent par lettre de l’alphabet — avec leur valeur cabalistique, ainsi qu’une liste des noms de Patriarches, Prophètes et Apôtres, vérifiée sur les alphabets cabalistiques « pour connaître leurs vertus et puissances », et le tableau des « 28 maisons de la Lune ou différents emplacements qu’il faut observer pour placer l’image de la Lune dans les 28 cercles d’opérations des vingt-huit jours ». A ces renseignements étaient joints une recette d’huile d’onction, et un précis des hiéroglyphes qui désignent les planètes-anges-éléments de l’univers Coen, avec quelques classifications de noms et de nombres.
A examiner ces curieux cahiers, on est frappé de voir jusqu’à quel degré de minutie parvint cette tentative de classement de toute la mystérieuse fantasmagorie du monde selon Pasqually. On comprend aussi pourquoi, en octobre 1774, après plusieurs années d’études consacrées à cette science à laquelle il vouait sa vie, Claude de Saint-Martin se déclarait extrêmement embarrassé pour interpréter les « traits globules et sensations » des passes dont il était favorisé. Deux esquisses du Tableau Universel, ainsi que des exercices de calcul cabalistique, montrent que Prunelle de Lière s’exerça, pour son propre compte, à ce travail difficile. Ses papiers renferment aussi un cahier de dessins, qui apporte un excellent témoignage de ses préoccupations et de la forme fantastique que revêtait l’enseignement occulte, que Willermoz lui dispensait.
Étrange recueil. Sur chaque page, à l’encre rouge et noire, sont dessinés triangles, cercles, croissants, semis d’étoiles, de points, de chiffres, de lettres et d’hiéroglyphes, orientés suivant les points cardinaux ; on y trouve des animaux approximatifs et fantastiques, où domine le genre serpent, des représentations maladroites de l’homme et de la femme, ressemblant aux dessins d’un jeune enfant médiocrement doué ; des figures du soleil et de la lune. Le tout s’étale sur un fonds gribouillé, prétendant représenter l’air, l’eau ou le feu, au-dessous des faces poupines de séraphins aux longues ailes, ou de l’œil divin et du nom ineffable du Très-Haut. Certains de ces dessins évoquent des événements dramatiques qui, pour se passer dans un monde spirituel, sont pourtant symbolisés fort grossièrement, à cause de l’imperfection du dessin et d’une inspiration naïve qui frise parfois l’obscénité. D’autres, plus apaisés, exprimeraient peut-être la suavité et la béatitude, si l’art de leur auteur n’était si déficient. Des autres, enfin, on ne saurait rien dire parce qu’ils sont trop compliqués, trop hérissés de hiéroglyphes et de caractères énigmatiques. Il n’est pas douteux que nous nous trouvions là en présence d’une sorte d’illustration des péripéties du drame de la chute de l’homme et de sa réintégration, telle qu’il se jouait dans le monde et dans l’étrange théâtre des cercles opératoires de Don Martinès. Ils représentent l’histoire d’Adam, celle du combat éternel du bien et du mal, du matériel et du spirituel dont l’âme de l’homme est l’enjeu, ainsi que la destinée de l’univers créé. Tous les dessins sont numérotés. Faut-il y rechercher une progression logique ? Peut-être. Mais ce n’est pas le seul point d’interrogation que soulève le petit carnet de la bibliothèque de Grenoble. La principale des questions qui se pose à son sujet est sa date. Rien ne permet encore de savoir à quel moment de l’histoire de ces occultistes il appartient ; je ne sais s’il faut l’attribuer à Don Martinès ou à l’imagination, à la fois précise et délirante, d’un disciple surmené.
Prunelle de Lière n’est pas une exception parmi les Profès. Willermoz confia aussi l’étendue de ses connaissances secrètes, « notre ensemble », comme disait Saint-Martin, à plusieurs autres de ses élèves. Mais nous ne savons pas à quel degré d’instruction parvint chacun de ces superinitiés. Nous manquons de documents précis sur ce point. Pourtant il paraît certain qu’avec Prunelle de Lière, de Virieu et Giroud à Grenoble, à Strasbourg Saltzman et les Turkheim, le Dr Giraud à Turin comptent parmi ceux qui furent intimement liés avec Willermoz et reçurent de lui les livres secrets sur lesquels les Coens basaient leur culte. A Lyon, le chevalier de Monspey et l’avocat Jean-Jacques Millanois furent aussi admis dans le saint des saints. Ce dernier n’était pas un nouveau venu dans les loges de Willermoz ; il avait, en 1774, commencé un apprentissage de la Franc-Maçonnerie templière, alors à ses débuts, mais, le 10 octobre de cette même année, il s’en était détaché, alléguant qu’il avait des raisons particulières et secrètes pour refuser le grade d’Écossais vert. Après la réforme du Convent des Gaules, l’activité de la Bienfaisance l’attira de nouveau et cette fois le retint. Il devint un Profès zélé. Alexandre de Monspey semble aussi avoir été, dès ses débuts ès sciences mystiques, un des Coens bien doués ; ses travaux et ses trouvailles en arithmosophie paraissent même avoir dépassé l’entendement de son instructeur.
Claude de Saint-Martin s’étonnait, à ce propos, que Willermoz eût fait juge de ces questions le savant Court de Gebelin qui, fort versé en Maçonnerie, ignorait cependant à peu près tout de la doctrine de Pasqually. L’étonnement qu’il montre n’est-il pas un peu ironique ? Se faisait-il donc une si haute idée des connaissances de Willermoz et de son jugement ? En tous cas, les deux hommes vivaient à cette époque en parfait accord. Sans doute, l’expérience qu’avait acquise Saint-Martin de la susceptibilité et de l’amour-propre pointilleux du Lyonnais lui faisait éviter assez bien les sujets dangereux, à propos des gens et des choses de leur foi commune. Il usait dans ses lettres de la plus grande circonspection et ne se mêlait en rien de dire son avis. Il évitait, par exemple, de faire aucune allusion aux grades de la Profession. Pourtant, il est certain qu’il n’ignorait pas l’existence de la classe secrète, puisque Willermoz l’entretenait des vertus de ses émules nouveaux et que lui-même correspondait avec certains d’entre eux. Il s’était fait, pour ces cas, une règle de conduite qu’il exposa un jour à Willermoz, afin que celui-ci appréciât les efforts de sa tolérance, de sa politesse et de sa bonne volonté : « Je sens en moi, écrit-il, tout ce qu’il fallait pour remplir vos vues : désir de ne pas contrarier votre marche, attention la plus scrupuleuse à me montrer, autant qu’il est en moi, à votre ton ; justice de vous laisser la gloire de l’avoir formé... Malgré tous ces motifs et quoiqu’il soit admis parmi nous, quoique même mon dessein subsiste d’établir à Paris une petite école, je vous préviens d’avance que je ne l’y laisserai parvenir sans votre aveu. »
Le même respect assez dédaigneux se montre chez lui à propos des agissements du Maître d’Hauterive. Ce dernier paraît avoir été fort agité pendant l’année 1781. Il courait de Toulouse à Orléans et à Paris, à la recherche de la paix de l’âme qui lui échappait. Il était aussi assez contrarié de l’activité littéraire de Saint-Martin. Mais celui-ci se souciait peu de ce que son confrère pouvait penser et ne lui reconnaissait aucune autorité dans les affaires de sa vie spirituelle ; il n’acceptait de collaborer avec lui que « dans la mesure où ce dernier ne contrarierait en rien son plan ». « Sachant par expérience que le but auquel il dirige sa barque est mixte tandis que la mienne est simple comme la vérité et le sera toujours, s’il plaît à Dieu de me conserver les intentions qu’il m’a données. Aussi l’ami d’Hauterive me donnera des coups de rame s’il le veut et j’en serai bien aise ; mais je ne lui confierai jamais la barre du gouvernail. »
A cette époque, l’édition de son « second enfant » l’occupait fort. L’ouvrage, ce « Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l’homme et l’univers », devait paraître en 1782. Willermoz s’entremit aimablement pour faire les recommandations et transmettre les paquets d’épreuves à l’imprimeur Périsse Duluc, que Saint-Martin, dans son style volontiers imagé, appelait « la nourrice ». Il s’employait à défendre le mystère d’un pseudonyme auquel l’intéressé désirait conserver tout son sens. Saint-Martin croyait qu’un incognito absolu pouvait seul lui assurer cette tranquillité, cette liberté d’action qui lui était chère. Il se plaisait, dans ses œuvres, à déguiser sa pensée sous des expressions ambiguës, et des symboles obscurs, comme dans la vie à dissimuler son vrai visage. Son désir était de donner l’impression « d’un homme léger, d’un agréable ayant peu d’étoffe, attendu que je joue du violon ». Entre Willermoz et lui à cette époque, grâce au tact de l’un autant qu’aux bons offices de l’autre, il n’y a plus ni discussions, ni aigreur.
En mai 1781, le vicomte de Tavannes, un Philalèthe, que d’Hauterive avait instruit et admis aussi dans l’Ordre Coen, vint à Lyon, annoncé à Willermoz par Claude de Saint-Martin. Il voyageait accompagné de Court de Gebelin. Le pauvre homme était malade, instable, angoissé, neurasthénique dirions-nous ; Saint-Martin attribuait son état non seulement à la perte de sa femme et à la fatigue que lui avait causée sa dernière maladie, mais aussi « au conflit qu’ont fait dans sa tête déjà trop occupée, les diverses personnes qu’il a approchées et dont les systèmes opposés l’ont plongé dans une fâcheuse incertitude en lui ôtant le peu d’appui qu’il eût pu rencontrer en chacun d’eux ». Le vicomte voyageait pour trouver l’oubli, pour remettre un peu d’ordre dans ses idées et de raison dans sa conduite, avant de rejoindre son régiment. Comme il allait à Lyon pour y retrouver le Frère Tieman et faire la connaissance de Willermoz, comme il avait pris comme compagnon Court de Gebelin, nous pouvons nous demander si sa cure de diversion était très sainement conduite. Saint-Martin cependant faisait de son mieux pour qu’elle fût efficace, en expliquant à son confrère lyonnais toutes les bonnes raisons qu’il y avait à ne rien confier de sérieux à ce malade, qu’il jugeait fort « petit dans sa mesure », même lorsqu’il était en bonne santé.
Le fait est très significatif. Il montre quels bons rapports entretenaient à cette époque les fervents du mystère et quelle paix régnait dans le petit monde de l’illuminisme français. Pourtant tous ces initiés étaient loin d’avoir le même but. Entre eux la différence est grande, même si on ne considère que ceux qui étaient attirés vers l’occultisme par une curiosité dénuée de toute idée de profit matériel. Elle ne l’est pas moins, quand on considère la diversité des caractères de ces gens : Duchanteau, équivoque et excentrique, perdu de vices et féru de science hébraïque ; Court de Gebelin, compilateur éclectique de sciences secrètes ; Savalette de Lange, menant de front les liaisons les plus frivoles avec la curiosité la plus insatiable des secrets mystères ; Saint-Martin, dissimulant son goût pour la contemplation sous les dehors d’une vie mondaine ; les pieux Coens de Lyon appliqués à leurs commerces comme à leurs carrières mystiques. Des liens existent pourtant entre ces personnalités disparates. C’est d’abord l’attrait qui les pousse vers l’étude des sciences occultes. C’est ensuite le fait de considérer la nature de l’homme et celle du monde, comme un imbroglio d’arcanes symboliques en étroite correspondance, où l’on peut déchiffrer et comprendre l’essence même de Dieu ; tous aussi bien, prennent la Bible comme thème de leurs recherches ; ils sont en quelque sorte les héritiers de la philosophie scientifique et mystique de la Renaissance.
Parmi eux, Willermoz faisait de plus en plus figure de personnage important. Sa réputation débordait du cercle étroit de sa ville. Des occultistes français ou étrangers venaient à lui, curieux de le connaître et de s’instruire à son école. Personne ne prenait encore ombrage de son activité organisatrice. Sous le triple sceau d’un secret bien gardé, ses Collèges de Profès demeuraient peu connus. Le Lyonnais cependant n’essayait pas, comme son ami Saint-Martin, de se faire passer pour un esprit superficiel, bien au contraire. Le baron de Gleichen, Allemand curieux qui promenait dans les sociétés secrètes de France et d’Allemagne son scepticisme et son goût pour le merveilleux, le jugea à cette époque de rapports plus agréables que ne l’était Saint-Martin, et possédant « plus d’onction, d’aménité, de franchise au moins apparente ». Il ajoute qu’il était « estimé de tout le monde pour ses qualités et adoré de ses disciples à cause de ses manières cordiales, amicales et séduisantes ».
Le beau portrait, que M. Dermenghen a reproduit en tête de l’édition des « Sommeils », montre un visage ouvert au sourire spirituel, au regard vif, qui explique en partie cette séduction que le marchand de Lyon exerça sur ses amis. Un fervent groupe d’élèves anciens et nouveaux l’entourait et le suivait avec une admiration respectueuse. Il était, dans le sens plein du mot, le maître. Si avec les gens distingués, nobles, officiers, chanoines-comtes, qui peuplaient sa société, ses relations restaient assez cérémonieuses, une intimité profonde s’établit avec ceux qui étaient issus du même milieu social, de la bourgeoisie marchande de Lyon. Les registres des paroisses de la ville montrent les Willermoz, les Bruyzet et les Périsse associés souvent aux mêmes cérémonies de leur vie de famille. Un peu en marge du cercle, le chevalier de Grainville vivait dans la région lyonnaise depuis qu’il avait pris sa retraite, toujours uni d’amitié avec Willermoz et les siens ; mais la doctrine de Pasqually lui suffisait sans doute, car il ne se mêlait pas, à cette époque, des fondations nouvelles de son confrère Élu Coen.
Mme Provensal y avait des amis particuliers qu’elle réunissait autour d’elle, en un cercle, où elle exposait sa pensée, plus simplement religieuse que celle de son frère. Elle s’intéressait peu à la Franc-Maçonnerie rectifiée, et il est douteux qu’elle ait appartenu à quelque loge d’Adoption. Mais tous ceux qui suivaient le chemin mystique et qui lui confiaient leurs méditations, leurs efforts et les secrets miracles de la grâce divine, trouvaient en elle un maternel appui. Il nous reste d’elle une curieuse prière-memento, composée entre 1778 et 1782. Prière toute simple, où revivent les soucis domestiques de son foyer, les préoccupations des affaires commerciales, l’inquiétude de la santé et de la conduite de son fils Jean, mais aussi l’ardent désir de perfection qui l’anime. On y lit l’amour qu’elle porte à son frère aîné, et l’étrange sentiment de solidarité secrète qui l’unit à tous les Élus Coens morts ou vivants.
« Je demande une humilité profonde, une componction de cœur parfaite, un ardent amour pour Dieu et de le lui prouver plusieurs fois le jour... de remplir parfaitement nos devoirs d’état chacun de nous en particulier, d’avoir toujours de bons domestiques attachés à nos intérêts et à nos personnes, qui ne nous quittent pas facilement et surtout qu’ils servent Dieu ». Ainsi Mme Provensal priait-elle naïvement pour elle, pour son fils, pour son frère Jean-Baptiste : « Qu’il soit récompensé dans ce monde et dans l’autre de tout le bien qu’il m’a fait, qu’il ait toujours l’esprit et le cœur content et tranquille, qu’il fasse bientôt une prompte et légitime fortune pour faire honneur à toutes ses affaires, qu’il n’ait point de perte et enfin qu’il ait bientôt de quoi se retirer du commerce pour servir Dieu et le faire bien servir à tous ses enfants spirituels, par le culte le plus pur, qu’il n’ait plus d’ennemis ni de censeurs, qu’il ne se conduise que par les lumières de l’Esprit Saint, qu’il rompe tous les liens qui pourraient déplaire à Dieu, que, s’il n’en a pas le courage, Dieu les rompe pour lui et s’il est bien dans la loi, que chacun le laisse en paix et joie. »
Ne recherchons pas quels liens le pieux Willermoz pouvait conserver à cette époque en dépit de sa spirituelle vocation ; il est trop normal qu’il ait eu tout de même quelques satisfactions ou quelques sentiments qui ne fussent pas tous d’ordre mystique. Il est plus intéressant d’essayer de déchiffrer les noms des Coens que la pieuse Mme Provensal associait à ses prières. Malheureusement, elle écrivit leurs noms en abrégé, et certains mots restent pour nous énigmatiques. Nous lisons pourtant que les Frères défunts sont, à cette date indéterminée : Pasqually, Caignet de Lestère, Lambert, de Balzac, Boyet de Rouquet et un certain Jh. Prosper Val... Les vivants sont au nombre de trente-six, dont Périsse, Saint-Martin, Orsel et probablement la marquise de la Croix qui se sont recommandés tout spécialement à son intercession. On peut lire, dans l’ordre, les noms de Jean-Baptiste Willermoz, Pierre-Jacques Willermoz, Antoine Willermoz, de Serre, Saint-Martin, d’Hauterive, Grainville, Champollon, les Luzignan, La Chevalerie, Pasqually mère et fils, l’abbé Fournié, l’abbé Rozier, Sellonf, Paganucci, Périsse Duluc, Pernon, Jean-Marie Bruyzet, Orsel, Bory (?), Jean Provensal, Eyben (?), Marc Revoire, Saltzman, Diego Nazelli, Tieman, Court de Gebelin, Plessen (?), Giraud et Henry de Virieu. Cette liste paraît grouper, à peu près complètement, tous ceux qui, en ces années, connaissaient et pratiquaient l’enseignement de Don Martinès de Pasqually.
Années fécondes, où Willermoz recueillait, par la confiance que lui témoignaient ses disciples et la considération que lui accordaient les occultistes, le prix de ses travaux. Mais que de peines, que d’écritures, de copies, de résumés, de classements d’archives, de circulaires officielles et de lettres de direction spirituelle ! Certes, il était aidé par Périsse et Paganucci et aussi par Savaron qui présidait les Profès comme un autre lui-même ; mais le Chancelier ab Eremo était trop attaché à son rôle directeur, il avait trop le souci de la perfection pour se reposer sur ses amis. Cependant il était toujours l’associé d’une maison de commission de soieries et les soins de son commerce occupaient le plus clair de ses journées. La santé de son frère le docteur, qui souffrait de la pierre, augmentait encore ses soucis. Sa vie était si occupée qu’il ne lui restait guère que la nuit pour se livrer à ses exercices spirituels et à son travail de directeur de conscience. Or, il y avait presque trente ans qu’il menait de front ces multiples obligations de commerçant, de chef d’Ordre maçonnique, de directeur spirituel et de prêtre d’un culte secret, et tout de même, ayant atteint la cinquantaine, il se sentait un peu las. Une maladie l’arrêta au début de 1782. Ses correspondants, qui n’ignorent pas sa fatigue, s’excusent de la peine supplémentaire qu’ils risquent de lui donner ; ils admirent d’autant mieux son énergie inlassable, sa puissance de travail, sa complaisance, son exactitude ; tandis que sa sœur prie pour que Dieu lui accorde, au milieu de tant de soins, un peu de loisir bien gagné et pour que « chacun le laisse en paix ».
Chapitre VIII
Voyage à Lyon du baron de Plessen. — Tendances mystiques de Ferdinand de Brunswick et de Charles de Hesse. — Succès et déboires de Plessen comme propagateur de la réforme de Lyon. — Les secrets de Waechter et Haugwitz. — Correspondance entre les initiés de France et d’Allemagne. — Circulaires officielles de Ferdinand de Brunswick pour la convocation d’un convent général. — Opposition du duc de Sudermanie. — Alternatives de l’entente entre les promoteurs de la réforme mystique de la Franc-Maçonnerie.
La paix ne vint pas, bien au contraire, car le prosélytisme de Willermoz, loin de se contenter du milieu des Maçons français, étendait déjà son ambition au delà des frontières.
Ce zèle n’a rien d’original. Déjà Pasqually, intitulant sa société l’Ordre des Chevaliers Élus Coens de l’Univers, montrait la voie. Ses élèves avaient de tous temps admis dans leurs temples quelques étrangers ; dès 1777, Willermoz avait reçu Maître un frère allemand M. d’Eyben, et Saint-Martin avait initié le baron de Gleichen, et instruit le saxon Tieman.
Cette propagande discrète ne peut se comparer avec celle qu’entreprit le Chancelier de Lyon, après le Convent des Gaules. L’instruction d’un nouveau Frère étranger lui en fournit l’idée et l’occasion. A l’automne de l’année 1779, au début d’octobre, un Danois, Charles Adolphe de Plessen, qui portait dans le régime rectifié le nom d’Ordre A Tauro Rubro, arriva à Lyon, muni de lettres d’introduction des chapitres d’Italie. Il venait demander au Chancelier du Directoire d’Auvergne de l’instruire de la réforme, dont les Frères de Naples, comme de Turin, lui avaient fait l’éloge le plus enthousiaste.
Ce voyageur fut pour Willermoz non seulement un élève nouveau, dont le zèle ne laissa rien à désirer, mais aussi un précieux informateur qui lui permit de connaître les affaires de l’Ordre templier allemand. Bien qu’il représentât une des provinces de la société, le Lyonnais n’avait, avec l’Allemagne, que de rares relations, réduites à des correspondances officielles ; il ne connaissait des loges allemandes que ce qu’avait pu lui confier Weiler, ou ce que pouvaient savoir ses correspondants strasbourgeois. Le hasard servait à merveille son désir de se renseigner sur des questions qui le touchaient de si près ; car le baron de Plessen, Chambellan du roi de Danemark, était, par ses fonctions, en rapports fréquents avec deux des principaux directeurs de l’Ordre Rectifié : Ferdinand de Brunswick, frère de la reine de Danemark et le landgrave Charles de Hesse, beau-frère du roi. En outre, il avait rencontré en Italie, le Frère a Ceraso, Chancelier de la VIIIe province, pendant que ce dernier effectuait le voyage à la recherche des Supérieurs Inconnus, dont l’avait chargé le Directoire de Brunswick.
Jean-Baptiste Willermoz put ainsi savoir, de source sûre, le résultat négatif des démarches tentées auprès du Prétendant Charles-Édouard. Les réponses obtenues par le Chancelier de la VIIIe Province, avaient mis fin à la fiction romanesque qui faisait des Stuarts les fondateurs et les directeurs secrets de la Maçonnerie. Il apparaissait, grâce à lui, que la Stricte Observance allemande n’avait jamais eu de chefs mystérieux, que dans l’imagination de son fondateur.
Le séjour en Italie du Frère danois avait été fertile en incidents instructifs ; car, non content de détruire une légende, a Ceraso s’était empressé d’en fabriquer une autre, sans faire d’ailleurs, pour cela, de grands frais d’originalité. Ce qu’il avait raconté à Plessen ressemblait à bien d’autres histoires qui couraient les loges avec des succès divers, et même à celles de feu Charles de Hund, dont il venait de prouver l’inanité. Il prétendait avoir rencontré à Florence un ami, sage autant que mystérieux, qui l’avait reçu au quatrième degré d’une nouvelle Franc-Maçonnerie. Cette société comportait sept grades et il fallait, à l’en croire, avoir atteint le degré suprême pour être maître d’y admettre à son tour des Apprentis. Plessen s’était intéressé à l’aventure et il avait fort insisté pour être présenté à l’ami de Waechter. Il avait réclamé toutes sortes de précisions et même obtenu la promesse d’être un jour initié ; puis un beau jour, le Chancelier a Ceraso avait changé d’avis et n’avait plus rien voulu dire, sous prétexte qu’il n’était autorisé à confier son secret qu’à trois hauts personnages : le prince de Prusse, Charles de Hesse et Ferdinand de Brunswick. Cette fin de non recevoir blessa le Danois. Il n’était pas disposé à croire sur parole une histoire aussi étrange, et la sincérité de Waechter lui paraissait d’autant plus suspecte, qu’il était moins aimable envers lui.
On peut penser aussi que l’envoyé des loges allemandes usait, en Italie, d’une liberté de mœurs et d’allures propre à scandaliser les gens vertueux et timorés. Sa conduite maçonnique n’était pas plus correcte. Vis-à-vis des Chapitres de Naples et de Turin, il agissait avec désinvolture, s’arrogeant le droit de fonder des loges, de percevoir des droits, de vendre des bijoux et des ornements, sans même prévenir le comte de Bernès, Grand Maître du Chapitre de Turin, institué par feu Weiler. Ces initiatives insolentes provoquèrent le mécontentement et les réclamations des Frères de Lombardie. C’étaient elles qui avaient causé leur dessein de former une province autonome, détachée de la VIIIe province d’Allemagne.
Le baron de Plessen fut le confident de ces griefs. Il se lia d’amitié avec les Frères de Turin qui partageaient si bien sa propre façon de juger. Il embrassa leur parti. Ceux-ci payèrent son amitié en confidences. Ils attirèrent son attention sur l’intérêt que présentait, pour tout Maçon sérieux, le Directoire d’Auvergne, son sage Chancelier Jean-Baptiste Willermoz et les réformes qu’avaient introduites dans l’Ordre Rectifié le convent national des provinces de France. Les Turinois pouvaient d’autant mieux l’initier à l’activité du Directoire de Lyon, qu’ils venaient eux-mêmes d’adhérer à cette réforme. Leur Chancelier a Serpente, le Dr Sébastien Giraud, avait séjourné à Lyon aux mois d’avril et de mai de cette même année pour rapporter à ses compatriotes les codes, rituels et documents nécessaires à leur transformation en Chevaliers Bienfaisants. Grâce à son zèle, Turin avait déjà un Collège de Profès. Sans doute, la discrétion qu’avaient solennellement jurée les Italiens leur interdisait-elle de renseigner leur ami d’une façon précise ; ils pouvaient cependant éveiller sa curiosité et exciter son désir de connaître la vraie science maçonnique et celui qui en était le dispensateur. Par ailleurs, afin de le préparer à la connaissance de la bonne doctrine, le Dr Giraud lui prêta le livre « Des Erreurs et de la Vérité ». Le Frère a Tauro Rubro était donc un peu éclairé déjà, lorsqu’il vint à Lyon chercher l’évangile maçonnique. Il en avait d’autant plus besoin qu’il souffrait de la faiblesse du système qu’avait fondé Charles de Hund et qu’il connaissait trop les défauts de ceux qui, en Allemagne, cherchaient à y remédier, pour pouvoir leur accorder crédit.
Jean-Baptiste Willermoz ne déçut pas son attente. Il accéda à son désir et employa les quelques jours de la première quinzaine d’octobre, où le Danois séjourna auprès de lui, à pousser très avant son instruction. Il le reçut fréquemment en particulier. Le 17 octobre, le baron signait son engagement de Profès et peu de temps après celui de Grand Profès. Il est probable que les connaissances théoriques de la classe secrète furent, au cours de ces conférences, complétées par quelques notions que Willermoz ne confiait pas au vulgaire, ni même aux vulgaires Profès. Il lui laissa entrevoir l’existence d’une classe de grades encore supérieurs et d’une science encore plus complète, tandis qu’ils discutaient ensemble du sens de la philosophie de Claude de Saint-Martin.
Ces quelques jours de travail, d’intimité, de révélations pénétrèrent A Tauro Rubro d’une fierté reconnaissante. Dès son départ, il affirme son désir de se consacrer à faire connaître et à défendre outre-Rhin les principes qu’on lui a confiés. Il considère Willermoz comme son maître et lui promet de ne pas manquer « au devoir bien doux » de lui envoyer des nouvelles d’Allemagne. Il ne faillit pas à ce devoir, et le Chancelier de Lyon eut en lui un correspondant fidèle, appliqué à lui rendre service et à le renseigner, sinon dans un français impeccable, du moins en toute sincérité.
Plessen commença son apostolat dès les premiers pas de son retour en Allemagne. De passage à Schleswig, il rencontra le prince Ferdinand de Brunswick et en profita pour vanter tout de suite l’excellence de l’œuvre du Convent des Gaules et l’intérêt qu’il y avait à étudier les nouveaux grades des Frères français, afin de réformer sur ce modèle toute la société. Fut-il, comme il l’écrit à Willermoz, à l’origine de la décision que prit le Grand Supérieur de réunir toutes les loges rectifiées en un convent général ? Nous n’avons pas d’autres preuves que ce qu’il affirme dans sa lettre du 30 novembre 1779. Il ajoutait une invitation pressante à l’adresse de Willermoz : « je suis chargé du Sérénissime Frère, de vous prier et de vous supplier d’y venir, lui-même y voulant présider. Dans le cas que la ville de Francfort ne vous paraissait pas l’endroit convenable, ayez la bonté de me le dire, alors je tâcherai de faire nommer une autre. »
L’idée d’un convent et d’une réforme n’avait rien de particulièrement nouveau dans une société où la manie des réunions particulières ou générales, sévissait à l’état endémique. Déjà avant le Convent des Gaules, Ferdinand de Brunswick avait déjà écrit aux Frères français de se préparer à cette éventualité.
Il est patent aussi que la recherche de la vérité maçonnique préoccupait assez le Sérénissime a Victoria. Bien avant les confidences du Frère a Tauro Rubro, il s’était engagé, pour la trouver, sur la voie du mysticisme et de la magie. Les beaux récits que Waechter rapportait d’Italie n’avaient fait que l’assurer dans ses goûts pour l’extraordinaire et le miraculeux. Le rapport composé par le Chancelier de la VIIIe province a été conservé dans les archives personnelles du prince de Hesse : c’est une impressionnante histoire de revenants fort curieuse, surtout quand on songe qu’elle parut plausible à Ferdinand de Brunswick et que ce fut d’elle qu’il s’inspira, pour promettre à ses loges un avenir de haute science et de bonheur parfait. Le 8 octobre 1779, il avait lancé une circulaire où se dépeignaient fort bien ses préoccupations ; il esquissait déjà les plans d’une réforme de l’Ordre en général et de chaque Maçon en particulier par l’amour de Dieu, la pratique des vertus chrétiennes et l’acquisition de « connaissances supérieures », tendant « à l’amélioration du genre humain et à la glorification de son Créateur ». Mais cette annonce d’un plan de régénération de la Maçonnerie et de l’humanité s’était heurtée à la méfiance des Chapitres d’Allemagne.
Les nouvelles que Plessen apportaient de France étaient donc bien faites pour plaire au duc. L’annonce du succès qu’avait remporté Willermoz dans une tentative analogue, donnait un nouvel essor à ses projets. Quoi qu’il en soit, ce fut après sa rencontre avec Plessen que Ferdinand de Brunswick envoya à Lyon les messages officiels, invitant pour la première fois les Français à prendre part à une réunion générale des loges de l’Ordre Rectifié. On peut penser, sans crainte d’erreur, que, si Plessen ne souffla pas au Sérénissime Frère a Victoria ses projets de réforme mystique et de convent général, il lui indiqua cependant quel appui pourrait lui apporter la collaboration des Français. Dans les conférences du 13 décembre 1779 et du 1er janvier 1780, Willermoz et ses Frères discutèrent l’invitation reçue et la réponse qu’il convenait d’envoyer.
Les tendances mystiques dans les loges templières d’Allemagne avaient un autre représentant, non moins influent : le landgrave Charles de Hesse-Cassel, a Leone Resurgente. Les liens qui unissaient les deux princes Maçons à la famille royale de Danemark se doublaient d’une communauté de goûts qui achevaient de les rapprocher ; ils apportaient aux affaires maçonniques le même esprit, fait de curiosité pour le mystère. Cependant, Charles de Hesse, plus encore que son ami, montrait un penchant décidé pour les sciences occultes. Il s’y abandonnait avec un grand enthousiasme, un remarquable éclectisme, pas mal de vanité et aucune espèce de sens critique. M. Le Forestier écrit qu’il fut « un des rêveurs les plus extravagants et les plus crédules de son époque ». Ce jugement n’est pas excessif. Le Landgrave s’occupait d’alchimie, désirait faire de l’or et en même temps prétendait entrer en communication avec le monde surnaturel ; il aimait croire et faire croire qu’un ange, son guide providentiel, se manifestait fréquemment à lui par des bruits inexplicables, signalant ainsi sa présence et son approbation. Il espérait que la Franc-Maçonnerie possédait la clef de mystères passionnants, aussi collectionnait-il tous les renseignements qu’il pouvait se procurer sur ses différents systèmes. Il avait accueilli chez lui, à Gottorp, Saint-Germain l’Immortel, vieillissant en dépit de toute Panacée. Mais ni la fréquentation du célèbre aventurier, ni celle des guides surnaturels ne suffisaient à apaiser sa soif de merveilleux. Il restait à l’affût de toutes les nouveautés plus ou moins mystérieuses et de tous les faiseurs de miracles.
Les deux princes étaient tout à fait disposés, on le conçoit, à accueillir volontiers les révélations de Plessen. Ce dernier s’efforça de présenter de son mieux la doctrine que lui avait expliquée Willermoz, afin d’éveiller leur attention, de piquer leur curiosité, et de les y convertir. Ce faisant, il payait à son maître lyonnais sa dette d’admiration et de reconnaissance et il se donnait à lui-même l’importance d’un chef d’école secrète, qui pouvait avoir la plus heureuse influence sur son avenir de courtisan. Les premières lettres qu’il envoya à Lyon sont pleines des préoccupations que lui cause le souci qu’il a de fonder un bon Collège de Profès, et de se concilier la faveur des princes.
A Hanovre, quelques Maçons sages et sérieux lui paraissaient dignes de former le premier Collège des Profès de l’Allemagne du Nord : c’étaient le prince Charles de Mecklembourg-Strelitz, frère de la reine d’Angleterre, Hardenberg-Reventlau et Falcke, le bourgmestre de la ville. A Schleswig aussi, le baron de Plessen croyait pouvoir trouver des sujets souhaitables, dont un certain colonel de Köppern. Mais, pour ces fondations, il fallait l’autorisation et les papiers nécessaires du Collège Métropolitain de Lyon.
Sa propagande auprès des princes rencontra de sérieux obstacles. Le principal était le Frère a Ceraso qui, revenu d’Italie quelques mois plus tôt, avait profité de l’intervalle pour faire fortune et s’insinuer dans la faveur de Ferdinand de Brunswick et de Charles de Hesse. Son histoire avait eu le plus grand succès. Flattés d’être seuls à avoir été choisis, les Sérénissimes Frères avaient accepté d’enthousiasme d’entrer dans la mystérieuse société, et s’en déclaraient absolument enchantés, aussi bien que de leur instructeur. Aussi, ne voulaient-ils rien entendre des accusations portées contre lui par le Chapitre de Turin. L’insistance du baron de Plessen n’eut d’autre effet que de déterminer le landgrave à prendre lui-même la défense du Frère Waechter.
Ce n’était pas là le seul fait irritant. Ambassadeur de Willermoz, croyant apporter une nouveauté à l’Allemagne, Plessen s’était vite aperçu qu’il se trompait. La doctrine de Lyon était déjà connue des occultistes d’outre-Rhin. Bien plus, Charles de Hesse et Waechter lui-même se prétendaient déjà Grands Profès ! C’était Saltzman qui devait être tenu responsable de cet état de choses. Pendant un voyage, au cours du printemps précédent, il avait conféré les grades de la classe secrète à un certain Waldenfels de Weztlar, au prince Charles de Hesse, et, qui pis est, à Waechter. Le baron de Plessen, évidemment consterné de ce contre-temps, exposa à Willermoz les bruits qui couraient au sujet de ses secrets. Charles de Hesse se croyait parfaitement renseigné et il semblait au Danois qu’il savait en tout cas bien des choses que lui-même ignorait, par exemple, que l’Ordre de Willermoz avait six grades et que le Chancelier de Lyon avait été « dans des étroites liaisons avec le défunt Martin Pasqual, et que cet homme avait toujours travaillé dans le noir ».
Saltzman était-il vraiment coupable de ces indiscrétions ? Le fait est que le Strasbourgeois avait justement écrit à Lyon pendant son voyage d’Allemagne et qu’il avait justement conté sa rencontre avec Waldenfels. Ce dernier, qui cultivait les sciences hermétiques depuis de longues années, était fort lié avec le baron de Gleichen et comme lui curieux d’alchimie. C’était par Gleichen qu’il avait entendu parler de Saint-Martin et de ses doctrines, et peut-être aussi par Tieman qu’il connaissait et qui, nous le savons, était entré fort avant dans la confiance des Coens. Le Frère ab Hedera s’était trouvé amené à converser ouvertement avec lui de ses doctrines secrètes, comme il en avait rendu compte à Willermoz. Mais il ne semble guère possible qu’il se fût octroyé le droit d’accorder des grades de Profès sans en prévenir son Maître. Ce qu’avait révélé Saltzman se rapportait peut-être davantage à l’Ordre des Coens, sur lequel Waldenfels était déjà renseigné, qu’à l’Ordre des Grands Profès que ce dernier ignorait. Charles de Hesse et Waechter étaient fort excusables d’avoir confondu les deux écoles ; tandis que le baron de Plessen, qui ne connaissait bien que la Profession, s’inquiétait, à juste titre, des variations qu’il constatait.
Dès qu’il eût reçu ces importantes nouvelles, Willermoz ne s’attarda pas à calmer le désarroi de son correspondant. Une tâche s’imposait à lui qui l’intéressait bien autrement que d’apaiser les scrupules et les doutes du baron de Plessen. Remettant à plus tard les fondations de Collèges, il utilisa les renseignements reçus pour se rapprocher des Supérieurs de son Ordre et négocier avec eux une entente fructueuse pour l’avenir de ses doctrines. Il fit communiquer au Landgrave des plans « pour réunir tout l’Ordre et éviter toute discussion au convent général ». Déjà, au début de l’année 1780, s’ébauchait, entre le Chancelier de Lyon et les princes de Hesse et de Brunswick, le plan d’établir à l’avance une réforme qu’un convent serait chargé d’accepter ; déjà était repris, sur une plus vaste scène, le scénario qui avait si bien réussi au Convent des Gaules.
Le Frère a Tauro Rubro servit de son mieux ces desseins. Mais pour imposer aux Maçons Rectifiés, en dépit de leurs désirs, une doctrine mystique comme étant le but primitif de la Maçonnerie, encore fallait-il s’entendre sur ce que serait cette doctrine.
Willermoz espérait bien que ce serait la sienne, c’est-à-dire celle des Profès, celle de Pasqually. Aussi s’efforce-t-il tout de suite d’utiliser l’intérêt que lui montrent les princes, pour les rattacher en bonne et due forme à ses Collèges secrets. Renseigné par Plessen de la bienveillance du Sérénissime Frère a Victoria, il répond à ses invitations et à ses circulaires et profite de cette occasion pour lui exposer, dans des lettres datées du 20 janvier et du 30 mai 1780, que les Frères français considèrent que la Maçonnerie a pour but unique « la connaissance de l’homme et de la nature », et que le symbole du Temple de Salomon est le « type universel de l’homme général dans ses états passé, présent, futur ».
Si ce fidèle résumé de ses croyances était un peu trop compendieux pour être clair, il suffisait néanmoins à piquer la curiosité. Aussi Ferdinand de Brunswick envoya-t-il une lettre aux Collèges Métropolitains des Profès d’Auvergne et de Bourgogne pour demander communication de leur science.
Willermoz s’empressa d’accéder à cette demande. Mais il voulait avant tout recevoir le Sérénissime Frère parmi les Grands Profès et régulariser par la même occasion la situation de Charles de Hesse et de Waechter, qui, sans avoir été ni inscrits ni instruits, prétendaient avoir été rattachés par Saltzman « aux Révérends Frères du Concile des Gaules ». Il n’y avait pas d’autre moyen pour cela que d’envoyer par la poste les instructions des deux grades secrets et surtout les engagements, qu’il fallait nécessairement signer. Le comte de Virieu se chargea de se procurer les copies et d’expédier en Allemagne tout le paquet. Willermoz usait d’autant plus volontiers de cet intermédiaire obligeant, qu’il pouvait ajouter au nom d’Ordre du Frère a Circulis des titres de noblesse et des grades militaires propres, sinon à lutter avec les titres nobiliaires des Frères d’Allemagne, du moins à faire voir la province de Lyon sous un jour distingué.
L’inscription faite, l’instruction des Profès allemands restait à faire. Willermoz réclama l’aide du baron de Plessen. Au début de 1781, il le pria de transmettre à Charles de Hesse les statuts des Grands Profès et de rapporter aussi au prince les souvenirs qu’il avait gardés des entretiens de Lyon.
Le Frère a Tauro Rubro ne se déroba pas à cette tâche, encore qu’on sente très bien qu’elle ne lui plaisait nullement. Il lui était dur, on le conçoit, de préparer Charles de Hesse à devenir le promoteur de la réforme de Lyon, et de le former pour un rôle auquel il s’était cru lui-même destiné. Nous le voyons chercher à se réserver quelques petites supériorités, et hésiter à dépenser toute la somme de ses connaissances secrètes ; il invoque sa mauvaise mémoire et le trouble que mettent dans sa pensée les racontars de ceux qui se prétendent mieux instruits que lui de la foi de Willermoz. Une certaine réticence apparaît, à mesure qu’il constate la confiance qu’accorde aux princes et même à Waechter son maître lyonnais, malgré tout le danger grave que pouvaient faire courir, à « leurs principes », la légèreté d’esprit, les théories dangereuses et les motifs suspects de ces Frères.
Les principes de Waechter, dont Ferdinand de Brunswick et Charles de Hesse se recommandaient, étaient, tels qu’ils apparaissent au baron de Plessen, bien différents de ceux qu’on professait à Lyon. Mais il ne les connaissait pas très exactement, parce que le Frère a Ceraso continuait à ne pas vouloir lui faire confiance. Les princes étaient moins discrets. Grâce à eux a Tauro Rubro pouvait écrire à Lyon « que les connaissances du Frère a Ceraso appartiennent à la chose qui jouit des visions. La manière comme les princes ont été reçus et les choses extraordinaires qu’ils ont vues après leur réception en sont les preuves ». D’après ces renseignements, Waechter enseignait une sorte de christianisme assez original. Il prétendait posséder la « vraie Bible qui diffère beaucoup de la nôtre, de même qu’il croit que le diable, ou les mauvais esprits, n’a plus aucune influence sur les actions de l’homme depuis la venue de Jésus-Christ dans le monde ; et la filiation de ses supérieurs commence par Jésus-Christ et ne va pas plus en arrière ». Bien qu’il se recommandât d’un patronage aussi sacré, il ne se croyait pas pour cela obligé de prêcher la vertu et la pureté des mœurs, bien au contraire. « Ce qui me surprend, écrivait Plessen dans son français incertain, c’est qu’il ne prêche pas une vertu austère et se permet, de même qu’à ses disciples, d’aller dans les mauvaises maisons et de jouir des femmes. » Était-ce à cause de ses pouvoirs mystérieux ou de la facilité de sa morale ? Une chose était certaine : Waechter avait su séduire ses disciples princiers au point que tout autre enseignement leur paraissait médiocre, et que Plessen avait peine à défendre la sagesse de Willermoz de la comparaison.
Une autre doctrine et un autre prophète occupaient cependant, en ces années, l’attention changeante du landgrave. A la fin de l’année 1778, il avait fait connaissance avec le baron de Haugwitz. Ce « digne jeune homme », comme l’écrit son admirateur, était un grand seigneur silésien qui avait alors à peine trente ans, étant né en 1752. Mais s’il était jeune, sa conduite n’était pas assez irréprochable pour mériter la première épithète. Son caractère offrait un curieux mélange d’exaltation mystique et de goût pour la débauche. Lui aussi, comme Waechter, avait fait en Italie un long voyage où il s’était instruit dans les sciences occultes. Revenu en Allemagne, il était entré dans la Maçonnerie. Sa carrière dans les sociétés secrètes prouvait, à défaut d’esprit de suite, un grand amour de la variété ; il avait apparteuu au cercle des Rose-Croix de Berlin, était membre de la Stricte Observance sous le nom d’Ordre a Monte Sancto, avait fait partie du système rival et ennemi de Zinnendorf et des loges silésiennes de rite suédois. Mais depuis, un mystique suisse, Kauffmann, l’avait converti à la théosophie, et ses préoccupations devenaient plus religieuses que maçonniques. Aussi était-il entré dans les confréries piétistes des Frères Moraves et pratiquait-il, avec ostentation, leurs dévotions au Rédempteur et leurs austérités destinées à provoquer l’extase. De toutes ses rêveries et de toutes ses expériences, il avait composé une confrérie originale, moitié loge, moitié petite chapelle qui porta le nom de « Frères de la Croix ». Le cercle professait que la Maçonnerie est la vraie religion chrétienne et qu’elle collabore à l’œuvre de la rédemption en enseignant les moyens de s’unir au Sauveur d’une façon intime et surnaturelle. Cet état d’union parfaite apportait à l’initié une sagesse et une puissance miraculeuse. C’était là le couronnement de ses efforts, le véritable Grand Œuvre, bien différent, on le voit, de celui des alchimistes.
Ce christianisme ésotérique plaisait à Ferdinand de Brunswick qui l’avait adopté dès 1779. Il enchantait Charles de Hesse, qui fonda à Gottorp une loge que le baron de Haugwitz vint catéchiser en 1780 et 1781. Le landgrave était tout à fait satisfait de mêler les enseignements de Haugwitz et de Waechter et de pratiquer la vraie Maçonnerie, en même temps que la « religion chrétienne la plus sublime » ; il espérait, grâce à un enseignement si précieux, « pénétrer les mystères naturels que Jéhovah, dans son infinie bonté, avait autrefois révélés à Adam par l’intermédiaire d’un ange ». Une telle façon de comprendre la religion n’était pas sans rapport avec la doctrine des Grands Profès. Charles de Hesse fut très heureux de découvrir cette ressemblance et, comme il n’était jamais rassasié de secrets à connaître et de nouvelles pratiques à observer, il fit le meilleur accueil aux lettres qui lui venaient de Lyon.
Ce fut pendant l’année 1781 que le landgrave et, par lui, Haugwitz et Waechter entrèrent directement en correspondance avec Willermoz. Jusque-là le Chancelier ab Eremo ne correspondait qu’avec Ferdinand de Brunswick, et ne recevait des nouvelles précises que par l’intermédiaire du baron de Plessen. Le rapprochement des lettres de ces divers initiés est fort curieux et parfois comique : conseils, plans, confidences, questions, explications, promesses et fins de non-recevoir s’entrecroisent.
De tous, le baron de Plessen est le plus sacrifié. Willermoz l’a volontairement délaissé dès les premiers rapports avec des Frères plus importants et plus brillants. C’est pourquoi les Collèges de Hanovre et de Slewig ne seront pas fondés sous sa direction, et ses amis ne recevront pas les grades de Profès qu’il leur avait promis. Dès l’instant où Charles de Hesse manifeste l’intention de vouloir garder la haute main sur toute espèce de classe secrète, Willermoz acquiesce et lui remet, les yeux fermés, l’avenir de sa doctrine en Allemagne. En forme d’explications, il écrira à Plessen une lettre « lui disant qu’on craint que l’audition rapide des instructions ne lui ait pas donné une connaissance complète de la doctrine des Grands Profès », afin d’ôter au baron toute possibilité de fonder un Collège secret et de le maintenir dans l’arrière-plan modeste, où Charles de Hesse souhaitait le voir demeurer. Le Frère a Tauro Rubro n’avait plus qu’à se résigner tant bien que mal, en se rappelant, qu’en dépit de l’oubli, personne ne pouvait lui ôter le mérite « d’avoir été celui qui a contribué de son mieux de faire connaître la réforme de Lyon aux Sérénissimes Frères a Victoria et a Leone Resurgente, au nord de l’Allemagne et au Danemark, de manière que je suis convaincu qu’au prochain convent général, malgré les difficultés des Suédois, notre système sera unanimement reçu dans les pays susmentionnés ». Il persistait à envoyer des avertissements et des conseils, avec l’assurance de sa gratitude.
Trouvait-il une amère consolation à jouer les Cassandre, avec le même succès que ce personnage des temps héroïques ? Cherchait-il à continuer, en dépit de tout, à faire son devoir ? Ou prenait-il un malin plaisir en essayant de rabaisser, à un plus juste niveau, le succès que Willermoz croyait obtenir sur l’esprit des princes ? Willermoz écrivit sur le paquet des lettres du baron de Plessen : « ses avis et ses conseils me sont suspects pour des causes bien connues ». Il insinue, et peut-être n’avait-il pas tort, que son correspondant n’était poussé à tout lui peindre en noir, que parce qu’il était déçu et parce qu’il était jaloux. Pourtant, il me paraît que si A Tauro Rubro se montra sévère, il resta sincère ; ses réflexions sur les gens de l’Ordre rectifié sont marqués au coin du bon sens, et les pronostics et les craintes, qu’il eût l’occasion d’exprimer, ne furent que trop vérifiés par les faits.
Willermoz préférait garder ses illusions. On peut bien penser qu’avec des personnages moins importants, moins favorisés sous le rapport de la naissance de la fortune, de la puissance, le Chancelier de Lyon aurait agi avec plus de circonspection. L’expérience et les conseils d’un courtisan ne pouvaient servir à ce bourgeois, ébloui par le « caractère de prince » qu’avaient ses correspondants d’outre-Rhin ; il ne sut pas « aller doucement avec les grands », tant il était désireux de leur complaire. D’ailleurs une grande similitude de caractère rapprochait le prince Charles de Hesse du commerçant en soieries de Lyon. Les deux hommes étaient faits pour s’entendre. Même amour de la Maçonnerie et de ses secrets, même piété envers le Christ et la religion chrétienne. Cependant Charles de Hesse nous semble plus assuré, plus conscient de son importance, plus satisfait, parce qu’il était moins difficile et moins scrupuleux. Jean-Baptiste Willermoz est plus inquiet, sans doute parce qu’il est intimidé par le sentiment de son infériorité sociale et aussi parce qu’il dissimule mal son impuissance dans le domaine mystique.
Le baron de Plessen avait eu tort de lui raconter les prodiges que la magie de Waechter faisait naître, tout aussi tort de lui avoir décrit les « annoncements » de l’ange gardien qui approuvait, par des bruits étranges, les décisions des Frères a Victoria et a Leone Resurgente. Ces phénomènes, qui auraient dû éveiller la méfiance de Willermoz, n’excitèrent que sa curiosité.
Le Chancelier de Lyon avait beau créer lui-même des légendes maçonniques, composer des Ordres de toutes pièces sur des récits inventés, il conservait l’espoir que, quelque part, quelqu’un pouvait savoir encore quelque chose de réel et d’inédit. Il se prenait de bonne foi aux belles histoires de sages initiés inconnus, héritiers d’une divine sagesse. Les statuts de l’Ordre des Grands Profès, qu’on aurait pu croire destinés à codifier définitivement la vérité, soi-disant connue et retrouvée, ne se décidaient pas encore à clore la porte du mystère ; l’article 40e et dernier exposait que « la science n’a jamais été concentrée uniquement parmi les Maçons », et prévoyait le cas où le Chevalier Profès rencontrerait des « hommes éclairés appartenant à d’autres classes », des « sages » auprès desquels il pourrait s’instruire. Nul doute qu’entendant parler des secrets de Waechter et d’Haugwitz, Willermoz ne crut justement le moment arrivé où il allait entrer en relations avec ces « sages » qu’il avait si souvent rêvés.
Ce n’est donc pas tant par intérêt pour le futur convent, pour mieux assurer le succès d’une réforme spiritualiste de tout l’Ordre Templier et fonder « un plan fixe de doctrine et d’instruction secrète » et même pas tout à fait pour faire triompher ses convictions personnelles, qu’il insiste pour connaître, en toute clarté, les secrets des Allemands. C’est pour lui-même surtout, pour sa propre instruction, pour son avancement spirituel qu’il brûle de savoir de quoi il s’agit. Jean-Baptiste Willermoz l’avoue clairement : il a grand besoin « de compléments de connaissances et de virtualité » ; c’est-à-dire d’une méthode plus sûre pour obtenir des preuves sensibles et surnaturelles de sa foi spiritualiste. Devant l’espoir d’une initiation, il ne peut garder cette prudence qu’il avait si bien recommandée aux autres. Tout ce qu’il sait lui paraît bien moins précieux que ce qu’il peut encore apprendre. Malgré la discrétion à laquelle l’obligent des engagements spéciaux, il se sert de ses connaissances secrètes comme d’une sorte de monnaie d’échange, et accorde sa confiance pour recevoir le même traitement de faveur.
Avec le désir d’éblouir les Frères étrangers et de les persuader de l’excellence et de la rareté des secrets qu’il connaît, Willermoz ne leur parle pas seulement de la doctrine des Profès. Il révèle très vite l’existence de la source première dont toute la doctrine est issue, et des « grades d’Opération » dont il ne peut donner aucun détail à cause de ses stricts engagements. Malgré cela, il précise quelques points essentiels. Charles de Hesse peut apprendre que les secrets de la plus secrète doctrine de Lyon consistent en la connaissance des différentes classes d’êtres spirituels et en la pratique des cérémonies d’un culte caché qui date de Moïse, de Noé et des Patriarches. Willermoz lui révèle même que les cérémonies principales de cette religion secrète se font en mars et en septembre. Il confie à son correspondant en quoi consiste l’Ordre des Coens et la doctrine de Pasqually en se bornant à taire seulement le nom de l’Ordre et celui de son fondateur. Il montre le même abandon pour expliquer toute l’histoire de sa quête du secret de la Franc-Maçonnerie, et pour se vanter de l’habileté avec laquelle il est arrivé à imposer sa foi mystique aux provinces françaises de l’Ordre Rectifié, et entre dans toutes sortes de détails pour qu’on n’ignore pas en haut lieu le rôle immense qu’il joue, sous des dehors modestes, chez les Maçons de son pays. Il joint à ses lettres une liste officielle de ses Collèges secrets.
Il flatte la passion de Charles de Hesse pour le merveilleux en dissertant avec lui d’alchimie en dépit de son officiel mépris pour cette fausse science et ses sectateurs. Il lui narre les confidences de Duchanteau et d’un certain Frère Fischer de Vienne. Cet hermétiste recherchait la régénération corporelle et spirituelle et avait tenu pendant dix ans Willermoz au courant de ses travaux où pendant « trois demi-années », il avait dépensé un courage surprenant. Fischer était un de ces « vrais Maçons », qui utilisaient la Pierre Philosophale et la Panacée pour autre chose que pour assurer leur fortune ou leur santé ; il était de ces gens qui, non contents de se régénérer « par l’eau et par l’esprit, selon le conseil qui fut donné à Nicodème qui s’en effraya », assurent que, « par la conjonction du soleil et de la lune, et en pratiquant exactement ce qui est indiqué emblématiquement par les trois grades symboliques, il sera produit un enfant philosophique, par les vertus duquel le possesseur prolongera aussi ses jours, guérira les maladies et spiritualisera pour ainsi dire son corps, s’il en a le courage et assez de confiance pour aller chercher la vie jusque dans les bras de la mort ».
Ainsi se retrouvent, dans la collection des secrets que réunit Willermoz, des traces de cette chimère de Palingénésie qui causa la mort de Duchanteau et entraîna la folle Mme d’Urfé, avec la collaboration de Casanova, à des aventures si scandaleuses et à de si lourdes dépenses. Ces recherches pourtant avaient si peu marqué la pensée de Willermoz, qu’on est presque étonné de trouver mention de cette correspondance et de lire cette appréciation admirative des travaux d’un alchimiste. Ne serait-ce pas plutôt le Dr Pierre-Jacques qui se serait intéressé aux essais de régénération corporelle du courageux Viennois ? Peu importe. Il s’agissait seulement de provoquer, par un éloquent exposé de faits mystérieux, l’intérêt de ses correspondants, de flatter leur marotte d’hermétistes impénitents, et de se faire valoir lui-même. C’est pourquoi il envoie au duc de Brunswick les lettres de Fischer et, pour complaire à Charles de Hesse, accepte d’entrer en relations avec le comte de Saint-Germain.
Ces relations furent purement techniques et relatives aux teintures en couleur. Le prince, sachant que les affaires commerciales du Lyonnais n’étaient pas très brillantes, avait voulu lui venir en aide ; en 1781, il lui proposait de quitter la France et de venir fonder une fabrique de draps de soie, coton et lin, auprès de la teinturerie qu’exploitait Saint-Germain à Eckernfoerde. Il ne doutait pas que la collaboration de ces deux initiés, appliquée au tissage et à la teinture, ne donnât des résultats fructueux, car il croyait, de bonne foi, que Saint-Germain était « le plus grand homme dans le genre de connaissances des fabriques de soie ». Mais Willermoz ne partageait pas cet avis, soit qu’il fût renseigné sur Saint-Germain, soit qu’il crût pour une fois le baron de Plessen qui l’engageait à se méfier de ce « grand aventurier », soit plutôt que, lorsqu’il s’agissait de teinture et de soieries, le commerçant lyonnais sût retrouver son sens avisé, sa prudence, son esprit critique. Il refusa de s’expatrier même pour refaire sa fortune. Mais il ne put moins faire que d’accepter, comme une faveur, l’offre de l’exclusivité des teintures de Saint-Germain, que Charles de Hesse lui proposait à des prix défiant toute concurrence. Seulement, il ne voulait pas croire sur parole à ces « belles couleurs de toutes les nuances imaginables et quelques tendres qu’elles soient comme couleur de rose, paille, gris clair, vert, bleu mourant, elles sont toutes fines d’une durée éternelle sans que rien de ce qui altère ordinairement les autres couleurs, comme acides, soleil, air, temps pluvieux, ne puisse les endommager le moins du monde ». Il réclama prosaïquement des échantillons pour essai. Ce fut piteux. Malgré la politesse des formules employées pour calmer la susceptibilité du prince et de son favori, les belles couleurs éternelles, obtenues par des procédés supposés magiques, ne résistaient ni aux acides, ni au jus de citron, ni à l’air, ni au soleil. L’affaire, malgré l’insistance de Charles de Hesse, n’eut pas de suite.
Ce désir de plaire, dont Willermoz fit preuve en tant de circonstances, fut-il récompensé ? Très mal, nous semble-t-il, ou du moins très imparfaitement. Waechter le premier, refusa de l’initier, alléguant qu’il n’y était pas autorisé par son Supérieur. Rien de ce que put avancer le Lyonnais ne changea sa décision. Haugwitz était, en principe, beaucoup plus accessible et plus aimable. Il accepta d’envoyer, au printemps 1781, un précis de son système. Mais il n’en fit rien. Aussi, dans une lettre datée du 12 octobre, Willermoz se fâche et menace de rompre toute collaboration. Il insiste et prie « le baron de Haugwitz de développer sans voile et sans allégorie, s’il le peut, sa doctrine et son but final, temporel et spirituel comme la mienne l’est tant dans les instructions qu’il a entre les mains, que dans les éclaircissements que j’en ai donnés dans mes lettres à VV. AA. SS. ». Cette mise en demeure n’eut guère d’effet car les menaces étaient vaines. Elles cédèrent à de vagues assurances de sympathie et d’union spirituelle.
Pour arriver à connaître cette science qu’on lui refusait encore, Willermoz essaya d’un moyen détourné. Il eut recours à l’amabilité dont le baron de Plessen lui avait donné tant de preuves. Mais le baron ne put fournir les renseignements demandés. Il avait perdu beaucoup de son zèle depuis que Willermoz l’avait négligé. Aussi répondit-il, après un long délai, qu’il avait été malade et ne s’était pas fait initier aux secrets de Haugwitz. D’ailleurs, il avait exposé auparavant la répugnance qu’il sentait à faire cette expérience : « à vous dire vrai, je n’en ai pas envie, ne voulant pas embrouiller mes idées plus qu’elles ne le sont déjà, et me proposant en rester ferme dans les principes puisés chez vous, me jetant dans les bras de Dieu et de Notre Seigneur ». On ne sait comment fut reçue, à Lyon, cette fin de non-recevoir qui contenait une critique à peine déguisée.
Willermoz, frustré dans son désir, se consola sûrement dans la satisfaction qu’il goûtait d’être en relations avec des étrangers distingués, et dans l’espoir de vaincre, à force d’amabilités, leurs résistances. C’est ce qui explique le ton, un tantinet obséquieux, d’un billet qu’il adresse à Waechter, le 19 avril 1782. Le négociant de Lyon avait reçu la visite du prince Frédéric Guillaume, duc de Wurtemberg, et il se flatte d’avoir défendu la doctrine du Frère a Ceraso, auprès du prince, et de l’avoir fait revenir de ses préventions. « Quoique, ajoutait-il, je la connaisse fort peu moi-même, l’estime particulière que j’ai conçue pour vous, à l’exemple des illustres personnes qui vous ont voué la leur, en connaissance de cause, me faisant désirer de la connaître mieux, persuadé comme je le suis qu’elle ne contient rien de contraire aux vrais principes ». Il se servait d’ailleurs des talents commerciaux de Waechter pour essayer de recouvrer des créances, qu’avait la maison Willermoz et Ponchon, chez un commerçant de Stuttgart. Mais indépendamment de tout profit spirituel ou matériel, sa correspondance en Allemagne lui permettait de développer longuement l’histoire de ses expériences à travers les Sociétés secrètes, de discuter sur l’âme humaine et sur la nature de la Franc-Maçonnerie ; cela suffisait à calmer sa soif de s’instruire et son désir de catéchiser, en attendant mieux.
La réunion ne s’organisait pas facilement. Une seconde circulaire relative à la convocation du convent avait été lancée par Ferdinand de Brunswick, le 19 septembre 1780. Le Grand Supérieur annonçait qu’un convent général lui paraissait le seul moyen de sauver l’Ordre, de le moderniser et de le ramener à ses « vrais principes ». Il énumérait les questions sur lesquelles les députés auraient à délibérer. L’Ordre avait-il des supérieurs et se rattachait-il à une société plus ancienne ? Devait-on réorganiser le cérémonial ? Pouvait-on garder la restauration du Temple comme but de l’Ordre ? Ce but devait-il être public ou secret, ou bien était-il habile de conserver un but ostensible justifiant l’existence de la société ? Existait-il dans l’Ordre des connaissances cachées et comment, dans ce cas, pourrait-on concilier leur enseignement avec les nécessités d’une administration connue de tous ?
Sur tous ces points la circulaire semblait s’en remettre aux suggestions des Chapitres, et même à celles des Frères isolés qui pourraient posséder des lumières. En réalité, le duc s’était formé une opinion et cette opinion apparaissait clairement dans la lettre même où il réclamait l’avis de tous. Il jugeait la prétention de continuer l’Ordre du Temple inutile et dangereuse et faisait allusion aux « vrais principes », citant Swedenborg et indiquant fort ouvertement qu’il entendait diriger les recherches de la vérité vers un mysticisme religieux.
Cette lettre provoqua une vive opposition de la part de Charles de Sudermanie. Fort de ses titres de Visiteur général de l’Ordre et de Grand Maître de la VIIe Province, hérités de Charles de Hund, fort de l’appui de la Maçonnerie suédoise, il s’efforçait de supplanter Ferdinand de Brunswick à la tête de l’Ordre Rectifié. Le 20 février 1781, il protesta que la décision du convent eût été prise à son insu. Le Directoire de Brunswick, par une délibération du 14 mars, repoussa sa réclamation, approuvant en cela son Grand Supérieur. Le duc de Sudermanie adressa alors sa démission et se sépara avec éclat de l’Ordre allemand qu’il avait espéré conquérir. Mais il n’avait nullement renoncé à contrecarrer les projets de ses rivaux. Après comme avant sa démission, il fit expédier dans toutes les loges rectifiées des contre-circulaires propres à faire échouer la future réunion. Lyon reçut plusieurs de ces factums. Dans le dernier, le prince suédois allait jusqu’à déconseiller le voyage d’Allemagne aux visiteurs étrangers, sous prétexte que la mort de Marie-Thérèse, l’Impératrice-Reine, pouvait causer en Europe des troubles dangereux.
Le 18 juin 1781, une nouvelle circulaire du Sérénissime Frère a Victoria fixa la date du Convent au 15 octobre. Elle donnait aussi le résultat des réponses au questionnaire de l’année précédente, et ce résultat n’était pas très satisfaisant, puisque les sentiments des Frères différaient et aussi les points de vue sous lesquels ils envisageaient leur société. Cependant le Grand Supérieur annonçait, en termes sybillins, qu’il avait découvert des vérités « certaines, sublimes et consolantes, plus invariables et plus anciennes peut-être que le reste des sciences humaines ». Une troisième circulaire, deux mois après celle-là, reporta la réunion au temps de Pâques 1782. Le 20 mars 1782, une nouvelle lettre prorogea la date choisie au 16 juillet. Cette fois, elle fixait comme lieu pour la réunion la petite ville de Wilhelmsbad.
Ces retards ne venaient pas de l’opposition des Suédois, non plus que des réponses réticentes ou trop clairement hostiles qu’adressaient certains Frères influents au questionnaire du 19 septembre 1780. En fait, les principales difficultés venaient du parti des réformateurs eux-mêmes. Les Sérénissimes Frères promoteurs de la réunion, a Victoria, comme a Leone Resurgente, malgré leur goût très vif pour les sciences occultes et le mysticisme, malgré le désir exprimé qu’il n’y eût plus « qu’un seul troupeau et un seul pasteur », n’avaient ni assez de constance, ni assez de sérieux pour entreprendre la tâche d’unification qu’ils rêvaient. Ils ne pouvaient imposer à leurs troupes un plan de réformes cohérentes, car ils ne voulaient pas copier les principes des Frères français que représentait Willermoz, et restaient encore hésitants entre les secrets de Waechter et l’enseignement du baron de Ilaugwitz. Ils n’arrivaient même pas à concilier, entre eux, ceux qui étaient leurs maîtres et leurs inspirateurs. C’est ce qui explique l’espèce d’incertitude que montrait Ferdinand de Brunswick, le 18 juin 1781, en annonçant ses doctrines consolantes. « J’espère, avait-il écrit, que ceux qui peuvent guider vos recherches avec sûreté ne manqueront pas de le faire ». Ce fut pourtant le contraire qui arriva.
Waechter se déroba le premier. Il exigeait le droit d’exercer sur l’Ordre une autorité absolue, prétention que le prince ne pouvait admettre. Le système de Haugwitz, moins miraculeux, semblait devoir s’adapter plus aisément. Charles de Hesse et Ferdinand de Brunswick pensaient même qu’il avait de si grandes analogies avec celui de Lyon qu’il serait facile d’établir une espèce de compromis entre les deux doctrines, et le Chancelier ab Eremo fut invité à venir à Schleswig, afin de tout organiser en collaboration avec le « cher baron de Haugwitz ». Willermoz admit le principe d’une fusion des systèmes et reçut volontiers le Frère a Monte Sancto parmi ses Profès. Mais il ne voulait pourtant pas accepter, sans les comprendre, les modifications qu’on désirait apporter à son œuvre. Le résultat de sa longue patience envers les Allemands avait tout de même été de lui faire entrevoir, qu’il y avait des points sur lesquels ils n’étaient pas tout à fait d’accord.
Il tenta de convertir Haugwitz à sa conception de la nature de l’homme. Tous les occultistes admettaient que cette nature est triple, faite du corps, de l’âme et de l’esprit. La difficulté venait de la définition que chacun donnait à ces éléments et du rôle qu’ils leur reconnaissaient. Willermoz voyait dans l’âme l’élément secondaire chargé de gouverner la matière et de diriger le corps : il donnait la prééminence à l’esprit, tandis qu’Haugwitz enseignait que l’âme est la partie supérieure et qu’elle est douée d’une « force magique ». En fait, il leur aurait suffit de s’entendre sur les mots de cette très ancienne conception de la psychologie antique, venue d’Aristote et transmise par saint Paul et par tant de théologiens aux occultistes du XVIIe siècle, dont ils étaient les continuateurs. On peut penser aussi qu’Haugwitz donnait à l’âme cette importance parce qu’il connaissait la philosophie mystique de Swedenborg, et qu’il suivait la définition que le visionnaire suédois avait donnée de « l’anima », réceptacle de l’inspiration divine et des célestes lumières.
Waechter reçut aussi de longues explications de Willermoz qui lui exposait quelles étaient ses vues théoriques et ses principes généraux. Il s’agissait toujours de la Maçonnerie, considérée comme la science universelle de l’homme. Trois Maçonneries spéciales correspondaient aux trois natures de l’homme : corps, âme, esprit : l’esprit reflet de l’image divine, le corps qui représente la matière, l’âme partie mixte et proprement humaine. Il achevait de dévoiler sa pensée en précisant qu’un seul homme avait connu et pratiqué complètement la vraie science maçonnique, et cet homme n’était autre que Jésus-Christ. Les sociétés de Francs-Maçons présentaient donc des genres extrêmement différents selon qu’elles s’appliquaient à l’un ou l’autre des trois aspects de la science. Willermoz reconnaissait, par politesse, qu’en toute espèce de genre on pouvait obtenir des résultats intéressants, mais il soulignait pourtant que les Maçons allemands avaient le tort de mêler ensemble leurs connaissances, au lieu de les choisir et de les hiérarchiser. Un bon régime maçonnique devait comporter, à son avis, trois classes distinctes : symbolique, théorique, pratique. Là aussi, il se donnait implicitement en exemple et ne pouvait imaginer rien mieux que ce qu’il avait lui-même organisé avec l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants, la classe des Profès et celle des Élus Coens.
Il est probable que Waechter se souciait peu des généralisations vertigineuses où se complaisait Willermoz ; il n’avait pas la même préoccupation de ramener à la Maçonnerie toutes les activités de l’esprit humain, toutes les spéculations philosophiques, tous les cultes, toutes les mystiques. Ni les princes allemands, ni leurs favoris ne se donnaient la peine de comprendre tout à fait la foi que le Lyonnais leur exposait. Par contre, ils comprenaient très bien que ce que le Frère ab Eremo leur insinuait, au milieu de toutes ces explications, c’était de prendre la réforme de Lyon comme modèle, l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants comme centre de ralliement et la doctrine des Profès comme véritable secret de la Franc-Maçonnerie, avec lui-même comme directeur occulte.
Chacun d’eux désirait conserver ses secrets, ses croyances, sa suprématie, petite ou grande, sa personnelle importance. La situation était donc inextricable. La lettre que Charles de Hesse écrit à Willermoz le 8 mars 1782 est, à ce point de vue, parfaitement caractéristique. Le landgrave montrait, en acceptant les propositions et les idées que Willermoz avait exposées à Waechter le 31 janvier, qu’il ne les comprenait nullement ;il demandait au Lyonnais de venir quelques jours avant le Convent s’entendre avec Haugwitz pour établir ensemble la doctrine secrète, mais il ajoutait qu’il se ferait, lui aussi, un devoir de leur apporter à tous deux des secrets utiles. On peut juger de ce que pouvait en être la valeur quand on voit qu’il n’abandonnait même pas les plus vieilles et les plus discréditées des chimères de l’Ordre Rectifié, et remettait en question la fable des Supérieurs Inconnus, laissant entendre que ces mystérieux directeurs étaient tout près, et qu’on lui avait nommé le dernier Grand Maître « qui n’est point le Prétendant, ni rien de pareil ».
Là-dessus Haugwitz, à son tour, se retira et refusa le rôle actif qu’on voulait lui faire jouer. Il avait réfléchi que sa méthode de contemplation et d’extase ne pouvait être fructueuse que dans les petites réunion de deux ou trois fidèles et qu’il ne pouvait vulgariser et mettre à la portée de tous le moyen « de jouir ici-bas du don splendide que nous a révélé l’amour de Notre-Seigneur ». Les renseignements qu’il avait reçus de Lyon lui montraient assez, qu’en dépit d’une superficielle ressemblance, les deux systèmes différaient essentiellement. Il écrivit à Ferdinand de Brunswick ses scrupules et sa décision irrévocable de ne pas prendre part au convent.
A cette nouvelle défection, le Grand Supérieur a Victoria se sentit plongé dans un vrai désarroi. Lorsqu’il pensait à l’assemblée future, il ne voyait qu’un chaos ouvert devant lui.
Il y avait peut-être à son découragement des raisons plus pressantes. Une lettre du baron de Plessen, écrite le 15 mars 1782, apprenait à Willermoz qu’à cette date les Frères de l’Ordre réclamaient de leur Grand Supérieur des comptes, qui ne se rapportaient pas tous à la direction morale qu’il entendait donner à leur société. « Qui aurait jamais dû croire que la conduite du Sérénissime Frère a Victoria aurait dû être telle. Sa banqueroute monte à 600.000 écus. L’écu compté à 4 livres tournois ». Le résultat des procédés du duc et du désordre de ses finances était fort grave : « en Allemagne, l’Ordre se trouve dans la plus triste situation, une désunion et une méfiance dans tous les chapitres. Le Sérénissime Frère a Victoria méprisé, le Sérénissime Frère a Leone Resurgente point assez estimé. Ainsi le tout se trouve sans conducteur et chacun cherche des connaissances à droite et à gauche ».
L’excès même de ce mal fut heureux pour l’influence personnelle de Jean-Baptiste Willermoz, ou du moins pour le succès de sa réforme. Les princes allemands abandonnés par leurs inspirateurs favoris, au seuil de l’importante tâche de réorganisation qu’ils avaient annoncée, n’eurent plus d’autre espoir que dans l’aide du seul Chancelier de Lyon. Le baron de Plessen suppliait Willermoz de venir en Allemagne, parce que rien de bon ne pourrait être fait sans lui ; la même conclusion s’imposa aux promoteurs de la réforme mystique. Tout laisse à penser qu’entre eux un accord, était intervenu lorsque parut enfin la quatrième circulaire, qui fixait définitivement le jour et le lieu de la réunion.
M. Le Forestier écrit que l’union des Directoires allemands avec le Directoire d’Auvergne n’était, dans l’esprit des Supérieurs de l’Ordre, qu’un mariage de raison, que les refus de Waechter et d’Haugwitz rendirent obligatoire. On peut ajouter, à cette comparaison amusante que la fiancée lyonnaise apportait à cette alliance, outre la « dot que constituaient son code, ses statuts, sa doctrine déjà organisée, et ses troupes déjà formées, tant de désir et d’illusions que, de son côté, sa bonne volonté était bien proche de l’amour.
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Chapitre IX
Relations officielles de la Province d’Auvergne avec le Directoire de Brunswick. — Mémoire de Joseph de Maistre. — Préparatifs de Willermoz en vue de son voyage en Allemagne. — Le Convent de Wilhelmsbad. — Amis et ennemis des doctrines spiritualistes : les débuts du Romantisme en Allemagne et le pasteur Lavater ; Bode et la Légende Jésuitique ; Knigge et Dittfurth émissaires des Illuminés de Bavière ; Chefdebien agent des Philalèthes. — Les séances du Convent. — La question de la légende templière. — Travail des Commissions des rituels et de législation. — Victoire précaire du parti mystique. — Conclusion dans l’inachevé et dans l’incohérence. — Willermoz parachève en Allemagne son érudition ès sciences occultes.
Le Directoire de la Province d’Auvergne avait reçu en son temps la circulaire du 19 septembre 1780. Les relations personnelles que Willermoz entretenait avec les tout-puissants Frères d’Allemagne ne le dispensaient nullement des correspondances officielles. Le Chancelier fit faire des copies de cette importante invitation pour l’envoyer à ses Préfectures et à ses Commanderies, qu’il était de bonne politique d’avoir l’air de consulter. Il en fit aussi composer des extraits destinés aux Frères de Lyon qui devaient les méditer en vue de l’élaboration de leur réponse. Monspey, Braun et Périsse furent chargés de rédiger les éléments d’un projet. L’établissement du texte définitif demanda de longs mois. Non que les Lyonnais eussent eu du mal à se mettre d’accord au sujet du but et de l’origine de la Franc-Maçonnerie. Mais Willermoz avait toutes sortes de raisons pour laisser traîner les choses, tandis qu’il poursuivait ses décevantes négociations avec les princes promoteurs de la future réforme. Bacon de La Chevalerie, Bruyzet et Paganucci exposèrent le 14 janvier 1781 le résultat de leur travail. Ils étudiaient en six points les principales questions posées, envisageant : 1° la forme extérieure de l’Ordre ; 2° les cérémonies et les rituels ; 3° les finances ; 4° la conduite à tenir vis-à-vis de l’État et du public ; 5° les vues et le but ; 6° la forme extérieure qu’il doit revêtir. A cette date les 5e et 6e chapitres, de beaucoup les plus importants n’étaient pas encore terminés. Ce fut chose faite le 21 janvier. La réponse, dûment complétée et approuvée, put être envoyée à toutes les grandes loges de la province d’Auvergne qui devaient s’y associer.
Joseph de Maistre était, à cette date, encore fort occupé de Maçonnerie. Les graves problèmes que soulevait le questionnaire du 19 septembre 1780, mettant en discussion l’origine, le but, l’avenir de toute la société, l’intéressèrent vivement. Sans doute, ne trouvait-il pas que les réponses du Directoire de Lyon répondissent tout à fait à ses conceptions personnelles, car il éprouva le besoin de composer un mémoire particulier, adressé au duc de Brunswick. Il était parfaitement en droit de le faire puisque le Grand Supérieur avait officiellement fait appel, non seulement aux lumières des loges rattachées à l’Ordre Rectifié, mais aussi à celles de tous les Maçons capables de l’aider dans sa tâche de recherche et de réorganisation. L’ouvrage du Frère a Floribus, daté de Chambéry, fut envoyé à Guillaume de Savaron, le 18 juin 1782, pour être protocolairement transmis.
C’est en tant que Grand Profès, que Joseph de Maistre répond à la circulaire allemande. S’adressant au Sérénissime Frère a Victoria, il n’ignore pas qu’il s’adresse aussi à un confrère de la classe secrète. Il lui parle fort ouvertement des doctrines religieuses de la Profession, admet l’organisation en trois classes telle que l’a imposée Willermoz, cite le « Tableau Naturel de Saint-Martin, qui venait alors de paraître, et nomme les Grands Profès par leurs initiales. Cependant, bien qu’il montrât un respect évident pour les convictions de ses instructeurs, a Floribus ne faisait pas des questions mystiques le sujet principal de son mémoire. Les idées qu’il expose se rapportent surtout aux grades Symboliques et de l’Intérieur. Tout en admettant volontiers que la classe supérieure de la Maçonnerie eût pour étude la « Révélation de la révélation », il ne s’en mêlait pas et préférait se consacrer aux deux autres, qu’il trouvait sans doute trop délaissées dans le système des Chevaliers Bienfaisants.
Joseph de Maistre était de ces Maçons qui étaient d’avis de rejeter complètement le déguisement templier, les chimères des Supérieurs Inconnus, et toutes les folles prétentions et les mystères qui couraient les loges et ne menaient à rien. Pour lui, la Franc-Maçonnerie devait se consacrer franchement au service de la religion et au progrès de l’humanité. Ses rituels, ses costumes, ses cérémonies ne devaient servir qu’à assurer le sérieux, la discipline, le bon ordre de toute la société. Dans son projet, les grades Symboliques doivent enseigner « les actes de bienfaisance en général, l’étude de la morale, celle de la politique générale et particulière » ; car il considère la politique comme la « morale des États », et les Maçons comme des citoyens moraux utiles à leur pays. La deuxième classe s’élève au projet plus ambitieux de contribuer à l’instruction des gouvernements et à la réunion des Églises chrétiennes. Les limites des États ne devaient pas borner le zèle de ces Maçons plus instruits. Ils devaient former une espèce de service secret bénévole et bien intentionné, dont l’action souterraine s’efforcerait de faire triompher la vérité et la justice. L’unité des sectes chrétiennes était le principal point du programme qu’il convenait de réaliser au plus tôt et sur ce point l’éloquence naturelle du Frère a Floribus s’épanchait librement. Une telle œuvre lui paraissait « le Grand Œuvre » par excellence. Il croyait que, travaillant dans le mystère, les Francs-Maçons, par surprise, pourraient la mener à bien. Il est évident que le christianisme transcendant, qui faisait l’objet de la troisième classe, l’inspirait beaucoup moins. Il s’en remettait simplement à ses maîtres, étant fort mal à l’aise pour traiter de doctrines dans lesquelles, nous le savons, il trouvait de sérieuses difficultés.
Gaspard de Savaron, en remerciant le Frère a Floribus de son envoi, lui laissa entendre que le Grand Supérieur de l’Ordre n’aurait sans doute pas le temps d’en prendre connaissance. On peut même se demander s’il fut un messager fidèle, et si Willermoz jugea opportun d’apporter à Ferdinand de Brunswick ce document qui, prétendant complèter l’œuvre du Convent des Gaules, était inspiré d’un esprit tout différent. Le Chancelier de Lyon ne se souciait ni de morale, ni de politique ; son culte secret le préoccupait beaucoup trop pour qu’il voulût se mêler d’en réglementer d’autres, au risque d’inquiéter les Églises établies. Aussi est-il fort probable que le Dilectissimus Frater a Victoria n’eut pas l’occasion de lire ce curieux mémoire et la belle dédicace, ampoulée et cérémonieuse à souhait, qui le précédait. En fait, les suggestions de Joseph de Maistre n’eurent aucune influence sur les délibérations du Convent de Wilhelmsbad.
Jean-Baptiste Willermoz prépara avec le plus grand soin le voyage qu’il voulait faire en Allemagne pour assister au convent général. A cette époque, peut-être, pour être plus libre de se livrer complètement à la propagande mystique, il décida d’abandonner le commerce qu’il exerçait depuis plus de trente ans. La fin du XVIIIe siècle était une époque critique pour le commerce de la soie. La concurrence étrangère, la mode de simplicité qui régnait à la cour de la jeune reine Marie-Antoinette, la vogue des tissus de coton et des mousselines, tout cela portait des coups désastreux à Lyon et à son industrie. Comme le savait Charles de Hesse, les affaires de la maison de commission que dirigeait Willermoz n’étaient pas très brillantes. Elles lui donnaient sûrement plus de soucis que de profits. Sans doute aussi, après des années de travail écrasant, avait-il besoin d’un peu de repos. Le commerce et les magasins de la rue Lafont furent repris par deux de ses principaux commis à la fin de juin 1782. On peut penser que la nécessité, où se trouvait le marchand lyonnais de mettre de l’ordre dans ses affaires, ne fut pas étrangère aux raisons qui firent retarder jusqu’à la mi-juillet la réunion de tous les députés de l’Ordre Rectifié.
Willermoz put cependant arriver à Wilhelmsbad quelques jours avant la séance d’ouverture. Son passeport valable six mois, qui priait de laisser passer « Jean-Baptiste Willermoz l’aîné, allant de France en Allemagne pour les besoins de son commerce » et lui permettait de porter l’épée et une paire de pistolets mi-arçon, est daté du 1er juillet. Le 11, il était probablement déjà arrivé dans la petite ville d’eaux du grand-duché de Hesse où l’on devait se réunir. Quelques jours préliminaires lui étaient fort utiles, pour s’installer, prendre contact avec les députés, comme pour s’entendre avec Ferdinand de Brunswick et Charles de Hesse des dernières mesures à arrêter pour assurer le succès de leurs communs projets.
Cela était d’autant plus nécessaire que le Chancelier ab Eremo connaissait bien mal le milieu auquel il allait avoir affaire. Au cours de ses conversations avec les princes, il prit peut-être connaissance des courants divers de l’opinion allemande, du moins de ceux qui pouvaient favoriser ou contrarier son action. En ces années, on pouvait constater en Allemagne, plus encore qu’en France, un recul sérieux de la vogue des philosophies matérialistes. Le goût des discussions religieuses et métaphysiques, des rêveries poético-mystiques naissait dans les salons et dans la littérature. Le livre des Erreurs et de la Vérité avait été traduit en 1781, et trouvait des défenseurs passionnés, même dans les cercles protestants. Plus visible encore était l’extraordinaire popularité des théories et des ouvrages du pasteur de Zurich, Jean-Gaspard Lavater.
L’auteur de la Physiognomonie jouissait alors du plus grand crédit. Ses opinions en matière de religion et de spiritualité se rapprochaient de celles que professait Jean-Baptiste Willermoz ; comme lui, il croyait au don mystérieux accordé par Dieu à un petit nombre d’élus, et avait pleine confiance dans le pouvoir miraculeux de la foi. Sa dévotion pour le Christ, « être mixte », médiateur parfait entre Dieu et les malheureux enfants d’Adam, s’accordait très bien avec les instructions des Profès. Le pasteur de Zurich était aussi fort curieux des preuves expérimentales du monde spirituel. Il collectionnait les miracles et les histoires de miracles, espérant recevoir lui-même une preuve éclatante qui l’assurerait à jamais de la rectitude de sa foi. En l’attendant, il s’efforçait de connaître, de comprendre et d’aider tous ceux qui, à des titres divers, luttaient contre le scepticisme et le matérialisme. Les cercles religieux qui rêvaient d’unifier des Églises chrétiennes trouvaient en lui un appui. Bien qu’il ne fût pas Franc-Maçon, il était bien renseigné par son frère Diethelm Lavater des préoccupations de la Stricte Observance, et suivait avec sympathie les efforts de la réforme mystique de Lyon qu’avaient adoptée, un peu superficiellement d’ailleurs, les Directoires Helvétiques. Il était aussi en relations avec Ferdinand de Brunswick et commençait avec Charles de Hesse une collaboration amicale qui devait plus tard l’entraîner aux expériences les plus étranges.
Ainsi, l’orientation que les princes allemands voulaient donner à leurs loges, avec l’aide de Jean-Baptiste Willermoz, arrivait en un temps où elle pouvait être accueillie et soutenue par un cercle plus large, plus religieux et d’un mysticisme tout de même de meilleur aloi, que celui où s’étaient jusqu’alors recrutés tous les amateurs de mystères et de secrets maçonniques.
Le tour d’horizon que put faire Jean-Baptiste Willermoz avec l’aide de ses amis n’offrait pas que ces côtés rassurants. A Victoria n’ignorait nullement qu’au sein même de son Ordre, certains Frères rêvaient de réformes absolument opposées aux siennes. Tout un parti de rationalistes à l’allemande, c’est-à-dire unissant la pratique d’un christianisme libéral avec l’amour de la science, le respect des découvertes scientifiques et la confiance dans le progrès, se montraient lassés des complications et des obscurités de la Maçonnerie templière.
Christophe Bode, a Lilio Convallium, Procureur général de la VIIe province, était le plus actif de ces « Aufklaerer », éclaireurs en matière de Maçonnerie. Il avait envoyé à Ferdinand de Brunswick, en réponse à son questionnaire, un opuscule dans lequel il avait fait imprimer l’exposé de ses « doutes et de ses scrupules ». Ceux-ci étaient d’ailleurs d’une nature fort spéciale et, venant d’un rationaliste, bien peu inspirés par la raison. Franc-Maçon ambitieux, Bode était aussi un protestant fanatique. Il nourrissait une profonde horreur pour le catholicisme qui lui paraissait le réceptacle des plus grossières superstitions. La Stricte Observance où il était entré pour suivre la mode et se procurer des relations ne le satisfaisait pas pleinement ; il était de ceux qui s’offusquaient d’être théoriquement rattachés à un ancien ordre de moines et de subir les cérémonies et le pompeux rituel inventé par Charles de Hund. A force de se poser des questions et de chercher des explications plausibles, certains se demandaient si le plus catholique des ordres et le plus redouté, la Société de Jésus, n’avait pas la responsabilité de ces caractéristiques et de ces tendances. Christophe Bode embrassa cette fiction avec une ardeur digne d’une meilleure cause. Il prit tant de soins à l’exposer, à l’imprimer et à la répandre dans les loges que, grâce à lui surtout, la légende jésuitique vint prendre sa place dans la riche collection de contes, plus ou moins cohérents, que conservait déjà la Franc-Maçonnerie pour expliquer ses origines et son mystère.
Le Frère a Lilio Convallium avait adopté cette chimère depuis qu’il avait entendu, au Convent de Wiesbaden, en avril 1776, les histoires que racontait le baron Gugomos, jaloux des succès du pasteur Stark et renchérissant encore sur ses prétentions d’établir des rapports fantaisistes entre la Franc-Maçonnerie et l’Église catholique. Les explications confuses et saugrenues de cet aventurier n’avaient pas eu grand succès dans un milieu de protestants lassés, tout de même, de tant de révélations successives et de tant de gens douteux prêts à enseigner la vérité, moyennant finances. Bode pourtant avait trouvé ces déclarations pleines de sens. L’opuscule publié en 1781, pour éclairer Ferdinand de Brunswick et toutes les loges rectifiées, n’était que l’exposé du fruit de ses réflexions. Fruit amer. Ce qu’il avait découvert était que la Franc-Maçonnerie tout entière se trouvait être l’œuvre des Jésuites. Avec un parti pris obstiné, ingénieux, dénué de tout souci de vraisemblance, de tout essai de preuve, l’auteur expliquait que la société secrète avait été fondée au XVIIIe siècle par la Compagnie de Jésus pour pouvoir lutter contre Cromwell et les puritains d’Angleterre, que plus tard les grades écossais avaient été naturellement combinés pour soutenir la restauration des Stuarts ; tandis qu’en Allemagne les rites templiers permettaient à l’Ordre interdit de dissimuler son activité et sa propagande.
On peut se demander si Christophe Bode était un esprit chimérique à ce point et à ce point borné, ou bien s’il avait quelque intérêt particulier à se faire accepter comme promoteur d’une Franc-Maçonnerie épurée et anticatholique. Une chose est certaine : c’est qu’il montrait ouvertement son parti pris. Il publia en 1782 une autre brochure, qui reprenait le même thème et dénonçait une fois de plus le complot où risquaient d’être entraînés les Frères d’Allemagne si on n’y portait pas remède « tandis qu’il est encore temps ». Étant donnée cette intolérance affichée, Bode tenait en suspicion les provinces catholiques de l’Ordre Rectifié, celles de France et d’Italie tout particulièrement. Il n’ignorait pas quel genre de préoccupations et de recherches étaient en honneur chez les Francs-Maçons français ; son dernier ouvrage imprimé avant l’ouverture du Convent n’était qu’un long factum contre le livre « Des Erreurs et de la Vérité ». Les arguments n’y étaient pas nouveaux. Bode accusait simplement le Philosophe Inconnu d’être un instrument des Jésuites et d’avoir fait son livre uniquement pour appuyer leur action dans la Maçonnerie.
La campagne contre l’influence catholique était encore renforcée par celle que menait, de son côté, le baron Adolphe de Knigge. Ce Frère, dit A Cygno dans l’Ordre Rectifié, avait reçu le pseudonyme de Philon dans la Société des Illuminés de Bavière pour laquelle, depuis 1780, il trahissait la Stricte Observance. Les causes de cette trahison ont été étudiées. Il est évident que ce fut la rancœur de ne pouvoir jouer un rôle avantageux dans les loges mystiques, et la désillusion de ne pas parvenir à attirer sur lui l’attention et les faveurs de Charles de Hesse, qui le rejetèrent vers la plus anticléricale de toutes les sociétés de Maçons allemands. Knigge avait lui aussi envoyé à Ferdinand de Brunswick, en réponse à son questionnaire, un plan de réforme qui fut accueilli froidement. Vexé, il se laissa rattacher aux Illuminés et y trouva l’occasion de se distinguer. Les polémiques habituelles à une société qui se donnait le plaisir, à huis-clos, de discuter les religions et de fronder l’autorité établie des églises et des gouvernements, lui fournirent l’occasion d’épancher sa rancœur. Il écrivit des brochures, dénonçant l’influence des Jésuites sur les Maçons et les Rose-Croix d’Allemagne. Son activité s’employa à achever l’organisation de la société de Weishaupt, dont les grades supérieurs n’avaient jamais été terminés. Avec l’ardeur d’un nouveau converti, il donna à ses ouvrages un ton déclamatoire et violent.
Tandis que l’Ordre Rectifié attendait la réunion, maintes fois retardée, de son convent général, Knigge fit pour la Société des Illuminés un gros effort de propagande. En quelques mois, trois cents membres nouveaux furent inscrits. Le Frère Dittfurth, Ab Orno, Maître de la loge rectifiée de Wetzlar, qui portait comme Illuminé le nom de Minos, vint au Convent de Wilhelmsbad pour combattre le parti mystique, tandis que Knigge-Philon resta dans la coulisse, pour pouvoir agir efficacement afin d’établir la domination de Weishaupt sur toutes les loges d’Allemagne.
Ferdinand de Brunswick pouvait ignorer ces détails et les plans concertés de ceux qui cherchaient à détruire son pouvoir afin de lui succéder, mais il connaissait suffisamment les progrès des Illuminés de Bavière et l’intransigeance des Maçons anticatholiques pour pouvoir s’inquiéter et inquiéter Willermoz devant les difficultés d’une tâche, à vrai dire fort ardue. C’est pourquoi il s’efforça, avant l’ouverture des débats, de préparer son action et de la faciliter en établissant un règlement propre à gêner les attaques du parti ennemi des mystiques. Il est probable que Willermoz contribua pour sa part à l’élaboration de ces « Articles Préliminaires ». Le Prince sentait combien il avait commis une imprudence fâcheuse en appelant tous les Maçons pour aider la Stricte Observance à découvrir sa vraie doctrine ; de là étaient venues les curiosités, les propositions, les ambitions des régimes étrangers, tous prêts à recueillir la succession de l’Ordre de Charles de Hund. Les questions que le Convent avait à débrouiller étaient déjà assez complexes pour qu’on ne vînt pas y mêler les compétitions et les intrigues d’autres sociétés maçonniques, d’autant plus que, s’étant résigné à adopter la réforme et probablement les doctrines instaurées au Convent des Gaules, il n’avait plus besoin de l’aide de personne et préférait s’arranger en petit comité. Aussi les « Articles Préliminaires », prenant le contre-pied de l’invitation générale qui avait été faite, établissaient que l’assemblée ne serait composée que des Grands Officiers des provinces de l’Ordre Rectifié et des députés régulièrement élus. Ils déclaraient que pour pouvoir être député, il fallait posséder les grades de l’Ordre Intérieur. Ce règlement édictait aussi que chaque province, quel que fût le nombre de ses représentants, n’aurait que trois voix délibératrices, dont l’une appartenait au chef de la Province ou à son député régulièrement mandaté. Il tendait ainsi à rétablir l’équilibre des votes au profit des délégations françaises et italiennes et à donner la priorité au parti mystique. Enfin, chaque membre de la réunion dut promettre le secret sur tous les faits qui ne seraient pas mentionnés dans les comptes rendus officiels.
De son côté, Willermoz travaillait à préparer son succès et celui de sa doctrine. Il tint, trois jours avant l’ouverture des débats, des conférences amicales avec les délégués d’Italie, de Bourgogne et d’Auvergne, afin d’organiser leur action et de juger quels étaient ceux sur lesquels il croyait pouvoir compter. Presque tous les députés de ces provinces qui étaient Grands Profès devaient être pour lui des collaborateurs dévoués. Tel ne fut pourtant pas le cas d’un Frère français, le marquis de Chefdebien, qui, arrivé en Allemagne avant l’ouverture des débats, fut de ceux qui participèrent à ces conférences préliminaires.
Le marquis de Chefdebien de Saint-Amand représentait à Wilhelmsbad le prieuré de Montpellier et par la même occasion toute l’Occitanie, puisque la IIIe province de l’Ordre, dédaigneuse ou hostile, ne s’était pas fait représenter au convent général. Originaire de Narbonne, il était membre de l’Ordre de Malte et colonel de chasseurs. Les hasards de sa carrière militaire lui avaient fait habiter Strasbourg jusqu’en 1780. C’est dans cette ville qu’il avait été reçu dans les Directoires de la Stricte Observance, où il avait été inscrit sous le nom de Franciscus a Capite Galetao. Mais loin de se contenter d’une seule affiliation, Chefdebien montrait, pour les affaires maçonniques, une activité et une curiosité marquées. Déjà, il avait publié une étude générale de l’Ordre des Francs-Maçons et s’était fait recevoir dans la loge des Amis Réunis de Paris, où Savalette de Lange lui avait donné son VIIe grade. Il faut penser que cet éclectisme et ce double jeu étaient connus de Jean-Baptiste Willermoz et qu’il le jugeait sévèrement, car il n’avait pas grande confiance dans le Frère a Capite Galeato. Malgré les sollicitations de Saltzman, il ne l’avait pas admis au nombre des simples Profès et ne se laissa pas fléchir à Wilhelmsbad par de nouvelles demandes. Peut-être savait-il que le marquis, qui se présentait au Convent chargé des pouvoirs des Frères de Montpellier, était en réalité l’émissaire secret des Philalèthes ?
On a retrouvé dans ses papiers un long mémorandum que Savalette de Lange lui avait remis, pour l’aider dans sa tâche d’intrigues et d’espionnage. Ces notes montrent que le directeur des Philalèthes était fort renseigné des divers courants de la science occulte et qu’il n’ignorait presqu’aucun des personnages divers, mages, chefs de sectes, mystiques, aventuriers, montreurs de prodiges, guérisseurs et alchimistes, du petit monde pittoresque de l’illuminisme allemand. Il connaissait Schrœpfer qui s’était suicidé dans un jardin de Leipzig, Gugomos et son instructeur jésuite, Schrœder le chef des Rose-Croix de Wetzlar, qui se disait l’élève d’un sage vieillard de Souabe, Waldenfels l’ami de Gleichen, le curé Gassner qui guérissait tous les maux par ses prières et l’imposition des mains, un mystérieux Dr Falc, — peut-être juif, peut-être Rose-Croix, en tout cas prophète et érudit en sciences secrètes — qui était supposé résider en Angleterre, il distinguait Zinnendorf de Zizendorf, et chargeait son émissaire de se faire une opinion de l’avenir que pouvait avoir le système suédois.
Chefdebien devait se procurer aussi des renseignements sur la Franc-Maçonnerie Rectifiée auprès des Frères particulièrement instruits de ses origines et de ses secrets. Il devait faire aussi porter son enquête sur les Élus Coens que pourrait réunir le Congrès. A cette fin, son instructeur lui avait remis une liste commentée des disciples de Pasqually. Le conseil de Claude de Saint-Martin, qui était d’avis de tenir Savalette de Lange en dehors de la « Chose », avait été parfaitement suivi ; malgré sa curiosité, son esprit d’intrigue, les avances qu’il avait faites et les bonnes relations qu’il entretenait avec les Coens, le chef des Philalèthes ne connaissait que des faits superficiels de leur Ordre, il ignorait son originalité secrète. Il confondait leur doctrine avec celle des autres hermétistes et s’il soupçonnait bien qu’un certain rapport existait entre les Chevaliers Bienfaisants et les cercles de Pasqually, il ne savait pas en quoi consistait le lien ; l’existence des Collèges de Profès semble lui être restée tout à fait inconnue.
La tâche du marquis de Chefdebien se doublait encore d’une mission plus précise. Bien que ses notes restent muettes sur ce point, on l’avait chargé de proposer aux chefs de la Stricte Observance l’alliance de la loge des Amis Réunis de Paris. La piètre opinion qu’affichait Savalette de Lange à cette époque pour le Grand Orient, lui faisait désirer pour sa loge l’appui d’un régime étranger. Mais il avait certainement recommandé à son envoyé d’agir avec la plus grande discrétion, afin que Jean-Baptiste Willermoz ne put se mêler des négociations. Il gardait rancune au Lyonnais d’avoir si bien su dissimuler ses propres secrets, et d’avoir réussi à entrer chez les Philalèthes sans lui avoir offert aucun grade important, aucune initiation intéressante. Certainement, il supportait mal l’importance que prenait le Chancelier ab Eremo dans les cercles mystiques, et n’aurait pas été fâché de lui faire pièce.
Willermoz s’en doutait probablement. La froideur que montra, dans leurs conférences préparatoires, le Frère a Capite Galeato dut l’inciter à la méfiance. Il avait d’ailleurs pris de prudentes précautions. Les Grands Profès de Montpellier lui avaient écrit ce qu’ils pensaient de leur mandataire et sans doute n’en pensaient-ils pas grand bien, puisque Willermoz emporta en Allemagne leur lettre pour pouvoir s’en servir comme d’une arme, si besoin était.
On le voit, la partie qui allait s’engager à Wilhelmsbad entre toutes ces ambitions diverses et toutes ces différentes doctrines, n’était pas simple. Weishaupt, le chef des Illuminés de Bavière, résumait très exactement les caractéristiques des différents partis qui allaient s’affronter dans le « champ clos de Wilhelmsbad ». « Les partis en présence sont : 1° le duc Ferdinand qui fera toutes les concessions pourvu qu’il reste le chef ; 2° le prince Charles de Hesse qui a reçu d’un certain M. de Haugwitz un misérable système religieux ; 3° un français, Willermoz, qui voudrait faire triompher en Allemagne son nouveau système érigé à Lyon ; 4° un député italien qui dit toujours oui ; 5° quelques fous hermétiques ; 6° un espion des Rose-Croix ; 7° une petite troupe de gens sensés, qui ne veulent plus que les deux princes les mènent par le bout du nez. »
Le 14 juillet 1782, le duc de Brunswick donna connaissance, à ceux des Frères qui étaient déjà arrivés, du règlement établi par les articles préliminaires. Comme certains mandataires n’étaient nullement membres de l’Ordre Intérieur, on procéda à quelques ordinations de la dernière heure.
Une trentaine de députés composaient le congrès des Maçons d’Europe Centrale, de France et d’Italie réunis pour mettre en commun leurs lumières, et mener à bien la tâche d’organiser une Franc-Maçonnerie parfaite, qui connût enfin quelle était sa raison d’être et le but auquel elle se destinait.
La VIIe province de l’Ordre, dite de la Basse Allemagne, fut représentée par Charles de Hesse, en remplacement du duc de Sudermanie, démissionnaire, et par sept Frères aux titres maçonniques imposants, parmi lesquels Bode, a Lilio Convalium, Schwartz, ab Urna, le secrétaire du duc Ferdinand et l’archiviste de l’Ordre Rectifié.
L’Auvergne avait envoyé trois députés. Le comte de Virieu, mandataire du duc d’Havré de Croy, le chevalier de Savaron, mandataire des Préfectures de Lyon et Chambéry, et Jean-Baptiste Willermoz qui représentait soi-disant les Frères Lambert de Lissieux, trésorier de la province, et le chevalier de Rachais, Grand Maître des Cérémonies.
La IIIe province, l’Occitanie, n’avait qu’un seul représentant : le marquis de Chefdebien de Saint-Amand, a Capite Galeato, mandataire du Prieuré de Montpellier.
La Ve province, la Bourgogne, eut une délégation de huit membres, présidée par le baron de Durkheim, Grand Maître provincial. On y trouvait les amis et disciples de Willermoz : Jean de Turkheim et son frère cadet Bernard, dit dans l’Ordre a Navibus, Saltzman, le Dr Diethelm Lavater, ab Aesculapio, représentant, la Préfecture de Zurich avec le Frère Kayser, a Pelicano. Quelques jours après l’ouverture des débats arriva le lieutenant-colonel Chappes de la Henrière, a Cruce Cerulea, qui était député par la Préfecture de Nancy.
La VIIIe province, dite de Haute Allemagne, avait aussi comme Maître provincial Charles de Hesse. Elle comptait, en outre, huit membres dont le représentant de la Préfecture de Wetzlar, le Frère von Dittfurth. A ce nombre s’ajoutaient deux Frères d’Italie : le Dr Giraud, représentant du Grand Maître a Turri Aurea et le baron Gamba, a Cruce Argentea.
Enfin les loges d’Autriche avaient envoyé cinq députés parmi lesquels le comte de Kolowrat Liebstein, ab Aquila Fulgente.
Le 15 juillet eut lieu la première séance où Ferdinand de Brunswick prononça un grand discours d’ouverture. Il reprenait le thème que ses circulaires avaient déjà développé, annonçant qu’il avait la conviction qu’une science consolante, sublime et d’une antiquité vénérable était contenue dans la Maçonnerie, et que de vrais initiés la connaissaient. Mais il refusait de s’expliquer davantage, prétextant qu’il était lui-même tenu au secret et que ses « engagements extérieurs » ne lui permettaient pas d’être l’initiateur de la société qu’il dirigeait. Ce discours, qui éveillait la curiosité des Frères, tout en laissant à chacun la liberté de ses opinions, servait suffisamment les desseins du Chancelier de Lyon pour qu’il pût s’en féliciter.
Dès la deuxième séance, une attaque se dessina. Certains étaient venus, munis de pouvoirs qu’ils déclaraient illimités, et devant engager l’adhésion des loges dont ils étaient les représentants, tandis que d’autres n’avaient que des pouvoirs limités, laissant à ceux qui les avaient députés la faculté d’accepter ou non les décisions du convent. Chefdebien proposa que les députés qui possédaient des pouvoirs illimités fussent obligés de se soumettre à la majorité des votes, même si les décisions prises se trouvaient contraires à leurs instructions personnelles.
Une telle décision ne pouvait être admise par Jean-Baptiste Willermoz qui ne pouvait songer, même en cas d’échec, à accepter des règlements opposés à ses principes. Il se proposa donc de faire échouer la proposition de Chefdebien. Pour parer au danger d’un vote défavorable, il fallait d’ailleurs s’assurer le plus de voix possibles. Dès la deuxième séance, il obtint que les loges d’Italie, détachées de la Haute Allemagne, formeraient une province autonome, la IXe ; ainsi était consacré officiellement le vœu prononcé au Convent des Gaules, ainsi le Dr Giraud pouvait-il apporter trois voix au parti de son ami. Par contre, Willermoz s’efforçait d’empêcher qu’on reconnût en Chefdebien le représentant de toute l’Occitanie, afin que son adversaire ne pût disposer de ses trois voix pour lui nuire.
Le Frère a Capite Galeato résista de son mieux à cette contre-attaque. Un grand débat fut institué qui occupa toute la troisième séance du 18 juillet et ne fut réglé en définitive que le 2 août. Dans les discussions, le député de Montpellier laissa éclater l’animosité qu’il nourrissait contre les Frères d’Auvergne et d’Italie. Il était soutenu, dans ses tentatives, par le député lorrain Chappes de la Henrière, imbu de l’opinion de ces hermétiques irréductibles, qui supportaient mal le mépris qu’affichait Willermoz pour la fausse science des alchimistes.
Mis en cause, Willermoz critiqua à son tour les pouvoirs dont se targuait son adversaire ; mais il ne voulut pas le faire publiquement et demanda la permission de ne communiquer qu’à Charles de Hesse et à Ferdinand de Brunswick la lettre que le Chapitre de Septimanie lui avait adressée le 7 juin, au sujet de leur mandataire. Devant cette menace directe Chefdebien retira sa motion. Il n’était évidemment pas très sûr des appréciations de ses compatriotes. Willermoz vainqueur, eut le triomphe modeste, car il ne tenait pas du tout à exaspérer ses ennemis. Il se rallia donc à un compromis. Il fut entendu que chaque député garderait pleinement la liberté de son vote, quels que fussent les mandats dont il était chargé par ses commettants ; mais on donnait d’autre part aux loges et chapitres le droit d’approuver ou de rejeter, après un an d’essai, les décisions et les règlements que l’assemblée des Frères réunis à Wilhelmsbad se proposait d’établir.
Une des principales opérations du convent, sa seule raison d’être, était de déterminer le vrai but de la Maçonnerie. Toutes les questions annexes, d’origine, de filiation, de doctrine, l’explication des emblèmes et des allégories, la forme même qu’il convenait d’adopter, dépendaient de ce point crucial. On l’aborda sous le biais d’examiner la valeur de la légende templière, sur laquelle reposait l’Ordre de la Stricte Observance, tel que l’avait institué son fondateur. Il ne fallut pas moins de 11 séances pour arriver à un accord sur ce sujet.
Beaucoup de Maçons allemands étaient restés attachés à cette fiction. Ils avaient l’habitude de leurs rituels, de leurs cérémonies, de leurs titres chevaleresques et n’auraient pas vu d’un mauvais œil qu’on reprît l’ancienne idée de restaurer matériellement l’Ordre du Temple. La création d’une source de richesses communes, dans le genre de celles que possédaient l’Ordre de Malte ou certains Chapitres religieux, pouvait apporter des pensions et des profits que certains Grands Officiers étaient loin de dédaigner. A ces gens pratiques et routiniers se joignaient les hermétistes et les alchimistes auxquels la légende convenait à merveille et encore mieux celle des Supérieurs Inconnus. Il plaisait, à ces amateurs de mystères, de combiner les secrets des Rose-Croix avec les récits fantaisistes de l’histoire des Templiers, de croire que la source des richesses de l’Ordre interdit n’était que le secret de la Pierre Philosophale et d’espérer que subsistaient encore les descendants des compagnons de Jacques de Molay, héritiers d’une tradition aussi merveilleuse que cachée. Ils voulaient n’abandonner en rien les formes et les usages qui les reliaient à ces Supérieurs Inconnus, dont ils ne pouvaient se résoudre à désespérer.
A l’opposé, ceux qui critiquaient la légende et contestaient au moins son importance étaient poussés par des motifs bien différents. Ce parti n’eut d’ailleurs pas de peine à exposer l’insuffisance des preuves qu’avait fournies Charles de Hund, et quelles bonnes raisons on avait de douter de sa bonne foi et de tenir pour mensongères ses déclarations. Les efforts conjugués de Ferdinand de Brunswick, Schwartz, Giraud et même Bode, heureux de dénoncer à cette occasion le complot jésuitique, démontrèrent quelle faible chance il y avait à ce que le Temple eût pu survivre aux interdictions et aux persécutions du pape et du roi de France. D’ailleurs, en admettant même cette survivance, rien ne prouvait que Charles de Hund s’y fût légitimement affilié, ni qu’il ait eu le droit d’y affilier les loges qu’il avait fondées.
Mais alors, vers quel but dirigerait-on la société ? Quelle forme conviendrait-il d’adopter, si tout ce dont on avait l’habitude de croire n’avait plus aucune raison d’être ?
Charles de Hesse trouva le moment bien choisi pour proposer ses fameuses révélations sur cet Ordre mystérieux, qu’il avait lui-même découvert, et qui lui paraissait tout à fait satisfaisant car il possédait tout ce qu’on pouvait désirer : Supérieurs Inconnus, secrets importants et traditions supposées véritables. Un petit comité fut désigné pour que le landgrave pût faire, en toute sécurité, ses confidences sur ce sujet. Mais les Allemands étaient blasés sur ce genre de nouveautés si peu nouvelles et les Frères français étaient bien résolus à ne pas se laisser distraire de leur but. Le comité, que dirigeait Ferdinand de Brunswick, déclara que les faits examinés n’avaient pas lieu d’être retenus.
C’était le moment de faire proposer par le même comité, où les partisans de Willermoz étaient en majorité, des conclusions favorables au système institué par le Convent des Gaules. Mais Willermoz ne se sentait pas en terrain sûr.
Le succès de sa manœuvre était menacé. A la septième séance, le Frère von Dittfurth posa des questions gênantes et indiscrètes. Il était arrivé la veille et avait laissé passer sans protester la formation du comité chargé de juger à huis-clos les secrets qui lui seraient confiés. Mais les instructions qu’il tenait du baron de Knigge et des Illuminés de Bavière, lui enjoignaient d’obliger le parti des mystiques à dévoiler ses principes. Aussi réclama-t-il des précisions et insista-t-il pour être mis au fait des « connaissances précieuses et des vérités consolantes » annoncées par le Grand Supérieur et pour que le convent tout entier fût saisi des questions communiquées aux Frères du petit comité. Avec une logique inattaquable, il déclarait que, « tous les députés des Grandes Loges Écossaises étant invités en qualité d’arbitres, ils ne pouvaient arbitrer qu’ils ne soient instruits ». Mais le parti de ceux qui restaient attachés au prestige du mystère maçonnique renforçait celui des réformateurs, qui avaient tout intérêt à éviter les discussions embarrassantes.
Dittfurth, d’ailleurs, dépassa la mesure en prononçant, à la huitième séance, un discours violent contre la direction religieuse que le Sérénissime Frère a Victoria prétendait imposer à tous. En séance tout au moins, les membres de l’Ordre Rectifié n’osaient pas encore désavouer Ferdinand de Brunswick. La hardiesse des critiques adressées par le Frère ab Orno, non seulement contre l’occultisme, mais aussi contre les religions établies, ses pointes lancées contre les droits que s’arrogeaient les grands, parurent aussi déplacées que choquantes.
En dépit de ces obstacles, Willermoz s’efforçait d’amener le convent à découvrir de lui-même les principes spirituels sur lesquels s’appuyait la réforme de Lyon. Avec l’aide de ses amis, il parvint à faire admettre, par d’adroites motions, l’essentiel des doctrines qu’il professait au sujet de l’origine et de la vocation de la Maçonnerie.
Le danger de cette tactique venait de sa discrétion même. Présentées de façon à pouvoir concilier tous les Frères et recueillir tous les suffrages, les doctrines de Lyon risquaient fort ne pas être comprises. Au cours des séances, d’autres principes, d’autres systèmes furent évoqués qui, tout en ayant l’avantage de détourner l’attention, pouvaient aussi bien l’égarer. On comprend que Ferdinand de Brunswick ait senti le besoin d’insister sur l’importance qu’il attachait personnellement au Régime des Chevaliers Bienfaisants, dont les actes, le code et les rituels devaient être communiqués au comité et que, pour illustrer cette déclaration, le comte de Virieu prît la peine de lire une dissertation sur la bienfaisance.
Un si haut appui n’était pas inutile. Dès que Willermoz et ses amis avaient fait entendre leurs opinions, le représentant de Nancy, Chappes de la Henrière, leur avait manifesté une opposition fort nette. Il avait lu au convent un mémoire du Frère a Fascia composé pour défendre la filiation templière ; puis, voyant que les conceptions maçonniques de son ami ne recueillaient, à Wilhelmsbad, pas plus d’écho qu’elles n’en avaient reçu à Lyon, il entreprit de présenter le Convent des Gaules sous un jour différent de celui sous lequel on le peignait généralement. Il lut le discours d’ouverture prononcé par Prost de Royer, le 29 novembre 1778, afin que les Allemands n’ignorassent pas que certains Frères de la Province d’Auvergne, et non les moindres, étaient fort loin de partager les opinions de leur Chancelier. A quoi Willermoz répondit en faisant lecture du discours que le Chancelier a Flumine avait prononcé autrefois pour répondre aux questions des Helviens. Il parvint ainsi à intéresser l’assemblée et même à obtenir l’assentiment du marquis de Chefdebien au sujet de la religion primitive, « objet de la vraie Maçonnerie ».
Dans la douzième séance, l’assemblée désigna une commission de quatre membres, qui fut chargée de rédiger les questions sur lesquelles on allait enfin voter. Six points furent retenus, afin de déterminer quels seraient les rapports de l’Ordre Rectifié avec l’institution du Temple. Le vote eut lieu à la séance suivante. Il fut décidé, à la majorité des voix, qu’aucun document authentique ne permettait à l’Ordre de se dire l’héritier des Templiers, que si on pouvait établir entre Chevaliers Templiers et Maçons une certaine analogie, on ne pouvait pourtant pas conserver la prétention d’une succession légitime, de peur d’inquiéter les gouvernements, mais qu’on devait cependant conserver la légende templière et les usages maçonniques allemands quitte à les modifier, si besoin était ; et qu’enfin le dernier grade de l’Ordre, contenant l’histoire des rapports de la Maçonnerie et de la chevalerie chrétienne du Temple, pourrait porter le titre de « Chevalier Bienfaisant ».
Les Frères du Convent de Wilhelmsbad avaient, en somme, ratifié, à propos de la légende templière, le compromis qu’avait déjà adopté, en 1778, le Convent des Gaules. La quatorzième séance vit décider que, pour refondre complètement l’Ordre Rectifié, on prendrait comme base et comme modèle les codes, les rituels et les documents fournis par les provinces d’Auvergne et de Bourgogne.
Dittfurth essaya, pour la dernière fois, d’empêcher le succès du parti mystique et proposa une réforme administrative, qui aurait transformé la société en une fédération de loges autonomes où chacune pour son compte resterait maîtresse des grades cultivés, des doctrines enseignées et même de ses correspondances et de ses alliances. Une solution si radicale fut repoussée. Le Frère ab Orno abandonna momentanément la partie ; il quitta Wilhelmsbad sans attendre la fin des réunions.
Deux commissions furent chargées de mettre au point les projets de réforme dont l’assemblée des députés déciderait. La première, dite des rituels, comprenait sept membres. La deuxième, dite de législation, était deux fois plus nombreuse. Charles de Hesse présidait la première qui comprenait, avec Willermoz, les Frères Savaron et Giraud. Il était fort important que le parti mystique eût la majorité dans un organisme qui était chargé de rédiger des grades, et d’y formuler les principes qui seraient ceux de la société. Dans la deuxième commission, se trouvaient quelques-uns des principaux adversaires de Willermoz, Bode, Chappes de la Henrière, Chefdebien, Kolowrat. On espérait sans doute détourner leur attention et calmer leur opposition en les occupant à rédiger des règlements. Le convent fut suspendu quelques jours afin que les commissions pussent mener à bien leurs travaux.
Les séances reprirent le 14 août. La commission des rituels fit connaître le texte des premiers grades qu’elle avait composés. Les Frères Bode et Chefdebien objectèrent que ce travail paraissait si compliqué et si bizarre qu’on n’y comprenait rien. On se remit donc à l’œuvre et douze jours après trois premiers grades symboliques furent publiés dans un texte revu et expliqué. La ratification eut lieu au cours de la vingt-septième séance. Seul, un passage de l’instruction des Apprentis faillit remettre tout en question et détruire l’équilibre instable de leur bonne entente. Willermoz, qui était l’auteur responsable des commentaires de ce grade, y avait développé ses conceptions personnelles à propos du symbolique nombre 3. Il le représentait comme un « mystère » et, qui plus est, comme un mystère « sacré », parce qu’il représentait la nature ternaire de l’homme composé d’esprit, d’âme et de corps, et, par là, l’objet même de la Franc-Maçonnerie. Le but suprême de la société des Maçons était défini comme l’étude de ce mystère du ternaire, qui menait « à un développement des plus grandes lumières ».
Libéraux ou mystiques, tous ceux qui étaient les adversaires du Chancelier de Lyon, ne tenaient pas du tout à lui laisser inscrire ses doctrines dans les rituels de l’Ordre Rectifié. En vain Willermoz, pour défendre sa foi, s’efforça-t-il d’en faire disparaître l’étrangeté en la rattachant aux textes chrétiens les plus orthodoxes. Il cita saint Paul, évita de faire allusion à ses convictions personnelles et prétendit qu’il n’avait fait que développer une idée qui se trouvait déjà dans un grand nombre d’anciens rituels maçonniques, et dont beaucoup de Frères reconnaissaient la vérité. Il était tout prêt à sacrifier ce point litigieux, quelle que fût son importance, afin d’obtenir sur l’ensemble un vote unanime.
Sa modération eut un effet excellent et sans doute aussi la lassitude naturelle après tant de jours passés à délibérer. L’assemblée adopta, sans restriction, les trois premiers grades et l’esquisse du 4e grade qu’on lui présenta. Elle admit que les Frères de l’Intérieur porteraient les noms d’Écuyer, de Novice et de Chevalier Bienfaisant, comme il était d’usage dans la province de Lyon. Une commission composerait ultérieurement les rituels qui n’avaient pu être achevés. Mais il restait entendu que toutes ces décisions étaient provisoires, qu’elles n’engageaient l’Ordre que pour un an et ne deviendraient définitives que lorsqu’elles auraient été ratifiées par les Directoires provinciaux, à la Saint-Jean d’hiver de 1783.
D’autre part, les réformes administratives, qui avaient occupé le temps entre les discussions doctrinales, de la seizième à la trentième séance, avaient en partie repris les suggestions de Dittfurth. Elles contribuaient à donner aux Grandes Loges Écossaises une véritable autonomie, qui allait rendre fort illusoire la direction d’un Grand Maître. Mais, sur ce point, rien non plus ne fut terminé. Le travail de législation restait à peine ébauché, on s’entendit tout juste sur les principes généraux du code futur, qu’exposa le comte Henry de Virieu et sur une réorganisation du nombre et du numéro des provinces. Il fut décidé que quatre des membres de la commission continueraient leur tâche après la clôture, et que leurs quatre projets seraient soumis à la ratification de tous avant d’être promulgués. Un certain Frère von Rosskampf était chargé de fondre toutes les corrections en un code de lois générales.
A la dix-huitième séance, le 17 août, Ferdinand de Brunswick fut réélu Grand Maître Général, dans une séance solennelle où le Maître des Rites lui conféra, avec cette dignité, le titre nouveau d’Éminence. Le 28 août, l’Éminent Grand Maître promulgua et signa ses « capitulations » où, entre autres promesses, il s’engageait à répudier la filiation templière de l’Ordre qu’il présidait, et à ne jamais reconnaître aucun Supérieur Inconnu.
La réunion tirait à sa fin. Réconciliés par leurs concessions mutuelles, mystiques et rationalistes, amis et adversaires, tous gens de bonne compagnie, rivalisèrent de politesse. Ils se firent faire leurs portraits à la silhouette et ils échangèrent ces petites images, en souvenir de la mémorable occasion qui les avait réunis des quatre coins de l’Europe. Ils eurent aussi le désir de commémorer le convent d’une façon plus durable encore, en faisant frapper une médaille. On décida, à la trentième séance, qu’elle porterait l’effigie de Ferdinand de Brunswick, avec le titre « Magnus magister totius ordinis » et la devise : « Tandem aurora lucessit. »
Le titre donné au Grand Maître était aussi présomptueux que l’optimisme de cette devise. Le parti des mystiques, malgré les apparences, les formules et les consécrations officielles sortit fort diminué de l’aventure de Wilhelmsbad. La victoire des rationalistes était beaucoup plus certaine. Ce furent eux qui profitèrent du désarroi des Templiers allemands.
Le Frère ab Orno, dont les motions avaient toutes été repoussées, aurait pu se féliciter, à bien plus juste titre que Willermoz, des résultats obtenus. Non content de troubler les séances de ses objections, il avait utilement prôné, dans la coulisse, l’organisation de la société de Weishaupt, donné à lire les cahiers des Illuminés, offert aux amateurs des situations importantes dans ce système qui, de plus en plus, se présentait comme le rival de l’Ordre Rectifié. Tandis que le baron de Knigge, resté à l’écart des conciliabules officiels, recevait les candidats et achevait de les séduire par ses promesses et son amabilité. Les conquêtes furent d’importance puisque Charles de Hesse et Waechter intéressés demandèrent leur affiliation, et que d’autres Frères s’engagèrent complètement, tel le viennois Kolowrat, Wundt qui représentait à Wilhelmsbad les loges de Munich, et Bode enfin qui trouvait, dans la société de Weishaupt, une utilisation naturelle de sa manie anti-jésuitique.
PL. VII

SILHOUETTES DU CONVENT DE WILHELMSBAD au centre, le duc FERDINAND DE BRUNS WICK ; en haut, de gauche à droite, le Dr GIRAUD & BODE ; en bas, le comte DE VIRIEU & le marquis DE CHEFDEBIEN.
Bibliothèque de la Ville de Lyon, ms. 5426.
Cette propagande ne resta pas ignorée du groupe de Willermoz et de ses amis. Ce qu’ils apprirent des doctrines politiques et des principes anticléricaux des Illuminés de Bavière scandalisa ces fidèles chrétiens, respectueux des pouvoirs établis. Le comte de Virieu rapporta en France l’impression du dégoût effrayé que lui avaient causé les intrigues, la « conspiration » de cette secte de Francs-Maçons allemands qui prétendaient critiquer la religion et fronder les gouvernements, Mais ni lui, ni Willermoz ne confondaient la Franc-Maçonnerie avec les divagations impies de quelques dévoyés. Ce fait regrettable ne leur fit nullement, par la suite, délaisser leurs loges. Au contraire, ce nouveau péril ne pouvait que les faire s’attacher plus étroitement au dessein de défendre un régime que menaçaient de si grands dangers et qu’il était de plus en plus urgent de conduire au port, où il trouverait la vérité et le salut.
Dans ce but, tous les moyens paraissaient bons, même les plus contradictoires. Les Français avaient apporté à Wilhelmsbad le « Tableau naturel », dernier ouvrage du Philosophe Inconnu, afin de convertir leurs confrères à leur conception spiritualiste du monde. D’autre part, ils évitèrent toujours de découvrir, dans les discussions officielles, le sens exact de leur pensée. Ils préférèrent se montrer discrets et obscurs, afin de n’inquiéter personne. La connaissance, fort imparfaite, qu’ils avaient des milieux maçonniques allemands et du caractère des princes Ferdinand de Brunswick et Charles de Hesse, leur permettait peut-être de croire qu’ils parviendraient, dans la suite, à imposer outre-Rhin l’essentiel de leur foi secrète.
Ils nourrissaient là une vaine espérance. Le Convent de Wilhelmsbad, malgré ses prétentions, le bruit qu’il fit alors dans l’univers maçonnique et l’importance qu’on lui accorde encore rétrospectivement, ne pouvait être l’aurore d’aucune réforme importante, d’aucune sérieuse réorganisation, pour la raison très simple qu’il n’avait abouti en fait qu’au plus aléatoire des compromis. Après trente et une séances et deux mois d’efforts, les Maçons d’Allemagne, d’Autriche, de France d’Italie et de Suisse ne s’étaient mis d’accord que sur une solution qu’on a pu qualifier de « chef-d’œuvre d’incohérence ». Le convent avait repoussé toute filiation avec l’Ordre des Templiers, mais il en conservait tous les usages, grades, noms d’Ordre, devises, ornements, divisions administratives. Il inscrivait la légende templière dans les grades de l’Ordre Intérieur, mais il la répudiait dans d’officielles proclamations. Il instituait Ferdinand de Brunswick son Grand Maître Général et lui faisait prêter serment d’obédience, mais accordait aux Grandes Loges Écossaises une autonomie qui devait rendre inopérante toute autorité centralisatrice, toute réelle direction.
Le succès du système et des doctrines de Willermoz n’était pas mieux assuré. Certes, les Actes du Convent de Lyon, son code, ses rituels et instructions avaient été reconnus comme devant servir de base officielle à la réforme de l’Ordre tout entier. Les principes religieux, exposés par le comte de Virieu, avaient été écoutés sans protester. Les rituels des trois grades symboliques, œuvres du Chancelier ab Eremo, avaient été acceptés. Mais les autres grades restaient encore à composer et d’ailleurs toutes ces décisions n’étaient que provisoires et demeuraient soumises à la ratification des Chapitres. Trop préoccupé à voiler ses secrètes croyances sous de vagues formules générales, Willermoz avait laissé détruire l’esprit de hiérarchie et de discipline qui étaient les seules qualités vitales de l’Ordre qu’avait fondé Charles de Hund ; il n’avait pu obtenir une victoire momentanée qu’en sacrifiant l’avenir. Mais était-il en mesure de juger combien son succès était précaire ?
Pourtant, le baron de Plessen lui avait adressé à Wilhelmsbad même, au moins deux lettres, l’une arrivée le 11 juillet et l’autre le 6 août, qui contenaient d’uli mes conseils de prudence. Empêché par on ne sait quels motifs personnels de participer au convent, le Frère a Tauro Rubro craignait fort que Willermoz ne se laissât séduire par les princes et qu’il en vînt à le trahir. Il lui recommandait de se méfier, insistant sur les conséquences d’une indiscrétion. « Il ne peut pas vous échapper, très respectable et bien-aimé Frère, que comme le Sérénissime Frère est beau-frère du roi mon maître, et le Sérénissime Frère a Victoria, frère de la reine qui gouverne le royaume chez nous, il doit m’intéresser que ces princes n’apprennent point que je n’approuve pas leur conduite ». En dépit de ses craintes, il ne pouvait taire ses inquiétudes et reprenait encore une fois, dans son français approximatif, les avertissements déjà développés dans ses lettres précédentes : « Je fais des vœux les plus ardents que vous soyez assez heureux, par vos entretiens, et par les autres grâces que le Sérénissime Frère a Leone Resurgente recevra de vous, de devenir moins ambitieux et point tant de légèreté du côté des femmes. » Surtout, il adjurait encore son correspondant de ne pas se laisser « éblouir par les connaissances brillantes » de Waechter et Haugwitz, qui lui avaient tout l’air d’être de faux prophètes.
Vaines recommandations. Willermoz ne sut pas résister à la faveur des grands, ni au prestige dont ils paraient leurs croyances favorites. Il est certain qu’il profita du séjour à Wilhelmsbad pour achever d’initier Ferdinand de Brunswick et Charles de Hesse, en dépit de toute leur légèreté en matière de mœurs, aux instructions les plus secrètes de la Profession, et à celles de l’Ordre de Pasqually. Une fois de plus, les conseils de Plessen furent oubliés.
Il faut avouer qu’il était difficile que Willermoz ne fût pas grisé du bon accueil et de la confiance qui lui manifestèrent ces princes allemands. Grâce à eux, tandis que se poursuivaient les discussions du convent, motions, ententes, séances orageuses ou conciliatrices, conciliabules privés, promesses secrètes, Willermoz trouvait moyen de compléter sa connaissance des doctrines mystérieuses que professaient les cercles d’outre-Rhin.
Il apprit d’eux les détails de l’aventure du cabaretier Schrepfer de Leipzig, qui produisait des apparitions et des miracles dans l’arrière-salle de son auberge et dont la fin tragique, en 1774, passait encore pour mal expliquée auprès de quelques partisans obstinés.
Ferdinand de Brunswick lui envoya, le 8 août 1782, avec un paquet de grades du système suédois, l’extraordinaire histoire de Gablidon, qu’il tenait du pasteur Lavater. L’aventure n’était connue que depuis le séjour qu’avait fait à Zurich, au mois de juillet de l’année précédente, un certain comte de Thun. Il fallait toute l’autorité du philosophe suisse et celle de son frère le docteur, pour qu’on pût la prendre au sérieux, tant elle ressemblait à un conte de nourrice. Thun prétendait avoir rencontré un jour un certain « calculateur, ancien joueur de gobelets », dont le nom magique était Maganephton. Il se disait inspiré par un esprit familier nommé Gablidon. Le calculateur était « le porte-voix » de cet esprit. Par lui, il prédisait l’avenir, retrouvait les objets perdus, découvrait des secrets, et produisait des miracles. Du moins Thun s’en portait garant ; tout comme il garantissait véridiques les merveilleuses histoires qui se groupaient autour du personnage de Maganephton et de son esprit familier. Ce n’étaient que révélations, calculs cabalistiques, cérémonies magiques, réponses extraordinaires, qui découlaient tout naturellement du fait que Gablidon était « l’esprit d’un cabaliste ou mage juif qui avait vécu avant la naissance de Jésus-Christ et avait découvert, par la science magique, que le Messie serait nommé Jésus de Nazareth et serait persécuté jusqu’à la mort ». Après de si beaux débuts, on ne pouvait s’étonner que Gablidon montrât tant de lucidité, bien que, dans sa dernière incarnation, il se fût contenté de la forme médiocre d’un joueur de gobelets. Les réponses de l’esprit étaient extrêmement variées. Il pouvait les faire en toutes les langues, sur toute espèce de sujets. Cependant, il s’interdisait de faire des incursions dans le futur et de prédire l’avenir. Cette conduite prudente ne l’empêchait pas de montrer son assurance sur des points où il ne risquait pas d’être mis en défaut. Par exemple, il donnait volontiers des nouvelles des morts et des expiations originales par lesquelles les âmes occupaient leur temps en attendant le jugement dernier. Il assura qu’un défunt dont on s’inquiétait « se trouvait dans un état qui approchait de celui d’un songe dans lequel il lui semblait toujours, et cela pendant l’espace de quarante ans, tomber d’une hauteur et cela pour s’être fait payer deux fois un crucifix qu’il avait vendu à un pauvre paysan... C’est ainsi que l’esprit de François 1er, l’empereur romain, gouverne avec beaucoup de dextérité toutes les coquilles d’escargots depuis le nord jusqu’à l’ouest, moyennant plusieurs esprits qui lui sont subordonnés, et sans qu’il lui souvienne de son état antérieur d’empereur ».
Le calculateur dictait à ses auditeurs, lettre par lettre, les messages de l’esprit. Lui-même prétendait ne savoir ce qu’il dictait que lorsqu’on le lui avait relu. Parfois même Gablidon se passait de son intermédiaire, et le comte de Thun découvrait ses réponses en caractères écrits ou imprimés sur « un ruban de taffetas rouge, qu’on trouvait quelque temps après dans un endroit très bien fermé ». Malheureusement, Meganephton était mort, Gablidon ne se faisait plus entendre. faute d’un intermédiaire aussi bien doué que le défunt prestidigitateur.
Le comte de Thun avait appris, à cette étrange école, à pouvoir séduire par ses récits les rêveurs qui ne redoutaient ni le ridicule, ni l’invraisemblance, et qui étaient prêts à écouter même Gablidon, parce qu’il leur apportait, au milieu de ses tours de passe-passe, une nouvelle assurance que Dieu gouverne le monde par l’intermédiaire des esprits, « qui sont quasi ses yeux et ses mains ». C’est sans doute cette raison qui fit que Lavater garda de l’intérêt pour cette fantasmagorique aventure, dont par la suite ses ennemis purent aisément se gausser. C’est la raison pour laquelle Willermoz conserva ce curieux récit. Nous ne savons nullement ce qu’il en pensait ; on peut croire qu’il aimait y trouver quelques rapports avec ce que Pasqually lui avait enseigné des agents et vertus intermédiaires du Divin.
Les relations de Willermoz et de Lavater ne se bornèrent pas à cette anecdote pittoresque. Le pasteur avait accompagné son frère à Wilhelmsbad, curieux d’observer et de s’instruire. Les portiques et les ombrages de la calme petite ville d’eaux, qui abritaient pour quelques semaines tant de rêves, d’intrigues et de chimères, virent parfois passer le pasteur de Zurich perdu en des entretiens élevés en compagnie de l’un ou l’autre des congressistes. Les mystiques l’attiraient tout naturellement. Il fut conquis par la ferveur de Charles de Hesse, retrouva avec joie Saltzmann et fit certainement connaissance avec Jean-Baptiste Willermoz. Mais il ne se laissa pas rattacher aux loges de ces Francs-Maçons pour lesquels il avait tant de sympathie, bien qu’il se déclarât fort édifié de la piété et du bon esprit « authentiquement chrétien » qui y régnait.
On doit peut-être aussi rattacher à cette époque les premières notions précises qui parvinrent à Willermoz au sujet de Swedenborg. Il connaissait fort mal le visionnaire suédois, puisque ses œuvres n’avaient pas été encore traduites en français, alors que Ferdinand de Brunswick le citait volontiers et que l’on goûtait fort ses révélations dans les cercles mystiques d’outre-Rhin. Willermoz recueillit en Allemagne, sur ce curieux homme et sa curieuse doctrine, quelques renseignements que renferme un petit « Précis de la vie d’Emmanuel Swedenborg ». Mais nous ne croyons pas qu’il prit grand intérêt à cet auteur, ni que les rêveries du Suédois eurent jamais sur lui une influence profonde.
Les archives de Willermoz conservent encore un cahier qui semble écrit de la même main que les précédents opuscules. Il contient des extraits des allégories de Philon, d’après une édition de Bâle de 1561, avec un résumé du traité sur la vie contemplative. Je ne sais s’il fut donné à Willermoz pendant son séjour à Wilhelmsbad ou s’il faut y voir le témoignage d’une collaboration plus tardive entre ces hommes, que rapprochait un même attrait pour la mystique et les mystères, en dépit des différences de condition sociale et de nationalité.
Le Chancelier de Lyon reçut maintes et maintes preuves de l’amitié des princes allemands qui dirigeaient l’Ordre Rectifié. La dernière fut son initiation au système secret de Gottorp. Charles de Hesse y enseignait, d’après ses principes personnels, une doctrine ésotérique venue des théories de Waechter et d’Haugwitz. Sans doute, le fait d’appartenir à la petite église secrète, dont le landgrave était le pape, consola-t-il un peu Willermoz de n’avoir pu pénétrer dans l’Ordre du difficile a Ceraso. Quoi qu’il en soit, il revint en France chargé des catéchismes des premiers grades de Gotthorp, avec la mission de les faire connaître à quelques Frères choisis de France et d’Italie.
Il est piquant de constater que, parti pour convertir les Allemands à son régime, Willermoz revenait l’apôtre d’une autre société. Mais il ne s’avisait nullement de ce que sa conduite pouvait avoir d’équivoque et de déconcertant ; il revenait gonflé de satisfactions d’amour-propre et de secrets nouveaux, et aussi rempli d’illusions sur la portée du rôle qu’il avait joué en Allemagne. Parce qu’il avait fait inscrire quelques principes et quelques symboles spiritualistes dans les grades symboliques de l’Ordre Rectifié, il croyait avoir jeté enfin les bases de la vraie Maçonnerie, qui allait pouvoir réunir tous les Maçons de bonne volonté. Accompagné de Gaspard de Savaron, il arriva le 22 septembre à Strasbourg, où il se reposa un peu. Le 30, il était de retour à Lyon.
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Chapitre X
Prosélytisme en faveur du système secret de Charles de Hesse. — Compte rendu des opérations de Wilhelmsbad. — Règle maçonnique à l’usage des Loges Réunies et Rectifiées. — L’Opposition des Philalèthes. — Insolence du marquis Chefdebien. — Troubles dans les milieux des Coens de Paris. — Saint-Martin critique les variations de Willermoz. — La publication de Bayerlé. — Réponse aux assertions du Frère a Fascia. — Décadence des Directoires Rectifiés en Allemagne. — État de la Province d’Auvergne de 1782 à 1785. — Le Convent provincial de la Ve Province. — Cagliostro à Lyon.
Les premières démarches de Jean-Baptiste Willermoz, à son retour en France, sont caractéristiques de son optimisme et de la hâte qu’il avait de collaborer avec les princes allemands, dont il appréciait si fort les faveurs et l’amitié. De passage à Strasbourg, il apporta à Saltzmann et à Durkheim le grade d’Apprenti du système de Gottorp, il en lut le catéchisme dans une séance du Directoire de Bourgogne. A Lyon, il continua ses efforts de prosélyte. Sept ou huit de ses dis-. ciples, choisis parmi les Grands Profès, reçurent aussi ce premier grade. Le Frère Giraud, qui se trouvait là, participa à ces faveurs et ne retourna en Italie que muni des documents qui lui permettaient de faire bénéficier ses compatriotes de ce nouveau système. Le 30 décembre, Willermoz proposait encore trois candidats au 2e grade : c’étaient le chevalier de Grainville, M. de Bory « ancien commandant sous le roy » et son neveu Jean Provensal, dont il garantissait le mérite et l’instruction mystique, en raison du long apprentissage qu’ils avaient fait déjà dans les cercles Coens.
Cette propagande ne s’étendait qu’aux plus instruits de ses amis. Il y avait probablement beaucoup plus de complaisance polie que de zèle véritable, dans son empressement à recruter des adeptes à la petite société du Sérénissime Frère a Leone Resurgente. Le principal des désirs du Chancelier de Lyon était à cette époque d’exploiter la notoriété du Convent de Wilhelmsbad pour perfectionner les établissements français de l’Ordre Rectifié et leur donner enfin ce lustre et cette prospérité qui leur avaient toujours manqué.
La réunion générale de l’Ordre n’avait rien apporté de neuf aux Chevaliers Bienfaisants, sinon dispositions contradictoires et plans inachevés. Il fallait donc, tout d’abord, tracer du convent et de son succès une image qui corrigerait la réalité, afin d’en faire, pour les disciples présents, et à venir un sujet d’édification. Une circulaire officielle, datée du 8 décembre 1782, fut envoyée aux loges du ressort de la province d’Auvergne. On dirait, à lire ce compte rendu, que la bonne entente, l’émulation pour un but unique et unanimement partagé, avaient été les seuls sentiments qui avaient inspiré les délégués à Wilhelmsbad ; on pourrait imaginer aussi que le but qu’ils s’étaient proposé était de rechercher le moyen de réunir tous les Francs-Maçons en une seule société et de se mettre d’accord sur de communs principes ; enfin que l’une des plus importantes décisions, sinon la plus importante, avait été de conserver à Ferdinand de Brunswick son titre de Grand Maître Général. Mais que ne pourrait-on pas croire en lisant les belles phrases convenues de la circulaire du Directoire de Lyon ? N’allait-elle pas jusqu’à prétendre que le convent avait découvert la vérité primitive de la Maçonnerie, « en se plaçant au milieu des systèmes » et après avoir examiné toutes sortes de rites, de régimes et de systèmes pratiqués par toutes sortes de nations ? N’insinuait-elle pas que c’était après ces analyses sans parti pris et ces immenses recherches, qu’avaient été composés les grades symboliques et la règle maçonnique promulguée à Wilhelmsdbad ? On remarque aussi que si la lettre du 8 décembre avertissait les Frères qu’ils devraient donner une sanction aux travaux du convent, elle ne donnait à ce droit qu’une acception restreinte, et devant s’appliquer seulement au futur code d’administration. Jean-Baptiste Willermoz n’était pas homme à laisser imprudemment remettre en question les doctrines qu’il avait imposées à ses Chevaliers Bienfaisants et qu’il avait cru faire adopter à tous les Maçons Rectifiés d’Allemagne.
La ratification des Actes de Wilhelmsbad devait théoriquement se passer à la Saint-Jean d’hiver de 1783. Elle n’eut lieu à cette date en aucun Chapitre de France, ni d’Allemagne. Les votes — si vote il y eut — prirent place beaucoup plus tard et cela pour de multiples raisons, dont une des principales était que le fameux code d’administration de la Franc-Maçonnerie Rectifiée n’était pas prêt à être promulgué.
Ce fut certainement pour suppléer à ce retard, que Willermoz s’efforça de mettre en œuvre quelques-unes des modifications dont il avait été question dans les séances. D’après elles, il corrigea et ratura son propre code maçonnique qui avait été imprimé en 1779 après la réunion de Lyon. Les réformes apportées étaient de bien petite importance. La suppression du Directoire National de France et quelques changements de noms, tel était le maigre bilan de la réorganisation annoncée. C’est ainsi que les Directoires Écossais devenaient les Directoires Provinciaux, et que les Grandes Loges Écossaises, qui seules pouvaient conférer les grades au-dessus du quatrième, portaient le nom de Régences.
La promulgation de la « Règle maçonniqe à l’usage des Loges Réunies et Rectifiées arrêtée au Convent général de Wilhelmsbad » apportait plus de changement. Le Chancelier de Lyon avait annoncé dans sa circulaire que, selon les décisions prises, une règle allait être publiée en allemand et en français, pour être remise à l’Apprenti dès son entrée dans l’Ordre Rectifié, afin qu’il n’ignorât pas ses devoirs et le but que poursuivait la société. Un commentaire de la règle était annoncé qui viendrait ultérieurement compléter l’instruction. Le convent avait-il, si officiellement que Willermoz voulait bien le dire, entendu promulguer cette règle et l’imposer comme un document fondamental ? En tout cas, au milieu des multiples motions et discussions où le parti des mystiques obtint gain de cause, la chose se fit très discrètement. Le Chancelier de Lyon entendait se servir de l’autorité de Wilhelmsbad pour faire accepter un document qui contenait l’essentiel de sa foi. Nous croirions volontiers qu’il était l’auteur de cette instruction, s’il n’avait pris la peine de spécifier que le mérite en revenait au Chancelier a Flumine.
La Règle contient neuf articles, coupés de quelques paragraphes, et définit compendieusement la raison d’être de la Maçonnerie et les devoirs du Franc-Maçon. Il ne s’y trouve rien d’autre que les habituels principes spiritualistes hérités des Élus Coens et le même espoir final de régénération, de puissance, de bonheur parfait. La nouveauté de ce document réside dans sa clarté et dans le fait qu’il était remis au candidat dès son entrée dans la société et non après un temps de probation, au seuil d’une classe secrète. C’était dès ses premiers essais dans l’Art Royal que l’Apprenti pouvait méditer ces paroles révélatrices, ces promesses merveilleuses : « tu recouvreras cette ressemblance divine qui fut le partage de l’homme dans son état d’innocence, qui est le but du Christianisme... tu deviendras la créature chérie du ciel... toujours libre, heureux, constant tu marcheras sur cette terre l’égal des rois, le bienfaiteur des hommes et le modèle de tes Frères ». Quelques discours de circonstance, prononcés à la Bienfaisance de Lyon en 1782 et 1783, montrent bien que l’encouragement que Willermoz avait reçu en Allemagne l’autorisait à commencer, dès les grades symboliques, son enseignement mystique et à y déclarer, plus ouvertement qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, qu’il considérait la Franc-Maçonnerie somme « un présent que la divinité a envoyé aux faibles mortels pour les guider dans le pénible voyage de la vie ».
S’autorisant toujours des principes de Wilhelmsbad, interprétés librement, Willermoz ébauchait déjà une réorganisation de son Ordre, aussi bien dans ses grades symboliques que dans ses degrés les plus élevés et les plus secrets une nouvelle tentative pour atteindre l’image fuyante et changeante de la vraie Maçonnerie. Cette fois, ses efforts vers cet idéal insaisissable ne purent se développer paisiblement, dans le calme discret des cercles de ses disciples et de ses amis. Le bruit qu’avait fait la réunion des Frères de France et d’Allemagne était trop considérable, dans le petit univers des Maçons, pour que la personnalité du Chancelier de Lyon, ses doctrines et ses intentions pussent désormais demeurer à l’abri des commentaires.
C’est un fait, que le milieu des occultistes français se trouve, au début de 1783, profondément divisé et que c’est Jean-Baptiste Willermoz qui est cause de ces intrigues, de ces dissensions, de ces discussions. Francs-Maçons et hermétistes se rendaient enfin compte de la place envahissante que prenait peu à peu le Lyonnais dans le monde des amateurs de sciences cachées. Ils supportaient mal sa suffisance ingénue, qui lui faisait confondre ses succès propres avec le triomphe de la vérité ; ils soupçonnaient que son désir d’unifier la Maçonnerie cachait la prétention de rallier tous les Maçons à son système personnel. Dans le zèle qu’il déployait pour son Ordre, ils ne voyaient que la preuve d’un caractère autoritaire et avide de domination. On l’accusa d’hypocrisie. On ridiculisa sa fatuité, cependant que ses amis alléguaient sa bonne foi et son sincère amour du bien.
Le marquis de Chefdebien fut un des premiers à répandre de venimeuses médisances sur le compte de Willermoz. Il était revenu de Wilhelmsbad en compagnie de l’autrichien Kolowrat et tous deux, dans les milieux maçonniques parisiens, critiquèrent l’œuvre accomplie au convent général. Le Frère a Capite Galeato se montra plein de rancœur. Il n’avait pu remplir en Allemagne la mission dont l’avait chargé Savalette de Lange, car, sur tous les points, Willermoz avait contrecarré ses efforts. Le souvenir de ses échecs lui était cuisant comme celui d’une offense personnelle. Il n’eut pas de peine à soulever d’indignation le milieu des Philalèthes, où l’envie mûrissait depuis longtemps contre le cercle des Lyonnais. On s’exaspéra à la pensée que les avances faites par la loge des Amis Réunis de Paris avaient été repoussées au cours des dernières séances du Convent de Wilhelmsbad, tandis que des votes favorables avaient consacré le système des Chevaliers Bienfaisants, comme le modèle de toute véritable Maçonnerie.
Cette décision leur parut d’autant plus inadmissible que le Chancelier ab Eremo était un des leurs, puisque, depuis 1778, il appartenait, au titre d’associé libre, à la XIIe classe des Amis Réunis. Ce titre même donnait à Savalette de Lange barre sur lui et permit un commencement de représailles. Le 8 octobre 1782, les Philalèthes groupèrent leurs griefs contre Jean-Baptiste Willermoz sous quatre chefs d’accusation et lui envoyèrent une lettre comminatoire pour le contraindre à démissionner de leurs rangs.
Ab Eremo connut très vite les raisons cachées de l’opposition qui le menaçait. Il avait trop d’amis parmi les Maçons de Paris pour ne pas recevoir beaucoup d’échos de ce qu’on tramait contre lui. Il prit d’ailleurs les nouvelles au tragique. Tout ce qui pouvait attaquer son œuvre ou incriminer sa personne lui paraissait d’une extrême importance ; il se crut persécuté et osa comparer ses ennuis à l’un des moments de la Passion du Christ. Cependant il n’était pas homme à jouer longtemps le rôle d’une victime impassible et résignée.
Le 27 novembre, il envoya à Court de Gebelin une réponse faite pour expliquer et justifier le rôle qu’il avait joué à Wilhelmsbad. Les Philalèthes ne daignèrent pas accuser réception de son envoi et le laissèrent deux mois sans nouvelles. Le 28 janvier 1783 n’y tenant plus, Willermoz expédia un billet cette fois à Tassin de Lestang. Il s’adressait plus encore à l’ami qu’au Philalèthe et demandait de quelle façon avaient été accueillies ses justifications. Il menaçait d’envoyer à chaque membre de la loge parisienne un exemplaire de sa défense, tant il avait confiance dans la force de ses arguments et tant il craignait qu’on eût eu l’audace de le condamner sans le lire. Mais le mois suivant son ardeur combattive semble éteinte. Il déclare renoncer à toute réparation et souhaiter seulement n’avoir plus rien à traiter avec les Philalèthes. Sa lettre de désistement et de dédain lui attira, de la part de Savalette, une réponse insolente, datée du 4 mars, où il déclarait n’avoir jamais rien désiré recevoir de Willermoz que ce qu’il en avait obtenu : sa démission. Il se moquait aussi de ses prétentions à vouloir « dominer les autres dans l’Europe ». Willermoz, abandonnant cette ingrate polémique, se contenta de faire parvenir sa justification à des amis sûrs qui — tels Saltzmann et Tieman — pouvaient prendre son parti et défendre sa réputation en toute connaissance de cause.
Cependant Savalette ne désarmait pas. Il essaya de circonvenir le duc d’Havré de Croy, en lui proposant de réunir, à Paris, la Bienfaisance avec les Amis Réunis ; mais le Grand Maître provincial d’Auvergne voyait très bien les inconvénients d’une telle alliance. En juillet 1783 Millanois, de passage dans la capitale, fut l’objet des manifestations d’amitié et le confident de diverses médisances, où Savalette s’efforçait de dénigrer le Convent de Wilhelmsbad et l’influence des princes allemands ; pourtant il proposait, avec inconscience, de contribuer au développement de la Stricte Observance à Paris, pourvu qu’on voulût lui en confier la direction. Une telle incohérence de conduite chez un homme qui, par ailleurs, ne cachait nullement une vie assez relâchée et qui affichait volontiers ses liaisons, permettait à Willermoz de se consoler assez facilement de leur rupture.
Chefdebien, pour son compte personnel, avait profité d’un passage à Lyon pour traiter le Chancelier ab Eremo avec la plus grande insolence, sous prétexte de dégager sa responsabilité des décisions prises chez les Amis Réunis de Paris. Willermoz crut bon de relever sévèrement cette démarche déplacée. Ce qui lui valut une lettre « remplie d’ironie, de sarcasmes et d’injures » à laquelle il opposa, le 12 juin, vingt-quatre pages d’explications circonstanciées. Ses excuses et ses démonstrations tendent à exposer qu’il n’avait poursuivi à Wilhelmsbad aucun dessein prémédité et surtout que ce n’était nullement son système particulier qu’avait adopté le convent, mais bien la vérité retrouvée dans de très anciens rituels. Avec la même application, il s’efforçait aussi de se laver du reproche d’avoir voulu garder les loges de Paris sous sa dépendance. On ne sait si Chefdebien continua la polémique. Il n’avait personnellement aucune bonne foi et méditait déjà de fonder à Narbonne un régime maçonnique pour son compte privé, à l’aide d’emprunts aux doctrines de Willermoz et aux légendes de l’Ordre Rectifié ; il ne désirait certainement pas con. server des relations avec le milieu bien informé des Grands Profès de Lyon-
Quoi qu’il en soit, les Philalèthes gardèrent longtemps leur prévention contre Jean-Baptiste Willermoz. Savalette projetait d’effacer le prestige de l’Ordre Rectifié et du Convent de Wilhelmsbad. Se piquant au jeu, il entreprit de réunir, lui aussi, un convent général de tous les Maçons mystiques, qui consacrerait le triomphe des Philalèthes, la preuve de leur science, de leur éclectisme et de leur amour pour la vérité. Pendant l’été 1784, des convocations furent envoyées à toutes sortes de personnages de sectes et de nationalités diverses : hermétistes, occultistes, mystiques ou charlatans, seul Jean-Baptiste Willermoz fut exclu.
Dans un cercle qui touchait de plus près encore le Chancelier de la province d’Auvergne, d’autres adversaires menaient contre lui de virulentes campa-pagnes. C’est ce qui ressort d’une lettre écrite par Saint-Martin le 10 février 1783. Il semble que certains avaient imaginé d’admettre parmi eux quelques-uns des ennemis de Willermoz, afin de pouvoir d’autant mieux résister à son influence et combattre ses projets. Où s’étaient produites ces réceptions scandaleuses ? A la Bienfaisance de Paris ? Dans un temple Coen ? Ou dans cette « petite école » que Saint-Martin s’était proposé de créer ? Nous l’ignorons. Pourtant comme Saint-Martin se trouvait mêlé à ces réceptions et même se croyait obligé de les présider, c’est qu’il s’agit sans doute d’une réunion de disciples de Pasqually. Les Coens avaient, certes, de bonnes raisons pour supporter difficilement les libertés que le Maître Willermoz prenait avec leur doctrine. Le prosélytisme en faveur des opinions particulières au système de Gotthorp et aux piétistes allemands pouvait leur déplaire.
Ce sont là des hypothèses. Ce qui est certain, c’est que Willermoz appela Saint-Martin à son aide et le somma d’avoir à défendre sa personne et son œuvre, et que le Philosophe Inconnu se récusa. Après beaucoup d’explications circonstanciées, il refusa le rôle de champion que son ami lui demandait de remplir. L’insistance mise à lui faire prendre parti eut pour seul résultat de rompre la consigne de silence, qu’il gardait soigneusement depuis tant d’années, ce pacte de bienveillance, qu’il n’observait qu’en considération des bons offices que l’autre lui avait toujours rendus, par amour de sa propre tranquillité, et par souvenir de leur commun apprentissage mystique.
Claude de Saint-Martin jugeait sévèrement les variations de son ami. Comme en 1775, il se crut alors obligé d’exprimer clairement les raisons de sa désapprobation. Bien qu’il se soit défendu, du reste assez dédaigneusement, de vouloir connaître grand’chose des entreprises, il en savait assez pour les réprouver complètement. Ses reproches s’adressent d’ailleurs aux plus secrètes réformes comme aux démarches les plus apparentes. Ils embrassent toute la « cause » de Willermoz, et cette cause lui paraît bien mauvaise. Elle lui semble « vicieuse », encombrée de préoccupations matérielles, entachée d’orgueil, visant à l’effet, gonflée d’une ambition déraisonnable et, par là, vouée à un échec certain. Malgré la politesse des formules, la condamnation est sans espoir d’appel. « J’estimais, écrit-il, vos désirs d’avancer et de découvrir des sages, mais j’aurais désiré que vous l’eussiez fait avec moins d’appareil et moins d’éclat, je craignais même que le fardeau énorme que vous avez pris ne vous écrasât à la fin et vous laissât bien loin derrière ce que vous cherchez ». N’oubliant pas qu’il avait été autrefois l’instructeur de Willermoz, il le rappelait à un sentiment plus juste de sa valeur intellectuelle et mystique : « J’aurais désiré, qu’avant de lever l’étendard d’Israël, vous vous fussiez longtemps stylé au métier des armes, j’aurais désiré que, rempli de cette foi que vous savez si bien exprimer, vous l’eussiez employée à votre propre avantage et qu’au lieu de vous lancer dans le tourbillon des nations vous vous fussiez lancé en Dieu ». L’assurance qu’affichait le Chancelier de Lyon l’irritait ainsi que son incompréhension chronique ; il lui recommandait la prudence, en lui faisant sentir qu’après la quarantaine il était temps qu’un sage se défendît de la « moindre inconsidération » dans sa conduite spirituelle.
Les objections qu’il élevait étaient surtout de l’ordre le plus général. Le Philosophe Inconnu essayait de bien faire entendre à son correspondant que cette ambition d’unifier la science mystique sous une discipline commune, cet « espoir de concentrer l’esprit dans les codes et dans les écoles », afin de pouvoir diriger ses progrès et surveiller sa diffusion, courait à un échec certain, parce que la nature même de toute mystique est d’être individuelle, libre et presque incommunicable.
Willermoz supportait mal la critique et depuis longtemps l’amabilité un peu distante dont usait Saint-Martin à son égard lui était plus désagréable qu’il ne voulait bien le montrer. Les leçons de son ami lui parurent l’indice d’une mauvaise volonté et d’un orgueil obstiné. Sa colère éclata au point de lui faire renier toute sa carrière passée, toute cette expérience des sociétés secrètes dont pourtant il était si fier. Fallait-il l’accuser de versatilité, de conduite inconsidérée, se moquer de la peine qu’il avait prise pour recruter des « sages », puisque depuis dix-sept ans il n’avait pas trouvé un seul « homme » dans leurs affaires ? Fallait-il s’étonner qu’ayant enfin découvert, en Allemagne, de vrais « élus sur la terre pour y manifester les vertus divines », il eût envie de les suivre ? Fallait-il donc « tourner le dos à tous les moyens » ? La méfiance de Saint-Martin, obstiné à dédaigner à priori tout ce qu’il ignorait, était plus qu’il ne pouvait supporter. Willermoz, excédé d’une obstination si blessante, appelait tout simplement Dieu à son secours. Il était temps que Dieu lui-même vînt enfin le payer de ses peines et récompenser sa bonne volonté ; de jour en jour, il attendait un signe, un « accomplissement » mystérieux qui lui apportât une surnaturelle approbation ; il espérait que la rétribution serait proche et qu’alors Saint-Martin serait bien forcé de reconnaître lequel des deux était le plus avancé dans la voie mystique, lequel des deux était le plus agréable au Seigneur.
Le Philosophe Inconnu trouvait bien désagréable la façon de discuter de son confrère lyonnais. Allusions vagues, aigres reproches ou grandiloquentes justifications n’avaient pas grande prise sur lui. Subtil et poli, il s’arrangeait toujours pour « retomber sur ses pieds ». Il voulait bien ne préjuger en rien de la valeur qu’avaient ses propres mérites aux yeux de l’Éternel, mais il n’admettait pas pour cela les nouveautés que Willermoz introduisait aussi bien à la doctrine de la Réintégration qu’à la doctrine chrétienne.
Quelles étaient au juste ces nouveautés ? La question est obscure et risque de le demeurer tant que nous ne posséderons qu’une partie de la correspondance des deux amis. Les lettres de Willermoz nous manquent, pour que nous puissions comprendre l’étendue des transformations qu’avait subies sa pensée sous l’influence de ses expériences d’outre-Rhin. Cependant nous savons qu’il professait, sur la nature de Jésus-Christ, des théories qui faisaient trembler Claude de Saint-Martin, effrayé des imprudences en matière de théologie que l’autre commettait en toute candeur. Nous comprenons aussi que Willermoz, peut-être inspiré par les méthodes extatiques du piétiste Haugwitz, ou par un mépris naturel des raisonneurs et de la raison, affichait un dédain de plus en plus grand pour la « porte de l’esprit ». Il prétendait ne plus mener ses disciples, vers la lumière, que par celle du cœur.
Les changements qu’il préconisait portaient aussi sur des points importants de la doctrine secrète. Telle était je ne sais quelle innovation rattachée à « l’émanation », qui paraissait excellente au Lyonnais parce qu’elle donnait au mineur le complément des facultés nécessaires pour la contemplation. On ne voit pas bien s’il ne s’agissait là que de pure théorie, ou si Willermoz inaugurait à cette époque des cérémonies plus efficaces que les Opérations de Pasqually, car nous ne savons rien de plus précis que ce qu’on peut deviner dans le passage où Saint-Martin développe ses objections en termes obscurs. « Il me semble que vous laissez subsister la difficulté dans son entier, quoique vous donniez au mineur le complément des facultés nécessaires pour la contemplation divine, car dès lors que vous les laissez dans la suspension de l’action spirituelle temporelle, cela me suffit pour rendre à mon objection toute sa force et m’empêcher d’être de votre côté. L’adjuvamentum même ne change rien à la thèse, parce que, pris comme général, pris comme particulier, il lui aurait toujours fallu un concours, pour justifier les suites que vous voulez expliquer par là et ce concours ne se trouve plus, dès que l’action qui devait le produire est suspendue ».
Si nous évoquons l’état du malheureux mineur déchu, d’après le Traité de la Réintégration, incapable de rien connaître par lui-même et n’ayant gardé que la volonté de ses facultés premières, nous comprenons que Willermoz ait été tenté de lui trouver, par un moyen quelconque, une aide, un complément qui lui permît de se rapprocher de son Créateur sans avoir besoin d’intermédiaires. Mais c’était bien la pire hérésie que put imaginer un disciple de Pasqually ! Tout l’enseignement du Maître, toute sa description du monde, toute la raison d’être de son culte reposaient justement sur cette infirmité de l’être humain dégradé. Quelle que fût la nature et le pouvoir de « l’adjuvamentum » que Willermoz proposait, Saint-Martin, en Coen orthodoxe, ne pouvait ni l’accepter ni même le comprendre, puisqu’il excluait « l’action spirituelle temporelle », le concours des esprits purs dans les rapports de l’homme avec la Divinité, c’est-à-dire l’essentiel de la foi secrète qu’ils tenaient de Pasqually.
Il lui pardonnait beaucoup plus aisément d’avoir emprunté son secret à la société des Élus Coens pour en faire l’enseignement et la doctrine d’un autre système. La définition mystique du but de la Maçonnerie lui paraissait une vérité d’ordre si général qu’il n’entendait pas la réserver à un seul Ordre. Il n’élevait d’objections que contre la publicité « répréhensible », que toutes ces controverses donnaient à leurs convictions les plus sacrées. Il critiquait l’entêtement que mettait Willermoz à nier l’évidence, et à ne pas vouloir reconnaître que l’objet de son association était le même qu’avait poursuivi Don Martinès et que lui-même exposait dans ses livres. Il savait bien que, si le fidèle des loges de son ami devenait, dans les degrés les plus élevés, « disciple immédiat et éprouvé de Jésus-Christ », c’est qu’on lui enseignait non seulement la morale et la vertu, mais aussi cette science religieuse, « grande chaîne où tout est lié », qui fait toucher à l’homme l’arbre de la science et lui permet d’en manger les fruits mystérieux.
Saint-Martin entendait toujours conserver sa liberté, afin de sauvegarder le recueillement nécessaire à sa vie intérieure. « Voyez, écrivait-il le 10 février 1783, ce que vos pas dans ceci ont engendré, combien d’explications, de justifications, d’accusations, de condamnations, tout est en feu, et je ne vois pas encore une goutte d’eau pour le calmer, et vous-même quelle énormité d’écritures ! quelles sollicitudes ! Tandis que vous avez laissé là tant d’objets dont la culture paisible eût remplit vos jours de délices et ne vous eût exposé à aucune espèce de tribulations. » Il ne croyait pas si bien dire ; puisque très certainement il ignorait, à cette date de mars 1783, que de nouvelles tribulations se préparaient, qui allaient obliger Willermoz à un travail de controverse plus long et plus ardu encore que toutes les lettres d’explications qu’il avait jusqu’alors pu écrire.
Cette fois l’attaque se produisit dans la grande loge de Nancy où, le 13 novembre 1782, le Frère Bayerlé, Préfet, commença la lecture d’un compte rendu critique du Convent de Wilhelmsbad dont il était l’auteur. Les Lorrains, séduits par ses arguments, décidèrent de faire imprimer ce travail et de le distribuer dans toutes les provinces de l’Ordre Rectifié. Le 12 avril 1783 une lettre circulaire, adressée à toutes les Grandes Loges Écossaises, annonçait l’édition du volume et les motifs de sa publication.
L’ouvrage était intitulé : « De Conventu generali latomorum apud aquas Wilhelminas prope Hanauviam oratio. » Comme il convenait à un ouvrage qui se piquait de se conformer aux pures traditions du rite templier, Bayerlé l’avait signé des initiales de son nom d’Ordre et de tous ses titres capitulaires. Il y avait inscrit, dès la page du titre, cette sentence empruntée aux Philippiques de Cicéron : « Cujus vis hominis est errare ; nullius, nisi insipientis in errore perseverare. » Les vignettes, qui ornent ses pages initiales et finales, étaient, pour qui savait comprendre, un excellent indice des pensées secrètes de l’auteur. Elles représentent les symboles alchimistes du Pélican et du Phœnix, avec les devises « enutrit suos » et « perit ut vivat », qu’on applique à la Pierre Philosophale.
C’était bien en effet au nom de tels principes, qu’il se gardait pourtant de préciser, que le Frère a Fascia s’élevait contre les conclusions du Convent de Wilhelmsbad. Ses critiques avaient pour objet d’empêcher qu’elles fussent ratifiées par les loges templières ; elles avaient aussi pour but « de parvenir à ouvrir les bouches, que la prudence force de rester closes pour un temps et de déterminer les Frères respectables, dépositaires des secrets qu’ils n’osent avouer, à les confier à des Frères dignes de leur estime et de leur confiance ». Ainsi pour ceux qui sauraient voir, l’ouvrage de Bayerlé était autant une critique des opérations du convent général, qu’un appel aux sages inconnus qui possédaient le secret du Grand Œuvre.
S’il faut en croire l’auteur, son livre aurait été composé en quelques jours, du 22 octobre au 6 novembre 1782, sous le coup de l’indignation que lui causa la lecture du compte rendu officiel du convent. Il est probable que Chappes de la Henrière, qui revenait d’Allemagne, fournit à son compatriote beaucoup de détails intéressant sa cause et la plupart des griefs qu’il développa au courant de la plume, dans un style facile, familier et parfois spirituel, mais trop souvent encombré de développements grandiloquents ou de citations latines empruntées à Cicéron.
En hermétiste convaincu que le secret de la pierre philosophale était le suprême but de la Maçonnerie et l’explication de l’ancienne richesse des Templiers, Bayerlé était extrêmement désireux de rester membre d’une société qui prétendait continuer la tradition de l’Ordre de Jacques de Molay. Il était sans doute persuadé que la sagesse perdue des malheureux chevaliers ne pourrait se retrouver que parmi ceux qui se disaient leurs héritiers. Aussi considérait-il comme une erreur grave la décision, prise à Wilhelmsbad, d’abandonner toute prétention à la reconstitution de l’Ordre du Temple et toute confiance dans la légende des Supérieurs Inconnus. C’était là le grand reproche, et de ce reproche naissaient toutes les critiques de détail dont son livre était rempli.
Il comprenait fort bien à quel profit avait été escamotée sa grande espérance et ce que signifiaient les termes de « bienfaisance » et de « religion primitive », qui prétendaient désormais définir le but de leur société. En 1778 il avait été un des membres actifs et intéressés du Convent de Lyon et déjà Willermoz avait écarté ses recherches sur l’Ordre des Templiers, au bénéfice d’une soi-disant Maçonnerie primitive, vouée aussi à la religion et à la bienfaisance. Cette fois-là, trompé par d’habiles procédés, il avait adopté cette fiction dans l’espoir qu’elle contenait quelque révélation substantielle ; mais il avait été déçu, sa signature au serment des Profès ne lui avait rapporté rien d’utile, aucune recette pratique, aucun secret intéressant. Il voulut empêcher le succès d’une semblable machination, qui menaçait maintenant l’Ordre Rectifié tout entier.
Son livre accuse Ferdinand de Brunswick de n’avoir pas tenu les promesses de ses proclamations successives, d’avoir organisé la réunion d’une façon illégale, d’avoir dirigé les débats avec la plus grande partialité. Il montra qu’il n’avait jamais été possible, au cours de l’assemblée, d’étudier les secrets maçonniques des divers systèmes pour chercher quelle était la vérité, mais qu’on avait été contraint d’adopter, sans même pouvoir le comprendre, le système que préconisait le Grand Maître général et la coterie de ses partisans.
Bayerlé soupçonna qu’un plan avait dû être établi préalablement aux réunions. Il nomma le Chancelier ab Eremo comme le promoteur de cette conception morale et religieuse de la Maçonnerie, qu’on avait finalement imposée. Instruit par son expérience et par des renseignements empruntés à l’Encyclopédie ou rapportés d’Allemagne, il dévoilait que le régime qu’on avait fait adopter aux délégués était un système théosophique, où se mêlaient la doctrine des Chevaliers Bienfaisants instaurée à Lyon et les spéculations des piétistes allemands. Le Frère a Fascia d’ailleurs ne tentait nullement de critiquer ces doctrines, il contestait seulement qu’elles fussent le but primitif de la Maçonnerie. Il mettait en évidence que, tandis qu’on avait rejeté la légende de la filiation templière en alléguant qu’on ne pouvait la démontrer, faute de documents anciens et authentiques, par contre, on n’avait eu recours à aucune espèce de preuves pour affirmer que la conception morale et religieuse de la Maçonnerie, selon Willermoz et ses amis, était la vérité qu’il fallait admettre et à laquelle tous les vrais Maçons devaient se rallier. Sa logique était sans défaut. « Or avez-vous des actes, publiés en bonne et due forme, bien authentiques qui nous prouvent que la Maçonnerie a conduit de tous temps, par le mystère de l’ancien ternaire, vers le développement des plus grandes lumières, et l’on me charge de vous dire qu’on vous croira. Prouvez par de vieux parchemins que la Maçonnerie est un système philosophique et l’on vous croira. »
A Fascia accusait le complot des mystiques d’avoir réussi à imposer son système particulier au moyen de « machinations enfantines ». Il le déclarait responsable « qu’on ait décidé dans ce convent ce qui n’avait pas été proposé, et qu’on n’ait pas décidé ce qui avait été proposé ». Il n’entendait pas qu’on le prît pour « une dupe ou pour un idiot », et concluait en conseillant à tous ses Frères de ne pas ratifier, sans y réfléchir, des décisions aussi tendancieuses, appelant de tous ses vœux, une réunion générale des Maçons de tous les systèmes qui, cette fois, chercherait la vérité sans aucune idée préconçue, et pourrait effacer les taches qui ternissaient la gloire du Convent de Wilhelmsbad.
La critique sévère du Préfet de Lorraine atteignit Jean-Baptiste Willermoz à des points très sensibles. Elle dévoilait impitoyablement son rôle et celui de ses partisans, dénonçait leur goût pour la dissimulation, leurs intrigues, leurs variations plus ou moins habiles. Elle détruisait la fiction d’une vérité de la primitive Maçonnerie que la commission des rituels aurait soi-disant retrouvée, après de multiples informations et l’étude approfondie et comparée de très anciens systèmes. Nous ne savons pas très bien quel fut le retentissement d’un jugement si sévère. S’il faut en croire une note que contient un exemplaire de l’ouvrage que conserve la Bibliothèque de Lyon, Ferdinand de Brunswick aurait fait interdire toute l’édition et saisir le manuscrit original chez son auteur. Willermoz, en tout cas, ne semble pas avoir été informé de cette opposition officielle. Il savait, au contraire, que l’ouvrage circulait en Allemagne et dans les loges d’Italie où il causait une grande impression, et où l’on se demandait par quels arguments le Frère ab Eremo pourrait répondre aux assertions du Frère a Fascia.
Le Chancelier de Lyon se trouva donc obligé de défendre l’œuvre du convent et la pureté de ses propres intentions. Le résultat de ses efforts de justification fut un long mémoire, imprimé en texte serré avec des notes et des citations nombreuses. Il affectait, comme l’ouvrage du Frère a Fascia, la forme d’un mémoire imprimé aux frais du Directoire Écossais de Lyon. Son titre, long et embarrassé, montre assez que cette « Réponse aux assertions contenues dans l’ouvrage de R.F.L. a Fascia » ne se piquait d’aucune élégance et négligeait les vains agréments d’un style clair et facile.
L’ouvrage se compose de deux parties : un discours de Jean-Baptiste Willermoz, prononcé le 23 juin 1783, et une étude générale réfutant chaque objection de la publication de Bayerlé. Ce travail fut lu à la Régence Écossaise de Lyon, les 11, 12 et 14 décembre 1783, pour répondre au nom des Lyonnais à la Préfecture de Lorraine. Jean-Jacques Millanois en était l’auteur. Mais, si le jeune avocat du roi avait mis au service de son maître son habitude de la rhétorique et sa connaissance du latin, afin de répondre de la même encre pédante au cicéronien Préfet de Nancy, il est probable que Willermoz collabora étroitement avec lui pour l’essentiel de son ouvrage. Ils sont donc tous les deux responsables de ce factum embarrassé et confus, malgré tant de subdivisions de renvois et de caractères typographiques différents. La Réponse aux assertions du Frère a Fascia est si complètement terne et ennuyeuse, dans son désir d’être complète et convaincante, que les assertions du dit Frère paraissent presque, en comparaison, un chef-d’œuvre d’esprit et de clarté !
N’exagérons rien. Il faut dire, à la décharge des Lyonnais, que leur position était difficile et qu’il leur fallait pas mal de ressources de dialectique pour écrire 110 pages in-folio de bonnes ou de mauvaises raisons, afin de démontrer, contre toute évidence, que le rôle du Chancelier ab Eremo avait été des plus modestes au Convent de Wilhelmsbad, et que ce n’étaient nullement ses opinions particulières que l’on y avait adoptées pour être la doctrine de l’Ordre Écossais Rectifié.
Ce que la Réponse contient de plus intéressant, en dehors des détails et des précisions concernant le convent de 1782, c’est un long exposé d’une théorie relative à l’origine de la Maçonnerie. Millanois, se référant aux décisions soi-disant prises à Wilhelmsbad, croit pouvoir affirmer que la Maçonnerie ne peut descendre de l’Ordre des Templiers parce qu’elle est beaucoup plus ancienne que lui. Il distingue un Haut Ordre essentiel, d’où dérive l’initiation maçonnique proprement dite et déclare probable que les loges ont été fondées par les Israëlites, employés par Salomon à la construction du Temple, pour préparer les candidats destinés à entrer dans ce Saint Ordre primitif. La Maçonnerie était donc un Ordre mixte, essentiel quant à son but et conventionnel quant aux formes variables qu’on lui avait données. Cette fiction n’était pas nouvelle. Elle avait déjà été exposée au Convent des Gaules et formait l’objet des instructions des Profès. Mais il était nouveau de l’exposer si ouvertement aux Maçons de tous grades. Sans doute, Willermoz se croyait-il désormais assez assuré du bien fondé de ses croyances, pour en faire une doctrine ostensible et pour expliquer même aux débutants des loges symboliques, la raison d’être des cercles plus secrets.
Le principal défaut de ce livre n’est pas dans son style, ni dans son esprit de justification obstinée, mais dans le fait qu’il arrivait bien trop tard. Il fut édité en 1784, à une époque où le Convent de Wilhelmsbad n’avait plus qu’un intérêt rétrospectif, où les polémiques qu’il suscitait n’intéressaient plus personne et n’avaient plus de portée pratique.
Willermoz et les siens ne l’ignoraient pas. Malgré leur désir de dépeindre leur œuvre d’une façon brillante, la conclusion même de la réponse fait preuve d’un pessimisme résigné : « Sans doute il ne faut pas s’attendre... que tous les ouvriers du Temple s’occupent avec zèle et persévérance à perfectionner l’ouvrage commencé ; rebutés par les difficultés, effrayés par les sacrifices, il y en a qui s’éloignent peut-être d’autres en voyant les armes du ridicule tournées contre nous... alors loin de nous trouver affaiblis en voyant nos provinces se dépeupler, sachons nous suffire à nous-même... dussions-nous rester seuls à conserver ce qui est sorti des mains des ouvriers habiles de Wilhelmsbad. »
Cette amertume ne venait pas seulement des difficultés auxquelles se heurtait, en France, la propagande du Chancelier de Lyon. A cette date, les nouvelles d’Allemagne étaient aussi fort inquiétantes et ne pouvaient laisser aucune illusion sérieuse sur l’avenir des réformes qui avaient été instaurées et sur le succès de ces doctrines spiritualistes, auxquelles on avait cru pouvoir rallier tous les Francs-Maçons de bonne volonté.
Dès février 1783, le baron de Plessen s’était empressé de faire entendre à Lyon de tristes vérités. Elles ne faisaient d’ailleurs que confirmer ses avertissements passés. « Ma sincérité, écrit-il, que je vous ai vouée, ne me permet point de vous cacher qu’une grande partie des Frères d’Allemagne et dans le nord n’accepteront point la réunion si désirée. Les deux princes a Victoria et a Leone Resurgente n’ont pas le bonheur de jouir de la confiance des Frères qui n’ont pas paru au convent. Ils sont respectables, tant à l’égard de leur nombre, comme aussi du côté de leur caractère et des connaissances élevées qui ont lieu parmi eux. » Une fois encore, la dernière peut-être, le disciple danois essaya d’ouvrir les yeux de son maître lyonnais sur le véritable caractère du landgrave de Hesse ; il l’avertissait que ce dernier était fort indiscret et ne se gênait pas pour déclarer Willermoz « très en arrière du côté des connaissances élevées vis-à-vis de celles du Frère a Ceraso et de Haugwitz », et pour raconter que c’était à cause de cette insuffisance d’instruction secrète que Waechter n’avait pas été autorisé à l’admettre dans son Ordre secret. Une fois encore, il dénonçait à Willermoz les supercheries dont les princes se servaient certainement pour faire oarade de leur surnaturel pouvoir. « Je suis sûr qu’avec votre clairvoyance prdinaire, on n’aura point pu vous éblouir par des annonces et d’autres faits extraordinaires. Il m’est souvent arrivé, dans mes entretiens avec les Frères a Victoria et a Leone Résurgente, d’entendre du bruit que ces Frères ont expliqué à leur avantage en disant que c’était leur ange tutélaire qui se faisait entendre pour marquer son contentement, mais je n’ai pas voulu m’y fier... Quand on connaît les princes de si près, comme j’en ai eu l’occasion, les doutes sur leur sujet ne pourront pas me quitter de si tôt. » Plus ouvertement qu’il ne l’avait jamais fait, le baron de Plessen blâmait Willermoz d’avoir remis les destinées de son Ordre entre de pareilles mains.
Willermoz, malgré ces avertissements, continua avec Charles de Hesse et Ferdinand de Brunswick des relations amicales ; il persista à les considérer comme ses collaborateurs et à les associer aux travaux du cercle de Lyon.
Un document précis vint corroborer les pronostics du Danois. Lyon reçut, comme Directoire de l’Ordre Rectifié, une circulaire écrite le 18 et le 21 mars 1783 par les Frères des loges de Wetzlar et de Francfort sur le Main, qui proposait une nouvelle alliance, sur des bases fort différentes de celles qu’on avait établies à Wilhelmsbad. La nouvelle puissance maçonnique se proposait de porter le nom de Maçonnerie Éclectique. Sa devise était « Liberté, Égalité, Indépendance », tout un programme de réaction contre la direction de Ferdinand de Brunswick. On a étudié quels étaient les promoteurs de ce mouvement, où l’on retrouve en collaboration intime von Dittfurth et le baron de Knigge. L’Alliance Éclectique établissait une confédération de loges, unies par des liens purement superficiels, puisque chacune conservait ses doctrines, ses hauts grades particuliers, ses propres correspondances.
Un tel libéralisme parut des plus coupables à Jean-Baptiste Willermoz et si dangereux qu’il jugea utile, à la fin de la réponse écrite contre l’ouvrage de Bayerlé, de démontrer que l’éclectisme ne pouvait conduire qu’au scepticisme, et que l’indépendance deviendrait sous peu de l’anarchie et de la confusion, « destruction totale et actuelle de la Société Maçonnique ». Il mettait le Franc-Maçon en demeure de faire un choix et de choisir la vérité, c’est-à-dire le « système satisfaisant » adopté à Wilhelmsbad. Mais l’influence de Willermoz sur les loges d’Allemagne, auxquelles il se rattachait, fut tout à fait inopérante. Ses doctrines ne rencontrèrent aucune audience sérieuse, même sous la forme simple qu’il s’efforçait de leur donner.
Au contraire, les déceptions qu’avait causées le Convent de Wilhelmsbad provoquèrent un mécontentement général qui, dans les cercles de Maçons protestants d’Allemagne, visa surtout les membres français de l’Ordre. Les polémistes anti-français et anti-catholiques confondaient Saint-Martin, Willermoz, Bayerlé, Chappes de la Henrière, le marquis de Chefdebien et même Savalette de Lange dans la même désapprobation, les accusant tous pêle-mêle d’être les émissaires du papisme et de la Compagnie de Jésus. Laissés libres d’accepter ou non les réformes du convent général, les Francs-Maçons rectifiés d’Allemagne, en grande majorité, optèrent pour la conservation des usages qu’avaient institués feu Charles de Hund. Les loges de Dresde, de Prague et même de Brunswick proscrivirent les innovations empruntées aux provinces françaises ; cependant qu’en Prusse, le système de Zinnendorf continuait ses progrès et que le bruit courait, dans les loges d’Italie, que le Prétendant Charles-Édouard avait vendu sa patente de Supérieur Inconnu au duc de Sudermanie. Les Chapitres de Rose-Croix recueillaient les hermétistes déçus de ce que les principes de leurs supérieurs avaient de trop religieux et de trop immatériel. Dans ces conditions, les décisions prises au Convent de Wilhelmsbad n’eurent aucune portée pratique ; les réformes projetées n’aboutirent pas ; le Code d’Administration resta en projet ; les grades d’Écossais, de Novice et de Chevalier Bienfaisant ne furent jamais promulgués.
En France, dans la province d’Auvergne, les loges de l’Ordre rectifié restaient groupées sous la direction théorique du duc d’Havré de Croy. Le Grand Maître possédait dans ses archives tous les codes, règles, rituels et matricules utiles, avec le compte rendu du Convent de Wilhelmsbad. Il semble avoir montré, de 1781 à 1784, un certain intérêt pour la société qu’il présidait. Il entretient une correspondance avec le prince Ferdinand de Brunswick, ainsi qu’avec les Chanceliers qui représentent tous les rouages de l’administration maçonnique de l’Auvergne : Willermoz pour la Province, Braun pour le Prieuré, Millanois pour la Préfecture. C’est en respectant toutes les formes qu’il s’inquiète des affaires de l’Ordre. Mais on pense bien qu’en définitive, tout en gardant toutes sortes de ménagements envers le Très Illustre Grand Maître du ressort provincial, c’est toujours Jean-Baptiste Willermoz qui décide de tout.
En 1783, le Directoire Écossais de Lyon fit savoir qu’il était décidé à refuser une cotisation annuelle de 3 livres, que réclamait le Grand Orient de France. Il ne s’agissait pas de rompre l’alliance de 1775, mais de montrer que ce traité n’était pas « un acte d’assujettissement » qui pût comporter une cotisation obligatoire. Les loges rectifiées n’entendaient se mêler en rien des affaires du Grand Orient et ne voulaient surtout pas participer à ses dépenses. Elles faisaient remarquer qu’elles avaient ramassé des fonds importants pour l’œuvre charitable des Enfants Trouvés, proposée en 1780 par Bacon de La Chevalerie, et que ce n’était pas à cause d’elles que le projet n’avait pas eu de suites. En 1782, lorsque la loge de la Candeur de Paris, « excitée par des motifs patriotiques », avait proposé une cotisation de tous les Maçons, pour offrir un vaisseau de guerre au roi, les « Frères Rectifiés » avaient tout de suite accepté de concourir à ce « moyen de prouver leur amour pour la patrie ». Mais le roi avait refusé le présent. Ne valait-il pas mieux consacrer tous les fonds « au soulagement de l’humanité souffrante » ? Cependant, on permettait de souscrire au journal édité par le Grand Orient, d’autant qu’il contenait des anecdotes morales « propres à enflammer le cœur des Maçons ». Willermoz essayait de détacher les siens des voies de la Maçonnerie ordinaire et cachait mal la froideur qu’il ressentait à l’égard de ses Frères de rite français.
Les documents manquent pour connaître, en ces années, l’activité des loges lyonnaises. Cependant, il est certain que c’était dans cette ville que subsistait, autour de Willermoz, le centre le plus zélé de Maçons spiritualistes. Les membres de la Bienfaisance résidant à Lyon sont 52 en 1782 et 54 en 1784. Quelques noms nouveaux apparaissent, remplaçant, dans les offices, les anciens dignitaires morts, comme le Dr Boyer de Rouquet, ou décidés à s’effacer, comme les Willermoz, Périsse Duluc, Cordon, Bruyzet et Castellas. Le chevalier de Monspey, commandeur de Malte, est Maître de toutes les Loges Réunies du département et partage avec le chevalier Gaspard de Savaron les plus grands honneurs de l’association. Prost de Royer occupe toujours la troisième place comme ex-Maître de la Bienfaisance. On peut lire, en 1783 et 84, les promotions des Frères Plagniard, Millanois, de Rachais, Champereux, Sabot de Pizay. Un certain abbé Renaud, curé de Sancey-en-Mâconnais, entré dans l’Ordre en 1782, y fait une carrière brillante. Il est deuxième orateur de la loge en 1784. Ces années amenèrent encore d’aristocratiques recrues : telles que le comte de Jouffroy, le capitaine de cavalerie Hubert de Saint-Didier, Basset de Chateaubourg, capitaine en second au régiment de Brie et le marquis de Regnault, seigneur de Bellescize, maître de camp de dragons, lieutenant des maréchaux de France, chevalier de l’Ordre de Saint-Louis et commandant le château de Pierre-Scize.
La Sincérité de Chambéry paraît avoir, à cette époque, laissé fort refroidir son zèle. Nous savons que Joseph de Maistre écrivit à son ami Vignet des Étoles des propos fort désabusés au sujet de l’œuvre du Convent de Wilhelmsbad ; il traduisait peut-être un sentiment qui avait été aussi celui de ses confrères savoyards.
A Grenoble, l’Ordre était en régression fort nette. La Bienfaisance et l’Égalité se recrutaient mal et s’endettaient. Il était question de réunir en une seule loge ces deux sociétés, malgré les différences mondaines de leurs membres. La seule activité sérieuse se concentrait chez quelques Grands Profès fidèles : Virieu, Prunelle de Lière et Giroud. Encore, le Frère a Circulis était-il souvent plus parisien que dauphinois. Son rôle dans la Maçonnerie Rectifiée était toujours fort important. Le Convent de Wilhelmsbad n’avait nullement arrêté son zèle pour l’Art Royal. A la fin du mois d’août 1784, Henry de Virieu présida à Chalon le chapitre de la Préfecture de Bourgogne où furent nommés quelques nouveaux dignitaires dont Alexandre de Scorailles, ab Angelo, proclamé Préfet et Esmonin de Dampierre, Vice-Préfet.
L’histoire de la Bienfaisance de Paris est peu claire. Il est certain que les intrigues de Savalette de Lange et des Philalèthes avaient réussi à créer, chez les Parisiens rattachés à l’Ordre Rectifié, une certaine animosité contre les directives du Chancelier de Lyon. Cette période ne compte guère que la fondation d’une seule loge nouvelle, celle de la Triple Union de Marseille, qui est rattachée à l’Ordre Rectifié au début de 1785. Ce n’est pas là, la preuve d’une bien rassurante prospérité. Les déceptions et l’accoutumance commençaient leur œuvre de destruction. Obstiné dans son optimisme, Willermoz cependant faisait construire aux Brotteaux une maison pour ses loges, qui jusqu’alors n’avaient eu pour domicile que les salons de quelques Frères complaisants.
Dans la Ve province, dite de Bourgogne, l’état de l’Ordre n’était pas plus prospère. De sérieuses difficultés s’étaient élevées à propos de Wilhelmsbad, qui avaient longtemps empêché toute ratification officielle. Elles ne venaient pas toutes de Bayerlé, le combattif Préfet de Lorraine, ni de la diffusion de son pamphlet. La loge la Candeur de Strasbourg, première pépinière en France de la Maçonnerie templière, refusa d’accepter les nouveautés qu’on lui proposait. Restait-elle trop attachée à cette légende du Temple de Jacques de Molay qui l’avait autrefois séduite ? Formulait-elle d’autres griefs ? Je ne sais. Mais elle préféra donner sa démission de membre de la province. La Préfecture de Saarbruck suivit l’exemple de la Candeur. Une loge de Beaune déclara à la même époque, qu’elle abandonnait le Rite Écossais Rectifié. La fondation d’une nouvelle loge à Dieuze compensait mal ces défections.
Ce ne fut qu’à la fin de l’été 1784, du 10 août au 9 septembre, que le Chapitre de la Ve Province se réunit à Strasbourg, dans une sorte de convent régional, pour essayer de liquider ces questions irritantes et proclamer enfin son adhésion à la réforme promulguée en 1782. Les subdivisions d’Alsace, de Lorraine, d’Austrasie et de Bourgogne avaient chacune un représentant en la personne des Frères de Martigny, a Thuribulo, de Frédéric de Hesse-Darmstadt, ab Iride, du marquis de Lezay-Marnezia, ab Alba Rubraque Cruce, et d’Esmonin de Dampierre, a Cuspide Aureo. Le baron de Durkheim présidait les débats auxquels prirent part son frère, Turkheim cadet, a Navibus, le baron de Kinglin, Bayerlé et le prince Palatin de Deux Ponts dit ab Aquila Jovis.
La réunion consacra la réconciliation des partisans et des détracteurs de l’œuvre accomplie à Wilhelmsbad. Bernard de Turkheim y joua un grand rôle conciliateur. Ce fut lui qui ramena Bayerlé au sein de l’assemblée et fit accepter les excuses et les explications que ce dernier présenta au sujet de son livre. Excuses à vrai dire assez restreintes et qui ne s’adressaient guère qu’aux Sérénissimes Frères a Victoria et a Leone Résurgente. Le Frère a Fascia n’y ajouta aucun regret à l’adresse du Chancelier ab Eremo. A moins qu’on ne puisse interpréter favorablement la formule à double tranchant, où il se défendait d’avoir voulu « blesser des personnes, dont il n’a cessé de faire l’éloge avec la même franchise qu’il a censuré ce qui lui paraissait blâmable ».
Deux mémoires qui furent lus pendant les débats, l’un par le marquis de Dampierre et l’autre par Turkheim, montrent assez que Bayerlé n’avait pas été le seul, dans les loges templières de l’Est de la France, à censurer l’œuvre du convent général. Les Maçons protestants, accoutumés à examiner librement leur foi et leurs pratiques religieuses, hésitaient à se soumettre, en matière de maçonnerie, à une autorité dogmatique. Cette obligation qu’on leur faisait d’accepter l’existence d’un Ordre secret et d’obéir au Grand Maître Général blessait l’idée qu’ils se faisaient de l’égalité et de la fraternité maçonnique. Les nouveautés instaurées en 1782 leur rappelaient fâcheusement les habitudes du papisme. C’est pourquoi les deux avocats de la réforme de Wilhelmsbad — ou, pour mieux dire, de la réforme de Willermoz — durent-ils assurer à leurs Frères que l’Ordre ne courait aucun danger, en abandonnant les principes libéraux de la Maçonnerie ordinaire. Au point de vue général, comme au point de vue particulier, les Chevaliers Bienfaisants ne pouvaient que grandir matériellement et moralement, en s’abandonnant à la direction paternelle et éclairée de leurs supérieurs. Ils pouvaient d’ailleurs remarquer que leur société ressemblait par là aux gouvernements monarchiques établis dans leurs pays respectifs ; ils devaient surtout méditer sur la différence entre la perfection mondaine de la Maçonnerie symbolique et la perfection religieuse de celle de la Cité Sainte, et trouver dans leurs progrès spirituels les meilleurs sujets de consolation.
Ces plaidoyers furent apparemment bien accueillis. Le Chapitre de Strasbourg se rallia au parti et aux conclusions des fidèles de Jean-Baptiste Willermoz. Tout au plus inscrivit-il quelques réserves au sujet du travail de réfection des grades qui se poursuivait à Lyon. Une petite commission, composée d’un protestant et d’un catholique, fut chargée d’examiner la doctrine contenue dans les rituels, afin de s’assurer « si le symbole de la Maçonnerie était assez universel pour pouvoir être admis par chaque Chevalier, quelque religion qu’il professât ». Le Chancelier de Lyon pouvait se tenir pour satisfait du bon travail accompli par ses Profès pour convaincre et rassurer leurs Frères, et leur faire accepter, bon gré mal gré, sa doctrine maçonnique.
Au contraire, les nouvelles qui parvenaient d’Italie étaient mauvaises. L’opposition des princes italiens envers la Franc-Maçonnerie se réveillait. Lassé des tracasseries et des menaces, le Grand Maître de la Province d’Italie, le comte de Bernès, donna sa démission. Il fut remplacé, dans son illusoire dignité, par le napolitain Diego Naselli.
A la fin de 1784, un péril nouveau vint plus directement encore menacer le Chancelier ab Eremo dans son influence sur ses disciples et dans l’intégrité de sa doctrine. Ce péril se présenta sous la forme du comte Phœnix, voyageur de passage, qui était descendu à l’Hôtel de la Reine, quai Saint-Clair, au bord du Rhône, et qui sollicitait de lui l’honneur d’un entretien important.
La faconde méridionale du mystérieux voyageur, l’assurance qu’il affichait, firent vite penser à Willermoz que ce pseudonyme cachait le célèbre Cagliostro, dont la réputation de faste et d’étrangeté était déjà bien établie. Depuis trois ans environ qu’il était venu en France, après avoir promené son aventureuse carrière d’Italie en Allemagne et jusqu’en Russie et en Pologne, les succès du personnage défrayaient la chronique. On savait que le cardinal archevêque de Strasbourg, le prince de Rohan, l’avait pris sous sa protection et le comblait de ses faveurs. Phœnix-Cagliostro ne cherchait d’ailleurs nullement à dissimuler sa véritable personnalité. Il avait pris ce pseudonyme, et l’avait fait annoncer par les gazettes, pour faire un peu plus parler de lui et donner à comprendre qu’il arrivait à Lyon comme un homme nouveau, rempli d’intentions neuves.
Il avait fui, après trois ans de séjour à Strasbourg, des disciples trop zélés et trop impatients de régénérations promises, un protecteur généreux et crédule, mais aussi fort exigeant et en même temps des détracteurs dont le plus acharné était un de ses anciens domestiques. Un nouveau théâtre d’opérations lui était nécessaire pour qu’il pût continuer ses exploits. Il avait d’abord regagné Naples, mais bientôt, par le sud de la France, il se dirigea vers Bordeaux, où il arriva en novembre 1783. Il affichait le dessein de s’embarquer pour l’Angleterre ; mais se laissa tenter par l’accueil de la cité girondine, où il séjourna onze mois, multipliant consultations, guérisons, révélations, suscitant la curiosité générale, inspirant les faiseurs de couplets. Il y trouva un secrétaire modèle dans la personne du Lyonnais Rey de Morande.
Une maladie interrompit ce fructueux séjour et vint donner un autre tour à sa carrière. Cagliostro a prétendu qu’il eut alors une vision qui lui intimait l’ordre d’enterrer le vieil homme et de se consacrer désormais à faire le bien de ses semblables, en leur prêchant un rite maçonnique, que lui révélerait directement le Grand Architecte de l’univers. Ainsi, des cendres du comte de Cagliostro, était né le comte Phœnix qui affichait le dessein de ne plus s’attacher aux œuvres matérielles, mais vouloir poursuivre les buts les plus élevés, les sciences les plus rares, celles où la Maçonnerie rejoignait la métaphysique. Ce changement n’a rien qui puisse étonner. Cagliostro était déjà Franc-Maçon. Pendant ses voyages en Europe, il avait pu connaître beaucoup de secrets et de légendes qui couraient les loges. Rien d’étrange qu’il cherchât à les utiliser et s’efforçât de tenir en haleine le cercle de ses admirateurs. Tactique habile, pour un homme qui cherchait avant tout à faire parler de lui. Cela lui permettait, au moment où ses partisans comme ses ennemis l’obligeaient à de grands efforts d’imagination et à de grandes dépenses de mise en scène, de se réfugier dans une occupation moins fatigante que celle de guérisseur. Le rôle de fondateur de système maçonnique était tentant. Il pouvait assurer un revenu sûr et régulier avec la vente des bijoux et des grades et le paiement des cotisations. Mais si nous comprenons très bien que le Grand Cophte ait pris le parti de se ranger, en organisant une secte maçonnique pour son bénéfice particulier, cela n’explique nullement pourquoi il décida de venir établir la Loge-Mère du Rite Égyptien sur les bords du Rhône et de la Saône.
Son intention put être attirée sur une ville riche, qui était déjà un centre maçonnique florissant, par son secrétaire Rey de Morande. Mais il semble que tous ceux qui ont étudié la curieuse carrière de l’aventurier ont tendance, pour mieux expliquer son choix, d’augmenter un peu trop la réputation que Lyon pouvait avoir au XVIIIe siècle, comme centre d’occultisme et de Franc-Maçonnerie. Paris était, à ce point de vue, incomparablement plus important, et la carrière aventureuse de Cagliostro prouverait, s’il en était besoin, que bien d’autres villes étaient aussi fort accueillantes aux fantaisies des fondateurs de systèmes secrets, comme aux prodiges des magiciens de toute espèce. Il faudrait donc conclure que le Grand Cophte ne vint à Lyon qu’assez à l’aventure, pour exploiter un terrain nouveau — ce qui serait déjà une très suffisante raison — si nous ne savions, par ailleurs, que la première de ses démarches y fut d’entrer en relations avec Jean-Baptiste Willermoz.
Un article de M. Van Rijnberk a mis en lumière ce petit fait extrêmement caractéristique, qui avait pourtant échappé à la perspicacité des biographes de Cagliostro et des amateurs d’histoire locale. C’est que Willermoz était fort discret dans tout ce qui se rapportait à la vie de ses loges et que Cagliostro n’eut évidemment aucune raison de trop se vanter de ses rapports avec le Chancelier de la Régence Écossaise de la Province d’Auvergne. Cette circonstance permet de comprendre ce voyage de Lyon, et pourquoi Cagliostro jugea que la grande cité rhodanienne pouvait être l’endroit d’élection pour établir son Rite Égyptien.
Dès lors, tout s’explique. Bordeaux renfermait bien des gens, sans compter même Rey de Morande, qui pouvaient avoir fourni à l’aventurier des renseignements sur la personnalité de Jean-Baptiste Willermoz. Beaucoup pouvaient même lui en avoir donné une très haute idée. Le Directoire d’Occitanie, si séparé qu’il fût des autres provinces de l’Ordre Rectifié, savait quel rôle le Frère ab Eremo avait joué dans la direction de l’Ordre en France et n’ignorait pas l’importance qu’il s’était donnée pendant le Convent de Wilhelmsbad, puisqu’on l’accusait justement de s’être emparé de la faveur des princes allemands pour diriger à son gré l’Ordre tout entier. Cagliostro recueillit-il aussi quelques échos de l’école du mage bordelais Don Martinès ? Cela est beaucoup moins sûr. Car il ne paraît pas qu’il ait jamais su en quoi consistait la science secrète de celui qu’il allait rencontrer. Mais il avait assez d’indications pour croire qu’il lui serait fort utile de gagner à sa propre cause un homme aussi important par son passé maçonnique, sa bonne réputation et ses hautes relations. Il entreprit de s’assurer cette aide efficace, qui pouvait faire entrer dans sa clientèle toutes les loges qui reconnaissaient l’obédience allemande, et lui assurer une entrée brillante dans la Franc-Maçonnerie mystique.
Le surlendemain de son installation à l’Hôtel de la Reine, il envoya un message à Jean-Baptiste Willermoz. Dès les premiers mots de leur premier entretien, il démasquait ses batteries en proposant de révéler ses secrets à la loge de la Bienfaisance et de la constituer directrice et gardienne du Rite Égyptien.
Willermoz a conté cette entrevue à Charles de Hesse ; il en fit part aussi, d’une façon plus officielle, au duc d’Havré de Croy, le 13 décembre 1785. Certains détails restent pleins de vie et fort évocateurs, malgré le médiocre talent épistolaire du Lyonnais. Le fait est que, si deux augures purent se regarder sans rire et même converser ensemble le plus sérieusement du monde, ce furent bien Willermoz et Cagliostro. Ils eurent ensemble quatre entretiens longs et graves, dont le dernier ne dura pas moins de cinq heures.
Cagliostro, fastueux, mystérieux, important, habile à jouer de son regard fascinateur, cherchait à étourdir son interlocuteur de paroles, de promesses mirifiques et de propos sybillins. L’autre, calme et poli, extrêmement réservé, s’efforçait de tenir le rôle d’un homme, dont la réputation a été surfaite et qui n’a que des notions bien vagues de cette haute science dont se targuait le voyageur.
Phœnix-Cagliostro déclara qu’il était las d’exercer la médecine, parce que ce rôle lui faisait partout beaucoup d’ennemis et qu’il voulait désormais consacrer sa vie à instruire des Maçons bien choisis. D’ailleurs, pour montrer l’extraordinaire valeur de ses futures leçons, il promit de donner des preuves éclatantes de son pouvoir.
— « Non verbis, sed factis et operibus probo. »
Ce latin facile n’impressionna pas outre mesure son interlocuteur, qui demanda seulement de quel genre seraient les faits et les œuvres qui constitueraient sa preuve.
— « Qui potest majus, potest minus, » répondit le mage.
Willermoz l’arrêta sur la pente de ces latinismes. Il ne voulait pas du tout accepter que d’un « minus », phénomène appartenant aux sciences matérielles, l’autre prétendit remonter au « majus » du monde immatériel et divin. Il précisa qu’il se souciait peu de phénomènes physiques, d’alchimie ou de divination, et fit comprendre qu’il ne s’intéresserait aux connaissances du comte, que si elles appartenaient à l’ordre surnaturel. Il voulait aussi être présent à l’opération, qui lui donnerait la preuve de leur nature et ne pas perdre de vue l’opérant, pendant tout le temps que durerait son travail. Cagliostro promit tout ce que Willermoz voulut. Tout de même, il n’avait pu suffisamment cacher que ces conditions ne lui plaisaient guère et qu’il y trouvait toutes sortes d’objections.
C’est que l’ingénieux Italien, comme un simple escamoteur, avait besoin d’accessoires pour pouvoir montrer des prodiges. Il utilisait une jeune fille, dite pupille ou colombe, avec un paravent ou un rideau. Les assistants étant relégués au delà d’une ligne qu’ils ne devaient pas dépasser, il y avait toujours un moment où le mage disparaissait, pour ne revenir qu’au moment où se produisait le miracle. Il était difficile de changer, pour Willermoz, une technique qui avait fait ses preuves.
Malgré ce mauvais début, Cagliostro s’efforça, dans les entretiens suivants, d’en imposer à ce Lyonnais si réservé, dont l’adhésion lui était nécessaire. Avant de l’éblouir de sa puissance surnaturelle, il tenta de l’éblouir de ses relations en exhibant des lettres du cardinal de Rohan ; il ne manqua pas non plus d’insinuer qu’il savait faire de l’or et des pierres précieuses, défiant « de prouver qu’aucun banquier lui ait payé des lettres de change et que cependant il vivait partout honorablement ». Il se vanta enfin d’une longévité mystérieuse, à l’imitation de l’immortel Saint-Germain ; affirma qu’il était l’aîné de Moïse et par conséquent bien plus ancien que Jésus-Christ et qu’il avait été reçu Maçon sous la grande pyramide d’Égypte.
Willermoz écoutait avec froideur tous ces propos, sans en paraître autrement impressionné. Il posait des questions précises et réclamait l’accomplissement des fameuses promesses, ces preuves annoncées de la haute science du futur fondateur du Rite Égyptien. Les preuves étaient chaque jour renvoyées à la prochaine fois. Pendant quatre jours, Cagliostro essaya en vain sur Willermoz son pouvoir de séduction. Mais il eut beau l’étourdir de ses bavardages et de ses vanteries, il ne l’amena pas à se « déboutonner ».
La dernière conversation porta sur la nature de Jésus-Christ. « Il parut, écrit Willermoz, embarrassé et hésita. Il termina cependant par déclarer que Jésus-Christ n’est pas Dieu, qu’il était seulement fils de Dieu, comme lui Cagliostro, et un philosophe. Je lui demandai comment donc il expliquait tels et tels passages de l’Évangile qu’il avait nommés quelquefois. Il prétendit que tous ces versets étaient faux et ajoutés au texte. Il me demanda à son tour quelle était ma croyance sur ce point. Je lui fis ma profession de foi. »
L’aventurier sentit que la partie était perdue. Mais il était homme à chercher avantage même d’une défaite. Celle-là lui permettait de revenir sur ses embarrassantes promesses. Il allégua qu’étant donnée cette différence de croyance, il lui était impossible de donner aucune preuve de son pouvoir. A quoi l’autre répliqua qu’une différence d’opinion n’empêchait pas les faits. Cagliostro persista dans son refus. Willermoz fit remarquer que c’était manquer à la parole donnée. Cagliostro prétendit qu’on la lui avait extorquée. Willermoz se fâcha devant une mauvaise foi aussi impudente. Alors la colère de l’Italien éclata :
— « Est-ce donc que vous seriez venu ici pour juger le comte de Cagliostro ? Apprenez que personne ne peut juger le comte de Cagliostro, qu’il peut se dire comte, duc ou prince tout comme il lui plaît ! »
La question n’était pas là. Willermoz ne manqua par d’observer qu’au point de vue de la science spirituelle, le plus grand potentat de la terre n’est qu’un homme tout simplement. Il fit aussi remarquer à son interlocuteur qu’il avait plus d’intérêt que quiconque à donner un démenti à ses ennemis et à fournir des preuves de son savoir. Mais Cagliostro était décidé à se mettre en colère, ce qui était la seule façon de se débarrasser d’une situation gênante.
Willermoz quitta donc la chambré proclamant : « qu’il en avait assez vu pour savoir ce qu’il devait penser ». Tandis que l’autre lui lançait le défi de ne pas quitter la ville, avant d’avoir fourni de sa puissance des preuves telles que ceux qui le méprisaient se repentiraient amèrement de leur méfiance.
Menace vaine. Willermoz n’eut jamais lieu de regretter d’avoir refusé les secrets du Grand Cophte, ni même d’avoir manqué l’occasion d’assister à une de ses séances magiques.
Pourtant, à Lyon, la réussite fut d’abord brillante. Les malades assiégèrent les salons de consultation du guérisseur. Quelques Maçons fortunés et distingués s’intéressèrent à ses conceptions maçonniques. Ils appartenaient tous à l’ancienne loge de la Sagesse, qui somnolait depuis les années de sa fondation, uniquement occupée de creuses délibérations et de banquets. Cagliostro, à défaut de la Bienfaisance, fut heureux de l’adopter. Il lui apporta l’espoir de connaître bientôt les secrets mystérieux de la science, de la santé, de la richesse ; il transforma son nom en celui de Sagesse Triomphante, et lui insuffla l’ambition d’éblouir l’univers par son faste, ses réunions spectaculaires et ses uniformes verts, étincelants de dorures et de verroteries.
Cela n’était pas gratuit. Il en coûtait même fort cher à ceux des Maîtres qui avaient le privilège d’être admis comme fondateurs de la Loge-Mère de la Maçonnerie Égyptienne. Très peu s’en inquiétèrent sur le moment, tant ils étaient remplis d’intérêt pour tout ce qui se préparait. Il n’en fut pas de même lorsque fut passée la première vague d’enthousiasme. Les murs de la nouvelle loge n’étaient pas encore sortis de terre que s’élevaient déjà toutes sortes de contestations et de plaintes. Mais peu importait à Cagliostro qui avait déjà quitté Lyon pour d’autres intrigues.
Laissant sa fondation à l’état d’ébauche, le mage regagna Paris en février 1785. Ses fidèles continuèrent la préparation du Temple qui fut achevé au cours de l’été. On n’attendait plus que lui pour l’inaugurer et achever l’enseignement des sectateurs du Rite Égyptien. Le sort en décida autrement. La scandaleuse affaire du collier qui changea, a-t-on dit, le destin de la Monarchie française, vint plus sûrement encore mettre un terme aux progrès de la Sagesse Triomphante. Privée de son animateur, la société languit. L’oubli succéda au triomphe escompté. Seuls quelques disciples, obstinément fidèles, gardèrent leur admiration au maître prestigieux et suivirent les vicissitudes de son destin, qui fut cruel.
Nous n’avons pas grande trace de ce que fut l’attitude de Willermoz et des siens tant que dura à Lyon la vogue de la secte rivale. Il est probable que le Chancelier ab Eremo était tout de même assez inquiet, quoiqu’il voulût paraître bien assuré dans sa foi et dans son droit. La nouvelle loge se construisait aux Brotteaux « à cent pas à gauche de la maison du Directoire », tout près de la maison Bertrand où habitait Jean-Baptiste Willermoz ; il lui était facile de suivre tous les incidents de la fondation.
Il put savoir que Prost de Royer, mort au mois de septembre précédent, était venu, fantôme renégat, apporter l’appui de sa notoriété passée au magicien à la mode. Peut-être que Cagliostro, renseigné non seulement de la popularité mais des relations maçonniques de l’ancien lieutenant de Police, se faisait un malin plaisir de se servir d’un notable membre de la Bienfaisance, pour établir solidement sa propre réputation de thaumaturge ? L’amour-propre du Chancelier de Lyon dut souffrir aussi quand il apprit que les Philalèthes, qui affichaient pour lui un mépris prémédité, avaient adressé toutes sortes d’invitations à Cagliostro et aux siens, afin que le Rite Égyptien fut représenté à leur fameux convent.
Quoi qu’il en soit, au mois d’août 1785, Willermoz semblait persuadé que le Grand Cophte était « un Maçon de l’espèce la plus dangereuse », un prêtre de Baal propre à entraîner les faibles dans la voie de la perdition. Il prétendait même avoir changé le mot de passe de son grade d’Apprenti, justement pour préserver ses Frères de toute communication avec les sectateurs du faux prophète. Mais peu de temps après, il montrait plus d’indulgence et, ne se sentant plus directement menacé, il n’était plus si sûr de la perversité du personnage. Il admet que Cagliostro n’est sans doute qu’un bateleur « sans connaissances positives », qui voulait seulement « s’en faire accroire », et n’était pas assez savant pour se rendre aussi dangereux qu’on pouvait le craindre. Dans la lettre officielle qu’il écrivit au duc d’Havré de Croy, le 13 décembre suivant, il remercie la Providence d’avoir ainsi arrêté, dès sa naissance, les progrès du Rite Égyptien. Ailleurs, il se vante d’en avoir su reconnaître les dangers, et accorde son indulgente pitié aux pauvres gens, qui s’y étaient laissés prendre. « Partout, écrivait-il au prince Charles de Hesse, le désir du merveilleux et l’avidité de l’or font tourner les têtes. » Cette réflexion venant sous sa plume semble assez curieuse. Elle montre combien il se connaissait mal, car il vivait, à cette époque, au milieu des plus étranges expériences où le conduisait, non l’avidité de l’or dont il s’était toujours gardé, mais justement ce désir du merveilleux, dont il savait si bien reconnaître les dangers.
Il n’est pas excessif de juger que ce n’était pas tant le bon sens et la foi dans la divinité du Christ qui avait protégé Willermoz contre Cagliostro, mais plutôt le simple fait que ce dernier était venu trop tard lui proposer ses prodiges, à un moment où, grâce à Mesmer et à la pratique du Magnétisme animal, il n’avait plus besoin de personne pour faire naître autour de lui de merveilleux miracles.
*
Chapitre XI
Mesmer et la découverte du magnétisme animal. — Vogue du magnétisme à Lyon. — Willermoz et la société de la Concorde. — Découvertes de Monspey et Barberin. — Expériences de l’École vétérinaire. — Le marquis de Puységur et la découverte du somnambulisme. — Les somnambules de la Concorde. — Initiation au somnambulisme mystique. — Manifestation de l’Agent Inconnu. — La Société des Initiés. — Résipiscence de Claude de Saint-Martin. — Doctrine de l’Agent. — Le mot « Tubalcaïn ». — Fête anniversaire de la Nouvelle Alliance.
Ce fut seulement dans les derniers mois de 1783, et plus probablement au début de l’année 1784, qu’on commença de se préoccuper à Lyon du fluide de Mesmer. Cependant, dès 1781, le médecin viennois avait envoyé aux Académies de provinces et à l’Académie de Lyon en particulier, plusieurs exemplaires du livre relatif à sa découverte ; il avait sollicité l’honneur d’être nommé membre associé et s’était heurté à un refus le 27 novembre.
En quoi consistait cette découverte ? Mesmer prétendait avoir décelé un fluide très subtil, qui unissait les astres et les planètes aux organismes vivants et qui leur communiquait une sorte d’influx vital, dont dépendait leur bonne ou mauvaise santé ; la maladie en arrêtait le cours et il fallait le rétablir pour provoquer la guérison. Il avait comparé l’action du fluide à la force magnétique, qui peut s’accumuler, se transmettre ou se perdre, et lui avait donné le nom de magnétisme animal. Il se prétendait capable de capter ce fluide, de le diriger à son gré et de traiter par lui toutes sortes de maladies. Ses traitements avaient réussi à provoquer tout au moins des effets surprenants. Sous l’influx supposé du magnétisme animal, les sujets traités étaient pris de crises nerveuses, de convulsions ou de sommeils, non moins étranges, au bout desquels ils devaient retrouver l’harmonie de leurs facultés et la guérison de leurs maux. Avec un sens avisé de la publicité, l’astucieux Autrichien avait su tirer un excellent parti de son ingéniosité et de ses talents de guérisseur. Sa carrière est curieuse et commence à être étudiée et connue ; mais ce n’est pas sur lui que porte notre curiosité.
Si l’on pense qu’il exerçait à Paris depuis le début de l’année 1778, le retard de Lyon à pratiquer ses méthodes nous étonne un peu. Mais, avant d’accuser l’importance des distances au XVIIIe siècle, les lenteurs de l’information et la somnolence de la vie de province, il faut constater que Mesmer ne fut guère connu du grand public avant 1780, où commencèrent ses démêlés avec l’Académie des Sciences, la Société Royale de Médecine et la Faculté de Paris. Son association avec le docteur Deslon, médecin du comte d’Artois, les opuscules ironiques d’un de ses partisans, d’ailleurs originaire de Lyon, l’avocat Nicolas Bergasse, les libelles des adversaires qui attaquaient ses théories au nom de la science et au nom du bon sens, les gravures et les estampes plus ou moins satiriques qui popularisaient le côté pittoresque du traitement nouveau, tout cela mit Mesmer à la mode, alors qu’il avait surtout cherché à établir sa réputation auprès des savants et des médecins.
Il est certain aussi que l’Autrichien avait fait de son mieux pour garder ses procédés secrets, afin d’en retirer tout le profit. Ce ne fut qu’après sa brouille avec Deslon qu’il se décida à former des élèves et à vendre aussi cher que possible une méthode thérapeutique, dont il ne pouvait plus conserver l’exclusivité. La loge de l’Harmonie fut fondée en 1783, à l’instigation de Bergasse, pour être l’école officielle où Mesmer exposerait ses découvertes et formerait des magnétiseurs. C’était une société par souscription ; elle devait compter cent membres, versant chacun cent louis. Elle n’empruntait la forme d’une loge que pour se conformer à la mode et parce qu’elle recommandait à ses membres de ne pas révéler au vulgaire la nature de l’enseignement reçu. Ainsi, la pratique médicale de Mesmer passa-t-elle au rang de secret d’une Franc-Maçonnerie nouvelle.
Ayant réuni la somme convenue, le Dr Mesmer commença ses cours, avec l’aide de quelques disciples. En février 1784, Saint-Martin qui adhéra au groupement trouvait l’école « encore informe » ; mais il espérait qu’elle s’organiserait bientôt. Le succès, en tout cas, fut très vif. L’Harmonie de Paris essaima, par tout le royaume, des filiales plus ou moins régulièrement autorisées, où exerçaient des magnétiseurs plus ou moins diplômés par Mesmer. Les « crisiaques » vinrent en foule donner aux curieux le spectacle de leurs crises ou de leurs sommeils, autour des baquets merveilleux où se trouvait concentré le fluide. Il n’était bruit que des traitements et de guérisons obtenues par la méthode de Mesmer.
On ne saurait donc s’étonner que Lyon ne possédât pas, au début de l’année 1784, de praticien magnétiseur. Mais en mai c’était chose faite. Nous possédons les fragments d’un intéressant journal qu’écrivit à cette époque un Lyonnais bien informé, qui retrace les émotions du public, spécialistes, gens du monde ou classes populaires, partagés entre les expériences des ballons de Montgolfier et les séances magnétiques alors dans toute leur nouveauté : « 9 avril, M. de Bonnefoy a fait de grands progrès dans le magnétisme. Tout le monde raffole de lui et on attend son retour avec impatience. Les médecins, les chirurgiens, les apothicaires lui réservent beaucoup de malades et, comptant sur son intégrité pour savoir s’il y a de la charlatanerie, ils sont dans l’attente de lui comme du Messie.
L’arrivée et les cures du sieur Lerne, élève à Lyon, dont on commence à parler, bien loin de faire du tort à M. Bonnefoy, ne le font au contraire que plus connaître. »
Les libelles, les estampes, pour ou contre le magnétisme animal, étaient à cette époque assez répandus pour qu’on eût facilement une teinture de la doctrine du médecin viennois et une idée précise du décor à employer et des gestes à faire pour capter le fameux fluide. Il était tentant de s’y essayer sans avoir à payer une initiation coûteuse. Les amateurs d’expérimentation furent nombreux et beaucoup réussirent fort bien, malgré leurs instruments rudimentaires et leurs gesticulations de fantaisie. Les passes avec le doigt, les attouchements, les regards prolongés d’un amateur amenaient des crises tout à fait semblables à celles que faisait naître Mesmer, avec sa méthode compliquée sur les pôles du corps humain et l’orientation des passes, et tout son appareillage pseudo-scientifique : baquet, poignées de métal, cordes conductrices, baguettes de fer, sans oublier l’accompagnement d’harmonica. Certains — et Mesmer le premier — faisaient varier la méthode et obtenaient pourtant des succès très satisfaisants. La pratique du magnétisme pouvait même fort bien servir de petit jeu de société ; on ne se priva pas d’y jouer.
L’auteur anonyme du Journal, que nous venons de citer, se montre un reflet fidèle de l’actualité lyonnaise lorsqu’il note qu’au mois d’avril 1784, « tout le monde à Lyon se mêle de magnétisme ». Avec la pénétration d’un esprit clair et bien informé, il distingue le côté scientifique de la découverte, considérée comme une thérapeutique inconnue, et les recherches plus libres des gens du monde curieux de nouveautés. Tandis que les médecins de Lyon, à l’instar de ceux de Paris, se divisaient en camps ennemis et se livraient à de virulentes discussions à propos du magnétisme animal, sur le double terrain des théories et de la pratique, et que les séances de l’Académie de Médecine retentissaient du bruit des polémiques, les amateurs continuaient sans bruit leurs séances secrètes, satisfaits d’observer d’étranges phénomènes et se moquant des consécrations de la science officielle.
Jean-Baptiste Willermoz n’échappa pas à l’engouement général. En 1784, nous le trouvons faisant partie d’une société magnétisante locale, la Concorde. C’était une société libre, c’est-à-dire qui ne dépendait pas de Mesmer, et qui s’était fondée sous la direction du chirurgien Dutrech, pour appliquer aux malades les bienfaits du fluide magnétique. Nous ne connaissons ni la date, ni les circonstances de sa formation ; nous ne savons pas non plus quand et comment Willermoz se trouva entraîné à laisser, pour un temps, ses préoccupations doctrinales, pour s’essayer à l’art de guérir par les passes magnétiques. Il est probable qu’il se laissa entraîner par certains de ses confrères, Coens ou Chevaliers Bienfaisants, qui avaient déjà sacrifié à la mode nouvelle, comme le chevalier de Rachais ou M. de Bory qui, dès le mois d’avril 1784, possédaient déjà une jolie réputation de magnétiseurs. Cependant la Concorde était tout à fait distincte, en principe, des loges que Willermoz dirigeait. Ses magnétiseurs à succès, Dutrech et Barberin, ne figurent pas sur les listes des Maçons Rectifiés en 1784 et 1785 ; mais il est certain qu’un très grand nombre de Chevaliers Bienfaisants vinrent à la Concorde exercer leurs talents et que leur prosélytisme envahissant eut plein succès. Jean-Baptiste Willermoz, en s’initiant au magnétisme, initia les magnétiseurs à ses doctrines, et les rattacha à sa propre société si bien que la Concorde devint très vite une succursale magnétique de la Bienfaisance.
Outre le directeur Dutrech, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, du dépôt de mendicité et de l’École Vétérinaire, on pouvait y rencontrer Pierre-Alexandre de Monspey, commandeur de Malte, Sabot de Pizay, le chevalier de Barberin officier d’artillerie, les chevaliers de Saint-Louis de Rachais, de Bory et Grainville, l’avocat du roi Jean-Jacques Millanois, Paganucci, Jean-Antoine de Castellas, doyen du chapitre de Saint-Jean. Dans ce milieu d’officiers, de bourgeois et d’ecclésiastiques, dont la plupart étaient membres de ses loges, Jean-Baptiste Willermoz se trouvait en pays de connaissance, entouré de disciples et d’amis. Parmi eux, le nom du Dr Pierre Willermoz ne se rencontre pas ; son abstention prouve assez qu’il ne partagea jamais, sur ces questions, l’enthousiasme de son frère aîné.
A la réflexion cet enthousiasme étonne. On ne peut s’empêcher de trouver surprenant qu’il y eût tant de fils spirituels de Pasqually dans les sociétés de magnétiseurs. Car enfin, n’avaient-ils pas appris à mépriser la matière, à considérer toute science physique comme imparfaite, impure et indigne de faire l’occupation des « hommes de désir » ? Où était le temps où le chevalier de Grainville s’excusait de collectionner des coquillages ? N’avaient-ils aucun scrupule à se consacrer à la médecine et à l’expérimentation ? Le Dr Mesmer s’était toujours efforcé de faire passer sa découverte pour une découverte scientifiquement prouvée. C’était même la raison qui lui faisait solliciter les patronages officiels, les suffrages des Académies. Si fluide qu’il fût et si subtil, le magnétisme animal était un agent matériel, qui se réfléchissait par les miroirs, se renforçait par les sons musicaux, s’amassait, se diminuait, se transmettait au moyen de conducteurs appropriés. Il ressemblait fort au principe vital de Paracelse, à cette conception d’une matière subtile, reliant tous les éléments de l’univers et qu’on trouve chez de nombreux occultistes des XVIe et XVIIe siècles, médecins et alchimistes. Comment les Grands Profès de Lyon s’étaient-ils laissé entraîner dans la galère mesmérienne ?
Ils y étaient allés poussés par cette curiosité intense, qui possède les amateurs de mystère et qui leur fait cultiver indifféremment toutes sortes de doctrines, même contradictoires et fréquenter toutes sortes de gens, même douteux, du moment qu’ils peuvent espérer des pouvoirs extraordinaires et des spectacles inédits. Il faut avouer aussi que le magnétisme ne se montrait pas, à qui le pratiquait, aussi scientifique que son inventeur voulait le faire croire. Il y avait, dans la production des crises, des phénomènes variables et déconcertants, qui paraissaient d’un autre domaine que celui de la physique. Les anti-mesmériens y voyaient l’effet de l’imagination, nous dirions de l’autosuggestion ; chacun pouvait se faire là-dessus l’opinion qu’il voulait. Jean-Baptiste Willermoz et ses confrères de la Concorde n’y manquèrent pas.
Ils ne trouvèrent pas tout de suite l’explication satisfaisante des phénomènes qu’ils étudiaient ; mais très vite ils firent preuve d’invention et obtinrent de curieux résultats par des méthodes personnelles. En juin 1784, leur succès suscitait la curiosité du public et celle, plus flatteuse encore, des membres de l’Académie de Lyon. Le chevalier de Bory, qui était secrétaire de l’assemblée, promit de s’entremettre afin que les Académiciens pussent assister aux cures du chevalier de Barberin. Mais celui-ci éluda la demande, car il désirait préserver ses malades de toute curiosité.
Il y a fort bien réussi, car nous ignorons comment il s’y prenait pour provoquer les crises salvatrices ; nous savons cependant, qu’à la différence de Mesmer, il opérait sans attouchement, et même à distance. « Tout seul, dernièrement, à ce qu’on dit, écrit l’anonyme Lyonnais, il magnétisa quelqu’un qui demeure rue Sainte-Hélène, hôtel de Riverie, de sa fenêtre de l’hôtel de Janzé, rue Saint-Dominique ». Nous savons qu’il réussissait, avec Dutrech, des cures remarquables. Gilibert signale, en 1784, qu’une jeune fille qui souffrait de toux convulsive et de spasmes de l’intestin, « qui faisait entendre un bruit comparable au murmure des pigeons et quelquefois à celui des grenouilles », le tout accompagné de migraines et de douleurs, fut guérie en quinze séances par Dutrech et Barberin. Dans ces divers témoignages, Jean-Baptiste Willermoz n’est jamais cité comme un remarquable magnétiseur, tandis que Jean Millanois, le doyen Castellas et surtout le commandeur de Monspey comptent parmi ceux qu’on signale comme exceptionnellement doués.
On se passionnait pour les plus étranges recherches. Monspey et Barberin remarquèrent que, lorsqu’ils opéraient, il se produisait en eux-mêmes une sorte de dédoublement qui les rendait capables de ressentir les troubles qu’ils traitaient. Ils crurent que le magnétisme animal possédait « une vertu indicative des maladies internes », qui était sensible au magnétiseur. La découverte permettait non seulement de guérir les malades, mais encore d’établir le diagnostic de leurs maux.
Sur tous ces faits, nous n’avons que des renseignements très vagues. Barberin cependant avait fait des confidences à l’un de ses admirateurs, un Allemand, qui, soigné et guéri par lui en 1785, les a conservées comme préface à une sorte de journal des séances magnétiques, que composa plus tard son guérisseur. Le document est curieux ; il évoque l’atmosphère de réflexion et d’expérimentation dans laquelle vivaient ces hommes, qui étaient fort loin de se contenter des explications toutes physiques de Mesmer, assimilant son fluide à l’électricité. « Le chevalier de Barberin reçut du commandeur de Monspey les premières idées qui devaient le conduire à la connaissance du vrai magnétisme. Mais ces idées étaient encore très incomplètes, quand il quitta Lyon en juin 1784. Il voyait déjà que les expériences avec la balle, dont le commandeur attribuait le succès à sa composition, dépendaient de causes plus hautes. Il exécuta ses expériences avec succès à Paris, devant plusieurs de ses amis, entre autres Saint-Martin ; mais bientôt, il les négligea et renonça aussi à son ancienne méthode, suivant laquelle il découvrait le siège des maladies au moyen des impressions qu’il éprouvait dans son propre corps. Il s’efforça de le découvrir par les impressions qu’éprouvaient ses mains, procédé aussi sûr et moins douloureux. »
C’était là déjà dépasser Mesmer. Dans le système de l’Autrichien en effet, c’était au malade seulement que le fluide indiquait parfois, par une douleur localisée, la cause de son mal. Barberin et Monspey, sous l’action mystérieuse du fluide, parvenaient à lire, par une sorte de vue intérieure, les troubles de l’organisme qu’ils voulaient soigner.
La doctrine étant que tous les corps animés participent au fluide magnétique, les membres de la Concorde eurent naturellement l’idée d’essayer sur les animaux les effets de leur méthode. L’intention était intéressante et faite pour convaincre les incrédules ; la brochure, qui publia le résultat des premières expériences, reconnaissait que « les expériences faites sur les hommes, quelque satisfaisantes qu’elles soient, ne suffisent pas pour porter la conviction dans tous les esprits. On pourrait dire que les malades ont indiqué le siège du mal et d’ailleurs comment vérifier, d’une manière certaine, qu’on ne s’est pas trompé ».
Un professeur d’Alfort, Flandrin, avait déjà magnétisé des chevaux. L’ambition de la Concorde était tout autre : ce n’était pas une méthode de thérapeutique mais bien plutôt une méthode de diagnostic qu’elle désirait établir. L’avantage de s’exercer sur les animaux était qu’on pouvait, par l’autopsie, vérifier les résultats obtenus. Une collaboration avec le Dr Bredin, qui dirigeait à cette époque l’École Vétérinaire de Lyon, rendit l’essai possible ; il est probable qu’il avait beaucoup d’amis dans le clan des magnétiseurs. Le Dr Willermoz et le Dr Dutrech furent en effet médecins de son école.
Trois expériences eurent lieu pendant l’été 1784, dans les bâtiments de l’École Vétérinaire qui s’élevaient alors dans le quartier de la Guillotière. L’examen magnétique de l’animal avait lieu en présence de professeurs et d’élèves. Le diagnostic prononcé, les vétérinaires faisaient l’autopsie, et l’on établissait un procès-verbal. Une première expérience se passa au début de juillet ; elle fut faite sur un mulet, que Dutrech et Millanois examinèrent selon les procédés de Monspey et de Barberin. Les magnétiseurs demandèrent une séance préparatoire, à huis-clos, où ils firent de mystérieux essais avant d’opérer en public. L’épreuve fut considérée comme satisfaisante. Le 22 juillet, assurés par ce premier succès, Dutrech et Millanois s’adjoignirent Jean-Baptiste Willermoz et Paganucci comme auxiliaires. Outre le personnel de l’école, assistèrent à l’épreuve : le chevalier de Savaron lieutenant-colonel d’artillerie, M. de Massenet ami et compagnon du prince Galitzine, et le Père Lefebvre de l’Oratoire qui était professeur de physique au Collège de la Trinité. Cette fois, ce fut un cheval qu’on sacrifia à la gloire du magnétisme. L’examen fut difficile et long ; encore les magnétiseurs ne l’avaient-ils fait porter que sur la rate, le foie et les poumons, laissant de côté les autres parties de l’animal, faute de temps. Le 9 août eut lieu la troisième expérience. On l’offrit comme distraction au prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric, qui voyageait en France sous le nom de comte d’Oels et séjournait justement à Lyon, où Prost de Royer s’ingéniait à lui procurer des spectacles inédits et intéressants. Millanois et Dutrech opérèrent sur un cheval, devant une assistance brillante. Le succès fut complet, au jugement de l’opinion publique. Cependant, les magnétiseurs se montrèrent gênés par le peu de temps dont ils disposaient pour faire leur examen et par la curiosité des spectateurs. Ils déclarèrent qu’ils n’avaient pu, en ces conditions, faire usage « des procédés à eux particuliers » dont ils désiraient conserver le secret ; pourtant, cette fois encore, l’autopsie vérifia à peu près leur diagnostic.
De ces résultats merveilleux, la Concorde n’était pas peu fière ; aussi fit-elle imprimer deux petites brochures contenant les procès-verbaux de ses expériences, afin d’attirer l’attention des savants sur l’importance de ses découvertes. Mais les adversaires ne se laissèrent pas convaincre par des comptes rendus, en apparence si scientifiques et si inattaquables. Devillers, de Villefranche, dans son « Colosse aux pieds d’Argile », ne montre pas plus d’égards pour Monspey et Barberin que pour Mesmer. Il prétendait qu’il n’y avait nul besoin de faire appel à des procédés secrets ou à des fluides extraordinaires, pour savoir à l’avance qu’un vieux cheval a des vers et qu’on lui trouvera les poumons et le foie attaqués ; en comparant les résultats de l’examen magnétique et de l’autopsie, il signalait des erreurs probables qui faussaient les conclusions qu’on avait cru pouvoir tirer.
Les Mesmériens, au contraire, apprécièrent l’appui qui leur venait de Lyon. Ils en avaient besoin. La commission de l’Académie des Sciences nommée par le roi le 12 mars, et qui comprenait des savants comme Franklin, Bailly, Lavoisier, remit son rapport le 11 août 1784. Bien qu’il ne portât que sur les cures du Dr Deslon, il était désastreux pour la cause de Mesmer, car il concluait à la non-existence du magnétisme animal, et prouvait que tous les faits, par lesquels on le démontrait, n’étaient que des effets de l’imagination des sujets traités et de leurs nerfs exaspérés par la mise en scène et par les gestes des magnétiseurs. Le rapport avait une partie secrète, qui attirait même l’attention du roi sur le danger que de telles pratiques pouvaient avoir sur les mœurs et sur la moralité publique. La Société Royale de Médecine, qui par émulation s’était donnée la même tâche, arriva aux mêmes conclusions, à la fois négatives et sévères, peu de jours après l’Académie des Sciences. Aussi les partisans de Mesmer virent dans les succès qu’obtenaient à Lyon, dans la médecine vétérinaire, les magnétiseurs de la Concorde, un excellent argument contre les allégations de leurs ennemis. Mesmer ouvrit à Charenton une clinique vétérinaire où il entreprit de magnétiser les chevaux, tandis que les loges de l’Harmonie offraient à la Concorde une alliance flatteuse. Willermoz annonça, le 8 novembre 1784, à Charles de Hesse, que la Concorde venait d’accepter de s’intégrer dans le sein de la société générale des magnétiseurs orthodoxes ; il y voyait surtout l’avantage de pouvoir mieux soustraire aux regards curieux leurs expépériences qui commençaient à trop attirer l’attention et les commentaires frivoles du public.
La réussite médicale des procédés du commandeur de Monspey et du chevalier de Barberin n’avait pas été accueillie avec grand enthousiasme par Claude de Saint-Martin. Membre de l’Harmonie de Paris, témoin des cures que poursuivaient les plus brillants élèves du praticien viennois, Saint-Martin pouvait donner à Willermoz un avis motivé. C’était par le Dr Giraud qu’il avait appris les succès de la Concorde lyonnaise. « Je vous avoue, écrivait-il à Willermoz le 29 septembre, que j’en crains les suites, ou plutôt je vois que la chose ne peut pas rester au point où elle me paraît être, d’après l’exposé qu’on m’a fait. Elle montera ou descendra ; c’est à l’événement de m’instruire. Vous ne doutez pas que j’aimasse mieux la voir monter, alors elle serait tout à fait spiritualisme (sic) et il n’y aurait plus d’image, chose dont je souhaiterais que l’on pût se passer. » L’« objet principal » restait toujours pour lui la foi mystique ; d’après elle il jugeait toutes choses et le magnétisme en particulier. Les expériences médicales, les explications physiques auxquelles l’école de Lyon restait attachée, lui paraissaient un stade dangereux qu’il souhaitait lui voir dépasser.
A cette date, il y avait déjà trois mois au moins que des élèves de Mesmer, les frères Puységur, avaient décelé des phénomènes nouveaux dont la portée dépassait de beaucoup tout ce qu’on étudiait à Lyon. L’aîné des Puységur, le marquis, opérait dans son domaine de Busancy près de Soissons. Il utilisait un orme magnétisé pour traiter en série un grand nombre de malades, mis au contact de l’arbre chargé de fluide. Ce fut par hasard, en mai 1784, qu’adressant la parole à un crisiaque endormi, le marquis de Puységur avait constaté que le sommeil, causé par la crise, ne l’empêchait pas de répondre à des questions. Des expériences répétées avaient, au contraire, démontré que cet état semblait développer une clairvoyance anormale, une sorte de dédoublement de la personnalité plus ou moins caractérisé et variable selon les sujets ; au réveil, les dormeurs prétendaient avoir oublié tout ce qui s’était passé pendant le sommeil, et ne rien savoir de ce qu’ils avaient fait ou dit.
Saint-Martin était informé de tous ces faits et suivait, en observateur attentif, les miracles qu’on pouvait constater sous les ormes magnétisés de Busancy. Il connaissait fort probablement les brochures et comptes rendus, où le marquis et ses frères consignèrent leurs observations au sujet de la clairvoyance des somnambules. Dès juin, tandis qu’à Lyon on appliquait encore à la médecine vétérinaire les procédés du chevalier de Barberin, Saint-Martin, nous le savons, profitait de l’arrivée à Paris de l’officier d’artillerie pour l’aider à simplifier sa technique et surtout pour l’épurer des explications matérielles qu’il lui donnait, à l’imitation de son ami Monspey. Ce fut certainement le Philosophe Inconnu qui aida Barberin à dégager la « cause plus haute », qui pouvait être l’origine du pouvoir magnétique et de ses étranges effets. Ce fut lui aussi, qui s’efforça d’amener ses amis lyonnais à s’élever des basses contingences médicales aux pures régions spirituelles. D’autres s’y employaient dans le même temps ; Barberin correspondait avec Millanois ; on peut être certain que le Dr Giraud, fervent de magnétisme, rapportait de ses voyages beaucoup de nouvelles intéressantes ; renseignements, récits d’expériences, confidences et brochures diverses circulaient entre les magnétiseurs, anxieux de se tenir au courant des dernières guérisons et des miracles les plus récents.
Les procédés de Monspey et Barberin venaient à peine de recevoir à Lyon la consécration quasi-officielle de l’École Vétérinaire, qu’ils étaient déjà éclipsés par le retentissement des succès du marquis de Puységur. Mme Provensal et Willermoz apprirent les découvertes de l’école de Buzancy dès avant la fin de septembre 1784, où Saint-Martin leur envoya un long compte rendu qui les mettait au fait des phénomènes surprenants que produisait le sommeil magnétique.
C’était là une tout autre découverte que celle de Barberin. L’officier d’artillerie ne s’était jamais occupé de l’état particulier des crisiaques somnolents. Sa fameuse « valeur indicative » du magnétisme lui paraissait rendre lucide le magnétiseur, non le magnétisé ; elle laissait l’un et l’autre conscient et libre ; elle restait une méthode matérielle de soins médicaux. Les phénomènes observés par Puységur, en mai 1784, parurent tout de suite atteindre une importance primordiale et étendre le champ de l’expérimentation au domaine de l’esprit. On se servit de la clairvoyance des sujets endormis, non plus seulement pour établir des diagnostics, mais aussi pour trouver la solution des problèmes les plus divers, et même pour prédire l’avenir. Un terrain d’investigations aussi vastes que passionnantes s’ouvrait pour les amateurs.
Les membres de la Concorde, séduits par la méthode nouvelle, l’adoptèrent bientôt. Ils délaissèrent leurs anciens procédés et se mirent à endormir les malades et à interroger les somnambules. En novembre 1784, Willermoz, tout en exposant au landgrave de Hesse ses découvertes passées et tout en spécifiant que c’est grâce aux travaux de son cercle que l’on est arrivé à magnétiser à distance et qu’on a su trouver la valeur indicative des maladies internes, que possède le fluide de Mesmer, ajoute que la Concorde de Lyon se détache déjà de ces premières recherches. En février 1785, c’est chose faite et Willermoz écrit à un autre confrère, Bernard de Turkheim, à Strasbourg, la séparation définitive de sa société avec les loges trop matérielles de l’Harmonie. L’alliance avait à peine duré quelques mois.
La Concorde ne faisait que suivre en cela les fluctuations de la mode. Le somnambulisme, en effet, rejeta très vite à l’arrière-plan e mesmérisme primitif ; les loges magnétisantes remisèrent leurs baquets et l’on ne s’occupa plus que d’interroger les crisiaques plongés dans l’étrange et merveilleux sommeil. Lorsque Mesmer quitta la France en 1785, il était plus qu’à moitié oublié.
L’école de Lyon ne fit que suivre Puységur sur la voie obscure où l’avaient déjà entraîné les somnambules ; mais elle n’imita pas sa modération et sa réserve prudente ; elle ne se contenta pas, comme lui, d’expliquer le pouvoir du magnétiseur par sa force spirituelle et la pureté de ses intentions. Habitués par leurs « principes particuliers » à croire en un monde d’esprits invisibles, les disciples de Willermoz virent dans les phénomènes du sommeil magnétique l’intervention spéciale des êtres surnaturels. Dès lors, comme l’insinuait Saint-Martin, le terme « magnétisme animal » n’avait plus de sens. On pouvait oublier l’agent physique de Mesmer, grossière image d’une réalité toute spirituelle. On pouvait aussi penser que, grâce à la force nouvelle, on arriverait à explorer « l’âme de la nature », comme l’écrivait Turkheim jeune, et aussi arriver à « de grandes découvertes dans la métaphysique la plus élevée », comme l’espérait Willermoz.
Il n’y avait qu’à essayer. Expérimenter, par exemple, si la lucidité des crisiaques et leur clairvoyance était aussi remarquable, appliquée à la métaphysique qu’à la médecine. Les premiers résultats obtenus à la Concorde furent, à vrai dire, peu concluants. Cependant, dès l’automne 1784, plusieurs femmes somnambules étaient clientes du cercle. Elles étaient régulièrement endormies, soignées et observées. On peut citer quelques noms : Marion Blanchet, dite Mion, que magnétisait Willermoz, une petite fille paralysée de treize ans qui s’appelait Novellet, Mlle Bergé, voyante et visionnaire, traitée par Jean Millanois, et surtout Mlle Rochette.
Cette dernière était une pauvre fille qui souffrait, depuis son jeune âge, de maux de nerfs aussi impressionnants que variés. Des personnes charitables l’avaient, en juillet 1784, emmenée aux eaux du Mont-Dore ; elle y avait trouvé sa voie, si l’on peut dire. Un jeune homme, Sabot de Pizay, Frère a Pelicano parmi les Profès de Lyon, qui se trouvait dans cette station malade de la poitrine, semble avoir joué en toute son aventure un rôle assez fâcheux. Il mourut au début d’août. La vue de son cadavre provoqua chez la demoiselle des crises d’agitation et de catalepsie, d’autant plus inquiétantes qu’elle était enceinte. Son état était fait à la fois pour troubler des cœurs sensibles et intéresser les fervents de magnétisme ; le commandeur de Monspey, averti, s’occupa d’elle et l’envoya se faire soigner à la Concorde. Il était normal que les confrères du défunt a Pelicano s’employassent à réparer le mal qu’il avait causé.
Elle arriva à Lyon le 6 novembre 1784. Dutrech et Willermoz commencèrent tout de suite son traitement. Ils furent aidés dans leurs soins par le comte de Castellas, doyen du chapitre de Saint-Jean. Le bon ecclésiastique était Auvergnat et, comme il savait la malade originaire de Montferrand, il se montrait désireux de s’intéresser à une compatriote. Il arriva sans trop de peine à calmer son agitation. A la fin du mois de novembre, il était seul à diriger sa cure et Rochette ne voulait plus être endormie que par lui.
Cette époque fut, pour la Concorde, une époque d’activité intense, où ses membres eurent de fréquentes occasions d’assister à des phénomènes surprenants. Les somnambules rivalisaient de bonne volonté à dormir, à guérir, et à se répandre en renseignements et en prédictions variées. Leur zèle exigeait même beaucoup d’énergie de la part de leurs magnétiseurs. Willermoz a conté qu’en ce fameux hiver 1784-1785 il resta dix jours sans se coucher, réduit à s’étendre tout habillé sur le carreau, afin de « pouvoir suivre la série de certaines observations essentielles ».
Mlle Rochette et le doyen Castellas, sagement, s’étaient efforcés de rendre les « sommeils » aussi réguliers et aussi confortables que possible. Le phénomène se passait dans la chambre de la malade, vers les neuf ou dix heures du soir, après qu’elle s’était mise au lit. Castellas la magnétisait par des passes autant que cela était nécessaire ; mais il arrivait que cela n’était pas nécessaire du tout et que la somnambule s’endormait d’elle-même, sans que son magnétiseur eût eu besoin de se dépenser en gesticulations et en tension d’esprit, et ce sommeil naturel n’était pas moins extralucide. Le doyen commençait la séance par des prières et des invocations aux anges et aux saints capables de guider la somnambule ; alors, avec des phrases entrecoupées de soupirs et d’exclamations, elle exposait le déroulement de ses visions et répondait aux questions des assistants. Quand la dormeuse en avait assez, elle priait Castellas de la réveiller : ce qu’il faisait en lui passant les pouces sur les paupières.
Les sommeils de Rochette étaient fréquents. Elle dormait presque tous les soirs si on le désirait. Or l’hiver 1784-1785 fut froid et tardif. Avril amena du gel et de la neige. Le doyen souffrait des yeux, et pour ne pas avoir à sortir de chez lui par mauvais temps, il installa la somnambule dans sa maison et l’y garda quelques semaines. Tant d’assiduités et tant d’expériences répétées payèrent les expérimentateurs de leurs efforts. Je ne sais si Rochette était guérie de ses maux, mais, ce qui était plus important, elle était arrivée à avoir des « sommeils intéressants ». Ce ne fut qu’après le 29 mars 1785 qu’on prit la peine de les noter.
Les comptes rendus de ces « sommeils » nous font assister à ses débuts de visionnaire encore novice, cherchant dans le vague les réponses qui convenaient à ses protecteurs. Peu à peu, elle arriva à voir d’autres images que celle du lamentable Sabot de Pizay, qui hantait ses rêves. Des ombres se montrèrent qui appartenaient à sa famille, à celle du doyen Castellas, à celle de Willermoz, à la famille de Monspey, comme à celles de leurs amis ; des saints et des anges se joignirent au cortège des morts. Si l’on réfléchit à la nombreuse parenté du seul Willermoz, dont tant de membres, père, mère, sœurs, oncles et tantes n’étaient plus de ce monde en 1785, on peut comprendre que Rochette ait eu besoin de quelques mois d’apprentissage, pour se retrouver dans toutes ses visions.
L’entourage de la jeune femme était plein d’indulgence et de patience. De plus en plus, Willermoz et ses disciples considéraient les sommeils des crisiaques comme des manifestations de la grâce divine, des moyens dont Dieu se servait pour ramener à lui les hommes et les soulager dans leurs maux matériels et dans leur détresse spirituelle. Ils soumirent cette brillante explication à l’extra-lucidité de leur somnambule favorite, qui s’empressa de les confirmer dans la haute idée qu’ils se faisaient de son rôle et de ses talents. Ainsi se croyaient-ils autorisés à employer les passes et les crises somnambuliques pour servir de préparation aux sacrements. Mais s’ils s’occupaient de la direction morale et religieuse de leurs somnambules, celles-ci le leur rendaient bien. Rochette surtout s’entendait à sermonner les assistants. Le 28 avril, elle ne prêcha pas moins de vingt-huit minutes de suite, avec « énergie et onction » ; Castellas fut dûment morigéné au sujet de ses fautes et exhorté au repentir. A mesure qu’elle prenait de l’assurance, elle avait tendance à se mêler de toutes sortes de questions. Il n’est que de parcourir la « table des sommeils » et les différents « répertoires », que Willermoz dressa pour résumer les avis donnés par Mlle Rochette, pour comprendre l’étendue de ses prétentions.
La voyante fit quelque effort pour établir son crédit par des faits miraculeux. Elle utilisa pour cela la collaboration de Mlle Bergé, autre visionnaire, dont s’occupait Millanois. Le samedi 9 avril eut lieu dans l’église Saint-Nizier de Lyon, pendant la messe de neuf heures, une scène étrange. Feu l’oncle de Willermoz, ex-vicaire de cette église, avait annoncé par la bouche de Rochette qu’il reviendrait ce jour-là célébrer le saint sacrifice pour l’âme de la mère de Jean-Baptiste. Sans dire de quoi il était question, Willermoz convoqua à l’heure dite ses parents et quelques membres de ses loges. Il y avait là, outre Rochette, Monspey, de Bory et Millanois accompagné de sa voyante particulière Mlle Bergé. Willermoz avait été bien inspiré d’engager son ami à amener avec lui cette extralucide personne, car, sans elle, la messe eût été dite sans qu’on se fût aperçu de rien. Mais bientôt tombée en sommeil après la consécration, Bergé tira Millanois par le pan de son habit et lui dit à voix basse : « Dites-moi donc quel est cet autre prêtre, qui est au-dessus de celui qui dit la messe en haut de l’autel et qui est habillé comme s’il disait aussi cette messe. » Willermoz trouva cette vision d’autant plus admirable et importante qu’il était persuadé que les deux femmes n’avaient pu, ces jours-là, avoir aucun rapport, et l’une des somnambules lui parut avoir vérifié ce que l’autre avait prédit.
Le 24 mai 1785, Rochette fit trois prédictions pour bien établir la « vérité de son état ». Elle habitait alors rue Saint-Côme, attendant la naissance de son enfant. Elle annonça donc que le 28 mai elle se croirait faussement sur le point d’accoucher ; que dans la nuit du 31 mai au 1er juin un grand bruit aurait lieu ; enfin que le 3 juin verrait un événement singulier. Il est évident que la première de ces prophéties ne peut guère compter comme une bonne preuve. Pour la seconde, Willermoz a noté que le 1er juin un coutelier, voisin de la demoiselle, lui apprit que le quartier avait été troublé, pendant la nuit, par un enlèvement de filles publiques. La coïncidence était frappante. Des esprits difficiles trouveront peut-être qu’il n’était pas difficile à Rochette de s’entendre avec ce coutelier, et que d’ailleurs les rixes devaient être fréquentes — elles le sont toujours — dans ce quartier de petites rues tortueuses et noires, voisines de Saint-Nizier et de la Saône. Il est tout à fait difficile de convaincre les incrédules. Nous noterons seulement qu’on ne sait pas comment fut confirmée la troisième annonce. La période n’était pas favorable à la divination, car Rochette prédit aussi une fausse date pour le jour où son enfant devait naître, et elle annonça un garçon alors qu’elle mit au monde une fille. Ces erreurs n’entamèrent pas la confiance que Castellas et Willermoz avaient en sa clairvoyance. On se contenta de noter que, de février à avril 1785, la dormeuse avait été la proie de fausses imaginations, mais qu’elle s’était guérie de cet état fâcheux par trois actes d’amour de Dieu prononcés au début d’avril. Elle eut même l’habileté d’insinuer qu’il fallait voir dans ses erreurs, non la preuve de son incapacité, mais un châtiment envoyé par le ciel en punition de ses fautes. Le pieux doyen, autant que Jean-Baptiste Willermoz, étaient hommes à admettre ces excuses. En dépit de quelques traverses, Rochette parvint à garder l’estime de ses protecteurs et, ce qui était évidemment l’essentiel, leur aide matérielle.
Pourtant, à les feuilleter, les procès-verbaux des premiers sommeils nous paraissent bien monotones. Les messages de ces âmes qui viennent tenir, par la bouche de la voyante, des propos édifiants, sont d’une étonnante banalité. Faut-il avouer que nous sommes déçus ? Cette image naïve et très populaire d’un monde surnaturel d’où les élus, brillants de vives couleurs et couronnés d’étoiles, viennent sermonner les humains, d’où les morts pénitents, gémissant dans les flammes rouges du purgatoire, implorent leur aide et leurs prières, est-ce cela que Willermoz entend par métaphysique ? Il semble aussi, qu’il n’était pas besoin d’une lucidité bien extraordinaire pour peindre l’au-delà sous la forme d’une suite d’appartements de formes diverses, percés de portes, éclairés de mille bougies, meublés de fauteuils, d’escabeaux ou de lits. Malgré quelques fantaisies de couleur, la voyante utilise le plus souvent les images les plus banales ; les fantômes qu’elle voit tâtent leurs poches avant d’en tirer des rouleaux de papier sur lequels ils ont consigné leurs messages ; ils s’asseyent, se couchent, ouvrent et ferment des portes, montent des escaliers. Nous ne pourrions pas comprendre comment Willermoz put attacher tant de prix à de si matérielles visions, si nous ne devions tenir compte du talent personnel de Rochette et de sa puissance de persuasion. Elle mimait d’une façon dramatique la présence invisible des morts, elle reproduisait leurs gestes, leurs accents de joie ou de désespoir, lisait leurs messages de recommandations ou de tendresse, prêtait sa voix à leurs appels. Il faut tenir compte aussi de la foi profonde dans l’existence de ce monde extraterrestre qu’avaient Castellas et Willermoz et des sentiments de famille de ces deux braves gens ; Mlle Rochette leur offrait un moyen commode pour explorer l’au-delà et pour coopérer au salut de leurs proches.
Pendant le même temps, à Paris, le chevalier de Barberin obtenait avec de meilleurs sujets, des séances plus intéressantes. Nous ne connaissons pas le nom des somnambules qui collaborèrent avec lui ; mais leurs initiales indiquent qu’elles étaient des femmes distinguées. L’officier d’artillerie leur posait d’ailleurs des questions d’un intérêt plus général que ne le faisaient, à Lyon, Willermoz et le doyen de Castellas, curieux surtout de l’avenir posthume de leurs parents défunts.
Barberin releva ces paroles inspirées, sorties de la bouche de Mme de M., en mars 1785 : « Dieu être immense juste et bon. Êtres intermédiaires entre Dieu et l’homme. Ils sont tous bons occupés du bonheur de l’homme. Homme assemblage d’un moi qui est moi et d’un moi qui n est pas moi. Le moi qui est moi existe partout où il s’étend. Ce moi qui est moi est heureux lorsqu’il s’élève vers la divinité et se dégage du moi qui n’est pas moi. Ce moi qui est moi ne périra jamais. Le moi qui n’est pas moi sert de prison au moi qui est moi. Cette prison n’est qu’une écorce grossière qui se détruira. »
La suite de la conversation du magnétiseur et de la voyante permet de bien suivre le processus de ces révélations :
« Demande : Comment l’homme qui a été créé par un être immense, juste et bon peut-il faire le mal ? Car nous voyons du bien et du mal.
Réponse : Dieu a tout créé dans l’état de perfection. Dieu ne veut pas le mal, mais il le permet ; il le permet puisqu’il a créé l’homme libre.
Demande : D’où nous vient l’idée du mal ?
Réponse : Le moi qui n’est pas moi a donné l’idée du mal au moi qui est moi.
Demande : Le moi qui n’est pas moi n’est qu’une matière périssable. Comment a-t-il pu donner l’idée du mal au moi qui est moi ?
Réponse : C’est par l’être méchant. (Avec vivacité étendant le bras gauche derrière soi.) Mais il est si loin de nous. »
Il est curieux de remarquer, dans le « Journal », de Barberin, combien ces personnes extra-lucides avaient besoin d’aide pour trouver d’heureuses images, préciser le sens de leurs révélations et corriger ce que leurs propos avaient de peu en harmonie avec les doctrines secrètes de leurs magnétiseurs. Les exemples de cette particularité ne manquent pas. Le 23 août 1785, Mme de M. fut interrogée sur la nature du magnétisme et sa réponse est ainsi rapportée textuellement :
— « Je le vois, il vient, c’est, c’est (avec hésitation) un... fluide... Le magnétiseur voyant qu’elle ne pouvait trouver le mot et cherchant à l’aider dit :
« Un souffle divin ? », comme question.
Elle se jette sur lui en le serrant : « Oui... souffle divin, qui étend le vrai moi, qui le sépare de ce vilain moi... oui, moi, cet être immense ce, ce, tout ».
Propos assez décousus mais qui, dans le manuscrit de la Bibliothèque de Grenoble, sont accompagnés de cette annotation singulière : « Le magnétiseur soupçonne 1234 ». Cette annotation n’est énigmatique que pour les profanes ; pour les Coens familiers de l’arithmosophie de Pasqually, 1, 2, 3, 4, représente la progression des nombres parfaits et donne immédiatement l’idée de Dieu.
Ainsi au début de 1785, Barberin, grâce à Claude de Saint-Martin, en était arrivé à penser que le magnétisme était une sorte d’influx divin, que quelques personnes privilégiées pouvaient transmettre à certains sujets non moins rares. Ils croyaient que le fluide pouvait transformer momentanément la nature matérielle, en lui rendant quelques-unes des qualités glorieuses qu’Adam avait perdues par sa faute ; de ce nombre étaient la lucidité la clairvoyance, le pouvoir de communiquer avec les esprits et même avec Dieu, puisque les sujets endormis voyaient et comprenaient tout. Cet état pouvait être considéré comme une réintégration provisoire de l’homme dans ses premières vertus et puissances ; s’il n’était pas aussi complet et aussi durable que celui que pouvait espérer le fidèle de Pasqually, il était bien plus aisé et avait sur ce point un avantage évident.
Parmi les faits relevés par le capitaine d’artillerie magnétiseur, nous remarquons que si les femmes endormies le plus souvent parlent d’abondance, certaines, parfois, déclarent ne pouvoir répondre que par écrit. C’est le cas de la comtesse S., le 4 mai 1785. Il n’y avait là, rien de nouveau. Le premier en date des somnambules, Victor, le garde-chasse du marquis de Puységur, avait déjà employé ce moyen pour prophétiser la marche de sa maladie. Mais, ni Victor, ni Mme de S., ni aucun autre sujet à ma connaissance ne s’étaient spécialisés dans l’écriture en état de somnambulisme, et les magnétiseurs n’y firent alors aucune spéciale attention.
Le 5 avril 1785, au soir, parvint à Jean-Baptiste Willermoz l’annonce d’un phénomène extrêmement voisin de ceux que Barberin observait à Paris pendant le même temps. On lui apporta des cahiers, écrits sous une inspiration surnaturelle, analogue au sommeil magnétique. Docile aux impulsions d’un Agent, ignorant les mots qu’elle écrivait, une main avait tracé, sans le vouloir, ces mystérieux messages. Ils donnaient l’ordre de fonder une nouvelle association secrète qui porterait le nom de Société des Initiés et dont le but serait de recevoir et d’étudier la doctrine que l’Agent se proposait de dicter par le curieux moyen qu’il avait choisi. Willermoz était institué le chef de l’Initiation et c’était parmi les seuls Frères de la Bienfaisance que seraient choisis ceux qui seraient admis à y participer. Le Lyonnais écouta le récit de cette extraordinaire aventure ; les circonstances en étaient telles qu’une supercherie lui parut impossible. Il accepta les cahiers qu’on lui avait apportés et resta quatre jours à les étudier.
Ils contenaient des instructions d’un style étrange, mêlés de signes énigmatiques, de dessins informes, de mots incompréhensibles semblant appartenir à un langage inconnu. Nous ne savons pas d’ailleurs comment étaient les documents que Willermoz eut entre les mains. Nous ne possédons pas, en effet, les cahiers autographes de l’Agent Inconnu ; ce sont seulement des copies et des extraits du message original qui nous sont parvenus. Les uns, sortes de morceaux choisis qui portent le nom de Livre des Initiés, sont expurgés de toute fantaisie graphique, mais semblent avoir conservé le style du texte primitif ; les autres contiennent des espèces de fac-similés, des dessins et des arabesques originales, mais leur texte est résumé, sinon clarifié. Tels quels ces documents sont déjà déconcertants. Avec leur écriture « hiéroglyphique » originale, déformée par l’impulsion mystérieuse, leurs bizarres dessins, ils devaient paraître tout à fait extraordinaires. Willermoz fut confondu. Il lui sembla qu’aucune intervention humaine ne pouvait produire de pareils effets, et y vit la marque du doigt de Dieu. L’ineffable pouvait-il s’exprimer avec les caractères vulgaires, pouvait-il employer les mots du vulgaire ? L’Agent Inconnu ne l’essayait pas. On peut en juger en lisant le début de son premier message, qui n’est pas, à beaucoup près, le plus obscur. « Être pur, seul être, plénitude en triple ur, vue inaccessible au sens, vue infinie, innocent amour, vivez en lui...†, troubles des ur sont inaccessibles à votre émanation, trois fois éloignée du centre de l’être. Il osa, cet être sorti de l’être même, s’attribuer la production. Il voulia ses purs ornos qu’il avait en sa seos... ».
En dehors de cette fascinante étrangeté, le contenu du message avait de quoi satisfaire un Coen. Sous le charabia de cette langue abracadabrante on retrouvait l’enseignement et le vocabulaire de Pasqually et une exacte connaissance de ses secrets ; à côté de ces instructions, les vaticinations des somnambules paraissaient de pauvres balbutiements sans portée. Déjà, les premiers cahiers de l’Agent traitaient de l’œuvre universelle, de la Doctrine de Vérité, de la matière, des êtres de la nature, de l’histoire des initiations anciennes et chrétiennes, des deux prévarications et donnaient un plan de réintégration, et ce n’était là qu’un petit début ! L’Agent Inconnu confirmait la doctrine secrète des Réau-Croix, mieux encore, il confirmait les variations que Willermoz y avait introduites et l’histoire des initiations qu’il enseignait à ses Profès. Tout ce qu’on pouvait comprendre du merveilleux message ratifiait son œuvre et son enseignements depuis dix-huit ans.
Willermoz avait lieu de se réjouir de cette miraculeuse coïncidence. Il pouvait être flatté aussi de la confiance absolue que l’être mystérieux lui témoignait, car lui seul devait connaître les circonstances du miracle. Pour tous les Initiés futurs, l’Agent devait rester inconnu ; la façon dont il se manifestait, les moyens choisis pour correspondre avec les humains ne pouvaient être révélés. Trois hommes élus : le sujet, son messager et Willermoz, seuls, étaient admis dans le secret du Dieu. En fait, tout l’avenir de la Doctrine de Vérité reposait sur Willermoz, puisque c’était lui qui devait publier et commenter les cahiers de l’Agent. Il devenait la pierre angulaire du nouvel édifice. « 0 ! Willermoz, s’exclamait un des messages, votre foi est la solidaire vie des Initiés. »
Pouvait-il refuser sa confiance ? Depuis longtemps, nous le savons, il attendait un signe surnaturel qui l’assurât dans sa foi, bénît son œuvre, confondît ses contradicteurs ; le temps était venu où il recevait enfin le prix de sa patience. Il pouvait, sans fatuité excessive, avoir le sentiment qu’il avait mérité la faveur céleste et que ce miracle lui était bien dû. Son parti fut vite pris. Il accepta le message et le rôle de directeur et d’arbitre que lui avait réservé la mystérieuse puissance, et organisa la Société des Initiés qui devait porter à Lyon le titre de « Loge Élue et Chérie de la Bienfaisance ».
Onze frères devaient former le noyau de la phalange sacrée. Les sept premiers désignés furent : Paganucci, Grainville, Willermoz, Millanois, de Monspey, Savaron et Braun. Tous étaient déjà Élus Coens et membres de l’ancienne Bien-faisance de l’Ordre Rectifié. Willermoz les prévint de la distinction dont ils venaient d’être l’objet. On peut penser qu’il leur présenta le prodige à peu près de la même façon qu’il le fit, dans une circonstance analogue, au mois de juillet suivant : « nous reçûmes... par la voie la plus imprévue, la plus extraordinaire que l’esprit humain puisse concevoir, des instructions très lumineuses sur tout ce qui existe d’essentiel à l’homme et à la nature... Ce don a été déposé entre mes mains comme chef de l’initiation pour me récompenser du désir et du zèle que j’ai apporté depuis longtemps... Celui dont la main a tracé la doctrine dont je parle et ses développements est absolument inconnu. Il doit être inconnu tant qu’il plaira à Dieu et jusque là il ne doit être connu que de moi seul. Il est même menacé de perdre subitement le don d’écrire ce qu’il ne comprend pas lui-même, s’il se laisse connaître avant le temps marqué par la Providence. Il écrit journellement sur ce qu’il ne connaît pas et il écrit de tout en maître. »
Ainsi avertis, les élus se réunirent pour la première fois le 10 avril chez le chevalier Gaspard de Savaron. Willermoz leur communiqua les premiers cahiers de l’Agent. Pour s’accoutumer à toutes les particularités de cette initiation, d’autres séances d’étude étaient fort nécessaires. Elles eurent lieu du 25 au 28. Les Initiés, dont le nombre s’augmentait, avaient été partagés en deux « bandes », selon ce qui avait été prescrit, ils devaient travailler à comprendre le sens du nouvel Évangile. Ce qui n’est pas peu dire.
L’événement miraculeux venait de transformer profondément le caractère des cercles secrets aux destinées desquels présidait Jean-Baptiste Willermoz. Les Chevaliers Bienfaisants, les Grands Profès, les Élus Coens comme toutes les sociétés maçonniques se recrutaient par présentation et par vote ; les membres délibéraient sous la direction de leurs dignitaires de questions de recrutement et d’administration. La Société des Initiés était en dehors de toutes règles normales. Un pouvoir surnaturel désignait ses membres, lui seul donnait instructions, directives et conseils.
L’être choisi, dont la main suivait l’inspiration d’en haut, se déclarait dans l’ignorance totale des mots qu’il écrivait et tout à fait irresponsable du sens qu’ils pouvaient avoir. Le chef de l’Initiation n’était qu’un témoin auquel on demandait fidélité et discrétion ; sa sagesse et ses vertus, qui lui donnaient le rôle de « sacerdos » et de pasteur, ne lui permettaient que de juger comment devait être mené le mystique troupeau, elles ne lui permettaient pas de modifier les instructions reçues, ni même de choisir ses brebis. Quant aux Initiés, ils ne contribuaient à leur formation que par une soumission aussi naïve et aussi abandonnée que celle de Samuel, qui dit à la voix savante qui l’appelle : « parlez, Seigneur, votre serviteur vous écoute. » La Loge Élue et Chérie était véritablement une société remise à la puissance invisible d’un Supérieur Inconnu.
Quels furent ceux que désigna la volonté mystérieuse ? Willermoz recevait leurs noms et il avait le devoir de les prévenir. Les sept premiers élus virent bientôt croître le nombre de ceux qui devaient partager avec eux les faveurs célestes. La première phalange fut fixée à onze, il est probable que Périsse Duluc et le Dr Willermoz en firent partie. L’Agent appela aussi le vicomte de Tavannes et le saxon Tieman, dès le mois d’avril, puis après quelques difficultés, Claude de Saint-Martin. En juillet 1785, lorsque Jean-Baptiste Willermoz avertit Ferdinand de Brunswick que son nom et celui du landgrave viennent d’être désignés miraculeusement, il lui confie aussi que le nombre des Initiés s’élève déjà à trente. On y comptait le duc d’Havré, Bernard de Turkheim, Saltzmann, Diego Naselli et certainement Prunelle de Lière et le comte de Virieu. Chaque courrier grossissait leur nombre ; avec un grand éclectisme, l’agent désignait indifféremment des grands de la terre ou d’humbles Frères servants ; il désignait même des noms absolument inconnus et qu’on ne pouvait pas identifier. Willermoz pensait que l’inspiration qui avait désigné ces élus, les guiderait un jour à Lyon « lorsque leur temps marqué par la Providence sera venu ».
Pour être un véritable Initié, il ne suffisait pas d’avoir été désigné personnellement par l’Agent Inconnu, il fallait aussi venir recevoir des mains du Pasteur des instructions particulières et peut-être une sorte d’ordination. En juillet 1785, Bernard de Turkheim vint auprès de Willermoz pour remplir cette formalité, Saltzmann s’était annoncé pour octobre et le duc d’Havré ne devait pas tarder. Sur ce dernier point Willermoz s’illusionnait. Le Grand Maître d’honneur de la province d’Auvergne ne se dérangea jamais pour aucune des affaires naturelles ou surnaturelles de la société qu’il était censé diriger. Mais on peut penser que le chef de l’Initiation, désolé de ne pouvoir dispenser les princes allemands d’un voyage, dont il voyait toutes les difficultés, essayait de les entraîner en leur fournissant des exemples plus ou moins véridiques.
Ce fut pour recevoir l’Initiation, que Saint-Martin annonça son arrivée à Lyon dans les premiers jours de juillet. Comme aux jours lointains de 1773, Willermoz lui offrit l’hospitalité sous son toit, dans la maison des Brotteaux. Son retour au foyer de Willermoz était comme une sorte de retour de l’enfant prodigue.
En effet, l’entrée de Claude de Saint-Martin, parmi les Initiés de la Loge Élue et Chérie, fut un événement d’importance dans sa vie mystique, qui éclaire d’une vive lumière son état d’esprit. C’est un fait curieux que la lettre de Willermoz, qui vint l’informer du miracle, lui parut tout à fait indiscutable, et qu’il apprit sans stupeur qu’un Agent Inconnu venait d’appeler les Frères Tavannes et Tieman parmi ses élus et que, pour telles raisons, lui-même ne pouvait encore partager cette faveur. Rien dans tout cela ne le surprit. La façon dont il accepta les nouvelles et les reproches de son correspondant montre chez lui une absence de sens critique bien surprenante. Avait-il tant changé ?
Le magnétisme avait fait beaucoup pour rapprocher deux confrères si souvent en désaccord au cours des précédentes années ; leurs expériences analogues, leur collaboration auprès des crisiaques et des somnambules avaient détruit entre eux toute aigreur. Saint-Martin, dès 1784, s’était rattaché déjà à l’Ordre Rectifié et faisait quelques apparitions à la Bienfaisance de Paris. Il portait le nom d’Ordre a Leone Sidero, et montrait une curiosité polie à s’informer des rituels que Willermoz préparait pour codifier la réforme du Convent de Wilhelmsbad. Pourtant, il tenait à ne se lier que par quelques grades inférieurs, afin de préserver « son goût et son titre d’indépendant ». Il était beaucoup plus anxieux d’être informé de faits mystiques : « vous m’avez promis dans le temps de vous souvenir de moi s’il y avait du bonbon, écrivait-il à Willermoz le 23 septembre 1784, vous savez que je suis un enfant gâté et que c’est vraiment du bonbon qu’il me faut, ce qui me rend tiède sur tout le reste. » Ailleurs, il se disait prêt à se mettre aux pieds d’un Gamaliel. Sur ce point, nous savons qu’il était sincère. Seulement il l’attendait sans trop y croire, sans croire surtout que ce serait justement en Willermoz qu’il apparaîtrait.
La nouvelle le bouleversa. La manifestation de l’Agent se produisait en faveur de son ami et frappait d’un surnaturel désaveu sa sévérité passée. Il comprit que le miracle consacrait la valeur surnaturelle de l’œuvre Willermoz et que, par la même occasion, la sienne s’en trouvait condamnée. Il n’était pas homme à marchander son repentir et son amende honorable fut humble et complète. « Je ne puis vous peindre, écrit-il, les ravissements que mon cœur goûte de savoir que le soleil s’est levé sur Israël. L’homme choisi n’est plus pour moi que l’homme de Dieu, je me dévoue à lui payer chaque jour de ma vie le tribut de vénération et de prières qui est dû à l’Oint du Seigneur ». Il suppliait son heureux confrère, son « maître », « saint ami », d’oublier leurs désaccords passés, puisque tout ce qui les avait séparés n’était « que l’idée trop vive de la simplicité de la marche de l’esprit de Dieu ». Convaincu de son erreur, rougissant de honte, suffoqué de pleurs et de sanglots, Saint-Martin réprouvait sa conduite ; ses livres et ses travaux lui paraissaient des choses perverses, pleines d’imperfections et de coupable vanité ; il reconnaissait sa faute principale : « les torts que j’ai eus de me laisser connaître ne me paraissent pas comparables à ceux d’avoir écrit. Ces derniers offensaient la Chose même en me mettant à sa place, sans son ordre ». Tout de même, ses regrets nous semblent démesurés, et ne peuvent guère s’expliquer que par la dureté de l’Agent morigénant celui qui avait eu l’outrecuidance de lui servir de précurseur dans le souci de l’incognito, et dans la prétention d’enseigner aux hommes la vérité. L’Agent Inconnu se dressait contre le Philosophe Inconnu, et ce dernier vaincu se soumit en toute humilité.
Si Willermoz avait autrefois pu éprouver quelque envie de la réputation et des succès mondains de Claude de Saint-Martin, il était bien vengé. Il goûtait la double satisfaction de se voir rendre justice et d’entendre condamner son ami ; quant à l’intéressé, il ne montrait plus qu’un humble désir d’aide spirituelle, afin de pouvoir apaiser la colère de l’être céleste, et d’être un jour admis « à partager les hautes fonctions des élus privilégiés ». Ce fut chose faite dès la première quinzaine de mai. Le 13, Saint-Martin, assuré de son pardon, laisse éclater sa joie et exprime la hâte qu’il a de venir à Lyon se plier, sous la direction de Willermoz, à la mystérieuse discipline. Il ajoutait ne vouloir se conduire désormais que par les « lois de la Chose » et se promettait ne plus rien faire qui n’eut « l’approbation du censeur », dont son ami était le providentiel intermédiaire. En fait, il arriva à Lyon en juillet ; au mois de janvier suivant, il s’y trouvait encore, prenant une part toujours active à l’étude de la doctrine de l’Agent Inconnu.
Jean-Baptiste Willermoz jouait, dans l’instruction des Initiés, un rôle primordial ; il recevait les messages originaux, les déchiffrait et établissait les résumés ou les copies qui pouvaient servir de texte d’instruction. Pendant l’année 1785, 42 cahiers généraux et 4 cahiers personnels lui parvinrent, dont 31 seulement furent publiés. Quelques-uns furent copiés par Claude de Saint-Martin. Ce fut probablement ce dernier qui établit cette sorte de corpus, à l’usage des débutants, qui se nomme le « Livre des Initiés » et qui contient quelques-unes des instructions de l’Agent Inconnu, choisies parmi celles qui paraissaient les plus instructives et les plus significatives.
En quoi consistait l’originalité de cette doctrine ? L’Agent demandait simplement à ses élus de le suivre par la « voie inconnue », jusqu’à la vérité où il allait les guider.
La voie était une voie d’amour. Au hasard des pages confuses, nous reconnaissons des effusions aussi ardentes que décousues et toutes sortes de transports saluant les Initiés du nom de « frères de l’amour », d’« amis de l’amour », d’« enfants amour » ; ou bien, faisant du terme amour et de toutes sortes de sonorités voisines, cent variations et répétitions obsédantes. Les termes amour, amure, armure, amurer, amuration, reviennent sans cesse dans le message daté du 18 avril 1785 qui porte le titre « Love’s Law », ainsi que dans bien d’autres, qui n’ont pas pour sujet l’exposé de cette loi. Elle se présente d’ailleurs d’une façon extrêmement générale, baignant sans distinction d’une atmosphère de tendresse ardente et vague Dieu, les humains et les esprits purs. Malgré le mauvais goût et le ridicule de ces obscures onomatopées, c’était pourtant dans la « loi d’amour » que résidaient toute la valeur du message et la meilleure part de son pouvoir de séduction. Claude de Saint-Martin pouvait retrouver les accents de sa propre ferveur dans les balbutiements de cette étrange voix. En dépit de toutes les bizarreries accumulées ne révélait-elle pas à ces Maçons, trop occupés à chercher Dieu dans les dogmes, dans les symboles et dans les cérémonies, l’essentiel du secret de la vie mystique, le don divin du pur amour ?
La vérité enseignée, telle qu’elle apparaît, dans ces premiers cahiers est composite. Elle semble surtout une répétition confuse des enseignements de Pasqually : même façon de considérer toute chose parfaite comme étant d’ordre quaternaire ; d’enseigner que l’homme était, avant sa faute, l’arbitre du monde créé ; de présenter l’œuvre du salut comme l’enjeu du combat entre les esprits bons et les pervers, où la seule arme efficace est la volonté libre ; même tendance à classer les êtres matériels et spirituels en une stricte hiérarchie tenant compte de leurs rôles et de leurs mérites ; même cosmologie spéciale qui situe l’univers humain et terrestre dans un univers spirituel extrêmement compliqué et précis ; même habitude d’utiliser les nombres, les signes, les hiéroglyphes comme une sténographie et d’enseigner que la vraie religion n’a jamais été révélée à tous, mais qu’elle est l’apanage secret d’un petit nombre d’élus.
Quelques variations sont cependant sensibles. Comme l’avaient déjà fait les Profès lyonnais, mais avec plus d’insistance encore, l’Agent Inconnu reconnaissait à la personne du Christ Rédempteur toute l’importance que lui donnent les chrétiens les plus orthodoxes. A maintes reprises, sous diverses formes, se répète cette même idée : « Jésus-Christ est l’unique invocation des hommes » ; « Jésus est la seule voie où les Coens invoqueront ; plus de cette multiplicité de noms qui se fit sur un travail, ancien ouvrage des Israëlites en captivité, sept corps de lumière ont orné l’univers, un seul en est le centre ». Dans un autre, l’Agent appelle Jésus le « maître des moyens ». Nous comprenons que ces recommandations n’avaient pas seulement un sens symbolique, mais qu’elles devaient aussi singulièrement simplifier les listes de noms sacrés et les invocations dont on se servait dans la pratique des Opérations de Pasqually.
A côté de son fils, Marie reprenait aussi l’importance qu’elle a dans la dévotion catholique. C’est là, une note fort originale et très particulière à l’Agent. Jusqu’alors Willermoz et ses émules s’étaient peu intéressés à la Vierge. L’Agent lui confère une constante prééminence dans l’œuvre du salut. Il associe toujours son nom à celui de Jésus et explique ainsi dans son jargon, l’importance de Marie : « Marios est la voos de la mère de votre maître, c’est aux eloïm une mos admirable, ou est aux coupables une mère, aux justes une médiatrice, aux pénitents une mos amour » L’enthousiasme délirant de l’Agent s’exprimait parfois en termes un peu plus clairs, pour enseigner que « Marie, chef du séjour inaccessible des formes réintégrées, fut l’agent de la réparation ». Il mettait sa propre action sous le patronage auguste de la mère de Jésus-Christ. Le culte marial auquel étaient conviés les Initiés nous semble même avoir devancé le grand renouvellement que l’Église catholique ne devait lui donner que plus tard, au commencement du siècle suivant ; l’Agent comptait parmi les pieux fidèles à l’avant-garde des modes spirituelles, et qui lançaient déjà, si on peut dire, cette dévotion à succès. Quoi qu’il en soit il se montrait plus sensible aux tendances catholiques que ne l’avait jamais été Don Martinès ; son action ramenait la théurgie des Coens, si peu chrétienne, à un catholicisme ésotérique fort caractérisé.
Les diverses sortes de Maçonnerie étaient classées d’une façon tout à fait conforme à la pensée de Jean-Baptiste Willermoz. « Ouvrez, écrivit-il, vos portes aux Maçons, ils sont enfants des mesures, aux Coens, ils ont les esprits purs pour protecteurs, aux Grands Profès, ils les réunissent ». Formule adroite, qui avait l’avantage de donner la prééminence à la Profession et de ratifier l’œuvre de son fondateur. Les notions plus nouvelles du magnétisme étaient exposées dans le sens spiritualiste et mystique, cher au cercle de la Concorde.
Mais les enseignements, que l’Agent apportait, n’étaient que peu de chose en comparaison de ses merveilleuses promesses : un avenir de lumière était réservé aux Initiés en raison de leur fidélité et de leur obéissance ; une doctrine de vérité, une « vérité vivante », vivifiante, serait bientôt, non seulement la récompense des élus, mais la régénération — dite nememoum — de la France, et celle des nations les plus éloignées. Seule cette science pourrait détourner les catastrophes qui menaçaient le monde « en des jours de ténèbres où toute âme s’égarant dans une science orgueilleuse, la France est perdue comme la terre au temps du Déluge ».
Une telle espérance, mêlée à de telles menaces, aurait suffit à soutenir le zèle de Willermoz, s’il en avait été besoin ; mais il n’en était guère besoin, du moins pendant les premiers mois de l’étrange révélation. Le pasteur des Initiés avait accepté d’enthousiasme le rôle de confident et d’arbitre qui lui avait été confié. Nous savons avec quel sérieux il accomplissait tous ses devoirs. Ceux-là lui paraissaient d’un caractère trop sacré pour qu’il ne s’y donnât pas de tout son temps et de tout son cœur ; il ne fut plus qu’un instrument docile aux volontés de la puissance surnaturelle qui se manifestait à lui. Si, théoriquement, tous les messages de l’Agent devaient lui être soumis, cependant il ne jouissait d’autre liberté que de garder sous le boisseau ceux qui ne lui paraissaient pas utiles, il n’avait aucun droit d’initiative, et la volonté de l’Agent se mêlait de tout et de tous. Willermoz obéissait. En compensation, chaque cahier le couvrait d’éloges et d’encouragements : sa fidélité, sa discrétion, sa sagesse, sa vertu étaient louées et offertes en modèles.
En juillet 1785, nous le trouvons occupé à remanier les cahiers des grades symboliques de la Maçonnerie rectifiée pour les adapter à la nouvelle loi. C’était le mot de passe du grade d’Apprenti qui était le principal objet de cette réforme. L’Agent s’était avisé, dès les premières instructions, que ce mot, Tubalcaïn, ne devait plus être toléré dans les cérémonies de la Loge Élue et Chérie. C’était un mot néfaste qui représentait un personnage positivement détestable. Pour l’Agent en effet, le descendant de Caïn, le « père des forgerons et de tous ceux qui travaillent les métaux », selon la Bible, était aussi le père de toutes les abominations. Il apprit à ses fidèles que Tubalcaïn était un être indigne « coupable des plus honteuses prévarications en voie charnelle », qu’il n’avait découvert la façon de forger le métal que par des opérations diaboliques et profanatrices. « Il aurait pu par son repentir arrêter le cours de ces maux, mais entraîné par sa propre concupiscence, il évia les mauvais anges en femmes. Tel est le crime qui corrompit toute chair. 0 abîme d’horreur ! »
On comprend qu’il fallait au plus tôt débarrasser de ce patronage dangereux les loges d’Apprentis, pépinières de futurs Initiés. Car il était certain, du moins pour Willermoz, que le mot de passe Tubalcaïn n’avait pu être introduit dans ces rituels que par la fatale erreur des uns et par la volonté néfaste des autres, à un moment où l’esprit du mal était parvenu à séduire même les Maçons et à pervertir même les loges, asiles protecteurs de la foi et du culte contre les profanations. Il fallait effacer, de la vraie Maçonnerie, ce sceau démoniaque. Ce fut chose faite le 5 mai 1785. Une décision officielle de la Régence Écossaise consacra cette réforme, avec une brièveté qui n’excluait pas la solennité de rigueur.
Naturellement, il n’était pas question d’exposer aux profanes la vraie raison de ce changement ; on présentait la décision comme s’inscrivant dans le cadre des transformations décidées au Convent de Wilhelmsbad. Willermoz pensait, à juste titre, que les Frères n’auraient aucune possibilité de vérifier. Il essayait d’ailleurs d’expliquer les raisons très logiques qui devaient faire proscrire Tubalcaïn « par tous ceux qui pensent justement que rien n’est indifférent dans la Maçonnerie ». La première était que Tubalcaïn, fils de Lamech le bigame, descendant de Caïn avait une fâcheuse parenté. La seconde, que sa réputation de forgeron était peu convenable pour un patron de Maçons spirituels, qui devaient considérer les sciences matérielles comme dangereuses et les métaux comme le symbole des vices. La troisième, que Tubalcaïn, appartenant à la génération des hommes d’avant le déluge, avait été certainement de ceux dont Dieu avait voulu effacer les œuvres ; son nom ne pouvait donc servir de ralliement aux Maçons soucieux de la pure tradition. Willermoz enseignait aussi que, par suite « d’une étude de la vérité faite dans des intentions pures », il avait découvert que le fondateur de la Maçonnerie était un descendant de la race bénie de Sem. Il se trouvait « fondé à croire » que ce descendant était Phaleg, fils d’Heber : « ce motif paraît déterminant pour substituer au nom de Tubalcaïn, celui de Phaleg ». Là-dessus, il s’empressait d’insinuer que la responsabilité de l’introduction de Tubalcaïn dans les Loges revenait à Cham, et que les vrais Maçons devaient se séparer des enfants de Chanaan, de peur d’encourir les suites de l’antique malédiction de Noé.
Un arrêté de six articles vint donner force de loi à cette « question bien importante ». Il était décidé non seulement que le nom de Tubalcaïn serait remplacé par Phaleg, mais aussi que les Chevaliers Bienfaisants devaient éviter de se servir, avec les Frères des autres régimes, de l’ancien mot de passe, comme d’être interrogés sur le nouveau. Il était conseillé de rompre plutôt toute réunion maçonnique que de conserver le mot proscrit, ou de livrer le secret de Phaleg.
On se demanderait pourquoi Willermoz entendait mettre sous le boisseau cette découverte sensationnelle et priver Phaleg, « le premier qui ait tenu loge », des hommages de ses continuateurs, si cette découverte avait été la sienne ou celle de son Chapitre. Mais c’était uniquement celle de l’Agent Inconnu, et la chose n’avait pas d’autre fondement et d’autre explication que ses ordres mystérieux. Willermoz imposait, aux loges rectifiées qui suivaient sa direction, d’adopter le mot « Phaleg » parce que l’Agent enseignait que le fils d’Heber était le premier instituteur de la Maçonnerie, dont le second était Salomon et le troisième lui-même.
On voit, qu’en aucun genre, cet Agent ne pêchait ni par excès de discrétion, ni par excès d’humilité. Le ton impératif domine dans ses messages, à peine atténué par l’obscurité des termes et des formules. Il les déclarait infaillibles et proclamait en même temps l’entière irresponsabilité de celui qui en était l’auteur. La main qui les traçait devait être considérée par les Initiés comme entièrement abandonnée à une volonté surnaturelle. Mais quelle volonté ? Avons-nous affaire à quelque esprit céleste indéterminé, à un ange gardien, à Marie, mère du Christ, ou au Christ lui-même ? On hésite devant des affirmations variables. Une chose est certaine, directement ou par intermédiaires, l’Agent, qui voit « rougir sa plume du sang de Jésus-Christ », apporte les paroles du Verbe divin, son action est une seconde incarnation.
Ces prétentions démesurées furent pourtant admises sans difficulté par Jean-Baptiste Willermoz, qui enseigna aux Initiés que la manifestation de l’Agent Inconnu n’était rien moins qu’une Nouvelle Alliance, et que c’était Dieu lui-même qui choisissait en eux un nouveau peuple d’élus. Déjà il prévoyait que, de la Loge Élue et Chérie, partirait l’action providentielle qui allait fixer la foi : « pour devenir dans un seul foyer la lumière des derniers temps pour toutes les nations. Comme les prophètes furent donnés à la nation élue pour être sa lumière, ce sont aujourd’hui les vrais Maçons Rectifiés qui sont appelés à former le nouveau temple choisi... C’est un Grand Œuvre qui ne fait qu’éclore et qui paraît ne devoir plus finir ». Dans son exaltation, Willermoz parlait de « brûler tous les livres et toutes les histoires des Conciles », tant il se croyait assuré de renouveler l’histoire du christianisme par l’opération du Saint-Esprit.
Un miracle de cette importance méritait bien une commémoration solennelle. L’Agent y pensa tout le premier et institua une fête, qui devait se célébrer tous les ans,le 10 avril, jour anniversaire de l’Initiation. Il donna un spécial message pour régler la réunion et le banquet du jour anniversaire, qui devait réunir les membres du cénacle, et dicta l’invocation que Willermoz devait prononcer : « Mère du Dieu fait homme, vous qui, sur notre faiblesse, avez été la voie de l’amour, réunissez en nous l’amour des autres hommes à l’amour divin, et intercédez pour mon action en unité ».
La première fête fut célébrée le 10 avril 1786. Ce fut une fête d’allégresse et d’espoir, selon ce qui avait été prescrit.
*
Chapitre XII
Les annonces de l’Agent Inconnu ne se réalisent pas. — Inquiétudes et scrupules de Jean Baptiste Willermoz. — La somnambule Rochette devient l’arbitre de l’Initiation. — Lutte entre les deux inspirations rivales. — Le secret de l’Agent Inconnu. — Essai de direction de Mlle Rochette. — Troubles de la Société des Initiés de Lyon. — Décadence générale des cercles mystiques. — Crise de conscience de Bernard de Turkheim. — Les objections de la Bienfaisance de Paris. — Désordre de la Triple Union de Marseille. — Démission du duc d’Havré de Croy.
« Élus de Jésus-Christ, désirez son amour et vous obtiendrez tout le reste ». Cette éloquente objurgation de l’Agent, pour le jour de son anniversaire, était doublée d’une promesse aussi vague que magnifique. Malheureusement, la ferveur des Initiés, la foi qu’ils accordaient à leur instructeur surnaturel et l’obéissance, dont ils firent preuve à son égard, furent mal récompensées. Les promesses de l’Agent ne furent pas tenues et la deuxième année de l’Initiation ne vit pas la récompense des élus. Au contraire, elle mit à l’épreuve leur confiance et leur patience.
L’Agent avait annoncé qu’il allait enseigner une doctrine d’une clarté « lumineuse » qui, par son évidence, emporterait l’adhésion de tous. « Votre histoire écrite sur les livres saints, sur l’Évangile, sur la nature, ici, Maçons, il est ouvert en écriture française à vos regards soumis... Recevez la louange des bons serviteurs, entrez dans la joie de votre Seigneur. La pureté de la langue va succéder aux inversions qui furent l’épreuve des vanités de l’espr[it], que l’or pur les admette, où ils ont désiré l’amour. Agent favorisé, votre pasteur fut destiné à ne jamais vous forcer à le voir qu’en Frère. Une même action vous unissait dès les estos. Le voile est librement ouvert pour votre heureuse initiation ». Jean-Baptiste Willermoz traduisait ces promesses, en révélant au prince Charles de Hesse que le cercle des Initiés de Lyon avait l’assurance de recevoir, de son instructeur merveilleux, la « traduction littérale et originale des livres de Moïse et du Nouveau Testament »3.
Mais la conception que l’Agent se fait de la langue française, de la pureté du style et de la clarté nous laisse rêveurs. N’ignorant rien de ce qui pouvait intéresser ses disciples et aucun sujet ne lui étant étranger, il envoyait bien des instructions sur toutes espèces de questions tant matérielles que spirituelles. La création du monde, la prévarication, la nature du Rédempteur, les conditions de la réintégration aussi bien que la botanique, la zoologie et la physiologie et même la puériculture, sans oublier la science maçonnique, fournissent des sujets à ses enseignements. Les cahiers s’ajoutaient aux cahiers ; en dépit des promesses solennelles, les messages restaient pleins de répétitions, de contradictions, de mots incompréhensibles et de phrases dont le sens, même symbolique, restait difficile à découvrir.
Pourtant, dès le début de la révélation, le 18 avril 1785, l’Agent avait pris soin d’envoyer à ses fidèles une sorte de commentaire des termes principaux de sa langue inconnue ; le cahier portait le titre de « Love’s law with explanation ». C’était un titre trompeur, car l’explication, à peine ébauchée, se perdait dans d’obscures considérations. Les Initiés durent reprendre eux-mêmes, avec une meilleure méthode, ce dictionnaire indispensable, et s’efforcèrent de classer les mots « primitifs » par ordre alphabétique avec des dates, des références et des variantes orthographiques. Il reste des traces de ces essais dans les papiers de Jean-Baptiste Willermoz, et principalement un petit lexique qui forme la préface du Livre des Initiés. L’auteur de ce recueil, et par conséquent du lexique, pourrait bien être Claude de Saint-Martin, puisqu’il a joint à ces documents les procès-verbaux des expériences magnétiques que faisait Barberin, à Paris en 1785, auxquelles nous savons que Saint-Martin assistait. Quoi qu’il en soit, le travail n’est ni clair ni complet. Mais à l’impossible nul n’est tenu, et les renseignements classés ne manquent tout de même pas d’intérêt. Nous lisons, par exemple, qu’anos ou annos est la voos amour ; que la voos est l’amour « appuyant sa vue sur l’objet qu’il invoque » et, en général, une espèce de support ; que mos est l’acte des armures, l’union de volonté, toute action en général ; que Marios est la « voos de notre Maître », mos admirable pour les Eloim ; qu’espos veut dire manifestation, nememoum, régénération et omeros, parfait initié ; que soos est un lieu, seos une famille et que gouromador signifie submerger entièrement, etc... etc... Beaucoup de termes catalogués n’ont malheureusement que des références. Aucune explication n’accompagne, par exemple, le terme ur dont l’Agent use souvent et nous ne savons pas ce que signifient tant de mots sonores et pittoresques comme asinodore, aseamos, consistos, cosusuros, enviosiros, framamamcore, etc... etc... Malgré leur application à étudier ce langage, les Initiés ou Omeros s’y retrouvaient difficilement. Chaque nouveau message au lieu de débrouiller l’énigme ne faisait que la compliquer.
L’Agent avait fait deux autres promesses. La première, exprimée dès les premières instructions, était de faire retrouver un livre contenant de précieuses indications sur les origines de la Maçonnerie. Malgré le ton sybillin, on comprenait qu’il s’agissait d’un ouvrage de saint Jean-Chrysostome, qui serait retrouvé à la Bibliothèque Royale, dans un endroit déterminé « en entrant, sur la seconde tablette ». Willermoz, sur ces indications, chargea d’abord Tieman, puis Saint- Martin de le retrouver. Le Philosophe Inconnu mit tout son zèle à cette recherche ; mais il ne put rien découvrir qui ressemblât à l’ouvrage annoncé. L’Agent ajouta pourtant des précisions nouvelles et écrivit que le livre devait être « au-dessus d’une porte où ils sont en n° 27 ». Peine perdue. Toutes les investigations furent vaines et Saint-Martin, découragé, proposait de transmettre sa mission à Barberin, bien que ce dernier ne fût pas encore désigné pour être membre des Initiés. Le nouveau chercheur ne fût d’ailleurs pas plus heureux que les autres.
La seconde promesse était d’un genre plus grave. L’Agent annonça que son action allait avoir une suite, que bientôt surgirait, dans la Société, un être providentiel qui ferait succéder, aux leçons de Marie, les leçons du Christ et entrer l’Initiation dans une phase décisive. Un terme fut même fixé pour cette manifestation merveilleuse : « Recevez en vifs écoliers les leçons de Marie une deuxième année, à la troisième Jésus-Christ se rendra votre maître, sa voix savante en a choisi le type parmi vous ». Le malheur est que le type choisi ne se manifesta pas, même après le 2e anniversaire, et les Initiés se lassèrent d’attendre l’apparition du deuxième Agent Inconnu, incarnation du Verbe, qui devait parachever le miracle.
A ces inquiétudes s’ajoutaient beaucoup d’autres sujets de trouble. Plusieurs des élus, dont un certain comte de Rully, paraissaient à Willermoz, pasteur du troupeau, avoir été désignés fort à la légère par la mystèrieuse puissance. D’autre part, malgré les promesses de ne rien décider sans lui, l’Agent se permettait d’envoyer au comte de Castellas une lettre scellée. Le pouvoir du chef était-il compromis ? Willermoz en arrivait aussi à douter que l’intermédiaire de l’être céleste fut aussi ignorant, qu’il le prétendait, des questions maçonniques et même des petites affaires de ses loges. Il faut dire aussi qu’à la longue tous les compliments qu’il recevait, au courant des messages, choquaient son sens de la mesure, son goût pour la discrétion. L’Agent ne cherchait-il pas à le flatter ? Un an s’était à peine écoulé, depuis l’étonnante manifestation, que déjà Willermoz sentait décroître son enthousiasme. Son zèle se transformait en soucieuse perplexité.
Toute l’année 1786 n’est remplie que de ses efforts pour se former une opinion sérieuse sur ces questions primordiales : le travail de l’Agent est-il pur ? vient-il de Dieu ? ou n’est-il qu’une œuvre d’imagination ? Il craignait de s’être laissé abuser par les apparences et mettait en question la valeur des instructions de l’Agent, l’utilité de la Société des Initiés, l’importance de son rôle de correspondant et de dépositaire.
L’Agent avait une façon fort simple de se défendre. Il se déclarait absolument ignorant et irresponsable de la doctrine qu’il transmettait. Tout de même, il eut l’idée de faire remarquer que ce « déluge de répétitions » qu’on lui reprochait n’était en somme que la marque de l’unité de son enseignement. Le fait qu’on n’avait pas su trouver le livre promis était aussi une preuve de sa sincérité. Il fallait admettre ce contre-temps, comme une nouvelle assurance de sa « loi ignorante », de son état passif de « miroir infatigable », car « s’il eût voulu vous en imposer, son adresse eût vérifié les manuscrits ». Malgré ces raisons spécieuses, cette habileté à prédire des troubles et des épreuves et cette assiduité à envoyer cahiers sur cahiers d’instructions, la Société des Initiés était fort loin d’avoir atteint une lumineuse apothéose de sagesse et de certitude.
Pour nous, une question se pose au milieu de tous ces mystères accumulés à plaisir par les intéressés : qui était donc la personnalité humaine empruntée par cet Agent prolixe et supraterrestre ? Son incognito est-il impossible à percer ?
M.P. Vuillaud, qui eut entre les mains les cahiers d’instructions de la Société des Initiés, a très judicieusement exposé la ressemblance qu’il voyait entre les cahiers de l’Agent Inconnu et les documents composés par les médiums-écrivains dans les séances spirites. M. Van Rijnberk, autre érudit du passé des sciences occultes, a employé dans l’article de la Revue Métapsychique, auquel nous avons fait de fréquents renvois, le terme de « médium psychographe » ; il admet que l’Agent est un personnage de l’entourage de Willermoz, fort au courant de la doctrine de Pasqually et des particularités des cercles de Lyon.
Mais quel personnage ?
L’étude que nous venons de faire permet tout d’abord quelques hypothèses. Ce penchant aux effusions tendres, cette importance donnée à la femme dans l’œuvre du salut, cette place prééminente accordée à la Vierge Marie et même cette insistance, parfois d’assez mauvais goût, à traiter le côté sexuel des relations entre les humains, comme à transformer en faute charnelle le péché d’Adam, tout cela peut nous faire penser que l’Agent devait être une femme. Les femmes d’ailleurs fournissent une si notable proportion d’inspirées originales qu’on peut, presque à coup sûr, faire cette supposition. Une expression du Livre des Initiés contient, du reste, l’aveu : « 0 bon serviteur, écrivait l’Agent à Willermoz, votre doncilarion est pur sous un faible vêtement, comme celui de l’Agent est obéissant sous une robe timide. »
Rien dans les documents de la Société des Initiés ne nous permet d’aller plus loin. En toute vraisemblance, on peut admettre que l’oracle énigmatique appartenait au sexe faible, qu’elle était amie ou parente d’un des sept premiers Initiés, instruite de la doctrine Coen, connaissant les sociétés dirigées par Willermoz, sachant au moins quelques mots d’hébreu et d’anglais et disposant d’assez de loisirs pour pouvoir se livrer à de longs travaux d’écriture. Nous en serions restés à ces suppositions, somme toute bien vagues, si Willermoz lui-même ne nous avait fourni la clef de l’énigme.
Pourtant le Lyonnais savait tout le prix du secret qui lui avait été confié. Garder l’incognito de l’Agent était le principal de ses devoirs de chef et de pasteur. Il avait promis d’être discret « tant qu’il plaira à Dieu, sous peine d’arrêter l’action providentielle ».
On peut arguer, pour sa défense, que le temps choisi par Dieu était peut-être justement venu, car l’Agent découvert ne cessa pas pour cela d’écrire ; mais on peut aussi lui trouver de meilleurs sujets d’excuse. Willermoz ne manqua à sa promesse de silence que par excès de zèle. Ce fut pour rectifier les erreurs de l’Agent, son action de plus en plus bizarre et obscure, qu’il l’amena à se faire connaître et à se nommer lui-même.
L’histoire est curieuse à plus d’un titre, elle éclaire d’un jour singulier le mécanisme de la divination d’un sujet extralucide et la psychologie originale des fervents du magnétisme et du somnambulisme. M. Van Rijnberk a fait à Jean-Baptiste Willermoz un beau compliment « d’intégrité intellectuelle et morale », qui mérite quelques petites retouches. Ce serait fort mal connaître le Lyonnais que de penser qu’en matière de foi il pouvait se laisser conduire par le bon sens et les règles de la critique. Pour décider d’une chose surnaturelle, il fallait à Willermoz une surnaturelle preuve. Ce n’est donc pas avec sa raison qu’il se permît de juger l’Agent Inconnu, mais avec l’aide des vaticinations d’une autre inspirée. Il fit Mlle Rochette l’arbitre de ses perplexités.
Quoi de plus sûr ? En expliquant à une somnambule les questions qui lui tenaient tant à cœur, il évitait d’encourir le reproche d’indiscrétion qu’on aurait pu autrement lui adresser. Par la grâce du magnétisme, en effet, Rochette éveillée ne se souvenait pas de ce qu’on avait confié à Rochette endormie. Mais il ne se contenta pas de prendre quelques consultations orales ; l’affaire était trop grave et il avait un esprit trop méthodique pour se fier à la mémoire. Il prit la peine de rédiger le résumé des points les plus embarrassants qui devaient être soumis à la voyante, et garda dans ses notes les réponses qu’il en avait reçues. Ses qualités de bon archiviste firent le reste. Le secret de l’Agent resta inscrit dans les petits carnets griffonnés au papier jauni ou bleuté, où Willermoz et Jean Millanois recueillaient les paroles de la crisiaque endormie, livré à la merci du hasard et de la curiosité des chercheurs.
Willermoz, pendant les trois premiers mois de l’Initiation, avait fort négligé les séances où le doyen Castellas surveillait les sommeils de Mlle Rochette ; pourtant, dès le 14 mai 1785, il n’avait pu s’empêcher d’éprouver la voyante, en lui demandant ce qu’elle pensait des faveurs qu’il avait reçues et spécialement de l’initiation du 10 avril. La dormeuse avait été fort encourageante bien que vague ; elle voyait « toute belle et sans nuages » l’action dont on lui parlait. En fait, il y avait tout de même quelques nuages. Découragé de ne pas trouver le livre de la Bibliothèque Royale, Willermoz avait demandé aussi l’aide de l’extralucide dormeuse, « pour un certain manuscrit grec qu’on ne trouvait pas » ; tout ce qu’il en avait obtenu était le conseil de consacrer une semaine à la prière, afin de mériter la grâce de le retrouver.
L’opinion de Rochette se modifia beaucoup lorsque, dans le courant de l’année suivante, Willermoz, ne sachant plus que penser, ni à quelle action miraculeuse se vouer, décida de lui confier, non d’obscures devinettes, mais un récit complet des difficultés dans lesquelles il se débattait. Avant de commencer ses consultations il la mit au fait, en deux entrevues qui eurent lieu en mai et juin 1786, de tout ce qu’était la Société des Initiés, en quelles circonstances elle avait pris naissance, quel rôle y jouait l’Agent Inconnu et quelles étaient les conditions de son action.
La somnambule avait toujours manifesté une méprisante condescendance pour les crisiaques, qui partageaient avec elle l’attention des magnétiseurs de la Concorde. Elle avait tout de suite réussi à se créer une situation privilégiée et à monopoliser jalousement le doyen Castellas et même Jean-Baptiste Willermoz, témoin consciencieux de ses sommeils. En lui révélant l’importance de l’Agent Inconnu, ce dernier lui signalait un danger autrement grave que ceux que pouvaient constituer Mion ou Berger, ses rivales habituelles ; Rochette fit donc de son mieux pour se rendre indispensable à ceux qui lui manifestaient tant de confiance, afin de conserver son prestige et les faveurs dont elle vivait, elle et son enfant.
Il lui était d’autant plus nécessaire de le faire qu’elle aussi avait, sur beaucoup de points, suscité le mécontentement de ses protecteurs. En juin 1786, Willermoz crut utile de résumer en 12 articles un agenda des reproches qu’ils avaient à lui adresser. Il pensait qu’en état de sommeil la demoiselle serait plus capable de prendre de sages résolutions, et même d’indiquer la façon dont elle se corrigerait de ses fautes. En fait, sa conduite convenait mal à une vocation de voyante éclairée par la lumière divine ; bien que Castellas eut toujours cherché à la faire vivre d’une façon paisible et édifiante, Rochette s’était laissée entraîner à toutes sortes d’aventures mi-magnétiques, mi-sentimentales. Aux sommeils présidés par le doyen s’ajoutaient des séances moins sereines, où un jeune magnétiseur, le Frère O‘Brenan, jouait un rôle fort équivoque. Castellas fut à peu près évincé. Il y eut des scènes de violents reproches qui s’accordaient peu, s’il faut en croire l’intéressée, avec l’âge et le caractère du bon ecclésiastique. Millanois fut pris comme directeur particulier et confident intime ; elle déversa sur lui ses explications, ses protestations d’innocence et de vertu et aussi l’expression de sa douleur, car O’Brenan, fuyant une liaison encombrante, avait quitté Lyon, apparemment insensible aux arguments de la demoiselle et aux conseils de ses amis. Si ce départ réglait la question, elle ne rendit pas au doyen Castellas la confiance de la somnambule. Millanois resta son magnétiseur favori auquel étaient réservés des sommeils particulièrement intimes que le doyen ignorait. Au contraire, Willermoz partageait les confidences et se trouvait mêlé à toutes les intrigues que cette étonnante personne menait, en état de veille ou de sommeil, avec une sereine impudence.
Elle aurait eu tort de se gêner. Nous savons que ces aventures ne troublaient nullement la confiance de Jean-Baptiste Willermoz dans le somnambulisme magnétique et dans sa somnambule particulière. Ce fut justement à cette époque qu’il mit ses idées en ordre sur ces questions d’actualité. Il envisageait trois sortes de sommeils : ceux qui sont faux et mensongers ; ceux qui proviennent presqu’uniquement de la volonté du magnétiseur et ont des vertus uniquement thérapeutiques ; ceux qui sont causés par les volontés conjuguées du magnétiseur et du sujet, qui sont accordés par la miséricorde divine pour la guérison des maux de l’âme et l’instruction spirituelle des hommes. Ce troisième cas était évidemment le seul auquel Willermoz s’attachait. Il décrivait les particularités qu’ils présentaient, leur fréquence, leur régularité, le fait qu’ils dépendaient d’un seul magnétiseur, institué directeur et guide de toute l’action. Il rapprochait l’état du sujet endormi, détaché de tout son corps et des imperfections de la matière, des qualités glorieuses de l’homme avant la chute. Il décrivait les diverses caractéristiques de la clairvoyance, qui se produit par inspiration, audition ou vision spirituelle. Nous ne pouvons nous faire aucune illusion sur la façon dont il comprenait ces phénomènes. Il y voyait tout simplement une manifestation miraculeuse de la Providence, « voulant venir par une bonté extrême au secours des hommes aveugles qui ne voient plus dans l’Évangile qu’une histoire faite à plaire » ; il croyait que Dieu voulait frapper les sens des incrédules par « ce genre extraordinaire de manifestation », et que cette méthode de communication entre Dieu et les humains durerait jusqu’à la fin des siècles.
Une foi si totale et si candidement exprimée — avec les seules réserves d’usage concernant la perversité du malin — explique l’ascendant que put prendre Mlle Rochette sur l’esprit de Jean-Baptiste Willermoz. Persuadé de posséder un moyen providentiel pour communiquer avec Dieu, le Lyonnais se serait fait un scrupule de n’en pas user en toutes espèces d’occasions. Occasions matérielles, tout d’abord : conseils et traitements médicaux sont nombreux dans les comptes rendus des sommeils. La dormeuse n’est jamais à court de recettes de bouillons étranges destinés à guérir les maux les plus divers. Sa clairvoyance s’exerce aussi sur toutes sortes d’autres sujets. Willermoz l’interrogea au sujet de sa sœur Marie, qui avait de nombreux ennuis d’affaires et semblait aussi s’entendre fort mal avec son mari, Jean Saunier. Elle approuvait aussi Millanois de vendre sa charge d’avocat. Bref se mêlait, autant qu’elle le pouvait, de la vie privée de ceux qui s’adressaient à elle.
Le Président du Collège des Grands Profès et Vénérable Maître de la Bienfaisance, Guillaume de Savaron, mourut le 12 juillet 1786, soigné par le Dr Willermoz. Sa mort amena tout naturellement dans les sommeils de longues scènes dramatiques, où Rochette voyait le défunt, assurait ses amis de son bonheur céleste et transmettait des messages à sa sœur Mme de Saint-Didier. C’était là un cas exceptionnel, car depuis mai 1786 on constate que, pour la somnanbule, les affaires des vivants priment de plus en plus celles des morts. Le remplacement de Gaspard de Savaron, les promotions des officiers de la Bienfaisance, donnent lieu à ses objurgations inspirées. Le sort de la société de la Concorde la préoccupe, et elle conseille que ses fidèles ne laissent pas mourir leur loge magnétique et ne délaissent pas leurs anciennes occupations de guérisseurs. Les travaux de Barberin à Paris, la société spéciale que les Grands Profès strasbourgeois allaient fonder à Strasbourg pour expérimenter, à leur tour, le magnétisme animal, donnent lieu à des consultations ; le Dr Giraud s’adresse à elle pour apprendre à magnétiser ; on lui demanda aussi quel était son avis sur la Chevalerie maçonnique, sur les rapports des Templiers et de la Maçonnerie, et naturellement sur les codes et les rituels que Willermoz était toujours en train de rédiger. Rochette donne à chaque question une réponse et, du haut de son inspiration, morigène magnétiseurs et somnambules. Lui signale-t-on un soldat de Besançon dont les qualités de devin font grand bruit ? Le militaire extralucide est rejeté comme simulateur et faux prophète. La pythonisse de Lyon ne supporte pas la concurrence.
Elle ne supportait pas davantage la contradiction. Tous les membres des cercles occultes qui faisaient preuve de quelque tiédeur, sont accablés, dans les sommeils, de jugements malveillants. Le Dr Willermoz est accusé d’avoir perverti en lui les dons de la grâce, et la mystique Mme Provensal n’est pas mieux traitée ; à diverses reprises, Rochette l’accuse d’avoir une mauvaise influence sur son entourage et même sur son frère ; elle va jusqu’à voir en elle la cause qui altère son inspiration. Aussi Willermoz reçoit-il l’ordre de se méfier de sa sœur et de la tenir à l’écart de ses secrets. Claude de Saint-Martin, pendant les séjours qu’il fit à Lyon en 1785 et 1786, ne conquit pas non plus les faveurs de la somnambule. Elle refusa toujours de l’admettre à son chevet et dédaigna souvent de répondre aux questions qu’il lui faisait poser. Sans doute n’ignorait-elle pas qu’en affichant du mépris pour le caractère et les travaux de ce Frère, elle était assurée de complaire à Jean-Baptiste Willermoz. Mais Saint-Martin, qui fréquentait O’Brenan, pouvait aussi se faire une opinion sur le compte de la demoiselle et se consoler assez bien de cette sévérité.
Au milieu de toutes ces questions, les affaires de la Société des Initiés tiennent une place importante dans les consultations de la somnambule Rochette. On peut suivre, dans les procès-verbaux des sommeils — griffonnages de Millanois ou résumés de Willermoz — ses efforts de juin 1786 à août 1787, timides d’abord puis ensuite fort assurés, pour diminuer le respect des Initiés envers leur oracle caché, afin de prendre pour elle-même ce rôle de guide et d’inspiratrice. L’ambition ne se dessine très clairement qu’à partir de la fin de l’été 1786, sans doute lorsque O’Brenan l’ayant abandonnée, elle dut renoncer pour un temps au désir de se marier qui scandalisait le doyen Castellas. Depuis ce moment, la somnambule ne manqua aucune occasion de se mêler de la conduite et de la doctrine de l’Agent Inconnu.
Au sujet de la doctrine, sa réussite est médiocre. Pourtant, c’était sur ce point précis qu’elle avait surtout offert aux Initiés ses lumières surnaturelles. « Écoutez en général, avait-elle dit dans le sommeil du 28 septembre 1786, il y aura des choses dans vos instructions qui vous embrouilleront qui vous seront obscures, vous n’avez qu’à m’en parler, on y répondra clairement ». Belle promesse qui, sur le moment, dut apporter un véritable soulagement à ceux qui avaient bien besoin de commentaires et de clarté pour se retrouver dans leurs instructions. Le malheur est que Rochette n’ayant aucune connaissance des enseignements de Pasqually, qui faisaient le fond des broderies de l’Agent, ne pouvait aucunement remplir le rôle auquel elle prétendait.
Elle l’essaya pourtant. Tout d’abord pour mettre, en une partie si délicate, tous les atouts de son côté, elle n’oublia pas de spécifier qu’elle ne parlerait jamais de ces questions que sur interrogation précise. Elle se méfiait avec raison de la confiance qu’avaient ses amis en sa lucidité ; tandis qu’elle avait grand besoin de comprendre ce qu’ils désiraient d’elle et quel était le sujet de leurs soucis. Cela ne pouvait se deviner à demi-mot. Le 6 octobre, se rendant compte des difficultés de sa tâche, elle déclare qu’elle ne promet de réponse que pour des questions suffisamment claires : « voici la manière de vous instruire. Il faudra exposer les choses mais il ne faudra pas mettre la dernière, la première. Je vous promets la réponse à toutes les questions claires et nettes et faites pour être entendues ». Pour mieux aider sa compréhension somnambulique, elle entreprit de se renseigner des idées de l’Initiation comme elle s’était déjà instruite des faits. Willermoz accéda à ce désir, il fit son instruction pendant les sommeils des 25 et 26 octobre. Obligeamment, en manière d’exemple, il lui lut les cahiers de la Doctrine de Vérité.
Une question se pose : comment Willermoz continuait-il à admirer la clairvoyance d’une personne qu’il était lui-même obligé d’instruire ? Quelle valeur pouvaient avoir pour lui des conseils dont il devait apporter lui-même tous les éléments ? Le fait est que ces conditions, qui nous troublent, ne semblent pas l’avoir arrêté. Tout ce qui se passait dans les sommeils de Rochette lui paraissait d’ordre surnaturel et il ne s’avisait pas de s’étonner. La somnambule, qui ne manquait pas d’adresse, prit soin d’expliquer la raison de ses exigences ; elle avait déclaré que ce n’était nullement pour elle-même qu’elle posait ces conditions, puisque par la grâce du somnambulisme, elle connaissait toutes choses, mais pour le bien des Initiés. Elle prétendait les obliger à ce pénible travail de clarification, de classement et d’exposition uniquement pour leur faire gagner du temps — car il est parfois long de déchiffrer la pensée — et surtout pour les obliger à rectifier leur propre faiblesse et pour rendre le calme à leurs esprits. S’ils avaient pu compter sur elle pour leur éviter la peine de débrouiller l’écheveau mêlé de leurs instructions, ils étaient, on le voit, mal tombés.
Elle ne fut pas très brillante non plus lorsqu’on lui demanda son avis sur la classification des êtres immatériels. Les communications que recevait la Société des Initiés enrichissaient les instructions de Pasqually de toutes sortes de noms et de précisions, où il n’était pas très facile de se retrouver. Mlle Rochette, malgré ses dons divinatoires, ne fut d’aucune aide pour éclaircir la description du monde spirituel des Coens déjà fort complexe, et que l’Agent compliquait comme à plaisir. Cependant Willermoz l’aidait de ses commentaires et Millanois prit la peine de lui exposer la hiérarchie des agents, esprits et vertus dont Jésus est le chef absolu, les classes d’esprits purs, les vertus célestes dirigées par l’ange Michel, les vertus secondaires célestes dont Marie est la reine, les vertus secondaires terrestres qui ont Oulog comme agent, la section des êtres souillés appelés seos, et tout l’imbroglio des agents Nictos, Soctos, Matros, avec l’histoire de leurs promotions ou de leurs déchéances, jusqu’à la classe dite « doncilarion » où se trouvaient les agents passifs, ni bons ni mauvais, ni matériels, ni spirituels. Mais, malgré le soin qu’on prenait à l’instruire, la demoiselle n’avait aucun goût pour ces subtilités, et trouvait bien fatigantes les préoccupations de ses amis et absurdes les enseignements de l’Agent. Dès le début de ces consultations, elle prit le parti de nier en bloc, comme entaché d’erreur, tout ce qui ne se comprenait pas aisément, et elle se tint à ce parti. Elle refusa d’admettre qu’il y eût d’autres êtres que Dieu, les anges, les démons et les hommes, ni d’autres distinctions dans la nature de l’homme que celle du corps et de l’âme. Sa conviction s’appuyait sur un argument sans réplique : « Dieu n’a pas voulu donner aux hommes des idées élevées pour les engloutir et leur donner des idées noires ». Si elle manquait de goût pour les rêveries métaphysiques, elle ne manquait pas de bon sens et les conseils qu’elle donne aux Initiés sont fort sages : « commencez par vous sevrer des idées obscures et noires et dites : je ne les ai pas comprises ce ne sont que des fantômes. Dieu n’a pas dit je vais vous donner des lumières et je vais vous mettre dans un abîme. Et pourquoi est-on dans le bourbier ? parce que l’on a mis des idées noires sur idées noires, et tant qu’on mettra imagination sur imagination vous n’en sortirez pas ».
Le malheur voulait que cette sagesse pratique, qui offrait un critérium commode pour discriminer le vrai du faux, fût en contradiction avec tout ce que Willermoz s’était accoutumé à croire, tout ce qui faisait l’essentiel de ses convictions. Son éducation de Franc-Maçon, les instructions de Pasqually, l’étude assidue qu’il avait accomplie pour comprendre le Traité de la Réintégration, la connaissance qu’il avait acquise des doctrines de l’occultisme contemporain, tout cela l’avait persuadé que l’univers n’est qu’un ensemble de mystères et de symboles, que le monde matériel, l’homme, les religions, les événements de l’histoire, les doctrines philosophiques, les rituels de la Maçonnerie aussi bien que le langage et les nombres sont un tissu de hiéroglyphes, où Dieu a inscrit sa vérité. Willermoz était trop habitué aux explications symboliques, trop accoutumé aux fantômes pour adopter sans hésitation le parti pris simpliste que lui conseillait la voix inspirée. Il objecta, le 5 octobre 1786, que les mots incompréhensibles et les phrases énigmatiques des messages de l’Agent Inconnu étaient des sortes de « types servant de figures et souvent d’épreuves ». Rochette était fort incapable de saisir la portée de cette objection et même le sens que Willermoz y attachait. Elle répondit avec assurance et en prenant le mot « épreuve » au sens de tribulation : « Dieu n’envoie pas de pareilles épreuves, il ne veut pas les éprouver en les enfonçant dans les abîmes... ». Aucune considération ne put la faire se départir de cette saine logique : « si l’on veut donner des figures, qu’on donne des choses sensibles que vous puissiez comprendre et non pas cet abîme d’obscurité ». D’autre part elle annonçait qu’elle seule pourrait résoudre les énigmes de l’Agent Inconnu et que rien de bon ne serait fait sans elle ; mais en attendant, elle n’apportait aux Initiés que l’aide toute négative d’un bon sens fort banal.
La conduite de l’Agent était plus aisément critiquable que ses enseignements. La somnambule l’accuse de se laisser entraîner par l’imagination et par l’amour-propre et de contrecarrer ainsi l’inspiration divine ; elle n’admet pas que la personne qui écrit soit aussi irresponsable, aussi ignorante qu’elle veut le faire croire. Forte de son expérience personnelle, elle suspectait la sincérité de l’autre inspirée et insinuait que l’influence d’un homme, au courant des cercles secrets de Lyon, pouvait bien être la source où l’Agent puisait une partie de ses renseignements. Cependant, elle ne lui déniait pas son rôle d’intermédiaire divin, mais l’accusait de jouer ce rôle tout de travers et de troubler par sa faute l’action surnaturelle. Pour réparer ce mal et rendre aux Initiés la vérité dans sa pureté première, Rochette n’offre qu’un seul moyen : sa collaboration étroite avec l’Agent Inconnu. Elle fera le travail et l’Agent le rédigera ; sans doute, dans cette collaboration entendait-elle tenir le premier rang et reléguer le mystérieux inspirateur des Initiés au rang de secrétaire docile.
Pour en arriver là, il fallait d’abord percer l’anonymat de la personne inconnue, auteur des messages. La somnambule s’y employa de son mieux. Dès la fin de septembre 1786, elle donnait à Willermoz l’autorisation — surnaturelle s’entend — de se confier à Millanois, et de ne pas porter seul plus longtemps le « fardeau de son secret ». Deux mois après, n’ayant pas obtenu satisfaction, elle insiste encore ; cette fois c’est aussi pour le doyen Castellas qu’elle réclame la confidence, car pour elle, sa clairvoyance magnétique rend toute révélation superflue. Elle ajoutait que ce n’était pas pour accomplir la volonté de Dieu, mais par vanité, « mauvaise action » et crainte humaine que l’Agent désirait rester inconnu. Elle insinuait que le doyen avait déjà quelque idée de la vérité et que si elle-même ne la disait pas, ce n’était que par complaisance envers l’Agent et pour lui laisser le mérite de revenir de son erreur. Cette complaisance priva Rochette de donner à ses magnétiseurs une preuve de ses dons de divination. Pour nous, nous nous demandons à quel point elle était sûre d’elle, en constatant combien elle tenait à ce que Willermoz nommât l’Agent au doyen et à Millanois, et sans doute à elle-même par leur truchement.
La somnambule suivait aussi un autre système. Elle déclara qu’elle était chargée de donner des conseils importants à l’Agent Inconnu, mais qu’elle ne pouvait les confier à personne d’autre qu’à lui-même. Willermoz dut s’entremettre et servir d’intermédiaire à ces deux influences rivales, afin que l’Agent voulût bien tenir compte des motifs supérieurs qui causaient sa démarche et venir recevoir les leçons de la crisiaque.
L’Agent Inconnu ne se laissa pas persuader facilement. Il nous paraît qu’il essaya de discuter l’importance des sommeils et la valeur des critiques qu’ils contenaient à son sujet. Il marqua à Willermoz, qu’on retrouvait dans ces vaticinations un reflet si fidèle de ses propres inquiétudes, qu’on pouvait penser qu’il les inspirait. Cette objection frappa le pasteur des Initiés ; mais il n’avait qu’un moyen de la résoudre, celui qu’il employait depuis des mois pour connaître la vérité sur toute espèce de questions. Il fit la somnambule juge du reproche que lui adressait l’Agent Inconnu. Le 6 décembre 1786, l’intéressée, endormie, déclara qu’il lui était tout à fait impossible de subir aucune influence humaine, parce que le fait de vouloir influencer ses réponses arrêtait justement son inspiration ; ce qui parut aux assistants une réponse péremptoire.
Moins respectueux de l’action magnétique et des phénomènes du somnambulisme, constatons que si la voyante devinait assez bien l’Agent, celui-ci lui rendait la monnaie de sa pièce. Les deux augures des cercles secrets que dirigeait Willermoz avaient, pour se critiquer mutuellement, beaucoup de finesse et beaucoup de pénétration. Cependant, dans cette lutte d’influence l’Agent fut vaincu, sans doute parce qu’il était le plus sincère.
Il admit le principe de se faire connaître, et c’est chose faite au début de l’année suivante. A la fin d’avril 1787, deux personnes vinrent écouter les avis de la somnambule : le commandeur de Monspey et sa sœur, Mme de Vallière.
Ainsi s’éclaircit tout le mystère. C’était par la main de Mme de Vallière, Marie-Louise de Monspey, chanoinesse de Remiremont qu’étaient composés les singuliers messages de l’Agent, à son instigation que s’était formée la Société des Initiés de Lyon, et c’était son frère qui servait de messager entre elle et Jean-Baptiste Willermoz.
Faut-il avouer que nous sommes un peu déçus, ou que tout au moins nous nous demandons ce que le Lyonnais trouvait de si étonnant, de si imprévu dans ce miracle ? Il nous paraît en quelque sorte normal qu’un tel phénomène soit survenu dans l’entourage d’Alexandre de Monspey, un des premiers magnétiseurs de la région, l’ami et le maître de Barberin et, comme lui, un expérimentateur aussi zélé qu’ingénieux. Nous comprenons fort bien qu’une femme qui vivait dans son intimité ait eu la possibilité de se livrer à des expériences magnétiques, de s’instruire des principes de la Maçonnerie occultiste et aussi de rêver devant le langage spécial avec lequel Pasqually exprimait ses doctrines et les figures cabalistiques avec lesquels il les illustrait. Faut-il rappeler que le commandeur était un Coen fort avancé, qu’il se livrait à des calculs d’arithmosophie et partageait sans doute l’intérêt que ses confrères portaient à la langue hébraïque ? Sa sœur, la chanoinesse, participait-elle à ses études et à ses recherches ? N’était-elle qu’une confidente passionnée ? La magnétisait-il ? Nous sommes ici dans le domaine des hypothèses. Les documents nous manquent pour connaître en quelle circonstance s’éveilla cette curieuse vocation et comment la main inspirée de cette pieuse demoiselle, traçant des dessins fantastiques, des caractères bizarres, des mots plus étranges encore, devint l’instrument d’une inspiration extraordinaire qui prétendait révéler la vérité aux hommes.
PL. VIII

DESSIN ÉSOTÉRIQUE DU RECUEIL PRUNELLE DE LIÈRE
Bibliothèque de la Ville de Grenoble, mss. T. 4188.
Ces faits suffisent pour juger que Willermoz exagérait lorsqu’il prétendait que la « miséricorde divine », ayant choisi comme intermédiaire Mme de Vallière, avait pris la « voie la plus imprévue, la plus extraordinaire que l’esprit humain puisse concevoir ». Certes, l’autorité mondaine et morale de la famille de Monspey le garantissait contre toute supercherie intéressée ; mais il est certain qu’écrivant ces commentaires enthousiastes à Ferdinand de Brunswick, Willermoz cédait au désir bien naturel de présenter, sous les couleurs les plus séduisantes, l’étrange grâce qui lui était faite et à la tentation de faire son miracle encore plus beau qu’il n’était. D’ailleurs nous ne mêlerons pas d’épiloguer plus longtemps sur les voies de la miséricorde divine...
Les temps étaient changés ; l’illusion merveilleuse se dissipait. Mme de Vallière, pour réconforter Willermoz, accepta de suivre les conseils de la somnambule, afin de rectifier son inspiration de plus en plus confuse et délirante.
Auparavant, l’astucieuse Rochette avait pris soin de se faire expliquer par Willermoz et par Millanois ce qu’il en était de cette action et des forces qui dirigeaient la main inspirée. Le jeune avocat était extrêmement bien choisi pour lui expliquer les conditions de cet état particulier. Lui-même, à force de vivre au milieu des phénomènes et des fantasmagories magnétiques, se sentait parfois devenir agent pour son propre compte. Ambitionnait-il le rôle de ce Maître inconnu, qui devait succéder au premier Agent et instaurer, chez les Initiés, le règne du Christ ? Je ne sais. Parfois une force surnaturelle s’emparait de lui et l’obligeait à écrire. Mais son inspiration n’était pas unique. Il y distinguait soit l’intervention de son ange gardien, soit celle des « volong » esprits mauvais. Il faut admettre que l’étrange don que possédait Mme de Vallières avait quelque chose de contagieux, puisqu’une dame voisine et amie des Monspey, Mme de Bellescize, présentait, en septembre 1786, la même faculté d’écriture automatique.
Rochette ne se laissa pas intimider par ces prodiges ; elle connaissait trop bien le processus de sa propre inspiration pour respecter celle des autres. Elle s’éleva tout d’abord contre la prétention d’irresponsabilité de l’Agent. Les instructions des sommeils obligèrent Mme de Vallière à accepter un traitement précis, qui devait calmer son excitation nerveuse et lui apprendre à se dominer, afin qu’elle sût, même sous l’emprise de l’action surnaturelle, diriger sa main en traçant des caractères lisibles et sa pensée en choisissant des idées claires. La cure consistait surtout à copier, chaque soir et chaque matin, une invocation composée pour cet usage. L’efficacité n’était pas attachée au sens éminemment respectable de la prière, mais surtout dans le fait de l’écrire. On devait, en effet, comparer les deux copies ; si l’écriture du soir était différente de celle du matin, c’était un symptôme grave qu’elle n’avait pas su se défendre des influences perverses.
Institué en mai, le traitement devait durer six semaines. Il semble qu’il fut suivi et même qu’il produisit des résultats favorables. En tout cas, au mois de juillet suivant, nous voyons Rochette fort enchantée d’avoir eu raison et profitant d’un sommeil pour triompher sans modestie de Mme de Vallière : « vous avez bien senti, insiste-t-elle, que vous avez une volonté à vous et que vous pouvez la faire agir, vous l’avez bien distinguée et qu’elle avait un pouvoir ». Le passage est fort curieux. Il éclaire la nature réelle de ces états d’inspiration, qui semblent indépendants de la volonté, et qui pourtant ne sont passifs qu’en apparence.
La partie que jouaient les deux inspirées avait été gagnée au profit de la somnambule ; celle-ci pouvait désormais se départir de sa sévérité envers l’Agent, maintenant connu et docile, et redonner quelque espoir aux Initiés désemparés. Elle annonça donc que sa collaboration rendrait bientôt Mme de Vallière capable de reprendre son action d’une façon brillante. Toutes deux allaient écrire un ouvrage limité à la nature de l’homme et à sa destinée, mais si parfait et si lumineux que tous les hommes de bonne foi en seraient convaincus et convertis. En de telles circonstances, il fallait préparer Mme de Vallière à devenir l’instrument de cette grande entreprise. Rochette lui fournit une prière qu’elle recommanda de réciter fréquemment et dont les intentions étaient aussi édifiantes que le style faible.
« Me voilà à vos pieds, Dieu tout puissant, Dieu qui m’avez créée pour vous connaître, pour vous servir et être un Agent pour l’instruction de mes frères. Je sens les dons et les grâces que vous voulez répandre sur moi, et je veux les sentir uniquement. Vous m’avez donné une volonté, de laquelle je peux disposer ; je n’ai pas su en faire un usage qui vous fût agréable. Mais actuellement que j’en sens tout mon pouvoir, je ne veux en faire usage que pour votre volonté. Je suis qu’en vous seul avec joie, avec tranquillité, avec calme et je me troublerais quelquefois ? Non je ne me troublerai point, parce que je suis avec vous. Ce qui trouble est mauvais et ce qui trouble éloigne de vous. Je ne m’en éloignerai pas, parce que je ne le veux pas et ce que je veux et désire c’est à demeure vous servir et servir mes Frères et au bout de ce temps vous rendre mon âme ». Après cela, il ne restait plus à Mme de Vallière qu’à attendre l’action de l’esprit dans le calme, les travaux domestiques, les soins des enfants.
Programme sage et relativement modéré, mais dont nous n’avons plus guère de nouvelles que celles, un peu laconiques, que nous apporte le catalogue des Cahiers de l’Agent inconnu. Cependant nous savons qu’en 1788, après sa cure, l’Agent se reprit à donner des règles à la Société des Initiés et qu’il envoya de nouvelles instructions. Mais sa docilité à rectifier son travail et à se plier aux observations de Willermoz et de la somnambule n’arrangea guère les choses ; les derniers messages n’étaient pas plus clairs que les autres et, pas plus que les premiers, exempts de répétitions irritantes. L’œuvre de lumière n’apparaissait toujours pas.
Le 10 décembre 1788, Willermoz convoqua une réunion générale, où il exposa ses doutes et ses anxiétés à la Société « inquiète et troublée ». Proposa-t-il une dissolution de leur groupement ? Il ne le dit pas. Sans doute l’espoir tenace d’un redressement subsistait-il encore au fond de son cœur, puisqu’il se contenta d’envoyer à l’Agent une nouvelle mercuriale. Il conservait toujours son rôle de dépositaire et de pasteur.
L’intervention de la Somnambule avait cependant modifié ses propres convictions. Willermoz se faisait une conception plus sage des dons de Mme de Vallière, et pensait que chez elle la faiblesse humaine entravait quelque peu la marche de la grâce. S’il lui conservait pourtant un grand intérêt, ce sentiment était fort loin de l’enthousiasme ému et tremblant de vénération, avec lequel trois ans auparavant il avait accueilli le miracle. L’action de l’Agent n’était plus l’objet de ses méditations presque religieuses, mais un sujet de conversation et de discussions avec ses amis Millanois, Périsse et Paganucci qui connaissaient le secret.
S’inquiétera-t-on de savoir ce qu’il advint de Rochette ? A ne feuilleter que les documents secrets de Jean-Baptiste Willermoz, on n’en peut rien deviner. Après le 12 août 1787, date du dernier sommeil que nous connaissions, il n’est plus d’elle aucune trace. Ni Millanois, ni Willermoz n’ajoutèrent aucune note à la courte biographie de la demoiselle, que l’un ou l’autre composa, comme préface aux premiers de ses sommeils. Le nom même de la somnambule fut barré soigneusement dans tous les endroits des procès-verbaux où il avait été inscrit.
Quelle peut être la raison de cette discrétion ? A vrai dire, on le devine. Les derniers sommeils de la voyante montrent assez qu’elle souffrait de se sentir calomniée et désirait se refaire une réputation. En juillet 1787, elle demandait à ses fidèles de la faire passer pour une veuve dont le mari était mort à l’étranger, par exemple en Espagne ou en Italie. Ces préoccupations m’ont semblé symptomatiques ; c’est pourquoi j’ai feuilleté, en pensant à elle, les registres paroissiaux de Lyon. Dans le volume des mariages de la paroisse Saint-Nizier, à la date du 1er octobre 1787, se lit une mention de remise accordée à Antoine Saunier, « fils légitime de Sr Jean Saulnier et de demoiselle Marie Willermot », et à demoiselle Gilberte Rochette. Le mariage, en effet, eut lieu à Chaponost le 3 octobre suivant. La mère du marié n’y assista pas, pas plus que son oncle. Aucun des fidèles de la chapelle magnétique ne figure comme témoin à cette union, qui faisait entrer leur voyante dans la famille de leur directeur spirituel.
En juin 1788 Willermoz, dépositaire général des cercles mystiques qu’il avait constitués, rassembla dans ses archives personnelles tous les petits carnets, où avaient été inscrits les comptes rendus des sommeils que Rochette avait eus, de 1785 à 1787, sous la direction de Castellas et de Millanois.
Les Francs-Maçons de Lyon n’étaient pas seuls à avoir vécu, au cours de ces années, de curieuses et décevantes expériences. La pratique du magnétisme animal causa, dans tous les cercles occultistes, de profondes transformations. Les traitements médicaux, les crises et les sommeils étaient si fertiles en incidents merveilleux, que tous délaissèrent leurs dissertations sur les symboles de l’Art royal, leurs fourneaux d’alchimistes, leurs calculs d’arithmosophie. La vogue gagna tous les centres : Savalette présidait la Société Mesmérique et fondait une Société Olympique consacrée aux traitements magnétiques ; chez les disciples de Willermoz, à Grenoble et à Strasbourg comme à Lyon, les Collèges de Profès se transformaient en loges de magnétiseurs ; à Bordeaux même, l’abbé Fournié se vantait de savoir, lui aussi, endormir les sujets sans attouchement, selon les meilleurs principes du magnétisme mystique.
Cet engouement général avait eu l’avantage de mettre fin aux vieilles querelles de prééminence, qui divisaient le monde des illuminés depuis le Convent de Wilhelmsbad. Savalette de Lange s’était réconcilié avec Willermoz. Il parlait avec éloges de la Concorde de Lyon dans ses gazettes et proclamait qu’il ferait volontiers le voyage à quatre pattes pour y être admis. Mais il était prudent de se méfier, car beaucoup de femmes « à la tête vive » se mêlaient de prôner le magnétisme et de patroner les magnétiseurs, et Savalette réussissait fort bien auprès des duchesses exaltées. Le docteur Sébastien Giraud, par contre, consacrait tous ses soins à une seule, la duchesse de Brissac, qu’il soignait et qu’il introduisait dans les cercles de ses confrères et de ses amis, afin qu’ils contribuassent à sa guérison et à son instruction mystique. Les « écoles de la matière et de la déraison » prenaient pied dans les temples spiritualistes. Saint-Martin, son premier enthousiasme calmé, se lamentait du « joug de fer des crisiaques » et s’inquiétait des singuliers chemins où l’on se fourvoyait à les suivre. Le temps était loin où la vérité se tenait cachée dans des cénacles discrets, dissimulée sous le voile des symboles, suprême mystère et dernière récompense promise au chercheur à la fin de longues initiations ; elle s’était livrée à tous, elle courait les rues comme une fille, et on ne la traitait pas mieux. Le baron de Gleichen déclarait, en 1785, à Tieman « que la vérité est comme un pucelage que tout le monde cherche et qu’on juge cher et dont on dit, en rougissant après l’avoir attrapé, que c’est bien peu de chose ».
Une correspondance, conservée dans les archives de la Grande Loge de Copenhague, permet de suivre pas à pas la progression de ce désenchantement chez certains Grands Profès de Strasbourg. Ceux qui s’étaient montré les défenseurs des doctrines de Willermoz et les champions de sa réforme mystique, ceux qui acceptaient sans discussion de rayer le mot de passe Tubalcaïn et qui s’efforçaient même de démontrer à leurs Frères d’Allemagne le bien-fondé des arguments du Directoire d’Auvergne sur ce point délicat, ceux-là même se montrent tout à fait changés et complètement revenus de leur ancien enthousiasme. Bernard de Turkheim, a Navibus, affiche, en août 1786, un vif désir de sortir « du cercle des mystères et des initiations ». Cette conversion ne venait pas de son insuccès à pénétrer les secrets des mystiques. La raison en était contraire. Il pliait sous le fardeau des promesses, des élections, des appels et des instructions ; les faveurs spirituelles, qu’il avait attendues avec désir et acceptées avec empressement, avaient fini par constituer un indigeste mélange que son esprit ne pouvait plus supporter. On le comprend. Les Strasbourgeois n’étaient pas seulement associés aux découvertes du cercle de Willermoz et de ses amis, ils jouissaient aussi de la confiance de Charles de Hesse. En 1784 probablement, le landgrave avait passé quelques temps auprès d’eux pour parfaire leur instruction dans ces grades secrets, que Willermoz leur avait apportés en rentrant du Convent de Wilhelmsbad. Il avait déversé sur eux toute une quantité de « vérités nouvelles ». Il offrit de les affilier à une nouvelle église dont il avait reçu la révélation pendant l’hiver de 1785, et qui n’était rien moins que la descendante de celle qu’avait fondée l’apôtre saint Jean, pour garder le précieux dépôt des confidences particulières de Jésus-Christ. Ces mirifiques promesses se croisèrent avec celles de Willermoz qui, dans le même temps, constituait sa Société des Initiés.
Bernard de Turkheim, objet de ces faveurs, répondit tout d’abord à l’appel de l’Agent Inconnu et reçut à Lyon, au cours des années 1785 et 1786, une « instruction immense », à laquelle collaborèrent Willermoz, Millanois et Saint-Martin. Il lut les cahiers d’instructions, les messages des somnambules, et réfléchit sur cette révélation qui avait la prétention d’embrasser la nature spirituelle, matérielle et temporelle de l’univers et la prétention aussi d’être la vérité divine, à laquelle devaient s’unir toutes les religions inspirées et tous les fervents chrétiens. Il revint de Lyon tout à fait troublé et déçu. Cependant, il est probable que le Profès strasbourgeois ne connaissait pas l’envers du décor de la Loge Élue et Chérie, ni les soucis de Willermoz devant les contradictions de Mme de Vallière et les inconséquences de Mlle Rochette. L’expérience qu’il avait acquise lui suffisait cependant, pour lui enlever toute espèce de désir d’aller auprès de Charles de Hesse écouter les instructions originales de l’apôtre bien-aimé.
Le catholicisme excentrique et exalté, dont faisaient preuve les instructions de l’Agent Inconnu lui avait, à la fin, déplu. Il avait accepté autrefois, plutôt par discipline que de gaîté de cœur, les tendances catholiques qui déjà inspiraient tant d’usages de la Franc-Maçonnerie templière et de l’Ordre des Grands Profès. Mais, sous l’influence des somnambules dûment cathéchisées, les doctrines du cercle de Lyon devenaient de plus en plus difficiles à admettre pour un protestant sérieux ; l’esprit de système, l’obligation de se soumettre à une autorité supérieure et infaillible, la confiance dans la valeur magique ou sacrée des mots, des signes et des cérémonies, tout cela portait la marque du papisme le plus pur. Une ignorance docile était proclamée plus utile au salut de l’âme qu’une adhésion volontaire librement réfléchie. Turkheim recula. Son aversion se doublait d’une déception. Il avait espéré recevoir, par la collaboration de Willermoz avec l’Esprit Saint, le don de force ; mais il ne vit nulle part à Lyon cette preuve de la bénédiction divine. Les Initiés ne se montraient doués d’aucune puissance spéciale. Ils n’avaient que la promesse des dons de l’esprit, et cette promesse ne se réalisait ni pour eux, ni pour lui. N’était-ce pas la preuve que l’œuvre n’était pas divine ?
Les lettres que Bernard de Turkheim écrivit, de 1785 à 1787, montrent qu’il avait traversé une sérieuse crise de conscience, où la plupart des illusions de sa vie spirituelle s’étaient brisées. Il revenait de loin. Il avait longtemps été de ceux qui s’imaginaient que certaines sociétés maçonniques possédaient le dépôt d’une tradition vénérable venue de la religion primitive ; il avait cru à la doctrine de la réintégration et pratiqué les opérations de Pasqually, persuadé de réagir, par là, dans « l’immensité de l’espace créé ». Maintenant, il reconnaissait que tout cela ne reposait sur rien, que sur les folles prétentions des chefs de sectes et des inspirés de tous les types. Il repoussait le principe même des initiations ; le magnétisme, augmentant le nombre de leurs variations décevantes, n’avait fait qu’en accentuer les dangers. Chaque petite chapelle ne prétendait plus désormais posséder un dépôt de connaissances humainement conservées, mais recevoir directement l’inspiration céleste, posséder sa vérité originale, fonder son royaume de Dieu particulier. Où mèneraient ces chimères ? A quoi bon cacher la vérité aux hommes, si elle doit être utile ? Le royaume de Dieu n’était-il pas déjà constitué par ceux qui suivaient les enseignements du Christ ? Les chrétiens pouvaient-ils sans danger, cultiver la magie et la philosophie occulte et composer de fantaisistes théosophies ? Bernard de Turkheim ne le croyait pas et s’efforçait de rappeler à la raison, de « provoquer à la Bible », ceux qui avaient la responsabilité de l’Ordre rectifié : Charles de Hesse et Ferdinand de Brunswick. Le 2 mars 1787, il envoyait au Grand Maître a Victoria une longue adjuration où il le suppliait de dégager l’Ordre de l’impasse dangereuse où il s’était engagé à la suite des mystiques ; dans l’intérêt de tous, il réclamait une nouvelle réforme et conseillait de la confier, cette fois, à de sages philosophes chrétiens. Pour lui, il ne désirait plus aucune nouveauté extraordinaire et les plus simples des grades symboliques lui paraissaient les meilleurs. Depuis longtemps, il n’aspirait plus qu’à oublier les types et les emblèmes et à retrouver la « simplicité de l’enfant chrétien ».
Cet exemple est extrêmement typique de la lassitude que ressentaient, en ces années, ceux qui avaient été les fervents sectateurs du mystère. Certes, bien peu avaient atteint la lucidité désabusée du Grand Profès strasbourgeois ; mais enfin, peu ou prou, presque tous se détachaient des sciences secrètes et du magnétisme qui n’avait plus l’attrait de la nouveauté. Le convent des Philalèthes de 1785 se termina dans le désordre et les discussions stériles. D’autres réunions du même genre échouèrent au milieu de l’indifférence totale. Ceux qui espéraient que l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants serait tout désigné pour recueillir les Frères déçus des méthodes et des connaissances de Savalette de Lange, se faisaient beaucoup d’illusions. Ils pensaient que les gens « émus par ces assemblées mystérieuses » peuvent se laisser plus facilement gagner à la vérité. Mais on se lasse de tout, et les amateurs d’occultisme étaient de plus en plus blasés, de moins en moins émus.
Willermoz, lui-même, avait subi l’évolution commune, malgré sa puissance de travail, son désir très vif de tout concilier et de ne rien négliger, et sa faculté d’illusion ; à force d’assister aux sommeils de Rochette et de pâlir sur les cahiers de l’Agent Inconnu, il avait oublié beaucoup de ses anciennes obligations, peut-être même de ses croyances et tout de même il avait gagné un peu plus de circonspection. Nous ne savons pas s’il avait préservé du déluge des nouveautés ses devoirs de Réau-Croix et s’il imitait Saint-Martin, toujours fidèle à observer les périodes d’équinoxes. En tous cas, ce fut à cette époque qu’il rompit avec l’abbé Fournié et cessa de lui envoyer sa pension.
L’abbé prit fort mal une décision qui le gênait extrêmement. Il avait lieu de s’attendre à un autre traitement, puisqu’il avait toujours eu soin d’envoyer des fragments de dissertations mystiques et des assurances de prières, en reconnaissance de l’argent qu’il recevait, et qu’il avait toujours eu soin de montrer une extrême déférence envers les idées de son bienfaiteur, le Chancelier de Lyon. Mais, en 1787, le ton change. Willermoz l’avait-il fatigué en l’invitant à se rattacher à la Bienfaisance ? Lui faisait-il grief de son dédain ou lui reprochait-il de dénigrer l’activité du centre de Lyon ? Quoi qu’il en soit, n’ayant plus de ménagements à garder, le pauvre homme exprime son indignation en termes méprisants. Il fit savoir à Willermoz qu’ayant trouvé la vérité avec Pasqually, il n’avait que faire de la chercher sous d’autres tutelles. D’ailleurs il ne déconseillait pas aux « hommes de désir » de se mettre sous la direction du Chancelier de Lyon, puisque, du moment qu’ils cherchaient la vérité « tombassent-ils entre les mains du démon, ils la trouveraient, pourvu qu’ils se recommandassent à Dieu de toutes leurs forces ». Sa rancœur l’entraînant, autant que son imagination, volontiers délirante et apocalyptique, il accusait son confrère d’orgueil démesuré et le sommait d’avouer le nom véritable de son Ordre : « car son nom véritable, écrit dans la nature, proclame la fin du monde et le règne de l’éternité ». On ne sait pas ce que pensa Willermoz en s’entendant comparer à l’Antéchrist, car il ne répondit pas et cessa ainsi une correspondance qui durait depuis près de quinze ans.
D’autres liens se dénouaient. Les princes allemands négligeaient leur correspondant lyonnais. Saint-Martin, rencontrant d’Hauterive en Angleterre, en janvier 1787, rendit compte à Willermoz de la froideur de leur entrevue. Le vicomte de Tavannes sombrait définitivement dans la folie et il était à craindre que le public ne rendît responsable, de l’égarement de son esprit, l’entourage de ses amis et leur goût pour les sciences secrètes. A Strasbourg, Saltzmann et les Turkheim vaquaient à leurs affaires sans montrer grand zèle pour les réunions mystiques. A Grenoble, Prunelle de Lière s’adonnait aux sciences naturelles et géographiques et collaborait aux publications scientifiques de l’abbé Rozier. Saint-Martin lui-même, bien revenu de son délirant enthousiasme du mois de mai 1785, sentait se réveiller en lui son goût pour la paix, la liberté et la solitude. Les règles des associations auxquelles Willermoz l’avait inscrit commençaient à lui peser ; mais il réfléchissait encore et voulait épargner à son ami de nouveaux soucis.
Les soucis, en effet, pleuvaient sur le Chancelier de Lyon. Les simples loges de l’Ordre Rectifié, tenues à l’écart des préoccupations réelles de la Régence, ne se laissaient pas oublier. La Bienfaisance de Paris montrait une tendance gênante à vouloir se gouverner elle-même et à discuter les directives de Lyon. A plusieurs reprises, Willermoz, de 1785 à 1788, dut rappeler les Frères à l’obéissance et à la modération. Mais n’avait-il rien à se reprocher du désordre et de l’ignorance où semblaient plongées certaines loges de son ressort ? Les grades, les rituels et les codes, soi-disant réformés à Wilhelmsbad, n’étaient pas encore publiés. C’est à bon escient que les Frères pouvaient s’étonner de la lenteur qu’on mettait à appliquer les réformes d’un convent, dont il avait été fait un cas aussi considérable au cours des polémiques passées. Willermoz donnait aux mécontents des explications embarrassées, et promettait pour l’année prochaine les documents officiels qu’on lui réclamait
La proscription du mot Tubalcaïn n’avait pas non plus été acceptée sans murmures. Pourtant nous savons que Willermoz avait eu soin de présenter cette décision, et le choix du mot Phaleg, comme conforme aux directives adoptées à Wilhelmsbad et de l’expliquer par toutes sortes de raisons plausibles. L’opposition ne contesta pas cette affirmation erronée et ne discuta pas ces explications ; on objecta seulement que cette particularité allait créer un schisme et isoler les loges rectifiées de la communauté maçonnique. Mais Willermoz ne voulut rien entendre. En 1786, la confiance absolue qu’il avait dans les révélations de l’Agent Inconnu l’empêchait de vouloir entrer, sur ce point, en composition. Il répondit qu’il ne croyait pas que la Maçonnerie eût pour but d’être « un lien pour rapprocher les hommes » et réclama seulement qu’on lui fît confiance, ajoutant que l’heure était importante pour les sociétés de Maçons et que les débutants devaient se laisser guider, « un bandeau sur les yeux », sans vouloir chercher à comprendre. Fallait-il s’étonner qu’il y eût du mystère, dans des choses par essence mystérieuses ? Fallait-il s’irriter d’avoir à pratiquer la vertu d’obéissance, qu’assez spécieusement il s’efforçait de baptiser du nom de liberté, sous prétexte que le devoir du vrai Maçon est de se soumettre librement ? Il recommandait à ses correspondants de n’envier aucun autre régime et de savoir se suffire à eux-mêmes, donnant en exemple le Directoire de Lyon qui, formé de bons Frères, s’était enfermé depuis de longues années dans la recherche de la vérité et qui n’avait pas besoin de ses filiales pour consacrer son importance et sa valeur.
Dans les autres villes, où se trouvaient des loges de l’Ordre Rectifié d’Allemagne, la situation n’était pas meilleure : telle la décadence que Prunelle avait signalée à Grenoble ; tel l’oubli que Saint-Martin constatait à Strasbourg, au cours de l’année 1788. A Marseille, la loge, fondée en 1785 sous le nom de la Triple Union, dont le Frère Achard était Vénérable, recevait toutes sortes de documents officiels, y compris le fameux arrêté sur Tubalcaïn ; malgré cela, elle ne montrait pas grandes dispositions pour la vraie Maçonnerie. En dépit du nom qu’elle portait, ses membres étaient des Frères ennemis, qui ne cherchaient pas tant à cultiver les principes moraux et religieux, qu’à se reprocher mutuellement leurs malversations, leurs indiscrétions et leurs abus de pouvoir. En 1787, des nouvelles d’un « schisme », comme écrit Willermoz, parvinrent à Lyon sous la forme d’une pétition de ceux qui prétendaient se plaindre de la direction du Vénérable Achard. Le Directoire prit, le 17 février 1788, un arrêté contre la loge marseillaise, dont les protestations du Frère Achard ne le firent pas revenir. Le Vénérable avait eu le tort de demander de l’argent pour subvenir à ses embarras pécuniaires. La réponse fut, là encore, négative, sous prétexte que le Directoire de Lyon lui-même n’avait pas encore remboursé à cette date les emprunts contractés pour la construction de sa maison des Brotteaux.
Un coup sensible fut enfin porté par la démission du Grand Maître d’Havré de Croy. Le duc semble avoir longuement mûri le projet d’abandonner ses fonctions. Son parti était pris dès avril 1787 et ni les lettres de Willermoz,ni les commentaires du comte de Virieu ne le firent changer. Sa lettre officielle date du 18 février 1788. Elle faisait état de l’impossibilité où il se trouvait de mener de front ses devoirs d’état, sa carrière militaire et ses fonctions maçonniques. Il est probable que Willermoz espéra jusqu’au bout faire revenir le Frère a Portu optato de cette décision, qui lui paraissait néfaste pour sa société déjà si peu prospère. La nouvelle ne fut annoncée aux loges de l’arrondissement que l’année suivante, sous la forme d’une délibération de la Régence Écossaise, datée du 28 janvier 1789. Le chevalier de Rachais, Président de la Régence, fut désigné pour être élu dans la même dignité. Willermoz écrivait qu’il espérait que « le nom et les vertus du respectable Frère contribueraient au progrès de l’Ordre et au maintien de la splendeur de ce ressort ». Il s’agissait bien de « progrès » et de « splendeur » !
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Chapitre XIII
Le secret de la Maçonnerie est-il un secret politique ? — Divergences des Chevaliers Bienfaisants. — Les Frères députés aux États Généraux. — Inquiétudes et déceptions de Périsse Duluc. — La Bienfaisance en 1791. — Le cercle de Lyon reste en dehors de l’Illuminisme révolutionnaire. — Évolution mystique de Claude de Saint-Martin. — La Société Philanthropique de Lyon. — Les événements révolutionnaires détruisent toute fraternité maçonnique. — Le siège de Lyon. — Jean-Baptiste Willermoz suspect.
D’autres émotions, d’autres sujets d’intérêt passionnaient, en France, le public cultivé. L’engouement pour les secrets de la Maçonnerie était tout à fait passé de mode. On s’occupait désormais de politique ; on critiquait les décisions du roi et les projets des ministres ; on prenait parti dans la lutte que soutenaient les parlements contre le pouvoir royal. Les décrets, pris en juin 1788 par Loménie de Brienne, achevèrent de répandre dans tout le pays une intense agitation. Ils instituaient, en effet, une vaste consultation de tous les corps constitués afin d’entreprendre une réforme financière et administrative. Le décret du 23 septembre 1788, annonçant la convocation des États Généraux, ne calma pas cette effervescence, bien au contraire, car il laissa en suspens les conditions de l’élection, la représentation des ordres, le mode de convocation. Durant tout l’hiver, en tous points du royaume, des assemblées, des réunions privées ou publiques discutèrent de ces questions primordiales jusqu’en janvier 1789, où fut enfin fixé le règlement des élections ; après quoi vinrent les réunions d’électeurs, les rédactions des cahiers, le choix des députés. Le pays, par suite des lenteurs d’une administration hésitante, était tenu dans une sorte de fièvre à la fois heureuse et inquiète où beaucoup mêlaient, avec leurs illusions et leur désir d’améliorations, le goût du changement et pas mal de rêves plus ou moins purs de personnelle ambition.
Les disciples de Willermoz avaient, nous l’avons vu, perdu beaucoup de leur zèle. Le retrouvèrent-ils à la faveur de ces circonstances ? La considération est importante, elle pourrait résoudre, sur un point et pour la région lyonnaise, la question tant de fois posée depuis Lefranc et Barruel, la responsabilité de la Franc-Maçonnerie dans les événements qui détruisirent en France l’ancien régime.
Problème intéressant, mais peut-être insoluble », comme l’écrit M. Dermenghen, bien que les éléments qui le composent commencent à être un peu mieux connus, parce que beaucoup de ceux qui l’ont traité y ont apporté plus de parti pris que de scrupules scientifiques, plus d’ingéniosité que de précision.
Si on attribue à la Franc-Maçonnerie un rôle primordial dans la Révolution française, c’est généralement qu’on concède à la société une unité de doctrine et qu’on admet que ses membres formaient en France un groupe discipliné, guidé par quelques esprits déterminés. Tout cela justement nous semble bien problématique.
Après avoir suivi Jean-Baptiste Willermoz dans sa quête obstinée du secret de la Maçonnerie, connaissant le bilan de ses multiples expériences, au cours de plus de trente années de réflexions et de recherches, nous restons un peu songeurs en voyant si facilement écrire « esprit maçonnique », « idéal maçonnique », comme s’il n’y avait eu dans les loges, à cette époque, un seul esprit et un seul idéal : une doctrine optimiste et égalitaire, visant à réformer sociétés et religions, à exalter l’orgueil de l’homme et sa foi dans le progrès matériel. Ce qu’il y a de plus général dans les loges n’est pas d’ordre doctrinal ; leur unité est tout extérieure. Elle vient seulement du cadre adopté. C’est le succès obtenu par les formes en usage dans l’association anglaise des compagnons du bâtiment qui fait que les sociétés de Francs-Maçons se ressemblent et qu’on peut parler de Franc-Maçonnerie ; ce qu’il y a de permanent en elles est ce qu’il y a de plus banal dans une société de chrétiens, gens de même métier. Ce devoir d’égalité fraternelle, cette recommandation du secret, cette légende, où l’on a voulu voir toutes sortes de principes subversifs, de ferments destructeurs, étaient des conditions fort normales pour une réunion corporative. Le cadre ne devint énigmatique que lorsqu’il dut servir à des mondains et à de riches bourgeois. Tous les Francs-Maçons intelligents reconnurent ce défaut ; ils tâchèrent de remédier au cas étrange de leur société qui, ayant perdu tous sens pratique, n’avait plus proprement aucun sens. Nous avons vu qu’ils y réussirent brillamment et que, grâce à eux, le vide de la Franc-Maçonnerie devint excès de richesse.
Modèle de plasticité et d’opportunisme, la société s’adapta à n’importe quoi et à n’importe qui. Née en Angleterre au moment où le prestige de cette nation s’imposait à l’Europe, à cause de ses succès militaires et de ses institutions libérales, la Maçonnerie bénéficia certes de ce patronage. Elle importa sur le continent des habitudes anglaises. Elle refléta, sans doute, les idées à la mode outre-Manche, celles du philosophe John Locke, qui considérait les hommes comme des êtres libres et doués de raison et naturellement portés à la vertu. Mais l’institution maçonnique était loin d’être acclimatée en France que déjà Montesquieu, en des livres dont le retentissement fut grand, répandait ces mêmes idées rationalistes et libérales et les faisait sortir du domaine abstrait, pour les appliquer aux questions sociales et politiques. C’est une constatation banale d’écrire que ce fut en dehors des loges que Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, Diderot et la majorité de ceux qu’on a appelés les Encyclopédistes composèrent leurs ouvrages, construisirent leurs pamphlets, leurs critiques, leurs utopies.
On n’a jamais établi non plus que la Maçonnerie française se soit, au XVIIIe siècle, proposé un but politique. Ses secrets et ses enseignements varient. Aucun ne porte le moindre indice d’une conspiration contre les pouvoirs établis. Nous savons qu’on y enseignait la dégradation de l’homme pécheur et son incapacité à faire rien de valable sans aide surnaturelle, aussi bien que les effusions sentimentales et l’optimisme des philosophes dernier cri. Il est certain qu’on y cherchait la Pierre Philosophale et la Panacée, qu’on y observait des méthodes de vie spirituelle, qu’on y pratiquait le magnétisme. La doctrine maçonnique, si doctrine il y a, ne peut guère se comparer qu’à une mosaïque bigarrée, formée de fragments disparates, les uns usés et désuets, les autres faits au dernier goût du jour. Occultistes, rationalistes, protestants fanatiques et bons catholiques, esprits frivoles ou mystiques appliqués, ambitieux et charlatans, tous y trouvent ce qui leur plaît.
Le seul lien qui attire ces gens si différents et les rassemble, c’est le goût du mystère, le culte du secret pour le secret. Cet attrait fait le succès des loges beaucoup plus que quelques idées philosophiques, que les Français connaissaient en dehors d’elles. On pourrait presque soutenir que, bien au contraire, la Maçonnerie bénéficia du désir de réagir contre la logique, l’esprit critique, le culte de la raison, contre cette prétention de tout connaître et de tout ramener à l’humaine mesure dans une desséchante clarté, que professaient les penseurs à la mode. On entrait dans les loges pour faire une cure de mystère et d’absurdité. L’homme ne vit pas que de raison, c’est un animal mystique qui s’attache on ne peut plus facilement aux mythes, qui aime les symboles et se plaît dans l’obscurité. L’homme du XVIIIe siècle, malgré des apparences de scepticisme et d’esprit critique, n’échappe pas à cette loi commune ; on peut dire qu’aucune société ne fut plus que la société de ce temps « voluptueusement curieuse d’arcanes ».
L’unité d’action de la Maçonnerie nous semble plus problématique encore que celle de son inspiration. Après avoir lu beaucoup de livres, feuilleté beaucoup de vieux papiers, restes des archives et des correspondances de Francs-Maçons, nous ne constatons aucune réelle entente, aucune collaboration sérieuse entre les loges de ce temps. L’histoire de ces sociétés ne montre pas de traces d’un développement logique selon un plan préconçu. Il semble qu’on tende à tracer un tableau beaucoup trop optimiste de l’union que le Grand Orient français avait réalisé avec la plupart des autres régimes qui florissaient dans le royaume. On ne peut pas se laisser impressionner par le grand nombre des loges et de leurs adhérents, quand on constate que le manque d’assiduité est la règle et que le désordre règne dans presque tous les ateliers. Les plus célèbres des loges, les plus zélés des Maçons n’étaient pas exempts de ces défaillances ; la majorité, nous le savons, ne prenait pas l’affaire très au sérieux. La hiérarchie de cette organisation, centralisée sous une unique direction, n’est parfaite qu’en théorie. En réalité, le pouvoir central ne s’exerce que pour des futilités, et le moindre projet général et pratique rencontre des difficultés infinies et aboutit à l’échec. En un demi-siècle de succès brillants, la Maçonnerie n’a montré que son impuissance et son inutilité. Fort symptomatique de l’histoire des mœurs, elle compte peu dans la marche des événements du siècle ; car elle était pour ses membres une sorte de jeu théâtral et illusoire, mené en marge de la vie réelle et ayant sur elle bien peu d’influence. Je ne comprends pas comment on arrive à personnifier une association si artificielle et si peu unie, ni comment on peut la représenter comme une sorte de puissance qui pense, décide, choisit les hommes, adopte telle ou telle tactique et qui complote un vaste plan de domination et de destruction : rien moins que de devenir « l’inspiratrice intellectuelle des révolutions de la fin du siècle ».
Qui étaient ceux, parmi les Maçons, qui tissaient dans l’ombre de noirs complots contre le roi et l’Église, ou dressaient à tête reposée de vastes plans de régénération universelle ? Ces Supérieurs Inconnus de la Maçonnerie appliquée à la politique, pervers destructeurs ou hardis novateurs, selon les goûts, sont au XVIIIe siècle proprement inconnaissables, tout comme les insaisissables descendants des Templiers. Les seuls personnages que nous rencontrons dans les loges françaises sont des nobles, des officiers, des ecclésiastiques, des bourgeois et des commerçants aisés. Ils forment une moyenne de gens distingués, une coterie un peu ridicule, essentiellement favorable aux attendrissements collectifs, aux tournois d’éloquence et aux réunions spectaculaires ; mais rien n’a jamais prouvé qu’elle dissimulât, sous ses apparences pacifiques, un groupe de conjurés résolus.
Cependant, on a désigné, comme instigateurs du complot, Weishaupt et les Illuminés de Bavière. Ici, nous retrouvons le témoignage de François-Henry de Virieu et les propos alarmistes qu’il aurait répandus, après Wilhelmsbad, dans le cercle de ses amis. Il revint d’Allemagne, a écrit l’auteur des Mémoires sur le Jacobinisme, avec la conviction « qu’il se tramait une conspiration si bien ourdie et si profonde qu’il serait difficile à la religion et aux gouvernements de ne pas y succomber ». Les historiens anti-maçonniques ont fait un fréquent usage de cette tradition ; ils y voient la preuve de l’existence du pernicieux complot, avec l’indication que ses chefs se trouvaient en Allemagne. Mais, à bien examiner les choses, le témoignage s’écroule ou du moins se réduit à de plus justes proportions.
Virieu, que nous connaissons par ailleurs pour un caractère généreux de grand seigneur assez exalté, aussi passionnément attaché à son roi et à sa foi que partisan des réformes et des lumières, aurait-il accepté de demeurer Franc-Maçon s’il avait été persuadé que le but de toute Maçonnerie était de détruire en France le catholicisme et la monarchie ? C’est si peu plausible que son biographe Costa de Beauregard, esprit logique, prétend qu’à partir de 1782, il comprit le danger de pactiser avec une institution aussi néfaste et abandonna tous rapports avec les Francs-Maçons. Le malheur est que cela, nous le savons, ne correspond pas à la réalité. Après comme avant Wilhelmsbad, Virieu reste un des plus zélés, un des plus décoratifs des Chevaliers de la Cité Sainte. De ce fait tombe toute certitude qu’il ait surpris le complot qu’organisait la Maçonnerie en vue d’une révolution politique et religieuse.
En réalité, ce qui avait excité la juste horreur du Grand Profès dauphinois pendant son séjour outre-Rhin, c’était l’anticléricalisme agressif et l’affectation de mépriser le pouvoir des grands et de critiquer l’autorité établie qu’affichait l’Ordre des Illuminés de Bavière, dont Weishaupt était le fondateur. Cela n’entachait en rien la Franc-Maçonnerie en général ni la sienne en particulier, tant qu’elle saurait se défendre de la propagande de ces Frères dévoyés. Pourtant, il était normal que Virieu s’inquiétât, puisqu’il connut l’Illuminisme au moment de sa plus grande prospérité, où ses promoteurs s’efforçaient par leurs intrigues de supplanter, en Allemagne, l’Ordre Rectifié, et où Willermoz, avec des méthodes analogues, s’efforçait de mener à bien le contre-complot des mystiques. En 1782, une conspiration existait bien dans les milieux maçonniques ; tout n’y était même que complots, jeux d’espionnage, tractations dissimulées, raccolages secrets, promesses, trahisons et faux-semblants. Mais ce n’était pas une conspiration politique. Elle ne se jouait que dans l’univers restreint des loges et surtout dans celui plus restreint encore des Directoires Écossais de l’Ordre Rectifié ; c’est à ce petit monde chimérique qu’il faut rapporter les craintes et les inquiétudes du comte de Virieu.
Je ne veux d’ailleurs nullement insinuer qu’il n’ait pas pris la chose très au sérieux. En bon élève de Willermoz, il considérait la Maçonnerie — la vraie Maçonnerie s’entend — comme une grande école de perfectionnement humain, et cette conviction même lui faisait redouter pour elle les attaques des pervers qui pourraient se liguer pour la détruire. Mais son zèle, comme celui de tous les vrais Maçons, ne pouvait que se sentir accru devant un danger précis et menaçant. C’est bien en effet le sentiment que nous avons constaté chez tous ceux qui collaborèrent à la réforme spiritualiste instaurée au Convent de Wilhelmsbad. L’enthousiasme ne se refroidit qu’ensuite, lorsque la pratique du magnétisme animal vint donner un autre tour aux pensées des Francs-Maçons mystiques. D’ailleurs, en ces années, la Société des Illuminés ne pouvait plus leur porter ombrage. Interdite dès 1784 par l’Électeur de Bavière, elle s’était dispersée sans que les autres Maçons d’Allemagne eussent manifesté autre chose que leur indifférence et leur soulagement d’être débarrassés de ces quelques aigris, excités et compromettants, que Weishaupt groupait dans ses Classes Minervales.
Ce n’est pas ici le lieu d’étudier si l’Illuminisme allemand avait pu exercer sur la France son influence subversive et par là, s’il eut une influence occulte sur la société française. Sans s’embarrasser du fait que l’Ordre anti-jésuitique n’existait plus depuis 1785, sans s’arrêter à chercher s’il avait jamais eu le désir, ou les moyens d’étendre à la France sa propagande, on imagina, dès 1792, en rapprochant l’irréligion des Jacobins des doctrines anticléricales de Weishaupt, qu’il y avait eu entre les deux partis une mystérieuse entente longuement préméditée. Mais ce n’est là qu’une légende dont M.R. Le Forestier a étudié la naissance et le développement et dont il a démontré l’inanité certaine.
M. Bernard Faÿ nomme en Benjamin Franklin un des principaux promoteurs des idées anticléricales et antiaristocratiques, un des « chefs les plus avertis qu’ait jamais possédés une organisation ». Il voit en lui l’âme de la propagande maçonnique et met en vive lumière cette personnalité typique de bon quaker, « sauvage » à la mode et franc-maçon vertueux, qui sut si habilement organiser sa propagande et négocier, en faveur de ses compatriotes révoltés, une alliance fructueuse.
Cependant, j’avoue ne pas arriver à reconnaître, dans tous les événements de la guerre de l’Indépendance américaine, la marque d’une action typiquement maçonnique. Car il y a, pour moi, une très grande différence entre se servir des sociétés de Maçons dans un but déterminé, et embrasser ce but, par obéissance à je ne sais quelle mythique volonté supérieure, qu’on appelle Maçonnerie. C’est à ce second point de vue que paraît se rallier M. Bernard Fay et l’on ne sait plus très bien, en le lisant, si les désirs de Washington et surtout de Franklin n’étaient pas tant d’unir et de coordonner les efforts de leurs compatriotes et de leur procurer des alliances afin d’assurer le succès de leur cause, que de lancer par l’Europe le « mythe de la révolution vertueuse », prouver la sainteté de la rebellion et provoquer le « suicide maçonnique » de la noblesse française. Grâce à quoi, Franklin aurait « pu rendre à la Maçonnerie ce qu’elle avait fait pour l’Amérique, car il avait infiniment ajouté à la gloire de l’Ordre ». Nous aimerions, dans ce cas, savoir comment la Grande Loge de Londres appréciait la façon dont Franklin comprenait ses devoirs de Maçon et la gloire de la Maçonnerie ! Mais laissons ces plaisanteries et ces suppositions ingénieuses. Nous savons bien qu’il y a toutes sortes d’autres bonnes raisons — indépendamment des influences occultes — pour expliquer la formation des États-Unis et même l’engouement de la société française pour la guerre américaine, la personnalité de Benjamin Franklin et le système démocratique instauré par les colons d’outre-Atlantique.
Si les Maçons français avaient comploté de détruire le régime politique qui était celui de leur pays, ils pouvaient facilement trouver chez eux des idées de réforme, sans avoir besoin de recevoir un mot d’ordre d’Amérique ou d’Allemagne. Mais il faut s’interdire toute hypothèse de ce genre puisqu’on ne peut apporter aucune preuve à l’appui. Toute la littérature maçonnique du XVIIIe siècle, que nous connaissons, montre les Frères français fort respectueux du pouvoir établi et de la personne de leur roi : à moins qu’on ne voie la marque de leurs intentions subversives dans leur désir, fréquemment exprimé, de se comporter en citoyens vertueux et de contribuer au bien général. C’est pourquoi, par « instinct de prudence et souci d’exactitude », nous conservons, en attendant quelque meilleure preuve, les opinions des historiens de la Révolution française qui n’attribuent à la Maçonnerie qu’un rôle fort restreint, ou les conclusions modérées de MM. Le Forestier et Dermenghem, qui ont étudié plus spécialement l’histoire des sociétés secrètes.
Ce qui ne veut pas dire que certains Maçons n’eurent pas, dans l’histoire de leur temps, un rôle important. Nous pensons que leur part de responsabilité fut individuelle, et qu’il est injuste de la rejeter sur le groupement dont ils faisaient partie. Si plusieurs se distinguèrent par leurs idées avancées, leur goût des systèmes utopiques, ils n’étaient pas les seuls. A cette époque, les clubs, réunions, sociétés et académies jouissaient en France d’une vraie prospérité. Leur activité était grande. Certains de ces cercles méritent le nom de « Sociétés de pensée » à bien plus juste titre que la Franc-Maçonnerie. Les travaux qu’ils ont laissés débordent de projets de réformes, de dissertations plus ou moins hardies ; ils montrent que la foi dans le progrès, l’espoir généreux dans un avenir meilleur, le goût des généralisations et le dédain de l’expérience sont une caractéristique générale de l’esprit de ce siècle.
Certes, ce n’est pas un très bon signe pour un État quand les citoyens sont forcés de s’intéresser activement à la chose publique et se croient fondés à lui offrir leurs suggestions et le faisceau de leurs bonnes volontés. Mais enfin, ce n’est qu’une conséquence et il convient de ne pas déplacer les responsabilités. Les véritables causes des révolutions politiques viennent des inégalités sociales rendues insupportables par l’arbitraire et le désordre économique, la faiblesse des gouvernements, l’incapacité des administrations. Mais que l’épidémie des vocations politiques, l’effervescence des idées réformatrices et la formation des ligues, clubs, sociétés secrètes ou non, soient faites pour permettre les redressements sans heurts et les évolutions sans révolution, ceci est une autre histoire, que l’Histoire a souvent contée, avant et après la naissance de la Maçonnerie.
Mon désir, en déblayant laborieusement cette question complexe, a été d’exposer les raisons du parti que j’ai pris. Parti aussi éloigné de ce que M. Bernard Fay appelle « les plaidoyers virulents et les romans policiers » que composent les historiens antimaçonniques, que des brillantes perspectives de l’histoire intuitive et impressioniste, qui a ses raisons que la raison ne connaît pas. Mes scrupules sont d’autant plus timorés qu’ils ressemblent à ceux des« historiens universitaires » et se doublent de ceux du chartiste, appliqué à rassembler le plus possible de documents authentiques avant d’essayer de reconstituer le passé. Quand il s’agit de Maçonnerie, l’entreprise n’est pas si impossible qu’on a bien voulu le dire. Je veux seulement verser au débat, encore ouvert, les renseignements recueillis sur la façon dont se comportèrent Jean-Baptiste Willermoz et les membres des Directoires Écossais Rectifiés pendant la tourmente révolutionnaire.
Il serait intéressant de posséder les registres des différents cercles maçonniques que présidait Jean-Baptiste Willermoz et où se retrouvaient, sous les noms de Bienfaisance, Régence Provinciale, Directoire Écossais, Collège de Profès, Cercle des Initiés, le petit groupe de ses fidèles. On pourrait juger si les événements du jour avaient eu tout de suite droit d’entrée dans ces cénacles, ou si la Maçonnerie Rectifiée considéra, comme le Grand Orient en juillet 1789, que les questions politiques ne pouvaient faire le thème des travaux maçonniques, car cela était « contraire aux règlements ». Malheureusement, les registres manquent. Nous ne pouvons donc savoir si Willermoz laissa envahir ses loges par les préoccupations de l’actualité, ni s’il fit à ses Frères, au moment des élections aux États, des recommandations particulières. La règle maçonnique, et la sienne tout spécialement, n’avait-elle pas suffisamment prévu le devoir du Maçon ? Elle lui recommandait d’être dévoué au roi et au pays, fidèle à la religion et de se comporter, en toute occasion, comme un citoyen modèle, étant donné que « les occupations ordinaires et communes du citoyen ont été sanctifiées par les vœux libres et volontaires du Maçon ». C’est de cette façon libérale et vague que chaque Chevalier Bienfaisant interpréta son devoir ; ce qui, dans la pratique, aboutit à des résultats bien différents. En tout cas, il apparaît qu’aucun Frère ne se crut obligé d’adapter ses convictions politiques à celles de ses supérieurs.
Périsse Duluc rapporte, à ce sujet, une anecdote significative : « C’était, je pense, à la fin de décembre 1788 ou au commencement de janvier 1789. M. Necker avait demandé, au Bureau Intermédiaire du Département, l’avis du Département même, alors assemblé, sur le vote par ordre ou par tête. Les discussions furent très chaudes sur les prétentions de la noblesse et du clergé et le marquis de Regnault, très lié avec Rachais, qui a longtemps habité sa maison derrière les tilleuls, lui parla sans doute de l’énergie que j’avais mise à défendre les droits de la nation... quoi qu’il en soit, un jour de Grands Profès, vendredi, Rachais vint deux heures avant l’assemblée me réclamer dans mon arrière-magasin et me pérorer sur mon opinion de la supériorité ou plutôt de l’égalité nationale et civique ; il s’y prit d’abord avec beaucoup de modération, mais enfin, m’ayant parlé avec assez de fierté de la prééminence de la noblesse, non seulement politique mais même naturelle, et comme si les nobles étaient en effet d’une autre race, d’un autre sang, il me poussa à lui dire bien clairement que j’étais surpris de son opinion, vu les principes qu’il professait avec nous ; quant à moi je me croyais noble comme lui et que je le croyais roturier comme moi.
Il m’interrompit vivement et d’un ton piqué, comme si je lui eus fait injure, il me dit : « Monsieur ! Monsieur ! comme Frère dans l’Ordre des Grands Profès, je le veux bien ». Ceci fut dit d’un ton de hauteur et de dédain.
Je repris froidement : « Monsieur, je ne vous parle pas en ce moment comme Frère, je discute avec vous comme homme et comme citoyen, et c’est en cette qualité que je ne connais de noblesse que celle des vertus et des mérites per« sonnels, et je dis encore que sur ce point de vue je vous cède le pas. Mais, par le même principe, je vous dis qu’il y a bien des nobles de plus haute qualité que vous-même à qui je ne le céderais pas. La noblesse héréditaire, continuai-je, est une monstruosité politique, la ruine fondamentale des nations, qui envahit, par le préjugé, des honneurs et un rang qui ne sont dus qu’au mérite. Je pense que les États Généraux du XVIIIe siècle, composés de gens éclairés, détruiront en France cet édifice gothique et aboliront la noblesse héréditaire pour mettre à la « place les droits de l’homme et du citoyen ».
« Notre Frère prit cela fort mal, il me dit que dans la constitution française, qu’on ne saurait attaquer, la noblesse était la nation même.
L’impatience me prit, je l’interrompis en disant : « Oui, Monsieur, et c’est ce que je vous disais tout à l’heure que tous les Français sont nobles quand ils sont bons citoyens, mais au surplus cette conversation se continue inutilement car il me paraît que vous n’êtes pas mieux disposé à me céder votre opinion, dont je vous félicite puisqu’elle vous plaît, que moi à vous abandonner la mienne.
Il me quitte sur-le-champ, en disant entre ses dents, que nous allions perdre le royaume et que la noblesse généreuse et fière périrait, plutôt que d’abandonner ses droits et de se laisser avilir ».
Entre les opinions extrêmes de ces deux Francs-Maçons un instant réunis dans l’arrière-boutique d’un libraire, il y avait place pour toute une gamme de nuances, qui représentait assez bien celles de l’opinion, à la veille de la réunion des États Généraux, hésitant entre un conservatisme intransigeant ou des principes égalitaires et libéraux, préludes d’une perspective illimitée de réformes.
Dès les premiers mouvements qui précédèrent à Lyon les élections projetées, Périsse Duluc se distingua parmi ceux qui entrèrent tout de suite en lutte contre l’administration municipale. Il faut dire qu’étant déjà administrateur de la Charité, il était initié aux affaires de la ville. Vers le même temps, Jean-Jacques Millanois abandonna lui aussi toutes ses occupations maçonniques pour se consacrer à la chose publique. Il s’agissait d’empêcher le prévôt des Marchands Tolozan de Montfort, Imbert-Colomès le premier échevin et le consulat, aristocratie bourgeoise de la ville, de faire élire les députés du Tiers, sous leur inspiration et à leur bénéfice. La lutte fut parfois mouvementée. L’élection de Périsse Duluc donna lieu à quelques incidents entre le corps consulaire qui cherchait à écarter un de ses adversaires, et le syndic des libraires qui défendait son candidat. Ce fut le ministre Necker qui dut rétablir, le 21 mars 1789, l’élection annulée. Quant à Millanois, il fit obtenir gain de cause aux électeurs de la ville, qui réclamaient le droit de nommer le même nombre de représentants que les électeurs des campagnes environnantes. Pendant la séance du 21 mars, il sut faire apprécier son éloquence et la faculté qu’il avait d’élever les débats des points particuliers aux généralisations enthousiastes. Les sentiments qu’il exprimait, l’esprit méthodique dont il faisait preuve, ont paru à l’historien des débuts de la Révolution à Lyon avoir représenté « dans toute sa grandeur généreuse le pur esprit de 1789 ».
Si généreux qu’il fût en discours, Millanois, en fait, travaillait surtout à son élection et à celle de ses amis les Goudard, les Boscary, les Barroud qui appartenaient tous, comme lui, au monde judiciaire et à la riche bourgeoisie de la ville. A côté d’eux Périsse, simple libraire, faisait figure d’indésirable, non tant à cause de ses idées, qu’à cause de sa condition sociale. L’amitié, née dans la loge sous l’égide de Willermoz ou au chevet des somnambules, n’était pas très solide. Périsse Duluc eut toutes sortes de raisons de penser que, parmi ceux qui firent l’impossible pour empêcher son élection, se trouvait justement son confrère Millanois.
Le 4 août 1789 eut lieu, dans l’église des Cordeliers, l’assemblée générale de clôture des élections. Les représentants du tiers état étaient au nombre de huit, quatre députés pour la campagne au nombre desquels se trouvait Nicolas Bergasse, aussi entiché de liberté qu’il l’avait été de mesmérisme, et quatre députés pour la ville : Millanois et son ami Goudard, négociant en soieries, Guillaume Couderc, banquier, et Jean-André Périsse Duluc. « Tous au surplus, écrit un contemporain que ses opinions rendent sévère aux novateurs, étaient renommés sous le rapport de la probité et même sous celui des lumières » On savait aussi dans le public que plusieurs étaient des « illuminés ». Mais on confondait Bergasse avec les Chevaliers Bienfaisants qui se trouvaient parmi les élus. Ces derniers n’étaient que trois sur toute la députation de seize membres ; c’étaient outre Périsse et Millanois, Jean-Antoine Castellas, doyen du Chapitre, qui avait été choisi pour représenter le clergé. Tous trois comptaient d’ailleurs parmi les plus intimes collaborateurs de Jean-Baptiste Willermoz.
Le 8 avril 1789, Périsse envoya à l’hôtel de la loge, aux Brotteaux, un petit billet hâtif où il promettait de se rendre à une réunion de Grands Profès organisée, le vendredi suivant, aux intentions des Frères députés pour appeler sur eux les lumières de l’Esprit Saint. Le 19 avril, il quittait Lyon pour Paris. Sa première halte fut pour Vallières, tant son rôle de député ne lui faisait point oublier son caractère d’Initié. Il passa une soirée dans la cellule de Mme de Vallières. Le commandeur de Monspey, comme membre de l’Ordre de Malte, était désigné lui aussi comme député-remplaçant du clergé du Beaujolais, et l’on peut penser que l’Agent Inconnu délaissait quelque peu le monde spirituel pour s’attacher aux événements du jour. Le bon Périsse put se recommander à ses prières, comme il se recommandait à celles de Jean-Baptiste Willermoz et de Mme Provensal.
La fidélité de son amitié et sa foi de Grand Profès convaincu se montrent dans les lettres qu’il adressa à son maître tant que dura son séjour dans la capitale. Nous y voyons quelle intimité régnait entre lui et la famille Willermoz et quel tendre attachement, parfois teinté de plaisanteries un peu lourdes, il ressentait pour Mme Provensal. Nous retrouvons, sous sa plume, cette habitude des surnoms chère à Claude de Saint-Martin ; petite manie innocente, fréquente d’ailleurs dans bien d’autres cercles d’amis. Pour lui, Mme Provensal n’est pas la « mère », mais l’ « épouse » la « très chère femme ». C’est à elle, comme à sa directrice spirituelle, qu’il adresse les plus intimes confidences de sa vie mystique. Mais on se tromperait en imaginant que les lettres du député lyonnais traitent surtout de tels sujets. Périsse Duluc, du 8 avril 1789 au 31 décembre 1791, n’écrivit pas moins de quarante-sept lettres à son ami Willermoz pour lui donner des nouvelles de l’Assemblée, s’informer de ce qui se passait à Lyon et disserter de tout ce qui touchait de près ou de loin leurs sociétés maçonniques. Correspondance intéressante, parce qu’elle est simple et sincère et qu’elle fait revivre les espoirs et les soucis d’un homme qui fut, quelque temps, mêlé à l’histoire des premiers événements révolutionnaires.
Le ton de ces lettres est triste. Dès les premiers jours des États Généraux à Versailles, les émeutes des ouvriers parisiens inquiètent Périsse Duluc. Il sent toute la portée dangereuse de la brutalité de ces mouvements populaires. « Dieu veuille écarter les voies de fait ! » écrit-il dès le 27 avril. Les intrigues, les mesquineries, le désordre « l’esprit de discorde et de fermentation » qui troublent les premières séances lui causent aussi de lourds soucis. Il craint que l’exaspération du peuple ne soit exploitée par ceux qui veulent empêcher les réformes et l’établissement d’un gouvernement libéral. Il exprime clairement son inquiétude : « Quoique vous ayez lu mes relations d’allégresse publique, ne pensez pas que j’aie eu un instant de satisfaction et de paix ». Dans cette lettre du 8 juillet où il mettait à nu son angoisse, il se plaignait aussi de la déprimante solitude où il vivait à Versailles, au milieu de la foule des députés et de la fréquence des réunions et des délibérations.
Tout de même, nous nous étonnons de son isolement. Car enfin Périsse Duluc, Franc-Maçon d’un régime allié au Grand Orient, devait trouver dans l’Assemblée de très nombreux confrères. N’existait-il donc entre les Frères députés aucune camaraderie ? On le croirait. Les représentants des diverses obédiences qui se trouvaient à Versailles ne semblent avoir éprouvé aucun besoin de se rassembler, même pour une tenue de simple politesse. Périsse Duluc, si empressé à conter à son maître et ami tout ce qui se rapporte à leurs principes, n’a jamais signalé qu’il eût reçu aucune invitation des membres du Grand Orient français. Il paraît n’avoir pas eu l’occasion de procéder, sous le couvert de la Maçonnerie, à un échange quelconque de vues avec d’autres députés ; le lien maçonnique ne lui procura ni appuis, ni conseils. Jamais d’ailleurs, Périsse ne semble y avoir pensé quand il s’agit pour lui de prendre un parti politique. Cependant il avait compté sur l’amitié de ses confrères de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants, Profès comme lui, comme lui disciples de Jean-Baptiste Willermoz. L’Assemblée des États en réunissait quelques-uns. Indépendamment des Lyonnais, Turkheim l’aîné, le comte de Virieu, le duc d’Havré de Croy, et un certain Lenoir de la Roche avaient été aussi nommés députés.
Hélas ! de ce côté, la déception fut complète. La pire lui vint de la façon dont se comportait Millanois. A Paris comme à Versailles, ce compatriote, qui avait été le disciple intime du même maître, ce Frère auquel l’attachaient tant de liens secrets, se montrait froid et distant et affectait de le traiter en étranger. Pourtant aucun dissentiment politique ne pouvait expliquer cette attitude singulière ; tous deux étaient partisans des réformes et patriotes zélés. On les comptait tous deux, à Lyon, comme faisant partie de la coterie de Mirabeau. Mais Périsse constatait qu’en dépit de cette communauté de vues, toute confiance entre eux semblait s’éteindre. « Il n’a pas été dit encore un mot entre nous sur les grandes questions auxquelles nous sommes destinés, et si vous en exceptez les formalités, nous n’avons aucune communication faite de nos principes ». Il fallait bien constater que l’ex-avocat du Roi aimait mieux choisir des amis plus intéressants et plus riches qu’un simple libraire et que, pour lui, les considérations frivoles primaient les principes les plus graves.
Il fallait bien constater aussi que les liens maçonniques se montraient tout à fait impuissants à créer entre les Frères un esprit de vraie collaboration. Cependant, comme ils se connaissaient tous depuis longtemps, ils se montraient tous fort polis les uns envers les autres. Le duc d’Havré de Croy ne manqua pas d’inviter Périsse à quelques dîners. Turkheim se montrait cordial et affectueux. Virieu pressé, au hasard des rencontres, distribuait à la hâte des poignées de main. Mais personne ne semblait se soucier de rappeler les doctrines qui faisaient le fond de leur fraternité. Lorsque le Frère Perseval de Frilleuse vint faire visite à Versailles au nom de la Bienfaisance de Paris, et prier ses confrères députés de choisir un jour pour une séance solennelle qu’on tiendrait en leur honneur, aucun enthousiasme ne se manifesta. Périsse se trouvait beaucoup trop occupé pour aller à Paris perdre son temps, Millanois éluda l’invitation ; la réunion ne se fit pas.
A Lyon cependant, Willermoz s’inquiétait d’une indifférence si coupable ; il demanda à son correspondant de sérieuses précisions. Périsse lui adressa un « état des Frères de Versailles » qui lui donnait toutes les clartés qu’il pouvait désirer sur les opinions politiques de ses disciples et sur leur zèle maçonnique.
Castellas, « par zèle pour son prélat », Mgr de Marbœuf, était « aristocrate opiniâtre sans savoir pourquoi ». Il n’abordait jamais Périsse que lorsque le parti des grands avait « vent en poupe », mais dès que le Tiers triomphait, il l’évitait de son mieux.
Le duc d’Havré était un sot, et le député de Lyon s’étonnait qu’on eût tant vanté à son maître cet honnête homme, qui n’était même pas un homme distingué et représentait l’aristocratie dans ce qu’elle avait de plus médiocre et de plus borné.
Le comte de Virieu paraissait extrêmement affairé et surtout soucieux des intérêts de la province qu’il représentait. Il nourrissait de grands projets de constitution, où le pouvoir législatif serait remis à deux chambres, selon le modèle de l’Angleterre. Mais c’était là un parti que combattaient tout ce que l’Assemblée comptait d’esprits avancés. Périsse ne montrait pour le grand seigneur dauphinois qu’une médiocre sympathie. Ses principes libéraux, cependant bien connus, ne lui paraissaient pas bien fermes ; il est visible qu’il cherchait toutes sortes de bonnes raisons pour le critiquer.
Millanois était patriote, mais froid et distant « aussi mystérieux et réservé sur les États Généraux que sur les résultats des sommeils ». D’ailleurs ce temps des « sommeils » était de l’histoire ancienne et il paraissait plutôt que Millanois, autrefois Maçon si ardent, devenait tiède et indifférent.
C’était le cas de Lenoir de la Roche qui n’était plus qu’à peine déiste, et déclarait ne plus rien croire des enseignements secrets qu’il avait reçus.
Turkheim, lui, évitait de parler de Maçonnerie et de dire son opinion sur les événements du jour.
Bilan déconcertant à tous les égards. Bien que Willermoz n’ait jamais tracé pour Lyon un tableau aussi précis, nous connaissons assez de détails pour savoir que, là non plus, la situation n’était guère satisfaisante.
Cependant, à comparer les listes imprimées de la Bienfaisance, il semble que la société ait gardé, jusqu’en 1791, une suffisante cohésion. Le nombre des Frères résidant à Lyon est cependant en légère diminution : 65 en 1787, 63 en 1790, et 53 seulement en 1791. Par contre, le nombre des non résidents s’accroît, il atteint la vingtaine en 1791, cependant que quelques anciens membres disparaissaient des listes. La loge proprement dite avait ainsi perdu une dizaine de membres. En compensation elle retrouvait un Frère d’importance en la personne de l’abbé Rozier, qui n’avait jamais été jusqu’alors inscrit officiellement sur ses listes.
Après s’être consacré à des travaux de science et de journalisme scientifique, l’abbé Rozier avait fait des voyages d’études en Corse et en Hollande ; puis s’était consacré à l’agriculture pratique dans un domaine qu’il avait acheté aux environs de Béziers. Mais les ennuis que lui avaient causé ses mauvais rapports avec son évêque, l’avaient incité à venir chercher une retraite dans sa ville natale. Il avait donc acheté, sur la colline de la Croix-Rousse, un grand jardin où il comptait poursuivre en paix ses expériences d’agronomie. L’Académie de Lyon l’accueillit avec enthousiasme ; on lui confia la direction des pépinières publiques. Il reprit, probablement par politesse envers ses vieux amis les Willermoz, sa place dans leur loge.
En 1791, la Bienfaisance conservait à peu près tous ses anciens fidèles. On relève les noms habituels des Willermoz, Rachais, Paganucci, Grainville, Savaron, Périsse Duluc, Castellas, Millanois, Bory, Monspey, etc. Les nouveaux venus sont de simples roturiers, bourgeois et marchands, qui ne peuvent rivaliser avec les acquisitions brillantes de la période précédente, comme Guillin, procureur aux cours et juridictions de Lyon, et Maisonneuve, administrateur de l’Hôtel-Dieu. Le nom du Grand Maître de la province reste en blanc car le remplaçant du duc d’Havré n’a pas encore été trouvé. Le chevalier de Rachais et Périsse Duluc demeurent les deux dignitaires les plus élevés qui paraissent chargés de diriger toute l’association. Jean-Baptiste Willermoz est inscrit modestement, sans office, au nombre des Frères affiliés.
En réalité il était toujours le centre de toute l’association. Il réunissait, en principe le vendredi, son Collège de Grands Profès et le lundi, de quinzaine en quinzaine, les Initiés appelés à étudier les messages de l’Agent Inconnu. Mais nous ne savons pas du tout avec quelle régularité fonctionnaient ces diverses sociétés et si elles travaillaient sérieusement. L’Agent était cependant toujours appliqué à sa tâche d’informateur surnaturel, et Willermoz à la sienne qui était de recruter des élèves et de les former à ses secrètes doctrines. La Concorde même n’avait pas disparu, on y poursuivait encore des traitements magnétiques, bien qu’il fût fortement question de supprimer cet organisme périmé. Mais les beaux jours d’entente fraternelle et de méditations en commun, sur des sujets de morale, de thérapeutique ou de métaphysique, étaient bien passés.
Périsse et Willermoz, quoique convaincus de l’importance de leurs doctrines mystiques, oubliaient eux-mêmes l’Art Royal, pour ne plus penser qu’à la politique. Pendant les premiers mois de leur correspondance, les questions maçonniques ne tiennent qu’une place restreinte dans leurs lettres. Pourtant, le 16 novembre 1789, après une conversation avec deux voyageurs suédois, fort occupés de sciences secrètes, Périsse Duluc se sentait honteux d’avoir, pendant si longtemps, paru délaisser la Maçonnerie. « Ce que vous me dites du Frère Lée, écrit-il, me fait le plus grand plaisir, j’ignorais qu’il fût Grand Profès, ou je l’avais oublié. Car, très cher ami, je ne vous ai pas encore, je crois, parlé de nos sociétés ; non que je les aie oubliées, mais le fracas des choses qui m’entourent, la part que j’y dois prendre, m’empêchent de m’occuper de nos chers principes ». Rappelant des souvenirs si proches, il semble qu’il fasse allusion déjà aux choses d’un monde évanoui. Il lui était difficile de retrouver les traces anciennes de ses pas sur le chemin mystique, qu’autrefois il suivait avec ferveur. « Mon cher ami, priez pour moi, écrit-il le 23 mars 1790, après une lecture de « L’homme de désir » que Saint-Martin venait de publier, car en vérité les distractions, les intrigues, les cabales, les affaires m’ont tellement arraché à moi-même que je ne trouve plus, que je ne cherche plus la porte pour y entrer ». Plus tard, se recommandant encore à l’intercession de Mme Provensal, il se plaignait d’être devenu « comme du marbre », incapable de sensibilité intérieure, mort à toute vie spirituelle. Son expérience personnelle devait sans doute lui inspirer de l’indulgence pour l’état d’âme de Millanois qui s’éloignait de plus en plus de leurs « objets de fraternité » et paraissait ne conserver de ses travaux d’occultiste, que « le souvenir d’avoir été trompé. »
La Révolution, faisant surgir une foule d’espoirs pour un meilleur avenir dans le domaine politique et social, avait aussi éveillé, dans l’esprit de certains illuminés, l’idée que l’aube nouvelle aurait le sens le plus étendu, qu’elle brillerait aussi dans le domaine spirituel. Au milieu de l’inquiétude générale se fit jour l’espoir qu’une régénération universelle se préparait ; dans certains cercles d’adeptes, quelques exaltés des deux sexes ne se firent pas faute de l’annoncer. Prophètes et prophéties connurent le plus grand succès.
Ce courant nouveau, que l’incertitude des temps donnait à l’illuminisme, fut connu de Willermoz. Il avait trop de relations avec les sectes de toute espèce pour n’être pas tout de suite averti de tout ce qui s’y passait. Périsse, que ses fonctions attachaient à Versailles et à Paris, voyait fréquemment un certain Gombault, peut-être rattaché à leur Ordre, en tout cas fort répandu dans les cercles où l’on s’occupait de théosophie et ayant ses entrées chez le baron de Staël, ambassadeur de Suède. Le baron, en bon Scandinave, s’occupait beaucoup de sciences occultes, peut-être par conviction, ou pour complaire à la curiosité de son prince Charles de Sudermanie. C’était lui qui avertissait ses compatriotes de tout ce qu’il pouvait connaître des secrets des mystiques français. Un Anglais, Bousie, ami de Gombault, était aussi de ses familiers. Ces hommes se retrouvaient tous dans le salon de la duchesse de Bourbon.
Bathilde d’Orléans, sœur du duc de Chartres, mère du duc d’Enghien, s’occupait depuis longtemps de Franc-Maçonnerie. Elle était Grande Maîtresse des loges d’Adoption et semblait plus convaincue que son frère de l’importance et du sérieux de ces sociétés, qu’elle et lui honoraient de leur haut patronage. La duchesse avait été reçue Maçonne dès 1770. Bacon de La Chevalerie avait été son professeur ès sciences maçonniques et son introducteur dans le monde de l’illuminisme ; elle faisait honneur à son maître. Les épreuves de sa vie privée et les élans de sa nature généreuse l’attachaient fidèlement au parti des mystiques, mais sa naïveté naturelle et sa naturelle légèreté la rendaient peu difficile sur la qualité de l’encens dont elle aimait respirer le parfum troublant. Claude de Saint-Martin, qu’elle comptait au nombre de ses amis, essayait de son mieux de purifier l’atmosphère et de diriger vers la perfection cette « femme de désir », au jugement faible. Ce fut pour elle qu’il publia, en 1792, l’ouvrage qui a pour titre Ecce Homo. En ces années, la duchesse de Bourbon montrait aussi un grand enthousiasme pour les réformes politiques. Reflet fidèle de son frère Philippe-Égalité, elle affichait comme lui, sans doute d’une façon plus désintéressée, des idées fort libérales. Son salon rassemblait pêle-mêle révolutionnaires et Francs-Maçons notoires, et tout ce qui se trouvait encore à Paris de mystiques et d’illuminés à la mode.
Gombault fut-il l’introducteur de Périsse dans ces cercles moitié mondains, moitié occultistes de la capitale ? Le député de Lyon avait-il assez de notoriété par lui-même pour n’avoir pas besoin de répondant ? Quoi qu’il en soit, nous savons qu’il fréquenta chez la duchesse de Bourbon et qu’en novembre 1789 il reçut, par l’entremise de Gombault, la visite des deux Suédois de marque, Reuterholm et Silwerhielm, qui traversaient Paris, avant d’aller se faire initier aux secrets d’une nouvelle société mystique, dont le siège était Avignon et dont le supérieur était le bénédictin Dom Pernety.
Ainsi Willermoz retrouvait, après bien des années, ce personnage qui avait autrefois encouragé la vocation d’alchimiste de son frère Pierre et qui lui avait offert une place à son foyer et à ses fourneaux. Dans l’intervalle, Dom Pernety avait vu du pays, s’étant brouillé avec la congrégation de Saint-Maur, ayant suivi pendant une année l’expédition de Bougainville comme aumônier, et enfin ayant passé plus de dix ans à Berlin auprès de Frédéric II, dont il avait été le bibliothécaire. Au milieu de tous ces avatars, il n’avait pas beaucoup changé. Comme vingt ans auparavant, il gardait toujours le tenace espoir de fabriquer un jour la Pierre Philosophale. Déjà, en 1765, fuyant les persécutions des supérieurs de son Ordre, il avait passé quelque temps à Avignon, sous la protection du Cardinal légat, et il avait occupé le temps de son exil à organiser, sous le nom de Rite Hermétique, une sorte d’académie de sciences alchimiques. C’est vers cette région qu’il dirigea ses pas en 1785, après qu’il eut décidé de quitter l’Allemagne pour éviter la disgrâce du roi de Prusse.
Pernety revenait avec un riche bagage de nouvelles doctrines dont, infatigable compilateur, il avait composé son enseignement secret. Il avait lu Boehme et traduit Swedenborg. Il revenait surtout accompagné d’un petit groupe de fidèles qui jouèrent un grand rôle dans l’établissement et le développement de la secte qui s’appela la Société des Illuminés d’Avignon. C’était une sorte de Franc-Maçonnerie consacrée à la découverte du Grand Œuvre, mais dont les doctrines étaient fort complexes. Elles mêlaient les théories de Boehme et de Swedenborg sur la création et le monde spirituel, et les anciennes légendes du Graal, avec les secrets d’un personnage énigmatique, connu sous le pseudonyme d’« Élie Artiste », qui paraît avoir vécu à Hambourg. C’était de l’enseignement de ce maître mystérieux que Pernety avait obtenu l’explication des emblèmes alchimiques ; c’était de lui qu’il tenait des échantillons de « matière philosophique ». Le rite utilisait aussi la doctrine catholique, et prétendait associer la messe et les sacrements aux initiations des adeptes.
On devenait Illuminé au moyen d’une ordination. La consécration avait lieu sur une colline, après une neuvaine préparatoire ; un ange spécial était choisi pour être le guide et l’inspirateur de chacun ; un repas mystique complétait la cérémonie. Le disciple de Pernety était supposé capable désormais de consacrer sa vie aux recherches hermétiques les plus élevées, car son ordination passait pour le mettre à même de communiquer avec les êtres célestes, par vision ou par audition de la « sainte parole ». Les prodiges les plus extraordinaires favorisaient la société et le bruit s’en répandit au dehors des frontières du Comtat et même du royaume de France.
A ses idées fantastiques, l’ex-bénédictin mêlait une conviction de plus en plus vive d’avoir été spécialement choisi par Dieu pour annoncer, encore une fois, aux hommes le royaume de Dieu et l’Évangile. Ses convictions rejoignent les conceptions de tous ceux qui ont prêché que, des ruines et des catastrophes, causées par la justice divine appesantie sur la méchanceté terrestre, allaient naître mille ans de bonheur, réservés aux seuls fidèles, qui auraient su écouter la voix des prophètes. Il prêchait qu’il devait être le pasteur du nouveau règne et que la Jérusalem nouvelle devait s’élever dans le midi de la France, sur le bord d’un fleuve. C’étaient ces vaticinations qui avaient amené l’installation à Avignon de la secte des Illuminés. Pernety lui-même habitait Bédarrides dans les environs de la ville des papes, chez un de ses disciples Vernety de Vaucroze qui lui avait offert, dans son domaine, une petite maison qui s’appelait le Thabor. Le mage y poursuivait en paix ses travaux hermétiques et y célébrait le culte singulier dont il était un des inventeurs.
Avignon n’est pas très loin de Lyon et Pernety, par bien des membres de sa famille, était rattaché à la région lyonnaise et fort connu des Willermoz ; cependant les Chevaliers Bienfaisants ne paraissent pas avoir su grand chose de son retour et du développement de sa secte. C’est que la chose s’était passée en des années où ils étaient trop occupés par leurs somnambules et leurs propres miracles pour pouvoir faire grande attention à ce qui se passait au dehors. Si Willermoz avait été informé du mouvement d’Avignon, la piètre opinion qu’il nourrissait pour les travaux des alchimistes devait suffire à l’en détourner. Mais, en 1789, la société d’Avignon, à son apogée, faisait accourir de toutes parts les curieux avides de nouveautés et de miracles ; elle méritait qu’il y prêtât attention.
Des deux Suédois que Périsse rencontra à Paris en novembre 1789, l’un était le baron de Reuterholm, chambellan de la reine de Suède, et l’autre le baron de Silwerhielm, capitaine des gardes du corps de son roi. Le député de Lyon ne savait pas très bien l’orthographe de leurs noms. Il sembla avoir ignoré aussi que Silwerhielm était le propre neveu de Swedenborg. Mais il était fort persuadé que ces Templiers étrangers étaient des gens « fort au courant de tout ce qui se dit en sciences secrètes, communications spirituelles, visions, batteries » et qu’ils avaient de ces choses « des notions et peut-être des réalités ». Il espérait que Willermoz pourrait les retenir à Lyon et les, instruire. Pour son compte, il s’était montré fort aimable et même avait prêté à Reuterholm une somme de 350 livres. Cependant il restait d’avis qu’il ne fallait pas croire sur parole tout ce qu’on disait d’Avignon et il s’avançait jusqu’à prêter, par anticipation, à son maître Willermoz, cette attitude de réserve prudente, un peu nuancée de dédain, qu’il désirait certainement lui voir adopter.
Ce fut probablement le parti auquel se tint Willermoz, qui réussit à nouer des relations amicales avec certains Illuminés d’Avignon, sans se compromettre en leur compagnie. Il sut, toujours par Périsse, que les Suédois avaient été admis fort avant dans les confidences des Avignonnais, puisqu’on les avait envoyés à Rome consulter le fameux Ottavio Cappeli, que certains croyaient l’inspirateur suprême de toute la société. En réalité, cet Ottavio Cappeli n’était le maître supposé que d’une fraction dissidente qui, sous le nom de « Nouvel Israël » et sous la direction du comte polonais Gabrianka, entendait mener une existence séparée et trouver par ses propres forces le royaume de Dieu et la Pierre Philosophale. Périsse n’eut aucune nouvelle du voyage à Rome. Il ne sut pas par conséquent ce que les voyageurs purent apprendre en Italie du patriarche des Avignonais, ce pauvre jardinier qui se vantait de converser avec l’archange Raphaël mais qui, arrêté par ordre du Saint-Office, rétracta toutes ses prétentions à une spiritualité miraculeuse, et nia toutes les liaisons qu’il pouvait avoir avec des Francs-Maçons. Reuterholm, de retour à Paris, évita soigneusement le député Périsse, et ce dernier soupçonnait que le souvenir de l’argent prêté pouvait bien être pour quelque chose dans cette froideur.
Ce fut encore Gombault qui apporta aux Lyonnais les premiers échos de l’apparition d’une nouvelle prophétesse, Mlle Labrousse, qui commençait à faire sensation dans le monde des illuminés et même à l’Assemblée Constituante. Périsse apprit cette nouvelle en mars 1790 ; il interrogea tout de suite Dom Gerle, prieur des Chartreux, qui se trouvait être son collègue, comme député du clergé à l’Assemblée Constituante et qui se portait garant des vertus de la voyante et de l’ancienneté de ses prédictions. Celles-ci étaient d’importance. « Elle a annoncé les États Généraux, tous les hommes devront être mis au même rang, le clergé humilié et puni, la révolution doit être générale. La France en sera le centre général. Le Pape y sera lié à la Révolution. Il y aura de grands événements physiques et moraux. Beaucoup mourront, et la paix renaîtra avec la foi et avec la religion. »
Nous ne discuterons pas pour établir si, en réalité, Suzette Labrousse était arrivée à cette précision dès les débuts de sa carrière prophétique, ou même à l’époque où Dom Gerle la découvrit, une dizaine d’années avant l’ouverture des États. Périsse Duluc ne connaissait les vaticinations de la demoiselle que par les brochures qui circulaient sur elle et les renseignements qu’il tenait du prieur des Chartreux. Dom Gerle, qui la connaissait depuis douze ans, avait la plus grande confiance dans son inspiration. Il se déclarait tout à fait persuadé qu’elle exprimait les desseins de Dieu ; à ce point qu’à cause d’elle il s’était lancé dans la politique, votait avec les patriotes et dénonçait les fautes du clergé, au grand scandale des membres de son ordre et à l’applaudissement des partis avancés. Mais que ne prédisait pas la « demoiselle du Périgord » ? Elle annonçait le rétablissement de la foi, la conversion des Juifs, la réunion des sectes, la destruction des méchants, la paix générale et la Révolution s’étendant à la papauté. Elle annonçait aussi une révolution physique, et qu’on verrait une image à côté du soleil... Des libelles, venant de ses partisans et de ses parents, circulaient dans Paris, aussi bien dans les cercles mystiques que dans les clubs politiques. On disait que toute une documentation avait été envoyée à la Sorbonne et au Garde des Sceaux. Cependant, malgré l’importance de cette manifestation et la bonne foi de son principal répondant, Périsse resta sceptique. « De tout cela, écrivait-il à Lyon, que devons-nous croire, nous qui avons vu tant de ces annonces merveilleuses se trouver sans résultats ». Il n’hésitait plus quelques mois plus tard. Lorsqu’il eut dîné plusieurs fois avec la prophétesse et conversé avec elle, son opinion fut franchement mauvaise. La pauvre fille lui parut en complète illusion sur la réalité de ses dons et de sa mission.
Il est assez remarquable qu’averti des événements les plus frappants de ce qu’on a appelé l’Illuminisme révolutionnaire, Willermoz garda, en toutes ces occasions, une réserve prudente. Cette façon de juger, assez inhabituelle, indique-t-elle que le Lyonnais s’intéressait d’autant plus aux miracles qu’ils lui étaient plus spécialement destinés et qu’ils pouvaient contribuer à augmenter sa notoriété et son importance ? Ferait-elle supposer que les expériences des années passées, avec Mlle Rochette et l’Agent Inconnu, avaient tout de même porté leurs fruits ? Il est juste de remarquer que Périsse était, à cette époque, l’informateur de son maître et que sa modération est certainement responsable, pour une grande part, de la sagesse que nous constatons.
Pourtant le petit cercle n’abandonnait pas tout à fait sa foi secrète. Si les événements du jour faisaient chez certains passer les préoccupations spirituelles au dernier rang de leurs soucis, certains restaient fidèles à leurs doctrines et à leurs pratiques : tels les Coens qui, à l’équinoxe de mars 1790, se faisaient passer pour malades afin de pouvoir se « retirer en leur particulier », tel surtout Saint-Martin qui s’était repris à composer des ouvrages philosophiques et mystiques.
Claude de Saint-Martin avait pourtant changé. Son dernier ouvrage « l’Homme de désir », paru en 1790, avait des accents plus libres et plus poétiques que tout ce qu’il avait écrit jusque-là. Certes, il restait fidèle à ses amis d’autrefois et ne manquait pas, par exemple, d’aller rendre visite à Périsse chaque fois qu’il séjournait dans la capitale ; mais sa vie s’était fixée à Strasbourg et le centre d’intérêt de sa méditation intérieure n’était plus le seul Traité de la Réintégration. Il avait accepté Jacob Boehme comme directeur spirituel à côté de Don Martinès. La personne responsable de cette évolution était Mme de Bœklin, qui lui avait traduit les livres du mystique cordonnier de Görlitz et révélé les œuvres de Klopstock et de Gessner, qui l’avait initié, en somme, à la mystique et à la poésie germaniques. L’influence de cette révélation fut très grande sur le développement de sa pensée. Sans renier ses anciennes amours, le Philosophe Inconnu considéra désormais « le chérissime Boehme » pour son second maître, Charlotte de Bœklin pour la plus chère de ses amies et Strasbourg pour le paradis terrestre.
Périsse fut le confident de cet enthousiasme en avril 1790. Mais il ne comprit que le côté extérieur de cette amitié avec une femme « qu’il met bien haut dans les grandes choses, non comme crisiaque, car c’est une magnétiseuse au contraire, mais comme très élevée en doctrine », et ne sut pas discerner les changements de pensée et de conduite que méditait Saint-Martin. Le Philosophe Inconnu paraissait suivre sa marche ordinaire, « si ce n’est, remarquait Périsse, qu’à Paris et à Strasbourg, il frise un peu les crisiaques sans néanmoins s’y livrer ». Cependant il ne put cacher qu’il n’arrivait pas à pardonner à Willermoz la création des Grands Profès, cette combinaison que le Lyonnais avait faite de la Franc-Maçonnerie templière avec la doctrine de Martinès de Pasqually.
La querelle était ancienne. C’était celle qui, depuis 1773, recommençait toujours à propos de la valeur des cérémonies, des initiations, des formalités ; celle qui mettait en question l’utilité de leurs cercles secrets. Quelque soin que les deux amis eussent pris pour paraître oublier leur désaccord, ils n’étaient pas arrivés à s’entendre. Un moment soumis, plutôt que convaincu par le miracle de l’Agent Inconnu, Claude de Saint-Martin, après toutes les expériences du magnétisme voyait, de plus en plus, ce qu’il y a d’inférieur et de malsain dans ce penchant pour le merveilleux, qu’il avait pris parfois pour un désir de connaissance mystique. Il comprenait à quels graves dangers s’exposent ceux qui écoutent les professeurs de sciences occultes, évoquent les esprits, attendent des manifestations extraordinaires et oublient Dieu pour les « gens à secret ». A la fin de 1789, il décida d’abandonner la Franc-Maçonnerie et envoya à Lyon sa démission de l’Ordre Rectifié. Cependant, les liens de l’Initiation lui restaient encore chers, tant il est difficile à chacun de nous de tuer le vieil homme ; il aurait aimé pouvoir connaître, à l’occasion, les instructions de l’Agent Inconnu sans avoir pour cela à faire partie de la Bienfaisance. Willermoz ne répondit pas à cette demande.
En juillet 1790, écrivant à Antoine Willermoz pour régler quelques affaires, Saint-Martin profita de l’occasion pour faire rappeler, « au cher frère aîné », que sa démission était irrévocable et qu’il entendait qu’on le rayât des listes maçonniques où il avait été inscrit depuis 1785. Bien qu’il sentît toute l’inutilité qu’il y avait à répéter des explications que Willermoz n’avait jamais comprises, il ne put s’empêcher de rouvrir une dernière fois le débat. « Je ne le fatiguerai pas par un plus ample détail des raisons qui me déterminent. Il sait bien qu’en ôtant mon nom de dessus ses registres, il ne se fera aucun tort, puisque je ne lui suis bon à rien ; il sait d’ailleurs que mon esprit n’y a jamais été inscrit, or ce n’est pas être liés que de ne l’être qu’en figure. Nous le serons toujours, j’espère, comme Coens, nous le serons même par l’Initiation, si toutefois ma démission n’y met pas obstacle. Car alors, je ferai même le sacrifice de l’Initiation, attendu que tout le régime maçonnique devient pour moi chaque jour plus incompatible avec ma manière d’être et la simplicité de ma marche ». Il ajoutait qu’il garderait jusqu’au tombeau le souvenir respectueux de Jean-Baptiste Willermoz.
Ces assurances sonnent comme un adieu. Saint-Martin avait trouvé, en Alsace, la « terre promise », c’est-à-dire un lieu de solitude et de travail, avec l’aide d’une vigilante amitié. Il quittait allègrement les routes compliquées qu’il avait jusqu’alors suivies et ne regrettait « aucun espèce de vertige », résolu à ne plus chercher que Dieu. Les événements de la Révolution française ne devaient pas l’arracher à son parti pris, bien au contraire ; ils lui apportèrent seulement de nouveaux sujets de méditations et d’amples raisons d’approfondir le problème du mal et celui de l’expiation, et de s’attacher à Jésus-Christ comme au seul médiateur. Il accepta la Révolution comme un décret de la Providence, mais il cherchait à n’en faire qu’un moyen d’enrichissement spirituel et qu’une raison de mieux comprendre l’Écriture Sainte et les voies de la divine sagesse. Ainsi pouvait-il préserver cette paix de l’âme, qui lui était si nécessaire, au milieu des bouleversements et des malheurs de ces jours sombres.
Tout autre fut le parti que suivit Jean-Baptiste Willermoz pendant le même temps. Lyon n’était pas pour lui, comme Strasbourg pour Saint-Martin, une oasis de bonheur et de consolation. La paix ne régnait pas dans la ville ; elle ne régnait pas dans la loge de la Bienfaisance, ni même dans le cœur de Jean-Baptiste Willermoz. Tout au contraire, les affaires maçonniques devenaient une source de constants soucis. Les événements révolutionnaires n’étaient, entre les Frères autrefois unis et disciplinés, qu’un sujet de discorde. Pour la raison sans doute qu’aucun d’eux ne suivait le parti du Philosophe Inconnu, qui était d’envisager chaque chose sous l’angle de l’éternité et d’éviter de se mêler, autant que possible, des choses terrestres.
Jean-Baptiste Willermoz avait embrassé les opinions avancées de ceux qu’on appelait les patriotes, que représentaient à l’Assemblée Millanois et Périsse Duluc. Il fut un de ces bourgeois libéraux qui se groupèrent pour former à Lyon des comités patriotiques d’où naquit, dès 1789, la Société des Amis de la Révolution transformée en Club des Amis de la Constitution. Le souci de guider le public que montraient ces sociétés, le goût de morigéner, d’adresser des avertissements et des leçons, convenait fort bien au caractère de notre Lyonnais ; il s’y trouva à l’aise, dans un milieu peu nombreux et choisi, avec d’autres bourgeois remplis de bonnes intentions et du sentiment de leur importance nouvelle de citoyens.
La Bienfaisance au contraire comptait beaucoup plus de gens mécontents de l’ordre nouveau, que de fervents partisans de la Révolution. Les gentilshommes et les commerçants qui formaient la majorité de ses membres ne pouvaient supporter, sans une inquiétude irritée, ni la suppression de leurs privilèges, ni l’incertitude des temps, ni l’instabilité du commerce. On vivait des jours troubles où passions et intérêts entraient en conflit. Le sentiment d’espérance et de bonne volonté, qui avait animé la plupart des Français s’effaçait ; des différences d’opinions s’accusaient, qui avaient paru insignifiantes au moment des élections pour les États Généraux ; l’esprit de sacrifice et l’enthousiasme se fondaient en découragement et en soupçons irritants. Les émeutes dans les campagnes, compliquant l’insurrection de juillet 1789, causèrent les premières paniques et les premières émigrations. Le chanoine Henry de Cordon quitta Lyon pour aller chercher en Italie un climat plus paisible. Parmi ses confrères restés en France, Paganucci, Belz, de Rachais et de Bory cachaient de moins en moins les inquiétudes que leur causait la situation politique. Ils n’étaient pas les seuls. Périsse Duluc résume ainsi, le 3 septembre 1789, les réflexions que lui inspire le mécontentement qu’il sent gronder chez ses compatriotes : « C’est l’esprit public qui manque le plus à nos concitoyens... notre ville ne contient que des intérêts particuliers qui méprisent ou méconnaissent la chose publique ».
Il est facile d’écrire de loin une condamnation de principe. En fait, « les intérêts particuliers » incriminés se montraient particulièrement pressants, en 1789, et à Lyon tout particulièrement ; il était excusable d’y penser, plutôt que de se consacrer à légiférer dans l’absolu. Une crise sévissait durement sur l’industrie de la soie. On a évalué à 40.000 le nombre des ouvriers sans travail. D’autre part, la question du ravitaillement était grave ; il fallut toute l’énergie et les mesures habiles des derniers consuls pour éviter une disette de blé.
A l’entrée de l’hiver, dès le mois d’octobre, une Société Philanthropique se forma pour lutter contre la misère, dont on peut louer la bonne organisation, les desseins intelligents et variés, l’esprit généreux. Elle sut réunir par souscription des sommes fort importantes, qui lui permirent de secourir plus de vingt mille indigents. Son rôle ne se bornait pas à cette assistance matérielle ; ses directeurs ambitionnaient d’exercer une action morale sur le peuple en développant, dans es class es populaires, l’instruction, le goût du travail, la religion et les principes d’ordre, de justice. En pratique, ils ouvrirent des ateliers de tissage et des filatures pour les ouvriers sans travail, des cours d’apprentissage et des écoles pour les enfants pauvres.
Tout cela est connu. Mais ce qui l’est moins, c’est que la Société Philanthropique lyonnaise semble avoir été d’inspiration maçonnique et s’être spécialement développée dans le cercle des Maçons de la Bienfaisance. Dès 1786, Willermoz et ses amis s’étaient occupés d’une société portant le même nom, créée en marge de leurs loges et s’efforçant d’être « purement civile », mais tout de même fort teintée de maçonnerie. La société de 1789 n’a-t-elle été que le développement, sous la pression des circonstances, de cette ancienne organisation charitable ?
On ne peut répondre affirmativement, faute de connaître la composition de son bureau directeur et le nom de ses premiers membres, Cette société, fort éloquente pour définir ses projets et ses principes, reste dans ses prospectus extrêmement discrète. Les noms des dirigeants ne sont cités ni dans la délibération de la municipalité qui, le 22 octobre 1789, reconnaissait son utilité, ni dans le compte rendu élogieux que fit paraître, en 1790, l’Almanach astronomique et historique de la ville de Lyon. Cependant, dans des dossiers de l’époque révolutionnaire, quelques prospectus ont été conservés et, ce qui nous intéresse davantage, deux listes des membres pour 1791 et 1792. Elles ne nous permettent guère de douter de son caractère. Nous constatons que la Société Philanthropique avait, en 1791, Paganucci pour président, l’abbé Rozier pour vice-président et Braun comme trésorier. Parmi les cotisants très nombreux, groupés par comités de quartier, on trouve aussi un bon nombre de Chevaliers Bienfaisants. Antoine Willermoz fait partie du comité de la rue Buisson, où il avait son domicile, et l’on peut relever les noms familiers de Belz, Guillin, Millanois, Berruyer, Molière, Dumoulin, Maisonneuve, qui sont sans doute les Frères du même nom. Cependant ni Jean-Baptiste Willermoz, ni son frère Pierre, ni Périsse Duluc ne sont inscrits dans les rangs de cette société de bienfaisance chrétienne, soit qu’ils aient été arrêtés par le coût de la cotisation, soit plutôt qu’à cette date déjà, ils en aient discuté la direction et l’esprit.
C’est que, de plus en plus, toute collaboration devenait difficile entre des gens qui différaient d’opinion, même lorsqu’il ne s’agissait que de soulager la misère. Les Chevaliers Bienfaisants ne faisaient pas exception et bien qu’ils eussent été entraînés pendant de longues années à travailler en commun, sur un pied d’égalité fraternelle, ils se laissèrent envahir par les passions du jour.
La conduite politique des Frères députés fut tout de suite un objet de scandale pour la plupart des membres de la loge. Celle de Périsse suscita des critiques particulièrement acerbes. On incriminait son ambition ; on l’accusait de briguer la place de maire et d’entretenir des troubles à Lyon pour parvenir à ses fins. Du 5 au 7 février éclata une révolte, où les miliciens des quartiers refusèrent de céder la place aux troupes de volontaires organisés par le dernier des échevins Imbert Colomès. On raconta que les émeutiers avaient été payés par l’imprimeur Périsse, qui avait agi à l’instigation de son frère le député. Qu’y avait-il de vrai dans ces bruits ? En tout cas, ils exaspéraient Périsse Duluc, car il n’ignorait pas que l’origine de ces racontars venait surtout de Belz, son confrère, et que les calomnies contre lui avaient leur source dans la loge de la Bienfaisance, où il aurait dû n’avoir que des amis. Il sut qu’une dénonciation était même venue ternir sa réputation auprès des Frères de Paris. On conçoit son amertume et son désir de recevoir des excuses officielles, de ces « chers Frères accusateurs et calomniateurs », avant de pouvoir songer à s’occuper encore avec eux de travaux maçonniques.
Les partis s’organisèrent à la faveur des discordes. Nos Francs-Maçons mystiques, au milieu de ces événements, achevèrent de se séparer et laissèrent mourir le peu qui restait de leur fraternité. A l’Assemblée, Jean de Turkheim démissionna avec un groupe de députés aristocrates. Le doyen Castellas comptait parmi les « noirs », bien qu’il se gardât d’élever la voix, soit en particulier, soit pendant les séances. Tout autre était l’attitude du comte de Virieu qui se faisait souvent remarquer par ses interventions véhémentes ; le caractère emporté du Dauphinois, son goût pour la contradiction le rendaient difficile à classer. Une chose paraît certaine : c’est que Périsse Duluc ne pouvait pas le supporter et qu’il le dépeint sans indulgence, comme un incorrigible brouillon, dévoré du désir d’obtenir, à l’assemblée, un rôle prépondérant. D’un autre côté, si les opinions de Castellas, de Virieu et de tant de Frères parisiens et lyonnais étaient fort éloignées de celles de Périsse, Millanois, lui, se trouvait fort éloigné de la « Chose ». Ainsi, les divisions politiques empêchaient toutes relations entre patriotes et modérés et les questions de foi divisaient les patriotes. De quelque côté qu’on envisageât la question, il n’y avait, entre ces hommes, aucune possibilité d’accord. Le pauvre Willermoz s’obstinait, en vain, à maintenir entre les siens une précaire apparence d’union.
En avril 1790, un coup nouveau vint l’atteindre personnellement. L’Agent Inconnu fit savoir qu’un ordre surnaturel lui enlevait son rôle de chef des Initiés et le dépôt des instructions qu’il avait reçues ; Jean Paganucci était promu à sa place pasteur et dépositaire. Willermoz souffrit de cette humiliation. Depuis longtemps, il avait fait de graves réserves sur la valeur de l’action qui guidait Mme de Vallières ; mais que cette inspiration fût « aristocratique », c’était là une constatation amère pour les « patriotes » qui avaient eu foi en elle. La politique venait se mêler aux questions les plus immatérielles, elle gâtait les âmes les plus pures.
Lyon restait, à cette époque, profondément divisé. La nouvelle municipalité et son maire, Palerne de Savy, digne représentant des vertus dé la haute bourgeoisie, n’arrivaient pas à dompter les passions complexes d’une ville troublée par une grave crise industrielle autant que par les incertitudes politiques. La proximité de la Savoie et de la Lombardie, où beaucoup d’émigrés s’étaient réfugiés, était aussi une cause de crainte et d’agitation ; des nouvelles tendancieuses circulaient ; dans tous les milieux régnait l’inquiétude. Tandis que les anti-révolutionnaires dénonçaient en Périsse Duluc un fauteur de troubles particulièrement résolu, Périsse, lui, s’effrayait de la faiblesse du pouvoir royal et croyait que les troubles et les émeutes étaient entretenus par les aristocrates, afin d’empêcher l’établissement de la constitution et le triomphe de la liberté. Chaque homme, devenu un partisan, soupçonnait des plus noirs desseins ceux qui avaient le tort de ne pas penser comme lui.
Jean-Baptiste Willermoz n’échappa pas à cette folie de suspicions et de dénonciations, qui est un chapitre fort triste de l’histoire de la Révolution française. Il était, pour son compte, persuadé que les « Princes », les comtes d’Artois et de Provence, frères du roi, comptaient sur Lyon pour se révolter contre l’Assemblée Constituante et entreprendre la restauration des privilèges héréditaires. Dès mars 1790, il envoya à Paris un certain « bulletin de Turin » qui contenait sans doute quelque révélation sur les projets des émigrés. En août, une lettre fut saisie et publiée qui semblait pouvoir autoriser toutes les craintes. Elle avait été justement écrite par un ex-Frère de la Bienfaisance, le chanoine Henry de Cordon, qui avait cru devoir avertir une certaine Mme de Persau qu’elle eût à se garer « d’une mine prête à éclater ». Willermoz se crut fondé à lutter, dans la mesure de ses moyens, contre une « conspiration si atroce » ; seulement les moyens qu’il employa ne font guère honneur ni à son courage, ni à sa franchise. En fait, il se borna à transmettre à Paris les dénonciations qu’il recevait. Ainsi joua-t-il, en novembre et décembre 1790, un rôle d’intermédiaire entre Périsse Duluc et l’aide-major Frachon, membre des Amis de la Constitution, qui recevait, à cette époque, toutes sortes de révélations d’un aubergiste Clerc, d’un ouvrier Monnier et d’un certain Privat, capitaine du Gourguillon, au sujet d’une sorte de complot réactionnaire dont Guillin de Pougelon, ancien échevin, était le chef. Frachon et Willermoz, persuadés de l’importance de ces racontars, ne voulaient cependant pas les dénoncer eux-mêmes. Périsse, auquel les faits paraissaient bien mal établis, désirait encore moins compromettre sa dignité de député. Les lettres des Lyonnais furent donc transmises, sous forme d’extraits anonymes, au Comité des Recherches. A vrai dire, le député de Lyon, peut-être parce qu’il savait d’expérience personnelle, le peu de fondement qu’ont certains bruits, trouvait un peu trop romanesques les craintes de son vieil ami et ne croyait pas beaucoup que des « Altesses » et des « Majestés » fussent prêtes à venir inaugurer à Lyon l’ère de la réaction. Il savait d’ailleurs que l’agence d’espionnage intérieur que constituait le Comité des Recherches avait, à Lyon, des correspondants habituels. Or, il se méfiait beaucoup de ces sortes de gens, qui ont tout profit à construire des intrigues de toutes pièces et à mettre en circulation des bruits alarmants, afin de faire corroborer leurs dénonciations par des citoyens dignes de foi.
L’affaire, cependant, eut une suite, puisqu’elle amena, en décembre, l’arrestation de Guillin et de quelques complices. Il est à remarquer que les accusés invoquèrent, plus tard, pour se défendre, les mêmes arguments que Périsse Duluc objectait pour calmer et rassurer Willermoz ; ils prétendirent avoir été circonvenus par des provocateurs et des dénonciateurs à gages.
Jean-Baptiste Willermoz comptait, en 1789 et 1790, au nombre des « patriotes ». Le libelle réactionnaire qui, sous le titre d’ « Avis d’un vrai patriote », donnait la liste des « prétendus amis de la Constitution, soi-disant amis du peuple et qui ne servent qu’à l’exciter au trouble », inscrit le nom de Willermoz au milieu des Frossard, Frachon, Laussel, Roland de La Platière, Chalier, etc.... Le « démagogue en tout point » qui se trouvait ainsi dénoncé, appartenant au quartier de la Grand’Côte, doit plutôt être le Dr Pierre Willermoz. Mais les deux frères s’entendaient parfaitement en politique ainsi qu’en témoignent les lettres échangées pendant un séjour de Jean-Baptiste à Paris. Ils étaient tous deux amis et partisans du nouveau maire, le Dr Vitet, et fort intéressés à voir retirer de Lyon les troupes et les officiers aristocrates des régiments de M. de La Chapelle. Cette activité pour la chose publique n’était pas tout à fait désintéressée. Pendant un voyage à Paris, au début de l’année 1791, Jean-Baptiste se mêla aux projets d’une loterie, la tontine Lafarge, qu’on essayait de faire patronner par l’Assemblée. Il espéra aussi obtenir une situation dans les hôtels des monnaies, qu’on était en train de réglementer, grâce à l’appui conjugué de ses disciples de toutes opinions, Virieu aussi bien que Périsse Duluc. Mais le projet n’eut pas de suite, soit que Virieu eût eu moins de crédit qu’il ne le pensait, soit que l’intéressé eût changé d’avis dans l’intervalle.
La mise en vigueur de la Constitution Civile du Clergé fut aussi, pour Willermoz, l’occasion d’une intense activité d’avis, de recommandations, de dénonciations, dont nous trouvons de nombreux échos. Grâce à lui, l’abbé Renaud, curé de Sancey, Frère de la Bienfaisance, fut chaudement recommandé auprès de l’évêque Lamourette. Nous nous garderons bien d’apprécier ces démarches, car elles partaient d’un vrai désir de servir la religion. Ce n’est pas une remarque nouvelle de constater que Willermoz la confondait innocemment avec ses convictions particulières. La réforme religieuse, qui se préparait, lui paraissait capable de rapprocher le catholicisme de ces formes du vrai culte primitif qu’il croyait connaître ; tous les Coens convaincus partagèrent cette conviction. Claude de Saint-Martin, tout le premier, fut un fervent partisan de la Constitution Civile. Ces rêveurs espéraient qu’un renouvellement du clergé provoquerait un rajeunissement du christianisme, un réveil de la foi. « Les chrétiens étaient dans un sommeil léthargique, ils se réveillent en se divisant, écrit Périsse Duluc. L’esprit de domination, le vil intérêt ont séduit la piété. Il faut éclairer, édifier, réunir, veiller, c’est l’heure du jour où il faut que les sentinelles dévoilent l’ennemi. C’est l’heure du travail ».
Une tâche fort décevante attendait ceux qui entendaient soutenir le clergé constitutionnel et espéraient contribuer par là au développement du christianisme. Willermoz ne se découragea pas, fort qu’il était du dédain que lui avait enseigné Pasqually pour toutes les Églises constituées et pour tous les prêtres. A ses yeux, ceux qui compromettaient la religion étaient les ecclésiastiques qui refusaient de se soumettre aux lois de l’État et contre eux, il espérait mobiliser toutes les bonnes volontés, tous les vrais fidèles. Ce fut sûrement afin de remplir un devoir semblable que l’abbé Rozier prêta serment et abandonna ses serres et ses pépinières pour occuper la cure de Saint-Polycarpe, bien qu’il eût toute sa vie montré peu de goût pour le pastorat. Jean-Baptiste Willermoz, lui, avait trop l’habitude de jouer, dans son petit cercle, le rôle d’un chef religieux pour ne pas se passionner de ces questions qui lui tenaient tant à cœur. Il ne lui suffit même pas d’enseigner la bonne doctrine à ceux de ses disciples qui venaient lui demander conseil, en leurs incertitudes, comme à leur guide spirituel ; il crut de son devoir de demander une entrevue secrète à l’évêque Lamourette, dont nous ne savons si ce dernier eut lieu de se féliciter.
La meilleure excuse à cette activité est qu’il était appelé à régler des questions délicates, pour protéger à la fois l’exercice du culte légal et la liberté de conscience des particuliers, à cause de ses fonctions à l’Hôtel-Dieu. Après la grave crise financière, qui avait ruiné les hôpitaux de la ville et provoqué la démission des anciens recteurs, Willermoz avait été désigné, par le corps municipal, au nombre des huit administrateurs chargés d’assurer le bon fonctionnement des services hospitaliers. Sa nomination fut ratifiée le 19 mai 1791. Ce n’était pas une sinécure, ni au point de vue financier, étant donnée la disparition des revenus et des privilèges qui jusqu’alors avaient soutenu l’antique institution, ni au point de vue moral, puisque tous les aumôniers de l’hôpital avaient refusé le serment exigé de tous les ecclésiastiques exerçant des fonctions publiques. Willermoz, spécialement chargé de l’administration intérieure, était en contact journalier avec les religieuses hospitalières. Or il apparaît que les sœurs des hôpitaux se montraient fort hostiles envers les prêtres constitutionnels et que c’étaient des filles qui « n’aimaient guère obéir » ; il apparaît aussi que Willermoz n’employait peut-être pas avec elles toute la prudence nécessaire. Il avait toujours été fort opiniâtre et, lorsqu’il s’agissait de ses convictions personnelles, il ne se montrait ni patient, ni tolérant. Nous savons qu’il aurait aimé faire condamner les religieuses par des sanctions administratives, et que Périsse Duluc plus sage le rappela à la prudence et à la modération.
Les discordes nées de la Constitution Civile du clergé achevèrent de brouiller entre eux les Maçons de la Bienfaisance ; sur ce point non plus, ils ne s’entendirent pas. Par contre, la fuite du roi et les projets de régime républicain, qui agitèrent si profondément l’opinion, n’accentuèrent pas chez eux les divisions déjà existantes. Les Chevaliers Bienfaisants restèrent tous attachés au principe monarchique.
Périsse exprime dans ses lettres les raisons, plus réfléchies que sentimentales, qui l’attachent au gouvernement royal. Cette sagesse, faite de la crainte de provoquer des bouleversements plus profonds et du refus de s’engager plus avant en d’aventureuses expériences, était celle de la majorité. Le député de Lyon, qui représente assez bien l’opinion libérale des Constituants, ne montre que de l’horreur pour la proclamation du Champ de Mars de juillet 1791. Il réprouve hautement les insolences des orateurs du Club des Jacobins, et condamne l’exaltation coupable de quelques députés « jésuites de la Constitution » qui, « sous les apparences de défenseurs de la liberté », ne cherchent qu’à provoquer des troubles. C’était l’époque où beaucoup avaient résolu de quitter le Club pour trouver ailleurs un lieu de réunion où régnât une atmosphère plus sereine. Périsse fut au nombre des membres du Club des Feuillants. Malgré son pessimisme habituel, le mépris qu’il nourrissait envers les démagogues le poussait à sous-estimer la puissance de ses adversaires. « Ils n’ont pas six partisans dans l’Assemblée et encore n’osent-ils se montrer, écrivait-il le 17 juillet, et Robespierre l’atrabilaire, et le diffus Pétion exceptés, les autres sont des imbéciles ou des sots ».
Les révolutions n’ont jamais eu grand besoin d’intelligences et de talents, tant la popularité obtenue par la violence et la surenchère démagogique prime facilement la valeur et les services rendus. Périsse espérait pourtant que cette Constitution, dont il était un des rédacteurs, suffirait à rétablir l’ordre et la prospérité, cependant qu’il suivait avec angoisse le développement des passions. L’action illégale des Clubs lui paraissait le pire danger. Avec ses collègues de Lyon, dans les lettres officielles et dans ses lettres privées, il préconisait une sage modération, l’horreur des factieux et le respect absolu de la loi.
Il était déjà trop tard. A Lyon, la Société Populaire des Amis de la Constitution, qui avait des sections dans chaque quartier, avait facilement éclipsé l’autre Club, plus ancien, plus choisi, plus sérieux et, pour tout dire, plus ennuyeux. Elle patronnait des démocrates qui se groupaient autour de Roland de La Platière, ou des exaltés, comme Chalier. Les deux clubs étaient théoriquement unis. Mais les notables patriotes qui fréquentaient l’ancien Club ne goûtaient ni le milieu mêlé de la Société Populaire, ni le pathos brutal, ni les revendications excessives de ses orateurs favoris. Ils se trouvaient tout naturellement portés à se rapprocher des principes professés par le Club des Feuillants de Paris.
La situation devenait de plus en plus décevante pour ceux qui, travaillant à doter la France d’une constitution juste et généreuse, avait cru travailler au bonheur et au progrès général. On comprend l’amertume de Périsse Duluc au moment où, sa tâche accomplie, la législature terminée, il songeait à regagner sa ville natale. Il comprenait que ses efforts avaient été vains et que son souci d’équité n’avait contribué qu’à lui créer des ennemis dans tous les partis et son imagination augmentant son pessimisme découragé, il se voyait comme « un de ces hommes proscrits qu’il est dangereux d’approcher et par qui tout ce qui les entoure est compromis ».
Cette conception, déjà romantique, de son rôle politique n’était plus de saison. Les morts vont vite en temps de révolution et les absents ne valent pas mieux que les morts. Le souci de la légalité était depuis longtemps un point de vue dépassé. La personne et les idées de Périsse ne pouvaient plus susciter l’intérêt de ses compatriotes. En province, comme dans la capitale, les dissensions politiques se compliquaient de l’angoisse de la guerre et de l’invasion, et les rivalités des hommes au pouvoir achevaient de bouleverser l’opinion. La conduite équivoque du roi et de son entourage était l’objet de commentaires passionnés. On parlait de trahison ; on traitait en ennemis du peuple ceux qu’on avait acclamés la veille. Les plus graves questions se débattaient au milieu des émeutes. La chute du Roi, après le 10 août, son procès, sa mort, faisant disparaître avec la monarchie un des principaux sujets de discorde, n’amenèrent pas l’apaisement.
A Lyon, la situation restait trouble. Le maire Vitet, lassé de ses fonctions, donna sa démission en novembre 1791, et s’empressa d’aller faire un voyage en Provence, sans attendre la nomination de son successeur. Il quittait, pour un temps, une ville où les républicains, amis de Roland, faisaient maintenant figure de modérés et avaient fort à faire, malgré l’appui de la majorité des électeurs, pour soutenir les attaques des enragés, dont le plus exalté était le municipal Chalier. De longs mois d’émeutes, de proclamations, d’élections incertaines, aboutirent aux crises municipales de février et mars 1793, qui vit le triomphe des clubistes ; puis à la journée révolutionnaire du 29 mai où, la situation se renversant, les Sections de Lyon, révoltées contre la menace de la tyrannie extrémiste, chassèrent le maire Bertrand et arrêtèrent Chalier.
La ville prenait brutalement parti dans la mortelle querelle qui divisait, à Paris, les Conventionnels en Girondins et Montagnards. Le Comité insurrectionnel de Lyon, bientôt transformé en Commission Populaire de Salut Public, n’hésita pas à rompre avec la Convention, dès qu’on eût appris le résultat des journées du 31 mai et du 2 juin et la proscription des Girondins. Ce fut cette Commission qui mit en accusation Joseph Chalier et le fit condamner à mort. Cependant, la rébellion ne fut pas tout de suite irrémédiable. Il y eut, entre Paris et Lyon, plusieurs mois de négociations et d’espoir. La conciliation parut souvent imminente, car les Lyonnais n’entendaient pas faire cause commune avec les royalistes de l’Ouest et du Midi et, en toute occasion, ils tenaient à affirmer leurs sentiments républicains. Il fallut toute l’intransigeance de Robespierre et de son entourage et la chute de Danton pour déchaîner la véritable guerre civile, le siège de Lyon, qui dura du 8 août au 9 octobre 1793.
Nous ne savons pas si la Bienfaisance résista longtemps à ces orages. Willermoz écrivit que, par la fermeté de leurs principes, les Frères Grands Profès surent mieux lutter que les autres Maçons avant d’être « entraînés par le torrent ». Espérons-le. La décadence de la Maçonnerie est, pendant les premières années de la Révolution, un phénomène général. Les loges se fermaient les unes après les autres. Partout les Maçons abandonnaient leurs sociétés, comme on abandonne des habitudes désuètes en de nouvelles circonstances. M. Gaston-Martin a pu écrire qu’à la fin de la Constituante « le Grand Orient n’était plus qu’un cadre dont les effectifs ont fondu ». Les années qui suivirent accentuèrent la débâcle. Philippe-Égalité ne fit que la constater, en faisant connaître au public, le 5 janvier 1793, qu’il se démettait de toutes ses dignités et fonctions de Grand Maître du Grand Orient, et qu’il renonçait désormais à s’occuper de Maçonnerie, parce qu’il préférait la réalité à de vains fantômes. A cette date déjà, les Maçons, bourgeois et aristocrates, peuplaient les prisons ou avaient pris le chemin de l’exil. La Terreur acheva de les disperser et la guillotine d’éclaircir leurs rangs. Seuls subsistèrent plus longtemps quelques petits cercles sporadiques, à l’activité restreinte, qui essayaient de se faire oublier. Car c’est un fait que les sans-culottes considéraient la Franc-Maçonnerie comme le monument du fanatisme et le repaire de l’aristocratie.
En 1793, l’hôtel de la Bienfaisance, aux Brotteaux, était déjà fermé. Ce qui restait de plus réel consistait en ses archives, que Willermoz emballait de son mieux, pour les déménager de ce quartier excentrique que les troupes allaient occuper.
On ne sait si l’Agent Inconnu dépeignait ces troubles comme l’accomplissement des prédictions sinistres, dont il avait autrefois menacé ceux qui n’écouteraient pas son message. A vrai dire, les Initiés de Lyon étaient alors trop engagés dans la tourmente pour pouvoir s’arrêter beaucoup aux vaticinations de leur prophétesse. Jacques Millanois était un de ces républicains qui préconisait la révolte contre la Convention ; le comte de Virieu était accouru apporter son aide à ceux qui organisaient la défense de la ville ; tandis que le vieux Paganucci employait ses talents de comptable à mettre de l’ordre dans les ressources dont disposait le général Précy, chef militaire des rebelles.
Les Willermoz et Périsse Duluc, en ces circonstances difficiles, suivirent un parti assez mal défini. Leurs opinions les rangeaient plutôt dans le camp jacobin, tandis que leurs goûts et leurs relations les classaient dans celui des modérés. C’étaient là autant de bonnes raisons pour essayer de se tenir à l’écart. Tout ce qu’on sait de la conduite de Jean-Baptiste Willermoz reste peu clair. Ainsi, il prétend avoir signé la pétition révolutionnaire du 14 mai 1793, avoir été recherché comme suspect après le 29 mai et rayé de l’assemblée du département, dont il était membre, comme partisan de Chalier ; d’autre part, nous le voyons, le 8 août, quitter sa maison des Brotteaux pour aller s’enfermer dans la ville, comme s’il pactisait avec les rebelles. Son adhésion apparente n’excluait pas la prudence. Il affirmera n’avoir jamais contribué en rien, ni par son action, ni par son argent, au siège de la ville et avoir borné son rôle à remplir, de son mieux, ses fonctions d’administrateur des hôpitaux.
Dès que l’investissement de Lyon lui parut imminent, son premier soin fut de quitter cette maison Bertrand aux Brotteaux, où il habitait depuis dix-huit ans. C’était le 6 ou 7 août, veille du jour où fut tiré le premier coup de canon. Willermoz, averti des menaces qui pesaient sur la ville, s’empressa de déménager ses meubles et ceux de sa sœur, sans oublier les précieux papiers maçonniques qu’il avait emballés dans plusieurs malles. Le transport s’effectua avec l’aide d’un des servants de la loge, tandis que tombaient les premiers boulets qui devaient, au cours du siège, détruire l’hôtel de la Bienfaisance.
Dès le 25 septembre, un logis de quatre pièces au 2e étage d’une maison, 20 rue Clermont au coin de la rue Lafond, avait été arrêté. Le bail fut fait au nom de Mme Provensal ; il était spécifié que son frère Jean-Baptiste lui sous-louait une chambre de l’appartement. La maisonnée était fort restreinte. Peu de mois auparavant, Mme Provencal avait perdu son fils Jean ; il ne restait auprès d’elle qu’une jeune orpheline, petite nièce d’un vieil ami, qu’elle élevait depuis l’âge de trois ans et considérait comme sa fille. Jeannette Pascal servait de demoiselle de compagnie à sa vieille amie et de secrétaire à Jean-Baptiste Willermoz, qui avait bien besoin de ses jeunes yeux pour suppléer aux siens, usés par les longs travaux d’écriture et de copies. Ce fut dans cet étroit logis, au cœur de la ville, qu’ils passèrent la période oppressante du siège. Willermoz a conté, en 1810, qu’aux premiers jours de son installation, une bombe tomba dans sa chambre et mit en poussière une des malles, qui contenaient les précieuses archives maçonniques.
Son rôle d’administrateur de l’Hôtel-Dieu permettait à Jean-Baptiste Willermoz de se rendre utile sans se compromettre. Il s’est fait une gloire d’y avoir consacré, pendant cette période dramatique, tout son temps et tout son courage. S’il faut l’en croire, ce fut, en partie, grâce à lui qu’on parvint à assurer le ravitaillement de l’hôpital et à défendre l’argent et les provisions contre les réquisitions des défenseurs de la ville. Pendant les terribles nuits du 22 au 25 août, où Lyon flambait sous les boulets ennemis, Willermoz s’employa avec les servants et les hospitalières à transporter les malades pour les préserver du feu. Ce fut lui qui eut l’idée, le 24 août, de faire hisser sur le grand dôme le drapeau noir de la misère, afin d’implorer la pitié des assaillants. Mais le sombre étendard fut interprété comme le signal d’une résistance désespérée, et l’hôpital continua à servir de cible aux adversaires de Lyon. Avec tous ceux qui s’évertuaient à éteindre les nombreux foyers d’incendie qui menaçaient l’immense édifice, Willermoz se multiplia pendant trois jours et trois nuits. L’alerte passée, il s’occupa du déménagement des malades qu’on installa provisoirement en des lieux moins exposés ; les couvents des Cordeliers de l’Observance et des Deux-Amants, au faubourg de Vaise, furent choisis. On imagine sans peine ce que fut le déménagement des centaines de malades et de religieuses qu’abritaient les bâtiments de l’Hôtel-Dieu. Le transfert était terminé le 2 septembre.
Parmi la population enfermée par le blocus, beaucoup supportaient sans espoir les rigueurs du siège, beaucoup n’avaient aucune confiance dans le succès et craignaient de voir leurs compatriotes aggraver leur cas par leur obstination. L’abbé Rozier était un de ces pessimistes, d’aucuns diront de ces défaitistes ; ce qui ne l’empêchait pas, d’ailleurs, de se prodiguer au secours des malheureux de sa paroisse, au milieu des ruines causées par les canonnades des assaillants. Il fut l’instigateur de réunions de « vieillards » qui partageaient ses craintes. On peut supposer que parmi ces respectables personnages se trouvait peut-être Jean-Baptiste Willermoz. Quelques réunions eurent lieu dans la grande salle de l’édifice, où les commerçants faisaient leurs opérations de bourse et qu’on appelait la Loge du Change. On discuta s’il était possible de négocier la soumission de la ville ; mais le projet n’eût pas de suite car le général Précy dispersa les « clubistes ». Peu de temps après, pendant la nuit du 29 septembre, un boulet acheva de détruire la maison de l’abbé Rozier, rue Vieille-Monnaie, et le tua dans son lit pendant qu’il dormait. Le même jour, l’évêque Lamourette avait été fait prisonnier par les Conventionnels.
Le projet de négociation fut repris, quelques semaines plus tard, lorsqu’il devint évident à tous que la partie était perdue, et que le découragement fut général. Ceux qui avaient le moins pactisé avec la rébellion collaborèrent avec les membres des Sections pour essayer de détourner le désastre qui menaçait. Précy, cette fois, ne put empêcher la réunion de ceux qui voulaient « aviser aux moyens de salut » de la cité. Périsse Duluc présida, le 8 octobre, une réunion des commissaires des Sections de la ville qui tint séance dans Saint-Nizier, depuis le matin jusqu’au soir. Parmi les membres de cette réunion désespérée, nous retrouvons quelques noms familiers, celui de Maisonneuve, vice-président des débats, et celui de Willermoz. Mais il s’agissait probablement d’Antoine qui, dans la section de la rue Buisson, s’était trouvé mêlé à l’administration de la ville. Malgré l’opposition de Précy qui, cependant décidé à la retraite, entendait préconiser une résistance désespérée à ceux qu’il se disposait à abandonner, on décida qu’une députation irait immédiatement traiter de la capitulation. Trente-deux députés furent choisis que Périsse conduisit à Sainte-Foy, précédés d’un trompette. Après six heures de marche, ils arrivèrent auprès des représentants de la Convention. Un des assiégeants, le général Doppet, déclare dans ses souvenirs que les bourgeois de Lyon n’offrirent que des « moyens insignifiants d’accommodement ». Périsse a laissé le témoignage qu’ils obtinrent tout de même quelques promesses de clémence. Pouvaient-ils faire mieux et mieux négocier ? N’étaient-ils pas livrés entièrement à la merci du vainqueur ? A ce moment même, Précy tentait de percer le blocus et d’opérer une retraite pour sauver les éléments les plus compromis de son armée et pour se sauver lui-même. Sur ce dernier point, tout au moins, il réussit parfaitement. Ce fut cette même nuit du 8 au 9 octobre, que les armées de la Convention occupèrent la ville.
Quelles que fussent les promesses qu’on avait pu faire aux vaincus, leur effet fut court. Pourtant, on a remarqué que les premiers représentants de la Convention, Maignet, Laporte, Couthon, Chateauneuf-Randon, ne se montrèrent pas tout à fait impitoyables, en dépit du terrible décret du 12 octobre 1793 qui décidait d’effacer Lyon du « tableau des villes de la République ». Ceux qui vinrent ensuite, Fouché et Collot d’Herbois, avaient le désir de se montrer féroces et de prendre à la lettre l’ordre donné. Avec eux, les démolitions du riche quartier de Bellecour furent activement poussées. Arrestations, condamnations, jugements sommaires, suivirent un rythme accéléré pendant les cinq mois de la Terreur lyonnaise, de novembre 1793 au mois d’avril 1794.
Nous retrouvons Jean-Baptiste Willermoz fugitif et traqué au mois de décembre 1793. Pourtant, il ne pouvait guère être compté parmi les suppôts de l’aristocratie, ni même parmi les partisans de la rébellion. A l’entrée des vainqueurs, il avait obtenu du maire Bertrand et des autorités militaires les mesures indispensables pour sauver l’Hôtel-Dieu de la destruction ; avec les autres administrateurs, il disposait d’un sauf-conduit pour vaquer aux achats de grains nécessaires au ravitaillement de l’hôpital. Deux mandats d’arrestation, le premier lancé le 9 octobre, avaient été facilement rapportés en considération des services rendus dans son rôle d’administrateur. Qu’avait-il pu se passer, pour qu’en si peu de semaines il se soit vu obligé de quitter précipitamment son domicile et ses fonctions et de chercher le salut dans la fuite ?
Le fait est qu’il n’était rien survenu de bien nouveau ; sinon qu’une nouvelle dénonciation lui avait fait craindre d’être arrêté une troisième fois. Il ne dut, paraît-il, son salut qu’à la pitié d’un dragon qui lui laissa prendre la fuite en lui disant : « Citoyen, tu m’as l’air d’un brave homme, sauve-toi ». Il s’était sauvé sans prendre le temps de s’informer de ce qu’on avait de nouveau à lui reprocher. C’est ce qui explique l’incertitude où il se débattait pendant les derniers jours de nivôse, au fond de la retraite où il avait trouvé un sûr abri.
Willermoz avait été dénoncé par son voisin des Brotteaux, un perruquier du nom de Carra, qui avait surveillé le déménagement des caisses de papiers maçonniques, suspectant le soin et les précautions qu’on avait pris. Le peu de consistance de cette accusation n’avait rien de rassurant. Si insignifiante qu’elle paraisse, l’affaire était grave parce qu’elle arrivait en un temps où la répression était parvenue au plus haut point de sa folie meurtrière. Le quartier des Brotteaux était le terrain des fusillades ; des tranchées remplies de cadavres, allaient de la maison Bertrand au Rhône ; les lieux où il avait habité si longtemps n’étaient plus qu’un charnier. Le 28 novembre, son frère Antoine avait été exécuté, payant de sa vie quelques signatures données comme vice-président de sa Section. Millanois, qui avait contribué à l’administration de la ville pendant le siège, subit le même sort le 5 décembre. Bruvzet ne fut sauvé que par le dévouement de son frère Pierre qui se fit condamner à sa place. L’ex-directeur de la Concorde, le Dr Dutrech, était emprisonné et menacé de mort pour avoir donné indistinctement des soins aux blessés de l’un et de l’autre parti. Périsse Duluc, malgré sa réputation de civisme, avait vu ses biens séquestrés. Sans parler du comte de Virieu, disparu pendant la retraite de Précy, de Paganucci et tous les autres, qui n’avaient pu se sauver qu’en s’exilant.
Au moins, Jean-Baptiste Willermoz avait-il, au moment le plus dramatique de sa vie, l’aide vigilante de deux femmes de cœur. Jeannette Pascal et Mme Provensal s’efforcèrent de le soutenir en cette difficile épreuve ; elles parvinrent à le réconforter et à le conseiller utilement. Son frère le docteur, populaire parmi les sans-culottes, usait de son mieux de l’influence qu’il pouvait avoir auprès des puissants du jour. Les avis et les nouvelles parvenaient au fugitif par de fréquents billets. Comme il ne pouvait conserver l’original des lettres qu’il recevait, de peur de compromettre, en cas de malheur, ceux qui s’évertuaient à le sauver, Willermoz tint une sorte de journal-résumé de cette correspondance, que nous possédons encore. Ce petit cahier évoque les rendez-vous clandestins pendant la nuit, grâce à ces allées qui traversent, à Lyon, les quartiers de vieilles maisons et doublent d’un réseau discret, connu des seuls initiés, les rues habituelles. Il fait revivre toutes les incertitudes, les demandes décevantes, les compromissions, les espoirs et les peurs paniques de ceux qui vécurent sous une pareille menace. Les Willermoz hésitaient avec angoisse entre le désir de savoir exactement ce qu’on avait à reprocher à Jean-Baptiste, afin de pouvoir déposer à la police municipale une justification éclatante, et la crainte de trop attirer, par leurs démarches, l’attention des pouvoirs publics. Se faire oublier était plus facile que se justifier.
Cela parut tout à fait certain au Dr Willermoz, quand il eut mesuré ce qui faisait l’essentiel des griefs, que les amis de Chalier pouvaient nourrir contre son frère. Certes la dénonciation de Carra était officielle ; mais on pouvait essayer d’obtenir, en y mettant le prix, une rétractation ; on pouvait même es-essayer de faire détruire, à prix d’or, le mandat d’arrêt. Certes, on retenait les liaisons notoires que Willermoz avait entretenues avec Millanois et d’autres aristocrates, on incriminait le déménagement suspect des malles de papiers mystérieux ; mais ce n’était pas en ces chefs d’accusation que résidait le principal danger. Ce qui était pire et irrémédiable, c’est que Jean-Baptiste Willermoz n’était pas sympathique. Le docteur résume ainsi les objections qu’exprimaient ceux auxquels il voulait recommander le sort de son frère : « tu es un modéré, un Feuillant, tu t’es toujours montré tel. On te croit honnête homme, mais ne leur parlant qu’en assemblée, ne leur touchant pas la main dans les rues, faisant le gros dos, et lié avec les royalistes ».
Le portrait de Jean-Baptiste Willermoz, jacobin dédaigneux et réservé, prête à sourire. Il évoque une silhouette de « Calixte » révolutionnaire, gardant le souci de ne pas mélanger ses relations, qui aurait été amusante si elle n’avait pas été tracée en de si graves circonstances. Willermoz risquait sa vie pour avoir suivi le penchant bien lyonnais d’économiser les saluts et les poignées de mains. Les scellés furent mis, le 23 pluviôse, dans la chambre qu’il occupait rue Clermont. Il fallait quitter la ville sans plus attendre.
En dépit du danger, Jean-Baptiste Willermoz ne pouvait se décider à partir parce qu’il n’avait pas mis en sûreté ses archives maçonniques. L’acharnement qu’il mettait à les conserver, en ces circonstances périlleuses, frise l’héroïsme. Le docteur le pressait de faire « ensacher » les papiers, qui se trouvaient probablement cachés à Valse ; il leur offrait ses greniers pour asile et, peut-être pour dégager sa responsabilité en cas de perquisition, rédigeait à son frère un bail en due forme, le 24 pluviôse, pour une chambre louée dans sa maison, rue des Forces. Ce qui valait encore mieux, il lui proposa, pour gagner du temps dans les emballages, un aide d’une discrétion à toute épreuve dans la personne d’une certaine Laurent qui ne savait pas lire.
Ce fut probablement le 5 ventôse, c’est-à-dire le 1er février 1794 au soir, que Willermoz quitta sa retraite. Le 6 au matin, il sortait de la ville. Il était temps, car ce jour-là même on vint perquisitionner chez sa sœur. Nous ne savons pas où il alla d’abord se réfugier, pas plus que nous ne sommes sûrs de l’endroit où il s’était caché, à Lyon, pour éviter les poursuites. Pourtant on peut supposer qu’il avait trouvé à l’Hôtel-Dieu, ou dans la maison des Deux-Amants, les cachettes et les complicités qui assurément lui sauvèrent la vie.
Nous le retrouvons, le 6 juin, installé à Sermenas, près de Néron, dans l’Ain, à deux lieues de Lyon, auprès de son frère. Le docteur habitait la campagne à cause de sa mauvaise santé, et Jean-Baptiste à cause de sa situation de suspect. Ce dernier ne pouvait se risquer en ville sans un certificat de civisme et de non rébellion, qu’il était bien difficile d’obtenir. Pourtant le grand péril était passé et l’existence, à Lyon, devenait presque vivable, malgré perquisitions et arrestations. Le tout était affaire de comparaison et, sur ce point, les Lyonnais revenaient de si loin, qu’ils pouvaient s’accommoder avec joie d’un régime, qui eût paru affreux à tous autres. Mme Provensal et Jeannette Pascal envoyaient fidèlement à leurs exilés des nouvelles après tout rassurantes : « Voilà la gazette, nous nous portons tous bien, rien de nouveau à vous marquer sinon beaucoup d’arrestations, dit-on, mais qu’on en relâche un grand nombre... Le pain se trouve sans peine, la viande est au maximum, mais on n’a pas tout ce que l’on veut, adieu... L’on est assez tranquille à part les arrestations quotidiennes. Per(isse ?) insiste toujours pour que vous ne veniez ni un jour, ni une nuit à la ville qu’on ne soit pas beaucoup plus tranquille, parce qu’il dit qu’on ne pense pas aux gens quand on ne les voit pas. »
Les courageuses femmes restaient à Lyon pour surveiller les séquestres et veiller au salut de celui qui leur était cher. Elles lui envoyaient, avec des journaux, toutes sortes d’objets utiles pour pouvoir s’installer commodément. Parfois elles risquaient, montées à âne, une visite qui coupait le temps de la séparation, rapportant de la campagne les provisions d’œufs, de beurre et de farine qui constituaient une vraie richesse, en période de ravitaillement incertain. Leurs lettres, presque quotidiennes de juin à octobre 1794, sont écrites sur de petits carrés d’épais papier, souvent numéroté, qui ne sont certainement pas des feuillets de papier à lettres. Sur certains on peut lire, moulés en belle écriture, les mots étranges soos, ivos, isuspos, qui ne laissent aucun doute sur leur provenance. Le malheur du temps avait mis fin aux travaux de linguistique mystique, et c’était l’ébauche d’un répertoire de la « langue primitive » employée par l’Agent Inconnu, qu’on avait sacrifié pour correspondre.
Thermidor vint faire cesser cette torpeur angoissée, cette triste accoutumance au malheur qui pesait sur Lyon. Le 11 thermidor, Jeannette Pascal envoyait encore de mauvaises nouvelles sur l’accusation de fanatisme qui menaçait Jean-Baptiste Willermoz. Mais le 19 et le 20, sa joie éclate franchement à cause des proclamations de trois Représentants, incriminant les menées du traître Robespierre et promettant aux Lyonnais la fin de leurs maux. Joie peureuse encore, comme il arrive à ceux qui ont trop longtemps souffert pour oser croire au bonheur. « Si vous voyez les différentes physionomies d’ici c’est tout à fait singulier par le contraste. Il y a beaucoup de gens qu’il y a longtemps qu’on ne voyait plus. — Ne fais pourtant pas d’imprudence car qui sait les retours de mâtines. — Ce 20 matin : la ville est tranquille... les coups de canon n’est que l’exercice ainsi que le tambour, envoyez-moi un âne et je pars. Quant au certificat il y a apparence que tu n’en as pas besoin, ce parti devenant bien faible. L’on ne dit encore rien du maire, sinon qu’il est une bête. »
Je me garderais d’affaiblir, par des commentaires, l’expression maladroite de ce soulagement, ni cet allègre jugement porté sur Bertrand. Cependant, je ne puis m’empêcher de souligner tout ce qu’évoque de poignant, la surprise marquée par une Lyonnaise de cette époque, s’étonnant de pouvoir entendre sans frémir le bruit du canon et celui des tambours.
La situation se renversa en peu de jours. Les membres de l’administration qui avaient présidé à la vengeance firent très vite figure d’accusés et malgré les prédictions des extrémistes, qui se flattaient de se dédommager, un jour, de tout ce qu’on leur faisait souffrir, menaçant « qu’on verrait beau jeu au retour des patriotes », le temps de la terreur était à jamais révolu.
Les scellés mis sur la chambre de Jean-Baptiste Willermoz furent levés le 4 septembre. Le 10 octobre, vers huit ou neuf heures du soir, le bruit se répandit en ville que les représentants du peuple venaient d’annoncer, pendant le spectacle donné aux Célestins, « l’heureuse nouvelle de la régénération de Lyon ainsi que la levée de tout décret relatif à la rébellion ». Dès le lendemain, Antoine Pont, jeune ami de Mme Provensal, envoya à Jean-Baptiste Willermoz le récit de cet « intéressant spectacle », qu’il tenait de la bouche d’un assistant, mentionnant les « couronnes civiques » et les vers de circonstance que les citoyens joyeux avaient offerts aux « pères du peuple ». Jeannette Pascal ajoutait tout simplement à son récit : « on a mis un joli drapeau tout neuf au balcon de la Commune et tous les citoyens ont fait la fête ». Rien ne pouvait plus s’opposer au retour de Jean-Baptiste Willermoz au foyer de sa sœur.
*
Chapitre XIV
Une idylle tardive. — J.-B. Willermoz agriculteur et propriétaire. — Charges et honneurs d’un notable lyonnais. — Fin de l’Agent Inconnu. — Isolement de Willermoz des cercles maçonniques et mystiques du XIXe siècle. — La Triple Union de Marseille. — Espoirs et vicissitudes du rétablissement de l’Ordre Rectifié. — Soucis et deuils. — Dernières correspondances mystiques. — La « sainte lumière » de Gottorp. — La légende de Pasqually. Mort de Jean-Baptiste Willermoz.
Tandis que le pays se reprenait à vivre dans un tourbillon d’affaires et de plaisirs, Willermoz assuma la tâche de liquider de son mieux l’affaire commerciale qui constituait la fortune de sa sœur et belle-sœur, et dans laquelle il avait lui-même engagé une importante somme d’argent. La maison Willermoz Provensal, Dausse et Cie, qui faisait le commerce de la mercerie et de la quincaillerie et la commission en Espagne, avait été ébrarlée par la mort des deux principaux associés, Antoine Willermoz et Jean Provensal. La transaction finale du 14 fructidor an V constata l’appauvrissement de moitié que subissait la fortune des associés.
Au foyer des Willermoz, si occupé qu’on fût de transactions commerciales, le temps n’était pas uniquement consacré à d’austères devoirs, ni à dresser le bilan des pertes d’argent par quoi se soldaient les années de Terreur ; le souvenir des jours de panique et de deuil s’effaçait. Était-ce la réaction naturelle du péril passé ? L’attendrissement provoqué par la joie de retrouver sa famille, de se reprendre à vivre ? Le fait est, qu’en cette fin d’année 1794, Jean-Baptiste Willermoz se laissait aller à écouter la muse badine des compliments de circonstances. C’était en l’honneur de Jeannette Pascal que s’exerçait sa verve poétique, le 26 décembre 1794.
Jeannette ! en ce jour l’amitié t’offrait des fleurs
Ce souvenir hélas coûte à ta maman des larmes
Dans le fils qu’elle pleure tu perdis un ami
Ne puis-je être pour vos cœurs ce fils, cet ami.
Ah ! c’est du mien le plus vrai et le plus cher désir.
Aimable fille de ma tendre et chère sœur,
Chère Jeannette, reçois donc de moi ces fleurs
Comme le gage d’une amitié éternelle !
On ne sait s’il faut davantage sourire de cette prosodie balbutiante, ou de cet attendrissant désir que montrait un homme de plus de soixante ans de prendre la place de son neveu dans le cœur d’une fille de vingt ans ! Une autre pièce intitulée : Pour le Premier de l’An, montre de légers progrès tant pour le style, que pour la chaleur des sentiments exprimés. Il y avait toute apparence que Jeannette Pascal, toute raisonnable et sage qu’elle parût, était en train de ramener sur la terre le cœur et l’esprit de Jean-Baptiste Willermoz, si longtemps égarés dans les cercles surcélestes.
Parée des grâces de son âge
Et des beaux dons de la nature,
Elle dédaigne, en fille sage,
L’art de charmer par des parures,
Aimable autant que vertueuse,
Elle plaît, sans songer à plaire,
Quand on la voit l’âme est heureuse
Le cœur sent mais il faut se taire !
Jeannette Pascal ne demandait pas un tel silence. Elle ne parut pas fâchée de l’attendrissement de sor vieil ami et lui envoya, le 1er janvier 1795, pour le remercier de son cadeau et de ses vers, une paire de pantoufles avec un petit billet tout entortillé de sentiments reconnaissants et tendres. « S’il ne tenait qu’à ma volonté, écrivait-elle, les vœux que je forme pour vous seraient promptement exécutés et vous jouiriez d’un bonheur qui ne serait mêlé d’aucune crainte. »
L’idylle eut sa conclusion seize mois plus tard. Au mois de floréal de l’an IV, c’est-à-dire en mai 1796, Jean-Baptiste Willermoz, âgé de soixante-cinq ans, épousait Jeanne-Marie Pascal, qui en avait vingt-quatre. Mme Provensal contribuait au mariage de son frère et de sa jeune pupille en constituant une dot à l’épousée ; Périsse Duluc signa le contrat avec le frère et les sœurs de son ami. Puis le nouveau ménage s’en alla à Collonges passer sa lune de miel au bord de la Saône. Ainsi se termina, d’une façon heureuse, quoique un peu surprenante, la période la plus dramatique de la vie de Jean-Baptiste Willermoz.
Si les gens heureux, comme les peuples, n’ont pas d’histoire, nous possédons l’explication simple du peu de renseignements qu’on peut rassembler sur la vie de Willermoz pendant les temps du Directoire et du Consulat. Heureux, à cette époque notre homme le fut certainement. Comme pourtant d’autres gens en France au sortir de la Révolution, de cette griserie de généreuses espérances qui s’était fondue en haines et en désordres sanglants, il suffisait alors d’oublier pour retrouver la joie de vivre. Mais il y avait encore, pour contribuer à son bonheur, de meilleures raisons. Toute ambition matérielle ou mystique, tout souci d’affaire avaient été interrompus par des mois de vie furtive et traquée, il pouvait goûter à loisir des jours paisibles auprès de sa sœur et de sa jeune femme. Seule la mort de son frère le docteur, en 1799, put assombrir le calme heureux de quelques années sans histoire.
Nous savons qu’il les employa à s’installer dans un domaine champêtre situé sur les hauteurs de la Croix-Rousse, dans un quartier solitaire, que bordaient jadis les remparts descendant vers la porte Saint-Clair. Une antique chapelle dédiée à saint Sébastien s’était élevée dans ces lieux ainsi que les bâtiments d’un couvent de femmes, qu’on appelait populairement les Colinettes ; mais tout avait été détruit et bouleversé par les récentes canonnades du siège. Les terrains et les ruines des bastions, du couvent et de l’église furent vendus comme biens nationaux. Le Dr Willermoz, qui habitait déjà la Croix-Rousse, rue des Forces, en fit l’acquisition en 1796 et 97 ; il transmit ses titres de propriétaire à son frère aîné, qui s’y installa aussitôt.
Jean-Baptiste Willermoz retira maintes satisfactions de sa propriété. La vue y était belle, l’air pur ; on y jouissait d’une tranquillité parfaite. Aussi prit-il toutes sortes de soins pour s’assurer la possession de ce domaine, pour l’augmenter, pour le faire valoir. Dès 1798, nous le trouvons membre de la Société d’Agriculture, que présidait une vieille connaissance le Dr Gilibert, qui, jadis, dissertait avec tant de sympathie sur les magnétiseurs de la Concorde. Il devint un agriculteur passionné. Les notes de ses livres de raison contiennent de nombreuses mentions relatives à ses plantations et à ses ruches. Nous savons qu’il sa parait volontiers du titre de cultivateur et d’agronome, et c’est ce titre que nous trouvons gravé sur un médaillon de bronze qui conserve ses traits. Échappé de la Terreur et débarrassé de toutes préoccupations commerciales, Willermoz ne montre en ces années que le seul désir de vivre comme un sage, dans la paix d’un faubourg écarté, en cultivant son jardin.
Cependant sa retraite n’était pas si éloignée, ni son désir de solitude si complet qu’il se tînt tout à fait à l’écart des affaires publiques ; il était homme à accepter avec plaisir les charges que lui valaient son âge, sa situation et sa notoriété, et à ne pas faire fi des menus honneurs. On fit appel à sa bonne volonté pour collaborer aux mesures de réorganisation qui s’efforçaient de rendre à Lyon une vie normale, en relevant de leurs ruines, pour les adapter aux conditions nouvelles, les grandes institutions que la Révolution avait détruites. Une Commission administrative des hospices fut créée dès 1797 pour reprendre la tâche des anciens administrateurs ; elle se composait de cinq membres. Jean-Baptiste Willermoz fut un des cinq, choisis pour reconstituer la grande fondation charitable que des années de désordre avaient presque détruite. La tâche était lourde : il fallait, pour reconstituer les divers services de la Charité et de l’Hôtel-Dieu, trouver avant tout de l’argent, recouvrer les biens qui n’avaient pas été aliénés, réclamer des subventions de l’État. Les premiers membres de la Commission n’épargnèrent pas leur peine et se montrèrent dignes de la confiance des pouvoirs publics. Jean-Baptiste Willermoz, appliqué, ordonné, précis et plein de zèle pour les œuvres charitables, était tout particulièrement qualifié pour le rôle qu’on lui avait confié. Il réclamait seulement, en 1801, de l’administration préfectorale l’aide et la considération à quoi devaient légitimement prétendre les citoyens qui, comme lui, acceptaient de se dévouer gratuitement pour la chose publique. Il n’eut pas lieu de se plaindre ; le gouvernement impérial le traita tout de suite en notable et, comme tel, le combla de toutes sortes de charges flatteuses. Le 12 prairial an VIII, 1er juin 1800, un arrêté du Premier Consul le nomma conseiller général du Rhône. Il entrait alors dans sa soixante-dixième année, mais n’en devait pas moins rester quinze ans encore membre de l’assemblée départementale. Ce ne fut qu’en 1815 qu’il résigna ses fonctions avant une quatrième élection. En 1804, il fut choisi pour faire partie du Bureau de Bienfaisance du IIIe arrondissement de Lyon. Ces fonctions lui convenaient parfaitement et nous savons qu’il les exerça jusqu’aux dernières années de sa vie.
Lorsqu’à la suite du décret impérial du 30 décembre 1809, furent organisés, à Lyon, les Conseils de Fabrique chargés de l’administration des paroisses, Jean-Baptiste Willermoz fut appelé à entrer dans celui de Saint-Polycarpe. Dans ces conseils de prêtres et de laïcs, une partie des membres devaient être désignée par le préfet et l’autre par l’évêque. Notre Lyonnais était un des candidats de l’évêché. Ce petit fait montre assez, ainsi que quelques billets d’invitation aux réceptions et aux dîners officiels du cardinal Fesch, qu’il était, à cette époque, en excellentes relations avec les milieux ecclésiastiques. En 1803, il dînait chez le préfet avec le cardinal Fesch ; en 1805, il fut convié à baiser la main du pape, pendant son passage à Lyon. En 1816, un arrêté du recteur de l’Académie l’appelait à une nouvelle fonction, comme membre du Comité cantonal, créé pour surveiller et encourager l’instruction primaire. Ce devait être sa dernière nomination officielle.
C’est vers cette époque que les fatigues de l’âge, plutôt que les vicissitudes de la politique, mirent fin aux honneurs locaux que recueillait Jean-Baptiste Willermoz. Certes, le gouvernement des Bourbons avait succédé à l’Empire ; mais notre Lyonnais semble n’avoir pas souffert du changement. En cela il ne différait pas de la grande majorité de ses concitoyens qui accueillirent, comme lui, le retour du roi avec une grande indifférence ; pas plus qu’eux, Willermoz ne paraît avoir déploré la chute de Napoléon. Cependant, en 1810, il avait écrit qu’il considérait l’Empereur comme un homme « vraiment extraordinaire », « évidemment suscité par la divine Providence pour rétablir l’ordre et la tranquillité intérieure ». Il avait de bonnes excuses pour se montrer blasé des variations de régime politique ; n’ayant plus grand chose à attendre de personne, il lui était aisé de se soumettre tout bonnement aux décrets de la Providence. D’ailleurs n’avait-il pas toujours été royaliste ? Même en ces jours déjà lointains de 1791 et 92 où il se montrait patriote, partisan convaincu de la Constitution Civile du Clergé, au profond scandale de ses aristocratiques amis ? Quoi qu’il en fût de son passé révolutionnaire, d’ailleurs fort mince, il avait assez souffert pendant la Terreur pour pouvoir passer sous la Restauration pour un fidèle tenant de l’Ancien Régime.
Il fut de ceux qui, le 6 juin 1816, furent conviés à aller présenter leurs devoirs à S.A.R. la duchesse de Berry de passage à Lyon. Le vieillard de quatre-vingt-six ans, qui alla saluer la duchesse, avait trop de goût pour la hiérarchie et les cérémonies bien ordonnées, pour ne pas retrouver avec plaisir cette exacte politesse envers les grands et ces formules cérémonieuses qu’il avait employées pendant la plus grande partie de sa vie. Par une curieuse coïncidence, cette circonstance lui offrit l’occasion de retrouver des souvenirs plus chers encore ; le duc d’Havré de Croy faisait partie de la suite de la duchesse, et c’était la première fois que Willermoz se trouvait à même de le rencontrer.
Bien des choses s’étaient passées depuis que le duc, hautain représentant de la noblesse aux États Généraux, se souvenait pourtant assez de ses obligations maçonniques pour envoyer des invitations amicales à Périsse et Millanois, bien qu’ils fussent députés du Tiers et patriotes notoires. Entre temps, il était allé rejoindre à Coblentz les frères de Louis XVI et leur avait servi d’émissaire en Espagne jusqu’en 1815. La Restauration avait récompensé ses services en le nommant pair de France et lieutenant général du royaume. C’est à ce titre qu’il faisait partie d’un voyage officiel dont les hasards l’amenaient à Lyon. On ne sait si le duc, abordant la ville où l’avaient jadis attendu les Frères du Directoire d’Auvergne, se souciait encore de ses correspondants mystérieux qui l’avaient élu leur Grand Maître ; mais Willermoz n’oubliait pas les liens d’autrefois. Il s’eflorça de profiter de l’occasion qui s’offrait, afin de faire enfin connaissance avec l’ex-Frère a Portu optato. De son écriture lasse et tremblée, il composa un petit billet fort poli qui demandait un rendez-vous, en évoquant le souvenir du passé en termes prudents : « Un homme pour qui vous avez eu bien des bontés, à qui vous avez donné des preuves signalées de votre estime et de votre confiance pendant plusieurs années déjà fort anciennes, quoiqu’il n’eût pas l’honneur d’être connu de vous... ose vous exprimer, Monsieur le duc, son grand désir de vous voir quelques instants pour vous en remercier de vive voix. » On ne sait pas quel fut le succès de cette démarche, ni si l’entrevue eut lieu et encore moins si elle procura au vieillard « cette douce satisfaction si longtemps désirée » qu’il escomptait, s’il faut l’en croire.
Tout n’était pas clause de style dans le petit mot que nous venons de relire. A mesure que Willermoz avançait en âge il prenait un plaisir de plus en plus vif à retrouver des témoins du passé, des collaborateurs d’autrefois et à évoquer avec eux d’anciens souvenirs ; parmi ceux-ci, tout ce qui tenait à la Franc-Maçonnerie occupait toujours la première place. Car il ne regrettait rien et surtout pas d’avoir été un fondateur de sociétés secrètes. Il est inexact d’ailleurs d’employer le passé, comme pour reléguer en un temps révolu l’activité cachée de Jean-Baptiste Willermoz. Certes, la Révolution bouleversant sa vie, détruisant les loges, décimant Maçons, Coens, Profès, Initiés, Illuminés de toutes classes et de tous ordres, sans compter les somnambules et les magnétiseurs, avait mis un terme à son ambition de jouer le rôle d’un prophète élu pour rappeler aux hommes la vérité ; mais il gardait intacte sa foi occulte. Seulement il la gardait avec une discrétion chaque jour accrue, comme on conserve un beau feu éclatant, en recouvrant de cendre les tisons rouges du foyer.
Les orages politiques, les bouleversements sociaux n’avaient pas ruiné, loin de là, le crédit des personnes inspirées. Celle qui nous intéresse spécialement, et qui écrivait au nom de l’Agent Inconnu, continua toujours à recevoir de mystérieux messages, même pendant les jours les plus sombres de la Terreur. La Société des Initiés était détruite, ses membres morts ou en fuite ; mais il ne semble pas que ce fait ait beaucoup troublé Mme de Vallière. Il lui était sans doute indifférent de prêcher dans le désert. Tout au plus le malheur des temps l’obligea-t-il à changer plusieurs fois de Dépositaire. Lorsque Jean Paganucci eut pris la fuite après le siège de Lyon, Périsse Duluc lui succéda. D’octobre 1794 jusqu’au mois de février 1795, il ne reçut pas moins de quarante-neuf cahiers. Revenu de son exil, Paganucci retrouva sa charge secrète. Seule sa mort, qui survint en avril 1797, y mit une fin. Périsse alors reprit son rôle et la qualité officielle de troisième Dépositaire. Les messages qui lui parvinrent traitaient toujours du culte catholique, des livres saints, de l’histoire de la création ; ils contenaient de mystérieux entretiens du Pasteur parfois adressés à un Maxime non moins mystérieux ; cela dura jusqu’en mai 1799. On sait que Périsse mourut l’année suivante. Ce fut sans doute sa mauvaise santé qui mit fin à cette correspondance inspirée qui avait duré plus de quatorze ans ; épisode étrange qui avait réuni pour un temps, dans un même état d’exaltation un peu folle, une noble chanoinesse du Beaujolais et un bon commerçant de Lyon, persuadés qu’ils étaient les intermédiaires choisis par Dieu pour prêcher un nouvel évangile à un nouveau peuple d’élus.
PL. IX

CAHIERS D’INSTRUCTIONS DES INITIÉS DE LYON
EXTRAITS DES MESSAGES DE L’AGENT INCONNU
Bibliothèque de la Ville de Lyon, ms. 5477.
De tout cela, il ne restait plus qu’une masse de papiers énigmatiques qui revinrent, après la mort de Périsse, aux mains de celui qui en avait été le premier gardien. Il reprit sa tâche avec conscience, classa tout ce fatras de cahiers et de notes et se permit probablement d’en détruire la plus grande partie ; mais il avait eu soin de dresser deux répertoires chronologiques succincts et précis qui permettent de suivre, jusqu’en ses derniers instants, la Société des Initiés de Lyon. Il faut croire qu’en dépit des variations de Mme de Vallières, Willermoz ne se croyait pas dispensé de la discrétion qu’il avait jurée. Tout son travail se fit apparemment sans l’aide de ses secrétaires habituels, et à aucun endroit on ne peut lire aucune allusion à la personnalité de l’Agent Inconnu. Ainsi croyait-il concilier ses devoirs de témoin et ses serments de secret ; comme, d’autre part il savait concilier ses devoirs de pieux paroissien et de notable citoyen avec ses obligations cachées de haut dignitaire de la vraie Maçonnerie.
Son zèle s’était cependant singulièrement restreint. Il n’essaya pas, soit lassitude, soit prudence, de reconstituer à Lyon la défunte loge de la Bienfaisance et limita son prosélytisme au cercle étroit de ses amis. Les plus avancés dans sa confiance furent, avec Antoine-Joseph Pont, l’un des fils de son frère Antoine qui portait, comme lui, le prénom de Jean-Baptiste ; l’un et l’autre reçurent du vieillard, à partir de 1795, toutes sortes de notions de science maçonnique et toutes sortes de grades ; l’un et l’autre le suppléèrent, à l’occasion, dans des travaux que sa mauvaise vue rendait pénibles. On reconnaît la main obligeante de Jean-Baptiste Willermoz neveu dans bien des lettres et des copies de son vieil oncle, ultimes témoignages des dernières réflexions du vieillard sur les questions mystiques.
Il ne faudrait pas se tromper sur le genre d’intérêt qui retenait, auprès de lui, ces deux nouveaux collaborateurs. L’affection y avait peut-être plus de part qu’un grand intérêt pour les sciences occultes et surtout pour la Franc-Maçonnerie. Les souvenirs d’Antoine Pont sont fort caractéristiques à cet égard ; encore qu’il les ait résumés bien des années après 1793 où, tout jeune encore, il confiait à Mme Provensal ses aspirations et découvrait en elle un vrai guide spirituel.
« Je goûtais, écrit-il, en 1832, dans mon intimité avec ma vieille amie Provensal, sa sœur aînée, une morale, des connaissances bien supérieures et d’un prix qui va croissant avec la vie et auprès desquelles la Maçonnerie n’est qu’un bien pâle flambeau. J’étais jeune, c’était en 1793 ; et mon amie, que j’oserai appeler ma mère, mais qui ne fut pas ma première mamelle, désira ardemment que je devinsse l’intime de son frère. Elle m’invita à demander l’initiation maçonnique : « Pour les autres, disait-elle, je tremble toujours et ne vous dis rien encore, mais je vous conseille celle-ci, d’ailleurs elle vous mettra en rapports avec mon frère et cela me consolera avant de mourir. »
— Mais, lui disai-je (car je croyais, comme tant d’autres, qu’il y avait là du bien curieux et un extraordinaire du plus haut intérêt) je ne suis pas empressé de connaître. Je tremble même devant la science. Ah ! aimer Dieu, lui être fidèle, n’attendre que de lui le moment de la lumière, voilà, comme vous le savez, tout ce que je désire... »
Je dis plus... Elle me mit alors la main sur la bouche en s’écriant avec un profond soupir : « Ah, quel bien vous me faites ! Mais taisez-vous mon ami. » Comme si elle m’eût dit : « Respect aux mystères célestes ! »
... Je suivis son conseil et, vers 1795, je fus initié. Comme vous, sans doute, très cher Frère, je croyais qu’au grade suivant je trouverais la perle promise et, comme tant d’autres, je me trouvai au terme sans avoir découvert ce bijou. »
Ce ton désenchanté, comme la préférence manifestée pour l’esprit, les enseignements et l’exemple de Mme Provensal montre assez avec quelle tiédeur les nouveaux venus s’étaient mis à l’école de son frère. Leur curiosité prudente était bien éloignée de cette naïve passion de connaître, qui avait autrefois enflammé les cœurs des premiers Coens.
La faute ne venait pas seulement du manque d’étoffe des deux hommes, ni de leur manque de confiance. Il est certain qu’en vieillissant le respectable propriétaire des Colinettes avait sûrement perdu cette force de conviction, cette flamme brûlante de la foi qui suscite les conversions et balaie les scrupules. Willermoz était précis et érudit, et n’était jamais à court de bons exemples, de souvenirs édifiants. Mais sa parole était grave, lente et solennelle ; il pontifiait certainement. Ce ton doctoral ne satisfaisait pas Joseph Pont, qui n’avait pas beaucoup de goût pour les complications et les cérémonies, et que sa ferveur entraînait vers d’autres écoles spiritualistes où l’on cultivait des doctrines plus simples et plus accessibles. Il s’écartait de son maître, qui persistait à dissimuler ses doctrines sous le triple voile d’une pointilleuse discrétion.
Ce fait explique qu’il n’y eût aucune relation entre Jean-Baptiste Willermoz et un groupe de jeunes gens, ses compatriotes, qui, souffrant des limites étroites du matérialisme, tentaient, à cette époque, de trouver dans la foi chrétienne, une guérison à leur inquiétude. Le 4 février 1804, Jean-Marie Ampère et Claude Bredin fondaient à Lyon un petit cercle intime qu’ils nommèrent Société Chrétienne et dont firent partie Ballanche, Roux et Gasparin. Ils appartenaient — M. Buche l’a remarqué dans l’esquisse qu’il a tracée de l’École mystique de Lyon — au milieu bourgeois où, quelque trente ans auparavant, s’étaient recrutés les membres de la Bienfaisance : Claude Bredin, fils du directeur de l’École Vétérinaire, qui avait permis les expériences des magnétiseurs de la Concorde, avait comme médecin le docteur Willermoz ; le père de Ballanche s’était associé avec un certain Millanois, imprimeur de la rue Grenette, qui était parent du député ; Ampère se trouva allié, par son mariage, à la famille Périsse. Cependant aucun d’entre eux, alors si profondément intéressés aux problèmes de Dieu et de la création, ne semble avoir su qu’il existait, dans leur ville, un vieillard qui aurait pu leur fournir les éléments d’une tradition curieuse. Ce ne fut pas par cet enseignement direct que Ballanche se nourrit des principes de l’illuminisme du siècle précédent, qui convenaient à son cœur ardent et à son imagination visionnaire, mais par les ouvrages d’un Genevois, Charles Bonnet et d’un Italien, Vico. Il ne comprit l’esprit de l’ésotérisme chrétien des loges mystiques que par Joseph de Maistre et Claude de Saint-Martin.
Joseph de Maistre, le mieux doué de tous ceux qui avaient été à l’école de Willermoz, n’apportait d’ailleurs qu’un témoignage plein de réticences. Sa carrière l’avait éloigné à tout jamais de ses anciens maîtres, après la désillusion que lui avait causée le Convent de Wilhelmsbad. Philosophe et doctrinaire chrétien, Maistre se montrait champion de l’orthodoxie et de la hiérarchie catholiques. Mais cet esprit lucide resta juste et mesuré dans le jugement qu’il émit sur les loges et les sociétés secrètes. Il les connaissait trop bien pour les croire coupables de ce complot régicide dont, depuis l’abbé Barruel et ses « Mémoires sur le Jacobinisme », le grand public et le monde des bien-pensants commençaient à s’effrayer. Il prit la peine de les défendre, au nom de son expérience passée, dans un mémoire destiné à son ami Vignet des Étoles. Dans ses « Entretiens de Saint-Pétersbourg », tout en souriant de l’affectation et de l’enfantillage des membres de la secte, il parla avec sympathie des tendances de l’illuminisme, en homme qui a su mesurer la grandeur du but poursuivi. Mais il a fallu de récentes études des papiers inédits de Joseph de Maistre, pour comprendre combien ce grand esprit resta profondément marqué de sa formation première et de son apprentissage dans les loges de Templiers et de Chevaliers Bienfaisants. Willermoz ne gagna personnellement rien du tout à cette fidélité cachée ; car le comte de Maistre avait depuis longtemps pesé les limites et les insuffisances des croyances du Frère ab Eremo. Il n’y a plus traces de relations entre eux après 1782 ; cependant nous savons que, jusqu’à la fin de sa vie, il ne cessa de lire et d’annoter toutes sortes d’ouvrages de mystique et d’occultisme et de suivre avec intérêt l’œuvre de Claude de Saint-Martin.
Détaché, depuis 1789, de toute Maçonnerie, le Philosophe Inconnu, dans la dernière partie de sa carrière, ne cherchait plus à catéchiser au nom d’une école secrète, mais à exprimer sa foi pour tous ceux qui sauraient l’entendre. Laissant inédit un traité sur les Nombres, il se consacra à des travaux de philosophie et de métaphysique. Au cours des années, il acquérait plus de sagesse et plus d’indulgence ; son goût pour la méditation mystique le laissait aimable et sociable ; son charme personnel retenait autour de lui un cercle de disciples et d’amis, dont le comte de Divonne était le membre le plus distingué. Le petit groupe, après la mort de son inspirateur qui survint en 1803, resta fidèle à sa pensée et entreprit de continuer sa tâche. Comme lui, amis de la discrétion et des pseudonymes, les disciples du Philosophe Inconnu se tinrent en marge des cercles littéraires et des écoles philosophiques du temps ; leur action n’en est pas moins sensible sur ceux qui s’avisaient de découvrir, en ces années, la beauté du christianisme et la richesse du sentiment religieux. Gilbert publia les traductions de Boehme et les continua. Prunelle de Lière écrivit discrètement quelques livres de philosophie religieuse, où se précise le retour à l’orthodoxie et le mépris des adeptes, « vains chercheurs de science », qu’enseignait Saint-Martin à ses derniers confidents.
Ce mépris restait fort mesuré. C’est un fait que Jean-Baptiste Willermoz, étranger à ces hautes spéculations, n’en fut nullement exclu ; il garda son amitié pour Saint-Martin et quelques relations avec le cercle du comte de Divonne. Rien pourtant ne subsistait de l’intime collaboration qui avait autrefois uni les deux hommes. Prunelle aussi semble avoir oublié que c’est de Lyon et par l’intermédiaire de Willermoz que lui est venue la lumière ; il poursuivit ses études hébraïques et ses religieuses méditations, sans en rien communiquer à son ancien maître.
Au contraire, les amis de Willermoz furent sans cesse attirés par la pensée de Saint-Martin. Souvent notre Lyonnais, harcelé par les questions innombrables qu’on lui posait au sujet de la personnalité et de l’œuvre du Philosophe Inconnu, ne laissait pas d’en montrer quelque humeur ; il était probablement ulcéré du succès persistant de celui qui s’était si souvent posé, au cours de sa longue carrière spirituelle, comme un rival supérieur et heureux. Son extraordinaire mémoire et son amour-propre chatouilleux l’empêchaient d’oublier l’amertume de ses anciens griefs. Aussi, malgré ses précautions de style et ses belles assurances d’amitié et d’admiration, chaque fois qu’il eut l’occasion d’écrire au sujet de Claude de Saint-Martin le fit-il avec une défiante sévérité. Il s’efforça surtout de minimiser son rôle dans l’histoire de l’illuminisme et de ramener son importance à la place secondaire que Saint-Martin occupe chronologiquement parmi les disciples de Pasqually, c’est-à-dire bien après les premiers Élus Coens et bien après lui-même.
Attaché à son rôle de conservateur du passé, Willermoz ne se souciait pas beaucoup des préoccupations de ses contemporains. Il refusait de dissocier ses convictions spiritualistes du cadre de la Maçonnerie et d’enlever leurs voiles désuets à ses intimes convictions. Cette conception spéciale l’écartait tout autant des mystiques de la jeune école que des Francs-Maçons nouveau style qui reconstituaient le Grand Orient. Il ne pouvait s’intéresser qu’aux survivants des anciennes sociétés secrètes du XVIIIe siècle, ou à ceux qui voulaient se rattacher à leurs disciplines périmées. Dès 1798, il avait cherché à retrouver à Paris les traces de Bacon de La Chevalerie. Les nouvelles qu’il reçut furent décevantes. « Il est ici un des êtres dont l’existence est un problème. De tous les colons il est le plus accablé de (dettes) et il est celui qui a mis bas voiture le dernier. Avec ses soixante et douze ans il est encore, dit-on, un heureux sigisbée. Voilà tout son avoir en fortune, honneur, etc... Ainsi, il faut attendre le sort des colonies pour savoir s’il aura quelque chose à espérer, et même dans ce cas si vous serez un des créanciers privilégiés ». On peut conclure de ce dernier passage, que ce n’était pas tant par amour pour l’occultisme que notre Lyonnais cherchait à rejoindre son ancien confrère, mais à cause d’une ancienne dette restée en souffrance.
Pendant le même temps, nous trouvons Willermoz en relations amicales avec deux Avignonnais, Vernety de Vaucroze et Verger qui avaient été des disciples de Dom Pernety et non des moindres. De 1798 à 1801, Joseph-Marie Verger adressa à Lyon plusieurs lettres. Là encore, il ne s’agissait pas de Maçonnerie mais simplement de recommander son fils et quelques amis de passage à Lyon à l’amabilité des habitants du domaine des Colinettes. Privés de leur maître spirituel, qui était mort en 1796, les survivants du culte du Thabor recherchaient, tout naturellement, ceux dont les croyances avaient avec les leurs quelque parenté, C’est là, une tendance générale ; cultivant dans la paix de vieux souvenirs, les survivants des loges de Paris, Strasbourg, Lyon, Avignon, s’informent les uns des autres et prennent plaisir à renouer les liens rompus de leur fraternité et de leur amitié. Ainsi retrouvons-nous l’ancien Réau-Croix Champollon, devenu général de division, demandant, en 1803, des nouvelles de la mort de Grainville et de son héritage, et s’inquiétant des Frères « que la Révolution n’a pas dévorés ».
C’était l’époque où la Franc-Maçonnerie ordinaire renaissait de ses cendres éteintes. Elle devait sa résurrection à l’un des membres de l’ancien comité central, le Frère Roettiers de Montaleau qui, dès 1795, à peine libéré des prisons de la République, s’efforça de rassembler les Francs-Maçons. Sa tentative eut plein succès : en 1797, lorsqu’il lança une circulaire annonçant la reprise des travaux de la société, dix-huit loges répondirent à son appel ; trois ans plus tard, il y en avait cent pour reconnaître l’autorité du Grand Orient ressuscité.
L’Ordre Rectifié ne demeura pas en reste, sinon par le succès, du moins par les efforts ; bien qu’ils eussent toujours été incomparablement moins nombreux que les Maçons du Grand Orient, les pseudo-Templiers du rite allemand essayèrent à Marseille, à Paris et à Besançon de reconstruire, eux aussi, leur temple détruit. Jean-Baptiste Willermoz a fait, en 1810, le récit de cette renaissance et de la part qu’il y prit. « Les principaux établissements directoriaux de France, écrit-il, étaient sans aucune activité. Je restais seul à Lyon. La mort, les démissions anciennes et l’émigration avaient totalement éteint celui de Bourgogne à Strasbourg ; celui d’Occitanie à Bordeaux avait déjà cessé d’exister avant même la Révolution... tous ses droits de Chapitre et de Directoire provincial avaient été transférés, dès avant 1784, au chapitre prioral de Septimanie à Montpellier... Celui-ci a, depuis plusieurs années, repris un peu d’activité. Dans le ressort d’Auvergne, partout où j’ai pu former un noyau de Chevaliers Grands Profès capables de diriger sur les lieux les travaux, j’ai favorisé autant que j’ai pu de nouveaux établissements maçonniques. C’est ainsi qu’il en existe à Marseille, Aix, Avignon, et un très important à Paris ». Par ailleurs, Willermoz annonçait le réveil de la Bourgogne, dont le siège se trouvait à Besançon, qui avait pris l’initiative de faire accepter par Cambacérès, déjà Grand Maître officiel du Grand Orient, le titre de protecteur et de chef du Régime Rectifié. L’impression qui ressort de cette lettre est, qu’en 1810, l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants reprenait vie, que l’autorité de Willermoz régularisait toutes choses, et qu’un avenir nouveau s’ouvrait pour la société « dont les heureux effets pourraient un jour rejaillir sur l’Europe entière ».
Nous avons appris à nous défier de l’optimisme de Willermoz et de cette tendance à présenter sous un jour décoratif et réconfortant les résultats de son activité maçonnique. Pour qui sait lire entre les lignes, le bel effet s’atténue. Il est clair que le réveil des Loges Écossaises Rectifiées se fit en plusieurs foyers distincts, sans direction générale, et certainement en dehors de l’initiative personnelle de l’ex-Chancelier ab Eremo, et que le rôle de celui-ci se borna seulement à essayer de patronner le mouvement et à le munir des documents nécessaires. C’est une chose caractéristique qu’il ne cite pas Lyon parmi les villes qui possédaient, à cette époque, un établissement de Chevaliers Bienfaisants. En fait, réduits à deux disciples dévoués, les Lyonnais pouvaient, à la rigueur, passer pour un état-major restreint, ils auraient mal fait figure de loge. D’après les renseignements qu’apporte Willermoz lui-même, nous entrevoyons que son ambition se bornait à essayer d’unifier ces divers efforts et surtout à faire respecter sa chimérique autorité de législateur et de guide, dont il faisait remonter l’origine jusqu’à l’ancien fondateur de toute Maçonnerie Rectifiée, le défunt et bien oublié Charles de Hund.
D’autres textes montrent encore mieux combien ses efforts furent inopérants. Dès 1801, à Marseille, les Frères de la Triple-Union s’étaient groupés sur l’initiative de leur ancien Vénérable, le Frère Achard. Ce personnage portait le titre de médecin et était bibliothécaire de la ville ; c’était lui qui, par ses prétentions et son désordre, avait causé, en 1787 et 1788, les dissensions entre les Maçons et la suspension de la loge prononcée solennellement par le Directoire de Lyon. Mais, avec le temps, les Frères de la Triple Union avaient oublié leurs querelles. Achard fut le promoteur de leurs nouvelles réunions et son activité surmonta les difficultés du rétablissement ; il rassembla les anciens Frères, recruta de nouveaux membres et sut trouver de l’argent. Il loua, dans un quartier agréable, un local d’où la vue était belle ; on s’installa commodément. Plus de 6.000 livres furent dépensées pour l’installation du trône oriental, des deux colonnes du Temple, des tapis et des fauteuils. Tout annonçait la prospérité et le succès.
Fort de ces débuts prometteurs, Achard, dès 1802, redemanda à Lyon des autorisations, des instructions et des directives. Ce fut le début d’une longue correspondance où, pendant six ans Willermoz, par la main de ses secrétaires, composa un véritable cours de Franc-Maçonnerie à l’usage de la Triple-Union de Marseille. Le cours n’est pas très élevé ; le Lyonnais ne confie pas à ses catéchumènes la véritable origine de ses doctrines, il ne leur nomme pas, par exemple, Martinès de Pasqually. Ces lettres, cependant, apportent un très intéressant témoignage de ce qu’étaient devenues, après tant d’années et d’expériences, ses convictions au sujet de la Maçonnerie.
Elles avaient bien peu changé depuis l’époque où le mage bordelais lui avait révélé le grand secret, et où il s’était mis à considérer la Maçonnerie comme une religion primitive et parfaite, qui parachevait et complétait le christianisme. Willermoz croyait toujours que les loges devaient être une « réunion d’amis et de Frères, vivant dans l’union maçonnique, qui est indispensable pour y faire fructifier les principes moraux et religieux » ; il n’admettait pas qu’on se dît parfait chrétien sans être Maçon, ni d’ailleurs Maçon sans être chrétien. Il pensait que l’institution maçonnique renfermait une super-révélation destinée seulement aux heureux mortels spécialement choisis par la divine Providence. On conçoit qu’en ces conditions la tolérance envers toutes les églises chrétiennes lui fût aisée, et qu’il entendît l’imposer à ceux de ses élèves qui montraient trop de zèle pour convertir les autres à leur religion. Willermoz l’écrit nettement : les loges doivent être des « écoles de morale chrétienne, et non pas de catholicisme ».
On ne sait si cette prudence ne venait pas un peu de son expérience, de l’opposition des Frères de Strasbourg, lorsqu’ils avaient pu craindre que les cérémonies et la discipline imposée aux Chevaliers Bienfaisants ne les menassent à accepter un papisme déguisé. Il ne tenait pas à effaroucher inconsidérément les recrues protestantes. D’ailleurs, s’il restait persuadé de la supériorité de l’Église Romaine et se piquait d’être un de ses pieux enfants, il nourrissait toujours contre le clergé cette méfiance que Don Martinès lui avait autrefois inculquée. Au grief d’avoir oublié les formes du culte primitif et la clef de toute vraie religion s’ajoutaient les rancœurs qu’il conservait contre ceux qui, par leur rebellion aux ordres de l’État, avaient fait échouer la Constitution Civile du clergé dont il avait été, à Lyon, un des partisans les plus fervents. Sur ce point non plus, il n’avait pas changé.
Pour pénétrer les Marseillais de la bonne doctrine, il s’astreignit au long travail de reprendre encore une fois, les codes, les rituels, les cahiers de grades et les instructions secrètes. Ce fut en leur honneur qu’il termina le travail de réfection, entrepris après Wilhelmsbad et que diverses controverses et surtout les occupations magnétiques lui avaient fait délaisser. Les retouches qu’il apporta semblent de petite importance, elles tendent surtout à remettre au goût du jour les formes extérieures de la société. La Révolution, en détruisant le cadre administratif de l’ancienne France, avait rendu parfaitement désuète la division par province que suivait l’Ordre Rectifié ; Willermoz essaya de hiérarchiser la société renaissante d’après les divisions qu’imposait le code Napoléon : département, arrondissement, commune. Le chef-lieu de toute l’organisation régionale était évidemment Lyon et son directeur, lui-même, avec son ami Pont et son neveu Jean-Baptiste comme assesseurs.
Il n’avait nullement renoncé, malgré l’incertitude de ces débuts, à organiser, en marge de la société proprement dite, au-dessus des grades de l’Ordre symbolique et de ceux de l’Ordre Intérieur, une classe de deux grades secrets, le 7e et le 8e, qu’il entendait n’accorder qu’à bon escient, après un stage d’instruction spéciale que lui seul pouvait diriger. Il recommandait toujours à ce sujet la discrétion la plus inviolable ; en fait, c’étaient toujours les grades de la Profession qui constituaient cette classe mystérieuse et Willermoz employait toujours, pour les impétrants, les mêmes formules et probablement les mêmes instructions que celles qu’il avait instituées après le Convent des Gaules.
En qualité de chef d’Ordre, Willermoz s’octroya le droit de légiférer sur toutes choses, invoquant, à tous propos, l’autorité des décisions de Wilhelmsbad, que les Marseillais ne pouvaient contester. Il s’adonna à cœur joie à sa tâche d’organisateur, entrant dans toutes sortes de détails minutieux à propos des costumes et des bijoux, comme sur l’étiquette à observer pendant les tenues de la loge, les fêtes et les banquets plus ou moins solennels ; il s’occupa aussi de l’administration financière et donna des conseils judicieux au sujet des cotisations.
Ses recommandations se rapportaient aussi à d’autres questions d’ordre plus général. Willermoz mit au service du Frère Achard toute la sagesse qu’il avait acquise dans le gouvernement des hommes ; les conseils qu’il écrivit font honneur à ses qualités de directeur et à un sens psychologique fort averti. En toutes choses, il préférait qu’on se laissât guider par les données de l’expérience plutôt que par l’esprit de système. Lorsqu’il dépeint les diverses catégories d’hommes qu’on risque de rencontrer parmi les Maçons, il conseille de s’attacher davantage aux bons cœurs même s’ils sont un peu endormis et apathiques, qu’aux « aigles en intelligence dont le cœur est froid ». Son désir était que la loge de Marseille pût croître et se développer en toute prospérité ; c’est pourquoi, tout en se montrant fort soucieux des principes et des questions doctrinales, il n’oubliait pas que les considérations profanes et matérielles sont parfois extrêmement utiles pour assurer le succès des affaires humaines. Il recommandait qu’on s’efforçât de recruter des Frères honorables et de fortune solide et qu’on eût soin de faire rentrer les cotisations. En adjurant le Frère Achard d’être aimable, afin de ne décourager personne, il lui enseigna quelques petits procédés dont il avait expérimenté la valeur : « évitez, écrit-il, les mots qui blessent les oreilles, par exemple, ne dites pas, il sera exclu, dites, il sera rayé du tableau de la loge, le mot est plus doux, moins choquant. » Ne sourions pas. La question des formules a toujours été de première importance dans les réunions humaines, et l’on a souvent remarqué que les hommes ont davantage peur des mots que des réalités.
Cependant, malgré les soins que Willermoz prenait à endoctriner ses disciples marseillais, par le truchement du Frère Achard, il apparaît vite qu’ils ne pouvaient guère lui faire honneur. Certains manquaient à la discrétion ; d’autres intriguaient pour obtenir des grades élevés ou refusaient grossièrement de payer leurs cotisations. Les tares n’étaient pas seulement du côté des troupes ; l’état-major de la loge avait, en lui-même, d’inquiétants germes de destruction. Une dénonciation en règle fut envoyée, à Lyon, contre le Vénérable Achard, incriminant ses décisions arbitraires, son ton tranchant et brutal, son goût pour les dépenses et la façon insupportable dont il favorisait ses amis. Le parti des critiques avait pour chef un Frère Taxil, qui reprochait aussi à son adversaire d’agir avec intolérance, de pratiquer la magie des guérisseurs et de magnétiser. Achard se défendait de ses reproches et accusait Taxil de malhonnêteté et d’indifférence religieuse. Entre ces deux sons de cloches, dans l’impossibilité où il était de s’informer avec exactitude, Willermoz s’efforça de tenir la balance égale entre les deux rivaux ; il exhorta Achard à la prudence, en lui rappelant qu’il n’est jamais recommandable de tenter Dieu et de scandaliser son prochain.
Le trouble était plus grave encore et ne se bornait pas à des questions de personne. Partisans ou ennemis d’Achard, tous les Frères de la Triple Union se trouvaient d’accord pour négliger leur avancement spirituel et pour critiquer le genre de travaux que Jean-Baptiste Willermoz leur imposait. En 1805, ils se plaignaient de la « monotonie assommante » de leurs réunions, « ces répétitions si fréquentes qu’on pourrait facilement apprendre ces choses par cœur, si à la fin elles ne devenaient pas fastidieuses ». Un tel reproche laissa le Chancelier de Lyon parfaitement scandalisé ; pourtant, il n’abandonna pas tout de suite sa tâche ingrate. Il s’efforça d’éveiller l’intelligence et le zèle d’Achard et de ses Frères, en évoquant les souvenirs de la fondation de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte ; il cita en exemple sa carrière maçonnique ; traça un tableau enchanteur de l’histoire de l’Ordre Rectifié et d’édifiants portraits de ses anciens amis ; il s’efforça, à maintes reprises, avec une remarquable patience, de donner à ces ignorants une haute idée de l’importance de l’Ordre auquel ils se rattachaient, et une plus haute idée encore de ses propres titres et de ses propres vertus.
Il s’évertuait en vain. En 1805, la loge Marseillaise se borna à chasser de son sein quelques indésirables notoires ; mais, bien loin de comprendre le sens de sa vocation, elle n’arriva jamais à pratiquer les plus élémentaires des vertus de la plus simple Maçonnerie, à savoir la discrétion et la charité fraternelle. On conçoit qu’après plusieurs années d’une vaine correspondance, Willermoz se sentît, en 1807, extrêmement fatigué du surmenage qu’il s’était imposé sans aucun résultat, et s’irritât de jouer éternellement le rôle d’arbitre dans des querelles sans cesse renaissantes. Il avait comparé les Frères de la Triple Union à des « enfants à joujoux » qui ne cherchent que la nouveauté et l’amusement du moment ; tout ce qu’il désirait maintenant était de se débarrasser d’eux ; et ce qu’il trouvait de mieux à leur proposer était de se rattacher au Grand Orient. Il aurait aimé ne conserver de relations qu’avec ceux qui désiraient vraiment une instruction supérieure et travailleraient pour la mériter.
Sa suggestion ne fut pas suivie. La Triple Union garda l’étiquette de l’Ordre Rectifié et continua à correspondre avec Lyon. Willermoz, qui ne cachait plus son irritation et ses critiques, écrivit ses derniers conseils au malheureux Achard sur un ton dédaigneux et sec.
Willermoz prenait d’autant moins de ménagements avec lui qu’il savait pouvoir trouver ailleurs des sujets de consolation. En 1807, le Frère Bernard, de Marseille, avait fondé à Aix une « Bienfaisance », dont la composition et l’esprit parurent satisfaire complètement ses exigences. C’est à elle qu’il réserva son intérêt et ses faveurs. Achard fut vite informé de cette préférence et, dès 1808, il s’en irritait, bien qu’il reconnût la décadence irrémédiable de sa loge et le peu d’espoir qu’il y avait de la tirer du misérable état où l’avaient plongée ce qu’il appelait piteusement « notre inconduite et nos malheurs ».
Le désir de former, dans cette Provence où se trouvaient désormais le plus grand nombre de ses disciples, un cercle de Maçons capables de comprendre ses doctrines, incita Willermoz à presser ses amis d’Avignon de se rattacher régulièrement à l’Ordre Rectifié. Ils étaient trois : Verger, Vernety de Vaucroze et Parnet de Courtheuse que liaient entre eux l’amitié et les souvenirs de Dom Pernety, leur défunt maître. La réputation de Willermoz et de Mme Provensal dans le domaine mystique leur était parfaitement connue et ils n’avaient aucune répugnance à accepter de lui une initiation supplémentaire. Le marquis de Vaucroze possédait déjà des documents concernant les quatre premiers grades de Pasqually et même le Traité de la Réintégration ; ce qu’il savait lui donnait un grand désir de s’instruire davantage et de pouvoir participer aux grâces merveilleuses des Opérations qu’il n’avait jamais pratiquées. Tout au contraire de Marseille, Willermoz trouvait donc à Avignon des correspondants assez avancés pour pouvoir le comprendre, évoquer les souvenirs d’autrefois, disserter avec lui des mystères de la création et de la chute d’Adam.
Mais ce n’était pas assez pour le satisfaire ; il voulait remettre ces illuminés dans la voie de l’orthodoxie maçonnique, et les invita à Lyon pour recevoir probablement les grades de la Profession et pour les inscrire parmi ses vrais disciples. Ils acceptèrent volontiers. Dès 1804, Vernety se déclare tout prêt « à courir après les éléments de la sagesse » ; mais, deux ans après, il ne l’a pas encore fait, bien que Willermoz le presse de ne pas différer une entreprise de cette importance. Le voyage eut lieu en 1808 ; c’est cette même année que les Avignonnais se rattachèrent officiellement à l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants, dit Écossais Rectifié.
La correspondance entre Willermoz et les Avignonnais ne concernait pas seulement la science maçonnique. Si le vieillard se préoccupait de l’âme de ses amis, il songeait aussi à sa cave et à ses jardins. Le Comtat produisait d’excellents vins et des fruits délicats ; par l’aimable intermédiaire de Vernety de Vaucroze, il acheta du vin qu’aimait Mme Provensal, il commanda de l’huile et des graines de melon. Ses dissertations sont souvent mêlées de réclamations plus pratiques, car Vernety y répond en alternant des réflexions élevées avec des conseils concernant la culture du melon ou le soin du vin en pièce.
Les choses en étaient là, lorsque, le 27 avril 1808, une lettre de Bacon de La Chevalerie arriva à la maison des Colinettes, qui, toute courte qu’elle fût, contenait des nouvelles d’importance. Il ne s’agissait rien moins que du rétablissement de l’Ordre Rectifié à Paris, à Besançon et à Montpellier. La lettre ajoutait que Besançon, se déclarant chef-lieu de la Bourgogne, avait déjà nommé pour Grand Maître National le prince de Cambacérès qui, depuis 1802, était le Directeur officiel de la Franc-Maçonnerie régulière. Bacon ne demandait d’ailleurs aucune autorisation ; il se contentait d’avertir son ancien confrère des décisions qui avaient été prises. Il se déclarait le président d’un comité de neuf membres et c’est à ce titre qu’il enjoignait au Directoire d’Auvergne de se réunir et de reprendre vigueur, sollicitant seulement son adhésion à tout ce qui avait été accompli, à la transformation de la loge de Paris en 6e Directoire dit de Neustrie, comme aux démarches entreprises auprès du Grand Orient français. Il est clair qu’à cette date le Frère ab Apro ne connaissait rien de la restauration des loges de Provence ; il est clair aussi que, s’il montrait quelque révérence envers son confrère, c’est qu’il avait laissé à Saint-Domingue, et par conséquent perdu, « tout ce qu’il possédait comme papiers, vêtements, instruments concernant les Directoires et même les Élus Coens », et qu’il avait besoin que Willermoz fournît des documents qui manquaient, au mouvement de renaissance qu’il prétendait présider.
On peut être certain que Willermoz n’accepta pas sans amertume d’être traité avec une telle désinvolture ; il écrivit à Saltzmann et à Vernety, qui étaient justement à Paris, de s’informer de ce Directoire de Neustrie, de ce comité, de cette loge dont on lui révélait l’existence ; il fit des réserves sévères au sujet du zèle « aussi indiscret que précipité des Frères de Besançon ». Ce ne fut pas de gaieté de cœur, mais après maints refus catégoriques, qu’il accepta de fournir aux Maçons parisiens, à leur loge du Centre des Amis et à leur envoyé Daniel Lajard, ancien membre du Directoire de Septimanie, les rituels et les documents nécessaires. Il fallut au député de Paris beaucoup de patience et de diplomatie pour calmer la susceptibilité et les scrupules du Lyonnais. Les négociations, commencées à son arrivée à Lyon, le 18 mai 1808, durèrent « quinze jours de grand matin jusqu’à la nuit ». Il ne fallait pas moins de temps pour que Willermoz pût avoir l’illusion qu’il avait détruit ce que les Frères de Besançon avaient fait d’illégal, et tout reconstruit d’après les lois et les principes. En fait, il sous-crivil à tout ce qu’on lui demandait, exigeant seulement des formules de déférences, des noms nouveaux, de nouveaux serments et quelques signatures superfétatoires. A ce prix, il accepta de fournir à la future Préfecture de Paris tous les codes et les rituels, tant de l’Ordre Symbolique que de l’Ordre Intérieur, qu’on lui demandait et se rallia aux négociations engagées avec Cambacérès et le Grand Orient de Paris.
Ce dernier fait paraît étonnant quand on sait que, peu d’années auparavant, Willermoz avait condamné l’esprit des loges françaises et expressément désiré leur ruine. Il écrivait, en 1803, qu’il préférait savoir la Maçonnerie persécutée plutôt que de la voir se dégrader dans la prospérité. Il condamnait la multitude des loges nouvelles qu’on voyait s’ouvrir dans toutes les villes et les soupçonnait de se livrer à des occupations futiles, « en supposant que partout elles sont innocentes » ; ajoutant que c’était à cause du mauvais esprit des Maçons nouveaux qu’il se refusait à rouvrir, à Lyon, la Bienfaisance. L’interdiction de toutes les sociétés secrètes lui aurait été, déclara-t-il, un encouragement au travail. Il rêvait qu’il saurait alors approcher le chef de l’État et lui dire : « Voilà ce que nous sommes... tolérez-nous d’une manière spéciale, mais nous vous prions de ne pas nous confondre avec une multitude qui nous est étrangère ». Mais, dès 1805, son jugement avait varié. Informé de ce que le Grand Orient, loin d’être interdit, recevait des faveurs du gouvernement impérial, qui lui avait fourni un brillant état-major de hauts dignitaires pour présider à ses destinées, Willermoz ne montre plus aucun dédain pour les loges ordinaires, mais respect attentif et ménagements prudents. En 1808, il se trouvait prêt à négocier une alliance et il lui suffisait, pour apaiser sa conscience, de composer de belles formules solennelles qui désignaient l’Archichancelier de son nom d’Ordre Joannes Jacobus Regis a Legibus, et de rappeler le précédent du traité d’union de 1775, vieille histoire dont il était, sans doute, le seul avec Bacon de La Chevalerie à conserver le souvenir.
Malgré son âge, Willermoz était une de ces natures imaginatives qui restent, en dépit de l’expérience, incurablement optimistes ; il reconnut, dans les initiatives des loges de Paris et de Besançon, l’œuvre de la Providence et se laissa aller à rêver pour son Ordre une ère de prospérité et de bonheur. Les Frères de Marseille, Aix et Avignon, furent associés à cette illusion. Ils durent accepter en bonne et due forme le protectorat de Cambacérès. Les premiers s’y rallièrent d’enthousiasme ; tandis que les Avignonnais, qui avaient beaucoup de répugnance à se rattacher à la Maçonnerie régulière, ne donnèrent leurs signatures qu’à regret. Ils ne savaient même pas, au mois de décembre 1808, en quels termes il leur fallait le faire, car, malgré leur bonne volonté à organiser à Avignon une loge rectifiée, il leur manquait encore bien des renseignements nécessaires ; le Frère Verger portait le nom d’Ordre a Tribus Oleis Stella Lis, tout imprégné de saveur provençale, mais Vernety avait oublié le sien et Parnet déclarait n’en avoir jamais eu. Le prince Archichancelier d’Empire accepta le titre qu’on lui offrait. Willermoz l’annonça le 16 août 1809 par une circulaire officielle, la dernière probablement qu’il eut l’occasion de signer. La lettre adressée à Charles de Hesse, qui date de l’année suivante, reflète encore ce désir obstiné de parer la réalité de couleurs brillantes et de présenter le rétablissement de l’Ordre Rectifié en France sous le jour le plus favorable. Mais désormais le temps des illusions était bien mesuré.
A partir de 1810, les renseignements que nous possédons sur le développement de la Franc-Maçonnerie des Chevaliers Bienfaisants sont fort rares et fort décourageants. En 1811, « l’affaire avec le Grand Orient », se trouvait totalement rompue. Les relations de Lyon et de Marseille semblent avoir presque cessé. D’Aix parvenaient quelques bonnes nouvelles, au moins en ce qui concernait les principes et les vertus. Mais Paris gardait un silence inquiétant, malgré les bons offices du Frere Lajard entre Paris, Lyon et les centres de Montpellier et d’Avignon. Peut-on parler de loge rectifiée à cette date, quand il s’agit de cette dernière ville ? En fait, le centre d’Avignon n’arriva jamais à se constituer.
Vernety, dès 1809, avait exprimé son découragement et ses doutes : « Les hommes de désir deviennent rares. Notre école aura-t-elle la faculté de nous réconcilier ? Je n’ose prononcer ». Il s’en consolait volontiers ; ses amis et lui étaient beaucoup plus curieux de connaître les secrets de Pasqually, les traditions de l’école lyonnaise et les souvenirs des fidèles de Saint-Martin, beaucoup plus désireux de se tenir au courant de la littérature mystique, que soucieux d’organiser une loge suivant les formes. Ainsi continuaient-ils à entretenir avec Pont et Willermoz une correspondance amicale, jusqu’au jour du 9 novembre 1812, où il fallut tout de même déclarer qu’ils n’entendaient nullement former un établissement maçonnique ni, par conséquent, verser des cotisations. Ils avouèrent que leur objection principale était que l’inspiration ne les y portait pas, et rejetaient la responsabilité de la décision sur « Dieu maître des cœurs et des esprits ». Willermoz n’accepta pas, sans discussion, une excuse aussi péremptoire. Mais que pouvait-il faire d’autre que d’écrire de vaines récriminations ? En dépit de son désir, l’Ordre Écossais Rectifié n’arrivait pas à retrouver une clientèle dans la société française du nouveau siècle ; les efforts de restauration n’aboutissaient pas ; il végétait faiblement. A la fin, celui qui s’efforçait en vain « de ranimer des cendres déjà refroidies » et s’obstinait dans l’illusion, dut se rendre lui-même à l’évidence. Il écrit, en 1820, à Charles de Hesse, qu’il y a en France un « refroidissement général » au sujet de la Maçonnerie mystique, que depuis sept à huit ans il ne s’est plus occupé de rien et qu’il ne croit pas qu’il y ait encore quelqu’un, dans le ressort de l’ex-province d’Auvergne, capable de s’intéresser désormais aux doctrines et aux secrets de la vraie Maçonnerie.
A cette date, la vie de Jean-Baptiste Willermoz avait été assombrie par tant d’épreuves, qu’il ne pouvait, sans doute, plus guère prendre au tragique ses déboires en matière de Maçonnerie. Ces années, où il s’occupa le plus activement de contribuer au rétablissement de son Ordre, furent, pour lui, chargées de chagrins et de deuils. Au poids de l’âge s’ajoutèrent d’autres soucis, qui sont généralement le lot de la jeunesse. En 1804, après sept ans d’un mariage stérile, sa femme mit au jour une petite fille qui ne vécut que quelques jours, et Willermoz se déclarait fort accablé de ce triste événement. L’année suivante lui apporta une vraie revanche, avec la naissance, le 20 septembre 1805, d’un fils auquel on donna les noms de Jean-Baptiste-François de Sales-Claudius. Mais Mme Willermoz avait été fort malade et sa santé ne se rétablit pas ; la naissance d’un troisième enfant la tua. Elle succomba dans la nuit du 9 mai 1808, quelques jours après un accouchement prématuré. On peut mesurer la douleur du pauvre homme au ton de la note qu’il rédigea pour relater simplement la triste fin de douze ans d’une union « la plus intime et heureuse » ; on peut la mesurer aussi dans les phrases exaltées des condoléances de ses amis Pont, Vernety et Verger. Certes, il n’avait pas d’autre consolation à chercher qu’en sa foi dans l’immortalité de l’âme et pas de meilleur sujet de méditation, en ces cruelles circonstances, que le psaume « Exsurgat Deus » qu’on lui envoya d’Avignon.
Son robuste tempérament, sinon l’aide de Dieu, lui permit de triompher de son accablement. Ce n’est pas sans étonnement, qu’en rapprochant les dates, nous constatons que ce fut à bien peu de jours de là qu’arriva, à Lyon, le Frère Lajard et que Willermoz se plongea à corps perdu dans le travail et dans les projets de restauration maçonnique, où il pouvait trouver au moins diversion et oubli. Une maladie, une congestion pulmonaire sans doute, « la première grave de sa vie », l’arrêta quelque temps au mois de février suivant. Il employa sa convalescence à mettre de l’ordre dans ses papiers. « Dieu, notait-il, m’a conservé pour mon cher fils et pour ma chère sœur toujours souffrante. » Mme Provensal ne mourut, en effet, qu’au début de mai de l’année 1810.
Jean-Baptiste Willermoz se trouvait, à quatre-vingts ans, avec le souci d’avoir à élever un petit garçon de cinq ans. « C’est là, l’épine qui souvent fatigue mon cœur », écrivait-il à Charles de Hesse ; car il croyait qu’il ne lui serait pas donné de pouvoir longtemps encore protéger, dans la vie, son petit Francis. L’enfant faisait l’orgueil de son père. Le voir grandir « bien vif, pétulant, leste, adroit et étourdi », constater qu’il était bien constitué et qu’il n’avait jamais été malade, réjouissait le vieil homme. Il s’amusait à citer la prononciation enfantine de l’enfant et son désir de partir en guerre « avec un sabre et un fusil ». A six ans et demi, l’enfant eut quelques jours de fièvre ; mais on se rassura vite et déjà on songeait à le mettre en pension. Le pauvre petit mourut le 23 octobre 1812, ayant tout juste sept ans.
Privé de ceux qu’il avait le mieux aimés, il ne restait plus au vieillard que l’affection de ses amis. Sa taille élevée, son grave maintien, sa parole lente, lui faisaient tenir à merveille le rôle de patriarche parmi ceux qui restaient de ses neveux et arrière-neveux. Quelques lettres intimes montrent assez que, s’il savait remplir tous les devoirs envers les siens, il entendait qu’on le respectât comme le chef de toute la famille et qu’on écoutât ses mercuriales et ses conseils.
Sans doute son meilleur sujet de consolation résidait dans ses convictions spiritualistes et cette ferme assurance qu’il existait un monde d’esprits purs où se retrouveraient les âmes réintégrées, dans l’ineffable présence de l’Être divin. Il associait ses doctrines secrètes à la pratique fervente du catholicisme, en un mélange fertile en sujets de méditation. Lorsque tout espoir de s’occuper de Maçonnerie pratique lui fit défaut, il trouva dans ses souvenirs, dans ses relations d’autrefois, l’oubli de ses chagrins, de sa solitude morale et de la médiocrité des jeunes générations de Francs-Maçons ; il cultiva l’amitié de Saitzmarn et renoua, après un silence de vingt ans, avec le landgrave de Hesse et avec le baron Jean de Turkheim.
Après tant d’années, ces hommes se retrouvèrent bien peu changés. Charles de Hesse était toujours à l’affût de secrets curieux et plus intéressé par les recettes magiques que par les dissertations morales ; il gardait toujours la plus excellente idée de lui-même et des dons surnaturels qu’il avait reçus. Le baron Jean de Turkheim avait plus de sagesse et plus de modération ; son principal intérêt était de connaître les différents systèmes mystiques et de les examiner à la lumière de ses convictions protestantes. Tandis que Willermoz ne pouvait se détacher de ses chimères d’organisation maçonnique et, même sans disciples, se croyait toujours chef d’école, se sentait toujours charge d’âmes.
Le landgrave avait employé les années « de trouble, d’anarchie, de confusion », à perfectionner la société particulière qu’il entretenait auprès de lui dans sa résidence de Gottorp. Il était extrêmement satisfait des résultats qu’il obtenait, grâce à Dieu et à ses mérites personnels ; il se rendait à lui-même témoignage en 1821, d’être « parvenu à un point auquel je n’ai jamais osé croire que l’humanité pouvait même aspirer ». Peu de temps auparavant, en 1818, il avait offert à Jean-Baptiste Willermoz d’être associé à ses travaux et de connaître la « vraie lumière », en adoptant son système particulier. Il adressa à Lyon l’analyse des dix premiers grades.
Le malheur, pour nous surtout qui avons si peu de renseignements au sujet de la création personnelle de Charles de Hesse, c’est que Willermoz ne comprit pas grand chose à ses explications. Il aurait aimé savoir ce que le prince entendait par cette « vraie lumière » qu’il promettait à ses fidèles. Devait-il la leur communiquer « palpablement et visiblement » ? Était-elle « physique ou intellectuelle » ? C’est évidemment ce qu’on aimerait savoir. Nous saisissons, à travers ces questions, que Charles de Hesse obtenait, en certaines séances, des apparitions lumineuses, qu’il considérait comme des réponses du Christ. Faut-il conclure, de termes employés par Turkheim, que les procédés employés pour rendre les fidèles de Gottorp lucides et clairvoyants comprenaient la rotation et ressemblaient à ceux des derviches tourneurs ? Nous comprenons aussi que la petite communauté vénérait une « sainte coupe », sorte de Graal, que l’on considérait comme un objet sacré. Ce fait n’aurait pas dû offusquer Willermoz. Avait-il donc oublié l’étrange communion prescrite par Pasqually dans ses cérémonies les plus secrètes ? Peut-être. Pourtant c’est justement parce qu’il ne s’accordait pas tout à fait avec les principes de son premier maître qu’il refusa d’accepter l’enseignement qu’on lui proposait. Avec l’âge, il avait appris à se défier des illusions. Le christianisme ésotérique et pittoresque, que pratiquait le landgrave, lui déplut. Il ne crut pas devoir l’étudier au delà du cinquième grade. « La pierre de touche que mon initiateur, auquel je tiens de corps et d’âme, m’avait mis entre les mains pour distinguer au besoin l’or d’avec le cuivre, m’a fait connaître ce jour-là du cuivre un peu déguisé et je ne crus pas devoir aller plus loin ». Cette pierre de touche infaillible n’était, peut-être, que le précepte qui obligeait les Coens à ne s’occuper que des choses spirituelles.
Turkheim, lui, voyait dans les dissemblances de ses correspondants une similitude profonde, qui venait de leur même recherche des preuves sensibles de l’existence de Dieu. Au reste, il ne se sentait plus disposé à se mêler des choses ostensibles, c’est-à-dire de Maçonnerie. Ce qui lui faisait cultiver l’amitié de Willermoz était la curiosité qu’il portait à Don Martinès de Pasqually ; il savait que le Lyonnais était presque seul à posséder, sur ce point, une tradition véridique et de réels souvenirs. C’était le temps où l’on conmmençait à beaucoup s’intéresser aux Coens, dans les centres d’initiés de France et d’Allemagne. Les bavardages de Charles de Hesse, après Wilhelmsbad, avaient fait leur chemin ainsi que les confidences de ceux des élèves de Saint-Martin et d’Hauterive qui avaient voyagé outre-Rhin. On chuchotait des légendes sur cet homme étrange dont on ne savait bien ni le nom, ni l’origine ; les copies du Traité de la Réintégration circulaient dans les loges de Maçons rectifiés d’Alsace et d’Allemagne, accompagnées de toutes sortes de commentaires fantaisistes. Turkheim possédait un manuscrit du fameux Traité qu’il tenait d’un certain Kuhn, qui avait autrefois habité Bordeaux ; mais si son manuscrit était authentique, tout ce qu’il savait à ce sujet brillait plus par la complication que par l’exactitude, ainsi qu’en témoigne la lettre écrite à Willermoz, le 4 août 1821. « On a voulu dans le temps n e persuader que Pascualis avait eu sor manuscrit d’un Arabe nommé Al Raschid, que l’original avait été composé en chaldéen et traduit ensuite en arabe et en espagnol. Un juif, nommé Hirschfeld, mort il y a deux ans et qui avait aussi été lié avec le landgrave Charles, prétendait posséder une partie de ces manuscrits et en avoir parlé à M. Saint-Martin à Strasbourg. » Devant tous ces racontars, Willermoz se crut obligé de rectifier la tradition et de prêcher encore une fois la vraie doctrine, afin de réfuter de fâcheuses légendes.
Il le fit clairement, presque sans réticences, soit qu’il eût le souci de transmettre le message qu’il avait reçu aux générations à venir, soit qu’il eût plaisir de raconter longuement les souvenirs d’autrefois. Mais l’image qu’il trace de son ancien maître est-elle bien exacte ? Le temps n’avait-il pas estompé toutes les ombres du tableau ? Pas tant qu’on pourrait le croire. Willermoz n’avait pas oublié les inconséquences du mage bordelais et les épreuves de son pénible apprentissage de Réau-Croix ; mais il avait trouvé le moyen de concilier son juste ressentiment avec la confiance qu’il gardait au prophète inspiré, qu’il tenait pour le dernier héritier de la haute science de Moïse. La somnambule, confidente de ses scrupules, lui avait assuré autrefois que Don Martinès avait dû expier sa fâcheuse conduite par plusieurs années de purgatoire sévère. La justice divine l’ayant vengé, Willermoz pouvait, d’un cœur apaisé, vanter la foi vive et la puissance mystérieuse et la sagesse inspirée de Don Martinès Pasqually de la Tour et se dire à lui de corps et d’âme. Il n’y a là aucune exagération. De 1768 à 1822, ses convictions avaient, en somme, bien peu varié. Il restait inébranlablement fidèle à la religion des Coens ; tout comme autrefois, en dépit de toute logique il la croyait pure de toute magie et parfaitement conciliable avec une pratique fervente du catholicisme.
Il est curieux de constater que chacun de ces occultistes gardait, au milieu de ses fantaisies et de ses divagations hétérodoxes, une préférence entêtée pour la foi où il avait été élevé, et que chacun d’eux prétendait l’imposer aux autres, sous couvert d’unification et de progrès spirituels. Willermoz ne croyait souhaitable la fusion des Églises chrétiennes, prophétisée par Charles de Hesse, que dans la seule religion catholique. Mais que ne prophétisait pas Charles de Hesse ! Il croyait savoir la raison de la longévité extraordinaire de Jean-Baptiste Willermoz et expliquait, de cette façon obscure, les causes de cette verte vieillesse : « ceux qui comme lui n’ont cherché que Dieu et notre Sauveur, restent près d’eux dans une béatitude parfaite, à moins qu’ils soient rappelés à la chair par leur propre désir, ou bien qu’ils doivent servir dans une carrière mondaine Notre Seigneur ».
Willermoz avait certainement encore quelque désir de rester sur la terre ; il ne s’y trouvait pas trop mal en ce mois d’août 1821, où il sentait ses forces renaître, passées les lourdes chaleurs de l’été. Trois ans encore lui furent accordés. Années inespérées pour un homme de cet âge qui gardait toute l’intégrité de sa pensée et ne souffrait pas d’infirmités trop incommodes. Furent-elles cependant des années sereines ? Il avait à soutenir un pénible procès contre son beau-frère qui revendiquait la succession du petit Francis, c’est-à-dire la dot que Mme Provensal avait autrefois constituée à la jeune Jeannette Pascal pour son mariage. Le 31 décembre 1822, il rédigea son testament qui instituait ses neveux légataires universels, à charge de verser différents legs et surtout de faire dire pendant trois ans un très grand nombre de messes, dont les dates étaient soigneusement fixées, où ses parents et ses amis seraient invités à venir prier pour le repos de son âme. Mais une autre question que celle de sa fortune matérielle restait encore à régler. Il devait aussi prendre une décision au sujet des importantes archives de Maçonnerie et d’occultisme dont il était le dépositaire ; c’était là un débat qui le troublait de plus en plus à mesure qu’il sentait décliner ses forces.
Son trouble est-il l’indice d’une plus profonde angoisse ? Au terme d’une carrière si remplie, examinait-il le bien fondé de ses convictions, s’inquiétait-il de la valeur de son œuvre ? Je me demande s’il pouvait évoquer cette œuvre sans amertume et découragement. Tout ce qu’il avait cru, tout ce qu’il avait rêvé, tout ce qu’il avait organisé au prix de tant de peines et de si longs travaux n’était plus que ruines ; il n’en subsistait plus rien que quelques vains souvenirs bientôt oubliés et déformés. Il n’avait travaillé que pour la plus irréelle des chimères en pensant édifier le temple maçonnique comme une école de perfectionnement spirituel où, de grades en grades, le Maçon s’élèverait des plus simples vertus morales à la méditation des mystères et, de cette étude fervente, aux communications des esprits célestes jusqu’à son Dieu, le Grand Architecte de l’univers. Mais il pouvait cependant se donner à lui-même l’assurance que cette faillite d’un grand espoir n’était pas de sa faute, que lui du moins n’avait pas manqué à sa vocation et qu’il était resté obstinément fidèle à ce qu’il avait pris pour un message divin. Je pense que les réflexions de Willermoz mourant n’avaient peut-être pas une teinte aussi sombre. Il est fort probable que le souci qu’il manifestait, au sujet du sort de ses archives, venait plutôt de ce qu’il y attachait toujours une valeur sacrée, et de ce qu’il désirait toujours qu’elles fussent pieusement conservées pour les « hommes de désir » des temps futurs.
Il avait constitué Antoine Pont comme son successeur maçonnique et déjà lui avait souvent laissé tenir cette place auprès des derniers sectateurs de l’Ordre Rectifié. Mais, s’il était fort attaché à son jeune ami, il n’avait pas en lui toute confiance. Pont se montrait ingrat envers la Maçonnerie, sa « nourrice ». Il affectait de la traiter fort légèrement, comme un simple moyen détourné d’amener au christianisme les indifférents. C’était tout juste l’opinion contraire que prêchait Willermoz. Une si profonde mésentente accablait le vieillard d’une indécision angoissée. Pont la redoublait en ne voulant prendre aucun engagement précis et en se réservant le droit de conserver, de communiquer ou de détruire à son gré le dépôt qu’on devait lui confier. « Sa fin approchant, il pesait tout, comparaît tout, et me consultait toujours sur ce dépôt. Je lui réitérais alors que je consentais toujours à le recevoir mais sans condition quelconque... Il ne se décida qu’à la fin. Il me dit : « Je brûlerais tout si vous n’étiez pas là, mais je vous remets tout et sans réserves. Je vous donne la latitude que vous demandez... ».
On peut croire que ce ne fut pas seulement à cause des mérites de Pont que Willermoz mourant ne se décida pas à brûler tous les documents témoins de ses singulières expériences. L’excellent archiviste qu’il était pouvait-il, même au nom de la discrétion et de la prudence, détruire lui-même l’œuvre de toute sa vie ? Pouvait-il délibérément rejeter dans l’oubli ou livrer à l’erreur des légendes mensongères, les doctrines qu’il avait étudiées, les sociétés qu’il avait fondées, les expériences qu’il avait faites, les ombres de ses disciples et de ses amis, et sa propre réputation ? Il préféra confier son témoignage un peu à l’aventure aux mains d’un héritier qui en comprenait mal tout le prix.
Il mourut le 29 mai 1824. Son neveu Jear-Baptiste veilla à ce qu’il lui fût fait un bel enterrement. Il prévint la Société d’Agriculture, les Bureaux de Bienfaisance, les anciens et nouveaux administrateurs des Hôpitaux de Lyon. Le cortège fut nombreux. Douze vieillards de la Charité portaient des torches et dix-huit prêtres officièrent dans Saint-Polycarpe aux deux tiers tendu de noir. La tombe de Willermoz est au cimetière de Lovasse. On n’enterrait plus, dès cette date, dans l’ancien cimetière de la Croix-Rousse, qui contenait les tombes de sa femme, de son fils et de sa sœur.
Malgré tous ces soins, il resta, aux parents et aux amis de Jean-Baptiste Willermoz, l’amertume d’une injustice commise envers sa mémoire. L’administration des Hôpitaux de Lyon ne fit pas dire, pour lui, la messe qu’elle avait coutume d’offrir pour l’âme de ses défunts administrateurs. C’est que, dès 1824, les Francs-Maçons commençaient à avoir, dans le public, une réputation inquiétante ; on soupçonnait leurs mystères de cacher des idées subversives, de mystérieuses conspirations, une impiété coupable. La réputation du respectable propriétaire des Colinettes devenait, par cela même, fort suspecte aux gens bien pensants de sa ville.
Un parent, le Dr Terme, tint à défendre son souvenir contre l’ingratitude et contre l’injustice. L’éloge qu’il prononça devant la Société d’Agriculture rappela le rôle de Willermoz dans la défense et la réorganisation des hôpitaux de la ville et osa faire allusion à sa qualité de haut dignitaire maçonnique, en utilisant des idées et des phrases suggérées par Joseph Pont. Il le loua « de son attachement aux principes d’une association célèbre », de la « haute considération que ses connaissances lui méritèrent », s’efforça de le distinguer, « par sa noble franchise et sa piété profonde », de la foule des sectateurs du mystère ; il regrettait en lui le « vivant souvenir d’un temps qui n’est plus ».
Puis le silence s’établit. La mort faucha un à un le petit nombre des derniers survivants du XVIIIe siecle et de ses loges mystiques. Personne ne garda plus le souvenir de Jean-Baptiste Willermoz, en dehors des membres de sa famille. L’oubli dura jusqu’au jour où le hasard fit découvrir à Papus une partie importante de ces archives secrètes dont Joseph Pont avait reçu le dépôt, jusqu’au jour surtout, où la curiosité du public s’attacha aux secrets des Francs-Maçons, Rose-Croix et Illuminés.
A compter le nombre de livres qu’on a écrit sur ces questions, je me demande si cet intérêt n’est pas disproportionné, presque autant que le long travail que je viens d’écrire sur ce curieux homme. Car il ne fut ni un philosophe original, ni un mystique bien doué ; il n’est ni visionnaire, ni magicien ; ses expériences valent plus par leur variété et leur étendue que par leur qualité. Je regretterais de l’avoir si complaisamment accompagné tout au long de sa quête obstinée du secret de la Franc-Maçonnerie, si je ne l’avais fait avec tant de curiosité et tant d’amitié.
J’ai trouvé, dans l’ouvrage récent d’un romancier contemporain, ma meilleure excuse. C’est une phrase sur la beauté du chant du crapaud : « Cette goutte d’ocarina, d’une pureté d’autant plus touchante qu’elle est exhalée par un animal humble et repoussant », qui m’a amenée sur la pente dangereuse des analogies. Ce n’est pas que j’aie trouvé rien de repoussant dans la Franc-Maçonnerie, ni rien de spécialement humble dans le caractère de ce mystique lyonnais ; mais n’explique-t-elle pas, d’une façon imagée et poétique, la qualité de l’émotion qu’on ressent à déchiffrer, au milieu des bizarreries des sociétés Maçonniques du XVIIIe siècle, une sincère aspiration vers le parfait et l’absolu, comme, dans les petitesses et les ridicules de la vie secrète de Jean-Baptiste Willermoz, l’humain désir des choses éternelles ?
15 septembre 1937.
- Catalogue par ordre de réception des cayers et instructions que moy J.B.W. ay reçu de l’agent inconnu chargé du travail de l’initiation ». Lyon, ms. 5477, p. 2.
Лионский мистик и тайны франкмасонства — Алис Жоли, 1938
Предисловие
Эту книгу еще можно было найти в книжных магазинах лет двадцать назад. Став давно классикой в области истории масонства и иллюминизма XVIIIe века, она, тем не менее, не была распродана; но когда это произошло, исчезновение книги досадным образом совпало с появлением все более многочисленной и требовательной публики в этих областях. На полках книготорговцев она стала остро дефицитной.
Автор, архивариус-палеограф, сумела воспользоваться возможностями, которые предоставила ей Муниципальная библиотека Лиона, где хранится большая часть фонда Жана-Батиста Виллермоза. Интерес к этой теме ей рано привил супруг, Анри Жоли, хранитель этой библиотеки; но прежде всего — ее учитель и друг Рене Ле Форестье, который открыл ей человеческие и духовные богатства этого лионского франкмасонства, над историей которого он также работал. На протяжении тридцатых годов этих двух исследователей связывало теплое и плодотворное сотрудничество. Рене Ле Форестье уже опубликовал «Баварские иллюминаты и германское франкмасонство» (Париж, Ашетт, 1914), а также, что важно для нашей темы: «Оккультное франкмасонство в XVIIIe веке и Орден Избранных Коэнов» (Париж, Дорбон, 1928). В то время он готовил свой крупный труд, завершенный после войны и опубликованный только в 1969 году («Тамплиерское и оккультное франкмасонство в XVIIIe и XIX веках», Париж, Обье-Новелер). Дата выхода настоящего издания знаменательным образом совпадает с датой выхода другой классической работы, автор которой, Жерар Ван Рейнберк, наряду с Алис Жоли и Рене Ле Форестье, является одним из трех пионеров той эпохи в области иллюминистского франкмасонства; речь идет о втором томе его диптиха «Чудотворец в XVIIIe веке: Мартинес де Паскуалли» (Лион, Ракле, 1938), первый том которого вышел в 1935 году (Париж, Алькан).
Несмотря на существование монументального исследования Рене Ле Форестье, изданного в 1969 году, данная работа, посвященная Жану-Батисту Виллермозу, отнюдь не является дублирующей. Если Ле Форестье сумел представить Виллермоза в общем контексте европейского франкмасонства своего времени, то Алис Жоли заинтересовалась им как притягательной и сложной личностью, чью жизнь она воссоздает перед нами через его переписку, дружеские связи, масонские и профессиональные отношения, прослеживая извилины существования, выходящего за рамки собственно франкмасонства. Таким образом, перед нами исследование, которое по сей день остается базовым трудом об этом великом лионце. Нам также повезло читать текст, чьи эрудиция и научная строгость — не единственные достоинства; этот архивариус пишет в живом, ясном стиле, с толикой юмора, который всегда уместен.
Читателю, желающему ознакомиться с текущим состоянием исследований и работ, проводившихся с 1938 года в отношении Жана-Батиста Виллермоза и лионского эзотерического франкмасонства, следует дать некоторые уточнения. В свое время, в Лионской библиотеке, автор, безусловно, располагала документацией, необходимой и достаточной для написания очень хорошей монографии, которую воспроизводит настоящая книга. Но с тех пор были обнаружены другие документы; они мало что меняют в том, что мы знаем о жизни и творчестве самого Жана-Батиста Виллермоза, но дополняют наши знания о сложных масонских отношениях, которые складывались в течение последней трети XVIIIe века и даже позже между большинством послушаний, лож и упомянутых здесь персонажей. В основном речь идет о следующих документах.
Прежде всего, это документы из замка Ле Бригон, которые библиотека города Лиона приобрела 25 января 1956 года. Алис Жоли частично использовала их в своем исследовании «Жан-Батист Виллермоз и Неизвестный агент лионских посвященных», в: Робер Амаду и Алис Жоли, «От Неизвестного агента к Неизвестному философу» (Париж, Деноэль, 1962), которое таким образом дополняет главы XI и XII настоящего труда. Впрочем, по истории фонда Виллермоза в Лионе и приобретению архивов замка Ле Бригон можно с пользой обратиться к следующим публикациям: Анри Жоли, «Масонские архивы Ж.-Б. Виллермоза в Муниципальной библиотеке Лиона», стр. 420-424 в: «Бюллетень библиотек Франции», июнь 1956; и Робер Амаду, «Архивы Папюса в Муниципальной библиотеке Лиона», стр. 75-91 в: «Инициация», апрель-июнь 1967. Далее, речь идет об открытии, которое я сделал в 1968 году, фонда Бернара Фредерика де Тюркгейма (друга Виллермоза и его брата по масонству). Опись, составленная Жюлем Келлером и мной, была опубликована в журнале «Традиционный ренессанс» (Париж, Национальная французская ложа, 1978, 1979, 1982). Другая важная часть этого фонда, также содержащая многочисленные письма Виллермоза, была обнаружена Жюлем Келлером в 1984 году. Весь этот материал является предметом книги, которая в настоящее время готовится Жюлем Келлером и мной. Отметим также, что журнал «Инициация» в настоящее время, начиная с № 3 за 1985 год, публикует исследование Робера Амаду, посвященное Жану-Батисту Виллермозу, сопровождаемое доселе неопубликованными текстами последнего.
Наконец, воспоминание здесь об Алис Жоли требует выражения личной признательности. Незадолго до тяжелой болезни, которая вскоре должна была стать для нее роковой, она и ее супруг неоднократно принимали меня в Аньере в 1966 году, давали полезные советы и направляли в работе, которой я тогда занималась. С доверием и щедростью они передали мне все рукописи и архивы, которые Рене Ле Форестье доверил им. Без этого знака дружбы великий труд последнего, несомненно, не увидел бы свет три года спустя. Вот и эта книга в свою очередь стала библиографической редкостью. В ожидании ее переиздания поприветствуем с еще большей признательностью счастливую инициативу издательства «Деметра», благодаря которой незаменимый труд Алис Жоли теперь доступен вне полок букинистических магазинов и библиотек. И объединим в одной дани уважения имена Алис Жоли и Рене Ле Форестье.
Указатель, завершающий книгу, был составлен и представлен мною в 1969 году; он был опубликован в том же году в V томе масонского журнала «Работы Виллара де Оннекура» (издание Великой Национальной Ложи Франции).
PL. 1

ЖАН-БАПТИСТ ВИЛЛЕРМОЗ В 1782 ГОДУ Библиотека города Лиона, рукопись 6426.
Введение
Материалы для этой книги были собраны почти случайно, чтобы прояснить темные места интересной переписки между депутатом Периссом Дюлюком и его другом Жаном-Батистом Виллермозом в период Генеральных штатов и Учредительного собрания. Таким образом, от изучения первых времен Революции в Лионе, как и в Париже, я перешла к изучению франкмасонства в XVIII веке, пытаясь понять весьма странные доктрины и проникнуть в самые тайные мистические ложи. Бедный Перисс Дюлюк в этом начинании был быстро забыт, а издание его писем отложено до более благоприятного времени.
Если мой труд не понравится какому-либо специалисту по масонским вопросам, стороннику или противнику этого института, если кто-то обвинит его по какой бы то ни было причине, пусть знает, что я не признаю себя виновной, по крайней мере в преднамеренности, и что я предприняла его без каких-либо предвзятых идей и без всякой предвзятости.
Работа, которую предстоит прочесть, — это прежде всего уточнение истории мистического масонства. История франкмасонства в целом была прояснена отличными трудами в Англии, Германии и Франции. Мистические движения XVIII века вызвали в нашу эпоху замечательные исследования: достаточно процитировать работы господ Ле Форестье, Дерменгена и Виатта. Более специализирующиеся на истории оккультизма господа Вюйо и Ван Рейнберк опубликовали чрезвычайно ценные тексты.
Это исследование в основном опирается на оригинальные документы, полученные из архивов Жана-Батиста Виллермоза и архивов Марсельского тройного союза, которые хранятся в Библиотеке города Лиона, бумаги Прюнеля де Льера, хранящиеся в Библиотеке города Гренобля, и частные архивы принца Карла Гессенского, о которых я узнала благодаря чрезвычайной любезности господина Ле Форестье.
Цитировать источники этой работы — значит также называть людей, благодаря чьей благосклонности я получила к ним доступ, то есть директоров библиотек Лиона и Гренобля, господина Рене Ле Форестье, чья ценная помощь временами граничила с самоотверженностью; книга, которую он готовит по общей истории мистического масонства и тамплиерскому уставу, окончательно прояснит все, что можно знать об этом любопытном институте, и уточнит многие моменты, которых мое более ограниченное исследование лишь коснулось.
Я должна также выразить свою признательность господину Габриэлю Виллермозу и членам семьи Виллермоз, которые проявляют просвещенный интерес к памяти своего прапрадяди. Наконец, я благодарю господ Ван Рейнберка, Шевийона и госпожу Ж. Брико за интересные сведения, которыми я им обязана.
Глава первая
Молодой лионский купец в 1750 году. — Посвящение во франкмасонство. — Старейшие ложи Лиона. — Жан-Батист Виллермоз — основатель лож. — Великая ложа регулярных мастеров по образцу Парижа. — Шотландское франкмасонство. — Тамплиерская степень G.I.G.E. в Меце. — Тайны розенкрейцеров. — Алхимические опыты Пьера-Жака Виллермоза. — Капитул Черного Орла Розенкрейцеров.
15 февраля 1745 года Клод-Катрен Виллермоз, галантерейщик, который в начале века покинул Сен-Клод во Франш-Конте, чтобы попытать счастья в Лионе, отдал своего сына Жана-Батиста в ученики к Антуану Баньону, торговцу шелком.
Ребенку еще не было пятнадцати лет, так как он родился 10 июля 1730 года. Он поступил в качестве «фактора» за пропитание, которое его хозяин был обязан обеспечивать ему в рабочие дни, а также за обещание обучить его методам торговли шелком. Два года спустя молодой человек повысился в должности; именно в качестве магазинного клерка и за несколько более значительное вознаграждение в виде жилья и питания мы находим его нанятым фирмой «Лиотар, Манешаль и компания», купцами и мастерами-фабрикантами. Нет сомнений, что у него была деловая хватка, поскольку в 1754 году он уже открыл собственное дело как мастер-фабрикант, «в переулке, который пересекает улицу Арбр-Сек и улицу Ба-д’Аржан».
Юный Виллермоз воспитывался в деятельной среде купцов и ремесленников. Их старинные черные дома теснились в лабиринте улиц вокруг церкви Сен-Низье, сердца города, где совершались религиозные торжества муниципальной жизни. Вся его юность прошла между Соной и Роной, между старым кварталом галантерейщиков и кварталом шелковиков, чьи более новые улицы тянулись к реке, окружали ратушу, взбирались на Круа-Русс. У него не было много времени, чтобы посвятить его бескорыстным занятиям, подобию интеллектуального образования. Жан-Батист был старшим в многодетной семье; в двенадцать лет он уже оставил коллеж Троицы ради отцовской лавки, успев лишь приобрести благодаря наставникам, если не твердую орфографию, то по крайней мере изящный и четкий почерк. В суровой среде мелкой торговой буржуазии, под влиянием родителей — добрых прихожан, очень гордившихся тем, что у них есть брат священник и викарий в Сен-Низье, но прежде всего заботившихся о материальном и нравственном воспитании своей семьи, Жан-Батист Виллермоз приобрел, наряду с прочными привычками к порядку и труду, глубокую привязанность к практикам католической религии.
Это факт, довольно удивительный на первый взгляд, что мелкий посыльный, ставший фабрикантом и комиссионером по торговле шелком, среди толпы своих сограждан выделяется не своей промышленной значимостью или социальной деятельностью, а тем усердием, с которым он стремился познать оккультные доктрины, и той важной ролью, которую он сыграл в масонских обществах XVIII века.
Жан-Батист Виллермоз был принят в франкмасоны уже в 1750 году. Ему было двадцать лет. В какую ложу он вступил? Он не сказал нам этого, и узнать наверняка трудно. По крайней мере с 1739 года английское общество нашло в Лионе своих последователей. Но все, что следует из письма, которое он написал 28 плювиоза 13 года, чтобы вспомнить свои начинания в Королевском искусстве масонства, — это то, что в то время в его городе была лишь одна ложа. По крайней мере, других он не знал. Известно, что именно в тот год, если верить его мемуарам, Казанова во время пребывания в Лионе счел полезным для своей карьеры быть принятым в франкмасоны.
Ни Казанова, ни Виллермоз не передали нам названия, которое носила эта старая ложа. Называлась ли она «Малый Избранный», «Дружба»? Была ли она филиалом Материнской Шотландской Ложи Марселя? Бор, добросовестный исследователь архивов, указывает, что в 1744 году существовало по меньшей мере три лионские ложи. Но он не приводит источников этой информации. В любом случае Лион не значится в «Списке регулярных лож Королевства Франция, составленном на собрании Великой ложи, состоявшемся 6 ноября 1744 года». Что не означает, что в Лионе на ту дату не было нерегулярных лож; как и в остальной Франции, успех масонского общества утвердился там лишь после 1750 года. Если не появятся новые документы, мы ничего не знаем о его развитии ранее этого времени.
Но если мы не знаем, в какой ложе юный Брат сделал свои первые шаги, мы знаем, что они были быстрыми. Вспоминая, как мы уже сказали, эти старые воспоминания, он рассказывает, что был сразу же «обвешан всеми возможными лентами и цветами». Впрочем, он с пренебрежением пишет об этой ложе и о тех ушедших временах, и описывает себя как человека, очень быстро разочаровавшегося во фривольности и недисциплинированности, царивших во франкмасонстве. Он даже добавляет, что, если бы не дружба и особая забота, которую проявлял к нему Досточтимый его ложи, он бы там не остался. Должны ли мы верить ему полностью? Несомненно, записывая это пятьдесят лет спустя, он, с учетом своего накопленного опыта, преувеличивает разочарование, которое вызвало у него посвящение.
Как и большинство тех, кто желал быть принятым в число Масонов, он был соблазнен репутацией этого общества, уже весьма популярного в то время. Оно было тайным по определению, но было известно, что там принято брататься с выдающимися представителями дворянства и высшей буржуазии в самом совершенном равенстве. Это было, в мире, еще столь иерархизированном в XVIIIe веке, лестной перспективой для купца. Желание следовать моде, желание общаться с важными людьми не были единственными причинами, привлекшими Жан-Батиста Виллермоза. Более мощный мотив покорил его: престиж масонской тайны. Молчание, которое хранило все учреждение по поводу своих занятий, казалось, скрывало хранилище важных и именно поэтому желанных знаний.
Что представляла собой, в действительности, эта наука, которую защищало столько осмотрительности? Как она предстала перед молодым лионцем?
По правде говоря, совершенно неизвестно, какие степени жаловала его ложа в 1750 году. Вероятно, она уже усложнила продвижение по трем степеням: Ученик, Товарищ и Мастер, Символического масонства, по подражанию всем тем в королевстве, которые все более усложняли формы, заимствованные из Англии.
Первые ритуалы обучали Ученика и Товарища легенде о Храме Соломона и обязывали их считать себя преемниками тех, кто построил чудесное здание под руководством архитектора Хирама, в честь Бога, Великого Архитектора Вселенной. Они излагали, что этот Хирам украсил портик Храма двумя бронзовыми колоннами: одна называлась Яхин, а другая Боаз. Генеральный инспектор работ, начальник стройки, такой же, как и архитектор, Хирам был изобретательным администратором; ему пришла в голову идея разделить многочисленных рабочих предприятия на три отдельные группы: Ученики, Товарищи, Мастера. Каждый класс получал особую плату. Чтобы избежать обмана и споров, каждый работник должен был знать секретное слово, пароль своей степени, и уметь делать знаки и прикосновения, которые им соответствовали. Ученики имели своим словом Яхин и должны были выстраиваться в день выплаты жалованья рядом со своей колонной, слева при входе в Храм. Товарищи имели своим словом Боаз и собирались у колонны Боаз. Мастера держались в срединной палате, и их слово, которое было Иегова, было изменено только после смерти Хирама. По крайней мере, так рассказывает ритуал степени Мастера, который хранит Библиотека Лиона. Но история усложнялась и становилась драматичной. Действительно, Хирам был убит. Он пал жертвой своих угрызений совести и предосторожностей от ударов трех Товарищей, которые требовали получить, волей или неволей, свое повышение до степени Мастера. Один из убийц был вооружен линейкой, второй — молотком, третий — рычагом. После чего речь шла о поисках, предпринятых по приказу царя Соломона, чтобы найти своего пропавшего архитектора, и об обнаружении тела, которое убийцы похоронили под акацией, у подножия горы Хеврон. Некоторые степени Мастеров делали неясные намеки на некое слово, потерянное вследствие пагубного преступления, и которое было крайне срочно найти. Целая роскошь паролей, объяснений и иногда нелепых уточнений сопровождала драматическую легенду о несчастном Хираме. Украшения Масонов, орнаменты и ковры лож стремились символизировать этапы этой истории, с большей или меньшей роскошью и с большим или меньшим вкусом. Этот анекдот был представлен так, чтобы задеть любопытство реципиендария, как если бы он содержал саму сущность тайны, которую следовало скрыть от простых смертных.
Но когда первый сюрприз прошел, после этих странных откровений, энтузиазм неофита охладевал. Какой смысл имели, в конечном счете, все эти истории, воплощенные в действии на церемониях посвящения с большим или меньшим зрелищным интересом? Жозеф де Местр выразил в превосходных выражениях это разочарование, которое он лично испытал: «Возможно, не существует Масона, хоть немного способного к размышлению, который не задался бы вопросом через час после своего посвящения: «Каково происхождение всего того, что я вижу? Откуда берутся эти странные церемонии, это убранство, эти громкие слова и т. д.?» Но, прожив некоторое время в Ордене, задаются другими вопросами: «Каково происхождение этих тайн, которые ничего не скрывают, этих типов, которые ничего не представляют? Что! Люди всех стран собираются (возможно, уже несколько веков), чтобы выстроиться в две линии, поклясться никогда не раскрывать тайну, которой не существует, поднести правую руку к левому плечу и вернуть ее к правому, и сесть за стол? Разве нельзя чудить, есть и пить сверх меры, не говоря об Хираме, Храме Соломона и пламенеющей звезде? и т. д., и т. д.» Эти вопросы очень естественны, очень разумны. К сожалению, не видно, чтобы история или даже устная традиция соизволили ответить.»
Если рассматривать в символическом смысле строительство Храма, в котором должен был участвовать франкмасон, становилось ясно, что общество тем самым обязывало своих членов работать над своим личным совершенствованием, а также над совершенствованием общества, в котором они жили. Нужно ли было столько таинственности и столько далеких покровительств, чтобы проповедовать практику гуманитарных добродетелей, которые были в ту эпоху программой просвещенных людей и усладой чувствительных сердец? Нужно ли напоминать, что масонское братство было прежде всего чисто христианской идеей о том, что все люди, в равной степени искупленные кровью Христа, именно поэтому равны? Если французы были склонны распространять на все человечество это понятие равенства, то это была отнюдь не идея, пришедшая из лож, а отражение того, что исповедовали мыслители и философы. Было лестно практиковать равенство за закрытыми дверями, между братьями разных социальных слоев, пировать в компании, вместе предаваться турнирам красноречия; но ничто из этого не требовало абсолютной осмотрительности. Любой здравомыслящий человек должен был удивляться отсутствию разумных оснований у стольких торжественных клятв. Отсюда до того, чтобы отделиться от общества, явно абсурдного и тайна которого была лишь мистификацией, оставался всего один шаг.
PL. II

СОБРАНИЕ ФРАНКМАСОНОВ В XVIII ВЕКЕ
Библиотека города Лиона. Кабинет эстампов. F. 42.
Этот шаг Жан-Батист Виллермоз так и не сделал. Его сомнения были развеяны Досточтимым его ложи. Мы хотели бы знать использованные аргументы. Указал ли он ему на то, что если братья из Лиона знали лишь пустяки, то было неосмотрительно судить по ним обо всех франкмасонах Франции, а по ним — обо всех в мире? Престижный Восток, где как раз Соломон построил свой храм, всегда считался местом, где сохранялись очень древние традиции. Франкмасонство претендовало на такое происхождение и почтенную древность. Возможно, среди братьев, объединившихся, чтобы увековечить память о Хираме, некоторые знали истинный секрет, смысл потерянного слова, передаваемого самым достойным на протяжении веков? Можно было, по крайней мере, на это надеяться.
Именно так поступило большинство масонов XVIII века. Им было, очевидно, гораздо труднее, чем нам, серьезно осведомиться и судить о том, что здание их Храма было странным лишь потому, что оно было выведено из своего первоначального использования, которое заключалось в том, чтобы служить прибежищем для объединения ремесленников, и что его тайна была лишь воспоминанием о секрете методов строительства, которые желали сохранить за собой строительные товарищества. Им было приятнее думать, что под этими сложными внешними проявлениями скрывается откровение и что где-то существуют братья, которые были посвящены в него. Нужно было сначала найти их, затем заслужить их доверие, чтобы побудить их объясниться. Таким образом, усердные масоны сочетали живую заботу об информации со вкусом к прозелитизму и реформам.
Следуя за Жан-Батистом Виллермозом в маленьком мире лионских лож, мы видим, что, если ложа, в которой он состоит, разочаровывает его, масонское общество продолжает живо интересовать его. Он проявляет большую активность в организации лож своего города.
В 1752 году, когда Досточтимый, который наставлял его, покинул Лион, этот двадцатидвухлетний молодой человек заменил своего учителя во главе собрания. В следующем году, утомленный легкомысленными занятиями кружка, которым он руководил, вместе с девятью своими друзьями, увлеченными, как и он, серьезностью и порядком, он основывает «Совершенную дружбу». Он был избран Досточтимым в день святого Иоанна Крестителя 1753 года. Ложа быстро процветала. Число братьев уже достигает 29 в 1760 году; оно достигает пятидесяти тремя годами позже: среда, впрочем, малоаристократическая, объединяющая почти исключительно буржуа и торговцев. С 1756 года Виллермоз проявил свой вкус к благам высшей власти, добившись признания своего фонда Великой ложей Франции. Отныне она присоединилась к комитету парижских мастеров, которые под декоративным покровительством графа де Клермона стремились направлять — и даже очищать — французское масонство. Патент на конституцию, который Виллермоз получил 21 ноября 1756 года для «Совершенной дружбы», является старейшим лионским документом организационной деятельности Великой Ложи Парижа.
Неоднократно сообщалось о многочисленных основаниях, которые Жан-Батист Виллермоз осуществил в Лионе между 1753 и 1760 годами. Я даже задаюсь вопросом, нет ли у нас склонности приписывать ему их слишком много. Обычно ему приписывают, опираясь на «Эфемериды лионских лож», создание общества, известного под названием «Мудрость». М. П. Вюйо упрекает его в том, что он сам сформировал среду легковерных и невежественных масонов: эту «Мудрость», столь мало мудрую, что двадцать лет спустя Калиостро не составило никакого труда ее соблазнить. Это значит делать выводы слишком поспешно и связывать гипотезы на основе недостоверных сведений. Виллермоз, человек точного ума, который любит при случае выставлять напоказ свое масонское прошлое, никогда не упоминал об этом основании. Когда в 1763 году «Мудрость» просит учредить ее в качестве ложи, она объявляет своим основателем некоего Эйнара де Крюзоля. Виллермоза также иногда считают создателем «Истинных друзей». Но это тоже ошибка. Эта ложа была основана в 1759 году неким Эбером, странствующим дантистом, которого братья из Лиона отлучили в 1762 году со всевозможными обоснованиями, обильно доказывающими, что этот Эбер был лишен всех масонских добродетелей и некоторых других, прежде всего — самой элементарной честности.
Вернемся к более реальным созданиям.
Именно по инициативе Жан-Батиста Виллермоза в 1760 году три ложи, регулярно признанные парижским комитетом, который возглавлял граф де Клермон, объединились «по примеру Парижа». «Совершенная дружба» насчитывала в то время около тридцати членов; «Дружба» с Жаком Грандоном в качестве Досточтимого — двадцать; «Истинные друзья» состояли всего из двенадцати человек под руководством Жана Пагануччи. 4 мая три мастера заявили об основании между собой высшей ложи, которая была предназначена для хранения архивов и наблюдения за надлежащим функционированием Ордена в Лионском регионе. С разрешения Великой ложи Франции они предлагали играть на более скромном уровне ту регулирующую роль, которую она стремилась осуществлять во всем Королевстве. Было решено, что будущие мастера регулярных лож будут увеличивать число членов Материнской ложи, а другие братья, будучи лишь депутатами от своих соответствующих кружков, смогут присутствовать на обсуждениях. Уставы ложи, регламенты, положения были отправлены в Париж для признания, парафирования, подписания, опечатывания, штемпелевания и аутентификации в той мере, в какой могли желать эти добрые буржуа, влюбленные в форму.
Если судить по прекрасному ведению ее реестра, Великая ложа Регулярных мастеров вела весьма упорядоченное существование и прекрасно справлялась с ролью наставника лионского масонского мира. В 1760 году членов было шестеро: три мастера и три депутата; в 1765 году их стало сорок девять. В 1763 году ложа обосновалась в собственных помещениях на улице Сен-Жан. У нее были корреспонденты во всех ложах Франции, но ее влияние особенно ощутимо в ложах Юга. В самом Лионе число ее филиалов постоянно росло. С 1763 по 1767 год она последовательно присоединила к себе «Мудрость», «Избранных друзей», военную ложу «Святой Иоанн Славы», «Совершенное Молчание», и, наконец, «Совершенное соединение», основанное аббатом де Кюльти.
Эта процветающая ложа не имела истории, или почти не имела. Ибо нельзя считать скандалами исключение дантиста Эбера или лестный прием, оказанный брату Зобью, наследственному принцу Зибии в Счастливой Аравии, который был всего лишь авантюристом; или даже бестактность брата Легри, который воспользовался своими обязанностями казначея в «Дружбе», чтобы устроить в самом помещении ложи, на подъеме Шмен-Нёф, для нескольких лиц низшего сословия, скандальный прием в символические степени, за которым последовал не менее скандальный обед.
Жан-Батист Виллермоз был Великим мастером Материнской ложи в 1762–1763 годах; затем он стал ее хранителем печатей и архивариусом.
Эта функция была, очевидно, удобна для удовлетворения его пылкого любопытства ко всему, что могло наконец принести ему «истинный секрет» Ордена. Она также удовлетворяла упорядоченную и организующую сторону его характера. Он родился, как он сам пишет, «готовым воспламениться при малейшем признаке беспорядка». Его методичный ум был внимателен и к мелким деталям. Он должен был находить большое удовлетворение в составлении ясных протоколов, в написании списков и хорошо упорядоченных таблиц; он классифицировал переписку и бумаги, помечал каждое письмо датами получения и ответа; в нескольких строках он делал краткий анализ документов, которые хранил. Создание регулирующей Великой провинциальной ложи соответствует заботе о порядке, которая была одним из его наиболее выраженных качеств. У него была двойственная натура; как превосходно сказал г-н Дерменген, «то, что составляет основу его характера, — это смесь практического реализма и мистического идеализма». Добавим, что его практический смысл доходит до мелочности, а его мистицизм весьма авантюрен. В то же время, когда он обеспечивал в Лионе порядок регулярного франкмасонства, он пользовался связями своей Великой ложи с различными франкмасонами Королевства, чтобы узнавать об обычаях, которые они соблюдали, о градусах, которые они жаловали, о целях, которые, как они полагали, они преследовали. Состояние ума, в котором не было бы ничего особенно оригинального, если бы в толпе масонов, жаждущих найти «истинную цель Ордена», Жан-Батист Виллермоз не выделялся серьезностью и методом, которые он привносил в свои исследования.
В тот момент у него было много дел.
Эти годы были теми, когда франкмасонство усложнялось как будто нарочно. Ложи увеличивали число своих сановников. Градусы множились, и все они претендовали на то, что содержат лишь истинные секреты. Множество авантюристов пользовались всеобщим увлечением обществом, которое предлагало им столь благоприятное поле деятельности. Они создавали невиданные секреты, частные ложи и проводили посвящения за деньги. Никто не мог разобраться в этих фантазиях.
Случай с Великой ложей Лиона весьма типичен. В 1760 году она официально признавала семь градусов: Ученик, Товарищ, Мастер, Избранный мастер, Совершенный мастер, Шотландский мастер и рыцарь Востока. В этом, кстати, она уже проявляла себя гораздо более широкой и восприимчивой к титулам и театральности, чем Великая ложа Франции, которая на тот момент теоретически признавала только три символических градуса. Но вероятно, что Лион терпел, помимо своих официальных отличий, многие другие, различного происхождения; в 1762 году она заявляла, что знает двадцать пять.
Список длинный и живописный. Он содержит, после трех символических градусов, несколько разновидностей градуса Мастера: Иллюстрированный, Совершенный, Ирландский, Тайный, Английский, Фаворит. Затем следовали титулы избранных: Избранный мастер, Второй градус Избранного, Верховный избранный. Эти градусы иллюстрировали обстоятельства ареста и казни убийц Хирама. Церемониал эксплуатировал месть масонов с самым совершенным дурным вкусом. Это были лишь черные драпировки и ленты, угрожающие или мрачные аксессуары, кинжалы, гробы, трупы из картона и тряпок, за неимением сердец животных, купленных у мясника, — все это было измазано красной краской, имитирующей кровь.
Другие градусы развивали не историю архитектора, а историю Храма. Это были титулы шотландских масонов и архитекторов: Шотландец трех И, Шотландец Парижа, Малый архитектор, Великий архитектор, Возвышенный шотландец. Их ритуалы приписывали Орден масонства преемникам Хирама, особенно тем мудрым воинам, защитникам и восстановителям Храма Соломона после пленения народа Израиля. Будучи предполагаемыми потомками мудрых израильтян, франкмасоны должны были вполне естественно ожидать найти в масонском секрете некий след науки Израиля. Именно на это желание стремились ответить создатели так называемых шотландских ритуалов. Им было не очень трудно черпать вдохновение из многочисленных трудов, написанных на эту тему со времен эпохи Возрождения. Наиболее характерными чертами, собранными франкмасонством, были смутные принципы каббалистического исчисления, важность, придаваемая символическому значению чисел, и, прежде всего, вера в то, что божественное имя, священный тетраграмматон, было для посвященного инструментом чуда.
Среди степеней лионских братьев встречаются также степени Рыцаря Солнца или адептов, Орла, Пеликана, Святого Андрея или масона Гередона. Эти названия несут в себе весьма ясный отпечаток своего вдохновения: адепты — это алхимики, философы, посвятившие себя поискам Великого Делания; Пеликан, животное, считающееся великодушным, которое истощает себя, питая своих детей собственной кровью, олицетворял Философский камень, который также истощал себя, совершая трансмутацию металла в золото; Орел, обладающий грозной разрушительной силой, был символом ртути; что касается святого Андрея, то он слыл покровителем посвященных, поскольку был первым, кого Иисус избрал в качестве одного из Апостолов.
Высшей степенью в Лионе в 1761 году была именно степень рыцаря Святого Андрея. Это достаточно ясно говорит о том, что в ту эпоху Лион считал алхимико-каббалистические откровения вершиной масонской науки. Что не означает, будто лионцы принимали без проверки все новшества. Совсем наоборот. Изучая статуты 1760 года Лионской материнской ложи, мы видим, что были предусмотрены две специальные секции: Великая Шотландская Ложа и Верховная ложа Рыцарей Востока, которые должны были нести ответственность за все титулы, выходящие за рамки семи официально признанных степеней. Это был отбор, своего рода знать среди мастеров Великой Ложи, включавшая тех, у кого было достаточно вкуса и денег, чтобы искать новые украшения и неизведанные тайны. Некоторые следы деятельности этих двух прославленных капитулов можно найти в реестрах Великой Ложи с 1760 по 1765 год.
Жан-Батист Виллермоз анализирует свое душевное состояние и шаги, которые он предпринял в то время, в письме, написанном им в 1772 году барону фон Хунду и воспроизведенном Стиль-Маре в его «Тайных архивах»: «С момента моего первого принятия в Орден я всегда был убежден, что он содержит знание о цели, возможной и способной удовлетворить честного человека. Следуя этой идее, я неустанно работал над тем, чтобы ее обнаружить. Последовательное изучение на протяжении более двадцати лет, весьма обширная частная переписка с просвещенными братьями во Франции и за ее пределами, хранение архивов Лионского Ордена, доверенное мне десять лет назад, предоставили мне для этого все средства. Благодаря чему я нашел множество систем, каждая из которых была более своеобразной, чем другая». Лучше и не скажешь.
Обмен письмами между Великой Ложей Лиона и ложей Меца, «Добродетель, союзная добродетели Совершенных Друзей», весной 1761 года навел его на след тайны, требующей прояснения. Мецские братья прислали список своих двадцати одной степени, близких к степеням лионцев. Жан-Батист Виллермоз, который состоял в деловых отношениях с Менье де Прекуром, бывшим досточтимым мастером «Добродетели», возможно, был инициатором официального расследования. Ложа Меца была менее богата мистическими высшими степенями, чем ложа Лиона; но она обладала высшей степенью Великого инспектора, великого избранника, которой она чрезвычайно гордилась и которая естественным образом содержала секрет истинной традиции. Если лионцы ее не знали, значит, они, в сущности, не были настоящими масонами, и, следовательно, им ничего нельзя было объяснить. Поэтому, чтобы испытать своих корреспондентов, меццы прислали своего рода загадку: рисунок таинственной лестницы с семью ступенями, «которую должен знать каждый добрый рыцарь».
Лионцы довольно плохо поняли эту незаменимую эмблему, и в следующем году Жан-Батист Виллермоз воспользовался отношениями, которые у него были с Менье де Прекуром, чтобы получить в личном порядке откровения, которые официально осторожная «Добродетель» еще не предоставила. Этот досточтимый мастер из Меца, по-видимому, был своего рода представителем комиссионного дома Виллермоза. Его письма весьма запутанным образом смешивают коммерческие дела и масонские сведения; в их общие дела вовлечено много франкмасонов. Ничего более естественного. Для делового человека было очень удобно быть выгодно известным в ложах и таким образом обладать во многих городах Королевства кругом готовых связей. Жан-Батист Виллермоз, рассудительный торговец, пользовался помощью, которую мог найти среди своих братьев для своего масонского образования, но не пренебрегал и чисто материальной выгодой.
Мёнье де Прекур ни в чем не мог ему отказать. По-видимому, он был замешан в весьма темных обстоятельствах, в которых лионский негоциант понес убытки, и ему не удалось добиться ареста виновных. Он заботится о том, чтобы предостеречь его от опасности, связанной с торговлей с жителями Льежа, «привилегированными ворами всей Европы». С другой стороны, он остро нуждался в финансовой помощи для «банка, который он собирается открыть». Поэтому мы видим, как в своем письме от 22 апреля 1762 года он делает все возможное, чтобы расплатиться со своим корреспондентом масонскими секретами, за неимением других, более осязаемых способов удовлетворения. Он сообщает ему об отправке катехизиса «Великого инспектора, великого избранника» с объяснениями, «которыми владеют немногие». Другое письмо, пришедшее в течение лета, уточнило его откровения.
Франкмасоны — потомки Рыцарей Храма и, в частности, тех, кто, зная секрет Великого Делания, способствовал приобретению их Орденом стольких прославленных богатств. Виллермоз уже смог догадаться, что таков был секрет Братьев из Меца. Ему еще предстояло узнать, что целью Ордена было отомстить за несправедливую смерть Жака де Моле. Прекур даже уточнил, что следует предпринять действия на ближайшем вселенском соборе, чтобы получить в качестве компенсации за причиненный ущерб имущество, которым владел Мальтийский орден. Таким образом, степень Великого инспектора, великого избранника имела целью напомнить о смерти Великого Магистра Тамплиеров. Таинственная лестница, по которой должен был подняться кандидат, символизировала семь условий, которые Филипп Красивый якобы навязал Бертрану де Го, чтобы сделать его папой.
У нас до сих пор сохранилась эта небольшая брошюра. Виллермоз снабдил ее кратким наброском, распределяющим тамплиерскую легенду между различными степенями возможной масонской системы. Катехизис был очень сдержан. Ему действительно требовались комментарии, чтобы уточнить, какие христианские рыцари были предшественниками франкмасонов и к какой практической мести их призывали. Лестница была представлена как моральный символ, олицетворяющий добродетели, которые должен был приобрести совершенный Масон. Месть, которую следовало осуществить, была направлена лишь против одного, чисто духовного врага: греха.
Виллермоз был, безусловно, заинтересован уточнениями своего корреспондента; доказательством тому служит то, что он сохранил письма, которые тот просил его уничтожить. Однако он придавал им лишь умеренное значение, возможно, потому, что обряд Меца был малозначимым и этот секрет был тогда малоизвестен среди французских лож. В Германии, напротив, он имел тогда полный успех. Город Мец был очень удачно расположен для того, чтобы улавливать его отголоски, и Мёнье де Прекур не был в неведении относительно того, что его секрет пришел из-за Рейна. Он цитирует тевтонских рыцарей и немецких розенкрейцеров как посредников между Орденом Храма и франкмасонством. Он знает, что розенкрейцеры до сих пор существуют в Германии и что они являются хранителями «тысячи чудесных секретов».
Имя розенкрейцеров живо возбуждало любопытство в предыдущем столетии. По-видимому, оно взято из полуфилософских, полуромантических романов, приписываемых Валентину Андреа, профессору из Тюбингена, в начале XVII века. Эти книги описывали общество мудрых и совершенных людей, хранителей скрытого знания. Во Франции никакое более точное значение не закрепилось за этим таинственным именем, но в Англии и особенно в Германии его приняли многочисленные небольшие кружки, практиковавшие алхимию.
Примерно со второй половины XVIII века оккультисты стали проявлять интерес к Франкмасонству, желая либо воспользоваться этим модным обществом, чтобы занять в нем важные и выгодные роли, продавая рецепты Великого Делания как масонские секреты, либо, будучи более искренними и наивными, надеясь найти среди масонов посвященных, обладающих важными знаниями. Именно примерно с 1760 года среди французских высших степеней появляется титул Розенкрейцер. В этом вопросе Менье де Прекур показал себя хорошо осведомленным о масонских событиях.
Но если название было относительно новым, то сами секреты — едва ли. Они уже содержались в ритуалах, которыми владели лионские ложи. Если допустить, что масонство хранило науку алхимиков и скрывалось так тщательно лишь для того, чтобы скрыть от профанов секрет трансмутации металлов, то высшей целью Ордена было господство над природой и миром. Масон был уверен, что будет вечно здоров благодаря Панацее, а также богат благодаря Философскому камню. Цель сугубо материальная, но бесконечно более захватывающая и едва ли более химерическая, чем действия, предпринятые против Мальтийского ордена.
Могло ли это обширное поле экспериментов, открывшееся перед посвященным, искусить Жана-Батиста Виллермоза? Несколькими годами ранее его младший брат Пьер-Жак, вместо того чтобы следовать коммерческой карьере, лихорадочно тратил силы, пытаясь получить золото. Неизвестно, не Жан-Батист ли направил его к этим изысканиям, во всяком случае, он предоставил ему необходимые средства и с большим нетерпением ждал результатов. Трижды девятнадцатилетний начинающий алхимик разжигал свои печи, надеясь, что с помощью правильно подобранной смеси серебра, ртути и сурьмы он сможет, после тщательно выверенного нагрева, увеличить количество драгоценного металла; трижды опыт заканчивался разочарованием. Вместо того чтобы увеличить количество золота, Пьер-Жак лишь значительно его уменьшал. Но неудачи не обескураживают прирожденного исследователя. Уверенность молодого человека не была поколеблена; он опасался лишь того, что пессимизм старшего брата и отцовский гнев прервут его захватывающие опыты, чтобы заставить его «взяться за дело». Одним прекрасным утром в начале августа 1754 года, оставив весьма бессвязное письмо, полное извинений, упреков и обещаний, он покинул отчий дом, чтобы отправиться в Париж в погоню за своей химерой.
Пьер-Жак Виллермоз жил там жалко и, к тому же, довольно таинственно под вымышленным именем; его брат от имени семьи беспокоился, откуда тот берет средства. Он уклонялся от неловких вопросов. Вокруг него герметисты, упорные исследователи, работали по двадцать, тридцать и пятьдесят лет над трудом, на который он отвел себе три года. Его амбиции не упростились, совсем наоборот. Его изыскания охватывали всю область «практической философии». Он желал обладать «одновременно благами, здоровьем, познанием природы и самого себя, и приблизиться тем самым, насколько это во власти человека, к Вечному Сущему». Посреди этих головокружительных надежд Пьер-Жак не был лишен здравого смысла, как можно было бы подумать. «Человек, — писал он, — блуждает от безумия к безумию, пока не найдет то, которое ему наиболее свойственно, как я был великим безумцем, и только великое безумие могло меня удержать».
Его собственное безумие заставило его на мгновение пожелать отправиться в Германию, где, как он знал, можно было найти серьезных адептов. Но у него не было денег, чтобы предпринять это учебное путешествие, и Жан-Батист остался глух к его просьбам. Молодой человек ограничился тем, что потерпел неудачу под покровительством некоего господина Пернетти в Сен-Риго. Его покровитель пригласил его 12 июня 1755 года письмом, полным излияний и предложений «чудесных солей», которые позволили бы им вместе совершить его прекрасные открытия и «с помощью Господа» осуществить свои замыслы.
Кто был этот Пернетти? Вероятно, Антуан-Жозеф Пернети, бенедиктинец, обратившийся к герметическим наукам, который в то время с переменным успехом занимался изготовлением золота и поиском солидных церковных доходов.
В течение целого года Пьер-Жак Виллермоз одновременно занимался различными исследованиями, которые варьировались от механики до химии и фармакопеи. Он изготавливал «алкагест» — тот дух, способный превращать в золото все металлы, и питьевое золото, чудесную панацею. Однако, работая и экспериментируя, молодой человек терял многие из своих первоначальных иллюзий. Окружение Сен-Риго, низкое положение, в котором он находился, плохо сочетались с его независимым характером. Он больше не мог терпеть Пернети, «человека, рядом с которым слывешь ученым, если не противоречишь ему». Он покинул свое убежище и наконец принял разумное решение: отправиться изучать медицину в Монпелье.
Жан-Батист Виллермоз был в восторге от решения своего брата. Одно дело — использовать алхимические термины в масонском приеме, другое — видеть, как кто-то из близких посвящает свою жизнь этой сомнительной науке. Он предоставил деньги, необходимые для того, чтобы Пьер-Жак мог начать серьезное обучение. Фабрикант не был женат и не чувствовал никакого желания это делать, поэтому он мог оказывать поддержку своим близким. Его отец был болен, а мать умерла в 1756 году, он чувствовал себя все более обремененным заботой о душах. Надо сказать, что в том, что касалось его брата-«физика», бремя облегчилось. Медицина и медицинская химия идеально подходили этому темпераменту исследователя. Пьер-Жак Виллермоз защитил докторскую диссертацию в 1761 году и был назначен королевским препаратором и демонстратором химии на факультете в Монпелье.
У Жан-Батиста прозелитизм, столь же упорядоченный, как и его благотворительность, начинался дома. Поэтому он добился принятия двух своих младших братьев в число франкмасонов: Пьер-Жак, член «Совершенной дружбы», был принят в Великую ложу в 1759 году, а Антуан — в 1763 году.
Можно было бы подумать, что, поскольку наука алхимиков почти не имела секретов для старшего из Виллермозов, он стремился бы оградить от нее ложи, на которые имел некоторое влияние. Это совсем не так. Напротив, мы видим, как он основывает розенкрейцерский капитул, капитул рыцарей Черного орла Розы и Креста. Капитул существовал уже в 1763 году, хотя сам Виллермоз относил его основание к двум годам позже. Этот круг отнюдь не является тем, что можно назвать тамплиерским капитулом. Ритуалы, которые сохранились до наших дней, наполненные алхимическими, каббалистическими, астрологическими и аритмософическими рисунками и уточнениями, не содержат намеков ни на Жака де Моле, ни на какой-либо вид христианского рыцарства. Лионские розенкрейцеры рекомендуют лишь секреты «практической философии» царя Соломона. Только названия должностных лиц ложи имеют некоторое сходство с названиями тамплиерского франкмасонства: глава капитула — Великий мастер; у него есть два лейтенанта: верховный Великий Надзиратель и Верховный Великий Приор, затем идут бальи, командоры и простые рыцари. Лионцы знали, как мы знаем, тамплиерскую легенду, но еще не стремились ее принять.
Не будем заблуждаться. Название этой ложи, выбор братьев, которых туда принимали, — ведь для входа в Храм нужно было получить все степени вплоть до звания Рыцаря Солнца, — все это не должно создавать больших иллюзий относительно ее деятельности и важности. Общество было немногочисленным. Его возглавлял доктор Пьер-Жак Виллермоз, идеально подходящий, надо признать, для руководства кружком алхимиков. Но если доктор и обладал всем желаемым опытом, он в это время несколько месяцев в году проводил в Монпелье, чтобы заниматься своими препаратами и курсом химии; это едва ли позволяло ему осуществлять в Лионе эффективное председательство и вести последовательную работу.
Какую работу? Жан-Батист Виллермоз, написавший в 1772 году Карлу фон Хунду, описал капитул Черного орла не как место для экспериментов, а как своего рода консерваторию Высоких градусов, где изучалась ценность масонских секретов. Ореол герметической науки, который рыцари придавали своим ритуалам, был, таким образом, маскировкой, скрывавшей занятия, скорее критические, чем практические. Эта ложа дублировала ложу Верховных Рыцарей Востока. Не совсем понятно, чему она отвечала, если не созданию более тайного круга, где каждый мог говорить откровенно. Мы не знаем ни одного списка этого интимного объединения; вероятно, в него входили масоны, друзья обоих Виллермозов, уже облеченные многочисленными степенями и посвященные в эти сложные вопросы. Среди них, несомненно, были аббат Розье, тесно связанный с Пьер-Жаком и, подобно ему, погруженный в изучение естественных наук; Бакон де Ла Шевалери, офицер лионского происхождения, депутат ложи «Сен-Жан де ля Глуар», а возможно, и некоторые члены Великой Шотландской Ложи и Суверенной Ложи Рыцарей Востока: Селлонф, швейцарский купец, Монж, Бельц и Пагануччи.
Консерватория высших степеней, кем бы ни были её члены, не испытывала недостатка в темах для размышлений, если судить по ритуалам, которые дошли до нас. Виллермоз говорил нам, что после долгих размышлений он осудил степени мщения как противоречащие принципам морали. Те, что он допустил, до сих пор составляют весьма трудноперевариваемую смесь. С эклектизмом, граничащим с бессвязностью, еврейский мистицизм здесь сочетается с принципами алхимиков, а также с христианским вероучением и романтизированными воспоминаниями об истории Крестовых походов. Список этих остроумных сближений идей был бы длинным; они приходят к тому, чтобы придать магический смысл христианским символам и превратить христианство в религию с эзотерической направленностью, где Христос почитается не как Искупитель людей, а из-за чудодейственной силы своего имени, как повелитель чудес.
Однако было бы преувеличением полагать, что рыцари Черного орла Розы и Креста принимали всерьез все эти фантазии. Они, безусловно, довольствовались поверхностным взглядом на тайные доктрины, подобно тому как любители криминалистики удовлетворяются чтением детективного романа. Жан-Батист Виллермоз находил в этом отвлечение от своих деловых забот. Я думаю, что он коллекционировал высшие степени методично, как коллекционируют почтовые марки, ради отдыха, но все же вкладывая в это определенную страсть и много самолюбия.
Отрывок из письма Пьера-Жака от 25 августа 1762 года кажется мне вполне характерным для того развлечения и духа соперничества, с которыми франкмасоны лионских лож предавались поиску своего секрета: «Когда я писал аббату (Розье), которому только что ответил, что принесу вам степени, которых вы не знаете, у меня были свои причины. Независимо от тех, о которых я вам говорил, которые, я полагаю, являются вашим роз. кр. и вашим рыц. ор., что Монж подтвердил мне как те же самые, мне сообщили еще одну, которая раскрывает суть масонства, о которой я никогда не слышал от вас и о которой я не могу объясниться. Отметьте мне, однако, знаете ли вы эти буквы G.I.G.L.ch.K и двойную лестницу... я скажу вам также, что ваш рыц. ор. не совершенен, говорят не "д'Орьян", а "д'Орионт", и вы абсолютно не знаете почему. Было бы забавно, если бы ваш ученик стал вашим учителем, заслужите мою благосклонность!»
Жан-Батист оставил свидетельство того, что в глубине души он был едва ли удовлетворен всеми этими системами, одна страннее другой. Пьер-Жак, со своей стороны, осознал тщетность науки алхимиков. В письме 1767 года он написал очень ясное осуждение всех этих высших степеней, которые он имел возможность хорошо узнать. «Меня очень мало заботят украшения, громкие слова, великие озарения, цифры, странные фигуры, которыми развлекают во всем, что известно до сих пор, и в конце всегда спрашивают: cui bono?»
Будущее собиралось не считаться с этим пессимизмом и этой мудростью.
Глава II
Новое масонское общество. — Недоверие доктора Виллермоза. — Орден Рыцарей Избранных Коэнов и его основатель дон Мартенес де Паскуалли. — Посвящение в обязанности и надежды Рео-Круа. — Равноденственные операции. — Испытания Ж.-Б. Виллермоза. — Ультиматум апреля 1770 года. — Отставка Коэнов. — Клод де Сен-Мартен. — «Трактат о реинтеграции существ».
Жан-Батист Виллермоз был обязан по своим делам совершать частые поездки. Почти каждый год в конце весны он ездил в Париж, чтобы узнать о моде и посетить своих клиентов. Эти пребывания в столице служили не только интересам его торговли; он также пользовался случаем, чтобы узнавать у парижских братьев обо всем, что происходило в столичных ложах.
Это было тем более необходимо, что регулярное франкмасонство находилось в 1766 году в полном беспорядке. Великая ложа Франции никогда не имела, разве что по видимости, того упорядоченного существования, которого можно было бы ожидать от регулирующего комитета. Граф де Клермон, Великий Мастер всего Общества, был, в действительности, лишь весьма вялым директором; его заместители вокруг него вели дела по своему усмотрению. Формировались партии; развивались интриги. Смерть танцора Лакорна в 1762 году, чье влияние было столь обсуждаемым, не принесла мира среди братьев. Эти споры нисколько не мешали Великой ложе Франции продолжать расширять в провинции свою юрисдикцию над как можно большим числом лож. Она также старалась, по крайней мере теоретически, ограничить распространение высших степеней; в 1766 году она придумала целую серию правил для регулярного масонства. В каждом важном городе должны были быть организованы Материнские Ложи, чтобы следить за всеми мастерскими региона и осуществлять право надзора от имени центральной власти французского масонства.
Перед лицом этих притязаний Великая Ложа Лиона Регулярных Мастеров рассердилась. Лионцы претендовали на сохранение весьма широкого поля деятельности, как мы видели, поскольку оно простиралось до Экс-ан-Прованса и до Монпелье; прежде всего они намеревались оставаться хозяевами у себя дома и получать из Парижа не директивы, а декоративные ратификации, которые увеличивали их воображаемую значимость, нисколько их не стесняя. Уже в 1766 году через аббата Розье они заявили о своем «полном разрыве».
Был ли разрыв с Парижем таким официальным, как впоследствии пытались утверждать? Результат был тем же, ибо у Великой ложи Франции больше не было много времени для выполнения своей руководящей роли. Личные распри накладывались на доктринальные споры, разъединяя братьев и настраивая их друг против друга. 27 декабря 1766 года, вместо того чтобы праздновать Зимний день Святого Иоанна, масоны перешли к рукоприкладству. Полиция положила конец беспорядкам, запретив эдиктом собрания Великой Ложи. Запрет на собрания соблюдался; граф де Клермон, счастливый избавиться от утомительных обязанностей, 21 февраля 1767 года приказал уведомить все регулярные ложи королевства, что по приказу Его Величества руководящий комитет Парижа временно приостанавливает свою работу.
Для человека, столь привязанного к Королевскому искусству, как Жан-Батист Виллермоз, эти события были серьезными. Какая реформа, какая реальная цель могли бы придать разъединенным ложам и обескураженным братьям желаемую сплоченность? Нужно ли было реформировать старое общество, по которому правительство только что нанесло последний удар? Нужно ли было его покинуть? В ожидании ложи сокращали количество своих собраний и церемоний. Великая Ложа Лиона постепенно прекращала всякую деятельность.
Посреди этого смятения, в 1767 году, Виллермоз узнал о новой масонской системе. В то время он находился в Париже, где оставался до конца мая, и именно Бакон де Ла Шевальри рассказал ему об этом новом обществе и представил его в очаровательном свете. Подполковник оставил Лион и службу, чтобы жить в столице. Он описал существование недавнего общества, которое отвечало всему, чего мог желать серьезный масон. Его главой был некий дон Мартинес де Паскуалли, проживавший в Бордо. Степеней там было одиннадцать. Предложенная цель была важной и доселе неизвестной. Истинность доктрины доказывалась реальными фактами, свидетелями которых были посвященные. Необходимо было реформировать существующее положение вещей, распространяя этот новый Орден.
Именно этим и занимался Бакон. Он познакомил лионца с другими братьями, последовавшими его примеру — почти все они были выдающимися людьми, дворянами и офицерами, — и предложил ему присоединиться к ним и познакомить его с доном Мартинесом де Паскуалли, который как раз находился в Париже для организации своего Ордена.
Предложение, сколь бы заманчивым оно ни было, заслуживало размышления. Виллермоз почувствовал необходимость посоветоваться со своим братом и через него — с кругом своих друзей. Мы знаем об этом письме только из ответа, который доктор дал 22 мая 1767 года. Ответ весьма мудрый и отмеченный печатью разочарованного здравого смысла. Доктор не питал больших иллюзий относительно ценности масонских секретов: «Вот что я думаю обо всем, что ты мне пишешь, — писал он. — Господин де Ла Шевальри включился в проект реформы масонства. Хотят упразднить старое. Его кружку показалось, что фантазии дона Мартинеса стоят не меньше других: они их приняли. Я считаю, что физические или моральные цели — это всегда сущие пустяки. Я хотел бы масонство, которое имело бы реальную цель, полезную цель, где его найти?». Он также не питал иллюзий относительно смысла посвящения, которое предлагали его брату: «Если (новое общество) более секретно, оно не будет столь обширным. Но неважно. Это всегда будет игрушкой. Но игрушка не должна быть дорогостоящей. Тебя сочли подходящим для распространения этого нового масонства, тебя хотят посвятить: в добрый час! Но первые платят, а получают последние; это обычное дело. Таково мое мнение для меня, и оно совпадает с мнением Монжа. Пусть мне покажут факты, не объясняя причин и средств, тогда, в зависимости от того, как я их оценю, я стану учеником».
Эта последняя фраза заранее оправдывала все компромиссы. Жан-Батист позволил искусить себя демону любопытства. Он согласился познакомиться с Мастером Ордена и пройти посвящение, какова бы ни была цена, чтобы самому судить об этой цели и об этих фактах, о которых Бакон обещал ему золотые горы. Он вступил во «Франкмасонство Рыцарей-Масонов Избранных Коэнов Вселенной».
Письмо, написанное в 1821 году, раскрыло, что именно в Версале, во время впечатляющей церемонии, он был принят в первые степени. Отрывок, повествующий об этих воспоминаниях пятидесятилетней давности, до сих пор хранит верное отражение того волнения, которое испытал Жан-Батист Виллермоз по этому случаю. «Находясь в Париже, в день, который он выбрал для посвящения меня в мои последние степени, он назначил мне принять их на следующий день в Версале; он назначил туда в то же время нескольких других братьев низших степеней и расставил их по углам помещения, где они оставались до конца в молчании; он стоял в центре, а я один на коленях перед ним, и никто другой не мог слышать ничего из того, что происходило между ним и мной. Перед окончанием церемониала он внезапно опускает мне руки на плечи, и его лицо прижимается к моему, он заливает меня своими слезами, будучи в состоянии испускать лишь тяжелые вздохи. Весь удивленный, я поднимаю на него глаза и различаю в них все признаки великой радости; я хочу спросить его, он делает мне знак хранить молчание. Операция завершена, я хочу поблагодарить его за то, что он только что сделал для меня, и я был весь взволнован. „Это я, — сказал он мне, — должен вам гораздо больше, чем вы думаете. Вы стали для меня поводом к счастью, которое я испытываю. Я некоторое время пребывал в немилости у моего Бога за некоторые проступки, которые мир мало считает, и я только что получил верный знак моего примирения. Я обязан им вам, потому что вы являетесь его причиной и поводом. Я был несчастен; теперь я блажен, думайте иногда обо мне, я никогда вас не забуду“».
В сущности, если мы внимательно прочтем это письмо, Жан-Батист Виллермоз в тот вечер не видел и не чувствовал ничего необычайного, что могло бы убедить его в реальности магической силы дона Мартинеса; но таинственная атмосфера церемонии, смесь искусной лести, доверительности и экзальтации, которую проявил основатель Коэнов, глубоко взволновали его. «Помните, — писал ему его брат, — что есть шарлатаны разных сортов, есть даже добросовестные, свидетель тому я, который верит в медицину». Предупреждение бесполезно! Вопреки всякому разуму, волнения оказалось достаточно, чтобы убедить Виллермоза. Он тоже не забудет этого странного человека, который принимал его среди своих учеников.
Дон Мартинес де Паскуалли де ла Тур, если привести одну из самых декоративных форм его имени, остается загадочной фигурой, несмотря на все труды, которые он вдохновил. Каким было его настоящее имя? Был ли он испанцем? Португальцем? Дофинуа? Евреем или христианином? Неизвестно, и об этом можно спорить очень долго. Если он хотел, по веским причинам, скрыть свое происхождение и свою истинную личность, то до сих пор ему это прекрасно удавалось. Кажется, однако, после столь глубокого исследования об оккультном франкмасонстве, которое написал г-н Ле Форестье, что нужно вернуться к мнению, высказанному Франком в 1866 году в его исследовании о мистической философии в XVIII веке. Паскуалли был евреем, по крайней мере по семье и культуре, хотя и был должным образом крещен и обращен, и испанского происхождения, даже если случайно он родился в Гренобле.
Удалось установить, что с 1754 по 1767 год он вращался в масонских обществах на юге Франции, пытаясь с довольно скромным успехом привлечь клиентуру для себя и своих идей. В Тулузе у него было несколько неприятных приключений. Напротив, братья военной ложи Иисуса Навина из полка Фуа приняли его с почестями, и ему удалось основать «частный храм» в Бордо под покровительством ложи Французской Избранной Шотландки. В 1766 году Паскуалли вступил в конфликт с этой ложей и, вероятно, с Великой ложей Франции. Предполагалось, что он приехал в Париж лишь для того, чтобы защитить свои начинания и найти покровителей среди парижских масонов. Дезорганизация регулярного франкмасонства в начале 1767 года, вероятно, вдохновила его на более амбициозный проект и создание личного ордена.
Жан-Батист Виллермоз знал об этом сомнительном прошлом лишь то, что рассказывал ему сам Паскуалли. Тот представлялся ему Мастером, которого поддерживали несколько выдающихся братьев. Маркиз де Лузиньян и Бакон де Ла Шевальри превозносили его оккультную силу и таинственное знание, управляя вместе с ним этим новым обществом; с марта месяца они учредили «Великий Суверенный Трибунал Рыцарей Избранных Коэнов», который называл себя высшей властью общества, подобно бывшей Великой ложе Франции, уполномоченной, как и она, выдавать конституции другим ложам. Паскуалли довольствовался ролью главы и вдохновителя.
Таким образом, лионский фабрикант оказался у Коэнов в весьма надежной компании. Советы проявить недоверие, присланные ему братом, не возымели никакого действия. Он вернулся в Лион в звании командора Востока и Запада, приняв должность генерального инспектора Ордена. Титул учредителя, очевидно, лучше соответствовал действительности.
Как Паскуалли, нуждающийся, вульгарный и к тому же почти неграмотный южанин, смог удержать вокруг себя несколько выдающихся умов, чье рвение, упорство и талант делали и до сих пор делают ему большую честь? Как его теории до сих пор вызывают не только живописные, но и философские исследования?. Обе проблемы взаимосвязаны и объясняют одна другую. М. Р. Ле Форестье прекрасно разрешил их, назвав Орден Коэнов самым «интересным из оккультистских объединений, нашедших приют под сенью масонской акации». Он пролил свет на то, что, хотя Мартинес весьма невежествен в синтаксисе и грамматике, он также пропитан специфически еврейскими идеями.
Он обладал поверхностным знанием талмудических комментариев к Ветхому Завету и каббалистических тем, возможно, некоторыми познаниями в иврите, и все это — несовершенным и фантастическим образом, а не так, как подобает благочестивому раввину; но то, что он знал, он знал по традиции и выражал с заразительной убежденностью. Он привносил в жизнь этих французских католиков XVIII века отголосок мистической жизни еврейских общин, отголосок куда более оригинальный и живой, чем те немногие разрозненные понятия, которые они уже могли найти в шотландских ритуалах.
Можно даже предположить, что именно еврейский колорит, которым любило приукрашивать себя масонство, привлек внимание этого плохо христианизированного еврея к той роли, которую он мог сыграть, и определил его карьеру пророка. Она могла быть для других столь же плодотворной, как и для него самого. Он чувствовал в себе силы, восполняя недостаток образования красноречием и воображением, обучать масонов тайному учению, которого они ждали. Для него положение основателя Ордена было не из тех, которыми пренебрегают; оно придавало ему лестную значимость и, при условии, что он будет хранить главную кассу лож, могло стать источником ощутимого дохода. Мы проследим в истории этого необычного человека сочетание довольно чистого спиритуализма и лживых притязаний, убежденности и хвастовства, гордыни и мелких уловок, проистекающих из его двойственного характера — вдохновенного провидца, представляющего древнюю традицию, и авантюриста, борющегося с убогой реальностью.
В июне 1767 года, возвращаясь в Бордо, дон Мартинес пишет Виллермозу, своему инспектору по Лионскому региону, и отчитывается о результатах своего прозелитизма в посещенных по пути ложах, как перед важным членом своего Ордена. Здесь мы видим начало любопытной переписки, которую Паскуалли вел до последних дней своей жизни.
В то время, когда она начинается, Коэнов немного. Наряду с неким Братом дю Гером, Бакон де Ла Шевалери и маркиз де Лузиньян являются важными фигурами общества. Дон Мартинес добавляет к ним нескольких уроженцев Бордо, поскольку они принадлежали к его «частному храму» 1761 года и были его соседями по загородному имению. Офицеры полка де Фуа: Гренвиль, Шамполлон, Бальзак, были посвящены в новое общество. Этот колониальный полк стал для Мастера питомником превосходных учеников; в нем он найдет в 1768 году Луи-Клода де Сен-Мартена.
Несмотря на столь скудный состав, Орден в то время обладает амбициозными уставами, которые законодательно регулируют жизнь не только во Франции, но и на всей земле. Что, впрочем, вполне естественно, когда носишь название Орден Рыцарей-Масонов Избранных Коэнов Вселенной. В каждом штате во главе будет стоять Суверенный трибунал, состоящий из Верховного судьи и его лейтенантов или заместителей. Карьера масона-Коэна разделена на три этапа. Первый включает три символических градуса, к которым добавляется градус Мастера-Совершенного-Избранного; после чего следуют градусы, называемые «Коэнами»: Ученик, Товарищ, Мастер, Великий Архитектор, Рыцарь Востока, Командор Востока; выше находится высший класс — класс Рео-Круа. Этот последний градус давался только тем субъектам, которые были полностью способны понять цель Ордена и его доктрину.
Жан-Батист Виллермоз в 1767 году, нося титул проводника и главного командора колонн Востока и Запада, несмотря на оказанное ему доверие, был не очень высоко в иерархии. Он оставался у дверей Храма, ожидая, чтобы быть по-настоящему посвященным, после того как представит доказательства своей заслуги.
Эти доказательства относятся к сверхъестественному порядку. Способность, которой должен был обладать Рео-Круа, заключалась именно в умении чувствовать и распознавать их. Цель ассоциации чисто мистическая; надежды, которые Дон Мартинес возлагал на своих учеников, совершенно оторваны от какой-либо материальной выгоды. Он отрицал возможность дать им иную силу, кроме той, которую дарует им милосердие Божие, ибо вследствие первородного греха человек сам по себе ничего не может и заслуживает лишь наказания. Однако благодаря эффективному методу, секрет которого он знал, он давал им возможность обрести состояние славы, для которого был создан человек. «Человеку стоит только захотеть, и он будет иметь мощь и силу». Это полная власть, к которой, несмотря на смирение формулировок, должны прийти Рео-Круа. Они станут «богочеловеками, созданными по подобию Божьему», и Бог впишет их в этот «реестр наук, который Он открывает людям желания».
Перечитывая эти первые письма, которые Дон Мартинес писал Жану-Батисту Виллермозу, мы понимаем, какое откровение приносили ему эти учения: новое масонство представало перед ним как тайная религия. Дон Мартинес был настолько сознателен в значении своей доктрины, что называл своих масонов «Коэнами», что является искажением еврейского слова, означающего священник. Эта религия претендовала на то, чтобы преподать эффективный метод достижения Бога, или, по крайней мере, чувственных доказательств Его существования и существования нематериального мира духов; более того, эти доказательства должны были дать посвященному уверенность в своем спасении. Достичь градуса Рео-Круа означало, в конечном счете, достичь уже на этой земле того состояния силы, для которого Бог создал Адама, и быть уверенным после смерти в полной «реинтеграции» и вечном блаженстве. Нужно было только захотеть.
Мог ли Жан-Батист Виллермоз колебаться? Его воля была чиста, а желание духовного продвижения — очень сильным.
Тем не менее, он, кажется, колебался почти год. Мы видим, что он ответил только 20 апреля 1768 года на письмо, которое Дон Мартинес написал 19 сентября предыдущего года; либо потому, что его несколько низкий градус сдерживал его пыл; либо потому, что у него были некоторые сомнения в «благости того дела, которое он принял»; либо потому, что ему было трудно убедить в этом своего брата и друзей. Из Бордо он действительно получал заверения, что Великая Материнская Ложа Франции в Лионе будет самой процветающей в Королевстве, но в 1768 году она насчитывала еще только двух членов: некоего де Перно и Гаспара Селлона. Доктор Виллермоз оставался в стороне.
Потребовалась, несомненно, новая поездка в Париж и обещания Бакона де Ла Шевалери, чтобы Жан-Батист Виллермоз позволил вовлечь себя дальше. Универсальный заместитель взял на себя обязанность принять его в Рео-Круа, или, по крайней мере, в Ученики Рео-Круа, в то же время, когда в Орден были приняты Перно и Селлон.
2 мая 1768 года Пасквали направил своему Универсальному заместителю принципиальное разрешение, сопровождаемое некоторыми оговорками. Прежде всего он напоминал, что успех этой «возвышенной операции» зависит только от Бога, а не от него, а затем отмечал, что она преждевременна, что она будет проводиться в неблагоприятный сезон, «вне времени», и что она весьма рискует оказаться безрезультатной. Обещание, данное Бэконом, было, таким образом, весьма неосмотрительным, и Учитель согласился на него лишь из-за «усердия и трудоемких работ R.M. Виллермоза» и при условии снятия с себя всякой ответственности. Установив это, он прислал всевозможные точные детали, чтобы помочь правильному ходу церемонии. Он напомнил совершающему обряд не забывать готовиться посредством «молитвы, уединения и созерцания», как он сам делал это в Париже годом ранее при аналогичных обстоятельствах. Сама операция должна была быть скопирована с той, что была проведена для приема маркиза де Люзиньяна. В комнате, где должен был состояться прием, на полу должны были быть начертаны те же круги. «Вы совершите, — писал он, — все те же церемонии, как в молитвах, так и в воскурениях; вы не будете предлагать иного искупительного всесожжения, кроме головы самца косули, которую вы велите купить безразлично на рынке, каковая голова будет с ее волосатой шкурой. Вы подготовите ее так, как готовят косулю перед тем, как заколоть. Затем вы устроите три новых огня. В тот, что будет на севере, вы положите голову без языка и без мозга, но обязательно с глазами. В тот, что будет на юге, вы положите мозг. В тот, что будет на западе, вы положите язык. Когда все будет гореть, кандидат бросит в огонь три довольно крупных зерна соли. Затем он трижды проведет руками над каждым пламенем каждого огня в знак очищения. Он будет стоять на правом колене, а другое будет поднято, и затем произнесет это неизреченное слово, которое вы найдете отмеченным в прилагаемом письме, так же как их числа, знаки и иероглифы, которые будут начертаны перед каждым огнем так, как они отмечены. Если невозможно достать голову косули, возьмут голову ягненка, покрытую его шкурой. Совершенно необходимо, чтобы шкура была черной, иначе всесожжение было бы благодарением, а не искуплением».
Церемония должна была продолжаться в течение трех дней: 11, 12 и 13 мая. Пасквали предписал Бэкону собрать пепел от огней, вручить Виллермозу скапулярий и талисман, подобные тем, что были у других Рео-Круа, и рекомендовал приобрести «жаровни побольше, чтобы сжечь язык и мозг». Он добавил это заключительное примечание: «Вы не забудете дать выпить из чаши во время церемонии после приема и дадите съесть мистический или цементирующий хлеб вашему вновь принятому Рео-Круа в той же церемонии, которую вы видели, как я совершал».
Я не знаю, получил ли Жан-Батист Виллермоз высшее посвящение посреди едкого дыма горящей плоти и шерсти, и пил ли он из чаши и ел ли хлеб странного причастия Коэнов. Одно можно сказать наверняка: никакое сверхъестественное явление не пришло, чтобы заверить его в успехе этих странных церемоний. Стоит ли этому удивляться? К неблагоприятным обстоятельствам, которые предвидел Учитель, добавились другие неудачи. Брат дю Гер вмешался в приемы и привнес в них «ужасные нарушения», от которых сердце Пасквали было «разбито».
Тем не менее, считая посвящение действительным, Учитель из Бордо отныне допускает Виллермоза к участию в Операциях Коэнов и стремится приобщить его к этим практикам, о которых письмо от 2 мая 1768 года уже дало нам некоторое представление.
Метод был сложным. Это была церемониальная магия, к которой готовились посредством воздержания и строгой внутренней дисциплины. Операции проводились во время весеннего и осеннего равноденствий, в ночи растущей луны. Начавшись в десять часов вечера, церемония длилась до двух часов утра. Чтобы помогать друг другу симпатически, Коэны должны были практиковать в одни и те же дни, в одни и те же часы одни и те же упражнения. Совершающий обряд начинал с чтения службы Святому Духу, покаянных псалмов и литаний Святым. Он облачался в специальный костюм, своего рода белую альбу, надетую поверх его одежды, с черными, красными и бледно-зелеными шарфами и шнурами, все это символизировало разделение материальных и духовных элементов человеческой природы. На полу мелом было начертано несколько кругов с различными другими фигурами, все это было ориентировано надлежащим образом в зависимости от важности операции, которую предстояло совершить; в кругах расставлялись свечи в обозначенных местах и вписывались указанные буквы, цифры и иероглифы. Затем совершающий обряд готовил воскурения, которые должны были гореть в небольшом новом глиняном блюде на угле, зажженном «новым огнем».
Эти долгие приготовления имели целью создать подходящие декорации, в которых человек собирался призывать чистых духов и защищаться от нечистых, чтобы познать и почитать волю своего Творца. Подобно тому как географическая карта позволяет схематически изобразить земную поверхность и найти на ней любое место, таблицы Операций Мартинеса де Паскуалли были схемой нематериального мира, в который оператор намеревался войти посредством своих молитв. Они варьировались в зависимости от Операций так же, как в зависимости от стран варьируются карты, которые могут быть полезны путешественникам.
Когда обстановка была готова, следовали простирания, затем призывания и заклинания, которые Коэн должен был совершать то стоя, то на коленях, с зажиганием и гашением свечей, с воскурением благовоний; до того момента, когда, оставшись при единственном свете в конце своих усилий, он должен был получить награду за свои труды в виде проявлений сверхъестественного порядка: магнетических пассов. Эти пассы весьма плохо определены: прикосновения, звуки, слова, мимолетные и ослепительные видения, светящиеся фигуры — они были знаком присутствия вокруг совершающего обряд сил, которые он вызывал, ответом Бога через посредство Духа, указывающим ему, что он был среди избранных. Именно это состояние видения, блаженства, высшего разумения магических феноменов было целью всех Операций Коэнов, и то, что за неимением лучшего термина Паскуалли называет «Вещью».
Понятно, что такой путь совершенствования с его чудесными перспективами мог соблазнить Жан-Батиста Виллермоза. Это было нечто совсем иное, нежели моральные или материальные изыскания, которые он до тех пор находил во Франкмасонстве. Впрочем, это откровение не пугало его так сильно, как можно было бы ожидать от человека, воспитанного в католической традиции. Разве сверхъестественная сила, к которой его призывал Мартинес, не была очень похожа на ту, которую Церковь признает за своими святыми: ясновидение, экстаз, дар чудотворения, власть изгонять демонов и вызывать добрых ангелов? Учитель, впрочем, не упускал случая приобщиться к христианским заповедям, показать свое уважение к религии. Еще одним элементом привлекательности для Виллермоза было то, что наука Коэнов сохраняла рамки Франкмасонства, к которому он был так страстно привязан. Он уже был приучен градусами Розы и Креста к вычислениям и магическим фигурам, происходящим из каббалы, и поэтому Операции Мартинеса казались ему менее странными, чем нам.
Он был покорен. Канцлер Великой ложи Лиона, облеченный всеми возможными градусами, становится простым учеником Рео-Круа в школе Мартинеса и с усердием предается своеобразному культу, которому его обучают. Он желает организовать в Лионе ту Великую ложу Франции, где будет практиковаться истинное учение. Он даже надеется с помощью магической силы Паскуалли на исцеление одной из своих сестер. Тогда для него начинаются долгие месяцы учебы, ожиданий и усилий.
Усилий безрезультатных. Жан-Батисту Виллермозу не повезло с равноденственными операциями. Первая, в которой он мог участвовать, была назначена на 27, 28 и 29 сентября 1768 года; он должен был получить там свою симпатическую ординацию. В качестве ученика он «работал» еще только четверть круга, тем не менее он мог многого ожидать от этой скромной роли. Его Учитель рекомендовал ему просить Бога с искренним и покорным сердцем, «чтобы для уверения вас в Своем милосердии Он дал вам повторить иероглиф или один из иероглифов, которые вы начертали».
Увы! Магический знак не имел никакой возможности появиться. Операция не могла состояться ни в эту дату, ни несколько дней спустя, когда, несмотря на луну, которая начала убывать, Великий суверен перенес ее. Вина была на Паскуалли, который забыл вовремя отправить полезные молитвы и призывания и объяснил, что его слуга плохо отправил пакет, а затем, что ураган частично разрушил собственность его тестя, и он не мог заниматься своим учеником. Он объявлял себя «сокрушенным» этой задержкой; но эта задержка была еще более досадной для Виллермоза, которому предстояло работать шесть равноденствий, то есть три года, прежде чем стать по-настоящему посвященным в Рео-Круа.
В действительности, Жан-Батист Виллермоз не очень хорошо понимал, как выполнить эту работу, от которой зависело его духовное будущее. Он путался в фигурах и кругах, которые должен был чертить белым мелом на полу своей мистической лаборатории; он не знал точно, где ставить свечи, где начертать знаки и иероглифы; он не понимал, какие опасности могли угрожать ему в эти ночные часы призывания и молитвы: он просил разъяснений. Дон Мартинес прислал ему их множество. Но новые уточнения порой очень плохо согласовывались с предыдущими указаниями. Церемониал не был полным. Все было очень далеко от ясности. С большой небрежностью Учитель по своему усмотрению перемещал периоды равноденствия, обещал талисманы, которые не присылал, забывал то, что обещал. Все это было далеко от того, чтобы успокоить сомнения педантичного Виллермоза, и ничуть не продвигало его в оккультной науке, которую он желал постичь.
Разочарование, которое он мог испытывать, не меньше, если мы рассмотрим исцеление его сестры. Паскуалли утверждал, что видит больную «лежащей на правом боку, покрытой своего рода вуалью наподобие плаща или казакина пепельного цвета». Он прописывал лекарства, выказывал большую уверенность в облегчении, которое она получит благодаря его вмешательству. Однако ему не удалось ее исцелить, и в конечном итоге он оставил это дело. «Молитесь, — посоветовал он своему лионскому последователю, — просите о необходимой помощи для вашей сестры, вы сделаете столько же, сколько и я в этом вопросе, если ваше намерение и ваша молитва чисты и искренни».
Разочарование также и от того, какой беспорядок царил в этом Франкмасонстве Коэнов, которое должно было реформировать Великую ложу Франции и с напором демонстрировало превосходные принципы хорошей организации и четко понимаемой иерархии. «Человек желания не должен быть более обманут, — обещал Дон Мартинес, — как он был обманут шайкой мошенников, называющих себя главами Ложи Клермона». Суверенный трибунал в принципе был единственным органом, уполномоченным предоставлять ритуалы, операционные таблицы, официальные бумаги; однако ни Парижский трибунал, ни Универсальный заместитель Бакон де ла Шевалери не обладали ничем полным и последовательным, даже для первых степеней. Что не мешало Великому суверену отклонять жалобы и перекладывать на Бакона ответственность за это прискорбное положение дел.
Поэтому, когда первый порыв энтузиазма проходил, неофит замечал, что то, ради чего он старается, он плохо понимает в точном смысле. К чему ему разрешение, полученное в июле на основание в Лионе Великого Храма? У него нет ни доктрины, ни церемониала. Воспоминания об учениях в Париже отдаляются. У негоцианта нет ни малейшей возможности поехать в Бордо, как это делают молодые офицеры полка Фуа, Гренвиль, Шамполлон, Сен-Мартен, которые приезжают провести у Учителя свои полугодовые отпуска, чтобы получить благое слово и изумиться чудесам, которые он творит. Виллермоз обеспокоен. Он расспрашивает. Речь идет о том, чтобы узнать, необходим ли весь этот церемониал для достижения предложенной цели, эффективен ли он, как обещал Учитель, и почему? Но тут Мартинес уклоняется. Он очень сдержан в отношении любых слишком прямых вопросов. В неясном стиле, где иногда, посреди ошибок в языке или орфографии, всплывают точные, даже поэтичные выражения, он избегает уточнений. Он укрывается в смирении: он ничего не знает, у него «в его малой доле» нет иного света, кроме того, который Бог дает каждому, он не обладает никакой личной властью и не имеет иной роли, кроме как «скрывать свое невежество и хранить в тайне то немногое, что мне было милосердно передано, из страха, что это будет у меня отнято». Он ссылается на неизвестно какого таинственного главу Ордена Коэнов, которого излишняя настойчивость может отпугнуть и чьим инструментом он является. Доктрина в собственном смысле слова занимает мало места в его письмах и любит принимать весьма христианский облик, как мы видели. Тем не менее, упражнения, к которым Дон Мартинес принуждает Коэнов, требовали менее обычных объяснений, более полного теургического учения.
Тем не менее Орден растет. Каждое письмо из Бордо возвещает о принятии новых Братьев. В Лионе пять учеников из-за Виллермоза оставили регулярное Франкмасонство; они ждали от него организации и доктрины. Виллермоз, у которого ничего не было, мог лишь приобщить их к своему разочаровывающему ожиданию, к своему раздражению.
Частная жизнь Верховного судьи была не менее сомнительной, чем его официальное поведение. У него были неприглядные размолвки с Братом дю Герсом, который был его помощником, доверенным лицом и сотрапезником. Теперь он распространялся о нем в запутанных жалобах, обвинял его в желании вытеснить его с руководящей роли и изливал свою боль от того, что был так недостойно обманут. Однако он не мог стереть тот факт, что этот Боннишон, называемый дю Герсом, долгое время пользовался его снисходительностью, когда Виллермоз и Бакон де Ла Шевалери доносили ему об «ужасных» нарушениях во время парижских посвящений. Всегда досадно, когда можно усомниться в прозорливости пророка. Также досадно, когда можно усомниться в его бескорыстии. Но у Паскуалли были долги, и он не знал, как их оплатить. Его брак с племянницей майора полка Фуа не обогатил его. Рождение сына в 1768 году увеличило расходы семьи. Он стал взывать к щедрости своих самых богатых учеников, чтобы избежать «шума», поднимаемого его кредиторами.
Именно г-н де Гренвиль, офицер полка Фуа, взялся выдвинуть это предложение, пока находился в Бордо, обучаясь у Мастера; в письме, которое Паскуалли написал Виллермозу 19 февраля 1769 года, он предложил следующую комбинацию: Орден взял бы на себя освобождение Великого мастера от его материальных забот и обеспечил бы ему достойную пенсию; в то время как взамен последний отправился бы в Париж работать с Суверенным трибуналом. Молодой офицер страдал от беспорядка, царившего среди Коэнов, и, с другой стороны, больше не мог приносить денежные жертвы. В этом же письме Паскуалли жаловался на испытания, которые его обременяли, и предупреждал Виллермоза еще раз отложить равноденственные операции из-за «великих неприятностей и преследований со стороны сира Боннишона против Ордена».
Когда весной 1769 года Жан-Батист Виллермоз прибыл в Париж, у него, как мы видим, было много вопросов и просьб о совете к Универсальному заместителю и маркизу де Лузиньяну. Каков был результат этой встречи, легко представить, читая письмо, которое лионец написал из Парижа Паскуалли 29 апреля 1769 года. Должным образом проинформированный Баконом де Ла Шевалери и Лузиньяном о непоследовательности бордоского мага, Виллермоз в весьма суровых выражениях излагает всю степень своего разочарования и неловкости, в которой он оказался: «Я хочу иметь возможность объявить в Лионе об истинном предмете, достойном честных людей, — писал он, — а не заниматься там шарлатанством». Дон Мартинес ответил в смущенной манере, заверяя его в доброте своего сердца и искреннем желании сделать все возможное для блага Ордена, так, как того хотел Универсальный заместитель. Он призывал в свидетели чистоты своих намерений тех, кто знал его лучше всего, и советовал Виллермозу расспросить об этом г-на де Гренвиля. Чтобы доказать очевидность своего учения, он также призывал его поразмышлять над количеством пальцев на его ногах.
Не знаю, нашел ли Жан-Батист Виллермоз великое духовное озарение, созерцая в зловещем числе своих пальцев физическое доказательство вырождения, вызванного грехом Адама. Во всяком случае, он последовал первому предложенному совету и написал шевалье де Гренвилю.
Серьезные члены Рыцарей Коэнов испытывали величайшую потребность посовещаться. Прося их о помощи, чтобы обеспечить жизнь своей семьи, Дон Мартинес дал им рычаги давления на себя. Речь шла о том, будут ли они делать взносы, чтобы обеспечить Мастеру Ордена необходимые доходы, и, если да, то какие условия они потребуют. От этих действий осталась весьма значимая переписка, которую Жан-Батист Виллермоз вел с Гренвилем. Молодой офицер был полон мудрости и умеренности; он хорошо знал Дона Мартинеса, но был весьма далек от того, чтобы полностью уверовать в его добродетели; он знал, что Великий суверен жил за счет Ордена, и этот факт объяснял многие его действия. Очень философски он вспоминал многочисленных вдохновенных людей, которые также не справились со своим призванием. Наряду с Моисеем, Давидом, Соломоном и святым Петром, Дон Мартинес находился в хорошей компании и в некотором роде был оправдан в своих «ошибках и легкомыслии».
В этих письмах, в этих действиях Рео-Круа едва ли заслуживают эпитета «простодушные», которым их наградили. Они также не грешат избытком почтения. Мнение, которое они имели о своем «профессоре сверхъестественных наук», представляется довольно ясно как скорее дурное. Самый умеренный из них, Гренвиль, неоднократно дает проявиться своему разочарованию. «Орден, переданный Дону Мартинесу, никогда не приживется, Орден, преданный амбициям и притворству, тоже не приживется, я не слишком знаю, как он сможет прижиться, и начинаю верить, что он не приживется вовсе. Возможно, это не такая уж большая беда». С другой стороны, однако, Бакон де Ла Шевальри, Лузиньян, Шамполлон, Гренвиль были убеждены в сверхъестественных дарах своего Великого начальника. Они успокаивали Виллермоза относительно эффективности мистического метода Коэнов. Они доверяли ему странные и утешительные результаты, которые они из него извлекали.
Поэтому Жан-Батист Виллермоз прикладывает все усилия к своим обязанностям Рео-Круа. Разочаровывающие усилия. Как назло, в 1769 и 1770 годах равноденственные операции снова были отложены. Любая возможность провести важные наблюдения была тем самым отсрочена. В более простых операциях Жан-Батист Виллермоз не получал никаких результатов. Мэтр из Бордо раздражался в январе 1770 года из-за повторяющихся неудач своего лионского последователя, в то время как милости, по-видимому, сыпались на тех, кто был на юго-западе. Он разрешил ему проводить, всякий раз, когда он чувствовал себя хорошо расположенным, небольшие трехдневные работы по средам, пятницам и субботам; Жан-Батист Виллермоз не продвинулся от этого дальше. Он не мог почувствовать никакого сверхъестественного проявления, несмотря на свое усердие и желание. Что делает честь его психическому равновесию; но не доказательства такого рода он искал.
В этих условиях становилось очень полезным встретиться, чтобы обсудить вместе меры, необходимые для обеспечения общего блага. Было бы также желательно привлечь Мартинеса к этому коллоквиуму. «Было бы очень легко, — писал Гренвиль 1 июня 1769 года, — договориться, если бы только захотели объясниться с обеих сторон. Несправедливо, чтобы Суверенный трибунал делал авансы, не зная почему, несправедливо, чтобы Суверенный мастер перемещался, много работал, сообщал часть своей науки, не зная как. Как только мы договоримся по этим двум пунктам, все должно идти хорошо, или я ошибаюсь». Он ошибался. Ничего не пошло так, как он предвидел. Мастер уклонился: болезнь его жены весной 1770 года поглощала все его время. Он предложил реформаторам лишь помощь своих молитв.
Гренвиль и Виллермоз встретили, таким образом, в Париже в апреле только членов Суверенного трибунала, то есть Бакона де Ла Шевальри и маркиза де Лузиньяна. Тем не менее они попытались составить серьезный план реорганизации Ордена и совместно написали письмо на имя Дона Мартинеса. Они четко поставили ему условия, которые он должен был принять, чтобы получить от них приличное содержание и погашение своих долгов. Его просили приехать жить в Париж, чтобы иметь возможность серьезно сотрудничать со своим Суверенным трибуналом, и привезти с собой все свои бумаги, чтобы можно было составить серьезные документы, необходимые для обучения старых и новых Рео-Круа; наконец, требовали полного обоснования церемоний и заверения в том, что они эффективны. Это был пункт, который был особенно близок сердцу Жан-Батиста Виллермоза. Мы чувствуем, что он должен был участвовать в этом требовании со всей строгостью делового человека, который не хочет позволить себя обмануть.
Мартинес мудро дал пройти времени, прежде чем ответить. Он был в трудном положении. Давно уже плохое настроение Бакона де Ла Шевальри было ему известно, так же как и критическое разочарование Виллермоза. Он старался изо всех сил отвести грозу, давая лионскому негоцианту прекрасные обещания работы и рассказывая ему также в деталях о чудесном исцелении своей жены. Он представлял ему как доказательство своей силы этот удивительный факт, «который наделал много шума в нашем городе и в нашей провинции». В то же время он старался вернуть в свою кассу немного денег, завышая цену на Конституции, тетради градусов, знаки отличия и аксессуары. Он не мог ни отказаться от платы за прием новых учеников, ни полностью вызвать недовольство старых, и хотел бы избавиться от своих долгов, не становясь пленником тех, кто его к этому принудил бы.
В его ответе на поставленные условия смешивается вполне отчетливое желание не позволять «субъектам», слишком требовательным, навязывать ему свою волю, и желание не раздражать их. На ультиматум своих последователей он ответил отказами и некоторыми обещаниями. Отказы касались денег, а также предложенного ему плана работы и поведения. От его письма от 11 июля 1770 года у нас сохранилось лишь весьма пространное резюме, составленное Жаном-Батистом Виллермозом. С помощью некоторых обиняков, часто ссылаясь на таинственного Учителя, чьим интерпретатором он якобы является — что имеет преимущество снять с него ответственность, — дон Мартинес де Паскуалли, как хороший психолог, дает понять, что секрет «Вещи», которую требуют от него ученики, кроется исключительно в них самих. Он уже писал об этом Виллермозу: чтобы сформировать хорошего Рео-Круа и совершенного провидца, ему не нужны были просто порядочные люди. «Можно быть совершеннейшим честным человеком и ни на йоту не годиться для нас». Отныне он будет принимать в число избранных только тех, кто доказал свои способности к постижению сверхъестественных явлений. Нынешним Рео-Круа остается лишь исправиться самим и следовать временным и духовным предписаниям своего Учителя, совершить послушничество продолжительностью не менее семи лет, чтобы быть достойными продвижения в науках, к которым они стремятся; однако он все же обещает им схемы церемоний посвящения, катехизисы, наставления и даже объявляет им, что пишет для них большой труд, «очень подходящий для того, чтобы отвратить величайших злодеев от их заблуждений», и который, тем более, будет достаточен, чтобы убедить Рео-Круа в истинности доктрины, которую они приняли. Он раскрыл им его заманчивое название: «Реинтеграция и примирение всякого сотворенного духовного существа с его первоначальными добродетелями, силой и мощью в личном наслаждении, которым каждое существо будет отчетливо наслаждаться в присутствии Творца».
Однако не эти обещания успокаивают раздражение Виллермоза и влекут за собой его подчинение веским и нелепым доводам своего учителя. Должны ли мы думать, что долготерпение лионца проистекает из легковерия, граничащего с глупостью? Нам кажется, что его наивность не так полна, как ее изображали. Нам посчастливилось обнаружить в письмах Гренвиля отголосок, отсутствие которого оплакивал господин Ле Форестье: «впечатление, которое этот меморандум, одновременно оправдание и выговор, произвел на своих читателей». Будучи прекрасно осведомленными о характере Мартинеса, скорее смирившиеся, чем убежденные, Гренвиль и Шамполлон, его соратник, решили не покидать Орден Избранных Коэнов. Не от большой радости они остаются сплоченными вокруг Мартинеса де Паскуалли; но они глубоко убеждены в реальности нематериального мира, который он открыл им своей магией, и некоторые из них имеют тому ощутимые доказательства. Поэтому они могут идти на всякого рода жертвы, даже терпеть этого сомнительного учителя, если наставления, которые он анонсирует, позволят им стать истинными жрецами эзотерической религии, удовлетворяющей одновременно их потребность в абсолюте и их вкус к экспериментированию. «Мы держимся, как вы видите, Ордена, несмотря на все то, что мы могли бы также поставить в упрек дону Мартинесу. Дело не в том, что, возможно, именно дон Мартинес лично убеждает нас в Вещи, это сама Вещь привязывает нас к себе очевидностью, убежденностью, уверенностью, которую мы имеем в ней... мы можем лишь пожелать вам того же счастья, которым наслаждаемся сами». Вера учеников дона Мартинеса удержала Виллермоза в их кругу, несмотря на его раздражение. Столь выдающиеся братья, как Бакон де ла Шевальри и маркиз де Лузиньян, серьезный и рассудительный офицер, как шевалье де Гренвиль, другой офицер полка Фуа, Клод де Сен-Мартен, с таким гибким умом, с таким пленительным рвением — все они заверяют его в реальности духовного мира, в который ввел их Паскуалли. Более того, все они живут этим мистическим методом, они имеют яркие доказательства его эффективности.
Жан-Батист Виллермоз, который не наслаждался этим счастьем, всё ещё сохраняет сомнения. Тем не менее Учитель работает над тем, чтобы удовлетворить своих учеников как можно лучше. Его великий труд занимает его целиком. Примечательно, что когда Великий Супериор Коэнов делает что-то полезное для своего Ордена, это происходит потому, что рядом с ним находится какой-либо сотрудник. Сомнительный дю Гер выполнял эту роль до 1768 года. Гренвиль, Шамполлон, Бальзак в 1768 и 1769 годах проводили свои зимние семестры, работая со своим Учителем и составляя под его диктовку тетради градусов. В 1769 году Дон Мартинес берет себе идеального секретаря, которым он объявляет себя очарованным. Это некий аббат Фурнье, «сильный в религии, церемониях и частных наставлениях», который к этим качествам добавлял то, что был совершенно нуждающимся и малообразованным, но весьма способным стать хорошим визионером. Благодаря ему работа продвигается, по крайней мере, если верить обещаниям Мартинеса; в конце 1770 года Виллермоз получил известие об отправке градуса Великого Архитектора и новых инструкций для своих равноденственных работ.
В это время другой секретарь, добровольный и более высокого качества, чем аббат Фурнье, пришел на помощь Великому Суверену Коэнов посреди его трудов. Клод де Сен-Мартен решил оставить военную карьеру, чтобы посвятить себя мистической жизни. Он начал с попытки навести некоторый порядок в бумагах Паскуалли, чтобы иметь возможность удовлетворить просьбы, которые Виллермоз неустанно направлял. Знаменитый градус Архитектора еще не был готов в мае 1771 года. Самых простых градусов не хватает. Неизвестно даже точно, какие пробелы нужно заполнить. Дон Мартинес быстрее установил плату за подписку в 50 экю в год, которую братья должны вносить, чтобы получать части его великого труда, чем оказался способен прислать образцы. Забота о его «временных делах», которая вынуждает его совершать поездки в Париж, является хорошим оправданием для стольких раздражающих задержек.
Виллермоз увидел в этой поездке интересную возможность снова встретиться со своим Учителем. Ему нужно было расспросить его, увидеть его, понять его лучше, не только для себя, но и для тех лионцев, которых он привлек к новой вере. Возможно ли было затем принять серьезное решение по поводу «Вещи»? Зная, что Паскуалли в Версале, он ускорил свою поездку в Париж, чтобы встретиться с ним. Встреча состоялась во второй половине апреля 1771 года; кажется, что Паскуалли пошел на нее без всякого энтузиазма и не сделал ничего, чтобы облегчить ее.
Действительно неизвестно, завершили ли эти беседы формирование убеждений щепетильного лионца. Мы видим, как он все еще колеблется и просит у своего брата и друзей советов и мнений. Дорожили ли они Вещью? Были ли они все еще решительно настроены «на расходы, которые это потребует»? Ибо это духовное учение влекло их всех к немалым тратам.
Ответ был малоутешительным. В мае 1771 года только Пернон «сильно дорожит Вещью», какова бы ни была цена; Селлонф же отказывается от нее, так как «боится быть заведенным слишком далеко согласно своим нравам, религии и образу мыслей; он сравнивает это с родом секты, существующей среди них, где энтузиазм заставляет все видеть и во все верить». Что касается доктора, его позиция сложна, и чувствуется, что он остается среди Коэнов только из чистого снисхождения к идеям своего брата. «Вера не дается желанием верить, — объяснял он, — однако я сделаю все, что смогу, чтобы достичь этого, и я выполню все обязательства, которые ты возьмешь на себя за меня».
Несмотря на малый энтузиазм его брата и друзей, обаяние бордоского мага еще раз одержало верх. Виллермоз решил остаться практикующим, если не удовлетворенным, Рео-Круа.
Дело в том, что Паскуалли теперь проявлял больше ловкости, чтобы успокоить угрызения совести и преодолеть колебания своих учеников. Чтобы унять беспокойство совести Селлонфа, он позволял ему участвовать в «Вещи», «в то же время выбирая из наставлений то, что он сочтет для себя подходящим, оставляя то, что он не захочет». Нельзя было быть более уступчивым. Нельзя было также быть более снисходительным, чтобы приспособить оперативную работу лионского негоцианта к его удобствам и даже назначать периоды равноденствия, скорее исходя из свободы, которой он располагал в своей торговле, нежели из фаз луны.
Паскуалли сам нуждался в снисходительности в этом вопросе, ибо он тоже был сильно занят «мирскими делами». Увеличение его семейных расходов, вызванное рождением второго ребенка в мае 1771 года, вынуждало его совершать поездки и предпринимать шаги, с помощью которых он надеялся достичь богатства. Он снова отправился в Париж 5 июля, откуда сообщал Виллермозу в таинственных выражениях о «выгодном проекте» для публики, для государства и для «самой угнетенной нации», в котором он позволит ему участвовать. Он выказывал большую надежду на кредит, которым пользовался у министров. «Если это произойдет так, как я думаю, мне, возможно, придется поехать в Лион, чтобы переговорить с вами, поскольку я не могу написать вам об этом предприятии, чтобы не выдать его, ибо секрет — душа дел». Замышлял ли дон Мартинес какую-то новую систему лотереи? Он хвастался своими выдающимися связями как в Париже, так и на юго-западе королевства; если верить ему, именно благодаря ему его шурин только что получил крест Святого Людовика.
Задаешься вопросом, принимал ли Виллермоз всерьез этот успех и эти прекрасные перспективы на будущее. У него была веская причина для недоверия, ибо бедный Паскуалли, заказав для своей жены красивое шелковое платье, так и не смог расплатиться иначе как обещаниями за «тафту с узором на белом фоне, в розовую атласную полоску», которую Виллермоз выбрал, чтобы она гармонировала со «светло-смуглым» цветом лица.
Наш лионец успел привыкнуть к непоследовательности и южному красноречию своего мастера. Во всяком случае, он завербовал для Ордена еще одного человека желания в лице своего друга аббата Розье. Новобранец был что надо: аббат был не только опытным франкмасоном, важным членом старых лож Лиона и Парижа, но и выдающимся натуралистом. С 1765 по 1769 год он сменил в Лионе знаменитого Буржела, основателя Ветеринарной школы; в Париже он продолжал свои работы по ботанике и агрономии. Оригинальные идеи дона Мартинеса увлекли его. Он проводил долгие часы в его обществе. Будучи любопытным стать свидетелем необычайных явлений, он очень хотел получить важные степени. Но, как бы он ни был польщен интересом, который проявлял к нему аббат Розье, «Великий суверен» держался в стороне и заставлял его топтаться на месте, оставляя его, несмотря на его требования и требования его друга Виллермоза, в ранге мастера коэна. Паскуалли не доверял священникам, и мы находим отголоски этого недоверия у Гренвиля и Сен-Мартена. Факт остается фактом: священнослужитель, образованный и подготовленный к научному наблюдению, каким был аббат Розье, не показался ему предназначенным стать хорошим Рео-Круа.
Виллермоз, по-видимому, довольно хорошо перенес эти различные разочарования. Причина в том, что в то время он был менее поглощен жизнью Ордена Коэнов, чем это кажется, если читать только письма посвященных. Он был сильно занят своими торговыми делами, которые привели его в Голландию летом 1770 года, и своими семейными делами, так как его отец умер тем же летом. Несомненно, его отвлекала от духовных невзгод некая Шармо, за здоровьем и поведением которой во время его отсутствия следил его брат-доктор. Справедливо также сказать, что с 1771 года он получал из Бордо советы, весьма способствующие развитию в нем уверенности, смирения и мира.
На смену причудливому, властному Учителю пришел другой корреспондент: Клод де Сен-Мартен. Виллермоз от этого только выиграл. Добросовестный и услужливый, бывший офицер полка Фуа делал все возможное, чтобы отправлять на Восток Лиона все необходимое для существования Храма: тетради градусов, инструкции для церемоний, приемов и посвящений, которые лионцы еще не умели исполнять должным образом. Сведения, которые он присылал, были несколько подвержены изменениям из-за собственных перемен в настроении Паскуалли, который гораздо меньше, чем его ученики, стеснялся менять предписания и обязанности каждого. Благодаря Сен-Мартену Виллермоз получает тексты призываний для ежедневной работы, перевод на русский язык молитв, которые должны были читаться для его небольшой трехдневной работы, весьма удобный план расположения свечей в магических кругах, некоторые уточнения относительно углов, кругов и стервятников, символические рисунки, где должен был располагаться совершающий обряд, алфавитный сборник из 2400 имен, чисел и иероглифов Пророков, Апостолов и таинственных сил, которые следовало призывать и вызывать, — короче говоря, все, чтобы удовлетворить самого взыскательного Рео-Круа.
В то же время Клод де Сен-Мартен пытался оторвать своего корреспондента от слишком узкого формализма и возвысить его до более чистого понимания сверхъестественной жизни. Несмотря на то, что Виллермоз был полностью поглощен изучением и исполнением во всех мельчайших деталях церемоний, предписанных ему доном Мартинесом, кажется, он немного упустил из виду добродетель совершенного самоотречения, подчинения воле Божьей и божественной свободе, которую должен практиковать истинный мистик. Именно об этом напоминает ему Сен-Мартен: «Я полагаю, мой дорогой Брат, что даже когда мы считаем, что находимся в наилучшем расположении духа, и когда все церемонии совершаются с величайшей регулярностью, Вещь все еще может хранить для нас свое покрывало столько, сколько ей угодно; она настолько мало зависит от человека, что он никогда, несмотря на все свои усилия, не может быть уверен в ее получении. Он должен всегда надеяться, всегда молиться, таково наше состояние. Дух дышит, где хочет, и когда хочет, не зная, откуда он приходит и куда идет. Вы бы составили себе противоположное представление, если бы подумали, что посвящения и церемонии имеют такой же безошибочный и быстрый эффект, как законы телесной природы. В последней все пассивно, а в другой все свободно, поскольку все зависит от милостей духа». Столь разумное, столь внимательное руководство, которое учитывает как неотложные требования Виллермоза, так и его общее становление, было как нельзя лучше приспособлено для того, чтобы навсегда привязать его к доктринам и практикам Рыцарей Избранных Коэнов.
Таким образом, благодаря Клоду де Сен-Мартену, аббату Фурнье, Гренвилю и, со временем, дону Мартинесу, Виллермоз начал видеть свет, если не через сверхъестественное озарение, то, по крайней мере, в посылках с Востока Бордо. Впрочем, доктрина Учителя освобождалась от своих практик церемониальной магии, чтобы стать самой смелой теософией. Первая часть «Трактата о реинтеграции» была написана.
«Трактат о реинтеграции существ», главный труд Мартинеса, содержащий всю его доктрину, представлен как пространный комментарий к первым книгам Библии. Его автор оставил его незавершенным. Но остановка работы не так серьезна, как можно было бы опасаться, поскольку по поводу Адама, Ноя, Авраама, Моисея, Саула все темы рассматриваются одновременно, и эти библейские персонажи в длинных речах дают нам довольно хорошо понять то, чему дон Мартинес учит о природе Бога, мира и человека, об их падении и искуплении. Можно сказать лишь «довольно хорошо», потому что стиль этой книги часто очень запутан, а ее специальный словарь не способствует ясности. В своих мыслях, как и в своей жизни, дон Мартинес никогда не смущался противоречиями.
Первородное грехопадение было всеобщим. Бунт духовных существ предшествовал бунту человека. Бог создал их, чтобы они прославляли Его, но, эманировав их из Себя, Он сделал их обособленными и свободными и поместил в первый круг, «где они ясно и с уверенностью читали то, что происходило в Божестве». Поскольку этого созерцания оказалось недостаточно для всех них, как и заботы о вторичных причинах, «силах, добродетелях, операциях», которые были им делегированы, некоторые пожелали сравняться с Богом по своей преступной воле. В наказание Бог создал вселенную, чтобы она стала их тюрьмой, «фиксированным местом, где эти извращенные духи должны были действовать, упражняться, в лишении, во всей своей злобе».
Вселенная создана, Бог эманировал существо, которое должно было стать ее хранителем и господином: человека. Придя после первых духов, он, тем не менее, был выше их по божественной воле, которая создала его Своим подражателем, «Богочеловеком» и истинным Рео-Круа. Он был господином вселенной и трех ее частей: вселенной, земли, частного. Поскольку Частное включает в себя всех земных и небесных духов, первобытный человек был, таким образом, господином как добрых, так и злых ангелов. Человек также был свободен и опьянен своей властью. Его выбор побудил его вступить на демонический путь, вместо того чтобы следовать божественному плану. Его дух породил зло: он попытался сравняться с Богом. Его преварикация повторяет преварикацию духовных существ. Результатом его преступной операции стала материальная форма, которая напоминала его собственную славную форму, но с недостатком быть пассивной и подверженной тлению. Несчастный Адам своей гордыней «совершил создание своей собственной тюрьмы». Наказание не заставило себя ждать. Бог преобразил его в эту нечистую оболочку, которую он создал, и таким образом, вместо того чтобы иметь возможность иметь духовное потомство, соединяя свою волю с волей своего творца, он имел лишь потомство нечистых и пассивных людей. Он был также низвергнут из земного рая, славного слоя, который был его владением, на землю, которой он некогда властвовал, чтобы обитать там, подобно остальным животным.
Таков способ, которым Мартинес рассматривает падение мира и человека. Оно было возможно, по его мнению, потому что Бог находится выше вторичных причин и, следовательно, выше добра и зла. Мартинес скорее отделяет Его от зла, чем от добра. Он признает, что все доброе исходит от Бога, и оставляет зло, довольно спекулятивно, собственному порождению духа свободных творений. Мартинес очень стремится уточнить свободу воли всех этих эманированных существ; он настаивает на этой теме, очень часто, до такой степени, что для него человек едва ли обладает чем-то, кроме одного права: своей воли. «Мысль исходит к человеку от существа, отличного от него; если мысль свята, она исходит от божественного духа; если она зла, она исходит от злого демона». Человеку остается только выбор.
Что касается работы по реинтеграции человека в собственном смысле слова в «его первые свойства, добродетели и силы» — мы видели, что они немалы — она, очевидно, зависит прежде всего от воли Бога. Позволив Адаму совершить покаяние, приняв его раскаяние, Бог оказал ему величайшую милость, без которой несчастный остался бы «минером среди демонических миноров». Ему было позволено искупить вину и начать работу примирения. Но реинтеграция — это не простая работа. Человеку нужна не только воля, направленная в сторону воли Бога, но и помощь его промежуточных духовных существ, поскольку несчастный минер, запутавшийся в материи, больше не может познать волю своего творца иначе, как через посредников. Ему также необходимо противостоять нападению демонов. Эти извращенные существа ведут себя по отношению к нему «чудовищно»; форма человека особенно возбуждает их, потому что она напоминает им о его власти, которой он обладал некогда. Они делают невозможное, чтобы минер не обрел часть своего былого величия, став «духовным несовершеннолетним» и, тем самым, их господином.
Религия, это средство примирения, должна, следовательно, дать нам возможность общаться с чистыми духами и господствовать над нечистыми, чтобы мы могли держаться как можно ближе к Творцу. В теософии Мартинеса существует целый ряд примирителей, чьи жертвы были приняты Господом для совершения спасения рода человеческого. Авель, Енох, Ной, Исаак, Иаков, особенно Моисей, затем Соломон — вот истинные типы этих мудрых «духовных несовершеннолетних».
Паскалли пишет, что пришествие Христа является кульминационным моментом этих последовательных примирений и что его религия превосходит все остальные. К несчастью, евреи из-за неоднократных отступничеств утратили истинный смысл священства, а христианские священники, подобно израильским, поступают так же и забывают религию вселенского «регенерирующего существа». Угрозы, которые Моисей адресует Израилю, если тот забудет «операции культа, вкусив их», и всем тем, кто точно так же «не будет столь же точен в сохранении этого превосходного наследия, без пятен и пороков», несомненно, обращены к другим, а не к колену Левия. Мартинес, действительно, считает, что лишь немногие мудрецы обладают «монополией» на истинную религию и только они «избраны Господом для её сохранения и передачи через тайную традицию». Что он сам был одним из этих мудрецов — вот в чем, несмотря на кажущееся смирение его формулировок, он не позволял своим ученикам сомневаться. Ему удалось убедить их, что он обладает крупицей той истинной науки, утраченной священниками, которая позволила бы «людям желания» стать «духовными несовершеннолетними», сведущими в тех небесных сферах, где движутся чистые духи, способными совершить собственное спасение, а также содействовать всеобщей реинтеграции падшего мира.
PL. III

АВТОГРАФ ПИСЬМА ДОНА МАРТИНЕСА ДЕ ПАСКАЛЛИ
Заметка, вписанная справа, принадлежит Ж.-Б. Виллермозу.
Библиотека города Лиона, рукопись 5471.
Учение Паскалли включало в себя мистическую арифметику и геометрию, которые позволяли Коэну руководствоваться расчетами в мире явлений. Материальные формы мира должны были быть для него лишь обманчивым аспектом, реальность которого, всецело нематериальную, описывала тайная наука его учителя. Весьма точная космология даже рисовала картину воображаемой вселенной, где разыгралась драма падения чистых духов и человека и где теперь располагался труд реинтеграции. Она делилась на четыре основные зоны: Божественная Беспредельность, наднебесная Беспредельность, небесная Беспредельность и земная Беспредельность; солнце, звезды, планеты и особенно земля были распределены по различным кругам, более или менее удаленным от Божественной Беспредельности, в зависимости от добродетели или злонамеренности духов, обитавших там.
Эта сложная система, какова бы ни была её собственная оригинальность, происходит из трудов еврейских оккультистов, из каббалы, подобно тому как эти комментарии к Библии происходят из Талмуда; так что г-н Ле Форестье смог написать, что «Трактат о реинтеграции» является «поздним и чахлым отпрыском» древа еврейской мистики. Странная религия, которая заимствовала древнейшие традиции и сочетала их с модными новинками франкмасонства.
Жан-Батист Виллермоз никогда не отделится от него. Он надеялся на это откровение еще до того, как узнал его. Конечно, в скромной мере он способствовал его зарождению, настаивая на том, чтобы получить записанными, кодифицированными, преобразованными в свод доктрины прорицания дона Мартинеса де Паскалли де ла Тура.
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Глава III
Дон Мартинес покидает Бордо и отправляется на Сан-Доминго. — Охлаждение Виллермоза к Ордену Коэнов. — Реорганизация регулярного франкмасонства. — Великий Восток. — Переписка со страсбургской ложей «Кандер». — Ж.-Б. Виллермоз и немецкий Орден Строгого соблюдения. — Реальность и легенда об инициации лионцев. — Храм философов-Коэнов. — Посвящение г-жи Провансаль. — Миссия наставничества Сен-Мартена. — «Книга ошибок и истины». — Первые разногласия. — Смерть дона Мартинеса де Паскалли.
В начале мая 1772 года в Лион прибыло официальное письмо с Востока Бордо. На одном листе было объявлено о счастливом приобретении Орденом двух новых Рео-Круа, Сен-Мартена и де Серра, наделенных доверием Учителя и одаренных чрезвычайно полной оперативной властью. На втором — короткое письмо, своего рода циркуляр, извещало Коэнов, что их Учитель собирается покинуть их, чтобы отправиться на Сан-Доминго потребовать у двух «невероятно богатых» зятьев «значительную» помощь и истребовать там пожертвование, которое было ему сделано. Паскалли полагал, что на восстановление своего состояния у него уйдет не более года, после чего он сможет «полностью посвятить себя Делу ради собственного удовлетворения и удовлетворения своих последователей». Он отплыл на Сан-Доминго 5 мая 1772 года.
Трудно сказать, задумывался ли Великий Магистр Коэнов перед отъездом об организации руководства своим Орденом на время своего отсутствия. Никаких намеков на подобное решение не содержится ни в его прощальном циркуляре, ни в его письмах, ни в письмах Гренвиля и Сен-Мартена, которые дошли до нас. По ту сторону Атлантики он по-прежнему рассылал советы, директивы, обещания инструктивных руководств, словно он был единственным хозяином Ордена и его судеб, и словно собирался вот-вот вернуться во Францию.
Десять лет спустя маркиз де Шедебьен, который знал Паскуалли лишь по слухам, сообщил, что перед отъездом тот делегировал свою власть Бакону де Ла Шевальри и что под началом последнего были назначены пять других Рео-Круа в качестве высших чинов: Сен-Мартен, Виллермоз, де Серр, д’Отерив и маркиз де Лузиньян. Этот факт кажется весьма сомнительным, поскольку мы знаем, что в 1772 году Бакон де Ла Шевальри находился в полном разладе с Паскуалли. Скорее возникает вопрос, не был ли к этой дате Универсальный заместитель смещен со своей должности.
Именно новым Рео-Круа Магистр доверял свои планы: некоему Лабори, которого он называл своим вторым «я», де Серру и Сен-Мартену, посвященным как раз перед его отъездом, Дюруа д’Отериву, еще более новому человеку в Ордене, который получил высшее посвящение лишь в 1773 году и по переписке. Дон Мартинес наделил де Серра титулом заместителя и поручил д’Отериву распространять среди кружков Коэнов документы и инструкции, которые он неустанно составлял для них по ту сторону Атлантики.
Магистр также не упускал случая разжечь амбиции, поднимая вопрос о своем преемнике, организацию которого он оставлял за собой. «Дон Мартинес, возможно, еще не знает своего преемника, — писал Гренвиль в ноябре 1772 года, — но, будучи часто непоследовательным, он внушил многим из нас, что именно мы им станем. Это зависит не от него, да будет воля Всевышнего». С помощью Всевышнего был назначен Канье де Лестер, морской комиссар в Порт-о-Пренсе и кузен Паскуалли.
При всех этих решениях ученики первой волны оказывались на весьма второстепенных ролях. Тем не менее именно они первыми поверили в Паскуалли и многое сделали материально, чтобы помочь ему в личной жизни и в создании его Ордена; если они и грешили против него, то прежде всего из чрезмерного рвения. Им приходилось снова и снова вооружаться терпением и смирением, стараясь различать Дона Мартинеса и «Вещь», чтобы не судить об этой «Вещи» по непоследовательности того, кто ее им открыл.
Именно этого без особого труда достигал мудрый Гренвиль, который в бретонском гарнизоне в Лорьяне отвлекался от превратностей своей внутренней жизни, коллекционируя «морские, пресноводные, земные раковины, окаменелости, петрификации» и культивируя в себе смирение.
Жан-Батист Виллермоз не имел иного утешения, кроме франкмасонства. Он не пользовался никаким философским или сверхъестественным утешением. Его опала, лишившая его всякого веса среди Коэнов, оставляла его в неуверенности, является ли он даже «духовным несовершеннолетним». Будучи главой ложи без опыта и власти, лионский Рео-Круа был, как писал Паскуалли в апреле 1774 года, «по отношению к Вещи последним». Однако мы больше не видим его, нетерпеливого, как в первые годы своего посвящения, ищущего вместе со своими Братьями способ организовать обещанное идеальное общество, а отъезд Суверенного мастера, чья оппозиция в 1770 году сорвала его планы реформ, не наводит его на мысль возобновить свою роль организатора.
Причина такой отстраненности проста. С самого начала 1772 года, еще до того, как Паскуалли покинул Францию, Виллермоз вновь заинтересовался регулярным франкмасонством. В Париже Бакон де Ла Шевальри, а также аббат Розье придерживались аналогичного поведения.
Это не должно удивлять. Не следует забывать, что именно ради реформирования французского масонства Бакон и его «клика» примкнули к идеям Дона Мартинеса. Однако, будучи весьма далеким от того, чтобы сравняться по значимости с Великой ложей Франции, которую он должен был заменить и превзойти, Храм Коэнов оставался маленькой незавершенной часовней, «построенной без цемента», по выражению Гренвиля, прочность которой казалась сомнительной. После пяти лет усилий можно было легко признать, что без разумных руководителей, без серьезной организации, без логических директив общество могло претендовать лишь на конфиденциальную роль и спорадическое существование.
Виллермоз мечтал о более обширных зданиях и лучше продуманных планах. Так он пришел к различению не только между доном Мартинесом и «Вещью», но даже между «Вещью» и Орденом, где ее якобы преподавали. Доктрина остается для него предметом размышлений и усилий, Орден же в конце концов его утомил. Мог ли он даже служить для вербовки «людей желания», призванных постичь науку Паскуалли? Не была ли обычное франкмасонство, это старое общество графа де Клермона, в конечном счете лучшей школой для подготовки серьезных и просвещенных масонов?
Именно она возрождалась из пепла. После смерти своего Великого мастера 16 июня 1770 года враждующие стороны примирились. Материнская ложа французского франкмасонства блестящим образом обретала жизнь. 5 апреля 1772 года герцог Шартрский, Луи-Филипп Орлеанский, кузен короля, принимает свое назначение на пост Великого мастера и берет в качестве асессоров принца де Роган-Гемене и герцога Люксембургского. Он рассылает циркуляры в провинции, чтобы восстановить там власть, которую пыталась осуществлять Великая ложа графа де Клермона, а также вернуть старую переписку и членские взносы.
В Лионе Великая ложа регулярных мастеров собирается 15 апреля 1772 года, чтобы обсудить эти важные новости. Это воскрешение. У нее все еще есть свой Великий мастер, поскольку Гаспар Селлон никогда не уходил в отставку, и свой архивариус, хранитель печатей Виллермоз «старший», но у нее больше нет ни помещения, ни ассоциированных лож; более того, она даже не знает, какие из старых лож 1768 года все еще действуют. Необходимо принять решение о полной реорганизации. Великая ложа собирается в помещениях «Совершенного соединения», расположенного на дороге Колинетт, которая была одной из последних лож, признанных ею до прекращения своей деятельности; она решила считать регулярными «Совершенное соединение», «Мудрость» на улице Массон и ложу, образованную союзом «Совершенной дружбы» и «Истинных друзей» из квартала Монтобан, которую назвали «Две соединенные». В эту же эпоху произошло возрождение ложи «Мудрость» с Пагануччи в качестве Досточтимого.
Обретя таким образом официальное существование и подобие значимости, Великая ложа Лиона поспешила осведомиться о масштабах этого парижского движения и о юридическом праве, которое имела эта «так называемая Великая ложа Франции» на преемственность от ложи графа де Клермона. Ни одно из имен, фигурирующих в полученных печатных материалах, кроме имени Бреста де ла Шоссе, канцлера старой Великой ложи, не может «вызвать их доверие в столь важном случае». Тем не менее, решено возобновить переписку с Парижем и с братьями-масонами королевства. 25 июля Великая ложа регулярных мастеров возвращает себе свой титул и свои прежние обязанности, а именно: «поддерживать добрый порядок и дисциплину и вести от имени лионских лож общую переписку, что составляет ее главный предмет.»
Жан-Батист Виллермоз также возобновляет свою деятельность в качестве архивариуса и канцлера. Он помогает своими советами комитету по переписке, в который входят три члена: Пагануччи, Прост де Руайе и Вернье. Депутатами, которым поручено предпринять в Париже полезные шаги для представления своих братьев из Лиона, являются двое его друзей: аббат Розье и Бакон де Ла Шевальри. Решения по обсуждаемым вопросам остаются невыясненными; речь идет о том, присоединится ли Великая ложа Лиона к этой новой Великой ложе Франции. Лионцы стремятся сохранить свою независимость, свои права и добиться признания «обид», которые нанесли им парижане. Составляется и даже печатается меморандум из пятнадцати статей, содержащий их «жалобы», чтобы представить его на собраниях провинциальных депутатов, которые герцог Люксембургский созвал в декабре 1772 года. Виллермоз, Брюизе и Пагануччи являются его авторами, они выдвигают целый ряд условий, направленных на унификацию и упрощение французского франкмасонства путем кодификации церемоний, степеней, знаков, сохраняя при этом важность провинциальных Великих лож, которые под названием провинциальных Великих лож обеспечивали бы соблюдение уставов во всем своем регионе. Именно после этих коллоквиумов, под влиянием герцога Люксембургского, была создана Национальная Великая ложа, которая приняла название «Великий Восток».
Во всех этих довольно утомительных начинаниях, в которых наши лионцы не преминули посоветоваться с другими провинциальными ложами, следы влияния Жана-Батиста Виллермоза обнаруживаются на каждом шагу. Этот логичный и точный ум, любитель форм, глубоко убежденный в ценности своих идей и своей правоте, очевидно, руководил Лионской Великой Ложей больше, чем можно было бы предположить, исходя из его должностей канцлера и архивариуса. Гораздо позже в своих воспоминаниях он должен был преуменьшить роль, которую сыграл в управлении новой Великой ложей Лиона; но это не соответствует реальности фактов. Напротив, можно думать, что он с радостью вернулся к своим прежним обязанностям. Они позволяли ему оставаться важным и влиятельным членом центра выдающихся братьев, принадлежащих к образованной части города; они давали ему возможность вести дела на равных с великими вельможами парижских лож и поддерживать интересную переписку с масонами других провинций.
Его посвящение в Рео-Круа оставляло у него желание заняться более серьезными делами, поэтому вне официальных собраний он встречался в узком кругу с Гаспаром Селлоном и его братом-доктором. Они могли совершенно свободно обсуждать, среди людей одного мнения, важные вопросы, которые перед ними вставали. Они судили, «глазами, сильно отличающимися от глаз простых масонов», о цели, или, скорее, об отсутствии цели, с которой Великий восток Франции начинал свою карьеру. Озабоченность Жана-Батиста Виллермоза поиском наилучшего общества в лучшем из возможных масонских миров настолько сильна, что он, безусловно, должен был чувствовать беспокойство, возвращаясь со своими друзьями в лоно общества, в котором он порицал недостаток серьезности, легкомыслие и пустоту.
Поэтому он с надеждой бросается в переписку с Ложей Чистосердечия в Страсбурге, которая привлекает его внимание к существованию в Германии масонской реформы, обладавшей всеми преимуществами и всеми совершенствами. Из этих писем, по-видимому, следует, что канцлер Великой ложи Лиона в то время был совершенно не осведомлен о том, что происходило в ложах за Рейном. Он был совершенно очарован сведениями, которые прислали ему страсбургские братья, и с нетерпением ждал от них новых подробностей.
Ложа Чистосердечия была одной из тех многочисленных провинциальных лож, которые во время беспорядков в парижском франкмасонстве приняли решение присоединиться к Великой ложе Лондона, чтобы избежать досадного соседства с «кучей людей без имени и без нравов» французского режима. В мае 1772 года она объявила через циркуляр, что не намерена менять свое решение. Отвечая официально на это официальное письмо, Жан-Батист Виллермоз узнал, что эта трудная ложа нашла способ выделиться и что она примкнула к немецкой реформе, которая представляла собой «nec plus ultra» франкмасонства. Двести лож, по меньшей мере, на севере Германии, хорошо укомплектованных и дисциплинированных, обязались проделать более чем десятилетнюю работу по совершенствованию своего общества; люди, выдающиеся своим происхождением или талантами, сотрудничали, чтобы собрать для него массу полезных знаний; принцы оказывали ему свое покровительство.
Можно удивляться, что сорокадвухлетний человек, которого должен был умудрить опыт дел и которого должны были сделать подозрительным наблюдения, сделанные им в его маленькой масонской вселенной, смог так быстро оказать доверие. Действительно, проходит не более месяца, с 5 ноября по 14 декабря, между первым письмом из Страсбурга, которое сообщило ему о существовании чудесной реформы, и письмом, в котором он просил принять его в нее.
В действительности согласие корреспондентов основывалось лишь на недопонимании. Когда «Чистосердечие» излагало в расплывчатых выражениях полезные знания, которыми обладали немецкие масоны, оно имело в виду лишь чисто материальную пользу богатства и власти. Лионец же воображал знания, аналогичные тем, что преподавал Паскуалли; он верил, что находит сокровищницу новой мудрости, накопленную трудами мудрецов из-за Рейна. С другой стороны, осознанно или нет, «братья Тайны» из Страсбурга чрезвычайно преувеличили блеск и значимость иностранного общества, к которому они примкнули. Двести лож были в лучшем случае восемьюдесятью, а «потентаты», покровительствующие ордену, не входили в число самых могущественных немецких принцев.
Необходимо признать, что Виллермоз также находился под давлением обстоятельств. Зимой 1772 года он был поглощен переговорами с Востоком Парижа, не зная, какие решения ему следует принять и к каким подтолкнуть Великую ложу Лиона. Ему было необходимо как можно скорее получить исчерпывающую информацию с немецкой стороны.
Существует также небольшой факт, характеризующий щепетильный и мечтательный склад ума лионского негоцианта. Тремя с половиной годами ранее один путешественник, уроженец Дрездена, говорил с ним в общих чертах об изысканиях, которые немцы проводили в Королевском искусстве. В те годы, 1768 и 1769, Виллермоз был слишком занят Доном Мартинесом де Паскуалли, чтобы уделить этим смутным рассуждениям серьезное внимание. Он полагал, что заботы немца были того же порядка, что и его собственные. Письмо братьев Тайны Чистосердечия из Страсбурга пробудило это полузабытое воспоминание. Не мог ли этот таинственный путешественник уже тогда обучить его истинному учению? Он наводит справки. В каждом своем письме он возвращается к этому мелкому пункту, который его терзает. Получаемые им уточнения склоняют его к мысли, что по небрежности он не сумел выслушать того, кто, возможно, был предтечей масонского евангелия.
Как только он получил адрес барона де Хунда, главы Ордена, ему потребовалось всего восемь дней, чтобы принять решение. Не имея иных точных сведений, кроме заверения, что у этих немцев речь не идет ни об алхимии, ни о чем-либо противоречащем морали и законам государства, без иных ограничений, кроме туманного намека на свои священные обязательства избранного коэна, он заявляет о готовности принять все условия, которые ему будут навязаны, ради посвящения. Письмо, написанное с 14 по 18 декабря, переполнено доверием. Однако оно не было лишено желания показать себя в выгодном свете, а также представить в лучшем виде свой собственный масонский опыт. В лестных выражениях описаны Великая ложа, малый тайный комитет и даже Капитул Черного орла — его личные детища; Храм Коэнов, естественно, занимает почетное место, и, несмотря на подобающую сдержанность, он изображен в самых ярких красках в этой очаровательной картине лионского масонства. Тем не менее Виллермоз признается, что все это далеко не удовлетворяет его и что он еще не нашел общества, обладающего целью, «возможной и способной удовлетворить честного человека». Именно этого он ждет от немецкого Ордена. Селлонф и доктор Виллермоз подписывают вместе с ним это признание и содержащуюся в нем точную просьбу о принятии в члены.
Хунд ответил ему лишь спустя три месяца, 18 марта 1773 года, или, вернее, ответил другой барон, Вейлер. Именно ему страсбуржцы переслали послания из Лиона, считая его, по сути, «одним из агентов объединения, ответственным за всю переписку с ложами, которые пожелают объединиться», именно через него Виллермоз получил ответ от немецкого Великого мастера всех «лож и мастерских истинных масонов». Ответ весьма краткий. В нем утверждалось, что столь большое усердие в поиске света непременно будет вознаграждено и что Виллермоз «непременно найдет в его Ордене ту цель, которую перед собой ставил».
Вейлер же не был в этом так уверен. Он признается, что не очень хорошо «понял идею и цель письма» Виллермоза; но, избегая опасных областей масонской философии, он ограничивается тем, что переписывает прошение, которое Виллермоз и его друзья должны направить барону де Хунду, чтобы отречься от своих прошлых ошибок и подчиниться его руководству, он требует список братьев, способных составить новую ложу: имена, условия, качества, с указанием имен трех лучших кандидатов, из числа которых будет выбран глава провинции, и добавляет несколько административных уточнений об Ордене, к которому принадлежит. Мимоходом он разрушает провиденциальную роль, которую Виллермоз приписывал путешественнику из Дрездена: «граф де Бельгард не мог вам ничего открыть, ибо он не был посвящен в святилище и до сих пор не является таковым». Барон де Вейлер показывал, что он — полная противоположность сентиментальному и мистическому складу ума.
Письмо содержало достаточно уточнений, чтобы малый комитет лионцев мог понять, что это за немецкий обряд, к которому они просили присоединить их. То, что он предлагал восстановить «без шарлатанства», был Орден Храма Жака де Моле, разделенный на девять провинций, из которых Лион составлял вторую под названием Овернская провинция.
Это откровение не принесло Жану-Батисту Виллермозу ничего особенно нового. Давно уже он получил катехизис степени Великого инспектора, великого избранника тамплиерской ложи Меца, давно уже в его архивах хранились ритуалы, где Орден Храма представлялся как исток и образец масонства! Это был один из тех секретов, к которым он проявлял в своем письме от 14 декабря 1772 года весьма разумное пренебрежение. Он был разочарован и счел нужным показать Вейлеру, что не намерен позволять обращаться с собой столь высокомерно ради столь ничтожного преимущества; это стало темой очень длинного письма, написанного 10 апреля 1773 года. Практический склад ума негоцианта проявился в нем не меньше, чем справедливая подозрительность масона, ибо одним из существенных пунктов, который он хотел уточнить, было то, «какие текущие или ежегодные расходы повлекут за собой посвящение частных лиц и учреждение в Лионе в целом».
Несмотря на эти опасения, мы, однако, не видим, чтобы он отступал или брал свои слова назад. Мы понимаем, что он надеется обнаружить в иностранном обществе скрытую науку и что он также полагает, будто обращается к могущественному, богатому, организованному и многочисленному ордену; именно поэтому он лишь на мгновение останавливается на банальных внешних проявлениях и стремится ускорить формальности, чтобы воспользоваться поездкой Вейлера, генерального викария, который собирается отправиться в Страсбург для проповеди масонской реформы.
Виллермоз действует быстро. 30 марта 1773 года он напоминает лионским Досточтимым из Великой ложи о советах к отколу, которые они получили от «Искренности», и перечитывает старые письма. Собрание приходит к выводу, что следует засвидетельствовать братьям из Страсбурга «усердие и стремление присоединиться к ложам Германии, прося их указать способ достижения этого». Удивляет, что Виллермоз не упоминает тогда об этом способе, которым он владеет, и не показывает формулу, полученную им несколько дней назад. То, что происходит в Великой ложе Лиона между Виллермозом и его братьями, — это настоящая комедия. Нужно признать, что, хотя мы хорошо понимаем преследуемую цель, дело было не без трудностей. Речь шла о том, чтобы завербовать серьезное число масонов, не вызывая при этом недовольства тех, кто не был выбран, основать новую мастерскую, не покидая старую Великую ложу, и примкнуть к иностранному ордену, не отделяясь от французского масонства. Все это должно было быть сделано как можно скорее, что не увеличивало шансы на успех.
В этих неотложных обстоятельствах Жан-Батист Виллермоз был вынужден покинуть Лион, как он обычно делал каждый год перед летом по делам своей торговли; он поручил своему брату-доктору подменять его в предпринятой пропаганде. Пьер-Жак служил как мог сложным замыслам своего старшего брата. Он делал это без энтузиазма и не скрывая возникавших трудностей. Письмо, адресованное в Париж 20 мая 1773 года, показывает нам братьев, все еще колеблющихся, стоит ли окончательно ввязываться в авантюру, в которую их вовлекает их Канцлер. Лейтенант полиции Прост де Руайе, доктор Буайе де Руке и Пагануччи были наиболее важными членами Великой ложи, чье согласие необходимо было обеспечить. Они были первыми, кого посвятили в тайну; несмотря на некоторую медлительность и сдержанность, они были быстро привлечены к делу, которое им представили в столь привлекательном свете. Это было сделано уже 21 июня.
Барон де Вейлер, так же как и брат де Лютзельбург от имени «Искренности», направили всякого рода успокоительные разъяснения. Цель немецкой реформы, известной под названием Строгое соблюдение, должна была наилучшим образом согласовываться с обязанностями каждого, какой бы ни была его религия, его государь, его социальный закон и его служебные обязанности; она стремилась лишь обеспечить «благополучие индивидов»; ничто из того, что было реальным и добрым, если верить Вейлеру, не могло быть несовместимым с ней.
Оставалась трудная задача — не задеть чувства Великой ложи. «Как сообщить, — пишет доктор Виллермоз, — проект ложам и Великой ложе? По какому праву можно допустить одних, исключив других? Как произвести расходы, которые будут довольно значительными для небольшого числа тех, кого можно было бы посвятить в тайну?.. Нужно также поберечь Материнскую ложу, от которой скрывали частную переписку, которую мы вели по этому делу». С ловкостью, которая превосходила прямоту, Виллермоз сделал все возможное, чтобы успешно провести эти деликатные переговоры. В июне он добился избрания комиссии для вынесения мотивированного заключения. 24 июня комиссия высказалась полностью положительно, что не должно удивлять, поскольку она состояла из Виллермоза и его сторонников: Проста де Руайе, Пагануччи, Буайе де Руке и Селлона. Их мнение, однако, столкнулось с серьезным противодействием. Некоторые из братьев Великой ложи путешествовали по Германии и поддерживали деловые или дружеские отношения с масонами из-за Рейна. Некий Коттье, торговец, член «Совершенного соединения», был наслышан о многом касательно «Строгого соблюдения»; он нарисовал весьма мрачную картину. Монж и Бельц были на заседании 24 июня его представителями. Застигнутый врасплох и, вероятно, весьма взволнованный, Канцлер мог лишь потребовать дополнительной информации. Оппоненты составили меморандум, который он поспешил отправить в Страсбург. Не желая считать партию проигранной, он потребовал на том же заседании принципиального голосования, чтобы иметь возможность подсчитать тех, кто потенциально согласился бы на их объединение с ложами Германии. Из 11 присутствующих 11 проголосовали «за».
Возражения были существенными: они представляли Немецкий орден как аристократическое общество, где братья-разночинцы, вопреки равенству, оставались на подчиненном положении; они обвиняли его в сокрытии своей цели и даже личностей своих руководителей, «которые, как говорили, были неизвестны или невидимы для других», и в вовлечении своих членов в большие расходы, которые служили лишь для создания пенсий для сановников и высших офицеров; они уверяли, что среди важных лиц общества был некий Хунд, «главный двигатель», чья честность была более чем сомнительна. Наконец, если придерживаться цели, которую признавали эти иностранные ложи, не было ли это химерическим для французов и даже опасным? Орден тамплиеров был уничтожен королевской властью, можно было задаться вопросом, не противоречило ли законам государства пытаться его восстановить. Несмотря на свой принципиальный оптимизм, Виллермоз был встревожен и опасался стать игрушкой в руках ловких авантюристов. Неужели всё должно было быть поставлено под сомнение?
Не совсем. Канцлер Великой ложи слишком хотел верить в превосходство иностранной реформы, слишком нуждался в том, чтобы ожидать от нее дополнения к организации и, возможно, тайного знания, чтобы не быть готовым принять все объяснения и заставить своих друзей признать их. Он только и просил, чтобы его успокоили и убедили. Именно в таком настроении он встретил возмущенные, хотя и несколько расплывчатые протесты, которые ему написали страсбуржцы. 1 августа он получил от Вейлера краткое, но точное письмо, ответившее по шести пунктам на шесть возражений лионской записки. Чтобы разрушить ложный образ Хунда — торговца, который вел в Лейпциге плохие дела и составил свое состояние за счет Ордена, — он выставил напоказ известное благородство своего Великого мастера, «владельца восемнадцати поместий, которые передали ему предки и число которых его рвение, если не сказать фанатизм, к франкмасонству значительно уменьшило. Вельможа, хорошо известный при дворе не только курфюрста, но и в Вене, Париже и Петербурге, будучи государственным советником у первого и награжденным орденом Святой Анны у последнего». На опасение, которое выражали лионцы по поводу нарушения законов своей страны при принятии тамплиерского франкмасонства, Вейлер отвечал «косвенно», но с острой логикой; он отмечал, что, будучи уже франкмасонами, они все приняли решение пойти на еще больший риск, поскольку всякое масонство, какова бы ни была его цель, было «запрещено под страхом тяжкого отлучения» во всех странах, признававших власть Папы.
Следует полагать, что Виллермоз не испытывал больших угрызений совести, чем протестантский барон, «быть франкмасоном и умереть таковым», и не больше него заботился о папских буллах 1758 и 1761 годов, которые, к тому же, не были зарегистрированы французскими парламентами. Во всяком случае, ответ его корреспондента показался ему «столь умеренным и столь удовлетворительным», что развеял его последние тревоги.
Дело было выиграно заранее. Лучшим доказательством этого является то, что он не стал дожидаться этого ответа, чтобы побудить как можно большее число членов лож Лиона подписать вместе с ним прошение о присоединении к реформе Германии. Среди собранных подписей фигурируют как подписи противников, так и сторонников. 23 июля 1773 года Жан-Батист Виллермоз смог, таким образом, направить Карлу фон Хунду длинное и весьма церемонное прошение, в котором, ходатайствуя перед достопочтеннейшим и преподобнейшим братом об их исправлении согласно истинным масонским принципам, он все же сделал важные оговорки: лионцы не примут ничего, что противоречило бы законам их религии или «их долгу граждан и верных подданных», и также не намеревались быть вовлеченными «в какие-либо денежные переводы в Германию» или позволить оспаривать свободное управление своими финансами; наконец, они оговаривали, что желают сохранить герцога Шартрского в качестве Великого мастера и начальника для символических градусов, в то время как для «высоких градусов, относящихся к цели Реформы», они примут таких иностранных Великих мастеров и начальников, каких барону фон Хунду будет угодно им навязать.
Странное сочетание, противоречивое поведение, которого Виллермоз старался придерживаться, насколько это было возможно. До 1774 года мы видим, как он принимает участие в собраниях Великой ложи и признает власть Великого Востока. Официальная переписка, которую он ведет с Парижем через Бакона де Ла Шевальри и аббата Розье, активна; 24 января 1774 года он подписывает поздравления, которые Великая ложа Лиона направляет своим представителям в Великом Востоке в связи с официальным объявлением об инсталляции герцога Шартрского в качестве Великого мастера французского франкмасонства. 24 июня того же года он все еще является канцлером, избранным «аккламацией». Однако, несмотря на то, что он остается со своими друзьями среди руководителей «Великой ложи», ему не удастся сделать из нее то, что он желает. Уже перед списком голосующих от 24 июня 1773 года секретарь Алькье вписал несколько значимых ограничений, уточнив, что это новое присоединение будет рассматриваться лишь как «высший градус» и что подразумевается, что оно ни в коем случае не помешает деятельности Великого Востока. Лионская материнская ложа стремилась оставаться связанной с французским франкмасонством, и против этой воли вся ловкость Виллермоза окажется бессильной.
Общество, в которое Виллермоз пытался вовлечь своих друзей, как нельзя хуже подходило для подобного рода компромиссов. Сведения, очевидно злонамеренные, которые собрал о нем брат Коттье, были не лишены оснований. Реформа барона фон Хунда представляла собой автономное франкмасонство, которое стремилось не сосуществовать с другими системами, а презирать их и реформировать их обычаи. Его название «Строгое соблюдение», которое оно приняло с 1764 года, достаточно ясно указывало на характер превосходства, которое оно демонстрировало по отношению к другим масонским обрядам. Среди тамплиерских систем, наводнивших ложи за Рейном около 1760 года, система барона фон Хунда обладала преимуществами логического порядка и относительной честности. Ее организация была строго иерархичной; Европа была разделена на девять провинций, провинции — на епархии, епархии — на префектуры, префектуры — на командорства. Во главе каждой провинции стояла шотландская директория с целым рядом должностных лиц: баннерет, приор, прокурор и т. д. Братья носили степени, названия которых должны были напоминать названия древних рыцарей с латинскими именами, гербами и девизами; их костюмы более или менее удачно приближались к тому представлению, которое тогда имели об одежде крестоносцев. Орден был обнадеживающим в том смысле, что требовал от своих членов лишь весьма умеренных взносов. Его цель была банальной и практичной: он предлагал восстановить имущество древних тамплиеров, доходы от которого должны были распределяться между членами. В ожидании общего богатства, которое должно было быть приобретено совместными действиями, он начал с обещания небольшого жалованья высшим должностным лицам своих директорий.
Все, что было привлекательного в этой системе, обеспечило ее успех. Она льстила одновременно дворянским притязаниям буржуа и их вкусу к практическим решениям и приличным, хорошо организованным собраниям. Примерно с 1760 по 1770 год она была признана большим количеством лож на севере Германии, которые «исправились» согласно барону фон Хунду; Дания и Швеция также насчитывали ложи этой реформы; некоторые принцы проявляли к ней интерес. В 1773 году насчитывалось около 80 исправленных лож, из которых только около тридцати включали рыцарские капитулы.
К этой дате уже проявились признаки упадка. «Строгое соблюдение» не могло реализовать то, ради чего, как оно утверждало, было создано. Оно не находило источников богатства для восстановления знаменитого имущества тамплиеров. Поскольку любое практическое начинание потерпело неудачу, жалованье высшим сановникам больше не могло выплачиваться.
Что еще серьезнее, барон фон Хунд, Eques ab Ense, не основывал свою масонскую реформу ни на чем, кроме «колоссальной мистификации, подкрепленной ложью». Он утверждал, что тайна этого загадочного Ордена была открыта ему в Париже сановниками, чьи имена он не мог раскрыть, и что именно эти Неизвестные начальники были хозяевами судеб «Строгого соблюдения».
Хунд также плохо защищался от профессиональных авантюристов, которые хотели получить свою долю его успеха. Они заявляли, что обладают высшими ритуалами, подлинными степенями; их мнимые секреты отсылали тамплиеров Хунда к изучению тайных наук. Бывший пастор Штарк пропагандировал церемонии, которые пародировали католическую литургию с помощью степеней «Тамплиерских клириков», единственных, достойных их совершать.
Немецкие братья «Строгого соблюдения», сбитые с толку этими неудачами, тайнами и новшествами, почувствовали необходимость договориться. Они собрались в Коло 24 июня 1772 года. Там было решено, что ответственность за свои неконтролируемые рассказы оставят Карлу фон Хунду, но лишат его всей власти, которой он обладал. Фердинанд, герцог Брауншвейгский, Eques a Victoria, был назначен Начальником. Было даже изменено название общества на менее амбициозное — «Объединенные Шотландские ложи».
Виллермоз в декабре 1772 года, таким образом, обратился к человеку, который был предметом жарких споров и чья роль в Ордене, основателем которого он был, стала лишь почетной. Но он ничего этого не знал. Он был слишком далеко, еще слишком неопытен, чтобы быть хорошо информированным. Ничто не могло сдержать его рвения.
Однако мы не можем допустить, что он начал свою деятельность так быстро, как это могло бы показаться из документа, опубликованного в «Тайных архивах франкмасонства». Это «памятная записка с инструкциями для брата Брюизе-старшего, отправляющегося в поездку в марте 1773 года». На эту дату название тамплиерской ложи Лиона якобы уже было найдено, список её членов составлен, а вся административная организация французских провинций — более чем намечена; Лион даже имеет в Шамбери ассоциированную ложу. Здесь кроется ошибка. Лионцы, будучи на тот момент не в состоянии вести пропаганду Строгого соблюдения, еще не были к нему полностью обращены.
Жан-Батист Виллермоз сам говорил, что присоединение проходило нелегко. Тридцать пять лет спустя после этих событий, в 1805 году, в письме к братьям «Тройного союза» из Марселя об обстоятельствах своего вступления в немецкое франкмасонство, он рассказывает, что всё происходило с долгими периодами изучения и размышлений с обеих сторон, и со всей серьезностью и медлительностью, которые подобает соблюдать при принятии подобных решений; ему потребовалось два года усилий, чтобы получить разрешение приобщить целую группу «добрых братьев» к своему личному посвящению. Излагая эту давнюю историю, он поддается желанию превратить её в предмет назидания для ложи новичков. Если память его подводит, он компенсирует её пробелы способом, наиболее подходящим для того, чтобы подчеркнуть собственную мудрость, бескорыстие, а также добродетели послушания и доверия своих бывших учеников. Именно поэтому он уверяет, что все эти шаги были предприняты «без ведома» лионских кандидатов и что он сообщил им о принятом для них решении лишь тогда, когда всё было закончено и они уже, сами того не подозревая, стали членами Строгого соблюдения. «Только тогда, — пишет он, — я сообщил своим друзьям о том, что сделал для них... и наполнил их радостью».
Мы нисколько не сомневаемся во влиянии, которое он оказывал на небольшую группу своих «последователей» и на других братьев, принадлежавших к Великой ложе, которые весьма уважали его градусы и его масонские познания; но мы видели, что он позаботился о подготовке членов Материнской ложи к намечавшейся новой ориентации, что несколько важных лиц были посвящены в тайну, что возникли серьезные дискуссии и что были собраны подписи тех, кто хотел присоединиться к реформе. Если всё это не удалось осуществить так быстро, как того желал Вейлер, а также Виллермоз, спешивший пройти посвящение, то это произошло не из похвального стремления выиграть время для тщательного обдумывания, а из-за возникших материальных препятствий.
Одной из важнейших причин задержки было стремление не разрывать отношения с Великим Востоком. Необходимо было, проявив немалую ловкость, получить согласие двух противоборствующих сторон: с одной стороны, адептов немецкого Ордена, готовых с пылом новообращенных выказывать свое презрение к французским ложам, с другой — братьев, привязанных к национальной секте и с недоверием относившихся к иностранному обществу. Отсюда письма, разъяснения, ходатайства Виллермоза перед Страсбургом и Бордо, а также перед влиятельными лицами Великого Востока.
Вероятно, именно в этих случаях он привлек к своим планам Бакона де Ла Шевалери, весьма занятого в то время новой организацией масонства, и приобщил его к своим проектам реформы и объединения братьев Франции и Германии. Его предложения поступили в благоприятный момент. Великий Восток в своей работе по реорганизации не знал, на какой стороне остановиться в вопросе о Высоких градусах.
Герцог Шартрский в 1772 году украшал себя громким титулом Мастера всех «шотландских капитулов и лож великого земного шара Франции»; в уставе от 26 июня 1773 года Орден признал высшие градусы системы Императоров Востока и Запада, с которой до своего роспуска в 1766 году Великая ложа Франции состояла в союзе: это означает, что он намеревался установить свое верховенство как над шотландством, так и над символическим франкмасонством. Но эти притязания были плохо встречены ложами Парижа, которые были населены преимущественно реалистично настроенными мелкими буржуа, выступавшими против слишком сложных различий и не проявлявшими любопытства к чудесному. Тогда Великий Восток попытался скомбинировать собственную систему Высоких градусов, ибо не следовало разочаровывать и знатную клиентуру, искавшую неизведанных тайн. 27 декабря 1773 года была назначена комиссия из трех членов для решения этих вопросов. Немецкая реформа, представленная как система Высоких градусов, обладавшая всяческими гарантиями важности, интереса, серьезности и нацеленная лишь на то, чтобы дополниться к голубым ложам, не создавая им конкуренции, предлагала руководителям Великого Востока простое решение деликатной проблемы.
В Лионе выбор тех, кто должен был быть допущен к познанию реформы Германии и стать членами будущей ложи Строгого соблюдения, оказался делом непростым. Прежде всего, столкнувшись с таким количеством проволочек и вопросов, Вейлер весьма искусно предложил Жану-Батисту Виллермозу принять его одного и бесплатно. Он не мог дать ему лучшего доказательства того, что «никакая корысть, ничего наемного» не входило в планы его Ордена. Из «деликатности» канцлер Великой ложи Лиона отказался; он предпочел оплатить вместе с членами своего Востока свою долю знаменитых расходов, ставших предметом стольких опасений, не рисковать тем, что его заподозрят в корыстных мотивах те, кого он хотел убедить, и сохранить свою свободу до тех пор, пока не будет принято официальное решение.
Другие трудности возникли, на этот раз со стороны Вейлера, которому пришла очередь ставить свои условия и проявлять привередливость. Для основания ложи немецкой реформы было необходимо, чтобы ее глава был дворянином и чтобы в ней состояло несколько «знатных особ» среди братьев. Лионские франкмасоны были в подавляющем большинстве буржуа и торговцами, однако Виллермоз очень легко нашел декоративного Великого мастера в лице Антуана Проста де Руайе.
Известный адвокат и юрист, своей природной щедростью, связями с Вольтером и Тюрго, а также резонансом своих полемик с архиепископом Мальвеном де Монтазе он стал в своем городе фигурой первого плана. В эти годы, 1772-1773, всевозможные почести и лестные должности еще больше увеличивали его значимость и репутацию; он был эшевеном, президентом Трибунала сохранения, лейтенантом полиции, Лионская академия приняла его в число своих членов, а Великая ложа мастеров только что избрала его своим президентом. Никто не мог предложить столько гарантий — светских, гражданских и масонских одновременно.
Прост де Руайе немного поломался, прежде чем согласиться на председательство в проектируемой ложе. Несмотря на свою репутацию свободомыслящего человека, друга новых идей, он боялся неприятностей, которые могла вызвать претензия на восстановление в стране Ордена тамплиеров. Возражения лейтенанта полиции и его сомнения нашли отклик в письмах, которые Виллермоз отправлял в Страсбург и Германию; именно из-за него прежде всего он позаботился о том, чтобы внести всевозможные осторожные оговорки в окончательную петицию.
Решение большинства масонов Лиона было наконец получено, но Вейлер не показал себя полностью удовлетворенным. Нужно было еще, чтобы Капитул соответствовал его взглядам, по крайней мере два брата-церковнослужителя. Виллермозу пришлось заняться поиском священников «почтенных», которых требовал его корреспондент. Это было не очень легко, так как, кроме аббата Розье, почетного члена Великой ложи Лиона и ее депутата в Париже, в общем списке за 1773 год офицеров и мастеров Великой ложи и трех регулярных лож города не было найдено ни одного священника, выдающегося или нет. Наконец, в качестве репрессий Вейлер отклонил кандидатуры тех, кто принес в Лион эхо сплетен из-за Рейна. Это требование было позже представлено Виллермозом своим марсельским ученикам как справедливое наказание за нескромность, которую два брата совершили во время поездки в Германию. На самом деле, именно нескромности, совершенные в Лионе, Вейлер опасался гораздо больше. Он, безусловно, предпочитал не иметь дела со слишком осведомленными людьми.
По всем этим причинам основание лионской ложи Строгого соблюдения состоялось только в июле 1774 года, через год после официальной петиции членов Великой ложи и примерно через два года, как рассказывал Виллермоз, после первых писем братьев Секрета Искренности.
Посреди этих трудоемких переговоров кажется, что замыслы Жана-Батиста Виллермоза также задержались из-за возражений, которые выдвинули некоторые члены храма коэнов. Доктор Виллермоз не скрывает своего мнения по этому поводу: «что касается меня, в частности, поскольку я не могу держаться за столько вещей и мне трудно заниматься нашим главным делом, которое единственное меня радует, я отказываюсь от другого, если ты не считаешь это необходимым для блага нашего». Обещая не вредить действиям своего брата, он старается изо всех сил ограничить их. «Ты сам, — пишет он, — должен был бы отделиться от этого, и при условии, что один из наших был бы на этом собрании в состоянии наблюдать и изучать субъектов, я думаю, этого было бы достаточно». Еще раз мудрые советы были даны напрасно.
Тем не менее, было бы ошибкой полагать, что Виллермоз проявлял тем самым неприязнь к доктрине Коэнов. Совсем наоборот: для него, даже в большей степени, чем для доктора, тайная наука, в которую его посвятил Паскуалли, остается, вопреки видимости, «важным делом». Посреди своих усилий по воссозданию в Лионе Великой ложи регулярных мастеров, переписки, которую он ведет с Великим востоком Парижа и с немецким Строгим соблюдением, или, по крайней мере, с бароном Вейлером, он остается ревностным Рео-Круа, активно занимаясь своими учениками и организацией Храма философов Избранных Коэнов в Лионе.
Он предается «Вещи» с безмятежностью, тем более великой, что беспорядок в Ордене дона Мартинеса стал ему довольно безразличен, а поскольку Мастер далеко, больше нет причин рассуждать об особенностях его характера и поведения. Единственным темным пятном остается невозможность успешно выполнить «магнетические пассы», которые обеспечили бы ему его реинтеграцию и качества «духовного несовершеннолетнего». Эта неудача лишает его всякой уверенности. Он колеблется, стоит ли направлять других на путь, на котором сам не может добиться никакого прогресса; будучи слишком честным, чтобы полностью притворяться, он не решается принять в Орден никого, кроме очень небольшого числа членов, выбранных из числа своих родственников или друзей. Мы находим вокруг него первых учеников: Орселя, доктора, своего брата, и Селлона, чьи сомнения, кажется, утихли; но Пернон больше никогда не упоминается. Новые члены — Жан-Андре Перисс Дюлюк, Жан Пагануччи, молодой Антуан Виллермоз и, наконец, г-жа Провансаль, его старшая сестра.
Оставшись вдовой в 1769 году, с сыном, которого нужно было растить, г-жа Провансаль приехала вести хозяйство Жана-Батиста и искать у него поддержки. После смерти их отца их дом стал центром семьи. Жизнь этой вдовы и этого холостяка была очень дружной; они были созданы, чтобы понимать друг друга. Г-жа Провансаль была набожной и очень тяготела к мистическому пути. Ее брат не мог жить так близко к ней, не посвятив ее в оккультную религию, которую он практиковал. Она заинтересовалась ею со всей страстью. Из всех его учеников она была самой одаренной, самой жаждущей знаний. Уже в 1772 году Жан-Батист Виллермоз занимается условиями, которые необходимо выполнить, чтобы иметь возможность посвятить ее в Коэны. Это было возможно; несмотря на презрение, которое дон Мартинес теоретически питал к женщине как к развращающему и возмущающему началу, на практике он принял в свои ряды некоторое количество женщин, включая свою собственную, набожных девиц или знатных дам, к которым он проявлял определенную снисходительность. Так, он предпочитал некую девицу Шеврие ученому аббату Розье, и — как напомнит Бакон де Ла Шевальри — он довольно легкомысленно одаривал г-жу де Лузиньян откровениями о самых тайных вещах своего Ордена.
Г-жа Провансаль была официально принята. Мастер, находясь по ту сторону Атлантики, прислал свое разрешение с обещанием церемониала, предназначенного для слабого пола, который он сочинит специально для сестер из Франции и заморских стран; но, по своему обыкновению, он заставил своих учеников ждать обещанных инструкций. Поэтому, до конца лета 1773 года, Виллермоз решил действовать самостоятельно, не откладывая более. С помощью советов, которые Сен-Мартен присылал ему из Бордо, он кое-как организовал подобающее посвящение и по своей собственной власти принял свою сестру в Мастера-Коэны.
Впрочем, верные оккультного храма не были полностью предоставлены собственному вдохновению. В мае 1773 года Мастер де Серр проезжал среди них, «очень быстро»; именно Орсель и Перисс приняли его в отсутствие Виллермоза. Как бы мало времени он ни уделил исполнению в Лионе своей роли Универсального заместителя, де Серр сумел понравиться, и брат Перисс объявил себя «очень довольным» этим коротким визитом.
Самым важным из этих missi dominici, призванных поддерживать в Лионе духовное пламя, был Луи-Клод де Сен-Мартен, который приехал, будучи вызванным Виллермозом и назначенным д’Отривом, чтобы завершить их обучение. Поездка была решена в августе; 30-го числа он был готов отправиться в путь. Выехав из Тура в почтовой карете через Берри и Бурбонне, бывший офицер рассчитывал прибыть в Лион 10 сентября, как раз к празднованию осеннего равноденствия.
Он не знал города, как не знал и человека, которому писал столь длинные письма с мистическим руководством и магическими объяснениями, для которого проделал столько работы по переписке, которому отправлял столь важные пакеты. Он испытывал огромную радость от предстоящей совместной работы с ним и не сомневался, что их встреча завяжет между ними прочные узы дружбы. Он ожидал большой пользы, разумеется, сверхъестественной, от их сотрудничества. Чтобы иметь возможность легче проводить вместе свои операции Рео-Круа и не упускать ни одной возможности видеться ежедневно, Сен-Мартен попросил Виллермоза взять его к себе на пансион. Купец незадолго до этого обосновался в Бротто, на другом берегу Роны, в доме Бертрана, в то время как с 1771 года у него была коммерческая квартира на улице Лафон рядом с Ратушей. Он охотно согласился на желание, выраженное его собратом, и два посвященных прожили под одной крышей более года в величайшей близости. Дворянин со всей простотой делил незамысловатую жизнь лионского фабриканта; ему нравилось общество Виллермозов, он ценил щедрость Жана-Батиста и материнскую заботу госпожи Провенсаль. Их дружелюбный прием был для него тем более приятен, что в собственной семье, вероятно, с тех пор, как он оставил военную карьеру, он встречал лишь холодность и противоречия. Но одного не хватало счастью двух братьев Ордена Коэнов: сверхъестественные милости не были дарованы их операциям и их совместным упражнениям. Сам Сен-Мартен, обычно обласканный ими, испытал в компании своего друга «весьма заметное отторжение в духовном порядке». Польза от этого пребывания была скорее интеллектуальной, чем сверхъестественной.
Была подготовлена программа обучения для лионских Коэнов. Серия конференций началась 7 января 1774 года, и до конца февраля они проходили регулярно дважды в неделю, по понедельникам и пятницам; после 28 февраля лекции посещались реже и были гораздо менее упорядоченными. Это было началом работы по изучению и углублению доктрин Паскуалли, которая должна была продлиться не менее двух лет. Кто был лектором? Инструктор, ответственный за группу Философов Избранных Коэнов Храма Лиона? Считалось, что это был д’Отерив. Но ясно, что д’Отерив прибыл в Лион впервые лишь в следующем году. Сен-Мартен приехал из Тура, чтобы взять на себя эту роль, и весьма вероятно, что она принадлежала ему с самого начала. От этого курса оккультной науки до нас дошли документы: разрозненные листы, которые Жан-Батист Виллермоз покрыл своим легким, мелким, ровным и наклонным почерком, пожелтевшим от времени. Эти листы довольно похожи на заметки слушателя. Однако некоторые исправления указывают на серьезную работу по разработке и заставляют думать, что мы можем иметь дело и с бумагами преподавателя. Трудно решить. Ибо, хотя Виллермоз и не играет главную роль в обучении лионских Коэнов, он не переставал тесно сотрудничать со своими друзьями.
Еще более серьезный документ мысли этих мечтателей, приверженных изучению того, что они называли «религиозной наукой», также предоставлен Клодом де Сен-Мартеном. Эта зима — та самая, когда у кухонного очага Виллермозов, между двумя беседами с друзьями по поводу скверного сочинения, которое его раздражало, он начал писать свою первую книгу. «Разоблаченная древность» Буланже, произведение, ныне основательно забытое, послужило началом писательской карьеры бывшего офицера полка Фуа. Буланже утверждал, что именно страх перед природными катаклизмами является источником всех культов; читая теорию, столь противоречащую его внутреннему опыту и вере, Сен-Мартен возмутился. Он рассматривал религию как сверхъестественный дар и верил, что имеет доказательство того, что божественное милосердие продолжает учить своей мудрости некоторых избранных. Конечно, было заманчиво противопоставить материалистическим концепциям, ошибкам чувств и научного экспериментирования истину, которую скрывали обманчивые явления. Разве не было полезно дать всем понять, что реальная субстанция вселенной нематериальна и что видимый или невидимый мир — это мир духов, пришедших от Бога? Так, за несколько недель, почти непроизвольно, родилась книга «Об ошибках и истине», которая была опубликована в следующем году под псевдонимом Неизвестный философ.
Виллермоз и небольшой круг верных соратников знакомились с трудом по мере того, как Сен-Мартен его писал. Они вместе обсуждали, что можно сказать, а о чем следует умолчать. Решить это было нелегко, и дискуссии возникали не раз. Лучшие доказательства существования нематериального и божественного мира были как раз теми, о которых они поклялись хранить нерушимую тайну. Какую степень ясности можно было придать понятиям «о причинах и способах вещей, знание о которых во все времена зарезервировано для немногих»? Все они были едины во мнении, что столь драгоценные истины следует выражать лишь энигматически, дабы сохранить «священные обязательства, которые во все века мира строго предписывали посвященным молчание и осмотрительность». Именно так много лет спустя, в 1804 году, Виллермоз объясняет, почему эта книга «Об ошибках и истине», созданная, чтобы «пробудить и наставить посредством нескольких редких вспышек света невежественное и спящее множество», не проясняет ровным счетом ничего и приводит, напротив, к разочаровывающему результату, становясь «мучением для своих читателей».
Но время критики и горечи еще не настало. В 1774 году Виллермоз всем сердцем интересовался предпринятым трудом. Вероятно, именно он нашел для него издателя в лице юного брата Перисса, ревностного Коэна, печатника и книготорговца с улицы Мерсьер в обычной жизни. Таким образом, книга стала плодом их сотрудничества. Сен-Мартен едва ли преувеличивает, когда пытается говорить о своем первом труде безлично, используя формы второго лица множественного числа, чтобы примирить свою скромность и признательность, которую он питает к своим друзьям.
Мадам Провенсаль была тесно связана с жизнью этих мистиков. С тех пор как она стала одной из Коэнов, великие «привилегии», которые она получала, «были поддержкой, примером, утешением для многих», и в первую очередь для ее старшего брата, менее восприимчивого, чем она, к сверхъестественному воздействию. Клод де Сен-Мартен привязался к этой одаренной сестре; у нас сохранилось воззвание, которое он сочинил для нее. После долгого пребывания у своих друзей он называет ее «своей матерью», своей «доброй матушкой» и не имеет от нее больше секретов, чем от Жана-Батиста Виллермоза. До конца ее жизни мы будем видеть, как она объединяет некоторых учеников своего брата в «дружеский круг», от которого, как они признавались, получали пользу. Не будем придавать нежным выражениям, которыми ее наделяют друзья, иного значения, кроме того, которое они сами им придавали. Все, кто оставил свидетельства о мадам Провенсаль, говорили о ней с большой привязанностью и почтительным уважением. Будучи весьма осмотрительной среди этих скрытных людей, она является тем женским присутствием нежности и мягкости, которое встречается в жизни столь многих мистиков. Эта женщина, «полная достоинств и добродетелей», как писал ее брат, имела в ту эпоху большую заслугу, поддерживая некоторое время гармонию и доброе согласие в доме, которым она управляла. Ибо, несмотря на их духовное братство, никогда еще люди не были так мало созданы для того, чтобы понимать друг друга, как Виллермоз и Сен-Мартен.
Виллермоз, весьма мало одаренный для внутреннего озарения и созерцания, более способный судить о фактах, нежели об идеях, формалистически привязан к доктрине дона Мартинеса; он твердо убежден, что она может существовать только в форме франкмасонства, в том виде, в каком его ему преподали; но его деятельный, организаторский темперамент, его любовь к совершенству заставляют его искать более упорядоченную, более мощную систему, которая сформирует для его веры идеальные рамки. Он ведет одновременно различные проекты, потому что желает объединить как можно больше масонов в лучшем из масонских миров.
Сен-Мартен заботился лишь о самом себе. Как истинный мистик, он был по-настоящему заинтересован только тем, что могло способствовать обогащению его внутренней жизни; остальное было лишь помехой для мира, в котором он нуждался. Наблюдая за жизнью своего друга, он очень ясно видел, каким бременем нагружают себя те, кто хочет направлять души и создавать школы. Сам же он чувствовал себя все более отстраненным от этих амбиций и забот и, пока жил в Лионе, не принимал никакого участия в жизни лож. Тем не менее, на прошении, адресованном Карлу фон Хунду 23 июля 1773 года, Виллермоз вписал свое имя рядом с именем Бакона де Ла Шевальри, но вежливость Клода де Сен-Мартена, его желание угодить другу, которому он чувствовал себя обязанным, ограничились этим согласием без продолжения. Он уже освобождался от внешних формальностей и масонских правил, чтобы более свободно следовать путем, куда его влекло дыхание духа.
Таким образом, оба они, имея на то веские причины, предали своего учителя и отделились от него. Они были не единственными. Ученики Паскуалли, которые, насколько нам известно, не выказали особой скорби при известии о его отъезде, по-видимому, ожидали его возвращения без всякого нетерпения. Та же очевидная прохлада была проявлена и к новым инструкциям, которые д’Отрив и Восток Бордо должны были им прислать. «Если это стоит того, я попрошу у вас копию», — пишет Гренвиль Виллермозу 11 ноября 1772 года, и Сен-Мартен проявляет такое же спокойствие 2 октября 1774 года в ожидании получения пакета из Сан-Доминго. Дон Мартинес, однако, возвещал им вещи величайшей важности для Ордена и для них самих: все степени в полном комплекте, со всевозможными руководствами и справочниками, весьма полезными для практики их магических церемоний, поскольку «со всеми этими документами Рео-Круа могут интерпретировать плоды своих трудов», не прибегая к его помощи. Виллермозу он адресовал самое четкое обещание, несмотря ни на что, наконец продвинуть его в «Вещи», даже если ради этого ему придется специально совершить поездку в Лион. Но он так много обещал!.. Факт остается фактом: к этой дате Рео-Круа судили с покорностью, почти с небрежностью, как о делах Ордена, так и о поведении своего Великого мастера. В сущности, они прекрасно обходились без него.
Дон Мартинес догадывался об этом. Он знал, что некоторые, в частности д’Отрив, невысоко ценили церемониал Коэнов. Если он, по-видимому, и не знал об отношениях своих учеников с немецким Строгим соблюдением, то узнал, что Виллермоз, Бакон де Ла Шевальри и аббат Розье снова числятся в списках регулярного Франкмасонства. 24 апреля 1774 года он пишет в Лион о своем изумлении и негодовании, вызванных просьбой о подписке на строительство ложи в честь герцога Шартрского, с которой связаны имена его учеников. По этому случаю он выразил в своем затруднительном жаргоне превосходное отстранение: «Орден у нас не удерживает никого из своих подданных силой, напротив, он оставляет их такими, какими взял, они всегда имеют свою свободу, ибо иначе не было бы заслуги в том, чтобы творить добро в ущерб злу». Тем не менее он подумал о том, чтобы укрепить связь, удерживавшую его учеников, и составил новые статуты, которые попросил их соблюдать и подписать, в ожидании других, еще более секретных статутов.
Но он был слишком далеко, и было слишком поздно. 3 августа 1774 года Паскуалли писал Виллермозу, что чувствует себя больным, страдая от фурункулов на руке и ноге, и подавлен лихорадкой. Он умер 20 сентября следующего года, вероятно, в Порт-о-Пренсе. Если учесть, что требовалось около четырех месяцев, чтобы письмо совершило путь из Сан-Доминго в Лион, Жан-Батист Виллермоз получил известие об этой смерти лишь в декабре или январе 1775 года. Мы совершенно не знаем, какое волнение она у него вызвала, как и то, какое событие это вызвало в кругах Коэнов.
Много лет спустя, в 1821 году, записывая для барона де Тюркхайма воспоминания о Паскуалли, Виллермоз рассказывает, что в момент смерти «этого необыкновенного человека» госпожа Паскуалли, занятая «в 2000 лье оттуда рукоделием, внезапно увидела, как ее муж делает ей прощальный жест и проходит через комнату с востока на запад столь поразительным образом, что она воскликнула в присутствии нескольких свидетелей: — Ах! Боже мой, мой муж умер — . Факт, который был подтвержден и проверен». Эта красивая история имеет лишь тот недостаток, что была рассказана спустя очень долгое время после события. В момент смерти Паскуалли ни Сен-Мартен, ни Виллермоз не знали ни о каких зловещих предчувствиях. Мы не знаем, сочли ли они уместным каким-либо образом почтить память своего инициатора. На обороте последнего полученного письма Жан-Батист Виллермоз без всяких комментариев записал лишь дату этой смерти.
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Глава IV
Барон Вейлер основывает Капитул Овернской директории и Благодеяние. — Обучение Тамплиерскому масонству. — Трудности организации и пропаганды. — «Искренность» Шамбери. — Договор о союзе с Великим Востоком. — Противодействие Великой ложи Лиона. — Новости из Германии. — Вопросы масонского управления. — Беспорядки и соперничество в провинциях Бургундия и Окситания. — Решено созвать национальный конвент.
В июле 1774 года барон Вейлер наконец прибыл в Лион, чтобы предпринять исправление, согласно немецким обрядам, группы Братьев, которую Жан-Батист Виллермоз собрал для этого нового посвящения.
«Комиссар и специальный визитатор», именуемый Рыцарем Золотого Колоса, представлялся официальным посланником всего Ордена. Виллермоз принял его с почтением и выказал ту же уважительную покорность, которую он проявлял в своих письмах. Если бы он был лучше осведомлен, он, несомненно, действовал бы совсем иначе. Этот персонаж был самого сомнительного толка. Он навязался Карлу фон Хунду, лишь рассказав, в свою очередь, романтическую историю о древнем посвящении. Его положение в Исправленном Шотландском Уставе было весьма спорным. У него не было никаких полномочий основывать ложи за границей, кроме тех, что он получил от немощного и почти дискредитировавшего себя старика; его единственными титулами были его амбиции и знание иностранных языков.
Годом ранее его деятельность ограничивалась Страсбургом и организацией Директории провинции Бургундия. В Лионе, 21 июля 1774 года, он председательствовал на первом Провинциальном Великом Капитуле провинции Овернь.
Жан-Батист Виллермоз, следуя указаниям, пришедшим из Дрездена, сформировал этот первый Капитул из двадцати избранных братьев. Прежде всего, лейтенант полиции Прост де Руайе с несколькими дворянами, полезными для придания собранию необходимого оттенка отличия и аристократизма: два брата де Саварон, барон де Ривери и Бэкон де Ла Шевальри; необходимые церковные члены, которые не могли быть «лучшего положения», чем каноники-графы Лиона, Барбье де Лескуэ и де Марньола; наконец, серьезные буржуа, врачи или деловые люди, все опытные масоны, члены Великой ложи или «последователи» храма коэнов: доктора Пьер Виллермоз и Буайе де Руке, а также коммерсанты Селлонф, Ламбер, Гэ, Пагануччи, Жан-Мари Брюизе и Перисс Дюлюк.
Можно было бы подумать, что таким просвещенным франкмасонам, какими были эти лионцы, барону Вейлеру было нечему учить, или что обучение проходило быстро. Это было бы глубоким заблуждением. Их превращение в Рыцарей-тамплиеров было делом нешуточным. Посвящение было долгим, упорядоченным, полным серьезности и тщательности, как того и желал добросовестный Виллермоз. За месяц первого пребывания Вейлера в Лионе они провели не менее семнадцати заседаний.
25 июля двадцать братьев получили свое орденское имя, латинское имя, которое должно было обозначать их тайную личность тамплиеров с гербом, девизом и латинской надписью. Жан-Батист Виллермоз, Baptista ab Eremo, имел герб «отшельник с копьем на плече в лазурном поле», девиз «vox in deserto» и надпись «verba ligant». Страсть к латинизации свирепствовала во всех актах немецкого Ордена: патенты офицеров, «титулы, адреса и любезности», «общий матрикул», заголовки отчетов о заседаниях, даже имена служащих братьев должны были быть написаны на латыни.
Виллермоз должен был изучить со своими братьями статуты и степени Исправленного Шотландского Устава, ознакомиться с формулами и обычаями, которые они были обязаны соблюдать, а также прочитать историю Рыцарей Храма, преемниками которых они должны были себя считать. Вейлер направлял их в ритуале и церемониях. Он заставлял их повторять порядок открытия и закрытия заседаний Капитула и порядок присвоения степеней. 6 августа даже провели «белое посвящение» рыцаря, чтобы оно послужило моделью для будущих посвящений. Все казалось очень тщательно урегулированным, даже порядок, в котором члены Капитула отправляются на трапезу после своих собраний, является «предписанным» порядком, а место, где они собираются подкрепиться, носит в «Протоколах» чисто монашеское название «трапезная»; их трапеза — это церемония «согласно формуле ритуала».
Эта дотошная этикетка исходила от Вейлера или от Виллермоза? Факт в том, что Строгое соблюдение продемонстрировало качества порядка и дух организации, по крайней мере в начале своего пути; но вероятно, что Брат Огюст Золотого Колоса намеренно усложнял дисциплину, которую он навязывал лионским неофитам. Он тем самым придавал себе важности в глазах Жана-Батиста Виллермоза, который его призвал и который, в сущности, был инициатором его поездки. Если он хоть немного разбирался в психологии — что вероятно, учитывая успех его миссий за границей, — он с первых же писем понял эту любовь к порядку, доходящую до мании, у своего лионского ученика. Он не мог сделать ничего более искусного, чтобы привязать его к себе, чем множить правила, формы, формулы и представлять ему обычаи Немецкого ордена как своего рода литургию, почти столь же установленную, как католическая литургия.
Однако всю организацию Овернской провинции также предстояло создать. Братья тем более нуждались в посвящении в то, что она собой представляла, что, будучи членами Капитула, они теоретически должны были осуществлять там свою юрисдикцию. Овернь, 2-я провинция Ордена, включала восемнадцать крупных округов: Пикардию, Нормандию, Бретань, Иль-де-Франс, Шампань, Блуа, Турень, Анжу, Мэн, Берри, Ниверне, Бурбонне, Овернь, Лионне, Форе, Божоле, Домб, Вьеннуа, Дофине, Конта-Венессен, княжество Оранж, Савойю, графство Ницца, княжество Монако и некоторые части Пьемонта. Огромная территория, как видим, центрами которой, в принципе, должны были стать восемнадцать крупных шотландских лож. Лион, например, был столицей Лионне, Форе, Божоле, Домб, Вьеннуа и Савойи. Каждый сановник Капитула должен был представлять одну из будущих лож и быть её депутатом при Директории, которую они образовывали.
Достоинства этой Директории не были, как в обычных ложах, результатом выборов между Братьями. Мастера и офицеры назначались пожизненно. В данном случае, в Лионе, именно Вейлер назначил их и выдал им патенты от имени барона фон Хунда; но под его именем и под именем Вейлера именно Виллермоз их выбрал, и ничего в новой организации не могло быть сделано без него. Сам он зарезервировал за собой должность Канцлера и хранителя архивов. Это была должность, которую он так долго занимал в Великой ложе и которая лучше всего подходила этому упорядоченному характеру, сочетающему заботу о смирении с желанием всем руководить и всё знать. Показательно, что он позаботился вписать свою должность Канцлера на четвертое или пятое место. Прост де Руайе, ab Aquila, собрал все почести: администратор провинции, директор капитула, Великий мастер ложи «Благодеяние», которая должна была стать в Лионе самым простым организмом общества; он имеет право на титул «Великолепный Брат», что должно было соответствовать охотно демонстрируемому характеру, который отмечали его современники.
10 августа Директория выбрала Карла фон Хунда своим провинциальным директором и объявила себя подчиненной его власти. Вейлер был естественно назначен представлять лионцев при «магистерской кафедре Его Светлости». Таким образом, работая на себя и на своего господина, Брат a Spica Aurea восстанавливал часть власти и значимости, которые были у него отняты на Конвенте в Кохло.
В тот же день Baptista ab Eremo, стоя на коленях перед Великолепным Братом ab Aquila, произнес свое обязательство Канцлера. Затем сам Великолепный Брат, стоя на коленях перед своим Капитулом, прочитал торжественное обязательство. После этих театральных и волнующих демонстраций, посчитав своих учеников достаточно подготовленными, Брат Augustus a Spica Aurea 11 и 13 августа на двух церемониальных капитулах принял их всех в великое исповедание. Он посвятил их в рыцари, вручив знаки отличия степени, которыми были великий плащ, перевязь, кольцо и шнур. Менее важные рыцари имели право только на малый шнур. Бакон де Ла Шевальри, который не полностью участвовал в Исправленном ордене из-за своих обязанностей в Великом Востоке, был Socius; он произнес особое обязательство и получил только малый рыцарский шнур.
Присутствие рядом с Виллермозом бывшего Универсального заместителя Паскуалли порождает небольшую проблему. Действительно, утверждалось, что он был предшественником лионца в этом новом опыте и что он вступил в иностранный орден раньше него. Этот факт плохо согласуется со всем, что нам известно из переписки канцлера Лиона с братьями из Страсбурга. Мы полагаем, в отсутствие каких-либо новых доказательств, что именно Виллермоз склонил к своим проектам Бакона де Ла Шевальри и убедил его вступить вместе с ним в немецкое общество.
Когда 21 августа барон Вейлер покинул Лион, чтобы отправиться в Монпелье и Бордо проповедовать евангелие своей масонской реформы, Великий Директорий Оверни был уже почти сформирован.
Предоставленные самим себе, как люди практичные, новые рыцари-тамплиеры сразу же занялись урегулированием «экономической» стороны своего основания. Несмотря на обнадеживающие прогнозы, счет был высок: нужно было оплатить поездку Вейлера, украшения и одежду, которые он привез из Германии. Десять братьев, членов капитула, должны были внести по 360 ливров каждый; но этой суммы было недостаточно, чтобы возместить казначею деньги, которые он авансировал. Было решено, что каждый возьмет на себя свою долю долга, но что этот новый взнос будет рассматриваться как заем и возвращаться по мере поступлений. Поспешили установить цену за посвящение в градусы, благодаря чему немного денег поступило бы в кассу.
Вопрос о градусах был также вопросом для обсуждения. Барон Вейлер представил им иерархию из девяти градусов, разделенных на три степени. Первая степень, как и во всех других масонских системах, содержала три обычных градуса: ученик, товарищ, мастер; вторая степень, рассматриваемая как период ожидания и наблюдения за кандидатом в более высокий класс, содержала только две ступени: красный шотландский и рыцарь Орла Розы и Креста. Третья степень, называемая Внутренним орденом, наконец, включала скрытые достоинства, где масон был наставлен в секретах ордена. Она насчитывала градусы зеленого шотландца, новиция, оруженосца и рыцаря. Церковные братья составляли отдельный класс. Лионцы получили, в сущности, компромисс между обычаями немецких лож, какими их изменило принятие в орден тамплиерских клириков Старка и Равена, и обычаями братьев Чистосердечия из Страсбурга, стремившихся культивировать высокие градусы французские.
Иерархия этих градусов была ясна, но если пытаться понять, чему они должны были соответствовать в действительности, смысл казался менее удовлетворительным. Градус зеленого шотландца показался лионцам самым спорным из всех; он все еще составлял промежуточный класс, который без особой причины дублировал класс градусов 2-й степени. Не был ли он неуместен в этом Внутреннем ордене, где претенденты должны были ожидать получения, с самого входа, откровения какого-либо ценного секрета?
Плохо привыкшие к своей тайной личности и своим облачениям тамплиеров, лионцы совсем не знали, имеют ли они право сами решать эти различные вопросы. Они также не знали, что делать с новыми братьями, которые вступали в их ряды, и, прежде всего, какие градусы им присуждать. В ожидании возвращения своего наставника они довольствовались тем, что обсуждали, исследовали, совещались, не принимая никакого решения. Жан-Батист Виллермоз слишком хорошо убедил своих друзей в превосходстве ордена, в который они вступили, и в его хорошей организации, чтобы не быть убежденным в этом самому; он первым подавал пример добродетелей послушания и дисциплины и еще не осмеливался ничего предпринимать без авторитетного совета.
Такое умонастроение, состоящее из доброй воли и неопытности, было слишком благоприятным для Вейлера, чтобы он не поспешил воспользоваться им сразу по возвращении; он не желал видеть, как лионцы посягают на власть, которую он намеревался осуществлять, и выразил свое недовольство, узнав, что они дискутируют по пунктам, которые должны были просто принять. Внутренний орден со всеми его градусами, даже градусом зеленого шотландца, должен был быть принят без обсуждений. Тем не менее рыцарь Золотого Колоса пустился в объяснения по поводу градуса рыцаря: это достоинство включало три отличия: рыцарь, оруженосец и Socius; рыцарство должно было предоставляться только братьям благородного происхождения, за исключением случаев для особо выдающихся субъектов; простолюдины должны были носить только титул оруженосца. Так обозначался аристократический характер ордена барона фон Хунда, который был одной из причин его успеха у добропорядочных немецких буржуа. У лионских буржуа этот характер имел такой же успех. Было очень лестно быть облеченным, в качестве исключения, достоинством, предоставляемым только дворянам, и, безусловно, Виллермоз оценил это преимущество по очень высокой цене, которую установил Вейлер.
Титул Socius был предметом сложных различий: рыцарь-ассоциат был Братом, допущенным к познанию тайн Ордена, хотя по причинам личного удобства он не мог полностью в него вступить. Эта двусмысленная ситуация была создана для Бакона де Ла Шевальри, важной фигуры Великого Востока и депутата лионских лож, который должен был воспользоваться ею, чтобы наилучшим образом послужить амбициям Виллермоза, Вейлера и своим собственным, а также их общим планам прозелитизма и пропаганды в среде французского масонства.
Вейлер пустился в тонкие различия по поводу титула Професса, который, по его мнению, был не степенью, а достоинством, добавленным к степени рыцаря; нужно было быть рыцарем-Профессом, чтобы быть членом Капитула; он также взялся усложнить капитулярные достоинства, увеличить их число, установить классификацию в соответствии с их степенью и стремился внушить своим ученикам важность, которую имели немецкий реформированный орден и его степени, заклинал их не принимать ни одного субъекта без глубокого размышления и не продвигать ни одного Брата в высший класс без многолетних испытаний. Короче говоря, большая часть его деятельности проходила в том, чтобы придавать себе важность и улаживать мелочные вопросы этикета. Но в этом, как и во многом другом, правила были созданы не для всех. Несмотря на столько прекрасных принципов, медлительность, изучение, размышление, Гийом де Кастеллас де Нюссарг, которого прочили в Великие приоры, и каноник граф Анри де Кордон, который даже не был масоном, но обладал всеми желаемыми рекомендациями, были приняты в рыцари-Профессы за несколько дней.
Группа масонов из Шамбери, которые, должно быть, были предупреждены уже давно, первыми пришли под опеку Шотландской директории провинции Овернь и попросили её «исправить» ложу, которую они основывали под названием «Искренность». Брат a Spica Aurea председательствовал на их приеме в Орден. Хотя ему было всего двадцать семь лет и по правилам рыцарство можно было даровать только кандидатам в возрасте не менее тридцати лет, маркиз де Ла Серра, Великий мастер, был принят в рыцари под именем Cesar a Scala Aurea и назначен префектом Шамбери, возведенного по этому случаю в ранг Префектуры. Двое других савойцев, Марк Ревюар и Жозеф Дакен, также были посвящены в рыцари.
Пребывание Вейлера подходило к концу. 7 ноября он в последний раз председательствовал в Капитуле. Несколькими днями ранее, в знак прощания, он скрепил протокол их собрания в реестре протоколов печатью из красного воска; к своей подписи он приложил особую рекомендацию о единстве и послушании правилам, которые он им дал. Он расставался с лионцами в самых лучших отношениях. Брат Ламбер, a Turri Alba, написал его портрет, который ложа хотела сохранить. Банкет в его честь собрал всех Братьев, которые пили за его здоровье и его возвращение к ним. Было условлено, что следующий год вернет его в Лион. Через плохие дороги, которые зима и снег делали непроходимыми, он вернулся в Дрезден, сожалея о добром гостеприимстве и любезном приеме, которые он получил в Лионе. Письмо, написанное 18 декабря, показывает, какое дружеское сотрудничество установилось между ab Eremo и a Spica Aurea ради величайшего блага немецкой масонской реформы и ее возможного завоевания французских лож.
Этот отъезд оставлял Жана-Батиста Виллермоза хозяином судеб Ордена, по крайней мере, на всей обширной территории, которая была доверена руководству Лионского Капитула. Эта новая «игрушка», если использовать выражение его брата-доктора, имела для нашего человека тысячу привлекательных сторон; она идеально подходила для его организаторской деятельности; она также отвечала этой тайной амбиции, этому желанию увеличить свое личное влияние, этому вкусу к руководству, который он скрывал, как от других, так и от самого себя, под маской прилежного смирения. Поскольку все нужно было создавать, или почти все, его неутомимая деятельность могла получить свободный ход.
В Лионе в Ордене насчитывалось больше офицеров, чем простых солдат, больше высоких сановников, чем учеников. Однако для последних с самых первых дней была основана ложа, где новички должны были собираться, чтобы получать наставления и медленно готовиться к тайне Внутреннего ордена. Поскольку провозглашенной целью реформы было очищение франкмасонства, утверждение в нем добродетели, «создание учреждений общественной пользы и отличие себя делами благодеяния для своих сограждан», ей дали удачно выбранное название «Благодеяние». Именно под именем этого учреждения Виллермоз намеревался быть известным во французском масонском мире. Ему это удалось весьма неплохо. В наши дни, как и в XVIII веке, это название наиболее часто связывают с группой его последователей.
Однако «Благодеяние» существует лишь фиктивно. Его членов было бы необычайно мало, если бы они состояли только из братьев двух первых степеней; на самом деле все те, кто входил в Директорию, составляли также и ложу, это было то же самое собрание и те же самые сановники под другими названиями должностей. Капитулярные рыцари, такие как мастер Жак, превращались в братьев «Благодеяния», сбрасывая свои облачения тамплиеров, в зависимости от дней и рода вопросов, подлежащих рассмотрению. Эти маленькие игры в этикет не представляли особого интереса и не могли вдохнуть жизнь в объединение; ложа работала плохо; собрания были редкими и малочисленными. Спустя четыре года после ее основания Аб Эремо будет сетовать на это прискорбное безразличие, царящее среди братьев «Благодеяния», и нарисует довольно жалкую картину своей ложи.
Деятельность Капитула была более реальной. Собирались примерно каждый месяц. Протоколы заседаний сохранились; благодаря им мы можем узнать о различных занятиях общества, а также о том, кто из братьев был усерден, а кто — равнодушен. В этой классификации нет речи о Жане-Батисте Виллермозе, неутомимом и всегда присутствующем организаторе. Рядом с ним великолепный брат Прост де Руайе далек от того, чтобы проявлять такой же постоянный интерес. Что касается доктора Виллермоза, а Фасцибуса, то он кажется весьма равнодушным вплоть до 1777 года, когда он сложил с себя все обязанности, которыми его наделил брат. Самые верные, чьи имена чаще всего встречаются в списках присутствующих, — это Перисс Дюлюк, Пагануччи, Буайе де Руке, Селлонф, Ламбер, два брата де Саварон и каноник Барбье де Лескуэ.
Является ли эта регулярность Шотландской директории провинции Овернь доказательством ее процветания? Вопрос сложен и имеет несколько аспектов.
Прежде всего, лионцы стараются придерживаться принятой ими фикции замены Рыцарей Храма и честно играют в эту игру. Великий канцлер следит за этикетом и не допускает никакой небрежности в их псевдорыцарском облачении; он выносит выговор двум братьям, которые решили прийти «без сапог» на собрания Капитула. В предписанных формах они празднуют святых масонско-тамплиерского календаря, который навязал им Вейлер: святого Илария, Троицу, святого Иоанна Крестителя, святого Иоанна Тивериадского, Гуго де Пейна, не забывая о траурной годовщине Великого магистра Жака де Моле. Только через год энтузиазм ослабевает, и праздники Ордена, лишь упомянутые на полях реестров, должны отмечаться более просто.
Долг милосердия, социальной помощи был показной целью Ордена, что было тем более понятно, что он претендовал на продолжение традиций госпитальерского Ордена. К сожалению, от теории до практики далеко. Благодеяние занимает лишь весьма скромное место в занятиях Капитула; эта деятельность, к которой, казалось бы, обязывает его название, довольно ограничена и сводится в основном к словам. 25 июня 1775 года братья не могут договориться о том, какое благотворительное учреждение было бы уместно основать. Они ограничились назначением элемозинария и раздачей нескольких подаяний, когда общественное бедствие привлекало их внимание, точно так же, как это делали самые обычные ложи.
Уважительная причина оправдывала их недостаток инициативы. Для благотворительного фонда нужны деньги; денег им как раз и не хватало. Счета ассоциации были не в порядке. Ламбер, казначей, и Гэ, прокурор, не могли свести различные бюджеты ложи и провинции, не из-за отсутствия «экономических планов» — в этом отношении организаторскому воображению Виллермоза не было равных, — а из-за отсутствия средств. Директория сталкивалась с мелкими неприятностями: расходы на трапезную были слишком велики; нерадивые братья пропускали обеды без предупреждения или, если приходили, забывали платить свои взносы. Призывы, адресованные должникам, имели мало отклика. В 1778 году будет отмечено, что некоторые не платили ничего уже три года. Неудивительно, если к этой дате четырнадцать братьев, сделавших авансовые платежи для основания, еще не получили возмещения, и если казначей Ламбер показывает свою усталость от необходимости постоянно покрывать из своего кармана скудость касс, которыми он управляет.
PL. IV

ДИПЛОМ МАСТЕРА-ОСНОВАТЕЛЯ, ПРИСУЖДЕННЫЙ ВЕЛИКИМ ВОСТОКОМ Ж.-Б. ВИЛЛЕРМОЗУ В 1774 ГОДУ
Библиотека города Лиона,
рукопись 5527.
Беспорядок и небрежность — не единственные причины этой бедности, но также и малочисленность Братьев. Факт остается фактом: численность тамплиерских лож провинции Овернь остается весьма скромной с 1774 по 1778 год.
Тем не менее расширение Ордена было предусмотрено и серьезно организовано. Весной 1775 года Жан-Мари Брюизе, крупный лионский книготорговец, отправился в поездку, которая должна была стать также пропагандистским турне для Исправленного шотландского ордена. Виллермоз составил для него «инструктивную записку», настоящее руководство для прозелита-любителя, плохо осведомленного о доктринах, которые ему предстояло распространять. Рекомендовалась величайшая осторожность в отношении цели масонской реформы; поскольку претензия на восстановление Ордена Тамплиеров могла отпугнуть, советовали не говорить об этом опрометчиво. Достаточно было завязать несколько знакомств, наладить переписку с ложами восемнадцати городов, которые теоретически подчинялись Лиону, чтобы Директория могла пользоваться там подобием власти. С теми субъектами, которых удавалось заинтересовать больше, Брюизе должен был быть тем убедительнее, чем более желанными они были в силу своего происхождения, положения, состояния; его пропаганда должна была вестись среди выдающихся людей и стремиться привязать их к себе, даже ценой обещаний, которые позднее Директория довела бы до ума. Важно было получить обязательства, не говоря ничего конкретного, короче говоря, применить метод, который Вейлер с таким успехом использовал по отношению к ним самим.
У Брюизе, несомненно, не было такого же таланта к пропаганде, как у Иллюстрированного Брата Золотого Колоса. Два года спустя новые планы инструктажа не смогли лучше расширить и распространить Орден в провинции, вверенной управлению Лиона. Однако амбиции Виллермоза не угасали. Под предлогом того, что совмещение должностей не позволяло сановникам заниматься своими фиктивными округами, число офицеров Капитула увеличили с 20 до 31. Был создан комитет для лучшего распределения пребенд. Были сделаны настойчивые призывы о выделении средств бенефициарам. Новая таблица достоинств была составлена в конце августа 1777 года. Поскольку нельзя было застать себя врасплох, за административными распоряжениями последовала целая финансовая организация; все упорядочено, все предусмотрено, кроме неудачи.
Число тамплиеров Лиона росло слабо. В Париже Бакон де Ла Шевальри и Прост де Руайе посвящают в рыцари нескольких дворян, важных членов Великого Востока. Но кадры Провинции остаются пустыми, или почти пустыми; лишь одна новая ложа, «Благородная дружба» в Морле, принимает в 1778 году реформу Германии. Это доводит до трех число исправленных лож на обширной территории провинции Овернь. Брат Зальцман из Страсбурга сообщает, что предпринял некоторые шаги для учреждения ложи в Марселе. Виллермоз отвечает любезностью на любезность Директории Бургундии, пересылая ей запросы об исправлении, поступившие от некоего Дебуа из Макона. По аналогичному запросу ложа «Соединенные сердца» в Тулузе была перенаправлена в Бордо. Успех Ордена заставляет себя ждать.
«Искренность» из Шамбери, первая по времени основания из филиалов Лионской Директории, остается первой по значимости. Антуан Виллермоз, в «Конкордии», представлял ее. Во время деловых поездок в Савойю он старался как мог дополнить обучение и удовлетворить любопытство ее членов, хотя, по его собственным словам, был крайне плохо осведомлен о том, чего от него требовали. «Искренность» тем не менее продолжала свои успехи. 1776 год был особенно богат блестящими приобретениями. Там можно найти образованных молодых людей, принадлежащих к савойскому дворянству или буржуазии: офицеров, адвокатов, врачей, членов Сената, таких как Пьер де Монфор, Бернар де Мезон, Ипполит Девиль де ла Милатьер, граф де Сольтер и Жозеф де Местр.
Жозеф де Местр был посвящен в масонство в савойской ложе «Три Мортиры», которая следовала английским обычаям и претендовала на необычайную древность. Маркиз де Марш де Бельгард, называвший себя Великим мастером всех лож королевства Сардинии, был ее Великим мастером. Жозеф де Местр получил там важные градусы и достоинство Великого оратора, когда в двадцать шесть лет вступил в ложу «Искренность», куда его, несомненно, привел его друг Марк Рвуар. 6 ноября 1776 года он приехал в Лион вместе с графом де Сольтером и Девилем де ла Милатье, чтобы получить градус Рыцаря и свое орденское имя: Josephus a Floribus. 8-го числа в честь кандидатов был проведен Инструкторский капитул, на котором присутствовал де Местр.
1777 год ознаменовался продолжением успеха учреждения в Шамбери. Он был таков, что Лионская директория возвела Командорство в ранг Префектуры с префектуральным капитулом, состоящим из одиннадцати сановников, среди которых маркиз де Ла Серра — Префект, а Жозеф де Местр — прокурор и Magister oeconomiae. В честь этого события Жан-Батист Виллермоз распорядился составить и скопировать тетради градусов, ритуалы, план секретных инструкций и историю Ордена, чтобы савойское учреждение могло самостоятельно управлять собой, набирать ложи, а также обучать и должным образом вооружать своих собственных Рыцарей. Были тщательно зафиксированы на бумаге границы этой первой Префектуры, определено число ее Командорств.
В этих условиях маркиз де Марш де Бельгард осознал вред, который наносила его масонскому авторитету Шотландская ложа Шамбери. Он осознал это несколько поздно. Лишь 12 июля 1778 года он направил Просту де Руайе изложение жалоб, которые повторил 6 ноября. Его упреки и претензии на сохранение права надзора за всеми масонами Савойи не должны были сильно обеспокоить Виллермоза и его друзей, которые в то время ни для себя, ни для своего Ордена не испытывали недостатка ни в союзах, ни в серьезной поддержке.
Не следует упускать из виду, что Жан-Батист Виллермоз никогда не желал, принимая обряды немецкого Строгого соблюдения, отделяться от наиболее важного объединения французских лож. Как бы он ни презирал легкомыслие регулярных лож, он очень дорожил тем, чтобы не порывать с ними, и долгое время сохранял иллюзию, что французские масоны, и лионские в частности, позволят присоединить себя к немецкому Ордену, не считая себя при этом обязанными отделяться от Великого Востока и слагать с себя должности, которые они занимали в своих прежних ложах. Что касается его самого, он твердо рассчитывал сохранить свою руководящую роль в Провинциальной Великой Ложе Лиона. 24 июня 1774 года он все еще является ее Великим канцлером, и его друзья по-прежнему занимают там свои посты; его брат Антуан Виллермоз 21 августа 1774 года провозглашен Великим мастером «Двух объединенных лож», а 15 сентября следующего года Жан-Батист визирует торжественный диплом и подписывает его своим титулом Архивариуса, хранителя печатей Провинциальной Великой Ложи Лиона.
Что же произошло, что в ноябре 1774 года мы больше не находим ни Виллермоза, ни его друзей среди братьев регулярных лож, и что последние выказывают лишь холодность по отношению к предложениям «Благодеяния»? Были ли массовые отставки со стороны новых тамплиеров? Это вероятно. Возникает вопрос, были ли они добровольными и какая сторона их спровоцировала? Возможно, публикация новых документов, дополняющих «Секретные архивы» Стил-Маре, прольет свет на эту небольшую проблему. Братья, которых Виллермоз не выбрал, те, кто не позволил себя соблазнить, те, кому он в конечном итоге отказал, имели достаточно причин, чтобы выразить свою горечь и не желать сотрудничать с тем, кто их предавал и презирал. Как бы то ни было, около двадцати братьев, вступивших в «Благодеяние», — все люди выдающиеся, богатые, почетно известные, — не могли быть легко заменены. Ущерб был настолько значителен, что 7 июля 1775 года «Две объединенные ложи», «Мудрость» и «Совершенное соединение» решили объединить свои скудные составы в одно учреждение. Это позволяет понять, что, хотя он и начал процесс присоединения к немецкому обряду, опираясь на одобрительные голоса членов Великой Ложи Лиона, Жан-Батисту Виллермозу было легче договориться по этому вопросу с Великим Востоком Парижа, чем со своими соотечественниками.
Тем не менее переговоры казались деликатными, поскольку смыслом существования руководящего комитета Масонства во Франции было как раз запрещение и борьба с иностранными конституциями. Но у Виллермоза в Париже были сторонники среди друзей Бакона де Ла Шевальри и аббата Розье, которые разделяли его вкус к чудесному и таинственным секретам. Бакон де Ла Шевальри с 27 декабря 1773 года входил в состав Комитета из трех членов, которому было поручено создать при Великом Востоке оригинальную систему Высоких градусов; он сумел убедить своих коллег Туссена и графа Строганова, или, по крайней мере, последнего, что Великий Восток крайне заинтересован в том, чтобы снять с себя заботу о Высоких градусах, передав их руководство французским тамплиерам, и что можно надеяться, сделав это, получить союз иностранного Ордена, столь же богатого, сколь и процветающего. Аббат Розье председательствовал в Палате провинций и представлял там Бордо, Мец, Монтобан, Тулузу и Лион ради интересов своего друга. Прост де Руайе и Виллермоз обрели в лице этих двух собратьев ценных сотрудников для своих проектов.
Барон Вейлер знал об их действиях. Он очень хотел, чтобы они увенчались успехом, и дал по этому поводу Socius ab Apro личные полномочия, о которых ab Eremo не знал; трактат о союзе с французским Франкмасонством стал бы венцом его пропаганды и позволил бы ему выглядеть в Германии важной персоной. Фердинанд Брауншвейгский, истинный глава Строгого соблюдения, сам был не чужд тому блеску, который принес бы его обществу союз с Великим Востоком.
Другие Шотландские директории Франции проявили мало рвения, чтобы последовать в этом вопросе примеру Лиона. Они не преследовали никаких долгосрочных целей, никакого желания всеобщей пропаганды. Приняв немецкие конституции, чтобы отделиться от французского Ордена, они продолжали плохо понимать, почему теперь им нужно к нему присоединиться. Канцлер ab Eremo терпеливо старался заставить их изменить свое мнение.
Письма, которые он одновременно отправил 7 сентября 1775 года в Страсбург, Германию и Париж, весьма характерны для сложности предпринятой задачи и того замечательного таланта, которым он обладает, чтобы примирять людей и факты вопреки им самим, и чтобы вести одновременно несколько противоречивых действий. Жертвуя истиной ради преследуемой цели, он пишет герцогу Люксембургскому, что переговоры идут очень успешно и что Бордо и Страсбург готовы принять предложенный союз, в то время как он торопит Страсбург с быстрым принятием решения, а барону Вейлеру объясняет, что в случае провала единогласного решения трех Директорий Великий Восток не согласится признать Исправленный Шотландский Устав и что нужно искать способ заставить Братьев, руководящих французским Масонством, изменить это решение.
После месяцев переписки и переговоров «Трактат о союзе между Великим Востоком и тремя Шотландскими директориями» был наконец составлен и принят обеими сторонами; 31 мая 1776 года герцог Шартрский торжественно ратифицировал соглашение. Трактат был весьма выгоден для Директорий: в обмен на право надзора, совершенно иллюзорное, которое они в принципе признавали за Великим Востоком, они избежали всякого серьезного контроля и даже всяких регулярных взносов. Великий Восток признал Орден, доктрин и целей которого он не знал, ради химерического удовлетворения увеличить свою материальную мощь через союз с Директориями Германии.
Виллермоз мог поздравить себя с таким успехом. Он не преминул это сделать. Он счел нужным поблагодарить также Ab Apro, столь преданного общему делу, и аббата Розье, которые вместе с несколькими знатными вельможами Парижа работали над проектом союза; он упомянул маркиза д’Аркамбаля и особенно графа Строганова. Александр Строганов, представитель старинного московского рода, камергер российского двора, граф Священной Римской империи, жил в Париже по своему вкусу и с энтузиазмом разделял все идеи, модные во французском обществе. Прост де Руайе и Бакон приняли его в члены Строгого соблюдения; после подписания трактата Виллермоз предложил ему приехать в Лион для получения полного наставления и высочайших отличий. Не знаю, интересовало ли его это.
Победа, какой бы блестящей она ни была, не была полной. Возобновление отношений Директории Лиона с регулярными ложами города установилось нелегко.
С октября 1774 года Благодеяние начало делать шаги навстречу, самым протокольным образом. Члены Великой ложи питали слишком много обиды, чтобы согласиться ответить на них. Именно Брат Алькье, по-видимому, возглавил сопротивление против начинаний Жана-Батиста Виллермоза. Он взял на себя роль канцлера и архивариуса и потребовал у своего предшественника печать ложи и архивы, которые тот удерживал еще 7 июля 1775 года.
Масоны регулярных лож Лиона рассчитывали на своих депутатов, чтобы донести свои жалобы до Парижа. Они просчитались, поскольку их представителями были как раз Бакон де Ла Шевальри и аббат Розье, полностью перешедшие на сторону противника. Вероятно, они в какой-то мере подозревали это, поскольку допросили Бакона, чтобы узнать, действительно ли он подходит на роль информатора. Бакон заверил, что не принадлежит к «Благодеянию». Ответ, данный в июле 1775 года, кажется нам совершенно бесстыдным. Несомненно, двусмысленность его статуса Socius и надуманное различие между Директорией и ложей позволили ему успокоить угрызения совести, если он их вообще испытывал. Аккредитованный благодаря этой благочестивой лжи, Бакон сразу же принялся противодействовать намерениям, которым должен был служить. 14 июля он пришел объявить этим врагам Виллермоза как добрую весть, что Великий Восток, изменив статью 3 своих статутов, запрещавшую иностранные обряды, больше не может препятствовать им признавать и посещать «Благодеяние».
Далекая от того, чтобы поддаться этому корыстному давлению, Великая ложа решила изложить в Париже мотивы своего недовольства, пригрозив вернуть себе свободу и право на автономные действия, которыми она пожертвовала лишь «из уважения к Великой ложе Франции, которая дала ей понять, что подобает, чтобы все исходило из центральной точки». На этот раз меморандум был доверен аббату Розье. Если лионцы и считали его более добросовестным, они ошибались; завоеванный делом Виллермоза, аббат использовал очень простую систему, чтобы остановить действия Великой ложи: он оставлял ее письма без ответа. Поэтому, чтобы вознаградить его за оказанную помощь, Жан-Батист Виллермоз в ноябре 1775 года добился его избрания членом Шотландской директории.
При таком представительстве было бы поистине удивительно, если бы Великая ложа смогла донести и разделить свою точку зрения в советах Великого Востока. Но примечательно, что ни неудачи, ни полученные советы, ни неоднократные предложения братьев из «Благодеяния» не охладили ее боевой пыл, а совсем наоборот.
Брат Алькье получил в декабре 1775 года через посредничество некоего Девиньоля из Лондона важное досье об исправленных ложах Германии: переписку с братом Смитом из Гамбурга, датированную 1770 годом, и акты конвента, состоявшегося в Берлине в 1773 году, где тамплиеры Хунда и масоны Германии, зависевшие от Великой ложи Лондона, встретились и столкнулись. Таким образом, он обладал всевозможными сведениями о происхождении, цели и характеристиках Строгого соблюдения, подходящими для того, чтобы подкрепить жесткое обвинительное заключение против этого иностранного обряда, к которому в Париже проявляли столь раздражающее снисхождение.
Этот Девиньоль, от которого Алькье получил эту ценную документацию, был странным персонажем, вероятно, французского происхождения, который обеспечил себе личное положение в стороне от Великой ложи Лондона; он называл себя «Великим провинциальным мастером для иностранных лож» и с 1769 по 1776 год добился того, чтобы стать оплачиваемым посредником между английской Материнской ложей и ложами континента. Лондон, впрочем, очень мало заботился о своих иностранных филиалах и еще меньше о роли и деятельности Девиньоля. Этот профессиональный франкмасон, который находил в масонстве источник дохода, был замешан в борьбе, которую вел против Строгого соблюдения Циннендорф, франкмасон, исключенный из исправленной ложи Берлина и в отместку основавший соперничающую систему. Циннендорф добился, заплатив за это, признания Лондона и смог доказать на Берлинском конвенте в 1773 году, что франкмасоны, не следовавшие английским конституциям, не были настоящими масонами. Девиньоль мог легко собрать, либо через ложи Циннендорфа, либо через другие немецкие ложи, следовавшие английским конституциям, всевозможные детали, сплетни и критику в адрес Исправленного шотландского ордена.
Весной 1776 года, окончательно убедившись в предательстве своих депутатов, Великая ложа Лиона решила заменить их. Новые выбранные представители, брат Гильотен и аббат Жарден, на этот раз были серьезными противниками всех иностранных обрядов и степеней и должны были попытаться добросовестно донести до Парижа мнение брата Алькье и Великой ложи Лиона. Но было уже слишком поздно; договор о союзе между Великим Востоком и Строгим соблюдением был уже подписан.
12 апреля 1776 года, воодушевленный этим успехом, тамплиерский капитул Лиона поспешил возобновить свои предложения, и Виллермоз, который не любил импровизаций, уже набрасывал церемониал приглашений и будущих визитов. Это было слишком поспешно. На письмо, которое Пагануччи написал как канцлер «Благодеяния», канцлер Великой ложи ответил самым пренебрежительным отказом, ссылаясь на то, что он не был проинформирован об объединении, на которое претендовало «Благодеяние».
Действительно, лишь в октябре 1776 года Великая ложа получила официальное уведомление о соглашении по договору. Столкнувшись с сопротивлением, возникшим в провинциях, Великий Восток позволил себя запугать; циркуляр, который он решил разослать в октябре своим 228 голубым ложам, содержал целое оправдание, призванное объяснить и добиться признания конвенции, объединившей его с Реформированным масонством Германии. Похвала, расточаемая Исправленному уставу, настолько чрезмерна, что можно предположить, будто Виллермоз и Бакон де ла Шевальри предоставили для неё материалы. Это красноречие не имело успеха у Великой ложи Лиона; она решила, вопреки всем правилам, продолжать борьбу и добиться аннулирования договора, которому не смогла помешать.
Недовольство, которое царило, и соперничество, превращавшее братьев во враждующих братьев, привели к тому, что герцог Шартрский избегал Лионского региона во время поездки, которую он совершил летом 1776 года по своему масонскому королевству. Великая ложа, однако, готовилась принять его с великолепием. Она планировала потратить 24 000 ливров на обустройство зала для собраний и пиршеств, организацию банкета и запуск фейерверка, желая продемонстрировать Великому мастеру регулярных лож свою привязанность и значимость. Но герцог отменил свой визит, мало заботясь о том, чтобы принимать чью-либо сторону или играть роль арбитра и примирителя.
Великая ложа продолжала через своих депутатов и письма разоблачать несовместимость принципов французского масонства с принципами немецкой реформы из-за «деспотизма, который царит там вместо свободы и равенства, составляющих сущность Королевского искусства». В то же время, разочарованные тем, как мало ценили их и их приверженность «истинному и искреннему франкмасонству», лионцы начали претворять свои угрозы в жизнь и отделяться от Великого Востока; они запросили и получили — несомненно, благодаря любезному содействию Девиньоля — грамоты о принятии в Великую ложу Лондона, датированные 7 июля 1776 года. Что, возможно, было не очень логично со стороны людей, борющихся против иностранных обрядов.
В конце ноября 1777 года в Великом Востоке состоялось бурное заседание во время собрания Палаты провинций под председательством маркиза д’Аркамбаля. Депутат от Лиона, аббат Жарден, попытался прочитать и прокомментировать меморандум, который Великая ложа Лиона разослала всем регулярным ложам своей корреспонденции. Бакон де ла Шевальри запальчиво прервал его и, чтобы положить конец обвинениям, которые он счел «злыми и клеветническими», вырвал у аббата тетрадь, которую тот читал, и пошел положить её на «алтарь». Грубость его вмешательства, оправдывающая его латинское прозвище, имела полный успех: из двух антагонистов порицанию подвергся только аббат Жарден.
Не будем питать иллюзий относительно значимости этой оппозиции. Братья Великой ложи Лиона не были очень ревностными масонами; в 1777 году в реестре их ложи записано только одно собрание, а в 1778 году — два. Напротив, Виллермоз и его друзья проявляли к своим делам более устойчивый и целенаправленный интерес. В то время как их противники не знали, что происходит у них самих, они были хорошо осведомлены обо всем, что замышлялось в недрах Великой провинциальной ложи. Они сохраняли в Париже и в провинциях друзей и союзников, не считая Бакона де ла Шевальри, их верного поборника, ставшего в 1776 году их «официальным полномочным представителем». Их превосходство было очевидным.
Следует сказать, к их чести, что они не прекращали своих усилий по примирению с регулярными ложами. Неаполитанец Феликс Ливи в марте 1777 года сыграл в интересах Виллермоза роль посредника и миротворца. Этот Брат, бывший секретарь Великой ложи Неаполя, бежал из своей страны от преследований короля Фердинанда IV, который 12 сентября 1775 года распустил франкмасонство в своих владениях. Ливи имел неосторожность защищать своих собратьев, которых народ Неаполя обвинял в том, что они своими чарами препятствуют чуду Крови святого Януария; его оправдательная записка была сожжена палачом, и сам он избежал более суровых репрессий только благодаря бегству. Но его статус мученика масонства принес ему некоторые компенсации. Он воспользовался этим, чтобы направить «Двум соединенным» трогательный призыв в пользу объединения. Его красноречие не нашло отклика. Масоны, которые противостояли партии Виллермоза, справедливо раздражались «заботой, с которой эти реформаторы скрывают свои тайны и свои режимы от старых масонов, желая при этом объединиться с ними и быть допущенными в их среду». Единственным результатом стало то, что Ливи снискал расположение Шотландского капитула. Неаполитанец получил все степени сразу и имя Ordre Ab Ungue Leonis, а также, что было еще полезнее, теплые рекомендательные письма. Впрочем, он воспользовался оказанным ему доверием, выставив на Жана-Батиста Виллермоза переводной вексель на 1200 ливров под предлогом того, что ему крайне нужны деньги, чтобы вернуться на родину, и что Диего Назелли, Великий мастер его ложи, несомненно, с удовольствием возместит его заем.
Враги Виллермоза, стремясь добиться его осуждения, добились лишь собственного осуждения. В мае 1778 года Канцлер ab Eremo имел радость присутствовать в Париже на ассамблее Великого Востока, которая закрепила его успех. Там было зачитано решение герцога Шартрского против Великой ложи Лиона, в котором последней предписывалось полностью принять объединение с Шотландскими директориями под угрозой исключения из регулярных лож. 16 июня лионцы узнали о своем осуждении и порицании со стороны своего Великого мастера. Им было дано 81 день на размышление о том, какой путь им следует выбрать.
Они размышляли гораздо дольше и пришли к раскаянию лишь год спустя. Прошение, датированное маем 1779 года, ходатайствовало о восстановлении Великой ложи и добилось отмены декрета, который Великий Восток издал против нее и ее ассоциированных лож. К этой дате Алькье сложил с себя свои функции и, несомненно, свою вражду с Виллермозом, а Брат Ле Камю из «Двух соединенных» предлагает пригласить Братьев благодеяния на инаугурацию своего нового храма. Мир воцарился на Востоке Лиона между двумя соперничающими послушаниями.
В провинции, которой управляет Виллермоз от имени Проста де Руайе, история отношений с Великим Востоком представляет собой, в сущности, деятельность министерства иностранных дел. Мы видели, какие заботы обременяли министерство внутренних дел. Что еще больше усложняло задачу Канцлера, так это то, что, будучи привязанным к немецкому Ордену, он должен был поддерживать контакт не только с французскими провинциями, принявшими тот же обряд, но и с теми, кого он считал своими руководителями — главами исправленных лож Германии. Чтобы облегчить свою задачу, он взял секретаря еще в 1775 году и получил разрешение переписываться напрямую, не нуждаясь ни с кем советоваться. Два года спустя он добавил комитет по переписке, где мы находим имена его доверенных лиц и близких сотрудников: Пагануччи, Бельца, Перисса Дюлюка.
В своих отношениях с Германией Вейлер поначалу играл роль незаменимого посредника; именно через него приходят одобряющие письма Великого мастера Ордена Фердинанда Брауншвейгского и письма Карла фон Хунда, через него также поступают новости о генеральном конвенте VII провинции, который проходил в Брауншвейге с 23 мая по 6 июля 1775 года, с «основными статьями», которые были там приняты. Но он, конечно, не объяснил им, что эти решения были приняты как раз против его пропаганды за границей и против Карла фон Хунда, и что Конвент закрепил поражение его основателя, лишив его всякой возможности личных действий, отвергнув, с оговоркой об инвентаризации, басню о Неизвестных начальниках, переведя в Брауншвейг Директориальный капитул и избрав реального Великого мастера генерала в лице герцога Фердинанда Брауншвейгского, Eques a Victoria.
Не похоже также, чтобы Жан-Батист Виллермоз был тогда в курсе разочарований, которые вызывали никогда не исполнявшиеся обещания и никогда не раскрытые тайные знания экс-пастора Штарка и его приспешника Равена, основателей Тамплиерских клириков, союз с которыми приняли рыцари Строгого соблюдения. Он также ничего не знал об интригах авантюриста Гугомоса, который, взявшись найти в Италии ключ ко всем тайнам, убедил ландграфа Гессен-Дармштадтского сопровождать его в путешествии с целью масонских исследований и открытий. В то время французские провинции были еще слишком далеки от немецкой среды, чтобы знать обо всех ее тревогах и слабостях; пока они зависели от Вейлера и Карла фон Хунда, они не могли получить никакой реальной информации об обществе, частью которого являлись.
Вейлер умер в Турине 19 ноября 1775 года от приступа гемиплегии в тот момент, когда, организовав бальяж Ломбардии, он объявил о своем прибытии в Лион.
Карл фон Хунд остается тогда единственным немцем, с которым переписывается Виллермоз. Ab Eremo по-прежнему обращается к нему в весьма уважительных выражениях, как к важному авторитету. Авторитету весьма благосклонному. В марте 1776 года Хунд заверял лионцев «в своей готовности никогда не делать ничего, что могло бы быть им неприятно». Но старик пережил своего особого посетителя не более чем на год; он был похоронен в своих тамплиерских одеждах в церкви Мельрихштадта со всей возможной и вообразимой пышностью, согласно его последней воле.
В Лионе для него организовали погребальную церемонию, более торжественную, чем та, что была составлена для барона Вейлера. Брат Когель, художник Его Величества короля Швеции, нарисовал драпировки, картины, декорации. Тщательно разрабатывался церемониал в ожидании указаний из Страсбурга и Германии. Инструкции заставили себя немного подождать, и лишь 3 марта 1777 года масонская служба в честь великолепного Eques ab Ense была отслужена со всей подобающей серьезностью.
Лионские тамплиеры хоронили в тот день также все иллюзии и уважение, которые они питали к храму Строгого соблюдения, в который они желали вступить. Им понадобится не более года, чтобы стать лучше информированными и с пренебрежением отзываться о «ложных обычаях», которые передал им барон Хунд, и с горечью судить о том, что они заплатили слишком дорого за все, что Вейлер сделал для них.
Именно Кристиану Эрбрехту, барону Дюркхайму, Frater ab Arcu, Виллермоз был обязан своими первыми серьезными сведениями. Будучи министром герцогского двора Саксен-Мейнингена, барон Дюркхайм был эльзасцем и в этом качестве — капитулярным комиссаром провинции Бургундия. Именно он объявил в Лионе о смерти Великого мастера ab Ense. Он не ограничился этой ролью. Активный, услужливый, любезный, вплоть до того, что его приходилось упрашивать принять возмещение его почтовых расходов, этот неофициальный персонаж, несомненно, желал получить достоинство провинциального Великого мастера, оставшееся вакантным после смерти барона фон Хунда. 10 марта 1777 года он был назначен комиссаром провинций Галлии при VII и VIII провинциях Германии. 8 апреля Страсбург избрал его своим Великим мастером. Лион остался в стороне и ограничился тем, что рассматривал его как своего депутата при Директории Брауншвейга и поддерживал с ним частую переписку. Барон присылал вместе с бумагами и официальными циркулярами новости о том, что происходило в ложах Германии. Некоторые отголоски того, что содержалось в этих письмах, сохранились в регистрах Протоколов.
Он отчитался им о конвенте, который собрал в феврале 1777 года герцога Брауншвейгского, герцога Саксонского и двадцать четыре брата величайшей важности, где было решено объединить шведских иллюминатов с Исправленным режимом. Он также отправил известие о поездке, которую аулический комиссар Вехтер, Eques a Ceraso, канцлер VIII провинции, предпринял в Италию, чтобы прояснить точные отношения, которые могли существовать между их Орденом и династией Стюартов, отправившись на допрос к Карлу Эдуарду, Претенденту. Виллермоз узнал, что ничто не было менее достоверным, чем то, что последний Великий Магистр Генерал Ордена, внесенный в список Неизвестных начальников под именем a Sole Aureo, был королем Яковом Стюартом, как Вейлер любил намекать. Он узнал, что были все основания сомневаться в истинности обычаев, которые покойный Ab Ense навязал своему Ордену как держащийся древней традиции. Именно через брата ab Arcu он также узнал об амбициях, которые питал брат короля Швеции, герцог Сёдерманландский, доминировать в провинциях Германии.
Лионцы, к тому же, имели более прямую возможность установить контакт с братьями из Швеции, или, по крайней мере, с одним из них. 11 июля 1777 года Виллермоз и его капитул потратились на прием герцога Остроготского, проезжавшего через Лион. Это был родной брат герцога Сёдерманландского, который пересекал город, возвращаясь из Италии, и должен был на следующий день отправиться в Спа через Страсбург. Прост де Руайе, имевший возможность быть представленным герцогу, узнал, что тот был членом Исправленного ордена. Но для торжественного приема время было ограничено; принц мог провести в Лионе только один день, а сам лейтенант полиции был очень занят пребыванием в городе другой выдающейся особы, императора Иосифа II, который путешествовал инкогнито и проявлял большое любопытство к посещению учреждений Лиона и большой вкус к чичероне, который знакомил его с ними. Заседание в честь шведского принца было поэтому импровизированным. Его усадили в кресло рядом с председателем, и Виллермоз произнес речь по случаю. После чего оставалось только поздравить друг друга. Герцог Сёдерманландский объявил себя впечатленным прекрасным порядком собрания, взял на себя обязательство доставить письма в Директорию Страсбурга, сказал несколько любезных слов брату Когеллю, своему соотечественнику, и проявил любезность, не желая подписывать протокол заседания до Проста де Руайе.
Герцог настоятельно призывал их вступить в прямые отношения с Великим капитулом Швеции, великим приором которого был его брат. Наведя справки у Дюркхайма, Жан-Батист Виллермоз ничего не предпринял. Новые ложи в Неаполе и Падуе, которые основывал канцлер VIII провинции a Ceraso во время своего путешествия в поисках Неизвестных начальников, также дали о себе знать. Но и в Италии ситуация была непростой. Преподобный брат a Serpente, доктор Жиро, от имени бальяжа Ломбардии в Турине, который учредил Вейлер, оспаривал право офицера VIII провинции вмешиваться в его полномочия; он апеллировал к Светлейшему брату a Victoria и к провинциям Франции, которые не знали, что об этом думать.
Таким образом, с 1776 по 1778 год Виллермоз был введен в курс смятения, царившего среди братьев Строгого соблюдения. Неспособные создать общий источник богатства, который мог бы сойти за восстановление имущества тамплиеров, немецкие капитулы сомневались в подлинности своей системы и реальности своих тайных знаний. Самые искренние оставались привязанными к Ордену только упорной надеждой на то, что не все было обманом в различных откровениях разных персонажей, которые обещали им истину; они так сильно желали понять свое предназначение, узнать важный секрет, что верили в реальность своих надежд. Тем временем шведские иллюминаты и ложи Циннендорфа составляли им серьезную конкуренцию и завоевывали сторонников.
Чтобы урегулировать эти доктринальные споры и соперничество за влияние, Фердинанд Брауншвейгский, Великий Магистр Объединенных Шотландских Лож, собирал конвент за конвентом, надеясь найти с помощью этих частых коллоквиумов доктрину и сплоченность, которых не хватало. М. Ле Форестье сравнил это поведение с поведением родителей, обеспокоенных здоровьем больного ребенка и умножающих для его лечения консультации врачей. Великий Магистр a Victoria был настолько привязан к этой системе, что через брата ab Arcu он посоветовал ее лионцам еще 1 марта 1777 года; он призывал три французские провинции объединиться в национальный конвент, чтобы избрать своих провинциальных Великих Магистров и обсудить свои дела, чтобы в будущем иметь возможность полезно участвовать в генеральных конвентах всего Ордена.
Реформаторский пыл Жан-Батиста Виллермоза не нуждался в стимуляции. Ему также не нужно было напоминать, что он должен сотрудничать с братьями из других провинций Франции.
Лион активно переписывался прежде всего со Страсбургом, который, по-видимому, весьма серьезно относился к масонским вопросам. Декан Капитула, граф де Лютцельбург, сообщал о своих проектах изменений в уставах, своих инструкциях для «Объединенных лож», своих планах общей организации Ордена во Франции и своих «экономических» планах. Основной предмет его размышлений касался этого градуса Зеленого шотландца, который уже обсуждался с бароном Вейлером. Причины, побудившие Декана а Пино изъять его из Внутреннего ордена, чтобы добавить к символическим градусам, ясно изложены в меморандуме от 16 марта 1777 года. Граф де Лютцельбург, будучи хорошим психологом, считал крайне неотложным приложить усилия, чтобы удовлетворить Братьев первых градусов, облегчив набор. Лож, подлежащих объединению, было, конечно, гораздо больше, чем объединенных лож. Немецкий обряд привлек нескольких выдающихся Братьев, высокопоставленных лиц, весьма ревностных в Королевском искусстве; но, как в Страсбурге, так и в Лионе, если великие офицеры и были в наличии, то рядовых не хватало. Тем не менее, именно от большого числа Братьев к Директориям пришло бы значение, а также деньги, которыми они могли бы распоряжаться. Нужно было доказать малопоставленным, но весьма полезным членам, что ими интересуются, возбудить их воображение, «это рвение, которое заставляет заниматься тем, чего не понимаешь, в надежде либо просветиться, либо найти развлечение», возбудить также их усердие в уплате взносов Исправленного Шотландского Устава, ибо, получая на один градус больше, чем в обычном масонстве, у них не возникло бы впечатления, что они платят ни за что. Было ли разумно, с другой стороны, чтобы учреждения, которые стали известны под именем шотландских, стремились скрыть именно тот градус, чье имя давало им своего рода смысл существования? Было ли мудро скрывать титул, удобный и вполне достаточный для удовлетворения вульгарного любопытства? Эти веские доводы, в сочетании с другими, якобы почерпнутыми из немецких обычаев, убедили Лионский Капитул. Протокол от 28 марта 1777 года фиксирует, что отныне будет четыре символических градуса: Ученик, Товарищ, Мастер и шотландский (масон), и что после этих градусов последуют градусы Внутреннего ордена, без какого-либо иного промежуточного различия. Шотландские масоны должны были стать руководителями символических лож; они формировали бы административные советы и выбирали кандидатов.
Такое же согласие между провинциями Бургундии и Оверни проявляется по всем видам нерешенных вопросов: по поводу церковных градусов, которые решено упразднить, как и по поводу неудобств, которые всем доставляет принцип несменяемости должностей; они сотрудничают в создании нового кодекса масонских правил, которым хотели бы наделить французские провинции.
Пользуясь довольно долгим пребыванием в Лионе Родольфа Зальцмана, Мастера послушников из Страсбурга, с декабря 1777 по январь 1778 года, Виллермоз представил ему свои проекты. Официально комиссия, в которой мы находим Пагануччи и Перисса Дюлюка в сопровождении Брата Брауна, должна была работать «над совершенствованием этого труда согласно намерениям Капитула». Несмотря на заинтересованность в том, чтобы действовать быстро, дабы иметь возможность отправить правильные директивы новым филиалам в Шамбери и Морле, работа по редактированию не продвигалась.
С Бордо Виллермоз не обсуждал столь серьезные темы. Конечно, III провинцию держали в курсе всего, что происходило в Ордене; но она, менее активная или более безразличная, легко довольствовалась правилами, которым ее обучил Вейлер. Одно лишь было для нее невыносимо — это особое значение, которое придавала себе ложа Монпелье, называемая Приорат Гельвенов. Начиная с 18 апреля 1777 года, переписка с Бордо занята лишь попытками урегулировать разногласия, возникшие между двумя соперницами. Овернь и Бургундия предлагали свое посредничество; они втянули Фердинанда Брауншвейгского в эту досадную ссору и прибегли к его авторитету, чтобы добиться назначения официальными арбитрами. Но противоборствующие стороны не хотели принимать никакого арбитража и отказывались присылать основные документы, которые могли бы пролить свет для их судей; в этих условиях задача миротворцев была весьма трудной.
В течение 1778 года дух раздора в свою очередь охватил членов Страсбургского Капитула. Похоже, что первоначальной причиной разногласий стало назначение Кристиана Эрбрехта, барона де Дюркгейма, на пост Великого провинциального мастера. Сформировались две партии: одна включала брата Великого мастера, который был Комиссаром магистерского престола, и генерального викария Самсона, а Фламма, с неким Братом аб Хирундине, старшим Капитула; Великий мастер поддерживал их всеми силами; другая партия объединяла большинство тех, кто с самого начала был корреспондентом Жана-Батиста Виллермоза и его сотрудником в планируемых реформах: Лютцельбурга, который был Деканом, канцлера Тюркгейма, а Флюмине, а также казначеев, приоров и субприоров.
Конфликт был острым. Вероятно, он возник из-за того, что Дюркхайм, хотя и проживал в Саксен-Майнингене, хотел проявить власть и помешать привычке графа де Лютцельбурга всем руководить, которую тот приобрел уже давно. 5 августа 1778 года, в семь часов утра, партия Великого мастера внезапно изъяла архивы, мебель и масонские облачения из помещения Капитула. Столкнувшись с этим силовым актом, остальные по собственной инициативе основали префектуру Эльзаса, где рассчитывали делать то, что им заблагорассудится. Их письма, отправленные в Лион, с еще большей энергией провозглашали необходимость скорейшего реформирования кодексов, ритуалов и регламентов, а также требовали «проведения национального конвента трех провинций Франции», настаивая на том, чтобы Лион был выбран местом собрания.
28 августа 1778 года на весьма насыщенном заседании лионцы должны были обдумать, среди прочего, эти прискорбные события, «эти политические предприятия и эти неслыханные эксцессы», которыми их канцлер был крайне встревожен. По целому ряду веских причин, от одной до восьми, они пришли к выводу, что становится все более необходимым реформировать свой «Святой Орден», не дожидаясь, пока генеральный конвент придет и принесет исцеление; поэтому они приняли просьбу, поступившую с Востока Страсбурга, первоначальная идея которой исходила из Германии, и решили созвать в Лионе «Великий Конвент Галлий». Дата была назначена на октябрь 1778 года.
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Глава V
Разочарование Виллермоза в Строгом соблюдении. — Размолвка с Клодом де Сен-Мартеном. — Храм лионских Философов Избранных Коэнов с 1774 по 1778 год. — Развитие доктрины Паскуалли. — Упадок Ордена Коэнов. — Светские успехи Неизвестного Философа в парижском обществе. — Конкурирующие мистические кружки: Философский шотландский устав, Филалеты. — Жан-Батист Виллермоз обдумывает личную реформу масонства.
Накануне объединения Шотландских директорий в национальный конвент, помпезно названный Конвентом Галлий, Жан-Батист Виллермоз чувствовал полное отвращение к этому обществу.
Его разочарование, если верить тому, что он сам об этом говорит, имело чисто духовную причину и длилось уже давно, можно даже сказать — всегда. Оно началось с его первого контакта с бароном Вейлером. Лионец «упал с высоты своего положения», обнаружив, что инструктор, которого так нетерпеливо ждали, ничего не знает «о существенных вещах» и даже не имеет большого желания этому учиться. Далекий от того, чтобы принести сокровище знаний, он прибыл с пустыми руками. Изучая историю немецкого Ордена, Виллермоз обнаружил Clerici Штарка, которые кичились оккультной наукой и претендовали на знание таинственных секретов, но при ближайшем рассмотрении вся система оказалась «без основания и без доказательств»; там не было ничего, кроме новых поводов для разочарования.
Полное разочарование положило конец всем его надеждам на новый режим, который он принял с таким рвением. Но были ли все его надежды чисто духовными? И здесь мы можем поймать нашего лионца с поличным, не то чтобы совсем на лжи, но на выгодном расположении самых очевидных фактов. Ведь, в конце концов, если Вейлер разочаровал его до такой степени еще в июле 1774 года, можно спросить, почему он продолжал следовать за ним и почему потратил столько времени, денег и сил, чтобы основать во Франции новый, бессмысленный масонский Орден?
Материальные соображения имели для Виллермоза гораздо большее значение, чем он хотел признать, и, несомненно, признаться самому себе. Конечно, он искал в масонстве редкие и таинственные секреты, хранителями которых, как он полагал, оно являлось, но он также хотел через него расширить свое влияние и стать, за закрытыми дверями, важной персоной. Он преследовал мечту о личном господстве. Вот почему разочарование, которое причинил ему Брат a Spica Aurea на интеллектуальном уровне, нисколько не остановило его рвение, пока он верил, что тамплиерский Орден Германии — это богатое, упорядоченное, могущественное общество и что ему выгодно к нему примкнуть.
В 1775 году, еще не сомневаясь в этом, он был настолько увлечен своим новым масонским начинанием, что чуть было не поссорился из-за него со своим другом, своим учителем оккультных наук, своим Братом по Ордену Коэнов, Луи-Клодом де Сен-Мартеном.
Проживая в доме Виллермоза, разделяя его мистическую веру, сотрудничая с ним в наставлении кружка последователей, Сен-Мартен был прекрасно осведомлен о переговорах со Строгим соблюдением. Мы уже отмечали, что он поставил свое имя под официальной петицией, направленной в июле 1773 года Карлу фон Хунду. Однако новое объединение не включило его в число своих членов. В начале октября 1774 года, когда Овернская директория начинала свое трудоемкое обучение, Сен-Мартен покинул Лион под предлогом сопровождения молодого Антуана Виллермоза, отправлявшегося в деловую поездку в Италию. Три письма, которые он написал во время своего отсутствия, полны нежных слов в адрес Жан-Батиста, «матушки» и дорогих братьев из Лиона; они не содержат ни малейшего намека на опыт масонства на немецкий манер, которое было тогда главным занятием его друзей.
Это не строгая осмотрительность, а, безусловно, намеренное упущение, поскольку Сен-Мартен не отказывает себе в удовольствии упоминать дела Ордена Коэнов. Он сообщает новости, полученные от Дона Мартинеса, рассказывает о странном и мимолетном видении «черт, шаров и ощущений», которое поразило его в полном сознании в Куне, когда однажды вечером, придя в комнату к больному Антуану, он прислонился к изножью кровати. Столь большая сдержанность в этом вопросе у человека, полного внимания и по натуре любезного, свидетельствует, наряду с желанием не компрометировать себя, о весьма явном неодобрении.
В июле 1775 года двое друзей были разлучены и находились на грани полного разрыва. Сен-Мартен покинул Лион; он отказался от неоценимых преимуществ, которые предлагало человеку без состояния, без положения и почти поссорившемуся со своей семьей «изобретательное гостеприимство» Виллермоза; он находится в Париже в компании Перисса Дюлюка и спустя девять дней раздумий отвечает на письмо с обидными упреками.
Конечно, не простая разница во мнениях о методе пропаганды, подходящем для их тайного учения, привела к буре, в которой рискует погибнуть их дружба. «Предмет, о котором идет речь», согласно тому, что говорит нам бывший офицер полка Фуа, совершенно трудно примирить с его сокровенными убеждениями и, более того, он ему очень плохо знаком. Следовательно, он не может иметь никакого отношения к их общей вере. «У вас такие сильные аргументы против меня, — пишет он, — что я лишь мучил бы вас и вредил себе в вашем мнении, поскольку вы по долгу обязаны оставить меня при моих заблуждениях по этому пункту на всю жизнь». Ясно, что речь идет не об Ордене Паскуалли, а о новом обществе, к которому Сен-Мартен стремится оставаться непричастным, рискуя даже не знать его. «Дело, о котором идет речь» — это основание в Лионе ложи немецкого Строгого соблюдения и интерес, который Виллермоз проявляет к организации этого общества.
«Молчание — это во всех отношениях верная позиция для меня, я обрекаю себя на него в этом вопросе; я был вынужден вами нарушить его». Эта фраза — ключ ко всему спору. Именно потому, что Виллермоз многократно просил своего друга вступить в Лионскую директорию, не довольствовался вежливым согласием, часто затевал дискуссию по этому пункту и преследовал друга своими объяснениями, Сен-Мартен был вынужден отступить от своей сдержанности. Чтобы защититься, он был вынужден в свою очередь перейти в наступление и дать понять другу, что его новые масонские занятия могут лишь повредить духовному прогрессу и продвижению Коэнов и что он видит в немецком обществе одни лишь недостатки; в своей критике он проявил «требовательность и упрямство», забыв, «что истина убеждает, а не приказывает».
Теперь, вдали от Лиона, имея время лучше поразмыслить и возможность судить более спокойно, Сен-Мартен решил больше не сердиться. Напротив, он старается унять раздражение друга, давая себе и ему совет «никогда не терять из виду следы милосердия и кротости». Любая ссора между ними кажется ему победой злых духов, стремящихся погубить духовных несовершеннолетних. Однако, как бы он ни проявлял смирение, для него не может быть и речи о том, чтобы пожертвовать хоть одной из своих идей по существу спора; каким бы ни было желание, которое он выказывает, чтобы уладить эту распрю, о сдаче не может быть и речи. Все, что он может обещать, — это молчать и больше не тревожить Виллермоза своими возражениями. Он охотно принесет в жертву свое самолюбие ради спокойствия друга, но при условии, что тот окажет ему такую же услугу. «Если ваш мир мне дорог, — пишет он, — то вполне естественно, что мой мне тоже дорог, и что я ищу все средства сохранить тот, который мне дан и которым я уверен, что буду наслаждаться, когда решу действовать в свободе».
Эти средства весьма просты и уже найдены. Он покинет дом Виллермоза. Под предлогом изучения химии с неким господином Прива, который живет в отдаленном квартале, он снимет жилье в этом «районе». Он присмотрел квартиру своей мечты, настолько он уверен, что уже несколько месяцев желание избежать гнетущего влияния Жана-Батиста Виллермоза занимает его ум. Он приметил «новое здание, расположенное наверху слева, не доходя до склона, ведущего к Гургийону», где часто видели объявления о сдаче жилья. Квартал был сельским и тихим, благоприятным для любителей уединения. Без сомнения, Сен-Мартен часто ходил предаваться своим мечтам на эти холмы Сен-Жюст и Фурвьер, откуда в ясную погоду открывается вид поверх города и равнины Дофине, вплоть до далеких вершин Альп. Именно там он попросил своего друга найти ему комнату и физический кабинет. Но речь идет не об обычной физике, и только Виллермоз сможет судить, отвечает ли помещение всем или части условий, необходимых для практики таинственной науки Паскуалли. Так, благодаря этому разделению будет сбережено их «общее благо», состоящее из дружбы, доверия, разделяемой веры; так будет сохранено благо других Братьев, которые не будут возмущены и ничего не узнают о разногласиях своих учителей; так, прежде всего, будет обретено высшее благо, которое он ищет исключительно: эта «полная свобода», в которой он нуждается, «чтобы ничего не потерять в самом себе».
Любая другая забота вторична. Вот почему Сен-Мартен отвергает любую опеку, даже великодушную, любое руководство, даже благонамеренное. Когда речь идет о его внутренней жизни, никакой вопрос приличия или признательности не имеет значения. Он принимает только те приказы, которые приходят к нему духовно, либо от его внутренних предчувствий, либо от чуда таинственных пассов, которыми он иногда бывает одарен. Так он может довольно легко отстраниться от других, терпеть их противоречия и воздерживаться от их осуждения, при условии, что они не пересекают его путь и не отвлекают его от дороги, ведущей к Богу. Величие блага, которое он ищет, — единственное оправдание, которое он приводит для этого кажущегося эгоизма: «я ищу лишь блага всех, ища своего, ибо существует только одна точка объединения для всех людей».
«Fiat pax», — желал он в конце своего длинного письма от 30 июля 1775 года, одного из самых интересных и показательных, что он написал. Мы не знаем, при каких условиях состоялось запланированное заселение и нашел ли Неизвестный философ в своем уединенном убежище мир, которого желал. Во всяком случае, насколько нам известно, он соблюдал правило молчания, которое сам на себя наложил, и избегал вмешиваться в «другое дело», рассчитывая на то, что время придет ему на помощь.
Время действительно работало на него. По мере того как проходили месяцы, Жан-Батист Виллермоз мало-помалу терял иллюзии, которые он питал относительно Строгого соблюдения. Факт в том, что скудость доктрин Общества казалась ему все более невыносимой по мере того, как он лучше узнавал о беспорядке и смятении, царивших в ложах Германии, а также по мере того, как он констатировал весьма посредственный успех, который имели во Франции усилия его пропаганды, и вынужден был признать, что Шотландские директории никогда не смогут сравниться по значимости с Великим Востоком.
В самом Лионе рвение ослабевало. Соблазненные на мгновение новизной неизвестного посвящения, Братья, выбранные Виллермозом, находили удовольствие в том, чтобы быть частью выдающегося общества, придумывать себе орденские имена и латинские девизы, носить рыцарские знаки отличия и красный крест тамплиеров. Но привычка делает утомительными даже самые хорошо отрегулированные церемонии и заставляет казаться банальными самые странные маскарады. Мы уже отмечали мимоходом признаки усталости Братьев благодеяния.
Их Канцлер ab Eremo мог тем менее питать иллюзии на этот счет, что 20 мая 1777 года его младший брат Антуан взял на себя труд отправить ему длинное письмо, в котором все слабости этого начинания были изложены без снисхождения. Он прекрасно видел, что Немецкий орден, который отнимает много времени и стоит довольно дорого, имеет лишь воображаемое значение, что должности в Капитуле «весьма химеричны или весьма завуалированы», а планы организации, реформы и пропаганды — совершенно иллюзорны. «До сих пор, — пишет он, — я видел только вашу должность, которую невозможно было заменить, и мне показалось, что остальные заполнялись временно». Только Жан-Батист Виллермоз, возможно, знает, зачем он ввязался в эту авантюру, но Антуан признается, что не знает этого. Он удивляется, что его брат смог отделиться от обычных масонов, чтобы основать еще более материальное учреждение, чья «порочная» организация разжигает тщеславие и амбиции; он уже тогда был прекрасно осведомлен о тайных язвах Строгого соблюдения, о его «расколах», о его беспорядках; прошлое этого Общества кажется ему печальным, а будущее — неопределенным. Впрочем, Антуан Виллермоз выражает свои опасения не только как простой масон, но и как Коэн. Он часто доверял г-же Провансаль свое удивление тем, что их брат, который знал «более короткий путь», вовлек своих учеников на столь ненадежные стези. К чему искать где-то еще «возвышенные знания», которыми их «частное общество» уже обладает? Неужели существуют две возможные истины?
Старший из Виллермозов в ту эпоху был не так уж далек от того, чтобы судить о реформе, которую принес ему барон Вейлер, с такой же строгостью, как и его брат Антуан. Его отвращение успело возрасти. Но он не показывал этого. Его очень живое самолюбие, забота о сохранении своего престижа не позволяли ему прервать разочаровывающий опыт и признаться, что он ошибся. Существовал лишь один способ примирить все его желания и все его сомнения: полностью переделать общество. Так он стал бы «рукой помощи», которая привела бы его к «истинной цели». «Я осмелился, — пишет он ландграфу Гессенскому в письме от 12 октября 1781 года, — сформировать проект стать для него, по крайней мере на моей родине, одним из его руководителей и использовать для этого свет, который я получил из других источников».
Упомянутый свет был тем самым, что исходил от Паскуалли. Он должен был казаться Виллермозу тем более ценным, что эти годы, когда он тратил так много времени на распространение в стране Строгого соблюдения, были также годами, когда он наиболее серьезно изучал доктрину Коэнов и наконец понял основы этой оригинальной теургии.
Рео-Круа регулярно исполнял свои обязанности молитв, медитаций и магических операций. Среди привычных предметов его мистических упражнений сохранился тонкий сборник эмблем; изящные гравюры на меди, вероятно, голландские, и можно предположить, что он купил эти символические изображения во время своего путешествия в Нидерланды. Маленькая книга в переплете из красного шелка, расшитого серебром, составленная после смерти Паскуалли и содержащая службу молитв, совершаемых каждые шесть часов Избранными коэнами Вселенной, еще более симптоматична; она истрепалась и потускнела от частого использования. Однако, несмотря на его веру и усердие, не похоже, чтобы Виллермоз тогда получил тот невыразимый ответ, которого ждал, или чтобы чистые духи, чувствительные к его призывам и ритуальным благовониям, которые он сжигал в их честь, заверили его физическим доказательством его статуса духовного несовершеннолетнего и его реинтеграции?
Руководство и наставление его Храма философов Избранных Коэнов компенсировали его обычные разочарования. Деятельность этого кружка эзотерических исследований полностью зависела от него. Тем не менее он продолжал обучаться сам у мастеров, особо одаренных в экспериментальной и теоретической теургии, — Сен-Мартена и д’Отерива. Первый, после отсутствия в несколько недель, помирившись со своим другом, вернулся жить в уединение, которое себе выбрал, и оставался там, вероятно, до конца июня 1776 года. Д’Отерив прибыл в Лион в июле 1775 года. Он позволил лионцам воспользоваться его наставлениями и трудами. «Предпоследняя» из его конференций датирована 4 октября 1775 года.
Эти два наставника привнесли в Лионский Храм результат своих личных размышлений, а также, безусловно, воспоминания об устном учении ушедшего мастера, отголоски его мысли и стиля. Это было весьма необходимо. Лионские Коэны, «люди желания», посредственно одаренные для метафизических спекуляций, нуждались в том, чтобы для них классифицировали все истины, которые «Трактат о реинтеграции» излагал в величайшем беспорядке и в неясной путанице.
Если заметки, оставшиеся от конференций, проводившихся в Лионе с января 1774 по сентябрь 1776 года, не демонстрируют очень строгого метода, они, тем не менее, имеют заслугу в том, что настаивают на важных пунктах доктрины, вносят уточнения, если не разъяснения, в некоторые детали и восполняют некоторые пробелы; прежде всего, они показывают работу, проделанную Виллермозом и его друзьями для усвоения этих сложных вопросов.
Лионцы должны были изучать грозные проблемы природы Бога согласно концепциям Паскуалли. Они довольно плохо согласовывались с тем, чему Церковь учит о Троице, поскольку рассматривали Отца, Сына и Святого Духа не как три лица, а как три способности Творца. Не по три, а по четыре они делили саму сущность Бога. Согласно им, Бог, следовательно, тринарен по своим способностям и квадрупле (четверичен) по своей природе. Четыре сущности, или силы, составляют его полностью: мысль, воля, действие, операция. Сотворенная вселенная воспроизводит это же деление с божественной беспредельностью: сверхнебесной, небесной и земной. Сам человек, таким, каким его создал Бог, также имеет четверичную сущность, отражая образ своего творца. Если мы правильно понимаем используемые термины, кажется очевидным, что ученики Дона Мартинеса не отделяли Бога от его творения и что их концепция божественности сводилась, в конечном анализе, к любопытно точному и сложному пантеизму.
Божественное творение включало мир духов, физический мир и создание человека.
Духовные существа были совечны своему творцу и не имели иного существования и иного разума, кроме разума Бога; только свободная воля, которой они были наделены в момент своего исхождения, составляла их личность.
Физический мир был следствием восстания ангелов. Паскуалли, смело восполняя пробел в Библии, учил, что материя, пространство и время были, в сущности, наказанием для извращенных, «тюрьмой», куда Бог заключил их, чтобы ограничить там последствия их мятежной воли. Примыкая к гностическим тезисам, эти теории видели в зле происхождение материи. Они вдавались во всякого рода подробности относительно иерархии существ, составляющих физический мир: высшие и низшие планетарные духи, духи «оси центрального огня», от которых зависят «носители» или «пассивные души» животных, растений, минералов, «предназначенные для поддержания форм». Этот низший класс «телесных духовных существ» отличался от других прежде всего тем, что Творец не дал им свободной воли.
Зло также привело к эманации человека. Одним из оригинальных пунктов этих доктрин является огромное значение, которое они придают Адаму в божественном плане. Учрежденный как «старший из старших», «духовный несовершеннолетний» должен был управлять всем сотворенным и стать «временным Богом» всех духов, добрых или злых, чистых или материальных, содержащихся в кругах небесной и сверхнебесной беспредельности. Можно подумать, что природа человека стала предметом обильных комментариев на конференциях Лионского Храма. Нужно было изучить его первоначальную природу и ту, которая возникла в результате его прегрешения. Это было тем более необходимо, что, глядя на себя, каждый, если умел хорошо видеть, мог увидеть «повторение творения и образ Вселенского Великого Храма»; он должен был суметь распознать свое падение и масштаб задачи, которую необходимо выполнить, чтобы стереть следы первородного греха в самом себе и во вселенной, с которой он был так тесно связан.
Всё учение Паскуалли подробно изучено в инструктивных заметках, которые составил Виллермоз. Оно представлено еще яснее, чем в «Трактате о реинтеграции», как интегральный спиритуализм, который наделяет всё сущее: планеты, звезды, людей, растения, животных, минералы, элементы, физические явления, проявления жизни, способности духа — долговечной или временной нематериальной субстанцией, пришедшей более или менее непосредственно от Бога. Будучи образами этой духовной реальности, числа являются «выражением ценности существ, знаком, одновременно чувственным и наиболее интеллектуальным, который человек может использовать для различения их классов, их функций во вселенской природе».
Речь шла не только о том, чтобы усвоить учение Паскуалли, но и о том, чтобы дополнить его. «Трактат о реинтеграции», действительно, будучи весьма многословным в отношении падения мира, едва наметил то, что составляло его главный предмет, а именно — возрождение человека. Лионцы попытались восполнить этот важный пробел.
Они стремятся различать первую степень примирения, прощение, дарованное кающемуся грешнику, и реинтеграцию — более высокую степень, на которой человек обретает, в силу своих заслуг, качества и добродетели, утраченные Адамом. Было тем более необходимо достичь этого желаемого состояния, что плод реинтеграции был не только личным благом. Лионцы верят, с одной стороны, что спасение очень большого числа людей может зависеть от усилий немногих, а с другой стороны, что Адам будет реинтегрирован лишь тогда, когда все его потомки будут реинтегрированы до него и когда в мире не останется следа первородного греха. Означает ли это, что лионский кружок учил, что ад не является неисправимым? Именно это, по-видимому, вытекает из некоторых, впрочем, несколько нерешительных выражений. Инструкции не заходят слишком далеко на путь этой великодушной мысли о всеобщем возрождении, из которой не исключен даже Первер. Они ставят несколько испуганных вопросительных знаков перед необъятностью задачи, предложенной человеку, и необъятностью ответственности, которая из этого вытекает. Действительно, было от чего прийти в ужас, поскольку от одного лишь человека зависело, в некотором роде, раскаяние восставших духов, то есть исчезновение зла и восстановление вселенной согласно божественному плану. Заметки, сделанные Жан-Батистом Виллермозом, всё же ограничивают амбиции Посвященного, намекая на то, что при земной жизни любое примирение, а тем более любая реинтеграция, не может быть совершенным.
Как бы то ни было, для выполнения своей задачи человек располагал лишь весьма ограниченными средствами, поскольку, став по своей вине неспособным «создать мысль, которая может приблизить его к Творцу», он был лишь пассивным существом, преданным различным впечатлениям, которые исходили к нему либо от «добрых интеллектов», эманировавших от чистых духов, толкователей Бога, либо от «злых интеллектов» Первера, желающего погубить его на путях бунта и противоречия. Спасение было делом различения. Оно зависело от трех колонн: колонны юга, которая является способностью выбора, колонны севера, которая является мужественной волей, и колонны востока — смирения. Орден Избранных Коэнов представлялся как практическая школа, где учились делать этот выбор со всей уверенностью. Там также давали ученику средство привлекать и фиксировать добрые интеллекты и отталкивать злые; для этого нужно было покаяться и умертвить оскверненную природу. Семь степеней Ордена были семью ступенями очищения, которые вели к состоянию духовного несовершеннолетнего, способного реинтегрироваться. Масонские символы и темы, особенно тема Храма Соломона, объяснялись в свете доктрин Паскуалли. Любая другая форма масонства провозглашалась апокрифической. Поскольку учебный курс в Лионе был предназначен для малоподготовленных учеников, он давал объяснение степеней только до степени Избранного Мастера, где уже должны быть совершены телесное и интеллектуальное очищение; духовное очищение, зарезервированное для более высоких степеней, а также практика Операций, к которой допускался только Рео-Круа, там никоим образом не затрагивались.
Был еще один важный момент, по которому Паскуалли не объяснился ясно. Это роль, которую он признавал за Христом в деле реинтеграции. На самом деле он почти полностью обходился без него при установлении своих доктрин и своего культа. Однако, поскольку он всегда претендовал на то, чтобы быть добрым католиком, и не хотел иметь никаких неприятностей или пугать кого-либо, он никогда не упускал возможности вставить по ходу дела назидательные формулы почитания памяти Иисуса. Его трактат, к тому же, заканчивался на Исходе, что было веской причиной для того, чтобы Моисей был последним из изученных примирителей.
Сен-Мартен, д’Отрив, Виллермоз и лионские последователи — прежде всего христиане, и у них нет того же безразличия или той же осторожности; для них очень важно применять к Евангелиям символизм, словарь и теории Коэнов. Для них Христос — не просто один из примирителей, мудрец среди столь многих других вдохновенных мудрецов, это Бог, ставший человеком, единственный искупитель мира. Они учат, что Иисус заменил падшего Адама, чтобы выполнить его задачу и осуществить божественную справедливость против Первера, но что по отношению к человеку он проявляет только милосердие. Его жертва бесконечно превосходит жертвы Авеля, Авраама, Моисея и Соломона, это совершенная «Операция», благодаря которой человек получил милость «второго духовного рождения». Поэтому они придают большое значение Евхаристии, таинству и жертве, которая продолжает в Церкви жертву Голгофы.
Их взгляд на христианскую религию был менее ортодоксальным. Паскуалли учил их, что, в сущности, существует лишь одна религия, видоизменение того совершенного культа, для которого Бог предназначил духовного несовершеннолетнего. «Истинный церемониальный культ был преподан Адаму после его падения ангелом-примирителем, и он свято совершался его сыном Авелем в его присутствии, восстановлен при Енохе, который сформировал новых учеников, затем забыт всей землей, он был восстановлен Ноем и его детьми, затем обновлен Моисеем, Давидом, Соломоном и Зоровавелем и, наконец, усовершенствован Христом посреди его двенадцати апостолов на Тайной вечере». Конечно, в этой цепи милосердия христианство было одним из важнейших звеньев, но франкмасонство занимало в ней свое место наряду со многими другими верованиями, которые не все происходили из библейской традиции. Коэны были убеждены, что все религиозные формы — лишь деградировавшие остатки «истинного культа Вечного» и что между ними существуют тайные соответствия. Христианские церкви не лучше других сохранили традицию, которую Бог пришел им повторить. Священники утратили смысл культа, который они совершали. Паскуалли, к счастью, был из тех, кто владел его ключом. Масонская легенда о степени Мастера находила здесь еще одно легкое применение: коэны обрели потерянное слово.
Жан-Батист Виллермоз проникся идеей, что тайна истинного культа передавалась из века в век несколькими посвященными. Он пытался провести значимые параллели между церемониалом жертвоприношений древнего культа и церемониалом, установленным Христом. В то время он делал многочисленные копии фрагмента святого Василия Кесарийского и письма, написанного папой Иннокентием I епископу Децентию, потому что эти отрывки казались ему доказательством того, что первобытное христианство было тайной, которую знали лишь немногие верующие. Отсюда до воображения, что он знает эту тайну, оставался лишь один шаг, который был быстро сделан.
Коэны считали себя полностью уполномоченными искать аналогии между христианской религией и религией Паскуалли, объяснять, исправлять и дополнять одну другой. «Книга молитв на каждые шесть часов», которая напоминает многие Малые часы, составленные для самых обычных набожных людей, содержит множество переложений молитв, множество значимых формул этого умонастроения. Среди бумаг, оставленных Жаном-Батистом Виллермозом, находится также любопытная инструкция, которой следует придерживаться во время возношения, которая, по-видимому, была написана рукой самого Сен-Мартена. Она тесно связывает масонский треугольник, мистику божественных имен, призывание четверичного Бога, взывание к высшим духам с преданностью Христу, присутствующему в освященной гостии. — Вот этот странный текст в том виде, в каком он есть:
«В тот момент, когда священник берет гостию для освящения, опускаются на оба колена, делают большим пальцем правой руки в форме угольника крест на сердце, на противоположной стороне и на верхней части желудка, что образует треугольник; делают четвертый крест на устах, произнося трижды: Кадоз 4. В момент возношения говорят: conjuro vos, angeli, archangeli, cherubini et seraphini святыми именами Бога, ходатайствуйте за меня перед всемогущим Творцом... In quacumque die invocavero te, velociter exaudi me per Christum filium tuum. Amen.»
Этот эклектизм мог бы показаться святотатственным или, по крайней мере, удивительным, если бы он не свидетельствовал прежде всего о глубоком убеждении этих посвященных и их стремлении взаимно объединить свою традиционную религию и свою новую веру.
Но можно ли удивляться чему бы то ни было, пролистав в том, что осталось от бумаг Виллермоза, конференции Храма Коэнов в Лионе? Разве не научились они, веря своему Мастеру, примирять противоречивые понятия, верить в личного Бога, не отделяя при этом «вечную силу» от «вселенского творения»; основывать моральное и религиозное учение на свободе воли духовных существ, отказывая при этом тем же существам в каком-либо существовании и мышлении вне Бога; приписывать Злому инициативу и ответственность за сотворение зла, веря при этом в единого Бога — единственного творца. Можно было бы продолжить список трудностей, которыми изобилует эта теософия. Мудро ли это делать, если мы желаем понять её и тех, кто, не страдая умственной немощью, смог к ней привязаться? Смотреть на мир просветления сквозь призму здравого смысла, логики и холодной критики — значит рисковать увидеть лишь карикатурное и искаженное изображение. Рассуждение не является источником убеждений мистика. Он прежде всего видит, знает и верит; его разум упражняется лишь впоследствии над материалом, который он не может изменить, подобно физику, строящему науку на данных наблюдаемых им явлений. Коэны приняли от Паскуалли веру, слишком смешанную с разрозненными элементами, чтобы их «религиозная наука» не ощутила этого и не имела слишком часто склонности впадать в странности и абсурд.
Виллермоз, безусловно, не обладал ни достаточной культурой, ни достаточным здравым смыслом, чтобы заметить ереси или даже противоречия, содержащиеся в его мышлении. Он тратил столько изобретательности на то, чтобы понять теории реинтеграции, что, вероятно, несколько терялся в них; их сложность скрывала от него их авантюрный характер. Во всяком случае, мы не нашли следов того, чтобы его мучили какие-либо из тех сомнений, которые заставляли некогда его друга Селлона колебаться на пороге храма. Оригинальная экзегеза Библии, согласно Паскуалли, казалась ему восполняющей пробелы книги и предлагала массу интересных объяснений, неведомых толпе. Он находил удовольствие в том, чтобы быть в числе немногих избранных, специально допущенных к познанию чудесных тайн и к возобновлению традиций истинного культа. Этого ему было достаточно. Глубокое удовлетворение от принадлежности к тайной аристократии избранных посвященных вознаграждало его за труды, хлопоты, трудности и разочарования всех видов, с которыми он часто сталкивался на сложных путях, куда его увлек Дон Мартинес де Паскуалли.
У нас нет никакого списка членов Лионского Храма за эти годы. Однако число бывших последователей возросло. Отмечено лишь одно принятие — иностранного Брата, барона д’Эйбена, который 16 февраля 1774 года получил три символических градуса и градус Избранного мастера. Несколько Братьев Исправленного Шотландского Устава: Браун, Брюзе, Марк Ревуар из Шамбери — были приняты в число посвященных. Следует заметить, что все они были новичками, которых следовало обучать доктрине, а не культу Коэнов. В мистическом кругу число Рео-Круа оставалось крайне ограниченным, и даже весьма вероятно, что никто в Лионе, кроме Виллермоза, не обладал высшей ординацией. Некая госпожа де Бранка была посвящена, но для допуска её к важным градусам требовалось разрешение Суверенного мастера, и весьма вероятно, что Канье де Лестер отказал, так как не доверял женщинам. Сен-Мартен одобрял его, полагая, что в Орден следует принимать лишь очень небольшое число Сестер, и то — подвергая их очень тщательной проверке. «Я даю, — писал он, — полноту своего согласия на статью наших статутов, которая запрещает нам принимать их без прямого и физического доказательства самой вещи».
Сестра Виллермоза, госпожа Провансаль, должна была побудить его к большей снисходительности; но, возможно, он считал её счастливым исключением. «Матушка» продолжала в тени свою важную роль ласковой и понимающей доверенной лица. Она совмещала свои заботы хорошей хозяйки, воспитание сына, семейные обязанности с долгом дружбы и духовными упражнениями. Столь наполненная жизнь вознаграждалась мистическими благодатями. На обороте призыва, скопированного для её использования Луи-Клодом де Сен-Мартеном, короткий загадочный рассказ, вероятно, написанный ею самой, показывает лучше, чем пространное изложение, в какой атмосфере экзальтации и чудес жили лионские Коэны.
PL. V

КЛОДИН ТЕРЕЗА ВИЛЛЕРМОЗ ГОСПОЖА ПРОВАНСАЛЬ
Коллекция господ Виллермоз.
1 марта 1777 г. — «Вопросы заданные и ответы прочувствованные, которые я желаю никогда не забывать из-за того воздействия, которое они на меня произвели:
— Чего ты требуешь от меня?
— Чтобы ты любила меня!
— Продолжай говорить со мной, ты здесь во плоти?
— Да, я здесь.
— Вот уже дважды ты это сказал, и я сомневаюсь в тебе.
— Трепещи перед третьим разом!
— Прости мне ещё этот вопрос, каково же твоё тело?
— То, которое я буду иметь на суде.
Здесь мои волнения и работа нескольких дней прекратились. Дай Бог, чтобы все люди испытали такой восхитительный момент, какой я вкусила между полуднем и часом дня, перед камином в гостиной, по возвращении с причастия, которое Бог позволил мне совершить, подготовившись лучше, чем за долгое время».
Подобные явления должны были служить для Виллермоза ценными доказательствами; они давали ему уверенность в том, что он на верном пути, что наука Паскуалли истинна, а её метод эффективен, по крайней мере для немногих избранных. Но чем сильнее и богаче становилась его тайная вера, тем больше он желал видеть её преподаваемой и практикуемой в храме, который был бы её достоин.
Общество избранных коэнов всё меньше отвечало его желаниям. Смерть дона Мартинеса не принесла никакого улучшения. В теории, однако, иерархия Ордена была простой и логичной: Великий суверен руководил всем Орденом целиком, с Генеральным заместителем для Франции; ниже шли Рео-Круа, затем простые коэны низших степеней; каждый член платил взносы, которые шли на общие расходы: копирование документов, поездки Рео-Круа, наставников своих братьев, содержание семьи Паскуалли. Сын Паскуалли, посвященный отцом при рождении, был весьма важным членом Ордена, по крайней мере в перспективе, ибо надеялись, что он унаследовал отцовский дар и однажды станет будущим сувереном.
Тем временем Канье де Лестер с Сан-Доминго едва ли мог осуществлять эффективное руководство. Он редко давал о себе знать. Его роль заключалась прежде всего в отправке во Францию того, что осталось от трудов покойного Мастера. В марте 1779 года госпожа Паскуалли узнала от одного из своих братьев, проживавшего на острове, известие о смерти Канье. Сен-Мартен получил по другим каналам те же сведения. На обороте письма Виллермоз вписал дату 11 декабря 1778 года как день кончины их второго Великого мастера. Никто, казалось, не беспокоился о том, кому была передана суверенная власть. Если Жан-Батист Виллермоз и узнал, что второго преемника Паскуалли звали Себастьян де Лас Касас, он не придал этому значения; точно так же, как и Лас Касас не заботился о Виллермозе. Генеральный заместитель де Серр с большой осмотрительностью исполнял свои обязанности. Мы знаем лишь, что в 1778 году он всё ещё опекал юного Паскуалли, что он только что женился и что именно у него аббат Фурнье всё ещё запрашивал распоряжения для копирования и распространения документов, прибывавших из Америки.
Рео-Круа были, в сущности, предоставлены самим себе, как был брошен на произвол случайных индивидуальных пропаганд весь Орден целиком. Кружки Ла-Рошели, Марселя, Либурна исчезли; братья рассеялись или присоединились к ложам Великого Востока. Тем не менее, кое-где сохранялись некоторые храмы, как в Лионе, Версале, Тулузе; в 1775 году даже шла речь об основании в Мо новой мастерской. С учениками дело обстояло так же, как и с ложами: Бакон де Ла Шевальри делал вид, что презирает память о Паскуалли, маркиз де Лузиньян постепенно терял всякий интерес к «Вещи», тогда как Шамполлон и особенно Гренвиль сохраняли к ней доверие. Самыми ревностными, наряду с добросовестным Виллермозом, были д’Отерив и Сен-Мартен; в ту эпоху они вели себя как официальные и даже штатные пропагандисты общества. Каждый действовал свободно. Бывший секретарь дона Мартинеса, аббат Фурнье, оставшийся в Бордо при вдове своего учителя, по-прежнему считал себя секретарем Ордена. Виллермоз переписывался с ним и выплачивал ему пенсию в 150 ливров. Аббат как мог поддерживал легенду об исчезнувшем маге и, в силу более или менее осознанного подражания, взялся заменить его; подобно ему, он сочинял вдохновенные труды и называл себя удостоенным чудесных милостей; чистые духи брали на себя труд часами проводить его посвящение. Он видел призрак Паскуалли, беседовал со своими усопшими родственниками, даже проживал, в своего рода предвосхищении, дни собственной смерти. Сен-Мартен весьма восхищался этими многочисленными духовными дарами и гораздо меньше — тем, как он их объяснял: «Это ангел по чистоте сердца, — писал он, — а по милосердию — избранник по разуму; что же касается физических даров, я не знаю, имел ли наш покойный Мастер их когда-либо в таком количестве и столь прямых... То, что он имеет, последовательно, логично и гораздо понятнее в речи, чем в его письмах, где три четверти времени действительно не знаешь, что он хочет сказать.»
Несмотря на эти назидательные чудеса, не было сомнений в том, что Орден с каждым днем распадался. Хуже того, его тайна распространялась среди профанов, проникала в салоны и становилась предметом разговоров любителей тайн. Идеи и факты, которые Виллермоз считал священными, с разных сторон становились известными, обсуждались, искажались. В 1775 году он узнал, что Бакон де Ла Шевалери болтал направо и налево о Паскуалли. Упреки, которые он счел нужным высказать, были плохо приняты. Универсальный заместитель не желал ни от кого принимать уроки по поводу легкомыслия и нескромности. Он утверждал, что лишь следует примеру этого «негодяя Мартинеса», который сам не делал никакой тайны из своих даров и своих теорий. Можно предположить, что именно Бакон посвятил в учение коэнов некоторых своих друзей из Великого Востока, которые проявляли любопытство к масонским тайнам. Он был не единственным виновным; главным ответственным за нескромный интерес, который публика проявляла к доктринам и тайным трудам масонов-мистиков, был самый ревностный из Рео-Круа: Луи-Клод де Сен-Мартен.
Сен-Мартен никогда не придавал большого значения правилам и формальностям; то, что оставалось в Ордене Избранных Коэнов от «юридического и человеческого», тяготило его все больше и больше. Он долго испытывал в Лионе неприятности, связанные с пребыванием в слишком маленькой часовне. Отныне он больше не позволит посягать на свою свободу. Только своего рода умерщвлением плоти и ради упражнения в милосердии он согласился в 1776 году взять на себя официальную роль при Братьях Тулузы. Разве он, впрочем, еще в 1774 году не сделал первый решительный шаг за пределы узких рамок масонства, когда написал книгу «Об ошибках и истине», не для того, чтобы наставлять и поучать небольшое число посвященных, а чтобы изложить свою спиритуалистическую веру множеству людей? Незаметно точка зрения мистагога уступала у него место точке зрения автора, а рвение к Ордену уступало место заботам литератора, озабоченного успехом своего произведения.
Главной задачей для Сен-Мартена было сохранение инкогнито при одновременном наблюдении за распространением своей книги. Он пытался привлечь своих лионских друзей к своей пропаганде и к карьере их «первенца». Продажа шла плохо; будучи «недостаточно благоприятной ни для одной из двух сторон, а именно теологов и материалистов», работа едва ли получила успех признания. Однако этого было достаточно, чтобы привлечь внимание всех тех, кто любил верить в тайны и чудесный спиритуализм. «Неизвестный философ» становился любимцем салонов, склонных к обсуждению религии, мистики, оккультных наук; у де Люзиньянов, у герцогини де Бурбон, сестры герцога Шартрского, Великой Мастерицы женских лож, весьма любопытной до религиозности и тайн, у госпожи де Ла Круа он был весьма ценим.
Женевьева де Жарант, вдова маркиза де Ла Круа, который был генерал-лейтенантом в Испании, познакомилась в 1776 году с Луи-Клодом де Сен-Мартеном. Она сразу же с восторгом разделила его идеи, восхитилась его книгой и искала его дружбы. Она предложила ему щедрое гостеприимство только ради того, чтобы удержать его возле себя и следовать его урокам. Сен-Мартен не питал больших иллюзий по поводу этой дамы. Канье де Лестер отказался допустить ее к высшим степеням коэнов, и вопрошаемые духовные силы, казалось, подтверждали правоту недоверия преемника Паскуалли. «Вещь» не высказалась, чтобы судить эту «женщину желания», и ее друг держался настороже, насколько это было возможно с особой, столь любезной и столь «пылкой». Он пытался установить в своих отношениях с ней мудрую умеренность, чтобы сохранить и свою свободу, и свою собственную репутацию; для того и другого «крючок» столь навязчивой дружбы был опасен. Он остерегался ее, в то же время с забавой и снисходительностью следя за неровным движением маркизы к духовному совершенству, «то во весь опор, то попадая в колеи». «Нескромности дамы» придали ему «некоторый налет необычности», который нисколько не вредил его успеху в парижском свете. Хотя он и защищался от этого, особенно в письмах, адресованных в Лион, Сен-Мартен, несомненно, испытывал некоторое удовлетворение, обсуждая высокие вопросы духовности с вельможами, знатными дамами, важными церковниками и играя в высшем обществе роль, одновременно лестную и удобную, загадочной личности.
Виллермоз не одобрял это легкомысленное поведение и сурово судил об этих новых отношениях; светский успех Неизвестного философа не мог смягчить его недовольный нрав. Он предостерегал его против опасности нескромности, упрекал за демонстрацию колеблющихся и умеренных мнений и предупреждал о сомнительной репутации, которую имела госпожа де Ла Круа.
Были и другие причины для беспокойства. Шевалье де Гренвиль в 1778 году предложил небольшой общине опросник, плод своих размышлений, который был направлен на создание новой системы, будь то доктринальных объяснений или теургических церемоний. Для человека, проникнутого, как Жан-Батист Виллермоз, желанием примирять и объединять, подобные инициативы были опасны и показывали смятение, в котором находились даже старейшие из Рыцарей Коэнов.
С другой стороны, среди масонов, интересовавшихся оккультизмом, создавались мистические ложи, конкуренции со стороны которых следовало опасаться. Некий Философский шотландский устав, который претендовал на то, чтобы быть наследником Материнской Шотландской Ложи Авиньона, изгнанной из Конта, основал в бывшей ложе Сен-Лазар мастерскую под названием «Сен-Жан д’Экосс» или «Общественный договор». Несмотря на противодействие Великого Востока, который стремился остановить его прогресс и даже вычеркнул его из числа регулярных лож 18 мая 1778 года, общество обладало многочисленными связями. Ученый-востоковед Кур де Жебелен провел там в 1777 году семь лекций об эмблемах. Успехи Устава намного превосходили успехи Ордена Коэнов и даже успехи Строгого соблюдения.
Другая парижская ложа, ложа «Соединенных друзей», организовала в своей среде общество, посвященное исследованию масонских тайн: Орден Филалетов, основателем которого был некий Жан-Поль Савалет де Ланж, сын хранителя королевской казны и сам финансовый чиновник. Ложа, по-видимому, существовала уже с 1771 года. В то время у нее было правило не принимать ни одного брата, принадлежащего к регулярному масонству. Реорганизация Великой ложи Франции заставила изменить партикуляристские настроения «Соединенных друзей». 21 июня 1773 года, «под звуки инструментов и шум селитры», она приняла достопочтенного брата Анну де Монморанси-Люксембурга, администратора всех регулярных лож Франции. Сам Савалет вскоре вошел в советы Великого Востока и занимал там всевозможные должности в Административной палате и в палате провинций; в 1777 году он стал секретарем всей ассоциации. Большое количество выдающихся братьев, офицеров, дворян, состоятельных буржуа, художников были членами «Соединенных друзей»; в 1774 году там можно было встретить: графа Строганова, Тассена де л’Этана, виконта де Со Таванна, аббата Розье, а также маркиза де Клермон-Тоннера, художника Юбера Робера и директора Ост-Индской компании Жана-Франсуа де Мери д’Арси и т. д., и т. д..
По инициативе Савалета «Соединенные друзья» создали в 1775 году комиссию, которой было поручено изучать тайные науки и искать пути, ведущие к истине. Это движение привело, несколько лет спустя, к созданию Ордена Филалетов, иерархии из двенадцати классов, которая вела брата «Соединенных друзей» к высшему титулу «Друга истины». Общество отрицало, что является чем-то иным, кроме как обществом бескорыстных исследований и изысканий, столь же эклектичным в выборе своих доктрин, как и в выборе своих членов, оно предоставляло каждому величайшую свободу.
Никто более Великого Магистра Филалетов не был в поиске герметической науки и различных секретов; его любопытство распространялось не только на масонские общества, но и на всевозможные мистические секты во Франции и за ее пределами. Он стремился узнать подробности об их составе и доктринах, особенно интересуясь мнениями, которые они исповедовали относительно нематериального мира и отношений человека с духами. Уже в 1775 году мы видим его «праздным и любопытным», кружащим вокруг Неизвестного философа и предлагающим ему свои услуги по распространению его книги. Сен-Мартен не доверял его нескромности и считал его малоодаренным для «Вещи». Но, с помощью Сен-Мартена или без нее, он сумел получить сведения о секретах Коэнов. Его информаторами, несомненно, были аббат Розье или Бакон де Ла Шевальри, которые охотно болтали, а также некоторые Соединенные друзья, которые впоследствии были приняты в число Избранных Коэнов: Соль Таванн, которого ввел д’Отрив и чью дружбу поддерживал Сен-Мартен, или саксонец Тиман де Беренд<sup title="БОР, указ. соч., стр. 354. Б. ФАБР, «Посвященный высших тайных обществ "Franciscus eques a capite Galeato"». Париж, 1913, стр. 108. Тиман был иностранцем, который путешествовал с молодым ливонским дворянином. Увлеченный мистикой и тайными науками, он был приписан ко всякого рода различным обществам: Соединенные друзья, Строгое соблюдение, Коэны. Виллермоз и Сен-Мартен знали его и ценили.">320, который поддерживал постоянные отношения с Виллермозом и лионскими подражателями Храма. Поэтому нет нужды думать, как это сделал Бор в своей книге о французском масонстве, что Савалетт был посвящен напрямую, чтобы объяснить аналогию его идей с идеями последователей Паскуалли.
Виллермоз нашел в этой среде, истинном мистическом центре Великого Востока, самую братскую поддержку своим проектам; благодаря ему он смог добиться одобрения своих реформированных лож немецкого обряда руководящим органом французского масонства. Первой регулярной ложей, которая попросила установить отношения с Благодеянием, была именно ложа Соединенных друзей. В 1777 году два оккультных кружка Лиона и Парижа все еще стремились лишь к тому, чтобы щадить друг друга и обмениваться всякого рода любезностями.
Несмотря на эти дружеские отношения, все, что Виллермоз знал о процветании этой ложи, могло лишь тревожить его за будущее двух обществ, которыми он интересовался по разным причинам: Строгое соблюдение и Орден Коэнов. Он с раздражением терпел недостатки того и другого объединения, но не мог от них отказаться. Его желание играть личную роль и иметь возможность самому управлять масонским обществом по своему усмотрению не заходило так далеко, чтобы бросать его в авантюрные новшества. Он сохранял глубокую веру в моральную, догматическую и культовую часть общества Паскуалли. Тамплиерская реформа барона фон Хунда нравилась ему более внешними качествами; религиозность ее церемоний и ритуала казалась ему подходящей для того, чтобы подготовить начинающего масона к более высокому наставлению, в то время как количество лож в Германии, Скандинавии, Швейцарии и Италии предлагало обширное поле для возможной пропаганды.
Постепенно у Виллермоза созревали серьезные проекты реформы, чтобы объединить два объединения в том, что в них было лучшего. Не могли ли рамки Строгого соблюдения служить для преподавания доктрины Коэнов? Не пришло ли время основать общество, способное привлечь «людей желания», сгруппировать их и под хорошо упорядоченным руководством обучить их истинной доктрине, если не хотелось рисковать увидеть, как они теряются в тщетных поисках? Он беседовал об этих вопросах и проектах с Пагануччи, своим другом, всегда связанным с его начинаниями, с Периссом Дюлюком, своим преданным подражателем, с тем, кто был доверенным лицом всех его тайных опытов, своим братом доктором Пьером-Жаком. Первые были лишь сотрудниками, верными отражениями его мысли. Что касается доктора, поскольку он жил в Лионе в то время, у нас нет никаких свидетельств того, что он мог думать, и имел ли он возможность еще раз дать своему старшему брату мудрые и бесполезные советы.
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Глава VI
Рудольф Зальцман из Страсбурга обращается к идеям Виллермоза. — Учреждение высших степеней Профессии. — Последние приготовления. — Заседания Галльского конвента. — Административные реформы. — Тактические трудности доктринальной реформы. — Вмешательство Байерле, префекта Лотарингии. — Вопросы братьев из Монпелье. — Официальные ответы и тайные откровения. — Прием первых Профессов.
Пребывание в Лионе Рудольфа Зальцмана, Мастера послушников Страсбургской директории, послужило в точности замыслам Канцлера Лиона.
Происходя из старинной протестантской семьи из Эльзаса, Зальцман носил прозвище ab Hedera. Это был серьезный человек, религиозный ум, который в юности подумывал стать пастором и начал изучать теологию в Геттингенском университете. Виллермоз и он были созданы друг для друга; они, действительно, нашли общий язык. Брат ab Hedera прибыл в Лион в декабре 1777 года и оставался там до конца января 1778 года. Он приехал, чтобы обсудить административные реформы, которые следовало внедрить в их общее общество. Барон де Тюркхейм, a Flumine, безусловно, поручил ему конкретную миссию. Ибо во всех своих письмах Канцлер Страсбурга казался весьма озабоченным изменениями, которые необходимо внести в режим, чтобы установить ясный, логичный свод масонских правил, более соответствующий уставам лож Германии, а также лучше приспособленный к их вкусам и их собственным нуждам, чем тот, который навязал им барон Вейлер.
Виллермоз и Зальцман, таким образом, беседовали об управлении. Но лионец мечтал о более глубоких переменах. Он объяснил страсбургскому Мастеру свои истинные заботы, посвятил его в свои тайные доктрины и допустил его к первым степеням Коэнов. Ab Hedera был очарован и покорен. В интересах самой преследуемой цели он посоветовал Виллермозу посвятить Тюркхейма в эти тайны. Вернувшись в Эльзас, он стал посредником, чтобы привлечь сторонников к идеям братьев из Лиона и чтобы оба Канцлера поняли друг друга и пришли к согласию. Было решено, что один будет способствовать реформе другого, причем один сосредоточится на догме, а другой — на управлении, и что величайшая осмотрительность будет соблюдаться по отношению к инициаторам новшеств, которые собирались внедрить. Генеральный конвент Французских директорий должен был быть созван, когда план реорганизации будет готов.
В течение последующих месяцев было время договориться о форме, которую примет новое направление. Виллермоз остановился на идее добавить высший класс к двум классам символических степеней и внутренних степеней, которые уже существовали в Ордене барона фон Хунда. Новая степень включала два разряда и называлась Профессия. Виллермоз намеревался преподавать там то, что он называет «научной частью, относящейся к примитивному масонству». Примитивная или нет, эта доктрина была не чем иным, как кратким изложением его собственных верований о Боге, о мире и о человеческой судьбе. Легко понять, что они нисколько не изменились и что это нововведение было лишь средством включения доктрины реинтеграции в тамплиерское франкмасонство Германии.
Во всех решениях, на которых останавливался Жан-Батист Виллермоз, его главной заботой было хранить в строжайшей тайне весь комплекс своей реформы. Он хотел, чтобы Профессия оставалась неизвестной братьям двух первых степеней Исправленного Шотландского Устава не только в отношении ее наставлений, целей и ритуалов, но и в самом факте ее существования. Канцлер ab Eremo придавал более строгое значение масонской тайне; он также старался всеми возможными способами скрыть истинное происхождение доктрины, которую собирался внедрить во французскую ветвь Реформированного ордена, и по этой причине он стремился скрыть свою истинную роль. Почему такая чрезмерная осторожность? Следует ли полагать, что столь большая осмотрительность была необходима исключительно для того, чтобы «избежать нападок самолюбия», и что все эти комбинации требовались, чтобы сделать «для других успех более верным». Возможно. Но, возможно, к желанию сохранить свое смирение и повысить престиж своей школы добавилась и другая причина. Не шла ли речь также о сохранении клятвы молчания, которую он дал дону Мартинесу, одновременно поддаваясь искушению более свободно распространять истинную доктрину? Так Жан-Батист Виллермоз позволил вовлечь себя во многие действия, которые делают больше чести его ловкости, чем его искренности. Но могло ли идти речь об искренности? У Канцлера Лиона было немало веских причин оправдать свои добровольные уловки и комбинированную ложь. Он осознавал, что служит трансцендентной истине.
Название «Профессия», которое он прикрепил к этой высшей степени, было первой маскировкой. Он действительно использовал термин, который Вейлер уже ввел для обозначения регулярно посвященного Рыцаря, чтобы привычки членов Шотландской директории не изменились и внимание братьев-профанов не было привлечено. Сами новые Рыцари-Профессы могли думать, что они продолжают обучаться у источника чистой традиции Исправленного Шотландского Устава.
Поскольку секрет всех операций Реформы был обещан, возник другой вопрос. В новом Ордене, который предстояло организовать, следовало ли сохранять фикцию связей Масонства с Орденом тамплиеров? Виллермоз писал, что он, со своей стороны, решил отвергнуть тамплиерскую легенду, причем начиная уже с символических градусов, но уступил желанию Бургундской директории не разрывать все связи между французскими и немецкими ложами. Та же причина целесообразности заставила его неохотно согласиться на сохранение этого 4-го символического градуса Зеленого шотландца, с которым французские Директории не знали, что делать, но который казался возможным связующим звеном с другими шотландскими уставами королевства. Несомненно, у барона де Тюркхейма не было никаких оснований желать лишить всякого смысла градусы Внутреннего ордена и преследовать столь радикальную реформу, о какой мечтал Виллермоз; но вероятно также, что последний, давно привыкший примирять людей, факты и идеи и весьма восприимчивый к утилитарным аргументам, без труда согласился сохранить, до лучших времен, тамплиерскую маскировку. «Как экономный театральный режиссер, — писал г-н Ле Форестье, — который ставит новую пьесу в старых декорациях, со старыми костюмами, наскоро подправленными».
Как бы то ни было, «подправка» костюмов была распределена между сотрудниками, хочется написать — сообщниками. С помощью Зальцмана Виллермоз и его доверенные лица взялись за переделку четырех символических градусов; Внутренний орден был доверен заботам барона де Тюркхейма, в то время как тайный класс Великих Профессов оставался личной работой Канцлера Оверни.
Его задача была деликатной, поскольку он должен был вставить туда краткое изложение всего учения о реинтеграции, каким он его понимал после многих лет опытов, исследований и размышлений, и он также должен был определить, что он может сказать, а о чем должен умолчать в ритуалах, которые не предназначались для Коэнов. Ему показалось, что не будет предательством клятв адаптировать для другого общества догматическую часть учения Паскуалли, при условии, что он не сделает никакого упоминания о практической части. Орден Коэнов сохранил бы только тайну своего особого культа, право допускать туда неофитов и заботу о том, чтобы направлять их в практике Операций своей чудесной теургии.
Легко понять, что, несмотря на помощь, которую оказывали своему Канцлеру братья Браун, Пагануччи и Перисс, работы, начатые в Лионе, не могли завершиться быстро. К сложности предприятия следует добавить тот факт, что ни у тех, ни у других не было только этого дела. Они не избавились, подобно Сен-Мартену, от всяких занятий, чтобы посвятить себя поиску абсолюта. Забота об их торговле и ремеслах ограничивала время, которое они могли посвятить своим мистическим трудам и масонским делам. Поэтому еще ничего не было совсем готово, когда Канцлер Бургундии, который давно разработал менее амбициозные изменения, которые он отстаивал, потребовал открытия национального конвента.
В Страсбурге его влияние и его идеи оспаривались партией барона де Дюркхейма; дискуссии и борьба за влияние, которые разделяли членов его Капитула, делали созыв срочным. Виллермоз уступил. На своем заседании 28 августа 1778 года братья из Лиона назначили на 28 октября дату, когда должны были собраться все члены Ордена.
Дата должна была показаться весьма поспешной для всех тех, кто не был посвящен в тайны Богов. Канцлер III Провинции прислал из Бордо возражения против столь близкого созыва, который ему адресовали. Факты оказались на его стороне. Не удалось установить точные условия собрания до начала ноября 1778 года.
Зальцман вернулся в Лион, чтобы принять участие в последних приготовлениях. Брат Ревуар из Шамбери присутствовал на этих собраниях в качестве гостя. Было решено, что барон де Дюркхейм, Мастер V провинции, будет приглашен председательствовать на конвенте, так как он прислал в Лион всякого рода обещания и заверения в том, что он полностью отвергает насильственные методы брата а Фламма. Каждая провинция имела право прислать четырех представителей, а каждая префектура — одного депутата. Было также объявлено, что, помимо этих официальных посланников, все допущенные братья будут иметь только совещательный голос в будущих обсуждениях. Три французские провинции, вместе с Монпельеским приоратом и Ломбардией, были приглашены принять участие в конвенте на этих условиях. Фердинанд Брауншвейгский, Великий Мастер Ордена, был лишь уведомлен о собрании, которое должно было состояться.
Организаторы стремились подчеркнуть свое разочарование тем, что их никогда не приглашали на аналогичные собрания, которые проводили с 1774 года VII и VIII провинции Германии, и никогда официально не информировали о делах Ордена их Братья из-за Рейна; они требовали для себя такой же свободы. Однако они также проявляли свое желание законодательствовать в абсолюте и достичь идеального совершенства, которое могло бы подойти всем. Еще до того, как реформа Виллермоза была принята его Братьями, его программа всеобщей пропаганды была уже намечена. «Целью конвента является установление реформы и плана управления, который он сочтет необходимым для процветания и особого спокойствия провинций Франции, а также такого, который мог бы однажды подойти всем провинциям Ордена, когда обстоятельства позволят предложить его регулярному и общему конвенту всего Ордена».
9 ноября Лионский капитул назначил Проста де Руайе, Барбье де Лескуэ, Гаспара де Саварона и Виллермоза своими четырьмя представителями. Согласно планируемым административным реформам, каждый важный город должен был иметь Префектуру и, в связи с этим, назначить депутата. Был выбран Жан Пагануччи. Братьям Брауну и Перисс Дюлюку было поручено при необходимости заменить Саварона и Лескуэ. Была назначена небольшая комиссия, чтобы заняться приемом вновь прибывших в город и позаботиться об их комфорте. В знак приветствия депутатам был предложен «гражданский банкет», оплаченный Лионскими Братьями.
Дата собрания была назначена на 20 ноября. Но его пришлось еще немного отложить, чтобы успеть получить ответы и позволить Братьям организовать свою поездку. 25-го числа под председательством Проста де Руайе, при содействии канцлеров Оверни и Бургундии, состоялось заседание по открытию.
Ассамблея включала пять Братьев V провинции. Это были, вместе с их канцлером Тюркхаймом, Жозеф Ватье де Зевиль, a Prixide, представлявший декана Люцельбурга, Анри де Кордон, представлявший аббата Кинглинского, a Torque, приор духовенства Бургундии, Зальцман, депутат префектуры Страсбурга, и Байерле, a Fascia, префект Нанси. У делегации был, кроме того, свой секретарь, брат Гейблер, известный как ab Atramento. II провинция насчитывала, вместе со своими официальными делегатами, Антуана Виллермоза, который представлял Префектуру Шамбери. К этому небольшому числу должным образом уполномоченных участников присоединились несколько приглашенных, выбранных для того, чтобы «осветить своими знаниями собрание». Это были граф де Кастеллас, Брюизе, Перисс Дюлюк, Дюперре, Мартен, Поншон и доктор Виллермоз. Братья III провинции отсутствовали, и «мастер ритуалов» Буайе де Руке, проводя перекличку тех, кого ожидали, тщетно называл брата Люмьера, a Neptuno, канцлера Бордо, Таффара де Сен-Бонне, a Liliis, Лапорта, a Janua, и приора гельвиев Кастане де ла Девеза, известного как a Castanea.
Число представленных лож немного увеличилось в ходе последующих заседаний. Зальцман получил полномочия от префекта Гельвеции, ab Aesculapio, доктора Дитхельма Лаватера, брата знаменитого френолога. 27 ноября Монпелье прислал свои известия, а 30-го его полномочия были переданы доктору Буайе де Руке, ставшему таким образом представителем гельвиев. В тот же день Тюркхайм сообщил, что канцлер VIII провинции, барон де Вехтер, известный как a Ceraso, собирается приехать к ним, чтобы заменить брата ab Arcu, и ждет только ответа, чтобы покинуть Штутгарт и отправиться в путь. Но было решено написать ему, что конвент к моменту его прибытия наверняка закончится и что ему нет нужды беспокоиться.
Кого-то не хватало на этом собрании, кого Жан-Батист Виллермоз приглашал с особой настойчивостью: это был Великий мастер Филалетов, Савалет де Ланж. Савалет был исправленным масоном лишь совсем недавно, с октября предыдущего года. Можно даже подумать, что Виллермоз добился для него предоставления сразу всех степеней Внутреннего ордена только для того, чтобы иметь возможность пригласить этого Брата, «хорошо известного многим членам Капитула, уже просвещенного собственными исследованиями в делах Ордена и рекомендованного ранее многими Братьями Бургундского капитула». Бакону де ла Шевальри было поручено особо настаивать на том, чтобы он приехал в Лион для участия в запланированных работах. Виллермоз, несомненно, надеялся обратить в свои личные идеи Великого мастера Соединенных друзей и через него присоединить важную парижскую группу. Ему это не удалось. Савалет уклонился.
Преамбула Актов конвента, в которой излагались мотивы собрания, была весьма сурова к трудам покойного барона Вейлера. Предлагалось искоренить порочные обычаи, которые он заставил принять и чьими наименьшими недостатками было то, что они даже не соответствовали немецким обычаям. Также хотели восстановить единство во французских провинциях и устранить несправедливости, на которые жаловалась провинция Ломбардия. План, намеченный для этого, был двойным. Братья должны были изучить административные реформы, подготовленные Директориями Бургундии и Оверни, но также воспользоваться своим собранием, чтобы провести «полезные исследования о древности Масонства и о его первоначальной цели».
Эта прекрасная программа, как мы знаем, была иллюзорной. Исход был предрешен между страсбуржцами Тюркхеймом и Зальцманом, с одной стороны, и Виллермозом, которому помогали его преданные доверенные лица, с другой. Члены конвента, приглашенные для участия в реформе, по сути, были призваны лишь ратифицировать все то, что было организовано заранее и без их участия.
Конвент проходил с 25 ноября по 10 декабря и насчитывал 13 заседаний. С самого первого, чтобы подчеркнуть полную трансформацию, которую собирались предпринять, Тюркхейм и Виллермоз предложили собранию принять для Ордена новое название: «Благодетельные рыцари Святого Града».
Кому пришла в голову идея этого названия? Одно можно сказать наверняка: оно было выбрано и принято инициаторами реформы еще до начала дебатов. Также несомненно, что поначалу они колебались относительно титула, который следовало дать ассоциации. Среди сохранившихся бумаг подготовительных работ можно найти «Кодекс общих правил», где будущий Орден называется «Госпитальерский орден Христа». Но трудно сказать, какова доля участия лионцев или страсбуржцев в этом поиске. Ложа Виллермоза называлась «Благодеяние», но было замечено, что степень Благодетельного рыцаря уже существовала в ложе Святого Теодора в Меце, и что в Швейцарии существовала Шотландская система, которая почитала своим покровителем Святого Мартина, римского солдата с милосердным сердцем. Если верить воспоминаниям Пагануччи, именно эти влияния, вероятно, представленные Зальцманом, и привели к выбору нового титула. Он был создан так, чтобы одинаково соответствовать замыслам Виллермоза, поскольку вызывал в памяти Тамплиеров, не называя их, и давал рыцарям расплывчатую и идеальную родину, которой с равным успехом могли быть Рим, центр христианства, Иерусалим, где возвышался храм Соломона и где был распят Иисус Христос, или нематериальный небесный град, надежда и высшая цель любого мистического стремления.
После этого занялись прежде всего административными изменениями, которым должен был подвергнуться Орден, чтобы обрести лучшую организацию. Впрочем, сохранили основную форму, полученную из Германии: деление Европы согласно древним провинциям Тамплиеров, латинские названия, титулы и эмблемы, все еще напоминающие об Ордене Храма, исчисление времени, основанное на дате смерти Жака де Моле, псевдорыцарские одежды и знаки отличия, а также красные кресты Тамплиеров. Конвент ограничился ратификацией нового распределения французских провинций между тремя Директориями, что уменьшало огромную территорию Оверни в пользу Бургундии и, прежде всего, Окситании. Лионская провинция должна была быть разделена на три приората: Оверньский с центром в Лионе, Французский с центром в Париже и Прованский с центром в Эксе. Бургундия должна была распространить свою юрисдикцию на швейцарские ложи. Но приорат Гельвеции был предметом всяческих уступок; фактически его независимость была абсолютной, и он был связан со Страсбургом лишь обязательством платить членские взносы. Точно так же было решено поддержать требования доктора Жиро, а Серпенте, канцлера Ломбардии. Французы приняли решение просить герцога Брауншвейгского, чтобы Италия была отделена от VIII провинции Ордена и чтобы она сама по себе образовала новую провинцию, IX.
Новый «регистрационный номер» также предусматривал внутреннее разделение каждого округа на Приораты, Префектуры, Командорства, более приспособленные к состоянию управляемых регионов. Была проведена ревизия иерархии лож. Стремление избежать упреков, часто высказываемых братьями из французских обществ, обвинявших Строгое соблюдение в том, что оно является деспотическим обществом, нарушающим долг равенства, вдохновило эти реформы, которые уменьшали значение административных центров провинций и стремились предоставить Префектурам и Великим ложам независимость и автономию. То же стремление побудило Проста де Руайе предложить «уменьшить пышность» титулов. 5 декабря, на 8-м заседании, было решено, что Великие Магистры будут носить титул «Славнейшие и Благодетельные», что Префекты и Офицеры будут называться просто «Досточтимые и Возлюбленные», а Рыцари — «Досточтимые Братья».
Жалоба аббата де Кенлена, Приора V провинции, подняла вопрос о клерикальных градусах. Было решено устранить всякое неравенство между братьями, и прежде всего те, которые возникли из нововведений, допущенных бароном Вейлером для адаптации немецкого Ордена к привычкам французов. Священники больше не должны были занимать в Капитулах особые должности, даже те, которые относились к распределению милостыни. Однако в качестве утешения брат а Торк был назначен почетным советником своей провинции.
Для урегулирования возможных разногласий было решено создать согласительный комитет. Праздники Ордена были упрощены и сокращены до трех: день святого Илария, 24 июня — праздник сохранения Ордена, и 2 ноября — день поминовения усопших благодетелей.
Было официально признано шесть градусов. 5 декабря Виллермоз предложил присоединить градус Зеленого шотландца, который всегда смущал общество, к символическим градусам. 6 и 7 декабря он зачитал работу о Символическом масонстве. 9-го числа все ритуалы Ученика, Товарища, Мастера, Шотландского мастера были приняты собравшимися братьями. Градусы Внутреннего ордена должны были стать последующей работой Канцлера из Страсбурга.
Брат а Фашиа из Нанси призвал в тот день собрание, пока оно было расположено к организации и реформам, начертать планы масонства для женщин, столь же реформированного и столь же идеального, каким для сильного пола было будущее рыцарство Благодетельных рыцарей.
Жану-Пьеру-Луи де Байерле в 1778 году было тридцать восемь лет. Он был советником в Парламенте Нанси и Префектом ложи Строгого соблюдения. Лионский конвент нашел в его лице члена, весьма склонного брать слово и излагать свои личные идеи по вопросам, якобы предложенным для общего обсуждения. Но Жану-Батисту Виллермозу и его друзьям не было дела до его предложений и его рвения, поскольку их программа была уже готова. По частному вопросу о ложах Адопции они заявили, что весьма заинтересованы, но вежливо отказались, отложив на другой случай основание лож Благодетельных Сестер, любезных храмов добродетели, милосердия и счастья, которые оратор обрисовывал цветистыми выражениями.
Его проект похоронили под грудой комплиментов. Это было тем более легко, что конвент подходил к концу. На следующий день состоялось последнее заседание, посвященное закрытию. На нем были установлены планы новой организации великого Приората Оверни и Префектуры Лиона согласно новым положениям. Были перечитаны «Акты», и каждый брат подписал протоколы всех правил, ритуалов и кодексов, которые были приняты. Ибо еще 7 декабря было решено, что совокупность реформ будет объединена в Масонский кодекс и станет предметом официальной публикации.
В тот самый момент, когда они собирались разойтись, члены конвента решили учредить Национальный комитет в составе Проста де Руайе, Тюркхейма и Виллермоза, которому было поручено принимать будущие присоединения к решениям Галльского конвента. Национальный канцлер, Жан-Батист Виллермоз, разумеется, получил все необходимые полномочия для ведения переписки по этому вопросу от имени всех Благодетельных рыцарей Святого Града. Также планировалось, что периодически собрание, объединяющее всех офицеров приоратов и префектур, будет собираться в своего рода Национальный Великий Капитул, чтобы издавать законы от имени французских лож и решать важные вопросы, которые могут возникнуть. Таким образом, несмотря на протесты брата ab Arcu, Великого магистра V провинции, настаивавшего на том, чтобы не бросать тень на авторитет немецкого Великого магистра Фердинанда Брауншвейгского, французское руководство Ордена было сформировано. Партия тех, кто не желал зависеть от иностранного руководства, получила здесь удовлетворение.
Основные административные реформы, принятые на Галльском конвенте, в сущности, придавали исправленным ложам более простую и свободную организацию, лучше приспособленную к вкусам французов. Но это была лишь внешняя, наименее важная часть задачи, которую поставил перед собой Виллермоз.
В начале собрания было объявлено, что программа работ будет включать также «исследования о масонстве и его первоначальной цели». Это было указанием на истинный масштаб конгресса, с той лишь разницей, что «исследования» проводить было уже не нужно, поскольку «первоначальная цель» была уже найдена, и речь шла о том, чтобы выдать за результат работы конвента открытие, что высшая цель масонства — это мистическая цель, и что эта цель заключается в сохранении и изучении тайного учения; чтобы учредить французскую ветвь реформированного Ордена Германии, наследницу без её ведома и продолжательницу, сама того не зная, Ордена Избранных Коэнов.
Искусность Жан-Батиста Виллермоза, его тактический ум и талант к интригам получили возможность проявиться. Первым пунктом его усилий было тщательное сокрытие своей истинной роли. Поэтому во всех случаях, когда члены конвента обсуждали реальную цель и тайны Ордена, Лионский канцлер оставался в тени; его доверенные лица, и прежде всего тот, кто имел наибольший вес и масонские степени, канцлер a Flumine, возвышали голос вместо него. Они казались инициаторами мистической реформы, в то время как автор и постановщик всего действия оставался, если можно так выразиться, за кулисами, изо всех сил дергая за ниточки.
Несмотря на осторожность, предварительную договоренность и согласованные планы, возникли некоторые трудности. Некоторые члены конвента вступили в игру, не будучи приглашенными и не понимая, о чем идет речь.
С самого первого заседания Прост де Руайе, председатель дебатов, открыл заседание речью, которую Жан-Батист Виллермоз слушал со скукой. Сборник Актов конвента благоразумно воздерживается от её анализа. Она, безусловно, содержала масонские принципы, довольно сильно отличающиеся от тех, которые ab Eremo как раз и собирался внедрить. Несколько лет спустя, возвращаясь к этим событиям, он заявил, что эта речь не представляет интереса, так как брат ab Aquila в то время не имел достаточно верных представлений, будучи еще «просвещенным лишь слишком слабым светом». Это означает, что, будучи председателем, Прост де Руайе не был посвящен в заговор и не знал, в чем дело.
Более неловким было изобретательное рвение префекта Лотарингии. Брат a Fascia принял всерьез программу, намеченную для работы собрания; он приехал в Лион с меморандумом, содержащим результаты его размышлений. С самого первого заседания конвента Виллермозу пришлось выслушивать его чтение и слушать теории о выживании Ордена тамплиеров и его связи с обществом франкмасонов. Но вместо того, чтобы обсуждать идеи брата a Fascia, предпочли приуменьшить их значение просьбами о дополнительных разъяснениях и отложить решение по ним до греческих календ.
Ухватившись на лету за эту опасную возможность, члены спиритуалистического заговора поспешили проголосовать за то, чтобы небольшой комитет, состоящий из двух канцлеров Бургундии и Оверни, был как раз уполномочен «собрать и проверить сведения, которые можно было бы получить о научной части, касающейся первоначального масонства». Было допущено, что назначенные комиссары будут иметь полную свободу работать так, как им заблагорассудится, и держать в секрете, если сочтут нужным, источники своей информации. Достаточно было, чтобы они сообщили результат своей работы. Члены конвента, проникнутые важностью добродетели осмотрительности и уважая, в принципе, особые обязательства, которые могли взять на себя те, кто знал интересные тайны, согласились полностью довериться Тюркхейму и Виллермозу во всем, что касалось доктрин Ордена и его истинной цели.
Дело было сделано, и с первого же дня Виллермоз достиг своей цели; его братья, невежественные или осведомленные, предоставили ему возможность навязать им свой закон, не требуя никаких объяснений.
Он воспользовался этим без промедления. «Было объявлено, что уже предварительно получены от некоторых иностранных Братьев весьма важные бумаги по этому предмету, над переводом которых собирались работать немедленно». Эта фикция, если не сказать ложь, позволяла дать понять, что оба канцлера уже обладают всем необходимым в качестве существенных знаний. Тем не менее, не упускали случая попросить каждого приумножить это сокровище знаний. Байерле, например, было предложено отправить копию своего труда по истории Ордена Братьям канцлерам, справедливо назначенным комиссарами для изучения всего, что относилось к традициям Ордена.
На шестом заседании, 3 декабря, письмо Братьев из Монпелье вынудило Виллермоза и его друзей пуститься в дополнительные объяснения и в некотором роде раскрыть свои карты. «Гельвийцы» отправили своему представителю на конвенте, доктору Буайе де Руке, послание, в котором содержалась просьба дать точные объяснения и поднимались несколько острых вопросов. Существовали ли на самом деле древние титулы, которые устанавливали преемственность Ордена тамплиеров со Строгим соблюдением и которые барон Вейлер обещал прислать из Германии? За неимением материальных секретов, обладали ли те, кто руководил обществом, знанием важных моральных секретов, способных продвинуть людей к мудрости? Если какой-то серьезный секрет определенно существовал, гельвийцы требовали, чтобы в каждом капитуле ассоциации был по крайней мере один Брат, который был бы посвящен в него; в противном случае следовало установить новую основу, способную удовлетворить всех членов.
Эти мудрые, ясные и логичные вопросы вызвали два ответа, которые не блещут именно теми же качествами. Канцлеры сначала отложили вопрос о тамплиерской преемственности; они согласились, что нельзя решить его без точного мнения Великого начальника Ордена и что целесообразно оставить этот пункт в стороне, пока не будут получены ответы из Германии; это будет делом другого конвента — принять решение. Тем не менее Лионский конвент склонялся к консервативному решению и оставался приверженным легенде о Строгом соблюдении. Многословные объяснения плохо скрывали скудость доводов. С одной стороны, признавалось, что подлинных древних титулов не существует, но что можно, однако, верить, поскольку это не было невозможным, что преследуемые и гонимые тамплиеры вступали в брак и что они устно передавали свои принципы своим потомкам. Если эта гипотеза казалась слабой тем, кто требовал реальных доказательств, им в качестве компенсации предлагали утилитарные аргументы. В сущности, гельвийцам, как и всем заинтересованным лицам, предлагали сохранить легенду о Храме не потому, что она была правдивой, а потому, что она была удобной и представляла собой отличную приманку для простаков. Именно это протокол заседания излагает в весьма четких выражениях, которые можно было бы даже счесть довольно циничными: «Следовательно, нужно дать Масонам условный объект, который их заинтересует. Объект восстановления Храма — самый честный и самый аккредитованный из всех систем, которые были адаптированы к масонству. До сих пор он таил в себе опасности, но реформа, которую только что установили, очищает систему, сохраняет и усиливает атмосферу тайны, которой так дорожат Масоны, и устраняет опасности».
В тот же день, прежде чем ответить на второй пункт, касающийся «моральных секретов», которыми мог обладать Орден, Тюркгейм произнес значимую речь. Можно подумать, что он сделал это только после совещания с Виллермозом и что письмо гельвийцев, доверенное другу Буайе де Руке, было прочитано и обсуждено в малом комитете, прежде чем быть представленным на заседании. Тема этого ответа была слишком важна, чтобы Виллермоз не принял в нем тесного участия. На самом деле мы найдем там точное выражение его мысли, скрытое за множеством уловок.
Барон де Тюркхейм в напыщенном стиле изложил, что единственной целью, предложенной Лионским конвентом деятельности членов его лож, была благотворительность. Масонство, в его понимании, должно было формировать в людях добродетель и стремление к практике милосердия, чтобы они заставляли дымиться на алтарях Святого Града «фимиам добрых дел, который мы приносим в дар Божеству». Уже в этих первых фразах становилось ясно, что Благодетельные рыцари не будут заниматься филантропией без задней мысли и что это была не попытка социальной взаимопомощи, а труд личного совершенствования, который они собирались предпринять. Ибо человек живет не только хлебом. Все продолжение речи было направлено на то, чтобы дать понять, что «нравственные потребности» еще более насущны, чем материальные. Благодетельный рыцарь должен был посвятить себя «величественному созерцанию истины», чтобы иметь возможность дать воспользоваться своей наукой «плачущему человечеству». Ему следовало одновременно остерегаться ошибки аскета, который ищет лишь собственное благо в эгоистичном созерцании, и заблуждения алхимика, принимающего за истину собственное безумие.
Канцлер а Флюмин затем открыл, что уже существовали мудрые масоны, которые посвящали себя поиску и изучению вечных истин; и что эти «привилегированные существа» должны быть уполномочены продолжать «величественные функции первобытного священства», не будучи обеспокоенными нескромностью своих Братьев. Это сводилось к провозглашению того, что ради величайшего блага Ордена каждый должен признать, что наряду с ложами и официальными капитулами Благодетельных рыцарей будут существовать оккультные кружки, о духе и деятельности которых можно будет узнать лишь то, что канцлеры Бургундии и Оверни сочтут нужным сообщить. Уже был дан небольшой показательный обзор. Первым из привнесенных откровений было то, что масонство древнее Ордена тамплиеров, что его «символы — это оболочка драгоценных и вечных истин» и что не следует придавать исключительный смысл аллегориям, «достоинство которых, возможно, заключается в том, чтобы содержать в себе несколько смыслов».
После этого признания Тюркхейм предложил отчитаться о работе комитета, якобы уполномоченного судить о трудах Братьев по вопросу древности и цели масонства. Он извинился за то, что его сообщение может быть лишь несовершенным, поскольку работа по исправлению административного кодекса помешала ему составить полный отчет; поэтому он предложил своим братьям лишь исторический очерк. К тому же он мог сделать это только на тайном заседании. Ибо если члены конвента и были сочтены достойными обладать представлением об истинах, которые исповедовали таинственные мудрецы Ордена, все же не следовало, чтобы столь лестная прерогатива могла стать источником нескромности. Каждый из присутствующих Братьев должен был поэтому принести дополнительную клятву абсолютного молчания.
Мы не узнали бы, в чем заключался доклад Тюркхейма, если бы Виллермоз, написав принцу Карлу Гессенскому в 1781 году, не приоткрыл завесу: «Конгресс лишь оставил за собой право знать результат конференций комитета, что дало повод для предварительной показной инструкции... Эта инструкция давала Великим Профессам возможность проводить частные конференции между собой, не вызывая никакого подозрения у других членов Капитулов».
Нельзя лучше объяснить, что целью тайного сообщения канцлера Страсбурга было уточнение расплывчатых формулировок его официальной речи и раскрытие того, откуда произошел этот тайный класс масонов, те Мудрецы, о которых шла речь. Он дал понять, что они происходят по прямой линии от сотрудников Хирама, которые скрывали свое существование от простых Братьев лишь тогда, когда общество было наводнено людьми, слишком легкомысленными, чтобы понять его первобытное призвание. Канцлер Страсбурга должен был заявить, что он как раз находится в отношениях с этими таинственными собратьями и что он получил от них предложение посвятить в их традиции почтенных членов Лионского конвента.
Те, кто слушал этот прекрасный исторический очерк, были убеждены и очарованы. Они решили, что инструкция, которую они только что услышали, будет храниться в каждой Префектуре, чтобы завершить обучение Рыцарей, которые будут сочтены достойными познать всю полноту тайны. Это означало согласие с тем, что новое общество, чьи степени были тайными, присоединяется к их Ордену, сохраняя при этом полную автономию. Присутствующие были тем менее склонны выдвигать возражения, что правило абсолютной осмотрительности, которое они принимали для обычных Рыцарей, не было создано для них, и что Тюркхейм, в заключение своей беседы, предлагал им привилегированный вход в Сенакуль.
Понятно, что прежде чем открыть дверь, ведущую в мир «первобытной науки», хранимой мудрецами, стражами традиции, нужно было еще пройти через некоторые формальности; обычные клятвы, многократно произнесенные масоном, не имели ценности на пороге столь серьезного посвящения. Было потребовано новое обязательство:
« Я обещаю перед Богом, чье существование я высоко чтил, и обязуюсь перед всеми моими Братьями, честным словом, никогда не сообщать и не упоминать устно или письменно ни одному человеку, который не будет посвящен, как я признаю себя таковым с сего момента, о тайных намерениях Ордена, которые будут мне сообщены или могут быть сообщены впоследствии, если только я не буду уполномочен на то моими собранными Братьями, которые получили те же самые, признавая себя с этого момента недостойным их уважения и любого общения с ними, если я каким-либо образом нарушу настоящее обязательство, которое я принимаю свободно и добровольно для моего продвижения в добродетели и познании истины. Да поможет мне Бог! »
Под датой «Декабрь 1778» подписались Тюркхейм, Виллермоз-старший, Зальцман, Прост де Руайе, Байерле, Дюперре, д-р Виллермоз и Буайе де Руке.
Подписываясь в том же качестве, что и его Братья, Канцлер Лиона в глазах тех, кто не был точно осведомлен, казался недавно принятым в тайный Орден. Он желал, чтобы его принимали лишь за назначенного посредника, наравне с Канцлером Страсбурга, чтобы переводить и сообщать инструкции таинственных иностранных Братьев. Чтобы усовершенствовать эту фикцию, которая казалась ему необходимой, он принял меры предосторожности, не включив в первую принятую группу своих доверенных лиц с самого начала, своих самых близких сотрудников, Перисса и Пагануччи.
Мы не знаем, какая церемония, под председательством Канцлеров, последовала за подписанием обязательства. Вероятно, они провозгласили, что каждый из них отныне носит титул Професса, и приступили к чтению «тайной инструкции» этой степени, объясняя, что это были «важные бумаги, присланные иностранными Масонами, о которых они объявляли на конгрессе и перевод которых только что был завершен». После этого можно восхититься тем, в какой сложный лабиринт изобретений любовь к тайне, соединенная с любовью к форме, увлекала Жана-Батиста Виллермоза.
Тайная инструкция Профессов сохранилась; это не что иное, как в общих чертах набросанная картина истории человека, какой ее преподает учение о реинтеграции. Она излагает его сотворение как божественного духовного существа, обладающего совершенной силой и знанием, его прегрешение, которое его унижает, и его предназначение в поиске утраченных благ. Это также история, если можно так выразиться, различных воплощений, которые претерпела истина на протяжении веков и различных человеческих обществ; инициации, в которых она сохранялась, рассматриваются по порядку, от примитивной инициации Адама до христианской инициации, включая египетскую, инициацию Моисея и народа Израиля, а также инициацию Храма Соломона. Некоторые были божественного вдохновения, как иудаизм и христианство, другие — делом более или менее вдохновленных мудрецов. Одни быстро поддались разложению, как египетская инициация, которая затерялась в материальных изысканиях, другие объединились, как Масонство, происходящее от инициации Храма, которое приняло христианское откровение и сохраняло свою древнюю форму лишь потому, что Масоны считали, что эта форма когда-то «просветила их разум относительно тайн человека и Вселенной».
Следует отметить, что на практике не делалось никакого различия между смыслом слова истина и тем, который мы придаем слову религия. Для Професса всякая наука в конечном счете есть лишь познание Бога, и вся мудрость человека произошла от воспоминаний, которые Адам сохранил о состоянии славы, где до своего падения он мог созерцать Божественное Существо, единственный источник, из которого проистекали все истины, все науки, все человеческие религии и даже все обряды тайного класса Профессии.
Эти понятия, однако, не объясняли, почему истина стала тайной, почему она скрывалась в тайных кругах, ни почему даже в этих кругах она была скрыта под темными и весьма плохо понятыми большинством посвященных символами. Было бы плохо знать Виллермоза, чтобы полагать, что по этому пункту он мог остаться в тупике. Инструкция Професса возводила причину этого положения вещей к потопу или, по крайней мере, к потомкам патриарха Ноя. Человеческое недостоинство, действительно, избежало очищающих вод, и священная наука всегда рисковала быть оскверненной извращенцами, если бы ее преподавали всем. Избранные той далекой эпохи нашли лишь один способ сохранить свои драгоценные знания: они решили скрыть их и преподавать только благоразумно, испытанным ученикам. Отсюда объяснение всех странностей оккультных обществ и градации инициаций, которые использовали все школы мудрости и все религии земли, наследницы истинной мудрости.
Это утверждение требовало объяснения, по крайней мере для христианства, которое ни в коем случае не представляло себя тайным обществом и, по-видимому, не скрывало ничего из своего вероучения и культа. Наставление профессов не уклонялось от этого. Оно развивало дорогую Виллермозу мысль о том, что первоначальный христианский институт был лишь «посвящением в священные и неизреченные таинства»; отсюда — степени для верующего, который становился аудитором, оглашенным, компетентным, избранным и неофитом; отсюда — различные священнические достоинства. Таким образом, пытались доказать, что первоначальное христианство было тайной, доверенной немногим избранным.
Франкмасонство, посвящение, гораздо более древнее, чем то, которое Христос принес на землю, и которое совершенно естественно происходило от посвящения Соломона, следовало тем же путем осмотрительности по тем же причинам. Такое же объяснение давалось для тайны профессов. Вся эта цепь таинств была создана лишь для того, чтобы сохранить ту же истину от той же опасности. Таким образом, Виллермоз представлял свое новое изобретение как почтенный институт и связывал свое учение через древнейшие посвящения с самими истоками Мира, с Богом, его творцом.
Виллермоз рассказывал в 1781 году, что он также зачитал офицерам Галльского конвента наставление Великой Профессии. Но, сравнивая список профессов с состоянием Коллежей Великих Профессов, мы констатируем, что многие из первых братьев, допущенных к подписанию обязательства, как раз никогда не были облечены во вторую степень. Впрочем, можно думать, что это, возможно, было не совсем подходящее место и время, чтобы предпринимать для тех, кто еще не был коэном, более глубокое посвящение. Даже времени не хватало, так как братья были на грани того, чтобы разойтись. Тюркхейм, прежде всего, возможно, не имел ясного представления об учениях и культе, представителем которых его назначил Виллермоз. Он действительно использовал в своих речах слова и выражения, типичные для языка Паскуалли, но совсем не уверенно, что он уже знал их точный смысл. Люди вроде Байерле и Проста де Руайе, которые рассматривали масонство как общество с утилитарной целью, еще меньше понимали, о чем идет речь. В тот момент их это мало заботило, они, несомненно, были довольны тем, что их удостоили нового титула, который им преподносили как особенно древний, важный и таинственный.
Степень професса, которую им жаловали, была, впрочем, если мы правильно понимаем уставы и регламенты Ордена Великих Профессов, лишь простым титулом ожидания, который раскрывал только существование и общий смысл тайных степеней и позволял претендовать на Великую Профессию. Все, что позволялось простым профессам, — это показать способности, которые они имели к обучению, или, говоря языком коэнов, доказать, что они являются «людьми желания». Не было большим обязательством даровать этот титул нескольким братьям, намеренно плохо просвещенным относительно глубокого намерения нового института. Виллермоз откладывал серьезную пропаганду на потом; на данный момент ему было достаточно, чтобы они своими подписями и масонскими титулами придали оттенок подлинности его реформе. Сами того не зная, они только что перевели профессов из области вымысла в область реальности.
Отныне можно было отвечать гельвийцам, любопытствующим о тайнах Ордена, категорично и в то же время загадочно, что Рыцари Святого Града не преследуют никаких политических целей, что они осуждают алхимические методы и даже отвергают слово «тайна», которое «по-видимому, должно навлечь насмешки на тех, кто занимается только вещами, полезными для Ордена и человечества в целом». Однако не отрицалось, что Орден обладает знаниями «о человеке и о природе, способными сделать его лучше и более склонным к благотворительности, сохраненными определенным классом людей, которые объединились подобными трудами и скрыли их от толпы». Братьев из Монпелье приглашали со своей стороны работать над обогащением этого сокровища и также проводить исследования первоначальной науки масонства. Но их предупреждали, что свод доктрины, который будет составлен, будет сообщен только тем из них, «кто проявит вкус и способности к этому роду исследований» и кто, уже самостоятельно приподняв край «завесы, которой покрывается истина», проявит послушание и искреннее смирение. Ни у кого в тот момент не возникло любопытства поинтересоваться, кто, в конечном счете, был тем лицом, которое будет ответственным за этот выбор.
Цель, которую преследовал Жан-Батист Виллермоз, была достигнута. Секретный класс высших степеней был создан, и он официально получил разрешение тайно развивать собственное учение. Галльский конвент только что преобразовал Французские директории Строгого соблюдения в мистическое общество, весьма далекое от немецкого института, на который они ссылались. Приняв без обсуждения туманные объяснения, которые он представил, Братья вверили себя его усмотрению. Дело было сделано. Несмотря на свои притворства в скромности, Канцлер Лиона стал хозяином нового масонского Ордена; истинным Неизвестным начальником Благодетельных рыцарей Святого Града.
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Глава VII
Орден Благодетельных рыцарей Святого Града. — Пропаганда и успех реформы Виллермоза. — Масонские основания в Маконе, Гренобле и Париже. — Списки членов Благотворительности с 1780 по 1782 год. — Усердный неофит, граф Франсуа Анри де Вирьё. — Герцог д’Авре де Круа, Великий провинциальный мастер. — Трудности с Великим Востоком. — Профессия согласно ее уставам. — Коллегии и Великие Профессы. — Секретное учение. — Возражения Жозефа де Местра. — Сохранение культа коэнов. — Бумаги Прюнеля де Льера. — Значение Ж.-Б. Виллермоза в среде оккультистов.
Годы, последовавшие за Галльским конвентом, были для Жана-Батиста Виллермоза годами напряженной работы.
Уже 10 декабря 1778 года, в день закрытия конгресса, новый режим был установлен в Великом капитуле. В присутствии всех национальных делегатов Великие офицеры Овернской провинции приняли акты, кодексы, ритуалы, степени, инструкции и регламенты, которые были обнародованы. Их одобрение было, очевидно, совершенно излишним, поскольку, будучи членами Конвента, они уже проголосовали за то, что их просили ратифицировать. Но разве великие сановники лож и опытные франкмасоны не привыкли проводить большую часть времени своих собраний в тщетных формальностях? Эта формальность ознаменовала исчезновение тамплиерского Капитула, основанного бароном Вейлером.
Лион должен был стать, согласно планам, принятым на конвенте, местом пребывания трех отдельных органов: Приората, Префектуры, Командорства. Более того, постоянный административный комитет, состоящий из Администратора, пока не было Великого мастера, Генерального визитатора, Генерального канцлера, Великого приора Лиона и Префекта Лиона, должен был руководить всей провинцией и улаживать дела трех Приоратов: Лиона, Парижа, Экса. Ложи Парижа и Экса существовали пока только в надеждах. К тому же пять членов руководящего комитета на деле были лишь тремя, поскольку Генеральный администратор Прост де Руайе был также Великим приором Оверни, а Гаспар де Саварон, Генеральный визитатор, совмещал свою должность с должностью Префекта. Излишне уточнять, что третьим членом был Виллермоз, естественно оставшийся Генеральным канцлером одновременно с должностью Канцлера Лионской префектуры.
Несмотря на эту видимость реформы, в масонской провинции мало что изменилось. Те же самые лица, которые были офицерами тамплиерского Капитула, оказались облечены должностями Приората, Префектуры и Командорства. Те, чьи достоинства были упразднены, получили в качестве утешения титулы Почетных советников. Поэтому те же имена, которые встречаются в протоколах первой Овернской директории, встречаются и во второй. Степень Socius, якобы упраздненная, была также заменена степенью Почетного советника, которая выполняла те же функции. Ее предоставили принцу Георгу-Карлу-Людвигу Гессен-Дармштадтскому, который в ноябре предыдущего года просил о приеме в Лионский капитул; Кристиану де Дюркхайму, агенту, назначенному при Брауншвейгской директории; и, естественно, Бакону де Ла Шевальри, оставшемуся полномочным представителем Шотландских директорий при Великом Востоке. Все эти поверхностные изменения ничуть не нарушили существование круга масонов, группировавшихся вокруг Виллермоза; под новым именем Благодетельных рыцарей, которое они приняли, как и под теми, что они носили ранее, они зависели от него столь же тесно, они были лишь его учениками и инструментами его замыслов.
Первой задачей было распространение его реформы в как можно большем количестве лож. Виллермоз добился одобрения еще во времена конвента текста циркуляра, который должен был стать введением к реформированному кодексу. Все это, адресованное ложам Строгого соблюдения, должно было послужить рекламой результатов, которыми хвастались французские Директории. Это было немало: дух античного масонства был обретен вновь вместе с ключом к основанию Ордена; был создан подлинный авторитет, вдохновленный чистейшим христианством, который руководил благотворительными делами, осуждал градусы мщения и поддерживал среди рыцарей-профессов самое совершенное равенство. На первый взгляд эти чудесные новости не вызвали большого любопытства.
Результаты пропаганды, однако, не были совсем уж обескураживающими. Национальный комитет, который был создан в последний момент для принятия присоединений к реформе, имел несколько возможностей собраться, чтобы зафиксировать успехи. Гельветы первыми приняли решения Галльского конвента 13 марта 1779 года; их позиция немного компенсировала молчание, в которое окончательно погружалась Окситанская директория. В апреле депутаты Великого Капитула Ломбардии из Турина были приняты со всей возможной помпой. Это были доктор Жиро, a Serpente, канцлер, и брат a Columna rubra, Ж.-Ж. Винье, генеральный прокурор. Они прибыли, имея при себе полные полномочия от Великого магистра новой автономной провинции Италии, графа Габриэля де Бернеса, Eques a Turri Aurea. Однако лишь 10 мая коды, ритуалы и документы, необходимые для их преобразования в Благодетельных рыцарей, были переданы им Национальным канцлером. Швейцарские директории, со своей стороны, были довольно благосклонны к лионской реформе. Ибо, если романские ложи оставались приверженными немецкой системе, германские ложи под влиянием Дитхельма Лаватера, приора Гельвеции, присоединились к Бургундии и приняли решения и регламенты Галльского конвента. 11 февраля 1781 года Лионская директория также узнала, что Восток Гааги объединяется в отношении символических градусов с Бургундской директорией.
В Лионской провинции Орден развивался. В Шамбери, несмотря на противодействие старой ложи «Трех минометов», «Совершенная искренность» все еще процветала. В Маконе некий брат Дебуа, который уже переписывался с Жаном-Батистом Виллермозом, в марте 1779 года запросил полномочия, необходимые для основания ложи Благодетельных рыцарей. Братья из этого региона приезжали в Лион для получения своих градусов; среди них Пьер-Поль-Александр де Монспе был принят в рыцари 12 декабря 1779 года. Будучи офицером в отставке после ранения в битве при Лутцельберге в 1758 году, новоприбывший принадлежал к Мальтийскому ордену. Он был выдающимся членом божолеского дворянства.
Еще более выгодным приобретением стал целый круг франкмасонов из Гренобля, который в сентябре 1779 года попросил о ректификации под названием «Благодеяние». Список братьев включал прежде всего имена Анри де Вирье, которому тогда было двадцать пять лет и который был вторым полковником полка «Месье Инфантери», Армана де ла Тур-дю-Пен-Монтобана и Гаспара де ла Круа де Сев, а также более буржуазные имена Ива Жиру, секретаря суда Грезиводана, Андре Фора, адвоката при Парламенте, и Леонара Прюнеля де Льера. Это собрание людей, выдающихся в различных отношениях, а также восторженный и открытый характер молодого графа де Вирье оказали на масонов Гренобля влияние, которое очень легко понять; две другие ложи попросили присоединиться к «Благодеянию»: «Равенство» в 1780 году и «Совершенный союз» в 1781 году. Ложа, приписанная к Лиону, была также основана в Кре в департаменте Дром. Гренобль, возведенный в ранг Командорства, заслуживал не меньше, а то и больше, чем Шамбери, носить титул Префектуры. Но тогда ничего не было решено.
Франсуа-Анри де Вирьё, a Circulis, его Командор, был вызван в Париж в качестве полковника полка Месье. Однако ни его военная карьера, ни заботы о будущем, ни женитьба не остановили рвения этого молодого человека к Ордену Виллермоза. Он занимался формированием парижского «Благодеяния», будущего ядра будущего Приората Франции; он использовал свои высокие связи и дружбу, чтобы найти Великого провинциального мастера, который мог бы сделать честь всей их ассоциации и придать ей светский лоск, которого ей еще недоставало.
В 1780 году в печатном списке членов Лионского благодеяния значилось 16 офицеров, 15 братьев, «принятых без должностей», и 13 «аффилированных», проживающих или не проживающих в городе. Так мы узнаем, что Селлонф вернулся в Санкт-Галлен, прервав таким образом сотрудничество с Виллермозом, которое длилось почти двадцать лет, со времени основания Великой ложи регулярных мастеров. В 1782 году в списке появилось около десяти новых имен. Но эти документы не дают точного общего числа масонов, которые зависели от Лионской директории. К ним следовало бы добавить списки Шамбери, Гренобля, Макона и других мест провинции, где также находились Благодетельные рыцари. В конечном счете, я не думаю, что их было больше сотни, что вдвое превышало число избранных братьев, которых Виллермоз объединил в своей центральной ложе.
Численный состав Овернской директории был довольно ограничен, но весьма выдающимся по качеству. Новые адепты были в подавляющем большинстве дворянами, офицерами королевских полков или Мальтийского ордена, принадлежавшими к провинциям, соседствующим с Лионом. Определенных примеров и определенного прозелитизма — декана капитула Сен-Жан, каноника Жана де Кастелласа, шевалье де Монспе и графа де Вирьё — было достаточно, чтобы завербовать в Орден отборную клиентуру среди представителей знати и духовенства.
После смерти Шарля де Хунда, то есть с конца 1776 года, Лионская провинция обходилась без Великого мастера. Жан-Батист Виллермоз, хотя письма Фердинанда Брауншвейгского и побуждали его сделать выбор, несомненно, до тех пор не находил персонажа, который мог бы ему подойти. Возможно, он не искал с большим усердием, стремясь прежде всего сохранить свою независимость и влияние, которое он оказывал на своих соратников. Но как только, согласно его желаниям, был учрежден совершенный Исправленный масонский орден, он не мог оставаться равнодушным к блеску, который принесло бы покровительство вельможи высокого происхождения. Оставалось только найти такого, который был бы достаточно декоративным, а также не имел бы слишком много личных идей и желания вмешиваться в то, что его не касается. Именно Анри де Вирьё спровоцировал выбор герцога д’Авре де Круа и обеспечил успех всех предпринятых по этому поводу шагов.
Первое известие об этой блестящей кандидатуре было доставлено в Лион в 1780 году группой итальянских франкмасонов, среди которых были шевалье Назелли из Неаполя, доктор Жиро из Турина, маркиз де Калюз и некий Пепе, священник; все они возвращались из Парижа, нагруженные доверительными сообщениями, проектами и поручениями от брата a Circulis. Виллермоз одобрил сделанный выбор. Однако он был совершенно не осведомлен о масонских познаниях герцога. Но этот момент, несомненно, казался ему весьма второстепенным, учитывая знатное происхождение претендента. Герцогу было тридцать шесть лет, он был принцем Священной Римской империи, грандом Испании, шателеном Монса в Эно, губернатором Селестата в Эльзасе, полковником, командующим Фландрским пехотным полком. Эти титулы и эта высокая знать показались весьма подходящими для того, чтобы придать Лионской провинции Исправленного масонского ордена достаточный авторитет.
Фердинанд Брауншвейгский горячо одобрил этот выбор. Виллермозу оставалось только интронизировать своего Великого провинциального мастера самым торжественным образом. Но прежде следовало его просветить. Это было поручено Анри де Кордону и графу де Вирьё. Было бы также правильным, чтобы будущий Великий мастер приехал в Лион, как простой кандидат во Внутренний орден, чтобы получить титулы Новиция и Рыцаря. Но хотя герцог охотно принял свои степени и свое орденское имя Augustus a Portu Optato, хотя он подписал обязательства, «капитуляции» — настоящий договор из нескольких пунктов, определявший его роль и права, — хотя он принял различные достоинства Великого приора Франции, президента Парижской шотландской директории, Великого приора «ad honores» Лиона, которые прислал ему руководящий комитет Оверни, он не подчинился формальностям, требовавшим его присутствия, и не взял на себя труд познакомиться с теми, кто предлагал ему первый ранг в своем обществе.
Не существовало никакого регламента для назначения Великого провинциального мастера. Виллермоз работал над тем, чтобы определить тех братьев, которые имели бы право голоса, либо от своего личного имени, либо от имени различных категорий: префектур, командорств, Совета чести и т. д., которые они представляли. Организованные выборы состоялись 21 января 1781 года, на Торжественном капитуле, который, сколь торжественным он ни стремился быть, не был особенно многочисленным, поскольку насчитывал всего дюжину членов. 1 февраля принесло благодарности от герцога. Но, несмотря на настояния Жан-Батиста Виллермоза и его терпение, Огюст де Круа так и не приехал, чтобы вступить в свою должность.
Еще один Торжественный капитул был проведен 3 марта 1782 года, на котором, тем не менее, приступили к официальной инсталляции Великого мастера провинции. Декан Жан де Кастеллас представлял герцога д’Авре. Он по доверенности принес подобающие клятвы, принял вместо него братское целование, произнес от его имени речь и председательствовал на последовавшем банкете. Высокочтимый Великий мастер Августус а Порту Оптато фигурировал во всех этих хорошо отрегулированных церемониях лишь в эффигии, благодаря портрету, который брат Когель написал с него и торжественное открытие которого состоялось в зале капитула префектуры.
Еще один из наиболее важных братьев также отсутствовал на этой церемонии, а именно генеральный администратор Прост де Руайе, второй по рангу во всей иерархии достоинств тамплиерской провинции. Дело в том, что уже некоторое время Высокочтимый аб Аквила проявлял признаки усталости от Исправленного шотландского масонства. 28 сентября 1781 года он выразил желание сложить с себя все достоинства, которыми обладал среди Благодетельных рыцарей. Должность генерального комиссара по монетам, которую он только что получил, не оставляла ему, как он оправдывался, достаточно времени, чтобы он мог по-прежнему заниматься масонскими делами. Виллермоз ответил на это отступничество, выразив сожаления капитула и попросив аб Аквилу остаться советником чести, чтобы не лишать «своих просвещенных советов» весь Орден. Несмотря на эту любезность и знаки привязанности, Прост де Руайе, то ли из-за реальной усталости, то ли из-за отстраненности, кажется, больше не заботился о сотрудничестве с Виллермозом и его друзьями. Я говорю «кажется», потому что после этой даты осталось слишком мало официальных документов, чтобы можно было с уверенностью говорить о деятельности Лионской директории. Как бы то ни было, администратора на замену уходящему не назначили, и Гаспар де Саварон принял его должность великого приора.
Все переговоры по поводу назначения Великого мастера, и особенно основание «Благотворительности» в Париже, не обошлись без возникновения некоторых трудностей с Великим Востоком и не вызвали дурного настроения у Бакона де Ла Шевальри, который не без досады наблюдал за рвением неофита, проявляемым графом де Вирье. Ссылаясь на тайные полномочия, которые Вейлер доверил ему в 1774 году, чтобы объединить французский устав с немецким, брат аб Апро претендовал на то, чтобы быть единственным лицом, уполномоченным заниматься делами Ордена в парижских кругах. С другой стороны, он обещал герцогу Шартрскому высочайшие достоинства, которые должны были предложить ему Шотландские директории Франции, и раздражался, видя, что по этому вопросу до сих пор ничего не решено.
Виллермоз возражал, что подобные прерогативы являются «незаконными» и что во времена Вейлера он также получил право контролировать действия своего депутата. Фактически, после Галльского конвента канцлер Лиона все чаще обходился без своего официального представителя. Предпочитал ли он использовать для нужд своей новой пропаганды более послушных и менее осведомленных посланников? Перестал ли он совсем интересоваться Великим Востоком? Тем не менее он был слишком осторожен, чтобы рисковать оттолкнуть от себя знатных вельмож, которые руководили большинством французских франкмасонов, и раздражать восприимчивого Бакона де Ла Шевальри. Уже намечались некоторые угрозы. Не в пику ли ему, отойдя от своей предубежденности против Философского шотландского устава, Великий Восток заключил договор о союзе с этим конкурирующим обществом, которое также претендовало на проведение исторических исследований масонства и изучение его тайн?
В октябре 1780 года Бакон прибыл в Лион, чтобы изложить Директории трудности, с которыми он сталкивался в своей роли защитника Исправленного Шотландского Устава, и досаду, которую вызывали у него досадные инициативы, которые сочли нужным предпринимать без него. Он также предупреждал лионцев, что они ошибаются, считая себя полными хозяевами своего общества, даже во Франции, и сообщал им, что в Париже есть другие шотландские братья немецкого обряда, шведы, которые открыли ложу и раздавали степени и титулы кому им заблагорассудится, нисколько не заботясь об авторитете Лиона. Он напомнил о своих прежних полномочиях, об услугах, которые он оказал, и предложил свою отставку.
Виллермоз приложил усилия, чтобы утихомирить гнев своего вспыльчивого собрата, и заставил его возобновить исполнение своих обязанностей. Он уже решил, что следует принять во внимание обещания, данные герцогу Шартрскому. Титул «Покровитель Объединенных и Исправленных Лож Франции» показался достаточно почетным и достаточно незначительным, чтобы устроить всех заинтересованных лиц. Бакону было поручено предложить это обманчивое достоинство Светлейшему Великому Мастеру Великого Востока. С другой стороны, чтобы ясно показать, что Шотландские директории ни в коем случае не считают свой договор о союзе недействительным, ему доверили позаботиться о принятии в союз Монпельеского приората в качестве четвертой Директории Исправленного Шотландского Устава.
Успокоенный брат аб Апро посоветовал лионцам продемонстрировать свою дружбу регулярным масонам осязаемым образом, приняв участие в благотворительной деятельности, которой занимался Великий Восток. Речь шла о снабжении чистым и здоровым молоком Воспитательного дома в Париже. Виллермоз охотно согласился и пригласил три французские Директории принять участие в этом благотворительном проекте. 6 февраля 1781 года Бакон, полностью примирившийся и осыпанный комплиментами Простом де Руайе, присутствовал на собрании Директории, где ему поручили, среди прочего, доставить в Париж заверение в том, что сумма в 7920 ливров, составляющая 22 взноса, была собрана Благодетельными рыцарями для участия в благотворительном фонде, который замышлял Великий Восток. Ему также было поручено увезти выписки из Актов Галльского конвента. Этот небольшой факт достаточно ясно показывает, что одной из несомненных причин недовольства брата аб Апро и директоров Великого Востока по отношению к Реформированному ордену было то, что Виллермоз пренебрег отчетом о результатах своего Национального конвента.
Важно было установить мир в Париже между теми, кто когда-то был первыми союзниками французских лож немецкого Строгого соблюдения, и группой приверженцев, которых Анри де Вирьё объединял вокруг герцога де Круа в парижской «Благотворительности». Виллермоз полагал, что добьется этого, пригласив, с одной стороны, аб Апро уважать прерогативы нового сановника Ордена, а с другой — напомнив графу де Вирьё, что следует действовать в полном согласии с Баконом де Ла Шевальри и братом д’Аркамбалем по делам, которые хоть сколько-нибудь касались дел Великого Востока. Но сотрудничество оказалось трудным.
Очевидно, что по вопросу о том, как вести себя с другими масонами королевства, братья Исправленного режима совершенно не могли договориться. Ибо в то время как Бордоская директория — которая значительно эволюционировала с 1773 года — проснулась, чтобы с энтузиазмом принять сближение с ложами французского обряда, и даже объявила о своем желании назначить герцога Шартрского своим провинциальным Великим Мастером; Лион отступил назад и проявил недоверие даже к благотворительным проектам в пользу Воспитательного дома; Страсбург, со своей стороны, опасаясь, что выбор французского «Покровителя» подчеркнет автономный характер трех французских провинций немецкого Ордена, требовал вычеркнуть из Устава все, что касалось Национального правительства. Хотя этот орган был весьма малоактивен и почти не рисковал вызвать недовольство Генеральной директории Брауншвейга, брат аб Эремо и Лионский капитул согласились его упразднить. Таким образом, если в 1778 году Лионский конвент основал Орден Благодетельных рыцарей, чтобы реформировать немецкое общество, дать ему собственную конституцию, более французский характер, то в 1781 году Благодетельные рыцари, несмотря на некоторые осторожные меры предосторожности, чтобы задобрить национальные ложи, все больше и больше обращались к Германии.
Дело в том, что произошло событие, которое придало более живой интерес переписке, которую французские провинции вели с Брауншвейгской директорией. Светлейший Брат Великий Настоятель а Виктория еще в последние дни 1779 года объявил о своем намерении созвать генеральный конвент Исправленного Устава и впервые особо пригласил на него французских Братьев.
Подготовка генерального конвента Исправленного Устава слишком тесно связана с глубокой историей мистической пропаганды Жана-Батиста Виллермоза, чтобы мы ограничились лишь внешним ее аспектом, который отражен в реестре протоколов Лионской шотландской директории. Мы бы очень плохо знали истинное вдохновение этого масонского кружка, если бы судили о нем только по отчетам, которые мы только что резюмировали. Его подлинная деятельность, его raison d’être заключались не в этих официальных делах. Доказательство отсутствия интереса, который Виллермоз в то время проявлял к административным вопросам, можно прочесть в самом реестре. С 10 декабря 1778 года отчеты о заседаниях руководящего комитета Овернской провинции составляются с совершенно характерной небрежностью. Многие листы остались чистыми, не были заполнены, резюме заседаний остались записанными на маленьких отдельных листках: все это производит впечатление беспорядка. Самая интересная часть истории Благодетельных рыцарей — это история основания и развития кружков Профессов.
Основные характеристики Профессии, таинственного класса, добавленного к явным степеням Исправленного Устава, где сохранялась тайна первобытного масонства, были определены задолго до собрания 1778 года; но все оставалось в зачаточном состоянии. Когда участники конгресса разъехались, Виллермоз с помощью своих сотрудников должен был завершить работу над уставами и правилами, а также над инструкциями для простой Профессии и Великой Профессии. В этой работе Перисс и Пагануччи служили ему лишь переписчиками, он один принимал решения обо всем и о каждой детали.
Целью учреждения было посвящение тех Благодетельных рыцарей, которые были сочтены достойными, «в познание тайн древнего и первобытного масонства и получение объяснения и окончательного развития масонских символов и аллегорий». Но какие рыцари должны были быть сочтены достойными доступа к высшей степени и этим высшим тайнам? Виллермоз позаботился о том, чтобы четко указать это и составить таблицу качеств, которые следует искать, и недостатков, которых следует избегать, чтобы предлагать подходящих кандидатов. Было тем более необходимо установить некоторые правила, что, назначив первых Профессов, он в принципе оставлял им заботу о самопополнении. Субъект должен был быть добродетельным, иметь хорошую репутацию и обладать твердыми религиозными принципами. Гордиться своим происхождением, проявлять тщеславие из-за своих талантов, слишком большая склонность к естественным наукам были плохими признаками, почти запретительными, так же как и слишком пылкое воображение. Виллермоз, однако, не хотел, чтобы выбирали робкие умы, слишком привязанные к распространенным предрассудкам; он также исключал слабые характеры и тех, кого можно было обвинить в легкомыслии и непостоянстве.
Статья II Уставов так описывает учреждение: «Профессия совершается в два этапа или акта, каждый из которых требует особых обязательств относительно их объекта. Первый, предназначенный исключительно для указания необходимости и цели посвящений, является лишь подготовительным ко второму... Второй, который является последним пределом Великой Профессии, дает только титул Великого Професса. Каждый из этих классов имеет особое слово, чтобы служить Братьям для узнавания друг друга».
Профессы и Великие Профессы имели строгое обязательство скрывать свое качество, и, естественно, свои инструкции, от обычных рыцарей-масонов, даже Благодетельных.
Судя по тому, что нам известно об уставах и ритуалах, церемониал Ордена был прост и весь пропитан религиозностью; он использовал характерные выражения Избранных Коэнов и их оригинальный символизм.
Первая степень давалась на собрании уже посвященных рыцарей-Профессов. Новый принятый произносил, а затем подписывал свое обязательство. Ему зачитывали секретную инструкцию и доверяли слово для узнавания его степени. Это было то же самое обязательство, которое подписали члены Лионского конвента, и, вероятно, та же инструкция, которую Туркхейм им передал. Таким образом, Професс узнавал, что под «тайнами древнего и первобытного масонства» следует понимать теософскую систему, вдохновленную Библией, чья главная оригинальность заключалась в претензии составлять саму сущность масонства и, более того, всех религий земли, саму сущность всякой истины.
Подобно тому как в обществе Благодетельных рыцарей символические градусы и внутренние степени были лишь подготовительными этапами к Профессии, так и градус простого Професса был лишь временем ожидания, пустой мерой, в ходе которой наставники должны были судить о достоинствах и способностях. Никакого интервала для продвижения с первой степени на следующую установлено не было, «поскольку срок зависит исключительно от чувств и расположения кандидата».
Именно на следующем градусе должен был начаться подлинный курс тайной инструкции. Однако он проводился с такой же малой пышностью, как и предыдущий. Кандидат слушал чтение уставов, которые он должен был принять и подписать. Затем, стоя на коленях перед президентом собрания, он произносил свое особое обязательство, делая рукой масонский знак Подмастерья. После этого он ставил свою подпись под обязательством своего градуса и отныне причислялся к числу Великих Профессов. Прием завершался чтением специальной инструкции, о которой мы знаем, что она объясняла «истинную причину посвящения» и давала пароль градуса. Будучи таким образом введенным в круг своих собратьев, Великий Професс мог принимать участие в кружках наставления, свободных конференциях, где царило величайшее равенство и где не делали ничего иного, после ритуальных молитв, кроме как читали и разъясняли какой-либо пункт тайного учения.
Орден имел главное местопребывание или общий центр, где находилось хранилище инструкций. Именно этот центр руководил обучением, от него зависело создание Коллежей Великих Профессов. Необходимо было, чтобы в одном городе было не менее трех Великих Профессов, чтобы можно было учредить особый Коллеж, то есть настоящее отделение Митрополичьего коллежа, обладающее копией обязательств, уставов и предварительных инструкций, с правом в свою очередь принимать и обучать новых членов. Митрополичий коллеж имел трех сановников: Президента, Депозитария и цензора, и частные коллежи, по этому образцу, должны были также выбирать себе, по мере возможности, тех же должностных лиц.
Главным местопребыванием ассоциации был Лион. В уставах Виллермоз маскировал вескую и существенную причину этого факта под благовидными географическими соображениями и, всегда стремясь скрыть свою истинную роль, возлагал ответственность за эту организацию на Галльский конвент.
Президент был декоративной фигурой, которая произносила молитвы до и после собраний, принимала допущенных Братьев и назначала дату конференций. Он должен был совещаться с Депозитарием и цензором по поводу любого нового основания, и их три подписи заверяли документы, которые они рассылали в частные коллежи от имени Митрополичьего коллежа. цензор был своего рода надзирателем, чья задача состояла прежде всего в том, чтобы следить за соблюдением правил.
Уставы отводят Депозитарию главную роль. Он был истинным главой Ордена, поскольку целью всей ассоциации было изучение учения, которое он один хорошо знал и единственным распространителем которого он являлся. Поддерживалась фикция, что он также был «прямым и особым корреспондентом тех, от кого он получил хранение инструкций, и тех, от кого он мог ожидать приращения света, но он ни в коем случае не будет обязан давать кому бы то ни было какую-либо информацию об этой переписке, он будет поступать согласно своей благоразумности как в Митрополичьем коллеже, так и в частных коллежах». Несмотря на расплывчатость этой формулировки, нельзя было лучше сказать, что, укрывшись за таинственными респондентами, Депозитарий не должен был давать никаких объяснений по поводу происхождения своих инструкций, равно как и по поводу изменений, которые он мог внести в них впоследствии. С другой стороны, в то время как два других сановника Коллежа должны были избираться Великими Профессами, именно Депозитарий назначал себе Заместителя, которому поручалось его заменять и который один определял, каковы будут его обязанности и полномочия.
Можно догадаться, что Виллермоз зарезервировал столько важности и свободы для функций генерального депозитария лишь потому, что это была должность, созданная специально для его личного пользования. Благодаря этим удобным распоряжениям общество Профессов, конфедерация Коллежей посвященных на полях лож, представляло собой гибкую и простую организацию, которая полностью зависела от него.
При изучении уставов также становится очевидно, что лионский деятель не хотел основывать институт тайных наук на манер Филалетов, но школу духовной жизни и мистического совершенствования. Чтобы познать истину, Професс должен был прежде всего заслужить её; ему рекомендовалось укрощать свои страсти, практиковать милосердие, проявлять мужество и веру. Обязательство простой Профессии было не просто клятвой молчания, но актом веры во всемогущего Бога. Великий Професс же вдавался в большие подробности, он подтверждал свою приверженность христианской религии и давал обет совершенства. В конце своих обязательств, как и в своих ритуальных молитвах, которые открывали и закрывали собрания, они молили о помощи Бога и Его просвещении.
Виллермоз настолько убежден, что успех его учения зависит от расположения, с которым к нему подходят его ученики, что он даже советует своим наставникам не слишком использовать убеждение по отношению к субъектам, медленным в понимании или склонным к дискуссиям; лучше было подождать, чем искусственно ускорять обучение, которое должно было стать подлинным обращением, делом воли, а не интеллекта, делом также непредсказуемой божественной благодати.
Чтобы еще лучше привлечь внимание посвященных к важности личных усилий на пути, который должен был им открыться, Виллермоз позже добавил к церемониалу приема Великих Профессов «Диалог между главным инициатором и вновь принятым», который настаивал исключительно на этом пункте. Ученик узнавал там, что он не должен просить точных откровений, способных удовлетворить его воображение; ему напоминали, что «истинное желание без примеси человеческого мотива» — это то, что важнее всего, и что путь к науке проходит через засушливые области самопожертвования и умерщвления сердца и духа.
Это то, что уже предвещало испытание символической степени Товарища, где, будучи приведенным перед зеркалом, покрытым вуалью, он слышал слова: «Если у тебя есть истинное желание, мужество, интеллект, отдерни эту занавесь». Прекрасное испытание, хорошо подходящее для того, чтобы понравиться Виллермозу своим загадочным видом и двойным смыслом, пришедшим из учения Паскуалли. Доктрина Коэнов, как мы знаем, устанавливала тесные соответствия между природой человека и природой мира; она утверждала, что тот, кто умеет читать в самом себе, одновременно познает божественный план, и всегда придавала первостепенное значение желанию и свободе воли.
Но если Виллермоз, проповедуя качества мужества и воли, лишь следует за своим учителем, он также представляет более общую традицию; его учение примыкает ко всем методам мистического формирования. Опыт показывает, что любое духовное призвание требует прежде всего усилий. Душа, ищет ли она истину, искусство или божественное, нуждается в твердой воле, чтобы абстрагироваться от привычек и видимости и стремиться к особому миру своего созерцания. Однако было бы не слишком великодушно заметить, что со своей стороны Лионский канцлер пришел к пониманию важности воли и отречения в мистической жизни лишь вопреки самому себе. Как долго он колебался на пороге храма Коэнов! Сколько писем он отправил в Бордо, чтобы изложить свои сомнения и разочарования! Несомненно, он долго надеялся достичь собственного духовного обращения не через усилия и желание, а через более легкий путь чувственных явлений и чудес. Всегда легче давать другим мудрые советы, чем следовать им самому. Впрочем, надо сказать, в оправдание главы Профессов, что отсутствие согласия между его принципами и его поведением исходило не от него, а от его учителя. Доктрина Паскуалли, со всеми ее претензиями на духовность, была прежде всего довольно грубой или, по крайней мере, довольно материальной магической системой. Никто из Коэнов, даже наиболее одаренный для мистической жизни, никогда не сможет избавиться от изначальных пороков этого неудачного начала. Виллермоз, который был далеко не из самых одаренных, всю жизнь останется жаждущим чудесного, при этом искренне веря, что живет в чистых областях мира духа.
Положения, регулирующие преподавание доктрины, показывают, до какой степени он считал её священной. Орден Профессов казался созданным не столько для её распространения, сколько для защиты от осквернения. Если же случалось, что, несмотря на столь многие предосторожности, недостойный человек проникал в храм, его нужно было любой ценой устранить. Для этого, вместо того чтобы раздражать его любопытство, объявляя об исключении, старались утомить его. Ему не давали продвигаться ни в степенях, ни в науке, его больше не приглашали, от него скрывали дату конференций. Так его постепенно оттесняли и фактически исключали, «без необходимости предупреждать его об этом».
Можно было бы подумать, что, преследуя столь возвышенную цель, создавая столь высокое представление о призвании, к которому он предназначал свой Орден, установив столь мудрые, но столь строгие правила, Жан-Батист Виллермоз должен был бы испытывать немалые трудности в поиске образцов всех гражданских и масонских добродетелей, христиан столь же ревностных, сколь свободных от предрассудков, и столь же послушных, сколь решительных, тех совершенных «людей желания», которые одни могли стать достойными Профессами. Это совсем не так: либо многие Благодетельные рыцари действительно обладали всеми необходимыми качествами, либо им авансом приписали некоторые из них, но семь Коллежей Великих Профессов были учреждены при основных шотландских ложах, принявших решения Лионского конвента. Во Франции, в Италии и даже в Германии тайный класс насчитывал более шестидесяти членов в 1782 году.
Первый Коллеж, первый как по времени создания, так и по значимости, был Митрополичий коллеж Лиона. В 1778 году, при основании, он насчитывал 11 членов, а в 1781 году — 20. Гаспар де Саварон был президентом, Жан Пагануччи — цензором, Виллермоз был хранителем, а его заместителем — верный Перисс Дюлюк. Затем следовали сановники Шотландской директории, а среди них большинство тех, кто входил в Храм Философов Избранных Коэнов Лиона: Ламбер де Люсье, Барбье де Лескуэ, Селлонф, доктор Виллермоз, Анри де Кордон, Жан-Мари Брюизе, Антуан Виллермоз, декан де Кастелла и Жан-Поль Браун. Было также несколько новичков, недавно принятых в число Благодетельных рыцарей: Жан-Пьер Мольер, Пьер Брюизе, Александр де Монспей, Антуан Сабо де Пизи, Бернар де Рюйи, Клод де Раше и Жак Миллануа. Даты их принятия в число Великих Профессов достаточно ясно показывают, что для них стажировка в символических градусах и градусах внутреннего порядка должна была быть очень короткой, если не отсутствовать вовсе.
Страсбург объединял пять Великих Профессов: Жан де Тюркхайм был президентом, а Родольф Зальцман — хранителем.
Турин, в VIII провинции, также имел свой Коллеж. Виллермоз, несомненно, воспользовался проездом итальянских братьев в 1779 и 1780 годах, чтобы посвятить их в тайный Орден, одновременно с другими решениями Галльского конвента. Хранителем, который в каждом Коллеже очевидно представляет того, кому Виллермоз оказывает доверие, был доктор Себастьен Жиро.
В Шамбери четверо из старейших братьев «Искренности» еще в 1779 году были приняты в число Профессов. Президентом был Ипполит Девиль, а хранителем — Марк Ревуар. Это объяснимо, если вспомнить, что последний уже числился среди Коэнов. Двумя другими были Жозеф де Местр и Жан-Батист де Сальтер.
Коллеж Гренобля включал командора де Савье, Ива Жиру — хранителя, Жозефа Прюнеля де Льера — цензора, Андре Фора и Франсуа-Анри де Вирье. Все они были приняты в 1779 году, в том самом году, когда их ложа «Благодеяние» была исправлена Лионской директорией.
Монпелье обладал Коллежем из пяти членов с Гийомом Кастеном де ла Девёз в качестве президента и Антуаном Кастийоном в качестве хранителя.
Неаполь также имел своих Профессов. Диего Назелли, их президент, был посвящен одновременно со своим соотечественником Жозефом Пепе, когда проезжал через Лион в 1780 году.
В Отёне также было два члена тайного класса, Жан-Александр де Скорай и Антуан Ле Сёр, но этого числа было недостаточно для формирования Коллежа.
Наконец, последними, но не менее важными, в 1780 году несколько немцев пришли пополнить общество; это были Карл, принц Гессен-Кассельский, Карл де Вехтер, барон де Плессен, Хаугвиц и Фердинанд Брауншвейг-Люнебургский, который в силу своего высокого достоинства Великого Магистра Исправленного Шотландского Устава был поставлен во главе официальных списков.
Если сравнить таблицу, составленную в 1782 году, со списком подписей простых Профессов, принятых с декабря 1778 по ноябрь 1781 года, можно заметить, что многие из тех, кто был принят в первую степень, не были допущены дальше. Антуан Прост де Руайе, Людовик Байерле, Дюперре, Буайе де Руке — в их числе. Тем не менее они были среди первых членов-основателей тайного класса. Но совершенно очевидно, что тогда их выбирали скорее из соображений целесообразности, чем по каким-либо из тех превосходных причин, связанных со способностями и личными заслугами, которые были правилом при наборе в этот мистический круг. Жан-Батист Виллермоз признавал за собой право свободно пользоваться правилами, автором которых он был, и, больше не нуждаясь в этих братьях, он не заботился о том, чтобы посвящать их в свои мысли и планы в большей степени.
Нам недостает тетрадей, которые служили для обучения Профессов. Все, что осталось от плана наставлений, состоит из нескольких неполных листов. Поразительно то, что доктрина Профессов отнюдь не оригинальна и происходит из учения Паскуалли. Виллермоз добавил к науке своего учителя лишь одно дополнение: искусную филиацию, которая возводит происхождение тайных посвящений к сыновьям Ноя; впрочем, эта так называемая история, составляющая легенду степени Профессии, является скорее развитием, нежели оригинальным дополнением. После работы, проделанной на конференциях лионского Храма Избранных Коэнов, наставления, составленные для Профессов, стали результатом усилий, которые Виллермоз прилагал в течение многих лет, чтобы понять доктрину реинтеграции, а также чтобы примирить ее, насколько это возможно, с католической ортодоксией.
Как и Коэн, Професс узнавал, что Бог есть един, троичен и четверичен, в зависимости от того, рассматриваем ли мы Его могущество и Его природу; что физический мир был создан после восстания духов, чтобы стать тюрьмой для извращенных; что материя имеет тринитарную сущность, образованную сочетанием трех элементов: соль, сера и ртуть; что всякая материя в конечном итоге растворится, приведя к исчезновению всех существ минерального, растительного и животного мира; что все существа — это духи, распределенные по четырем классам, все более удаленным от божественного центра по мере того, как их миссия становится более временной, а форма — более материальной; что среди существ следует различать тех, кто эманирован и является пассивным инструментом божественной воли, и тех, кто эмансипирован и пользуется своей свободой воли; наконец, что две противоположные силы, добро и зло, действуют во вселенной.
История человеческой судьбы занимала важное место в посвящении. Она излагалась так же, как это делал Паскуалли в пространных рассуждениях своего Трактата, но более ясно и в то же время более смело по некоторым деликатным пунктам. Виллермоз учит, что человек был создан по образу Божьему, превосходящим всю духовную, временную и материальную природу, могущественным во всех смыслах этого слова, чтобы быть «средством примирения для принципа зла», но что он не справился со своей задачей и что его прегрешение было наказано смертью. Духовной смертью, к счастью. Тем не менее, после своего падения он стал существом пассивным и «чудовищным» из-за ненормального союза духовного и материального, который составляет его деградировавшую природу. «Его преступление — источник всех зол, терзающих человечество». У человека есть только одна задача: примириться. Эта задача не является невозможной, во-первых, потому что Адам получил «весьма мощную помощь», а во-вторых, потому что дело Христа, «божественного вселенского искупителя», и его учение — тайный смысл которого был известен только ученикам — открыли нам путь и обещают нам успех. Масонские эмблемы относятся к этой мистике и должны интерпретироваться в соответствии с ней. Храм Соломона, согласно таинственным планам, полученным Давидом и исполненным Соломоном с помощью Хирама и первых Франкмасонов, построен по образу человека и по образу вселенной. Изучать символы Храма — значит изучать и то, и другое. Некоторые элементы аритмософии, например, смысл чисел 3, 6, 9 и божественного числа 4, дополняли наставление Великих Профессов.
Виллермоз, составляя это учение, лишь повторял в сжатой форме свои прежние убеждения; он не испытывал никаких угрызений совести, используя также специальный словарь и типичные выражения своего покойного учителя. Однако, хотя он использовал только учение Пасквали, он использовал его не целиком. Он различал две части в своих тайных знаниях: одну «историческую и теософскую», из которой он составил «краткий конспект» для пользования своими Профессами, и другую, содержащую понятия о «классах духовных существ» и «планах операций», которыми он не считал себя вправе распоряжаться. Мистическая география и космография своеобразной вселенной Пасквали, а также практика, молитвы, теургические операции и все системы интерпретации, числа, иероглифы и знаки, которые позволяли понимать проходы, вовсе не преподавались в Профессии. Професс изучал лишь теоретически историю мира и историю человека, за Коэном же оставалась более активная роль, возможность общаться с духовными существами, оставшимися посредниками Божественного, и таинственно действовать в необъятности вселенной.
Виллермоз придавал большее значение практике, чем теории. Вот почему он обозначает учение класса Профессов названием «религиозная наука», избегая более полного и священного выражения «истинный культ», «божественный культ», которыми часто пользовались ученики Пасквали. Таким образом, он несколько тонко разграничивал тайну Профессов от тайны Коэнов и мог убедить себя в том, что не предал последнюю, поскольку сообщал своим ученикам лишь ее первую часть. Попутно он заверял начинающих Профессов, что учение, которое они собираются получить, не таково, чтобы воспламенить их воображение и разжечь любопытство, и что это лишь метод духовной жизни и чистого созерцания, в то время как он предварял всю церемониальную магию Дона Мартинеса де Пасквали.
Уладив таким образом дела со своей совестью, чтобы иметь возможность учить истине, Виллермоз решал вопрос о продвижении Профессов в науке, исходя из того, что он знал об их поведении и склонностях. В Лионе его присутствие гарантировало правильный ход работ Коллежа. В других городах он лично вступил в переписку с наиболее интересными учениками.
Шамберийский кружок, среди гармоничного ансамбля доверчивых и послушных учеников, вносит диссонирующую ноту. Савойцы с 1774 года поддерживали постоянные отношения с Лионской директорией. Они всегда проявляли большую жажду к обучению и огромное желание обладать документами, объясняющими цель масонства. Их способность различать то, что в официальных бумагах, присылаемых им Великим капитулом, казалось неясным или бесполезным, озадачила Антуана Виллермоза в 1777 году. Можно полагать, что эти требовательные люди с радостью встретили реформу Лионского конвента и учреждение Профессии, которая заменила амбициозной теософией живописные легенды Ордена тамплиеров. Действительно, брат а Флорибус, Жозеф де Местр, сразу был соблазнен более существенной пищей, которую эти новшества предлагали его любопытству. Он отправился в Лион в 1779 году, чтобы учиться и быть принятым вместе со своими друзьями. Но при внимательном изучении полученные инструкции показались ему весьма произвольными и лишенными ясности. В июне 1779 года он поручил брату Ревуару, который уезжал в Лион, передать опросник в Митрополичий коллеж. Виллермоз ответил ему очень быстро, но довольно холодно. Он отказывался объяснять происхождение своего тайного учения и заявлял, что для доказательства его подлинной ценности достаточно заметить, насколько оно гармонично и удовлетворительно. Именно этого Жозеф де Местр вовсе не признавал. Учение не казалось ему сколько-нибудь последовательным, и он дал знать об этом своему лионскому наставнику. Его логические и духовные возражения касались прежде всего догмата, учившего, что миссия человека заключалась в том, чтобы держать в узде порочных. Он сравнивал в этом случае божественный план «с решениями глупого адмирала, который вместо того, чтобы идти громить врагов своим большим кораблем, посылал бы им маленькие суденышки, чтобы развлечь их и быть побитым». Он требовал, чтобы его сомнения были развеяны и чтобы его просветили немного лучше, и просил Виллермоза соблаговолить приехать самому, чтобы изложить наиболее трудные пункты тайного учения.
Виллермоз не беспокоился об этом. Он поручил Гаспару де Саварону написать, что савойцам следовало бы скорее приехать в Лион, чтобы поработать со своими Братьями и вдохновиться их примерами. 15 июля 1780 года де Местр отправил новый опросник. На этот раз дурное настроение Виллермоза вырвалось наружу, хотя и с некоторым опозданием, поскольку письмо, которое нам известно, датировано 3 декабря. Тем не менее он не ответил ни на один из конкретных вопросов своего корреспондента и ограничился осуждением отвратительного духа, который тот проявлял; он напоминал ему, что школа Профессии не была школой свободной дискуссии; ее целью было приучить к вере, в то время как Шамберийский кружок приучал сомневаться. Виллермоз, однако, был вынужден признать, что в доктрине, которую он преподавал, были довольно «несъедобные» элементы. Но какая великая заслуга — иметь веру без всякого труда и понимать всё, не работая! Главная вина Братьев Савойи, в целом, заключалась в том, что они заставляли слишком много работать свой разум и недостаточно — свое сердце, вина Жозефа де Местра, в частности, заключалась в его недостаточной подготовке и невежестве. Он был недостаточно зрел и недостаточно образован, чтобы вкусить плод Мудрости.
После этой отповеди у нас не осталось следов близких отношений между Виллермозом и графом де Местром. Для лионца это был случай применить на практике положения уставов, которые позволяли исключить ученика из Ордена без необходимости предупреждать его об этом. Возможно, это и случилось с Братом a Floribus, чей критический дух был весьма неуместен в обществе, где каждый должен был думать и действовать согласно указаниям одного человека.
Коллежи Монпелье и Италии не имеют истории, по крайней мере до тех пор, пока не будет опубликован ни один документ из их архивов.
Коллеж Страсбурга был слишком далеко от Лиона, в эпоху, когда материальные расстояния еще имели полное значение, чтобы его члены могли поддерживать тесный контакт с Жаном-Батистом Виллермозом. Тем не менее они вполне заслуживали доверия, которое он продолжал им оказывать; серьезные Масоны и ревностные христиане, Зальцман, Жан де Тюркхейм и его брат Бернар проявляли готовность получать самые тайные откровения от своего лионского инициатора.
Мы еще лучше осведомлены о жизни Коллежа Гренобля. Письма графа де Вирьё, письма Жиру и Прюнеля де Льера показывают, что тесное сотрудничество очень быстро установилось между Митрополичьим коллежем и его дофинейским филиалом. A Circulis проявлял себя как Професс столь же убежденный, сколь усердным он был в качестве Благодетельного рыцаря. Он был полон энтузиазма: «Я признаю вас своим учителем во всех отношениях, — пишет он Виллермозу в 1780 году; — и это признание радует мое сердце, не задевая моего самолюбия». Можно предположить, что депозитарий профессов по достоинству оценил это свидетельство почтения, которое исходило от одного из его самых благородных учеников; как бы то ни было, в 1782 году он рекомендовал его Клоду де Сен-Мартену как обладающего всеми качествами истинного «человека желания»».
Леонар Прюнель де Льер, другой гренобльский Великий Професс, также доставлял большое удовлетворение своему духовному наставнику. Если Вирьё превосходил его активностью, то Прюнель превосходил его рвением. Доктрина, которую ему преподавали, показалась ему настолько важной, что на ее фоне вопросы масонского управления казались ему утомительными и малоинтересными; он находил тягостными достоинства и обязанности, которыми его наделили. Его желание быть предоставленным самому себе, потребность в уединении, которую он выражает, наводят на мысль, что он был одарен для созерцательной жизни, и напоминают аналогичные желания, которые часто выражал Сен-Мартен. Прюнель де Льер не возвышался до желания созерцания Бога и единения с Ним; согласно особому методу, переданному ему Виллермозом, его «непрерывное внимание» было более скромно сосредоточено на «благотворных существах», небесных посредниках. Этого было вполне достаточно, чтобы его внутренняя амбиция была весьма живой и чтобы она выражалась в волнующих словах.
Он ни в коей мере не критиковал идеальную цель, которую его учитель предлагал его усилиям, но чувствовал, как трудно по-настоящему освободиться от всех чувственных и материальных вещей, чтобы возродить в себе первобытного Богочеловека. Чувство собственного бессилия подавляло его: «я подобен ребенку без опыта, мои духовные чувства настолько слабы, что у меня есть лишь смутное ощущение того низкого и жалкого состояния, в которое я погружен. Бесконечное существо — добровольный раб в самой тесной и самой постыдной из тюрем; имея друзей и средства, чтобы выбраться из нее, оно настолько сильно привыкает к своим цепям и ко всему, что принадлежит к темному жилищу, в которое оно низведено, что даже когда оно желает истинных благ, оно гораздо меньше огорчается лишением их, чем потерей благ чувственных: это несчастное существо, мой дорогой Брат, — это я сам. Эти размышления вызывают у меня истинную печаль, но насколько она ниже того болезненного и в то же время утешительного, потому что справедливого, чувства, которое так подобает разуму, живущему в чувственном, особенно человеку столь виновному, каким был я. Когда из той тины, над которой я пытаюсь удержаться, смогу я достичь этого чувства? »
Ошибки мистика зависят от его оценки; их чудовищность, несомненно, проистекает из сравнения, которое он проводит с идеалом, который он себе ставит. Я не знаю, какова была природа той тины, над которой Прюнель де Льер пытался удержаться, но у него было достаточно смирения и веры, чтобы быть учеником по сердцу Жана-Батиста Виллермоза. На самом деле, он был одним из Великих Профессов, наиболее тесно связанных с делами Ордена и лучше всех осведомленных о всей широте доктрины и ее сложности. Он мог со знанием дела вверить свое духовное продвижение символическим ароматам, которые Виллермоз воскурял на церемониальном алтаре Рео-Круа.
Дело в том, что Виллермоз действительно не ограничился изложением и развитием своих теософских теорий и своей оригинальной экзегезы Библии и Нового Завета для самых достойных из Благодетельных рыцарей. Хотя он был очень озабочен сохранением своих прерогатив руководителя, он был слишком убежден в важности своей тайной веры, чтобы отказаться открыть ее тем субъектам, которые казались ему способными ее понять и созданными для того, чтобы ее практиковать. Он выбрал среди своих Профессов наиболее достойных и ввел их в Орден Рыцарей Избранных Коэнов, таким образом градуируя раскрытие тайны через посвящения трех все более секретных обществ.
Я не совсем уверен, действовал ли он при этом по собственной инициативе или запрашивал какое-либо разрешение у де Серра, д’Отрива или Клода де Сен-Мартена. Каждый Рео-Круа в то время, кажется, пользовался большой свободой. С тех пор как ассоциация обходилась без Суверенного Великого Магистра, члены по своему усмотрению пользовались правом формировать учеников. Их объединяли лишь узы общности доктрины и культа, а также память об их покойном учителе.
Они поддерживали своей благотворительностью аббата Фурнье. Виллермоз узнавал от него новости о семье Паскуалли. Вдова мага снова вышла замуж за капитана судна д’Олабарата, который был «жемчужиной мужей». Но если с его стороны все шло хорошо, то этого нельзя было сказать о его сыне; Жан-Ансельм Паскуалли доставлял тысячу забот тем, кому было поручено его воспитывать, или тем, кто в силу различных причин надеялся на его духовное будущее. В пансионах, куда его помещали, он не учился ничему, кроме «распутства» и «крайней распущенности». Очевидно, требовалось вмешательство самого Бога, чтобы он стал «мудрым преемником нашего Великого Начальника».
Профессы, ставшие Коэнами, конечно, не были посвящены в разочаровывающие мелкие подробности истории Ордена. Мы можем довериться Виллермозу, полагая, что он рисовал идеальный портрет Паскуалли, соответствующий тому, чего можно было ожидать от вдохновенного мага, и прекрасно подходящий для назидания новых адептов.
Всегда убежденный в священной важности тайного культа, который он практиковал более десяти лет, Виллермоз оставался верен своим обязанностям Рео-Круа. Не будем слишком спрашивать себя, был ли он наконец вознагражден за свои труды, удалось ли ему совершить «Дело»? Поверим ему на слово, когда он утверждает, столь же расплывчато, сколь и скромно, что практика Операций давала ему «время от времени некоторые результаты, слишком удовлетворительные, чтобы не желать страстно всех средств, которые смогут помочь мне получить их в большем количестве». Это не такое уж большое хвастовство. Неуверенность и надежда, которые он выражает, скорее заставили бы нас предположить, что небесные духовные существа по-прежнему почти не жаловали его своими знаками и посланиями.
В любом случае, теургический культ сохранялся у старых и новых Коэнов во всей той сложности, которую придал ему его изобретатель. Бумаги Прюнеля де Льера, хранящиеся в библиотеке Гренобля, служат тому очевидным и живописным доказательством. Frère a Tribus Oculis (Брат от Трех Очей), принятый в орден Паскуалли, сохранил некоторые официальные документы, которые были ему доверены, чтобы помочь в практике церемоний. Благодаря ему мы можем пролистать, наряду с «Философскими таблицами», которые дают образцы оперативных кружков, от самых простых до самых сложных, тетрадь характеров и иероглифов, классифицированных по буквам алфавита, сложность которых заставляет мечтать. Каждая буква занимает четыре большие страницы, регулярно разделенные на маленькие квадраты: две страницы содержат характеры и две страницы — иероглифы. И те, и другие сгруппированы по своим формам под различными наименованиями. Иероглифы, естественно, более причудливы, чем характеры. Некоторые представляют собой простые линии, стрелки, круги, кривые или палочки; другие — маленькие барочные рисунки, изображающие человека, животных, луну, солнце или звезды. Названия также весьма разнообразны. Существуют характеры еврейские, египетские, финикийские, татарские, ноэхические, японские, арабские и т. д.; другие называются сатурнианскими, лунными, царицы Савской, Павла или Саула, пророка Даниила, святого Августина, операции Демона, операции Левиафана, операции волхвов и т. д., и т. д.
PL. VI

ТАБЛИЦЫ ОПЕРАЦИЙ ИЗБРАННЫХ КОЭНОВ
Библиотека города Гренобля, рукопись T. 4188.
Другая тетрадь включает «Алфавитный указатель 2400 имен», то есть по сто на каждую букву алфавита — с их каббалистическим значением, а также список имен Патриархов, Пророков и Апостолов, сверенный по каббалистическим алфавитам, «чтобы познать их добродетели и силы», и таблицу «28 лунных стоянок или различных положений, которые необходимо соблюдать для размещения образа Луны в 28 оперативных кружках двадцати восьми дней». К этим сведениям были приложены рецепт елея для помазания и краткое изложение иероглифов, обозначающих планеты-ангелы-элементы вселенной Коэнов, с некоторыми классификациями имен и чисел.
Изучая эти любопытные тетради, поражаешься тому, до какой степени дотошности дошла эта попытка классификации всей таинственной фантасмагории мира согласно Паскуалли. Понимаешь также, почему в октябре 1774 года, после нескольких лет занятий, посвященных этой науке, которой он посвятил свою жизнь, Клод де Сен-Мартен заявлял, что крайне затрудняется интерпретировать «глобулярные черты и ощущения» пассов, которыми он был наделен. Два наброска Всеобщей таблицы, а также упражнения по каббалистическому расчету показывают, что Прюнель де Льер упражнялся для собственного блага в этой трудной работе. Его бумаги содержат также тетрадь рисунков, которая служит отличным свидетельством его интересов и той фантастической формы, которую принимало оккультное учение, преподаваемое ему Виллермозом.
Странный сборник. На каждой странице красными и черными чернилами нарисованы треугольники, круги, полумесяцы, россыпи звезд, точек, цифр, букв и иероглифов, ориентированные по сторонам света; здесь можно найти схематичных и фантастических животных, среди которых преобладает змеиный род, неуклюжие изображения мужчины и женщины, напоминающие рисунки посредственно одаренного маленького ребенка; фигуры солнца и луны. Все это расположено на исчерканном фоне, претендующем на изображение воздуха, воды или огня, под пухлыми ликами серафимов с длинными крыльями, или божественным оком и непроизносимым именем Всевышнего. Некоторые из этих рисунков вызывают в памяти драматические события, которые, хотя и происходят в духовном мире, тем не менее символизируются весьма грубо из-за несовершенства рисунка и наивного вдохновения, граничащего порой с непристойностью. Другие, более спокойные, возможно, выражали бы мягкость и блаженство, если бы искусство их автора не было столь скудным. О других, наконец, ничего нельзя сказать, потому что они слишком сложны, слишком усеяны иероглифами и загадочными знаками. Нет сомнений, что мы находимся здесь в присутствии своего рода иллюстрации перипетий драмы грехопадения человека и его реинтеграции, такой, какой она разыгрывалась в мире и в странном театре оперативных кружков дона Мартинеса. Они представляют историю Адама, историю вечной борьбы добра и зла, материального и духовного, на кону которой стоит душа человека, а также судьбу сотворенной вселенной. Все рисунки пронумерованы. Следует ли искать в них логическую прогрессию? Возможно. Но это не единственный вопросительный знак, который поднимает маленькая тетрадь из библиотеки Гренобля. Главный вопрос, который возникает в связи с ней, — это ее дата. Ничто пока не позволяет узнать, к какому моменту истории этих оккультистов она принадлежит; я не знаю, следует ли приписывать ее дону Мартинесу или воображению, одновременно точному и бредовому, переутомленного ученика.
Прюнель де Льер не является исключением среди Профессов. Виллермоз также доверил широту своих тайных знаний, «наше целое», как говорил Сен-Мартен, нескольким другим своим ученикам. Но мы не знаем, какой степени наставления достиг каждый из этих суперинициированных. Нам не хватает точных документов по этому вопросу. Тем не менее кажется достоверным, что наряду с Прюнелем де Льер, де Вирье и Жиру в Гренобле, в Страсбурге Зальцман и Тюркхеймы, доктор Жиро в Турине числятся среди тех, кто был тесно связан с Виллермозом и получил от него тайные книги, на которых Коэны основывали свой культ. В Лионе шевалье де Монспе и адвокат Жан-Жак Миллануа также были допущены в святая святых. Последний не был новичком в ложах Виллермоза; в 1774 году он начал обучение тамплиерскому франкмасонству, тогда еще находившемуся в зачаточном состоянии, но 10 октября того же года он отошел от него, ссылаясь на то, что у него были особые и тайные причины для отказа от степени Зеленого шотландца. После реформы Галльского конвента деятельность Благодеяния снова привлекла его и на этот раз удержала. Он стал ревностным Профессом. Александр де Монспе также, по-видимому, был с самого начала своих занятий мистическими науками одним из одаренных Коэнов; его труды и открытия в аритмософии, кажется, даже превзошли понимание его наставника.
Клод де Сен-Мартен удивлялся по этому поводу, что Виллермоз сделал судьей этих вопросов ученого Кура де Жебелена, который, будучи весьма сведущим в масонстве, тем не менее почти ничего не знал об учении Паскуалли. Не является ли удивление, которое он выказывает, немного ироничным? Неужели он был столь высокого мнения о познаниях Виллермоза и его суждениях? Во всяком случае, оба человека жили в ту эпоху в полном согласии. Без сомнения, опыт, приобретенный Сен-Мартеном относительно восприимчивости и щепетильного самолюбия лионца, заставлял его довольно успешно избегать опасных тем, касающихся людей и вещей их общей веры. В своих письмах он проявлял величайшую осмотрительность и ни во что не вмешивался, чтобы высказать свое мнение. Он избегал, например, делать какие-либо намеки на степени Профессии. Тем не менее, несомненно, что он не был в неведении относительно существования тайного класса, поскольку Виллермоз беседовал с ним о добродетелях своих новых последователей, а сам он состоял в переписке с некоторыми из них. Он выработал для таких случаев правило поведения, которое однажды изложил Виллермозу, чтобы тот оценил усилия его терпимости, вежливости и доброй воли: «Я чувствую в себе, — пишет он, — все, что было нужно для выполнения ваших взглядов: желание не препятствовать вашему ходу, самое скрупулезное внимание к тому, чтобы соответствовать, насколько это в моих силах, вашему тону; справедливость оставить вам славу того, что вы его сформировали... Несмотря на все эти мотивы и хотя я принят среди нас, хотя даже мой замысел основать в Париже маленькую школу остается в силе, я предупреждаю вас заранее, что не позволю ей осуществиться без вашего согласия».
Такое же довольно пренебрежительное уважение проявляется у него по поводу действий Мэтра д’Отерива. Последний, по-видимому, был весьма взволнован в течение 1781 года. Он метался из Тулузы в Орлеан и в Париж в поисках душевного покоя, который ускользал от него. Он был также довольно раздосадован литературной деятельностью Сен-Мартена. Но последний мало заботился о том, что мог думать его собрат, и не признавал за ним никакого авторитета в делах своей духовной жизни; он соглашался сотрудничать с ним лишь «в той мере, в какой последний ни в чем не будет препятствовать его плану». «Зная по опыту, что цель, к которой он направляет свою лодку, смешанная, в то время как моя проста, как истина, и всегда будет таковой, если Богу будет угодно сохранить во мне намерения, которые Он мне дал. Поэтому друг д’Отерив будет грести веслами, если хочет, и я буду этому очень рад; но я никогда не доверю ему руль».
В эту эпоху издание его «второго ребенка» занимало его весьма сильно. Труд, эта «Естественная таблица отношений, существующих между Богом, человеком и Вселенной», должен был выйти в 1782 году. Виллермоз любезно взял на себя хлопоты по рекомендациям и передаче пакетов с корректурными оттисками печатнику Периссу Дюлюку, которого Сен-Мартен в своем охотно образном стиле называл «кормилицей». Он старался защитить тайну псевдонима, которому заинтересованное лицо желало сохранить весь его смысл. Сен-Мартен полагал, что только абсолютное инкогнито может обеспечить ему то спокойствие, ту свободу действий, которые были ему дороги. Ему нравилось в своих произведениях скрывать свою мысль под двусмысленными выражениями и темными символами, как в жизни — скрывать свое истинное лицо. Его желанием было произвести впечатление «легкого человека, приятного, имеющего мало содержания, поскольку я играю на скрипке». Между Виллермозом и им в эту эпоху, благодаря такту одного в такой же мере, как и любезности другого, больше нет ни дискуссий, ни горечи.
В мае 1781 года виконт де Таванн, Филалет, которого д’Отерив наставлял и также принял в Орден Коэнов, приехал в Лион, будучи представленным Виллермозу Клодом де Сен-Мартеном. Он путешествовал в сопровождении Кура де Жебелена. Бедняга был болен, нестабилен, встревожен, неврастеничен, сказали бы мы; Сен-Мартен приписывал его состояние не только потере жены и усталости, которую вызвала у него последняя болезнь, но также «конфликту, который произвели в его голове, и без того слишком занятой, различные люди, к которым он приближался и чьи противоположные системы погрузили его в досадную неуверенность, лишив его той малой опоры, которую он мог бы встретить в каждом из них». Виконт путешествовал, чтобы найти забвение, чтобы навести немного порядка в своих идеях и разум в своем поведении, прежде чем вернуться в свой полк. Поскольку он ехал в Лион, чтобы встретить там Брата Тимана и познакомиться с Виллермозом, поскольку он взял в качестве спутника Кура де Жебелена, мы можем задаться вопросом, был ли его курс отвлечения очень здраво проведен. Сен-Мартен, однако, делал все возможное, чтобы он был эффективным, объясняя своему лионскому собрату все веские причины, по которым не следовало доверять ничего серьезного этому больному, которого он считал весьма «маленьким в своей мере», даже когда тот был в добром здравии.
Этот факт весьма показателен. Он демонстрирует, какие добрые отношения поддерживали в ту эпоху ревнители таинственного и какой мир царил в маленьком мире французского иллюминизма. Тем не менее все эти Посвященные были далеки от того, чтобы преследовать одну и ту же цель. Разница между ними велика, даже если рассматривать только тех, кого влекло к оккультизму любопытство, лишенное всякой мысли о материальной выгоде. Она не менее значительна, если принять во внимание разнообразие характеров этих людей: Дюшанто, двусмысленный и эксцентричный, погрязший в пороках и увлеченный еврейской наукой; Кур де Жебелен, эклектичный составитель сборников тайных наук; Савалет де Ланж, совмещавший самые легкомысленные связи с самым ненасытным любопытством к тайным мистериям; Сен-Мартен, скрывавший свою склонность к созерцанию под маской светской жизни; благочестивые лионские коэны, преданные как своим торговым делам, так и своим мистическим карьерам. Однако между этими разрозненными личностями существуют связи. Прежде всего, это влечение, которое толкает их к изучению оккультных наук. Затем — тот факт, что они рассматривают природу человека и мира как сплетение символических арканов, находящихся в тесном соответствии, где можно расшифровать и понять саму сущность Бога; все они в равной степени берут Библию за основу своих исследований; они в некотором роде наследники научной и мистической философии эпохи Возрождения.
Среди них Виллермоз все больше приобретал значение важной фигуры. Его репутация вышла за пределы узкого круга его города. Французские и иностранные оккультисты приходили к нему, желая познакомиться и поучиться в его школе. Никто еще не видел угрозы в его организаторской деятельности. Под тройной печатью тщательно хранимой тайны его Коллежи Профессов оставались малоизвестными. Лионец, однако, не пытался, подобно своему другу Сен-Мартену, прослыть поверхностным умом, совсем напротив. Барон де Глейхен, любознательный немец, который привносил в тайные общества Франции и Германии свой скептицизм и вкус к чудесному, счел его в то время более приятным в общении, чем Сен-Мартен, и обладающим «большей душевностью, любезностью, по крайней мере, кажущейся искренностью». Он добавляет, что его «уважали все за его качества и обожали его ученики из-за его сердечных, дружелюбных и привлекательных манер».
Прекрасный портрет, который г-н Дерменген воспроизвел в начале издания «Снов», показывает лицо, открытое духовной улыбке, с живым взглядом, что отчасти объясняет то обаяние, которое лионский купец оказывал на своих друзей. Ревностная группа старых и новых учеников окружала его и следовала за ним с почтительным восхищением. Он был, в полном смысле этого слова, учителем. Если с выдающимися людьми, дворянами, офицерами, канониками-графами, которые наполняли его общество, его отношения оставались довольно церемонными, то глубокая близость установилась с теми, кто происходил из той же социальной среды, из торговой буржуазии Лиона. Приходские регистры города показывают, что Виллермозы, Брюизе и Периссы часто были связаны одними и теми же церемониями своей семейной жизни. Немного в стороне от круга, шевалье де Гренвиль жил в Лионском регионе с тех пор, как вышел в отставку, оставаясь в дружбе с Виллермозом и его близкими; но учение Паскуалли, несомненно, было для него достаточным, ибо он не вмешивался в то время в новые начинания своего собрата Избранного Коэна.
Г-жа Провансаль имела там особых друзей, которых она собирала вокруг себя в кружок, где излагала свои мысли, более просто религиозные, чем у ее брата. Она мало интересовалась исправленным франкмасонством, и сомнительно, чтобы она принадлежала к какой-либо адоптивной ложе. Но все те, кто следовал мистическим путем и доверял ей свои размышления, свои усилия и тайные чудеса божественной благодати, находили в ней материнскую поддержку. От нее до нас дошла любопытная молитва-мементо, составленная между 1778 и 1782 годами. Совершенно простая молитва, в которой оживают домашние заботы ее очага, беспокойство о коммерческих делах, тревога о здоровье и поведении ее сына Жана, но также и пламенное стремление к совершенству, которое ее воодушевляет. В ней читается любовь, которую она питает к своему старшему брату, и странное чувство тайной солидарности, которое объединяет ее со всеми Избранными Коэнами, мертвыми или живыми.
« Я прошу о глубоком смирении, о совершенном сердечном сокрушении, о пламенной любви к Богу и о том, чтобы доказывать её Ему много раз на дню... о том, чтобы каждый из нас в отдельности безупречно исполнял свои сословные обязанности, чтобы у нас всегда были хорошие слуги, преданные нашим интересам и нашим особам, которые не покидали бы нас без причины, и, главное, чтобы они служили Богу». Так госпожа Провансаль наивно молилась за себя, за своего сына, за своего брата Жана-Батиста: «Да будет он вознагражден в этом мире и в ином за всё то добро, что он мне сделал, да будут у него всегда довольны и спокойны дух и сердце, да составит он вскоре скорое и законное состояние, чтобы с честью вести все свои дела, да не будет у него никаких убытков, и, наконец, да будет у него вскоре достаточно средств, чтобы отойти от торговли, дабы служить Богу и побуждать служить Ему всех своих духовных детей через чистейший культ, да не будет у него больше врагов и цензоров, да будет он ведом лишь светом Святого Духа, да разорвет он все узы, которые могли бы быть неугодны Богу, а если у него не хватит на то мужества, пусть Бог разорвет их за него, и если он пребывает в законе, пусть каждый оставит его в мире и радости».
Не будем доискиваться, какие узы мог сохранять благочестивый Виллермоз в ту пору, несмотря на свое духовное призвание; вполне естественно, что у него всё же были некоторые радости или чувства, которые не все были сугубо мистического порядка. Куда интереснее попытаться расшифровать имена Коэнов, которые благочестивая госпожа Провансаль связывала со своими молитвами. К несчастью, она записала их имена сокращенно, и некоторые слова остаются для нас загадочными. Тем не менее мы читаем, что усопшие братья на эту неопределенную дату — это: Паскуалли, Кэне де Лестер, Ламбер, де Бальзак, Буайе де Руке и некий Ж. Проспер Валь... Живых насчитывается тридцать шесть, среди них Перисс, Сен-Мартен, Орсель и, вероятно, маркиза де ла Круа, которые особо вверяли себя его заступничеству. Можно прочесть по порядку имена Жана-Батиста Виллермоза, Пьера-Жака Виллермоза, Антуана Виллермоза, де Серра, Сен-Мартена, д’Отрива, Гренвиля, Шамполона, де Люзиньянов, Ла Шевальри, Паскуалли-матери и сына, аббата Фурнье, аббата Розье, Селлона, Пагануччи, Перисса Дюлюка, Пернона, Жана-Мари Брюизе, Орселя, Бори (?), Жана Провансаля, Эйбена (?), Марка Рвуара, Зальцмана, Диего Назелли, Тимана, Кура де Жебелена, Плессена (?), Жиро и Анри де Вирьё. Этот список, по-видимому, объединяет почти полностью всех тех, кто в те годы знал и практиковал учение дона Мартинеса де Паскуалли.
Плодотворные годы, когда Виллермоз пожинает плоды своих трудов благодаря доверию, которое оказывали ему его ученики, и уважению, которым наделяли его оккультисты. Но сколько хлопот, сколько писанины, копий, резюме, архивных классификаций, официальных циркуляров и писем о духовном руководстве! Конечно, ему помогали Перисс и Пагануччи, а также Саварон, который председательствовал у Профессов как его второе «я»; но Канцлер ab Eremo был слишком привязан к своей руководящей роли, он был слишком озабочен совершенством, чтобы полагаться на своих друзей. Тем не менее он всё еще оставался компаньоном в комиссионном доме по торговле шелком, и заботы о коммерции занимали большую часть его дней. Здоровье его брата-доктора, страдавшего от камней, еще больше увеличивало его тревоги. Его жизнь была настолько загружена, что у него едва оставалось время лишь на ночь, чтобы предаться своим духовным упражнениям и работе духовного наставника. И вот уже почти тридцать лет он совмещал эти многочисленные обязанности торговца, главы масонского ордена, духовного наставника и священника тайного культа, и всё же, достигнув пятидесятилетия, он чувствовал себя немного уставшим. Болезнь остановила его в начале 1782 года. Его корреспонденты, которые знают о его усталости, извиняются за лишние хлопоты, которые они могут ему доставить; они тем больше восхищаются его неутомимой энергией, его работоспособностью, его любезностью, его пунктуальностью; в то время как его сестра молится о том, чтобы Бог даровал ему, среди стольких забот, немного заслуженного отдыха и чтобы «каждый оставил его в мире».
Глава VIII
Поездка барона де Плессена в Лион. — Мистические склонности Фердинанда Брауншвейгского и Карла Гессенского. — Успехи и неудачи Плессена как распространителя Лионской реформы. — Секреты Вехтера и Хаугвица. — Переписка между посвященными Франции и Германии. — Официальные циркуляры Фердинанда Брауншвейгского о созыве генерального конвента. — Противодействие герцога Сёдерманландского. — Периоды согласия между инициаторами мистической реформы масонства.
Мир не наступил, совсем напротив, ибо прозелитизм Виллермоза, отнюдь не довольствуясь средой французских масонов, уже простирал свои амбиции за пределы границ.
Это рвение не имеет в себе ничего оригинального. Уже Паскуалли, назвав свое общество Орденом Рыцарей Избранных Коэнов Вселенной, указал путь. Его ученики во все времена допускали в свои храмы некоторых иностранцев; еще в 1777 году Виллермоз возвел в степень Мастера немецкого брата г-на д’Эйбена, а Сен-Мартен посвятил барона де Глейхена и наставил саксонца Тимана.
Эту сдержанную пропаганду нельзя сравнить с той, которую предпринял Лионский канцлер после Галльского конвента. Наставление нового иностранного Брата дало ему идею и повод для этого. Осенью 1779 года, в начале октября, датчанин Шарль Адольф де Плессен, носивший в исправленном режиме имя Ordre A Tauro Rubro, прибыл в Лион, имея при себе рекомендательные письма от итальянских капитулов. Он приехал, чтобы попросить канцлера Овернской директории просветить его относительно реформы, которую Братья из Неаполя, как и из Турина, превозносили с величайшим энтузиазмом.
Этот путешественник стал для Виллермоза не только новым учеником, чье рвение не оставляло желать лучшего, но и ценным информатором, который позволил ему узнать о делах немецкого тамплиерского ордена. Хотя он и представлял одну из провинций общества, лионец имел с Германией лишь редкие сношения, сведенные к официальной переписке; о немецких ложах он знал лишь то, что мог доверить ему Вейлер, или то, что могли знать его корреспонденты из Страсбурга. Случай прекрасно послужил его желанию получить сведения по вопросам, которые затрагивали его столь близко; ибо барон де Плессен, камергер короля Дании, по своим обязанностям часто общался с двумя главными директорами Исправленного устава: Фердинандом Брауншвейгским, братом королевы Дании, и ландграфом Карлом Гессенским, зятем короля. Кроме того, в Италии он встречался с Братом a Ceraso, канцлером VIII провинции, в то время как последний совершал поездку в поисках Неизвестных начальников, порученную ему Брауншвейгской директорией.
Жан-Батист Виллермоз смог таким образом узнать из верного источника о негативном результате попыток, предпринятых в отношении претендента Карла-Эдуарда. Ответы, полученные канцлером VIII провинции, положили конец романтической выдумке, которая делала Стюартов основателями и тайными директорами франкмасонства. Благодаря ему стало ясно, что немецкое Строгое соблюдение никогда не имело таинственных вождей, кроме как в воображении своего основателя.
Пребывание датского Брата в Италии было богато поучительными инцидентами; ибо, не довольствуясь разрушением легенды, a Ceraso поспешил создать другую, не приложив, впрочем, к этому особых усилий в плане оригинальности. То, что он рассказал Плессену, походило на многие другие истории, которые ходили по ложам с переменным успехом, и даже на истории покойного Карла фон Хунда, чью несостоятельность он только что доказал. Он утверждал, что встретил во Флоренции друга, столь же мудрого, сколь и таинственного, который принял его в четвертую степень нового франкмасонства. Это общество насчитывало семь степеней, и, если верить ему, нужно было достичь высшей степени, чтобы иметь право в свою очередь принимать туда Учеников. Плессен заинтересовался этим приключением и весьма настаивал на том, чтобы его представили другу Вехтера. Он требовал всяческих уточнений и даже получил обещание однажды быть посвященным; затем в один прекрасный день канцлер a Ceraso изменил свое мнение и больше не хотел ничего говорить под предлогом, что он уполномочен доверить свой секрет лишь трем высокопоставленным лицам: принцу Прусскому, Карлу Гессенскому и Фердинанду Брауншвейгскому. Этот отказ задел датчанина. Он не был склонен верить на слово столь странной истории, и искренность Вехтера казалась ему тем более подозрительной, чем менее любезен тот был с ним.
Можно также предположить, что посланник немецких лож пользовался в Италии свободой нравов и поведения, способной шокировать добродетельных и робких людей. Его масонское поведение было не более корректным. По отношению к капитулам Неаполя и Турина он действовал легкомысленно, присваивая себе право основывать ложи, взимать взносы, продавать драгоценности и украшения, даже не предупреждая графа де Бернеса, Великого мастера Туринского капитула, назначенного покойным Вейлером. Эти дерзкие инициативы вызвали недовольство и жалобы Братьев из Ломбардии. Именно они послужили причиной их замысла сформировать автономную провинцию, отделенную от VIII провинции Германии.
Барон де Плессен стал доверенным лицом, которому были изложены эти жалобы. Он подружился с туринскими братьями, которые столь же хорошо разделяли его собственный способ суждения. Он примкнул к их партии. Те отплатили за его дружбу доверием. Они обратили его внимание на интерес, который представляла для любого серьезного масона Овернская директория, ее мудрый канцлер Жан-Батист Виллермоз и реформы, которые ввел в Исправленный Шотландский Устав национальный конвент провинций Франции. Туринцы тем более могли посвятить его в деятельность Лионской директории, что сами только что присоединились к этой реформе. Их канцлер a Serpente, доктор Себастьен Жиро, пребывал в Лионе в апреле и мае того же года, чтобы привезти своим соотечественникам уставы, ритуалы и документы, необходимые для их преобразования в Благодетельных рыцарей. Благодаря его рвению в Турине уже был Коллеж Профессов. Несомненно, сдержанность, которую торжественно поклялись соблюдать итальянцы, запрещала им информировать своего друга в точной манере; однако они могли пробудить его любопытство и возбудить его желание познать истинную масонскую науку и того, кто был ее распространителем. Кроме того, чтобы подготовить его к познанию истинного учения, доктор Жиро одолжил ему книгу «Об ошибках и истине». Брат a Tauro Rubro был, таким образом, уже немного просвещен, когда приехал в Лион искать масонское евангелие. Он нуждался в этом тем более, что страдал от слабости системы, основанной Карлом фон Хундом, и слишком хорошо знал недостатки тех, кто в Германии пытался исправить ее, чтобы иметь возможность доверять им.
Жан-Батист Виллермоз не обманул его ожиданий. Он пошел навстречу его желанию и использовал несколько дней первой половины октября, когда датчанин гостил у него, чтобы значительно продвинуть его обучение. Он часто принимал его наедине. 17 октября барон подписал свое обязательство Професса, а вскоре после этого — Великого Професса. Вероятно, теоретические знания тайного класса были в ходе этих бесед дополнены некоторыми понятиями, которые Виллермоз не доверял профанам или даже обычным Профессам. Он позволил ему приоткрыть существование класса еще более высоких степеней и еще более полной науки, пока они вместе обсуждали смысл философии Клода де Сен-Мартена.
Эти несколько дней работы, близости, откровений наполнили a Tauro Rubro благодарной гордостью. Сразу после отъезда он подтверждает свое желание посвятить себя тому, чтобы сделать известными и защищать за Рейном принципы, которые ему доверили. Он считает Виллермоза своим учителем и обещает ему не уклоняться от «весьма приятного долга» присылать ему новости из Германии. Он не отступил от этого долга, и канцлер Лиона обрел в его лице верного корреспондента, усердного в оказании услуг и информировании, если не на безупречном французском, то по крайней мере со всей искренностью.
Плессен начал свое апостольство с первых же шагов по возвращении в Германию. Проездом в Шлезвиге он встретил принца Фердинанда Брауншвейгского и воспользовался случаем, чтобы сразу же превознести превосходство работы Галльского конвента и интерес, который представляло изучение новых степеней французских братьев, чтобы реформировать по этому образцу все общество. Был ли он, как он пишет Виллермозу, инициатором решения, которое принял Великий начальник собрать все исправленные ложи в генеральный конвент? У нас нет иных доказательств, кроме того, что он утверждает в своем письме от 30 ноября 1779 года. Он добавил настойчивое приглашение в адрес Виллермоза: «я уполномочен Светлейшим братом просить и умолять вас приехать, так как он сам желает председательствовать. В том случае, если город Франкфурт покажется вам неподходящим местом, имейте любезность сказать мне об этом, тогда я постараюсь добиться назначения другого. »
Идея конвента и реформы не была чем-то особенно новым в обществе, где мания частных или общих собраний свирепствовала в эндемическом состоянии. Еще до Галльского конвента Фердинанд Брауншвейгский уже писал французским братьям, чтобы они готовились к такой возможности.
Очевидно также, что поиск масонской истины достаточно занимал Светлейшую Викторию. Задолго до откровений брата a Tauro Rubro он встал на путь мистицизма и магии, чтобы найти ее. Прекрасные рассказы, которые Вехтер привозил из Италии, лишь укрепили его в склонности к необычайному и чудесному. Отчет, составленный канцлером VIII провинции, сохранился в личных архивах принца Гессенского: это впечатляющая история о призраках, весьма любопытная, особенно если вспомнить, что она показалась правдоподобной Фердинанду Брауншвейгскому и что именно ею он вдохновлялся, чтобы обещать своим ложам будущее высокой науки и совершенного счастья. 8 октября 1779 года он выпустил циркуляр, в котором весьма хорошо отражались его озабоченности; он уже набрасывал планы реформы Ордена в целом и каждого масона в частности через любовь к Богу, практику христианских добродетелей и приобретение «высших знаний», стремящихся «к улучшению рода человеческого и прославлению его Творца». Но это объявление о плане возрождения масонства и человечества натолкнулось на недоверие капитулов Германии.
Новости, которые Плессен привез из Франции, были, таким образом, весьма по душе герцогу. Известие об успехе, которого Виллермоз добился в аналогичной попытке, придало новый импульс его проектам. Как бы то ни было, именно после встречи с Плессеном Фердинанд Брауншвейгский направил в Лион официальные послания, впервые приглашая французов принять участие в общем собрании лож Исправленного Шотландского Устава. Можно без страха ошибиться предположить, что если Плессен и не внушил Светлейшему брату a Victoria свои проекты мистической реформы и генерального конвента, то, по крайней мере, указал ему, какую поддержку может оказать сотрудничество с французами. На конференциях 13 декабря 1779 года и 1 января 1780 года Виллермоз и его братья обсудили полученное приглашение и ответ, который следовало отправить.
Мистические тенденции в тамплиерских ложах Германии имели другого, не менее влиятельного представителя: ландграфа Карла Гессен-Кассельского, a Leone Resurgente. Узы, связывавшие двух принцев-масонов с королевской семьей Дании, дополнялись общностью вкусов, которая окончательно их сблизила; они привносили в масонские дела один и тот же дух, состоящий из любопытства к тайне. Однако Карл Гессенский, даже в большей степени, чем его друг, проявлял решительную склонность к оккультным наукам. Он предавался им с большим энтузиазмом, замечательной эклектичностью, немалым тщеславием и полным отсутствием критического смысла. М. Ле Форестье пишет, что он был «одним из самых экстравагантных и легковерных мечтателей своей эпохи». Это суждение не является преувеличением. Ландграф занимался алхимией, желал производить золото и в то же время претендовал на вступление в общение со сверхъестественным миром; он любил верить и заставлять других верить, что ангел, его провиденциальный наставник, часто проявлял себя перед ним необъяснимыми звуками, тем самым сигнализируя о своем присутствии и одобрении. Он надеялся, что Франкмасонство владеет ключом к захватывающим тайнам, поэтому собирал все сведения, которые мог раздобыть о его различных системах. Он принял у себя в Готторпе Сен-Жермена Бессмертного, стареющего вопреки всякой панацее. Но ни общение со знаменитым авантюристом, ни общение со сверхъестественными наставниками не могли утолить его жажду чудесного. Он оставался в поиске всех более или менее таинственных новинок и всех творцов чудес.
Оба принца были, как можно понять, вполне расположены охотно принять откровения Плессена. Последний старался как можно лучше представить учение, которое объяснил ему Виллермоз, чтобы пробудить их внимание, разжечь любопытство и обратить их в него. Поступая так, он отдавал своему лионскому учителю долг восхищения и признательности и придавал самому себе значимость главы тайной школы, что могло иметь самое счастливое влияние на его будущее придворного. Первые письма, которые он отправил в Лион, полны забот, вызванных его стремлением основать хороший Коллеж Профессов и снискать расположение принцев.
В Ганновере несколько мудрых и серьезных масонов казались ему достойными сформировать первый Коллеж Профессов Северной Германии: это были принц Карл Мекленбург-Стрелицкий, брат королевы Англии, Харденберг-Ревентлау и Фальке, бургомистр города. В Шлезвиге барон де Плессен также полагал, что сможет найти подходящих кандидатов, в том числе некоего полковника де Кёпперна. Но для этих оснований требовались разрешение и необходимые документы Лионского митрополичьего коллежа.
Его пропаганда среди принцев столкнулась с серьезными препятствиями. Главным из них был брат a Ceraso, который, вернувшись из Италии несколькими месяцами ранее, воспользовался этим промежутком, чтобы составить состояние и втереться в доверие к Фердинанду Брауншвейгскому и Карлу Гессенскому. Его история имела огромный успех. Польщенные тем, что только они были избраны, Светлейшие братья с энтузиазмом согласились вступить в таинственное общество и объявляли себя абсолютно очарованными им, как и своим наставником. Поэтому они не хотели ничего слышать об обвинениях, выдвинутых против него Туринским капитулом. Настойчивость барона де Плессена не имела иного эффекта, кроме как побудить ландграфа самому взять на себя защиту брата Вехтера.
Это был не единственный раздражающий факт. Посол Виллермоза, полагавший, что привносит нечто новое в Германию, Плессен быстро понял, что ошибался. Лионская доктрина была уже известна оккультистам из-за Рейна. Более того, Карл Гессенский и сам Вехтер уже провозглашали себя Великими Профессами! За это положение вещей следовало нести ответственность Зальцману. Во время поездки, в течение предыдущей весны, он посвятил в степени тайного класса некоего Вальденфельса из Вецлара, принца Карла Гессенского и, что еще хуже, Вехтера. Барон де Плессен, очевидно встревоженный этой заминкой, изложил Виллермозу слухи, которые ходили о его секретах. Карл Гессенский считал себя прекрасно осведомленным, и датчанину казалось, что он во всяком случае знает многое из того, чего сам он не знал, например, что Орден Виллермоза имел шесть степеней и что Лионский канцлер был «в тесных связях с покойным Мартеном Паскалли, и что этот человек всегда работал в темноте».
Был ли Зальцман действительно виновен в этих нескромностях? Факт в том, что страсбуржец как раз писал в Лион во время своего путешествия по Германии и как раз рассказывал о своей встрече с Вальденфельсом. Последний, который долгие годы культивировал герметические науки, был тесно связан с бароном де Глейхеном и, подобно ему, интересовался алхимией. Именно от Глейхена он слышал о Сен-Мартене и его доктринах, а возможно, и от Тимана, которого он знал и который, как мы знаем, пользовался большим доверием Коэнов. Брат от Плюща был вынужден открыто беседовать с ним о своих тайных доктринах, о чем он и отчитался перед Виллермозом. Но вряд ли возможно, чтобы он присвоил себе право жаловать степени Професса, не предупредив своего Учителя. То, что раскрыл Зальцман, возможно, больше относилось к Ордену Коэнов, о котором Вальденфельс был уже осведомлен, нежели к Ордену Великих Профессов, о котором последний не знал. Карла Гессенского и Вехтера вполне можно извинить за то, что они перепутали две школы; в то время как барон де Плессен, который хорошо знал только Профессию, справедливо беспокоился о переменах, которые он отмечал.
Как только он получил эти важные новости, Виллермоз не стал медлить, чтобы успокоить смятение своего корреспондента. Перед ним встала задача, которая интересовала его гораздо больше, чем успокоение сомнений и колебаний барона де Плессена. Отложив на потом основание Коллежей, он использовал полученные сведения, чтобы сблизиться с Начальниками своего Ордена и договориться с ними о плодотворном соглашении для будущего своих доктрин. Он распорядился передать ландграфу планы «по объединению всего Ордена и избежанию любых дискуссий на генеральном конвенте». Уже в начале 1780 года между Лионским канцлером и принцами Гессенским и Брауншвейгским намечался план заранее установить реформу, которую конвент должен был принять; уже возобновлялся на более широкой сцене сценарий, который столь успешно сработал на Галльском конвенте.
Брат a Tauro Rubro делал все возможное для этих замыслов. Но чтобы навязать Исправленным масонам, вопреки их желаниям, мистическую доктрину как конечную цель масонства, нужно было еще договориться о том, что это будет за доктрина.
Виллермоз очень надеялся, что это будет его доктрина, то есть доктрина Профессов, доктрина Паскалли. Поэтому он сразу же стремится использовать интерес, который проявляют к нему принцы, чтобы привязать их должным образом к своим тайным Коллежам. Осведомленный Плессеном о благосклонности Светлейшего Брата a Victoria, он отвечает на его приглашения и циркуляры и пользуется этим случаем, чтобы изложить ему в письмах от 20 января и 30 мая 1780 года, что французские Братья считают, что масонство имеет единственной целью «познание человека и природы», и что символ Храма Соломона является «универсальным типом человека вообще в его состояниях: прошлом, настоящем, будущем».
Если это верное резюме его верований было немного слишком кратким, чтобы быть ясным, его тем не менее было достаточно, чтобы разжечь любопытство. Поэтому Фердинанд Брауншвейгский отправил письмо в митрополичьи коллежи Профессов Оверни и Бургундии с просьбой сообщить об их науке.
Виллермоз поспешил удовлетворить эту просьбу. Но прежде всего он хотел принять Светлейшего Брата в число Великих Профессов и заодно урегулировать положение Карла Гессенского и Вехтера, которые, не будучи ни записанными, ни наставленными, претендовали на то, что были присоединены Зальцманом «к Достопочтенным Братьям Галльского собора». Для этого не было иного способа, кроме как отправить по почте инструкции двух тайных степеней и, прежде всего, обязательства, которые необходимо было подписать. Граф де Вирьё взял на себя труд раздобыть копии и отправить в Германию весь пакет. Виллермоз тем охотнее пользовался этим любезным посредником, что мог добавить к орденскому имени Брата от Кругов дворянские титулы и воинские звания, способные, если не соперничать с дворянскими титулами Братьев из Германии, то, по крайней мере, представить Лионскую провинцию в достойном свете.
После регистрации оставалось провести наставление немецких Профессов. Виллермоз потребовал помощи барона де Плессена. В начале 1781 года он попросил его передать Карлу Гессенскому статуты Великих Профессов, а также изложить принцу воспоминания, которые тот сохранил о беседах в Лионе.
Брат a Tauro Rubro не уклонился от этой задачи, хотя и чувствуется, что она ему совсем не нравилась. Ему было тяжело, это понятно, готовить Карла Гессенского к тому, чтобы стать проводником Лионской реформы, и обучать его для роли, к которой он сам себя предназначал. Мы видим, как он пытается сохранить за собой некоторое превосходство и колеблется, стоит ли раскрывать всю полноту своих тайных знаний; он ссылается на свою плохую память и смятение, которое вносят в его мысли пересуды тех, кто претендует на то, что они лучше него осведомлены о вере Виллермоза. Появляется некоторая сдержанность по мере того, как он замечает доверие, которое его лионский учитель оказывает принцам и даже Вехтеру, несмотря на всю серьезную опасность, которую могли представлять для «их принципов» легкомыслие, опасные теории и подозрительные мотивы этих Братьев.
Принципы Вехтера, на которые ссылались Фердинанд Брауншвейгский и Карл Гессенский, были, в том виде, в каком они представали перед бароном де Плессеном, весьма отличны от тех, что исповедовали в Лионе. Но он не знал их в точности, потому что Брат a Ceraso продолжал не желать оказывать ему доверие. Принцы были менее осмотрительны. Благодаря им a Tauro Rubro мог написать в Лион, «что знания Брата a Ceraso принадлежат тому, кто наслаждается видениями. То, как были приняты принцы и необычайные вещи, которые они видели после своего принятия, являются тому доказательствами». Согласно этим сведениям, Вехтер проповедовал своего рода довольно оригинальное христианство. Он претендовал на обладание «истинной Библией, которая сильно отличается от нашей, так же как он верит, что дьявол, или злые духи, не имеют больше никакого влияния на действия человека со времени пришествия Иисуса Христа в мир; и родословная его начальников начинается с Иисуса Христа и не идет дальше назад». Хотя он и прикрывался столь священным покровительством, он не считал себя обязанным проповедовать добродетель и чистоту нравов, совсем наоборот. «Что меня удивляет, — писал Плессен на своем неуверенном французском, — это то, что он не проповедует суровую добродетель и позволяет себе, как и своим ученикам, ходить в дурные дома и пользоваться женщинами». Было ли это из-за его таинственных сил или из-за легкости его морали? Одно было несомненно: Вехтер сумел соблазнить своих учеников-принцев до такой степени, что любое другое учение казалось им посредственным, и Плессену было трудно защитить мудрость Виллермоза от сравнения.
Однако в те годы внимание ландграфа, склонное к переменам, занимали другое учение и другой пророк. В конце 1778 года он познакомился с бароном де Хаугвицем. Этот «достойный молодой человек», как пишет его почитатель, был крупным силезским вельможей, которому тогда едва исполнилось тридцать лет, так как он родился в 1752 году. Но хотя он был молод, его поведение было недостаточно безупречным, чтобы заслужить этот первый эпитет. Его характер представлял собой любопытную смесь мистической экзальтации и склонности к распутству. Он тоже, подобно Вехтеру, совершил длительное путешествие в Италию, где обучался оккультным наукам. Вернувшись в Германию, он вступил в масонство. Его карьера в тайных обществах доказывала, при отсутствии последовательности, большую любовь к разнообразию; он принадлежал к кружку розенкрейцеров в Берлине, был членом Строгого соблюдения под названием Ordre a Monte Sancto, входил в состав соперничающей и враждебной системы Циннендорфа и силезских лож шведского обряда. Но с тех пор швейцарский мистик Кауфман обратил его в теософию, и его заботы стали скорее религиозными, чем масонскими. Поэтому он вступил в пиетистские братства моравских братьев и с показным рвением предавался их почитанию Искупителя и их аскетизму, предназначенному для достижения экстаза. Из всех своих мечтаний и опытов он составил оригинальное братство, наполовину ложу, наполовину маленькую часовню, которое носило название «братья Креста». Кружок проповедовал, что масонство — это истинная христианская религия и что оно содействует делу искупления, обучая средствам интимного и сверхъестественного единения со Спаситером. Это состояние совершенного единения приносило посвященному мудрость и чудотворную силу. Это было венцом его усилий, истинным Великим Деланием, весьма отличным, как мы видим, от делания алхимиков.
Это эзотерическое христианство нравилось Фердинанду Брауншвейгскому, который принял его еще в 1779 году. Оно очаровало Карла Гессенского, основавшего в Готторпе ложу, которую барон де Хаугвиц посетил с наставлениями в 1780 и 1781 годах. Ландграф был вполне доволен тем, что смешивал учения Хаугвица и Вехтера и практиковал истинное масонство одновременно с «самой возвышенной христианской религией»; он надеялся благодаря столь ценному учению «проникнуть в природные тайны, которые Иегова в своей бесконечной благости некогда открыл Адаму через посредство ангела». Подобный способ понимания религии был небезосновательно связан с учением Великих Профессов. Карл Гессенский был очень рад обнаружить это сходство, и, поскольку он никогда не был сыт тайнами, которые нужно было познать, и новыми практиками, которые нужно было соблюдать, он оказал самый теплый прием письмам, приходившим к нему из Лиона.
Именно в 1781 году ландграф и через него Хаугвиц и Вехтер вступили в непосредственную переписку с Виллермозом. До тех пор Канцлер ab Eremo переписывался только с Фердинандом Брауншвейгским и получал точные известия лишь через посредство барона де Плессена. Сопоставление писем этих различных посвященных весьма любопытно, а порой и комично: советы, планы, доверительные сообщения, вопросы, объяснения, обещания и отказы переплетаются друг с другом.
Из всех них барон де Плессен оказался наиболее принесенным в жертву. Виллермоз добровольно оставил его с момента установления первых отношений с более важными и блестящими братьями. Вот почему Коллежи в Ганновере и Шлезвиге не будут основаны под его руководством, а его друзья не получат степеней Профессов, которые он им обещал. С того момента, как Карл Гессенский проявил намерение сохранить верховный контроль над всякого рода тайными классами, Виллермоз согласился и вверил ему, закрыв глаза, будущее своего учения в Германии. В качестве объяснения он напишет Плессену письмо, «говоря ему, что есть опасение, что быстрое прослушивание инструкций не дало ему полного знания учения Великих Профессов», чтобы лишить барона всякой возможности основать тайный Коллеж и удержать его на скромном заднем плане, где Карл Гессенский желал его видеть. Брату a Tauro Rubro оставалось только смириться, как мог, вспоминая, что, несмотря на забвение, никто не мог отнять у него заслугу «быть тем, кто внес свой посильный вклад в ознакомление с Лионской реформой Светлейших Братьев a Victoria и a Leone Resurgente на севере Германии и в Дании, так что я убежден, что на следующем общем конвенте, несмотря на трудности со шведами, наша система будет единогласно принята в вышеупомянутых странах». Он продолжал посылать предостережения и советы, заверяя в своей признательности.
Находил ли он горькое утешение в том, чтобы играть роль Кассандры, с тем же успехом, что и этот персонаж героических времен? Стремился ли он продолжать, вопреки всему, исполнять свой долг? Или же он находил злорадное удовольствие в попытках принизить, до более справедливого уровня, успех, который, как полагал Виллермоз, он снискал в умах принцев? Виллермоз написал на пакете с письмами барона фон Плессена: «его мнения и советы подозрительны мне по хорошо известным причинам». Он намекает, и, возможно, был не так уж неправ, что его корреспондент был побуждаем рисовать ему всё в черном цвете лишь потому, что был разочарован и завистлив. Тем не менее, мне кажется, что если A Tauro Rubro и проявил суровость, то остался искренним; его размышления о людях Исправленного ордена отмечены печатью здравого смысла, а прогнозы и опасения, которые он имел случай выразить, были лишь слишком подтверждены фактами.
Виллермоз предпочитал сохранять свои иллюзии. Можно вполне предположить, что с менее значительными персонажами, менее облагодетельствованными в отношении рождения, состояния, власти, Лионский канцлер действовал бы с большей осмотрительностью. Опыт и советы придворного не могли послужить этому буржуа, ослепленному «княжеским характером», который имели его корреспонденты из-за Рейна; он не сумел «вести себя мягко с великими», настолько он был жаждущим им угодить. Впрочем, большое сходство характеров сближало принца Карла Гессенского с лионским торговцем шелком. Эти двое мужчин были созданы, чтобы понимать друг друга. Та же любовь к Масонству и его тайнам, то же благочестие по отношению к Христу и христианской религии. Однако Карл Гессенский кажется нам более уверенным, более осознающим свою значимость, более удовлетворенным, потому что он был менее требователен и менее щепетилен. Жан-Батист Виллермоз более встревожен, несомненно, потому что он подавлен чувством своей социальной неполноценности, а также потому, что плохо скрывает свое бессилие в мистической сфере.
Барон фон Плессен был неправ, рассказывая ему о чудесах, которые порождала магия Вехтера, столь же неправ, описывая ему «возвещения» ангела-хранителя, который одобрял странными звуками решения Братьев a Victoria и a Leone Resurgente. Эти явления, которые должны были пробудить недоверие Виллермоза, лишь возбудили его любопытство.
Лионский канцлер напрасно сам создавал масонские легенды, сочинял Ордена от начала до конца на основе вымышленных рассказов, он сохранял надежду, что где-то кто-то может знать еще что-то реальное и неизведанное. Он искренне верил в красивые истории о мудрых неизвестных посвященных, наследниках божественной мудрости. Уставы Ордена Великих Профессов, которые можно было бы счесть предназначенными для окончательной кодификации истины, якобы известной и обретенной, все еще не решались закрыть дверь тайны; 40-я и последняя статья гласила, что «наука никогда не была сосредоточена исключительно среди Масонов», и предусматривала случай, когда Рыцарь-Професс встретит «просвещенных людей, принадлежащих к другим классам», «мудрецов», у которых он мог бы поучиться. Нет сомнений, что, услышав о тайнах Вехтера и Хаугвица, Виллермоз справедливо счел, что настал момент, когда он вступит в отношения с этими «мудрецами», о которых он так часто мечтал.
Поэтому не столько из интереса к будущему конвенту, чтобы лучше обеспечить успех спиритуалистической реформы всего Ордена тамплиеров и основать «твердый план доктрины и тайного наставления», и даже не совсем ради торжества своих личных убеждений, он настаивает на том, чтобы узнать со всей ясностью тайны немцев. Это прежде всего для него самого, для его собственного наставления, для его духовного продвижения он жаждет узнать, о чем идет речь. Жан-Батист Виллермоз признается в этом ясно: он очень нуждается в «дополнениях к знаниям и виртуальности»; то есть в более верном методе для получения чувственных и сверхъестественных доказательств своей спиритуалистической веры. Перед лицом надежды на посвящение он не может сохранить ту осторожность, которую так хорошо рекомендовал другим. Все, что он знает, кажется ему гораздо менее ценным, чем то, что он еще может узнать. Несмотря на осмотрительность, к которой его обязывают особые обязательства, он использует свои тайные знания как своего рода разменную монету и оказывает доверие, чтобы получить такое же особое отношение.
Желая ослепить иностранных Братьев и убедить их в превосходстве и редкости секретов, которыми он владеет, Виллермоз говорит им не только о доктрине профессов. Он очень быстро раскрывает существование первоисточника, из которого исходит всё учение, и «оперативных градусов», о которых он не может сообщить никаких подробностей из-за своих строгих обязательств. Несмотря на это, он уточняет некоторые важные моменты. Карл Гессенский может узнать, что секреты самой тайной доктрины Лиона заключаются в знании различных классов духовных существ и в практике церемоний скрытого культа, который восходит к Моисею, Ною и Патриархам. Виллермоз даже открывает ему, что главные церемонии этой тайной религии совершаются в марте и сентябре. Он доверяет своему корреспонденту, в чем заключаются Орден Коэнов и учение Паскуалли, ограничиваясь лишь тем, что умалчивает имя Ордена и имя его основателя. Он проявляет такую же откровенность, объясняя всю историю своих поисков секрета Франкмасонства, и хвастается ловкостью, с которой ему удалось навязать свою мистическую веру французским провинциям Исправленного Шотландского Устава, и пускается во всевозможные детали, чтобы в высших кругах не осталась незамеченной та огромная роль, которую он играет, под скромной личиной, среди Масонов своей страны. К своим письмам он прилагает официальный список своих Тайных коллежей.
Он льстит страсти Карла Гессенского к чудесному, рассуждая с ним об алхимии вопреки своему официальному презрению к этой лженауке и её приверженцам. Он рассказывает ему откровения Дюшанто и некоего Брата Фишера из Вены. Этот герметист искал телесного и духовного возрождения и в течение десяти лет держал Виллермоза в курсе своих работ, на которые в течение «трех полугодий» он потратил удивительное мужество. Фишер был одним из тех «истинных Масонов», которые использовали Философский камень и Панацею не для того, чтобы обеспечить своё состояние или здоровье; он был из тех людей, которые, не довольствуясь возрождением «водой и духом, согласно совету, данному Никодиму, который испугался этого», утверждают, что «путем соединения солнца и луны, и точно практикуя то, что эмблематически указано тремя символическими градусами, будет произведен философский ребенок, благодаря достоинствам которого обладатель также продлит свои дни, исцелит болезни и, так сказать, одухотворит свое тело, если у него хватит мужества и достаточно доверия, чтобы пойти искать жизнь вплоть до объятий смерти».
Так в коллекции секретов, собранной Виллермозом, обнаруживаются следы этой химеры палингенезии, которая стала причиной смерти Дюшанто и увлекла безумную госпожу д’Юрфе, при сотрудничестве Казановы, в столь скандальные приключения и столь тяжелые расходы. Эти поиски, однако, так мало отразились на мышлении Виллермоза, что почти удивляешься, обнаружив упоминание об этой переписке и прочитав эту восхищенную оценку работ алхимика. Не был ли это скорее доктор Пьер-Жак, который интересовался попытками телесного возрождения мужественного венца? Неважно. Речь шла лишь о том, чтобы красноречивым изложением таинственных фактов вызвать интерес своих корреспондентов, польстить их причуде неисправимых герметистов и выставить себя в выгодном свете. Вот почему он посылает герцогу Брауншвейгскому письма Фишера и, чтобы угодить Карлу Гессенскому, соглашается вступить в отношения с графом Сен-Жерменом.
Эти отношения были чисто техническими и касались цветных красителей. Принц, зная, что коммерческие дела лионца шли не очень блестяще, хотел прийти ему на помощь; в 1781 году он предложил ему покинуть Францию и приехать основать суконную мануфактуру по производству шелковых, хлопчатобумажных и льняных тканей рядом с красильным делом, которым управлял Сен-Жермен в Эккернфёрде. Он не сомневался, что сотрудничество этих двух Посвященных, примененное к ткачеству и крашению, даст плодотворные результаты, ибо он искренне верил, что Сен-Жермен был «величайшим человеком в области знаний о шелковых мануфактурах». Но Виллермоз не разделял этого мнения — то ли потому, что был осведомлен о Сен-Жермене, то ли потому, что на этот раз поверил барону фон Плессену, который призывал его остерегаться этого «великого авантюриста», то ли, скорее, потому, что, когда дело касалось крашения и шелковых тканей, лионский коммерсант умел проявить свою проницательность, осторожность и критический ум. Он отказался покидать страну, даже чтобы поправить свое состояние. Но он не мог не принять в качестве одолжения предложение о монополии на красители Сен-Жермена, которые Карл Гессенский предлагал ему по ценам, не имеющим конкуренции. Однако он не хотел верить на слово в эти «прекрасные цвета всех мыслимых оттенков, и какими бы нежными они ни были, как розовый, соломенный, светло-серый, зеленый, умирающий синий, они все стойкие, вечной длительности, и ничто из того, что обычно портит другие цвета, как кислоты, солнце, воздух, дождливая погода, не может повредить им ни в малейшей степени». Он прозаически потребовал образцы для пробы. Результат был плачевным. Несмотря на вежливость формулировок, использованных, чтобы успокоить восприимчивость принца и его фаворита, прекрасные вечные цвета, полученные с помощью предположительно магических процедур, не выдерживали ни воздействия кислот, ни лимонного сока, ни воздуха, ни солнца. Дело, несмотря на настойчивость Карла Гессенского, не получило продолжения.
Было ли вознаграждено это желание угодить, которое Виллермоз проявлял в стольких обстоятельствах? Очень плохо, как нам кажется, или, по крайней мере, очень несовершенно. Вехтер первым отказался посвятить его, ссылаясь на то, что он не был уполномочен на это своим Настоятелем. Ничто из того, что мог привести лионец, не изменило его решения. Хаугвиц был, в принципе, гораздо более доступным и любезным. Он согласился прислать весной 1781 года краткое изложение своей системы. Но он ничего не сделал. Поэтому в письме от 12 октября Виллермоз сердится и угрожает прекратить всякое сотрудничество. Он настаивает и просит «барона фон Хаугвица раскрыть без вуали и без аллегорий, если он может, свою доктрину и свою конечную цель, временную и духовную, как моя собственная, как в инструкциях, которые у него на руках, так и в разъяснениях, которые я дал в своих письмах к Вашим Светлостям». Это требование не возымело эффекта, ибо угрозы были тщетны. Они уступили место расплывчатым заверениям в симпатии и духовном союзе.
Чтобы достичь познания этой науки, в которой ему все еще отказывали, Виллермоз попытался использовать окольный путь. Он прибег к любезности, доказательства которой барон фон Плессен давал ему так часто. Но барон не смог предоставить запрошенные сведения. Он утратил много своего рвения с тех пор, как Виллермоз пренебрег им. Поэтому он ответил после долгой задержки, что был болен и не был посвящен в тайны Хаугвица. Впрочем, он ранее выражал нежелание проводить этот опыт: «по правде говоря, у меня нет желания, не желая запутывать свои идеи больше, чем они уже запутаны, и намереваясь оставаться твердым в принципах, почерпнутых у вас, бросаясь в объятия Бога и Господа нашего». Неизвестно, как был воспринят в Лионе этот отказ, содержавший едва завуалированную критику.
Виллермоз, разочарованный в своем желании, несомненно, утешался тем удовлетворением, которое он испытывал от общения с выдающимися иностранцами, и надеждой победить их сопротивление силой любезности. Этим объясняется тон, слегка подобострастный, записки, которую он направил Вехтеру 19 апреля 1782 года. Лионский купец принял принца Фридриха Вильгельма, герцога Вюртембергского, и льстил себя надеждой, что защитил доктрину Брата a Ceraso перед принцем и заставил его отказаться от своих предубеждений. «Хотя, — добавлял он, — я сам знаю ее очень мало, особое уважение, которое я к вам питал, следуя примеру прославленных лиц, посвятивших вам свое уважение со знанием дела, заставляет меня желать узнать ее лучше, будучи убежденным, как я есть, что она не содержит ничего противоречащего истинным принципам». Кроме того, он пользовался коммерческими талантами Вехтера, чтобы попытаться взыскать долги, которые были у торгового дома Виллермоза и Поншона с одним купцом из Штутгарта. Но независимо от всякой духовной или материальной выгоды, его переписка в Германии позволяла ему подробно развивать историю своего опыта в тайных обществах, рассуждать о человеческой душе и о природе Франкмасонства; этого было достаточно, чтобы утолить его жажду знаний и желание наставлять, в ожидании лучшего.
Собрание организовывалось нелегко. Вторая циркулярная грамота, касающаяся созыва конвента, была выпущена Фердинандом Брауншвейгским 19 сентября 1780 года. Великий начальник объявлял, что всеобщий конвент представляется ему единственным средством спасти Орден, модернизировать его и вернуть к его «истинным принципам». Он перечислял вопросы, по которым депутатам предстояло совещаться. Имел ли Орден начальников и был ли он связан с более древним обществом? Следует ли реорганизовать церемониал? Можно ли сохранить восстановление Храма в качестве цели Ордена? Должна ли эта цель быть публичной или тайной, или же было разумно сохранить показную цель, оправдывающую существование общества? Существовали ли в Ордене скрытые знания и как, в таком случае, можно было бы согласовать их преподавание с потребностями администрации, известной всем?
По всем этим пунктам циркуляр, по-видимому, полагался на предложения Капитулов и даже на предложения отдельных Братьев, которые могли обладать просвещением. В действительности герцог уже сформировал мнение, и это мнение ясно проступало в самом письме, где он требовал совета от всех. Он считал претензию на продолжение Ордена Храма бесполезной и опасной и намекал на «истинные принципы», цитируя Сведенборга и весьма открыто указывая, что намерен направить поиски истины в сторону религиозного мистицизма.
Это письмо вызвало бурную оппозицию со стороны Карла Зюдерманландского. Опираясь на свои титулы генерального визитатора Ордена и Великого мастера VII провинции, унаследованные от Карла фон Хунда, опираясь на поддержку Шведского масонства, он стремился вытеснить Фердинанда Брауншвейгского с поста главы Исправленного Шотландского Устава. 20 февраля 1781 года он выразил протест в связи с тем, что решение о конвенте было принято без его ведома. Брауншвейгская директория своим решением от 14 марта отклонила его претензию, одобрив в этом своего Великого начальника. Тогда герцог Зюдерманландский подал в отставку и демонстративно отделился от немецкого Ордена, который надеялся покорить. Но он вовсе не отказался от намерения противодействовать планам своих соперников. Как до, так и после своей отставки он рассылал во все исправленные ложи контрциркуляры, способные сорвать будущее собрание. Лион получил несколько таких памфлетов. В последнем из них шведский принц дошел до того, что отговаривал иностранных визитаторов от поездки в Германию под предлогом того, что смерть Марии-Терезии, императрицы-королевы, может вызвать в Европе опасные беспорядки.
18 июня 1781 года новый циркуляр Светлейшего Брата a Victoria назначил дату Конвента на 15 октября. Он также содержал результаты ответов на анкету предыдущего года, и этот результат был не очень удовлетворительным, поскольку мнения Братьев различались, как и точки зрения, с которых они рассматривали свое общество. Тем не менее Великий начальник объявлял в сивиллиных выражениях, что открыл истины «достоверные, возвышенные и утешительные, более неизменные и, возможно, более древние, чем остальное человеческое знание». Третий циркуляр, два месяца спустя, перенес собрание на время Пасхи 1782 года. 20 марта 1782 года новое письмо продлило выбранную дату до 16 июля. На этот раз местом проведения собрания был назначен маленький город Вильгельмсбад.
Эти задержки происходили не из-за противодействия шведов, равно как и не из-за уклончивых или слишком явно враждебных ответов, которые некоторые влиятельные Братья давали на опросник от 19 сентября 1780 года. На самом деле основные трудности исходили от партии самих реформаторов. Светлейшие Братья, инициаторы собрания, a Victoria, как и a Leone Resurgente, несмотря на их весьма живой интерес к оккультным наукам и мистицизму, несмотря на выраженное желание, чтобы не было более «ни одного стада и одного пастыря», не обладали ни достаточным постоянством, ни достаточной серьезностью, чтобы взяться за задачу объединения, о которой они мечтали. Они не могли навязать своим отрядам план последовательных реформ, поскольку не хотели копировать принципы французских Братьев, которых представлял Виллермоз, и все еще оставались в нерешительности между секретами Вехтера и учением барона фон Хаугвица. Они даже не могли примирить между собой тех, кто был их учителями и вдохновителями. Этим объясняется своего рода неуверенность, которую проявил Фердинанд Брауншвейгский 18 июня 1781 года, объявляя о своих утешительных доктринах. «Я надеюсь, — писал он, — что те, кто может надежно направлять ваши поиски, не преминут это сделать». Однако произошло обратное.
Вехтер отстранился первым. Он требовал права осуществлять абсолютную власть над Орденом — притязание, которое принц не мог допустить. Система Хаугвица, менее чудесная, казалось, должна была адаптироваться легче. Шарль де Гесс и Фердинанд Брауншвейгский даже полагали, что она имеет столь значительные аналогии с лионской, что было бы легко установить своего рода компромисс между двумя доктринами, и Канцлер ab Eremo был приглашен приехать в Шлезвиг, чтобы организовать все в сотрудничестве с «дорогим бароном фон Хаугвицем». Виллермоз признал принцип слияния систем и охотно принял Брата a Monte Sancto в число своих Профессов. Но он все же не хотел принимать, не понимая их, те изменения, которые желали внести в его труд. Результатом его долгого терпения по отношению к немцам все же стало то, что он начал предвидеть, что существуют пункты, по которым они не совсем согласны.
Он попытался обратить Хаугвица в свою концепцию природы человека. Все оккультисты признавали, что эта природа тройственна, состоящая из тела, души и духа. Трудность заключалась в определении, которое каждый давал этим элементам, и в роли, которую он им отводил. Виллермоз видел в душе вторичный элемент, призванный управлять материей и направлять тело: он отдавал предпочтение духу, тогда как Хаугвиц учил, что душа является высшей частью и наделена «магической силой». На самом деле им достаточно было договориться о словах этой весьма древней концепции античной психологии, пришедшей от Аристотеля и переданной святым Павлом и множеством теологов оккультистам XVII века, продолжателями которых они являлись. Можно также полагать, что Хаугвиц придавал душе такое значение, потому что был знаком с мистической философией Сведенборга и следовал определению, которое шведский провидец дал «anima», вместилищу божественного вдохновения и небесных светов.
Вехтер также получил подробные объяснения от Виллермоза, который изложил ему свои теоретические взгляды и общие принципы. Речь всегда шла о Масонстве, рассматриваемом как универсальная наука о человеке. Три специальных Масонства соответствовали трем природам человека: телу, душе, духу: дух — отражение божественного образа, тело — представляющее материю, душа — смешанная и собственно человеческая часть. Он завершил раскрытие своей мысли, уточнив, что только один человек полностью познал и практиковал истинную масонскую науку, и этим человеком был не кто иной, как Иисус Христос. Таким образом, общества Франкмасонов представляли крайне различные виды в зависимости от того, применялись ли они к тому или иному из трех аспектов науки. Виллермоз из вежливости признавал, что в любом роде можно получить интересные результаты, но все же подчеркивал, что немецкие Масоны совершают ошибку, смешивая свои знания вместе, вместо того чтобы выбирать и иерархизировать их. Хороший масонский режим должен был, по его мнению, включать три различных класса: символический, теоретический, практический. Здесь он также неявно ставил себя в пример и не мог представить ничего лучше того, что он сам организовал с помощью Ордена благодетельных рыцарей, класса Профессов и класса Избранных Коэнов.
Вероятно, Вехтера мало заботили головокружительные обобщения, в которых предавался Виллермоз; он не был озабочен тем, чтобы свести к Франкмасонству всю деятельность человеческого духа, все философские спекуляции, все культы, всю мистику. Ни немецкие принцы, ни их фавориты не утруждали себя тем, чтобы до конца понять веру, которую лионец им излагал. Зато они прекрасно понимали, что Брат ab Eremo внушал им посреди всех этих объяснений: принять лионскую реформу за образец, Орден благодетельных рыцарей — за центр сплочения, а учение Профессов — за подлинный секрет Франкмасонства, при этом самому ему стать тайным руководителем.
Каждый из них желал сохранить свои секреты, свои убеждения, свое превосходство, малое или великое, свою личную значимость. Ситуация была, таким образом, безвыходной. Письмо, которое Карл Гессенский пишет Виллермозу 8 марта 1782 года, с этой точки зрения совершенно характерно. Ландграф, принимая предложения и идеи, которые Виллермоз изложил Вехтеру 31 января, показывал, что вовсе их не понимает; он просил лионца приехать за несколько дней до конвента, чтобы договориться с Хаугвицем о совместном установлении тайного учения, но добавлял, что и сам сочтет своим долгом принести им обоим полезные секреты. Можно судить о том, какова могла быть их ценность, когда видишь, что он не отказывался даже от самых старых и самых дискредитированных химер Исправленного Шотландского Устава и ставил под вопрос басню о Неизвестных начальниках, давая понять, что эти таинственные руководители совсем рядом и что ему назвали последнего Великого мастера, «который вовсе не Претендент и не кто-либо подобный».
После этого Хаугвиц, в свою очередь, отстранился и отказался от активной роли, которую его хотели заставить играть. Он размышлял, что его метод созерцания и экстаза может быть плодотворным только в небольших собраниях из двух или трех верных и что он не может популяризировать и сделать доступным для всех способ «наслаждаться здесь, внизу, великолепным даром, который открыла нам любовь Господа нашего». Сведения, которые он получил из Лиона, достаточно ясно показывали ему, что, несмотря на поверхностное сходство, две системы существенно различались. Он написал Фердинанду Брауншвейгскому о своих сомнениях и своем бесповоротном решении не принимать участия в конвенте.
От этого нового отказа Великий Супериор a Victoria почувствовал себя погруженным в полное смятение. Когда он думал о будущем собрании, он видел перед собой лишь хаос.
Возможно, для его уныния были более насущные причины. Письмо барона де Плессена, написанное 15 марта 1782 года, сообщало Виллермозу, что к этой дате Братья Ордена требовали от своего Великого Супериора отчетов, которые не все относились к моральному руководству, которое он намеревался дать их обществу. «Кто бы мог когда-либо подумать, что поведение Светлейшего брата a Victoria должно было быть таким. Его банкротство составляет 600 000 экю. Экю считается по 4 турских ливра». Результат действий герцога и беспорядка в его финансах был весьма серьезным: «в Германии Орден находится в печальнейшем положении, разобщенность и недоверие во всех капитулах. Светлейший брат a Victoria презираем, Светлейший брат a Leone Resurgente недостаточно ценим. Таким образом, всё остается без руководителя, и каждый ищет знаний направо и налево».
Само чрезмерное зло оказалось благом для личного влияния Жана-Батиста Виллермоза, или, по крайней мере, для успеха его реформы. Немецкие принцы, покинутые своими любимыми вдохновителями на пороге важной задачи реорганизации, о которой они объявили, не имели больше иной надежды, кроме как на помощь единственного Канцлера из Лиона. Барон де Плессен умолял Виллермоза приехать в Германию, потому что без него ничего хорошего сделать не удастся; тот же вывод напрашивался и для инициаторов мистической реформы. Все позволяет думать, что между ними было достигнуто соглашение, когда наконец появился четвертый циркуляр, окончательно определивший день и место собрания.
М. Ле Форестье пишет, что союз немецких Директорий с Овернской директорией был в сознании начальников Ордена лишь браком по расчету, который отказы Вехтера и Хаугвица сделали обязательным. Можно добавить к этому забавному сравнению, что лионская невеста привносила в этот союз, помимо «приданого», которое составляли ее кодекс, ее уставы, ее уже организованное учение и ее уже сформированные войска, столько желания и иллюзий, что с ее стороны добрая воля была очень близка к любви.
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Глава IX
Официальные отношения Овернской провинции с Брауншвейгской директорией. — Мемуар Жозефа де Местра. — Приготовления Виллермоза к поездке в Германию. — Вильгельмсбадский конвент. — Друзья и враги спиритуалистических доктрин: истоки романтизма в Германии и пастор Лафатер; Боде и «Иезуитская легенда»; Книгге и Дитфурт, эмиссары баварских иллюминатов; Шедебьен, агент филалетов. — Заседания конвента. — Вопрос о тамплиерской легенде. — Работа комиссий по ритуалам и законодательству. — Непрочная победа мистической партии. — Заключение в незавершенности и непоследовательности. — Виллермоз завершает в Германии свою эрудицию в оккультных науках.
Директория Овернской провинции получила в свое время циркуляр от 19 сентября 1780 года. Личные отношения, которые Виллермоз поддерживал со всемогущими братьями Германии, нисколько не освобождали его от официальной переписки. Канцлер распорядился сделать копии этого важного приглашения для рассылки своим префектурам и командорствам, с которыми было политически грамотно делать вид, что советуются. Он также распорядился составить из них выдержки, предназначенные для братьев из Лиона, которые должны были обдумать их для подготовки своего ответа. Монспей, Браун и Перисс получили поручение составить элементы проекта. Установление окончательного текста потребовало долгих месяцев. Не то чтобы лионцам было трудно прийти к согласию относительно цели и происхождения франкмасонства. Но у Виллермоза были всякого рода причины затягивать дело, пока он вел свои разочаровывающие переговоры с принцами — инициаторами будущей реформы. Бэкон де Ла Шевальри, Брюизе и Пагануччи 14 января 1781 года представили результат своей работы. Они изучили по шести пунктам основные поставленные вопросы, рассматривая: 1° внешнюю форму Ордена; 2° церемонии и ритуалы; 3° финансы; 4° поведение по отношению к государству и общественности; 5° взгляды и цель; 6° внешнюю форму, которую он должен принять. На эту дату 5-я и 6-я главы, безусловно, самые важные, еще не были закончены. Это было сделано 21 января. Ответ, должным образом дополненный и одобренный, мог быть отправлен во все великие ложи Овернской провинции, которые должны были к нему присоединиться.
Жозеф де Местр был в ту пору еще очень занят масонством. Серьезные проблемы, поднятые анкетой от 19 сентября 1780 года, ставящие на обсуждение происхождение, цель и будущее всего общества, живо его заинтересовали. Вероятно, он не находил, что ответы Лионской директории полностью соответствуют его личным концепциям, поскольку почувствовал необходимость составить особый мемуар, адресованный герцогу Брауншвейгскому. Он имел полное право это сделать, поскольку Великий начальник официально обратился не только к просвещенности лож, присоединенных к Исправленному Шотландскому Уставу, но также и ко всем масонам, способным помочь ему в его задаче исследования и реорганизации. Труд брата a Floribus, датированный Шамбери, был отправлен Гийому де Саварону 18 июня 1782 года для протокольной передачи.
Именно в качестве Великого Професса Жозеф де Местр отвечает на немецкий циркуляр. Обращаясь к Светлейшему брату a Victoria, он не забывает, что обращается также к собрату из тайного класса. Он говорит с ним весьма открыто о религиозных доктринах Профессии, признает организацию в три класса, как ее навязал Виллермоз, цитирует «Естественную таблицу» Сен-Мартена, которая тогда только что вышла, и называет Великих Профессов по их инициалам. Однако, хотя он и выказывал очевидное уважение к убеждениям своих наставников, a Floribus не делал мистические вопросы главной темой своего мемуара. Идеи, которые он излагает, относятся прежде всего к символическим градусам и внутренним градусам. Хотя он охотно признавал, что высший класс масонства должен изучать «Откровение откровения», он не вмешивался в это и предпочитал посвятить себя двум другим, которые, несомненно, казались ему слишком заброшенными в системе Благодетельных рыцарей.
Жозеф де Местр был из тех масонов, которые считали необходимым полностью отвергнуть тамплиерский наряд, химеры Неизвестных Мастеров, а также все безумные претензии и тайны, которые ходили по ложам и ни к чему не вели. Для него франкмасонство должно было откровенно посвятить себя служению религии и прогрессу человечества. Его ритуалы, облачения, церемонии должны были служить лишь обеспечению серьезности, дисциплины и надлежащего порядка во всем обществе. В его проекте символические градусы должны обучать «актам благотворительности в целом, изучению морали, а также общей и частной политики»; ибо он рассматривает политику как «мораль государств», а масонов — как граждан, полезных для своей страны в моральном отношении. Вторая ступень поднимается до более амбициозного проекта — содействия просвещению правительств и воссоединению христианских Церквей. Границы государств не должны ограничивать рвение этих более просвещенных масонов. Они должны были сформировать своего рода добровольную и благонамеренную секретную службу, чья подпольная деятельность стремилась бы к торжеству истины и справедливости. Единство христианских сект было главным пунктом программы, который следовало реализовать как можно скорее, и в этом вопросе естественное красноречие Брата от Цветов изливалось свободно. Такое дело казалось ему «Великим Деланием» в высшей степени. Он верил, что, работая в тайне, франкмасоны могли бы неожиданно довести его до конца. Очевидно, что трансцендентное христианство, которое было предметом третьей ступени, вдохновляло его гораздо меньше. Он просто полагался на своих учителей, будучи весьма неловким в обращении с доктринами, в которых, как мы знаем, он находил серьезные трудности.
Гаспар де Саварон, благодаря Брата от Цветов за его послание, дал ему понять, что у Великого Супериора Ордена, несомненно, не будет времени с ним ознакомиться. Можно даже задаться вопросом, был ли он верным посланником и счел ли Виллермоз уместным передать Фердинанду Брауншвейгскому этот документ, который, претендуя на завершение работы Галльского конвента, был вдохновлен совершенно иным духом. Канцлера из Лиона не заботили ни мораль, ни политика; его тайный культ занимал его слишком сильно, чтобы он хотел вмешиваться в регулирование других, рискуя обеспокоить установленные Церкви. Поэтому весьма вероятно, что Dilectissimus Frater a Victoria не имел возможности прочитать этот любопытный меморандум и прекрасное посвящение, напыщенное и церемонное, как того хотелось, которое ему предшествовало. На самом деле, предложения Жозефа де Местра не оказали никакого влияния на обсуждения Вильгельмсбадского конвента.
Жан-Батист Виллермоз с величайшей тщательностью подготовил поездку, которую хотел совершить в Германию для участия в общем конвенте. В то время, возможно, чтобы быть более свободным для полного погружения в мистическую пропаганду, он решил оставить торговлю, которой занимался более тридцати лет. Конец XVIII века был критическим временем для торговли шелком. Иностранная конкуренция, мода на простоту, царившая при дворе молодой королевы Марии-Антуанетты, популярность хлопчатобумажных тканей и муслина — все это наносило катастрофические удары по Лиону и его промышленности. Как знал Карл Гессенский, дела комиссионного дома, которым руководил Виллермоз, были не очень блестящими. Они, безусловно, доставляли ему больше забот, чем прибыли. Несомненно, после многих лет изнурительной работы ему также требовался небольшой отдых. Торговля и магазины на улице Лафон были переданы двум его главным приказчикам в конце июня 1782 года. Можно предположить, что необходимость, в которой оказался лионский купец, чтобы привести в порядок свои дела, была не чужда причинам, заставившим отложить до середины июля собрание всех депутатов Исправленного Шотландского Устава.
Виллермоз, однако, смог прибыть в Вильгельмсбад за несколько дней до открытия заседания. Его паспорт, действительный в течение шести месяцев, в котором содержалась просьба пропустить «Жана-Батиста Виллермоза-старшего, направляющегося из Франции в Германию по нуждам своей торговли» и позволявший ему носить шпагу и пару седельных пистолетов, датирован 1 июля. 11-го числа он, вероятно, уже прибыл в небольшой курортный город гессенского великого герцогства, где должны были собраться участники. Несколько предварительных дней были ему весьма полезны, чтобы устроиться, установить контакт с депутатами, а также договориться с Фердинандом Брауншвейгским и Карлом Гессенским о последних мерах, которые необходимо принять для обеспечения успеха их общих проектов.
Это было тем более необходимо, что канцлер ab Eremo очень плохо знал среду, с которой ему предстояло иметь дело. В ходе своих бесед с принцами он, возможно, ознакомился с различными течениями немецкого общественного мнения, по крайней мере с теми, которые могли способствовать его деятельности или препятствовать ей. В те годы в Германии, даже в большей степени, чем во Франции, можно было наблюдать серьезный спад популярности материалистических философий. В салонах и литературе зарождался вкус к религиозным и метафизическим дискуссиям, к поэтико-мистическим грезам. Книга «Об ошибках и истине» была переведена в 1781 году и находила страстных защитников даже в протестантских кругах. Еще более заметной была необычайная популярность теорий и трудов цюрихского пастора Жана-Гаспара Лафатера.
Автор «Физиогномики» пользовался тогда величайшим авторитетом. Его взгляды в области религии и духовности были близки к тем, что исповедовал Жан-Батист Виллермоз; подобно ему, он верил в таинственный дар, дарованный Богом немногим избранным, и имел полное доверие к чудотворной силе веры. Его преданность Христу, «смешанному существу», совершенному посреднику между Богом и несчастными детьми Адама, очень хорошо сочеталась с наставлениями Профессов. Цюрихский пастор также проявлял большой интерес к экспериментальным доказательствам духовного мира. Он собирал чудеса и истории о чудесах, надеясь сам получить яркое доказательство, которое навсегда уверило бы его в правоте его веры. В ожидании этого он стремился узнать, понять и помочь всем тем, кто в разном качестве боролся против скептицизма и материализма. Религиозные круги, мечтавшие об объединении христианских Церквей, находили в нем поддержку. Хотя он не был франкмасоном, он был хорошо осведомлен своим братом Дитхельмом Лафатером о заботах Строгого соблюдения и с симпатией следил за усилиями лионской мистической реформы, которую, впрочем, несколько поверхностно приняли Гельветические директории. Он также поддерживал отношения с Фердинандом Брауншвейгским и начал дружеское сотрудничество с Карлом Гессенским, которое позже должно было вовлечь его в самые странные эксперименты.
Таким образом, ориентация, которую немецкие принцы хотели придать своим ложам с помощью Жана-Батиста Виллермоза, пришла в то время, когда она могла быть встречена и поддержана более широким, более религиозным и, во всяком случае, более доброкачественным мистическим кругом, чем тот, из которого до сих пор набирались все любители масонских тайн и секретов.
Обзор, который смог сделать Жан-Батист Виллермоз с помощью своих друзей, предлагал не только эти обнадеживающие стороны. А Виктория отнюдь не был в неведении относительно того, что в самом сердце его Ордена некоторые Братья мечтали о реформах, абсолютно противоположных его собственным. Целая партия рационалистов немецкого толка, то есть объединяющих практику либерального христианства с любовью к науке, уважением к научным открытиям и верой в прогресс, выказывала усталость от сложностей и неясностей тамплиерского масонства.
Кристоф Боде, a Lilio Convallium, генеральный прокурор VII провинции, был самым активным из этих «просветителей» (Aufklaerer) в вопросах масонства. Он отправил Фердинанду Брауншвейгскому в ответ на его опросник брошюру, в которой напечатал изложение своих «сомнений и колебаний». Последние, впрочем, были особого рода и, исходя от рационалиста, были мало вдохновлены разумом. Амбициозный франкмасон, Боде был также фанатичным протестантом. Он питал глубокий ужас к католицизму, который казался ему вместилищем самых грубых суеверий. Строгое соблюдение, в которое он вступил, чтобы следовать моде и обзавестись связями, не удовлетворяло его полностью; он был из тех, кого коробило теоретическое причисление к древнему ордену монахов и подчинение церемониям и помпезному ритуалу, придуманному Карлом фон Хундом. Силой задавания вопросов и поиска правдоподобных объяснений некоторые задавались вопросом, не несет ли самый католический и самый грозный из орденов, Общество Иисуса, ответственность за эти характеристики и тенденции. Кристоф Боде принял эту выдумку с рвением, достойным лучшего применения. Он приложил столько усилий, чтобы изложить ее, напечатать и распространить в ложах, что, главным образом благодаря ему, иезуитская легенда заняла свое место в богатой коллекции сказок, более или менее связных, которые франкмасонство уже хранило для объяснения своего происхождения и своей тайны.
Брат от Лилии Долин (Frère a Lilio Convallium) принял эту химеру с тех пор, как услышал на Висбаденском конвенте в апреле 1776 года истории, которые рассказывал барон Гугомос, завидовавший успехам пастора Старка и еще более преувеличивавший его претензии на установление фантастических связей между Франкмасонством и католической Церковью. Путаные и нелепые объяснения этого авантюриста не имели большого успеха в среде протестантов, уставших, впрочем, от стольких последовательных откровений и стольких сомнительных людей, готовых учить истине за деньги. Боде, однако, нашел эти заявления полными смысла. Брошюра, опубликованная в 1781 году, чтобы просветить Фердинанда Брауншвейгского и все исправленные ложи, была лишь изложением плодов его размышлений. Плод горький. То, что он обнаружил, заключалось в том, что все Франкмасонство целиком оказалось делом рук иезуитов. С упорной предвзятостью, изобретательно, лишенный всякой заботы о правдоподобии, всякой попытки доказательства, автор объяснял, что тайное общество было основано в XVIII веке Обществом Иисуса, чтобы иметь возможность бороться против Кромвеля и пуритан Англии, что позже шотландские градусы были естественным образом объединены для поддержки реставрации Стюартов; в то время как в Германии тамплиерские уставы позволяли запрещенному Ордену скрывать свою деятельность и свою пропаганду.
Можно задаться вопросом, был ли Кристоф Боде до такой степени химерическим и ограниченным умом, или же у него был какой-то особый интерес к тому, чтобы его приняли как поборника очищенного и антикатолического Франкмасонства. Одно можно сказать наверняка: он открыто демонстрировал свою предвзятость. В 1782 году он опубликовал еще одну брошюру, в которой повторялась та же тема и в очередной раз разоблачался заговор, в который рисковали быть втянутыми Братья Германии, если не принять меры, «пока еще есть время». Учитывая эту проявленную нетерпимость, Боде с подозрением относился к католическим провинциям Исправленного Шотландского Устава, особенно к провинциям Франции и Италии. Он прекрасно знал, какого рода заботы и исследования были в почете у французских Франкмасонов; его последнее произведение, напечатанное до открытия Конвента, было лишь длинным памфлетом против книги «Об ошибках и об истине». Аргументы там не были новыми. Боде просто обвинял Неизвестного философа в том, что он является инструментом иезуитов и написал свою книгу исключительно для поддержки их действий в Масонстве.
Кампания против католического влияния была еще более усилена той, которую вел со своей стороны барон Адольф фон Книгге. Этот Брат, называемый A Cygno в Исправленном Шотландском Уставе, получил псевдоним Филон в Обществе баварских иллюминатов, для которого с 1780 года он предавал Строгое соблюдение. Причины этого предательства были изучены. Очевидно, что именно обида от невозможности играть выгодную роль в мистических ложах и разочарование от того, что не удалось привлечь к себе внимание и благосклонность Карла Гессенского, оттолкнули его к самому антиклерикальному из всех обществ немецких Масонов. Книгге также отправил Фердинанду Брауншвейгскому в ответ на его опросник план реформ, который был встречен холодно. Оскорбленный, он позволил вовлечь себя в ряды иллюминатов и нашел там возможность отличиться. Полемика, обычная для общества, которое доставляло себе удовольствие за закрытыми дверями обсуждать религии и критиковать установленную власть церквей и правительств, предоставила ему возможность излить свою обиду. Он писал брошюры, разоблачающие влияние иезуитов на Масонов и розенкрейцеров Германии. Его деятельность была направлена на завершение организации общества Вейсгаупта, высшие градусы которого никогда не были закончены. С пылом новообращенного он придал своим работам декламационный и яростный тон.
В то время как Исправленный Шотландский Устав ожидал многократно откладывавшегося собрания своего генерального конвента, Книгге предпринял для Общества иллюминатов большие пропагандистские усилия. За несколько месяцев было записано триста новых членов. Брат Дитфурт, Ab Orno, Мастер исправленной ложи Вецлара, носивший в качестве иллюмината имя Минос, приехал на Вильгельмсбадский конвент, чтобы бороться с мистической партией, в то время как Книгге-Филон оставался за кулисами, чтобы иметь возможность эффективно действовать для установления господства Вейсгаупта над всеми ложами Германии.
Фердинанд Брауншвейгский мог не знать этих деталей и планов тех, кто стремился разрушить его власть, чтобы занять его место, но он был достаточно осведомлен о прогрессе Баварских иллюминатов и непримиримости антикатолических Франкмасонов, чтобы испытывать беспокойство и тревожить Виллермоза перед лицом трудностей задачи, прямо скажем, весьма сложной. Вот почему он постарался, до открытия дебатов, подготовить свои действия и облегчить их, установив регламент, способный помешать нападкам партии, враждебной мистикам. Вероятно, Виллермоз со своей стороны способствовал разработке этих «Предварительных статей». Принц чувствовал, какую досадную неосторожность он совершил, призвав всех Франкмасонов помочь Строгому соблюдению раскрыть его истинное учение; отсюда возникли любопытство, предложения, амбиции иностранных режимов, все готовые принять наследство Ордена Карла фон Хунда. Вопросы, которые Конвент должен был разрешить, были уже достаточно сложными, чтобы не примешивать к ним соперничество и интриги других масонских обществ, тем более что, смирившись с принятием реформы и, вероятно, доктрин, установленных на Галльском конвенте, он больше не нуждался ни в чьей помощи и предпочитал договариваться в узком кругу. Поэтому «Предварительные статьи», действуя вопреки сделанному всеобщему приглашению, устанавливали, что собрание будет состоять только из великих офицеров провинций Исправленного Шотландского Устава и регулярно избранных депутатов. Они провозглашали, что для того, чтобы быть депутатом, необходимо обладать степенями Внутреннего ордена. Этот регламент также предписывал, что каждая провинция, независимо от количества своих представителей, будет иметь только три решающих голоса, один из которых принадлежал главе провинции или его надлежащим образом уполномоченному депутату. Он был направлен на восстановление баланса голосов в пользу французских и итальянских делегаций и на предоставление приоритета мистической партии. Наконец, каждый участник собрания должен был дать обещание хранить в тайне все факты, которые не будут упомянуты в официальных протоколах.
Со своей стороны, Виллермоз работал над подготовкой своего успеха и успеха своего учения. За три дня до открытия дебатов он провел дружеские конференции с делегатами из Италии, Бургундии и Оверни, чтобы организовать их действия и оценить, на кого он мог рассчитывать. Почти все депутаты этих провинций, которые были Великими Профессами, должны были стать для него преданными сотрудниками. Однако этого нельзя было сказать об одном французском Брате, маркизе де Шедебьене, который, прибыв в Германию до открытия дебатов, был в числе тех, кто участвовал в этих предварительных конференциях.
Маркиз де Шедебьен де Сен-Аман представлял в Вильгельмсбаде Монпельеский приорат и заодно всю Окситанию, поскольку III провинция Ордена, пренебрежительная или враждебная, не была представлена на генеральном конвенте. Будучи родом из Нарбонны, он был членом Мальтийского ордена и полковником егерей. Случайности военной карьеры заставили его жить в Страсбурге до 1780 года. Именно в этом городе он был принят в Директории Строгого соблюдения, где был записан под именем Franciscus a Capite Galeato. Но, будучи далеко не удовлетворенным одним членством, Шедебьен проявлял заметную активность и любопытство к масонским делам. Ранее он опубликовал общее исследование об Ордене Франкмасонов и был принят в ложу Соединенных друзей в Париже, где Савалет де Ланж дал ему VII степень. Следует полагать, что этот эклектизм и двойная игра были известны Жану-Батисту Виллермозу и что он судил о нем строго, ибо не имел большого доверия к Брату a Capite Galeato. Несмотря на просьбы Зальцмана, он не допустил его в число простых Профессов и не позволил склонить себя в Вильгельмсбаде новыми просьбами. Возможно, он знал, что маркиз, который прибыл на Конвент, облеченный полномочиями Братьев из Монпелье, в действительности был тайным эмиссаром Филалетов?
В его бумагах был найден длинный меморандум, который Савалет де Ланж передал ему, чтобы помочь в его интригах и шпионаже. Эти заметки показывают, что директор Филалетов был хорошо осведомлен о различных течениях оккультной науки и что он знал почти всех разнообразных персонажей: магов, глав сект, мистиков, авантюристов, чудотворцев, целителей и алхимиков из живописного мирка немецкого иллюминизма. Он знал Шрёпфера, покончившего с собой в саду Лейпцига, Гугомоса и его наставника-иезуита, Шрёдера, главу Розенкрейцеров из Вецлара, который называл себя учеником мудрого старца из Швабии, Вальденфельса, друга Глейхена, кюре Гасснера, исцелявшего все недуги своими молитвами и возложением рук, таинственного д-ра Фалька — возможно, еврея, возможно, Розенкрейцера, во всяком случае пророка и эрудита в тайных науках, — который предположительно проживал в Англии; он различал Циннендорфа и Цинцендорфа, и поручил своему эмиссару составить мнение о будущем, которое могла бы иметь шведская система.
Шедебьен должен был также получить сведения об Исправленном франкмасонстве у Братьев, особенно сведущих в его истоках и тайнах. Он также должен был направить свое расследование на Избранных Коэнов, которых мог собрать Конгресс. С этой целью его наставник передал ему аннотированный список учеников Паскуалли. Совет Клода де Сен-Мартена, который был сторонником того, чтобы держать Савалет де Ланжа в стороне от «Дела», был полностью выполнен; несмотря на свое любопытство, дух интриганства, авансы, которые он делал, и хорошие отношения, которые он поддерживал с Коэнами, глава Филалетов знал лишь поверхностные факты об их Ордене, он не ведал о его тайной самобытности. Он путал их доктрину с доктриной других герметистов, и хотя он подозревал, что существует некая связь между Благодетельными рыцарями и кружками Паскуалли, он не знал, в чем она заключается; существование Коллежей Профессов, по-видимому, осталось ему совершенно неизвестным.
Задача маркиза де Шедебьена дополнялась еще одной, более точной миссией. Хотя его заметки хранят молчание по этому поводу, ему было поручено предложить главам Строгого соблюдения союз ложи Соединенных друзей из Парижа. Скудное мнение, которое Савалет де Ланж высказывал в то время о Великом Востоке, заставляло его желать для своей ложи поддержки иностранного режима. Но он, безусловно, рекомендовал своему посланнику действовать с величайшей осмотрительностью, чтобы Жан-Батист Виллермоз не смог вмешаться в переговоры. Он затаил обиду на лионца за то, что тот так хорошо сумел скрыть свои собственные тайны и преуспел в проникновении к Филалетам, не предложив ему никакого важного градуса, никакого интересного посвящения. Конечно, он плохо переносил значение, которое приобретал Канцлер ab Eremo в мистических кругах, и был бы не прочь насолить ему.
Виллермоз, вероятно, догадывался об этом. Холодность, которую проявил на их подготовительных конференциях Брат a Capite Galeato, должна была побудить его к недоверию. Впрочем, он принял разумные меры предосторожности. Великие Профессы из Монпелье написали ему, что они думают о своем представителе, и, несомненно, они были невысокого мнения о нем, поскольку Виллермоз увез в Германию их письмо, чтобы при необходимости использовать его как оружие.
Как видим, партия, которая должна была начаться в Вильгельмсбаде между всеми этими разнообразными амбициями и всеми этими различными доктринами, была непростой. Вейсгаупт, глава Баварских иллюминатов, очень точно резюмировал характеристики различных партий, которые должны были столкнуться на «замкнутом поле Вильгельмсбада». «Присутствующие партии таковы: 1° герцог Фердинанд, который пойдет на любые уступки, лишь бы остаться главой; 2° принц Карл Гессенский, получивший от некоего г-на де Хаугвица жалкую религиозную систему; 3° француз, Виллермоз, который хотел бы утвердить в Германии свою новую систему, созданную в Лионе; 4° итальянский депутат, который всегда говорит "да"; 5° несколько герметических безумцев; 6° шпион Розенкрейцеров; 7° небольшая группа здравомыслящих людей, которые больше не хотят, чтобы два принца водили их за нос».
14 июля 1782 года герцог Брауншвейгский довел до сведения тех Братьев, которые уже прибыли, регламент, установленный предварительными статьями. Поскольку некоторые представители вовсе не были членами Внутреннего ордена, были проведены некоторые посвящения в последний момент.
Около тридцати депутатов составляли конгресс масонов Центральной Европы, Франции и Италии, собравшихся, чтобы объединить свои знания и успешно выполнить задачу по организации совершенного франкмасонства, которое наконец осознало бы, в чем заключается его предназначение и цель, к которой оно стремится.
VII провинция Ордена, именуемая Нижней Германией, была представлена Карлом Гессенским, заменившим ушедшего в отставку герцога Зюдерманландского, и семью братьями с внушительными масонскими титулами, среди которых были Боде, a Lilio Convalium, Шварц, ab Urna, секретарь герцога Фердинанда и архивариус Исправленного Шотландского Устава.
Овернь направила трех депутатов. Граф де Вирьё, уполномоченный герцога д’Авре де Круа, шевалье де Саварон, уполномоченный префектур Лиона и Шамбери, и Жан-Батист Виллермоз, который якобы представлял братьев Ламбера де Лиссьё, казначея провинции, и шевалье де Раше, Великого мастера церемоний.
III провинция, Окситания, имела лишь одного представителя: маркиза де Шефдебьена де Сен-Амана, a Capite Galeato, уполномоченного приората Монпелье.
V провинция, Бургундия, имела делегацию из восьми членов под председательством барона де Дюркгейма, Великого провинциального мастера. В ней состояли друзья и ученики Виллермоза: Жан де Тюркгейм и его младший брат Бернар, именуемый в Ордене a Navibus, Зальцман, доктор Дитхельм Лаватер, ab Aesculapio, представлявший префектуру Цюриха вместе с братом Кайзером, a Pelicano. Через несколько дней после открытия прений прибыл подполковник Шапп де ла Энрьер, a Cruce Cerulea, который был депутатом от префектуры Нанси.
VIII провинция, именуемая Верхней Германией, также имела своим провинциальным мастером Карла Гессенского. Кроме того, она насчитывала восемь членов, включая представителя префектуры Вецлара, брата фон Дитфурта. К этому числу добавлялись два брата из Италии: доктор Жиро, представитель Великого мастера a Turri Aurea, и барон Гамба, a Cruce Argentea.
Наконец, ложи Австрии направили пять депутатов, среди которых был граф Коловрат-Либштейн, ab Aquila Fulgente.
15 июля состоялось первое заседание, на котором Фердинанд Брауншвейгский произнес большую вступительную речь. Он вернулся к теме, которую уже развивал в своих циркулярах, объявив о своей убежденности в том, что утешительная, возвышенная и почтенная по своей древности наука содержится в масонстве и что истинные посвященные знают ее. Но он отказался объясняться дальше, ссылаясь на то, что сам связан тайной и что его «внешние обязательства» не позволяют ему быть инициатором общества, которым он руководил. Эта речь, пробудившая любопытство братьев, оставляя при этом каждому свободу мнений, достаточно послужила замыслам лионского канцлера, чтобы он мог быть ею доволен.
Со второго заседания наметилась атака. Некоторые прибыли, имея полномочия, которые они объявляли неограниченными и которые должны были обеспечить согласие лож, представителями которых они являлись, в то время как другие имели лишь ограниченные полномочия, оставляя тем, кто их делегировал, право принимать или не принимать решения конвента. Шефдебьен предложил, чтобы депутаты, обладавшие неограниченными полномочиями, были обязаны подчиняться большинству голосов, даже если принятые решения противоречили их личным инструкциям.
Такое решение не могло быть допущено Жаном-Батистом Виллермозом, который не мог даже в случае неудачи помыслить о принятии правил, противоречащих его принципам. Поэтому он решил провалить предложение Шефдебьена. Чтобы предотвратить опасность неблагоприятного голосования, нужно было, кроме того, обеспечить себе как можно больше голосов. Уже на втором заседании он добился того, чтобы ложи Италии, отделенные от Верхней Германии, образовали автономную провинцию, IX; так было официально закреплено пожелание, высказанное на Галльском конвенте, и так доктор Жиро смог принести три голоса партии своего друга. С другой стороны, Виллермоз стремился не допустить признания Шефдебьена представителем всей Окситании, чтобы его противник не мог распоряжаться тремя голосами, чтобы навредить ему.
Брат a Capite Galeato сопротивлялся этой контратаке как мог. Начались большие дебаты, которые заняли все третье заседание 18 июля и были окончательно урегулированы лишь 2 августа. В ходе дискуссий депутат из Монпелье дал волю враждебности, которую он питал к братьям из Оверни и Италии. В своих попытках его поддерживал лотарингский депутат Шапп де ла Энрьер, проникнутый мнением этих непримиримых герметиков, которые плохо переносили презрение, выказываемое Виллермозом к лженауке алхимиков.
Будучи обвиненным, Виллермоз в свою очередь подверг критике полномочия, которыми кичился его противник; но он не пожелал делать это публично и попросил разрешения сообщить только Карлу Гессенскому и Фердинанду Брауншвейгскому письмо, которое капитул Септимании направил ему 7 июня по поводу их представителя. Столкнувшись с этой прямой угрозой, Шедебьен отозвал свое предложение. Он, очевидно, не был очень уверен в оценках своих соотечественников. Виллермоз, одержав победу, торжествовал скромно, так как вовсе не стремился озлобить своих врагов. Поэтому он согласился на компромисс. Было условлено, что каждый депутат сохранит полную свободу голосования, независимо от мандатов, которыми его наделили доверители; но, с другой стороны, ложам и капитулам было предоставлено право одобрять или отвергать после года испытательного срока решения и регламенты, которые собрание Братьев, встретившихся в Вильгельмсбаде, предлагало установить.
Одной из главных задач конвента, его единственным смыслом существования, было определение истинной цели Масонства. Все сопутствующие вопросы — происхождения, преемственности, доктрины, объяснения эмблем и аллегорий, самой формы, которую следовало принять, — зависели от этого решающего пункта. К нему подошли через рассмотрение ценности тамплиерской легенды, на которой основывался Орден Строгого Послушания, каким его учредил его основатель. Потребовалось не менее 11 заседаний, чтобы прийти к соглашению по этому вопросу.
Многие немецкие масоны оставались привязанными к этой фикции. Они привыкли к своим ритуалам, своим церемониям, своим рыцарским титулам и не увидели бы ничего плохого в том, чтобы вернуться к старой идее материального восстановления Ордена Храма. Создание источника общих богатств, наподобие тех, которыми владели Мальтийский орден или некоторые религиозные капитулы, могло принести пенсии и доходы, которыми некоторые великие офицеры отнюдь не пренебрегали. К этим практичным и привыкшим к рутине людям присоединялись герметисты и алхимики, которым легенда подходила как нельзя лучше, а еще лучше — легенда о Неизвестных начальниках. Этим любителям тайн нравилось сочетать секреты розенкрейцеров с фантастическими рассказами из истории тамплиеров, верить, что источник богатств запрещенного Ордена — не что иное, как секрет Философского камня, и надеяться, что еще существуют потомки сподвижников Жака де Моле, наследники традиции столь же чудесной, сколь и скрытой. Они не хотели ни в чем отказываться от форм и обычаев, которые связывали их с этими Неизвестными начальниками, в которых они не могли решиться разувериться.
Напротив, те, кто критиковал легенду и оспаривал, по крайней мере, ее важность, руководствовались совсем иными мотивами. Впрочем, этой партии не составило труда продемонстрировать недостаточность доказательств, представленных Карлом фон Хундом, и показать, какие веские причины были сомневаться в его добросовестности и считать его заявления лживыми. Совместные усилия Фердинанда Брауншвейгского, Шварца, Жиро и даже Боде, с радостью воспользовавшегося случаем разоблачить иезуитский заговор, доказали, насколько мал был шанс того, что Храм мог пережить запреты и преследования папы и короля Франции. К тому же, даже допуская это выживание, ничто не доказывало, что Карл фон Хунд законно к нему примкнул, или что он имел право принимать в него ложи, которые он основал.
Но тогда к какой цели следует направить общество? Какую форму следовало бы принять, если у всего, во что привыкли верить, больше не было никаких оснований для существования?
Карл Гессенский счел момент весьма подходящим, чтобы предложить свои знаменитые откровения об этом таинственном Ордене, который он сам открыл и который казался ему вполне удовлетворительным, так как обладал всем, чего можно было желать: Неизвестными начальниками, важными секретами и традициями, считавшимися подлинными. Был назначен небольшой комитет, чтобы ландграф мог в полной безопасности доверить свои секреты по этому вопросу. Но немцы были пресыщены подобными новинками, которые были столь мало новыми, а французские Братья были твердо намерены не позволить отвлечь себя от своей цели. Комитет, которым руководил Фердинанд Брауншвейгский, заявил, что рассмотренные факты не заслуживают внимания.
Это был момент, чтобы через тот же комитет, где сторонники Виллермоза составляли большинство, предложить выводы в пользу системы, установленной Галльским конвентом. Но Виллермоз не чувствовал себя на твердой почве.
Успех его маневра оказался под угрозой. На седьмом заседании брат фон Дитфурт задал неудобные и нескромные вопросы. Он прибыл накануне и позволил без протестов сформировать комитет, которому было поручено за закрытыми дверями судить о тайнах, что будут ему доверены. Но инструкции, полученные им от барона фон Книгге и баварских иллюминатов, предписывали ему принудить партию мистиков раскрыть свои принципы. Поэтому он потребовал уточнений и настоял на том, чтобы его ввели в курс «драгоценных знаний и утешительных истин», о которых объявил Великий начальник, и чтобы весь конвент был ознакомлен с вопросами, переданными братьям малого комитета. С неопровержимой логикой он заявил, что, «поскольку все депутаты Великих шотландских лож приглашены в качестве арбитров, они не могут вершить суд, не будучи просвещенными». Но партия тех, кто оставался привержен престижу масонской тайны, усилила позиции реформаторов, которые были кровно заинтересованы в том, чтобы избежать неловких дискуссий.
Дитфурт, к тому же, перешел границы, произнеся на восьмом заседании яростную речь против религиозного руководства, которое Светлейший брат a Victoria пытался навязать всем. По крайней мере, на заседании члены Исправленного Шотландского Устава еще не осмеливались отречься от Фердинанда Брауншвейгского. Смелость критики, высказанной братом ab Orno не только против оккультизма, но и против установленных религий, а также его выпады против прав, которые присваивали себе вельможи, показались столь же неуместными, сколь и шокирующими.
Несмотря на эти препятствия, Виллермоз стремился побудить конвент самостоятельно открыть духовные принципы, на которых основывалась Лионская реформа. С помощью своих друзей ему удалось посредством ловких предложений добиться принятия основных доктрин, которые он исповедовал относительно происхождения и призвания масонства.
Опасность этой тактики заключалась в самой ее осторожности. Представленные таким образом, чтобы примирить всех братьев и получить всеобщее одобрение, доктрины Лиона рисковали остаться непонятыми. В ходе заседаний упоминались и другие принципы, и другие системы, которые, обладая преимуществом отвлечения внимания, могли столь же легко его сбить с толку. Понятно, что Фердинанд Брауншвейгский почувствовал необходимость подчеркнуть важность, которую он лично придавал Режиму Рыцарей-Благодетелей, чьи акты, кодекс и ритуалы должны были быть переданы комитету, и что, чтобы проиллюстрировать это заявление, граф де Вирьё взял на себя труд прочитать диссертацию о благотворительности.
Столь высокая поддержка была не лишней. Как только Виллермоз и его друзья высказали свои мнения, представитель Нанси, Шапп де ла Энрьер, проявил к ним весьма четкую оппозицию. Он зачитал конвенту меморандум брата a Fascia, составленный для защиты тамплиерской преемственности; затем, видя, что масонские концепции его друга не находят в Вильгельмсбаде большего отклика, чем они получили в Лионе, он предпринял попытку представить Галльский конвент в ином свете, нежели тот, в котором его обычно изображали. Он зачитал вступительную речь, произнесенную Простом де Руайе 29 ноября 1778 года, чтобы немцы не пребывали в неведении относительно того, что некоторые братья из провинции Овернь, и отнюдь не последние, были весьма далеки от того, чтобы разделять мнения своего канцлера. На что Виллермоз ответил чтением речи, которую канцлер a Flumine произнес ранее, отвечая на вопросы гельвийцев. Ему удалось таким образом заинтересовать собрание и даже получить согласие маркиза де Шефдебьена относительно первобытной религии, «объекта истинного масонства».
На двенадцатом заседании собрание назначило комиссию из четырех членов, которой было поручено сформулировать вопросы, по которым наконец предстояло голосовать. Было отобрано шесть пунктов, чтобы определить, какими будут отношения Исправленного Шотландского Устава с институтом Храма. Голосование состоялось на следующем заседании. Большинством голосов было решено, что ни один подлинный документ не позволяет Ордену называть себя наследником тамплиеров; что, хотя между рыцарями-тамплиерами и масонами можно установить определенную аналогию, все же нельзя сохранять притязание на законную преемственность из опасения обеспокоить правительства; но что, тем не менее, следует сохранить тамплиерскую легенду и немецкие масонские обычаи, при необходимости модифицировав их; и что, наконец, последняя степень Ордена, содержащая историю отношений масонства и христианского рыцарства Храма, может носить название «Благодетельный рыцарь».
Братья Вильгельмсбадского конвента, в сущности, ратифицировали в отношении тамплиерской легенды тот компромисс, который уже был принят в 1778 году Галльским конвентом. На четырнадцатом заседании было решено, что для полной реорганизации Исправленного Шотландского Устава в качестве основы и модели будут взяты кодексы, ритуалы и документы, предоставленные провинциями Овернь и Бургундия.
Диттфурт в последний раз попытался помешать успеху мистической партии и предложил административную реформу, которая превратила бы общество в федерацию автономных лож, где каждая из них самостоятельно оставалась бы хозяйкой культивируемых степеней, преподаваемых доктрин и даже своей переписки и союзов. Столь радикальное решение было отвергнуто. Брат ab Orno временно оставил борьбу; он покинул Вильгельмсбад, не дожидаясь окончания собраний.
Две комиссии были уполномочены разработать проекты реформ, по которым должно было принять решение собрание депутатов. Первая, называемая комиссией по ритуалам, состояла из семи членов. Вторая, называемая законодательной комиссией, была в два раза многочисленнее. Карл Гессенский председательствовал в первой, в которую, помимо Виллермоза, входили братья Саварон и Жиро. Было крайне важно, чтобы мистическая партия имела большинство в органе, которому было поручено составлять степени и формулировать в них принципы, которые должны были стать принципами общества. Во второй комиссии находились некоторые из главных противников Виллермоза: Боде, Шапп де ла Энрьер, Шефдебьен, Коловрат. Вероятно, надеялись отвлечь их внимание и смягчить их оппозицию, заняв их составлением регламентов. Конвент был приостановлен на несколько дней, чтобы комиссии могли успешно завершить свою работу.
Заседания возобновились 14 августа. Комиссия по ритуалам представила текст первых степеней, которые она составила. Братья Боде и Шефдебьен возразили, что эта работа кажется настолько сложной и странной, что в ней ничего нельзя понять. Поэтому работу начали заново, и двенадцать дней спустя три первые символические степени были опубликованы в пересмотренном и поясненном тексте. Ратификация состоялась в ходе двадцать седьмого заседания. Только один отрывок из наставления Учеников едва не поставил всё под вопрос и не разрушил непрочное равновесие их согласия. Виллермоз, который был ответственным автором комментариев к этой степени, развил в них свои личные концепции относительно символического числа 3. Он представлял его как «таинство» и, более того, как «священное» таинство, поскольку оно олицетворяло троичную природу человека, состоящего из духа, души и тела, и, тем самым, сам предмет Франкмасонства. Высшая цель общества масонов определялась как изучение этого таинства троичности, которое вело «к развитию величайших озарений».
Либералы или мистики, все те, кто был противником Лионского канцлера, вовсе не стремились позволить ему вписать свои доктрины в ритуалы Исправленного Шотландского Устава. Тщетно Виллермоз, защищая свою веру, пытался устранить её странность, связывая её с самыми ортодоксальными христианскими текстами. Он процитировал святого Павла, избегал упоминаний о своих личных убеждениях и утверждал, что лишь развил идею, которая уже содержалась в большом количестве старых масонских ритуалов и истинность которой признавали многие братья. Он был вполне готов пожертвовать этим спорным пунктом, какова бы ни была его важность, чтобы получить единогласное голосование по всему вопросу в целом.
Его умеренность возымела отличный эффект, и, несомненно, сказалась естественная усталость после стольких дней, проведенных в обсуждениях. Собрание без ограничений приняло три первые степени и эскиз 4-й степени, которые были ему представлены. Оно допустило, что братья Внутреннего Ордена будут носить звания оруженосца, новиция и Благодетельного рыцаря, как это было принято в Лионской провинции. Комиссия должна была впоследствии составить ритуалы, которые не удалось завершить. Но оставалось понятным, что все эти решения являются временными, что они связывают Орден лишь на один год и станут окончательными только после того, как будут ратифицированы Провинциальными директориями на зимний праздник святого Иоанна 1783 года.
С другой стороны, административные реформы, которые занимали время между доктринальными дискуссиями, с шестнадцатого по тридцатое заседание, частично вобрали в себя предложения Диттфурта. Они способствовали предоставлению Великим шотландским ложам подлинной автономии, которая должна была сделать руководство Великого мастера весьма иллюзорным. Но и по этому пункту ничего не было завершено. Законодательная работа была едва намечена, удалось лишь договориться об общих принципах будущего кодекса, которые изложил граф Генри де Вирьё, и о реорганизации количества и нумерации провинций. Было решено, что четверо членов комиссии продолжат свою задачу после закрытия, и что их четыре проекта будут представлены на ратификацию всем перед обнародованием. Некий брат фон Росскампф был уполномочен свести все исправления в кодекс общих законов.
На восемнадцатом заседании, 17 августа, Фердинанд Брауншвейгский был переизбран Великим мастером Ордена на торжественном заседании, где мастер ритуалов даровал ему, вместе с этим достоинством, новый титул Эминенции. 28 августа Эминенция Великий мастер обнародовал и подписал свои «капитуляции», в которых, среди прочих обещаний, он обязался отречься от тамплиерского происхождения Ордена, который он возглавлял, и никогда не признавать никакого Неизвестного начальника.
Собрание подходило к концу. Примиренные взаимными уступками, мистики и рационалисты, друзья и противники, все люди достойного общества, соревновались в любезности. Они заказали свои силуэтные портреты и обменялись этими маленькими изображениями на память о знаменательном событии, собравшем их со всех четырех концов Европы. У них также возникло желание увековечить конвент еще более долговечным способом, отчеканив медаль. На тридцатом заседании было решено, что на ней будет изображен Фердинанд Брауншвейгский с титулом «Magnus magister totius ordinis» и девизом: «Tandem aurora lucessit».
Титул, присвоенный Великому мастеру, был столь же самонадеянным, как и оптимизм этого девиза. Партия мистиков, несмотря на видимость, формулы и официальные посвящения, вышла из авантюры в Вильгельмсбаде значительно ослабленной. Победа рационалистов была гораздо более очевидной. Именно они извлекли выгоду из замешательства немецких тамплиеров.
Брат аб Орно, чьи предложения были все до единого отклонены, мог бы поздравить себя с полученными результатами с гораздо большим основанием, чем Виллермоз. Не довольствуясь тем, что смущал заседания своими возражениями, он в кулуарах активно пропагандировал организацию общества Вейсгаупта, давал читать тетради Иллюминатов, предлагал любителям важные посты в этой системе, которая все больше и больше выступала в качестве соперника Исправленного Шотландского Устава. В то время как барон фон Книгге, оставаясь в стороне от официальных совещаний, принимал кандидатов и окончательно соблазнял их своими обещаниями и любезностью. Завоевания были значительными, поскольку заинтересованные Карл Гессенский и Вехтер попросили о своем принятии, а другие братья полностью вовлеклись в дело, такие как венский Коловрат, Вундт, представлявший в Вильгельмсбаде мюнхенские ложи, и, наконец, Боде, который нашел в обществе Вейсгаупта естественное применение своей антииезуитской мании.
ИЛЛ. VII

СИЛУЭТЫ КОНВЕНТА В ВИЛЬГЕЛЬМСБАДЕ в центре — герцог ФЕРДИНАНД БРАУНШВЕЙГСКИЙ; вверху, слева направо — д-р ЖИРО и БОДЕ; внизу — граф ДЕ ВИРИЁ и маркиз ДЕ ШЕФДЕБЬЕН.
Библиотека города Лиона, рукопись 5426.
Эта пропаганда не осталась незамеченной группой Виллермоза и его друзей. То, что они узнали о политических доктринах и антиклерикальных принципах Баварских иллюминатов, шокировало этих верных христиан, уважающих установленные власти. Граф де Вириё привез во Францию впечатление испуганного отвращения, вызванного у него интригами, «заговором» этой секты немецких Франкмасонов, которые претендовали на критику религии и выступление против правительств. Но ни он, ни Виллермоз не смешивали Франкмасонство с нечестивыми бреднями нескольких заблудших. Этот прискорбный факт ни в коем случае не заставил их впоследствии покинуть свои ложи. Напротив, эта новая опасность могла лишь заставить их еще теснее сплотиться вокруг замысла защиты режима, которому угрожали столь великие опасности и который было все более настоятельно необходимо привести в гавань, где он обрел бы истину и спасение.
С этой целью все средства казались хорошими, даже самые противоречивые. Французы привезли в Вильгельмсбад «Естественную таблицу», последнее произведение Неизвестного философа, чтобы обратить своих собратьев в свою спиритуалистическую концепцию мира. С другой стороны, они всегда избегали раскрывать в официальных дискуссиях точный смысл своих мыслей. Они предпочитали проявлять сдержанность и неясность, чтобы никого не тревожить. Знание, весьма несовершенное, которое они имели о немецких масонских кругах и о характере принцев Фердинанда Брауншвейгского и Карла Гессенского, возможно, позволяло им верить, что в дальнейшем они сумеют навязать за Рейном основы своей тайной веры.
Они питали там тщетную надежду. Вильгельмсбадский конвент, несмотря на свои претензии, шум, который он тогда произвел в масонской вселенной, и значение, которое ему до сих пор придают ретроспективно, не мог стать зарей никакой важной реформы, никакой серьезной реорганизации по той простой причине, что фактически он привел лишь к самому сомнительному из компромиссов. После тридцати одного заседания и двух месяцев усилий масоны Германии, Австрии, Франции, Италии и Швейцарии пришли к согласию лишь по решению, которое можно было охарактеризовать как «шедевр непоследовательности». Конвент отверг всякую связь с Орденом тамплиеров, но сохранил все его обычаи, градусы, названия Ордена, девизы, украшения, административные деления. Он вписал тамплиерскую легенду в градусы Внутреннего ордена, но отрекся от нее в официальных прокламациях. Он назначил Фердинанда Брауншвейгского своим Генеральным великим мастером и заставил его принести присягу на верность, но предоставил Великим шотландским ложам автономию, которая должна была сделать недействующей любую централизующую власть, любое реальное руководство.
Успех системы и доктрин Виллермоза не был обеспечен лучше. Конечно, Акты Лионского конвента, его устав, ритуалы и инструкции были признаны в качестве официальной основы для реформы всего Ордена. Религиозные принципы, изложенные графом де Вирьё, были выслушаны без протестов. Ритуалы трех символических градусов, труды Канцлера ab Eremo, были приняты. Но остальные градусы еще предстояло сочинить, и, кроме того, все эти решения были лишь временными и оставались зависимыми от ратификации Капитулами. Слишком озабоченный тем, чтобы скрыть свои тайные верования под расплывчатыми общими формулами, Виллермоз позволил разрушить дух иерархии и дисциплины, которые были единственными жизненно важными качествами Ордена, основанного Карлом фон Хундом; он смог добиться лишь сиюминутной победы, пожертвовав будущим. Но был ли он в состоянии судить, насколько его успех был шатким?
Тем не менее, барон де Плессен направил ему в самом Вильгельмсбаде по меньшей мере два письма, одно из которых прибыло 11 июля, а другое 6 августа, содержавшие советы осторожности. Помешанный по неизвестным личным причинам от участия в конвенте, Брат a Tauro Rubro очень опасался, что Виллермоз позволит соблазнить себя принцам и в конце концов предаст его. Он рекомендовал ему быть настороже, настаивая на последствиях нескромности. «От вас не может ускользнуть, достопочтенный и возлюбленный Брат, что, поскольку Светлейший брат является зятем короля, моего господина, а Светлейший брат a Victoria — братом королевы, правящей королевством у нас, мне должно быть важно, чтобы эти принцы не узнали, что я не одобряю их поведение». Несмотря на свои опасения, он не мог скрыть свою тревогу и еще раз, на своем приблизительном французском, повторил предупреждения, уже развитые в предыдущих письмах: «Я приношу самые горячие пожелания, чтобы вы были достаточно счастливы, благодаря вашим беседам и другим милостям, которые Светлейший брат a Leone Resurgente получит от вас, стать менее амбициозным и не проявлять столько легкомыслия в отношении женщин». Прежде всего, он снова заклинал своего корреспондента не позволять «ослепить себя блестящими познаниями» Вехтера и Хаугвица, которые казались ему лжепророками.
Тщетные рекомендации. Виллермоз не смог устоять перед благосклонностью великих мира сего, ни перед престижем, которым они наделяли свои любимые верования. Несомненно, он воспользовался пребыванием в Вильгельмсбаде, чтобы закончить посвящение Фердинанда Брауншвейгского и Карла Гессенского, несмотря на все их легкомыслие в вопросах нравов, в самые тайные инструкции Профессии и в инструкции Ордена Паскуалли. В очередной раз советы Плессена были забыты.
Надо признаться, что трудно было Виллермозу не опьянеть от теплого приема и доверия, которые проявили к нему эти немецкие принцы. Благодаря им, пока продолжались дискуссии конвента, движения, соглашения, бурные или примирительные заседания, частные совещания, тайные обещания, Виллермоз находил способ дополнить свои знания о таинственных доктринах, которые исповедовали круги за Рейном.
Он узнал от них подробности приключения трактирщика Шрепфера из Лейпцига, который устраивал явления и чудеса в задней комнате своего кабачка и чья трагическая кончина в 1774 году до сих пор считалась плохо объясненной среди некоторых упорных сторонников.
Фердинанд Брауншвейгский прислал ему 8 августа 1782 года вместе с пакетом степеней шведской системы необычайную историю Габлидона, которую он получил от пастора Лафатера. Приключение стало известно лишь благодаря пребыванию в Цюрихе в июле предыдущего года некоего графа фон Туна. Требовался весь авторитет швейцарского философа и его брата-доктора, чтобы к этому можно было отнестись серьезно, настолько это походило на сказку для детей. Фон Тун утверждал, что однажды встретил некоего «вычислителя, бывшего фокусника», чье магическое имя было Маганефтон. Он называл себя вдохновленным фамильярным духом по имени Габлидон. Вычислитель был «рупором» этого духа. Через него он предсказывал будущее, находил потерянные предметы, открывал тайны и совершал чудеса. По крайней мере, фон Тун ручался за это; точно так же, как он гарантировал правдивость чудесных историй, которые группировались вокруг фигуры Маганефтона и его фамильярного духа. Это были сплошные откровения, каббалистические расчеты, магические церемонии, необычайные ответы, которые вполне естественно вытекали из того факта, что Габлидон был «духом иудейского каббалиста или мага, который жил до рождения Иисуса Христа и обнаружил с помощью магической науки, что Мессия будет назван Иисусом из Назарета и будет преследуем до самой смерти». После столь блестящего начала нельзя было удивляться, что Габлидон проявлял такую проницательность, хотя в своем последнем воплощении он довольствовался посредственной ролью фокусника. Ответы духа были чрезвычайно разнообразны. Он мог давать их на всех языках, по любым вопросам. Однако он воздерживался от вторжения в будущее и предсказаний грядущего. Такое осторожное поведение не мешало ему проявлять уверенность в вопросах, где он не рисковал оказаться в неловком положении. Например, он охотно сообщал новости об умерших и об оригинальных искуплениях, с помощью которых души занимали свое время в ожидании Страшного суда. Он заверил, что покойный, о котором беспокоились, «находился в состоянии, близком к сновидению, в котором ему постоянно, и это в течение сорока лет, казалось, что он падает с высоты, и все это за то, что он дважды взял плату за распятие, которое продал бедному крестьянину... Именно так дух Франциска I, римского императора, управляет с большой ловкостью всеми раковинами улиток с севера до запада при посредничестве нескольких подчиненных ему духов, и при этом он не помнит о своем прежнем состоянии императора».
Вычислитель диктовал своим слушателям, буква за буквой, послания духа. Сам он утверждал, что не знает, что диктует, пока ему не прочтут это вслух. Иногда Габлидон обходился без посредника, и граф фон Тун обнаруживал его ответы в виде знаков, написанных или напечатанных на «красной тафтяной ленте, которую находили некоторое время спустя в очень хорошо закрытом месте». К несчастью, Маганефтон умер, Габлидон больше не подавал голоса из-за отсутствия посредника, столь же одаренного, как покойный фокусник.
Граф фон Тун научился в этой странной школе соблазнять своими рассказами мечтателей, которые не боялись ни насмешек, ни неправдоподобия и которые были готовы слушать даже Габлидона, потому что он приносил им, посреди своих фокусов, новую уверенность в том, что Бог управляет миром через посредство духов, «которые являются почти Его глазами и руками». Вероятно, именно по этой причине Лафатер сохранил интерес к этому фантасмагорическому приключению, над которым впоследствии его враги могли легко насмехаться. Именно по этой причине Виллермоз сохранил этот любопытный рассказ. Мы совершенно не знаем, что он об этом думал; можно полагать, что ему нравилось находить здесь некоторые связи с тем, чему Паскуалли учил его о промежуточных агентах и добродетелях Божественного.
Отношения Виллермоза и Лафатера не ограничились этим живописным анекдотом. Пастор сопровождал своего брата в Вильгельмсбад, будучи любопытным наблюдать и учиться. Портики и тенистые аллеи спокойного маленького курортного городка, которые на несколько недель укрыли столько мечтаний, интриг и химер, иногда видели пастора из Цюриха, погруженного в возвышенные беседы в компании того или иного участника конгресса. Мистики привлекали его совершенно естественно. Он был покорен пылкостью Карла Гессенского, с радостью вновь встретился с Зальцманом и, безусловно, познакомился с Жаном-Батистом Виллермозом. Но он не позволил вовлечь себя в ложи этих Франкмасонов, к которым питал такую симпатию, хотя и заявлял, что весьма назидателен благочестивый и добрый «подлинно христианский» дух, который там царил.
К этому периоду, возможно, следует отнести и первые точные сведения, которые дошли до Виллермоза о Сведенборге. Он очень плохо знал шведского визионера, поскольку его труды еще не были переведены на язык, на котором он говорил, в то время как Фердинанд Брауншвейгский охотно цитировал его, а его откровения высоко ценились в мистических кругах за Рейном. Виллермоз собрал в Германии об этом любопытном человеке и его любопытном учении некоторые сведения, которые содержит небольшой «Краткий очерк жизни Эммануила Сведенборга». Но мы не полагаем, что он проявил большой интерес к этому автору, или что грезы шведа когда-либо оказали на него глубокое влияние.
В архивах Виллермоза до сих пор хранится тетрадь, которая, по-видимому, написана той же рукой, что и предыдущие опусы. Она содержит выдержки из аллегорий Филона, согласно базельскому изданию 1561 года, с кратким изложением трактата о созерцательной жизни. Я не знаю, была ли она передана Виллермозу во время его пребывания в Вильгельмсбаде или же в этом следует видеть свидетельство более позднего сотрудничества между этими людьми, которых сближало одинаковое влечение к мистике и таинствам, несмотря на различия в социальном положении и национальности.
Канцлер Лиона получил множество доказательств дружбы немецких принцев, которые руководили Исправленным Шотландским Уставом. Последним стало его посвящение в тайную систему Готторпа. Карл Гессенский преподавал там, согласно своим личным принципам, эзотерическое учение, пришедшее из теорий Вехтера и Хаугвица. Несомненно, факт принадлежности к маленькой тайной церкви, папой которой был ландграф, немного утешил Виллермоза в том, что он не смог проникнуть в Ordre du difficile a Ceraso. Как бы то ни было, он вернулся во Францию, нагруженный катехизисами первых степеней Готторпа, с миссией ознакомить с ними нескольких избранных Братьев Франции и Италии.
Любопытно отметить, что, отправившись обращать немцев в свой режим, Виллермоз вернулся апостолом другого общества. Но он вовсе не осознавал, насколько двусмысленным и обескураживающим могло быть его поведение; он вернулся, преисполненный самодовольства и новых секретов, а также полон иллюзий относительно значимости той роли, которую он сыграл в Германии. Поскольку он заставил включить некоторые принципы и некоторые спиритуалистические символы в символические степени Исправленного Шотландского Устава, он полагал, что наконец заложил основы истинного Масонства, которое сможет объединить всех Масонов доброй воли. В сопровождении Гаспара де Саварона он прибыл 22 сентября в Страсбург, где немного отдохнул. 30-го он был уже в Лионе.
*
Глава X
Прозелитизм в пользу тайной системы Карла Гессенского. — Отчет об операциях в Вильгельмсбаде. — Масонское правило для использования Объединенными и Исправленными ложами. — Оппозиция Филалетов. — Дерзость маркиза Шедебьена. — Беспорядки в кругах Коэнов Парижа. — Сен-Мартен критикует перемены Виллермоза. — Публикация Байерле. — Ответ на утверждения Брата a Fascia. — Упадок Исправленных директорий в Германии. — Состояние Овернской провинции с 1782 по 1785 год. — Провинциальный конвент V провинции. — Калиостро в Лионе.
Первые шаги Жана-Батиста Виллермоза по возвращении во Францию характерны для его оптимизма и той поспешности, с которой он стремился сотрудничать с немецкими принцами, чьими благосклонностью и дружбой он так дорожил. Проездом через Страсбург он привез Зальцману и Дюркгейму степень Ученика системы Готторпа, прочитал ее катехизис на заседании Бургундской директории. В Лионе он продолжил свои прозелитические усилия. Семь или восемь его учеников, выбранных из числа Великих Профессов, также получили эту первую степень. Брат Жиро, находившийся там, приобщился к этим милостям и вернулся в Италию лишь снабженный документами, которые позволяли ему дать возможность своим соотечественникам воспользоваться этой новой системой. 30 декабря Виллермоз предложил еще трех кандидатов на 2-ю степень: это были шевалье де Гренвиль, господин де Бори, «бывший командир при короле», и его племянник Жан Провансаль, чьи заслуги и мистическое образование он гарантировал ввиду долгого обучения, которое они уже прошли в кружках коэнов.
Эта пропаганда распространялась только на самых образованных из его друзей. В его стремлении вербовать адептов в небольшое общество Светлейшего брата a Leone Resurgente было, вероятно, гораздо больше вежливой любезности, чем истинного рвения. Главным желанием Лионского канцлера в то время было использовать известность Вильгельмсбадского конвента для совершенствования французских учреждений Исправленного устава и придания им наконец того блеска и процветания, которых им всегда недоставало.
Общее собрание Ордена не принесло Благодетельным рыцарям ничего нового, кроме противоречивых распоряжений и незавершенных планов. Поэтому прежде всего необходимо было создать образ конвента и его успеха, который скорректировал бы реальность, чтобы сделать его предметом назидания для присутствующих и будущих учеников. Официальный циркуляр от 8 декабря 1782 года был разослан в ложи, находящиеся в ведении Овернской провинции. Читая этот отчет, можно подумать, что согласие и стремление к единой и единодушно разделяемой цели были единственными чувствами, которые вдохновляли делегатов в Вильгельмсбаде; можно было бы также вообразить, что целью, которую они себе поставили, был поиск способа объединить всех франкмасонов в одно общество и договориться об общих принципах; наконец, что одним из самых важных решений, если не самым важным, было сохранение за Фердинандом Брауншвейгским титула Генерального великого мастера. Но во что только нельзя поверить, читая красивые шаблонные фразы циркуляра Лионской директории? Разве он не доходил до утверждения, что конвент открыл первоначальную истину масонства, «поместив себя в центр систем» и изучив все виды ритуалов, режимов и систем, практикуемых всеми народами? Не намекал ли он на то, что именно после этого беспристрастного анализа и огромных исследований были составлены символические степени и масонское правило, провозглашенное в Вильгельмсбаде? Заметим также, что, хотя письмо от 8 декабря предупреждало братьев о том, что они должны санкционировать труды конвента, оно придавало этому праву лишь ограниченное значение, применимое только к будущему административному кодексу. Жан-Батист Виллермоз не был человеком, который позволил бы опрометчиво ставить под сомнение доктрины, навязанные им своим Благодетельным рыцарям и которые, как он полагал, он заставил принять всех Исправленных масонов Германии.
Ратификация актов Вильгельмсбада теоретически должна была состояться в день зимнего святого Иоанна 1783 года. В эту дату она не состоялась ни в одном капитуле Франции или Германии. Голосования — если они вообще были — состоялись гораздо позже, и это произошло по многим причинам, одной из главных среди которых было то, что знаменитый административный кодекс Исправленного франкмасонства не был готов к обнародованию.
Безусловно, чтобы восполнить эту задержку, Виллермоз постарался осуществить некоторые из изменений, о которых шла речь на заседаниях. На их основе он исправил и вычеркнул положения своего собственного масонского кодекса, который был напечатан в 1779 году после Лионского собрания. Внесенные реформы имели очень небольшое значение. Упразднение Национальной директории Франции и несколько изменений названий — вот и весь скудный итог объявленной реорганизации. Так, Шотландские директории стали Провинциальными директориями, а Великие шотландские ложи, которые единственные могли присваивать степени выше четвертой, стали называться Регентствами.
Промульгация «Масонского правила для использования в Объединенных и Исправленных Ложах, принятого на Вильгельмсбадском генеральном конвенте» привнесла больше изменений. Лионский канцлер объявил в своем циркуляре, что согласно принятым решениям будет опубликовано правило на немецком и французском языках, которое будет вручаться ученику при вступлении в Исправленный Шотландский Устав, дабы он не оставался в неведении относительно своих обязанностей и цели, которую преследовало общество. Было анонсировано издание комментария к правилу, который впоследствии дополнил бы наставление. Действительно ли конвент, как бы официально ни хотел представить это Виллермоз, намеревался промульгировать это правило и навязать его в качестве основополагающего документа? Во всяком случае, посреди многочисленных предложений и дискуссий, в которых партия мистиков одержала верх, дело было сделано весьма осмотрительно. Лионский канцлер намеревался воспользоваться авторитетом Вильгельмсбада, чтобы добиться принятия документа, содержавшего суть его веры. Мы охотно поверили бы, что он был автором этого наставления, если бы он не взял на себя труд уточнить, что заслуга в этом принадлежит канцлеру a Flumine.
Правило содержит девять статей, разделенных несколькими параграфами, и кратко определяет смысл существования масонства и обязанности франкмасона. В нем нет ничего, кроме обычных спиритуалистических принципов, унаследованных от Избранных Коэнов, и той же конечной надежды на возрождение, могущество и совершенное счастье. Новизна этого документа заключается в его ясности и в том факте, что он вручался кандидату при вступлении в общество, а не после испытательного срока, на пороге тайного класса. Уже с первых своих шагов в Королевском искусстве ученик мог размышлять над этими откровениями, этими чудесными обещаниями: «ты обретешь то божественное подобие, которое было уделом человека в его состоянии невинности, которое является целью христианства... ты станешь возлюбленным творением небес... всегда свободный, счастливый, постоянный, ты будешь ступать по этой земле, равный королям, благодетель людей и образец для своих Братьев». Несколько речей по случаю, произнесенных в Благодеянии Лиона в 1782 и 1783 годах, ясно показывают, что поощрение, которое Виллермоз получил в Германии, давало ему право начать, уже с символических степеней, свое мистическое обучение и заявить в нем, более открыто, чем он делал это до сих пор, что он рассматривает франкмасонство как «дар, который божество послало слабым смертным, чтобы направлять их в трудном путешествии жизни».
Всегда опираясь на принципы Вильгельмсбада, интерпретируемые свободно, Виллермоз уже набрасывал реорганизацию своего Ордена, как в его символических степенях, так и в его самых высоких и тайных градусах — новую попытку достичь ускользающего и изменчивого образа истинного масонства. На этот раз его усилия в направлении этого неуловимого идеала не могли развиваться мирно, в спокойной уединенности кружков его учеников и друзей. Шум, который произвело собрание Братьев Франции и Германии, был слишком значительным в маленькой вселенной масонов, чтобы личность Лионского канцлера, его доктрины и его намерения могли отныне оставаться вне зоны критики.
Это факт, что среда французских оккультистов в начале 1783 года оказалась глубоко разделенной и что именно Жан-Батист Виллермоз является причиной этих интриг, этих разногласий, этих дискуссий. Франкмасоны и герметисты наконец осознали, какое все более значительное место занимает лионец в мире любителей сокровенных наук. Они плохо переносили его наивное самодовольство, которое заставляло его путать свои личные успехи с торжеством истины; они подозревали, что его желание объединить масонство скрывает претензию подчинить всех масонов его личной системе. В рвении, которое он проявлял к своему Ордену, они видели лишь доказательство авторитарного характера, жаждущего господства. Его обвиняли в лицемерии. Высмеивали его тщеславие, в то время как его друзья ссылались на его добрую волю и искреннюю любовь к благу.
Маркиз де Шефдебьен был одним из первых, кто распространял ядовитые сплетни о Виллермозе. Он вернулся из Вильгельмсбада в компании австрийца Коловрата, и оба они в парижских масонских кругах критиковали работу, проделанную на генеральном конвенте. Frère a Capite Galeato проявил себя полным злобы. Он не смог выполнить в Германии миссию, которую поручил ему Савалетт де Ланж, ибо во всех пунктах Виллермоз противодействовал его усилиям. Воспоминание о его неудачах было для него болезненным, как личное оскорбление. Ему не составило труда вызвать негодование в среде Филалетов, где зависть давно зрела против кружка лионцев. Люди приходили в ярость при мысли, что предложения, сделанные ложей Соединенных друзей Парижа, были отвергнуты во время последних заседаний Вильгельмсбадского конвента, в то время как благоприятные голосования утвердили систему Благодетельных рыцарей как образец всего истинного масонства.
Это решение показалось им тем более недопустимым, что Канцлер ab Eremo был одним из них, поскольку с 1778 года он принадлежал, в качестве свободного члена, к XII классу «Соединенных друзей». Этот титул давал Савалет де Ланжу власть над ним и позволил начать репрессии. 8 октября 1782 года Филалеты сгруппировали свои претензии к Жан-Батисту Виллермозу по четырем пунктам обвинения и отправили ему угрожающее письмо, чтобы принудить его уйти из их рядов.
Ab Eremo очень быстро узнал о скрытых причинах оппозиции, которая ему угрожала. У него было слишком много друзей среди масонов Парижа, чтобы не получать множество отголосков того, что замышлялось против него. Впрочем, он воспринял новости трагически. Все, что могло нанести удар по его труду или опорочить его личность, казалось ему чрезвычайно важным; он считал себя преследуемым и осмелился сравнить свои неприятности с одним из моментов Страстей Христовых. Однако он не был человеком, способным долго играть роль бесстрастной и смиренной жертвы.
27 ноября он отправил Кур де Жебелену ответ, призванный объяснить и оправдать роль, которую он сыграл в Вильгельмсбаде. Филалеты не соизволили подтвердить получение его послания и оставили его на два месяца без новостей. 28 января 1783 года, не выдержав больше, Виллермоз отправил записку на этот раз Тассен де Лестану. Он обращался скорее к другу, чем к Филалету, и спрашивал, каким образом были приняты его оправдания. Он угрожал отправить каждому члену парижской ложи экземпляр своей защиты, настолько он был уверен в силе своих аргументов и настолько боялся, что у кого-то хватило дерзости осудить его, не прочитав их. Но в следующем месяце его боевой пыл, по-видимому, угас. Он заявляет об отказе от любого возмещения ущерба и желает лишь больше не иметь никаких дел с Филалетами. Его письмо об отказе и пренебрежении вызвало со стороны Савалета дерзкий ответ, датированный 4 марта, в котором он заявлял, что никогда не желал получить от Виллермоза ничего, кроме того, что он от него получил: его отставки. Он также насмехался над его претензиями «доминировать над другими в Европе». Виллермоз, оставив эту неблагодарную полемику, ограничился тем, что переслал свое оправдание верным друзьям, которые — такие как Зальцман и Тиман — могли принять его сторону и защитить его репутацию, будучи полностью осведомленными о деле.
Однако Савалет не разоружался. Он попытался склонить герцога д’Авре де Кроя, предложив ему объединить в Париже «Благодеяние» с «Соединенными друзьями»; но Провинциальный Великий Магистр Оверни очень хорошо видел неудобства такого союза. В июле 1783 года Милануа, проездом в столице, стал объектом проявлений дружбы и доверенным лицом различных сплетен, в которых Савалет старался очернить Вильгельмсбадский конвент и влияние немецких принцев; тем не менее он бессознательно предлагал содействовать развитию Строгого соблюдения в Париже, при условии, что ему захотят доверить руководство им. Такая непоследовательность в поведении человека, который, к тому же, нисколько не скрывал довольно распущенную жизнь и охотно выставлял напоказ свои связи, позволяла Виллермозу довольно легко утешиться после их разрыва.
Шефдебьен, со своей стороны, воспользовался поездкой в Лион, чтобы обойтись с канцлером ab Eremo с величайшей дерзостью под предлогом снятия с себя ответственности за решения, принятые в парижской ложе «Соединенные друзья». Виллермоз счел нужным сурово пресечь этот неуместный демарш. Это стоило ему письма, «наполненного иронией, сарказмом и оскорблениями», на которое он 12 июня ответил двадцатью четырьмя страницами обстоятельных объяснений. Его оправдания и доводы сводились к тому, что в Вильгельмсбаде он не преследовал никаких заранее обдуманных целей и, прежде всего, что конвент принял вовсе не его частную систему, а истину, обретенную в очень древних ритуалах. С тем же усердием он пытался смыть с себя упрек в желании сохранить парижские ложи в своей зависимости. Неизвестно, продолжил ли Шефдебьен полемику. Он лично не был добросовестен и уже замышлял основать в Нарбонне масонский режим для собственных нужд, заимствуя доктрины Виллермоза и легенды Исправленного Шотландского Устава; он определенно не желал поддерживать отношения с хорошо осведомленным кругом Великих Профессов Лиона-
Как бы то ни было, Филалеты долго сохраняли предубеждение против Жана-Батиста Виллермоза. Савалет планировал затмить престиж Исправленного Шотландского Устава и Вильгельмсбадского конвента. Войдя в азарт, он решил собрать, в свою очередь, генеральный конвент всех мистических масонов, который ознаменовал бы триумф Филалетов, доказательство их знаний, их эклектизма и их любви к истине. Летом 1784 года были разосланы приглашения всевозможным персонажам различных сект и национальностей: герметистам, оккультистам, мистикам или шарлатанам, и только Жан-Батист Виллермоз был исключен.
В кругу, который был еще ближе к канцлеру Овернской провинции, другие противники вели против него яростные кампании. Это следует из письма, написанного Сен-Мартеном 10 февраля 1783 года. По-видимому, некоторые решили принять в свою среду нескольких врагов Виллермоза, чтобы тем лучше противостоять его влиянию и бороться с его проектами. Где происходили эти скандальные посвящения? В парижской ложе «Благотворительность»? В храме Коэнов? Или в той «маленькой школе», которую Сен-Мартен намеревался создать? Мы этого не знаем. Однако, поскольку Сен-Мартен был вовлечен в эти посвящения и даже считал себя обязанным председательствовать на них, речь, несомненно, идет о собрании учеников Паскуалли. У Коэнов, безусловно, были веские причины с трудом переносить вольности, которые мастер Виллермоз позволял себе в отношении их доктрины. Прозелитизм в пользу мнений, свойственных системе Готторпа и немецким пиетистам, мог им не нравиться.
Это лишь гипотезы. Несомненно то, что Виллермоз призвал Сен-Мартена на помощь и потребовал от него защитить свою личность и свое дело, но Неизвестный философ отказался. После множества обстоятельных объяснений он отверг роль защитника, которую просил его исполнить друг. Настойчивость, с которой его принуждали принять сторону, привела лишь к нарушению обета молчания, который он тщательно хранил столько лет, — этого пакта доброжелательности, который он соблюдал лишь из уважения к добрым услугам, всегда оказываемым ему другим, из любви к собственному спокойствию и в память об их общем мистическом ученичестве.
Клод де Сен-Мартен сурово судил перемены в настроениях своего друга. Как и в 1775 году, он счел себя обязанным ясно выразить причины своего неодобрения. Хотя он и оправдывался, впрочем, довольно пренебрежительно, что не желает знать многого о предприятиях, он знал достаточно, чтобы полностью их осуждать. Его упреки, впрочем, касались как самых тайных реформ, так и самых явных начинаний. Они охватывают все «дело» Виллермоза, и это дело кажется ему весьма дурным. Оно представляется ему «порочным», обремененным материальными заботами, запятнанным гордыней, нацеленным на внешний эффект, раздутым неразумными амбициями и, тем самым, обреченным на верный провал. Несмотря на вежливость формулировок, осуждение не оставляет надежды на апелляцию. «Я ценил, — пишет он, — ваше желание продвигаться вперед и находить мудрецов, но я хотел бы, чтобы вы делали это с меньшим размахом и меньшим блеском; я даже опасался, что огромное бремя, которое вы на себя взвалили, в конце концов раздавит вас и оставит далеко позади того, что вы ищете». Не забывая о том, что когда-то был наставником Виллермоза, он призывал его к более верному ощущению своей интеллектуальной и мистической ценности: «Я хотел бы, чтобы прежде, чем поднять знамя Израиля, вы долго упражнялись в военном искусстве; я хотел бы, чтобы, исполненный той веры, которую вы умеете так хорошо выражать, вы применили ее к собственной пользе и чтобы вместо того, чтобы бросаться в водоворот народов, вы бросились в Бога». Уверенность, которую выказывал лионский канцлер, раздражала его, как и его хроническое непонимание; он рекомендовал ему осторожность, давая почувствовать, что после сорока лет пора мудрецу остерегаться «малейшей неосмотрительности» в своем духовном поведении.
Возражения, которые он выдвигал, были по большей части самого общего порядка. Неизвестный философ пытался дать понять своему корреспонденту, что это стремление объединить мистическую науку под общим началом, эта «надежда сосредоточить дух в кодексах и школах», чтобы иметь возможность направлять прогресс и следить за распространением, обречено на верный провал, ибо сама природа любой мистики — быть индивидуальной, свободной и почти непередаваемой.
Виллермоз плохо переносил критику, и уже давно та несколько отстраненная любезность, которую проявлял к нему Сен-Мартен, была ему более неприятна, чем он хотел показать. Уроки друга казались ему признаком недоброжелательности и упрямой гордыни. Его гнев вспыхнул настолько, что заставил его отречься от всей своей прошлой карьеры, от всего того опыта тайных обществ, которым он, однако, так гордился. Стоило ли обвинять его в непостоянстве, в неосмотрительном поведении, насмехаться над трудами, которые он предпринял для вербовки «мудрецов», если за семнадцать лет он не нашел ни одного «человека» в их делах? Стоило ли удивляться, что, наконец обнаружив в Германии истинных «избранных на земле для проявления там божественных добродетелей», он захотел последовать за ними? Нужно ли было «поворачиваться спиной ко всем средствам»? Недоверие Сен-Мартена, упорно презиравшего априори все, чего он не знал, было выше его сил. Виллермоз, измученный столь обидным упрямством, просто призывал Бога на помощь. Пришло время, чтобы Бог сам наконец вознаградил его за труды и оценил его добрую волю; изо дня в день он ждал знака, таинственного «исполнения», которое принесло бы ему сверхъестественное одобрение; он надеялся, что воздаяние близко и что тогда Сен-Мартен будет вынужден признать, кто из них двоих продвинулся дальше на мистическом пути, кто из них двоих более угоден Господу.
Неизвестному философу была крайне неприятна манера дискуссии его лионского собрата. Туманные намеки, горькие упреки или высокопарные оправдания не имели на него большого влияния. Тонкий и вежливый, он всегда умудрялся «выходить сухим из воды». Он был готов не предрекать ничего относительно того, какой ценностью обладали его собственные заслуги в очах Вечного, но он не признавал ради этого новшеств, которые Виллермоз вносил как в учение о реинтеграции, так и в христианское вероучение.
Что же это были за новшества? Вопрос остается неясным и рискует таковым оставаться, пока мы располагаем лишь частью переписки двух друзей. Нам недостает писем Виллермоза, чтобы мы могли понять масштаб трансформаций, которым подверглось его мышление под влиянием его опыта за Рейном. Однако мы знаем, что он исповедовал относительно природы Иисуса Христа теории, которые заставляли Клода де Сен-Мартена трепетать, страшась неосторожностей в области теологии, которые тот совершал со всей чистосердечностью. Мы также понимаем, что Виллермоз, возможно, вдохновленный экстатическими методами пиетиста Хаугвица или естественным презрением к резонерам и самому разуму, выказывал все большее пренебрежение к «вратам духа». Он утверждал, что ведет своих учеников к свету не иначе, как через свет сердца.
Изменения, которые он рекомендовал, касались также важных пунктов тайной доктрины. Таково было некое новшество, связанное с «эманацией», которое казалось лионцу превосходным, поскольку оно давало минеру дополнение способностей, необходимых для созерцания. Не совсем ясно, шла ли речь лишь о чистой теории или же Виллермоз в ту эпоху вводил церемонии, более эффективные, чем Операции Паскуалли, ибо мы не знаем ничего более точного, чем то, что можно угадать в отрывке, где Сен-Мартен излагает свои возражения в неясных выражениях. «Мне кажется, что вы оставляете трудность в полном объеме, хотя и даете минеру дополнение способностей, необходимых для божественного созерцания, ибо с того момента, как вы оставляете их в состоянии приостановки духовного и временного воздействия, этого мне достаточно, чтобы вернуть моему возражению всю его силу и помешать мне быть на вашей стороне. Adjuvamentum (помощь) даже не меняет ничего в тезисе, потому что, взятый как общий или как частный, он всегда требовал бы содействия, чтобы оправдать последствия, которые вы хотите объяснить таким образом, и это содействие более не обнаруживается, как только действие, которое должно было его произвести, приостановлено».
Если мы вспомним состояние несчастного падшего минера, согласно Трактату о реинтеграции, неспособного познать что-либо самостоятельно и сохранившего лишь волю своих первоначальных способностей, мы поймем, почему Виллермоз был искушаем найти для него, посредством какого-либо средства, помощь, дополнение, которое позволило бы ему приблизиться к своему Творцу без нужды в посредниках. Но это была поистине худшая ересь, которую мог вообразить ученик Паскуалли! Все учение Учителя, все его описание мира, весь смысл существования его культа покоились именно на этой немощи деградировавшего человеческого существа. Какова бы ни была природа и сила «adjuvamentum», который предлагал Виллермоз, Сен-Мартен, как ортодоксальный Коэн, не мог ни принять его, ни даже понять, поскольку он исключал «духовное и временное воздействие», содействие чистых духов в отношениях человека с Божеством, то есть самую суть тайной веры, которую они получили от Паскуалли.
Он прощал ему гораздо легче за то, что тот позаимствовал его секрет у общества Избранных Коэнов, чтобы сделать его учением и доктриной другой системы. Мистическое определение цели Масонства казалось ему истиной столь общего порядка, что он не намеревался резервировать её за одним лишь Орденом. Он выдвигал возражения лишь против «предосудительной» публичности, которую все эти споры придавали их самым священным убеждениям. Он критиковал упрямство, с которым Виллермоз отрицал очевидное и не желал признавать, что целью его объединения было то же самое, что преследовал Дон Мартинес и что он сам излагал в своих книгах. Он хорошо знал, что если верный лож его друга становился в самых высоких степенях «непосредственным и испытанным учеником Иисуса Христа», то это происходило потому, что его учили не только морали и добродетели, но и той религиозной науке, «великой цепи, где всё связано», которая позволяет человеку прикоснуться к древу познания и вкусить его таинственные плоды.
Сен-Мартен всегда стремился сохранить свою свободу, чтобы оберегать сосредоточенность, необходимую для его внутренней жизни. «Посмотрите, — писал он 10 февраля 1783 года, — к чему привели ваши шаги в этом деле, сколько объяснений, оправданий, обвинений, осуждений, всё в огне, и я еще не вижу ни капли воды, чтобы его утишить, а вы сами — какая громада писаний! какие заботы! В то время как вы оставили столько предметов, чье мирное возделывание наполнило бы ваши дни наслаждением и не подвергло бы вас никаким видам невзгод». Он не знал, насколько был прав; поскольку он, безусловно, не ведал на эту дату, март 1783 года, что готовятся новые невзгоды, которые вынудят Виллермоза к полемической работе, более долгой и более трудной, чем все письма с объяснениями, которые он до тех пор мог написать.
На этот раз атака произошла в великой ложе Нанси, где 13 ноября 1782 года Брат Байерле, префект, начал чтение критического отчета о Вильгельмсбадском конвенте, автором которого он являлся. Лотарингцы, увлеченные его доводами, решили напечатать эту работу и распространить её во всех провинциях Исправленного Шотландского Устава. 12 апреля 1783 года циркулярное письмо, адресованное всем Великим шотландским ложам, возвещало об издании тома и мотивах его публикации.
Труд был озаглавлен: «De Conventu generali latomorum apud aquas Wilhelminas prope Hanauviam oratio». Как и подобало труду, который претендовал на соответствие чистым традициям тамплиерского устава, Байерле подписал его инициалами своего орденского имени и всеми своими капитулярными титулами. На титульном листе он вписал сентенцию, заимствованную из Филиппик Цицерона: «Cujus vis hominis est errare; nullius, nisi insipientis in errore perseverare». Виньетки, украшающие его начальные и конечные страницы, были для того, кто умел понимать, отличным указателем тайных мыслей автора. Они изображают алхимические символы Пеликана и Феникса с девизами «enutrit suos» и «perit ut vivat», которые применяются к Философскому камню.
Именно во имя таких принципов, которые он, однако, остерегался уточнять, Брат a Fascia выступал против выводов Вильгельмсбадского конвента. Его критика имела целью помешать их ратификации тамплиерскими ложами; она также имела целью «добиться открытия уст, которые благоразумие вынуждает оставаться закрытыми на время, и побудить почтенных Братьев, хранителей секретов, которые они не смеют признать, доверить их Братьям, достойным их уважения и доверия». Таким образом, для тех, кто умел видеть, труд Байерле был в равной степени критикой действий генерального конвента и призывом к мудрым неизвестным, которые владели секретом Великого Делания.
Если верить автору, его книга была написана за несколько дней, с 22 октября по 6 ноября 1782 года, под влиянием негодования, вызванного чтением официального отчета о конвенте. Вероятно, Шапп де ла Энрьер, возвращавшийся из Германии, предоставил своему соотечественнику много деталей, касающихся его дела, и большинство претензий, которые тот развил на бегу, в легком, фамильярном и порой остроумном стиле, но слишком часто перегруженном высокопарными рассуждениями или латинскими цитатами, заимствованными у Цицерона.
Будучи герметистом, убежденным в том, что секрет Философского камня был высшей целью Масонства и объяснением древнего богатства тамплиеров, Байерле был крайне заинтересован в том, чтобы оставаться членом общества, которое претендовало на продолжение традиции Ордена Жака де Моле. Он, несомненно, был убежден, что утраченная мудрость несчастных рыцарей может быть найдена только среди тех, кто называл себя их наследниками. Поэтому он считал серьезной ошибкой решение, принятое в Вильгельмсбаде, отказаться от любых претензий на восстановление Ордена Храма и от всякого доверия к легенде о Неизвестных начальниках. Это был главный упрек, и из этого упрека рождалась вся частная критика, которой была наполнена его книга.
Он прекрасно понимал, в чью пользу была ловко похищена его великая надежда и что означали термины «благодеяние» и «первобытная религия», которые отныне претендовали на определение цели их общества. В 1778 году он был одним из активных и заинтересованных участников Лионского конвента, и уже тогда Жан-Батист Виллермоз отбросил его исследования об Ордене тамплиеров в пользу так называемого примитивного масонства, также посвященного религии и благодеянию. В тот раз, обманутый искусными уловками, он принял эту фикцию в надежде, что она содержит некое существенное откровение; но он был разочарован, его подпись под клятвой Профессов не принесла ему ничего полезного, никакого практического рецепта, никакого интересного секрета. Он хотел предотвратить успех подобной махинации, которая теперь угрожала всему Исправленному Шотландскому Уставу.
Его книга обвиняет Фердинанда Брауншвейгского в том, что он не выполнил обещания своих последовательных прокламаций, организовал собрание незаконным образом, вел дебаты с величайшей предвзятостью. Он показал, что в ходе ассамблеи никогда не было возможности изучить масонские секреты различных систем, чтобы искать, где находится истина, но что всех принудили принять, даже не имея возможности понять это, систему, которую рекомендовал Генеральный Великий Магистр и клика его сторонников.
Байерле заподозрил, что план должен был быть составлен до начала собраний. Он назвал Канцлера ab Eremo инициатором этой моральной и религиозной концепции масонства, которую в конечном итоге навязали. Наученный своим опытом и сведениями, заимствованными из Энциклопедии или привезенными из Германии, он разоблачал, что режим, который заставили принять делегатов, был теософской системой, где смешивались доктрина Благодетельных рыцарей, установленная в Лионе, и спекуляции немецких пиетистов. Брат a Fascia, впрочем, вовсе не пытался критиковать эти доктрины, он лишь оспаривал, что они были первоначальной целью масонства. Он подчеркивал, что, в то время как легенду о тамплиерской преемственности отвергли, утверждая, что ее невозможно доказать из-за отсутствия древних и подлинных документов, напротив, не прибегли ни к каким видам доказательств, чтобы утверждать, что моральная и религиозная концепция масонства, согласно Виллермозу и его друзьям, была истиной, которую следовало признать и к которой должны были примкнуть все истинные масоны. Его логика была безупречной. «Итак, есть ли у вас акты, опубликованные в надлежащей форме, вполне подлинные, которые доказывают нам, что масонство во все времена вело через тайну древнего тернера к развитию величайшего просвещения, и мне поручено сказать вам, что вам поверят. Докажите с помощью старых пергаментов, что масонство — это философская система, и вам поверят».
A Fascia обвинял заговор мистиков в том, что им удалось навязать свою особую систему посредством «детских махинаций». Он объявлял его ответственным за то, «что на этом конвенте решили то, что не было предложено, и не решили то, что было предложено». Он не хотел, чтобы его принимали за «простака или идиота», и заключал, советуя всем своим Братьям не ратифицировать без раздумий столь тенденциозные решения, призывая всеми силами к общему собранию масонов всех систем, которое на этот раз искало бы истину без каких-либо предвзятых идей и могло бы смыть пятна, омрачившие славу Вильгельмсбадского конвента.
Суровая критика префекта Лотарингии задела Жан-Батиста Виллермоза за живое. Она беспощадно разоблачала его роль и роль его сторонников, обличала их склонность к притворству, их интриги, их более или менее искусные перемены. Она разрушала фикцию об истине примитивного масонства, которую комиссия по ритуалам якобы обнаружила после многочисленных сведений и глубокого и сравнительного изучения очень древних систем. Мы не очень хорошо знаем, каков был резонанс столь сурового суждения. Если верить заметке, содержащейся в экземпляре труда, который хранит Лионская библиотека, Фердинанд Брауншвейгский якобы приказал запретить весь тираж и изъять оригинальную рукопись у ее автора. Виллермоз, во всяком случае, по-видимому, не был проинформирован об этой официальной оппозиции. Он знал, напротив, что труд распространялся в Германии и в ложах Италии, где он произвел большое впечатление и где задавались вопросом, какими аргументами Брат ab Eremo мог бы ответить на утверждения Брата a Fascia.
Лионский канцлер оказался, таким образом, вынужден защищать труды конвента и чистоту собственных намерений. Результатом его усилий по оправданию стал длинный мемуар, напечатанный убористым шрифтом с многочисленными примечаниями и цитатами. Он, подобно труду брата а Фашиа, принял форму мемуара, изданного на средства Лионской шотландской директории. Его заглавие, длинное и затруднительное, достаточно ясно показывает, что этот «Ответ на утверждения, содержащиеся в труде Р.Б.Л. а Фашиа» не претендовал на какую-либо элегантность и пренебрегал тщетными прелестями ясного и легкого стиля.
Труд состоит из двух частей: речи Жана-Батиста Виллермоза, произнесенной 23 июня 1783 года, и общего исследования, опровергающего каждое возражение из публикации Байерле. Эта работа была зачитана в Шотландском Регентстве Лиона 11, 12 и 14 декабря 1783 года, чтобы ответить от имени лионцев префектуре Лотарингии. Ее автором был Жан-Жак Миллануа. Но если молодой королевский адвокат и поставил на службу своему господину привычку к риторике и знание латыни, чтобы ответить тем же педантичным тоном цицероновскому префекту Нанси, вполне вероятно, что Виллермоз тесно сотрудничал с ним в основной части этого труда. Они оба несут ответственность за этот затруднительный и путаный памфлет, несмотря на множество подразделов, ссылок и различных типографских шрифтов. «Ответ на утверждения брата а Фашиа» настолько совершенно тускл и скучен в своем стремлении быть полным и убедительным, что утверждения упомянутого брата кажутся почти, в сравнении с ним, шедевром остроумия и ясности!
Не будем преувеличивать. Нужно сказать, в оправдание лионцев, что их положение было трудным и что им требовалось немало диалектических ресурсов, чтобы написать 110 страниц ин-фолио с хорошими или плохими доводами, дабы доказать, вопреки всякой очевидности, что роль канцлера аб Эремо была самой скромной на Вильгельмсбадском конвенте и что отнюдь не его частные мнения были приняты там в качестве доктрины Исправленного шотландского ордена.
Самое интересное в этом «Ответе», помимо деталей и уточнений, касающихся конвента 1782 года, — это длинное изложение теории, относящейся к происхождению масонства. Миллануа, ссылаясь на решения, якобы принятые в Вильгельмсбаде, считает возможным утверждать, что масонство не может происходить от ордена тамплиеров, поскольку оно гораздо древнее его. Он выделяет некий существенный Высший Орден, из которого происходит собственно масонское посвящение, и объявляет вероятным, что ложи были основаны израильтянами, нанятыми Соломоном для строительства Храма, чтобы подготовить кандидатов, предназначенных для вступления в этот первобытный Святой Орден. Масонство было, таким образом, смешанным орденом, существенным по своей цели и условным по тем изменчивым формам, которые ему придали. Этот вымысел не был новым. Он уже был изложен на Галльском конвенте и составлял предмет наставлений для профессов. Но было новым излагать его так открыто масонам всех степеней. Несомненно, Виллермоз считал себя отныне достаточно уверенным в обоснованности своих убеждений, чтобы сделать их явной доктриной и объяснить даже новичкам символических лож смысл существования более тайных кругов.
Главный недостаток этой книги не в ее стиле и не в духе упорного оправдания, а в том, что она появилась слишком поздно. Она была издана в 1784 году, в эпоху, когда Вильгельмсбадский конвент имел лишь ретроспективный интерес, когда полемики, которые он вызывал, уже никого не интересовали и не имели практического значения.
Виллермоз и его сторонники не могли этого не знать. Несмотря на их желание изобразить свою работу в блестящем свете, само заключение ответа свидетельствует о смиренном пессимизме: «Конечно, не стоит ожидать... что все работники Храма будут с усердием и постоянством заниматься совершенствованием начатого дела; отпугнутые трудностями, устрашенные жертвами, есть те, кто, возможно, удаляется, другие, видя, как оружие насмешки обращено против нас... тогда, отнюдь не чувствуя себя ослабленными, видя, как наши провинции пустеют, давайте сумеем довольствоваться самими собой... даже если нам придется остаться в одиночестве, сохраняя то, что вышло из рук искусных работников Вильгельмсбада».
Эта горечь проистекала не только из трудностей, с которыми сталкивалась во Франции пропаганда Лионского канцлера. К этой дате новости из Германии также были весьма тревожными и не могли оставить никаких серьезных иллюзий относительно будущего реформ, которые были введены, и успеха тех спиритуалистических доктрин, к которым, как полагали, можно было привлечь всех франкмасонов доброй воли.
Уже в феврале 1783 года барон фон Плессен поспешил сообщить в Лион печальные истины. Впрочем, они лишь подтверждали его прошлые предостережения. «Моя искренность, — пишет он, — которую я вам посвятил, не позволяет мне скрыть от вас, что значительная часть братьев из Германии и на севере вовсе не примет столь желанного объединения. Два принца, a Victoria и a Leone Resurgente, не имеют счастья пользоваться доверием братьев, которые не явились на конвент. Они достойны уважения как в отношении своей численности, так и со стороны своего характера и высоких познаний, которые имеют место среди них». Еще раз, возможно, в последний, датский ученик попытался открыть глаза своему лионскому учителю на истинный характер ландграфа Гессенского; он предупреждал его, что последний весьма нескромен и не стесняется заявлять, что Виллермоз «сильно отстал в плане высоких познаний по сравнению с братом a Ceraso и Хаугвитцем», и рассказывать, что именно из-за этой недостаточности тайного наставления Вехтер не был уполномочен принять его в свой тайный орден. Еще раз он разоблачал перед Виллермозом обманы, к которым принцы, безусловно, прибегали, чтобы щеголять своей сверхъестественной силой. «Я уверен, что при вашей обычной проницательности вас никак не могли ослепить объявлениями и другими необычайными фактами. Мне часто случалось в моих беседах с братьями a Victoria и a Leone Resurgente слышать шум, который эти братья объясняли в свою пользу, говоря, что это их ангел-хранитель подает голос, чтобы выразить свое довольство, но я не хотел этому доверять... Когда знаешь принцев так близко, как мне довелось, сомнения в их отношении не смогут покинуть меня так скоро». Более открыто, чем когда-либо прежде, барон фон Плессен порицал Виллермоза за то, что тот вверил судьбы своего ордена в такие руки.
Виллермоз, несмотря на эти предостережения, продолжал дружеские отношения с Карлом Гессенским и Фердинандом Брауншвейгским; он упорствовал в том, чтобы считать их своими сотрудниками и привлекать их к работам лионского кружка.
Точный документ подтвердил прогнозы датчанина. Лион получил как Директория Исправленного ордена циркуляр, написанный 18 и 21 марта 1783 года братьями из лож Вецлара и Франкфурта-на-Майне, который предлагал новый союз на основаниях, весьма отличных от тех, что были установлены в Вильгельмсбаде. Новая масонская держава предлагала носить название эклектическое масонство. Ее девизом было «Свобода, Равенство, Независимость» — целая программа реакции против руководства Фердинанда Брауншвейгского. Было изучено, кто являлся инициаторами этого движения, где мы находим в тесном сотрудничестве фон Дитфурта и барона фон Книгге. Эклектический союз устанавливал конфедерацию лож, объединенных чисто поверхностными связями, поскольку каждая сохраняла свои доктрины, свои особые высшие степени, свои собственные переписки.
Такой либерализм показался Жан-Батисту Виллермозу в высшей степени предосудительным и настолько опасным, что он счел полезным в конце ответа, написанного против труда Байерле, доказать, что эклектизм может привести лишь к скептицизму, и что независимость вскоре станет анархией и путаницей, «полным и фактическим разрушением масонского общества». Он поставил франкмасона перед необходимостью сделать выбор и выбрать истину, то есть «удовлетворительную систему», принятую в Вильгельмсбаде. Но влияние Виллермоза на ложи Германии, к которым он примыкал, оказалось совершенно безрезультатным. Его доктрины не встретили никакого серьезного отклика, даже в той простой форме, которую он старался им придать.
Напротив, разочарования, вызванные конвентом в Вильгельмсбаде, спровоцировали общее недовольство, которое в кругах протестантских масонов Германии было направлено прежде всего на французских членов ордена. Антифранцузские и антикатолические полемисты смешивали Сен-Мартена, Виллермоза, Байерле, Шаппа де ла Энрьера, маркиза де Шефдебьена и даже Савалетта де Ланжа в одном порицании, обвиняя их всех без разбора в том, что они являются эмиссарами папизма и Общества Иисуса. Оставленные на произвол судьбы в вопросе принятия или непринятия реформ генерального конвента, исправленные франкмасоны Германии в подавляющем большинстве предпочли сохранение обычаев, установленных покойным Карлом фон Хундом. Ложи Дрездена, Праги и даже Брауншвейга запретили нововведения, заимствованные из французских провинций; в то время как в Пруссии система Циннендорфа продолжала свое развитие, а в ложах Италии ходили слухи, что претендент Карл-Эдуард продал свой патент Неизвестного начальника герцогу Сёдерманландскому. Капитулы Розы и Креста принимали герметиков, разочарованных тем, что принципы их начальников были слишком религиозными и слишком нематериальными. В этих условиях решения, принятые на конвенте в Вильгельмсбаде, не имели никакого практического значения; намеченные реформы не увенчались успехом; Административный кодекс остался проектом; степени шотландского мастера, послушника и Благодетельного рыцаря так и не были обнародованы.
Во Франции, в провинции Овернь, ложи Исправленного ордена оставались сгруппированными под теоретическим руководством герцога д’Авре де Круа. Великий магистр хранил в своих архивах все полезные кодексы, правила, ритуалы и списки личного состава, а также отчет о Вильгельмсбадском конвенте. По-видимому, с 1781 по 1784 год он проявлял определенный интерес к обществу, которое возглавлял. Он поддерживал переписку с принцем Фердинандом Брауншвейгским, а также с канцлерами, которые представляли все механизмы масонского управления Оверни: Виллермозом — для провинции, Брауном — для приората, Миллануа — для префектуры. Именно соблюдая все формальности, он проявлял беспокойство о делах ордена. Но можно предположить, что в конечном счете, при сохранении всяческих предосторожностей по отношению к Высокочтимому Великому магистру провинциального округа, именно Жан-Батист Виллермоз всегда принимал все решения.
В 1783 году Шотландская директория Лиона дала понять, что приняла решение отказаться от ежегодного взноса в 3 ливра, которого требовал Великий восток Франции. Речь не шла о разрыве союза 1775 года, но о том, чтобы показать, что этот договор не был «актом подчинения», который мог бы повлечь за собой обязательный взнос. Исправленные ложи не намеревались вмешиваться в дела Великого востока и, прежде всего, не хотели участвовать в его расходах. Они отмечали, что собрали значительные средства на благотворительную деятельность «Найденышей», предложенную в 1780 году Баконом де Ла Шевальри, и что проект не получил продолжения вовсе не по их вине. В 1782 году, когда парижская ложа «Кандер», «побуждаемая патриотическими мотивами», предложила взнос всех масонов, чтобы подарить королю военный корабль, «исправленные братья» сразу же согласились участвовать в этом «способе доказать свою любовь к отечеству». Но король отказался от подарка. Не лучше ли было направить все средства «на облегчение страдающего человечества»? Тем не менее, разрешалось подписываться на журнал, издаваемый Великим востоком, тем более что он содержал моральные анекдоты, «способные воспламенить сердца масонов». Виллермоз пытался отделить своих сторонников от путей обычного масонства и плохо скрывал холодность, которую испытывал по отношению к своим братьям французского обряда.
Документов, позволяющих узнать о деятельности лионских лож в эти годы, не хватает. Однако несомненно, что именно в этом городе вокруг Виллермоза сохранялся самый ревностный центр масонов-спиритуалистов. Членов «Благодеяния», проживающих в Лионе, было 52 в 1782 году и 54 в 1784 году. Появляются некоторые новые имена, заменяющие на должностях умерших старых сановников, таких как доктор Буайе де Руке, или тех, кто решил отойти от дел, как Виллермозы, Перисс Дюлюк, Кордон, Брюизе и Кастеллас. Кавалер де Монспей, командор Мальты, является мастером всех Объединенных лож департамента и делит с кавалером Гаспаром де Савароном величайшие почести ассоциации. Прост де Руайе по-прежнему занимает третье место как экс-мастер «Благодеяния». В 1783 и 1784 годах можно прочесть о повышениях братьев Планьяра, Миллануа, де Раше, Шамперё, Сабо де Пизи. Некий аббат Рено, кюре из Сансе-ан-Маконне, вступивший в орден в 1782 году, делает там блестящую карьеру. В 1784 году он является вторым оратором ложи. Эти годы принесли еще больше аристократических новобранцев: таких как граф де Жуффруа, капитан кавалерии Юбер де Сен-Дидье, Бассе де Шатобур, второй капитан полка Бри, и маркиз де Реньо, сэр де Бельсиз, полковник драгун, лейтенант маршалов Франции, кавалер ордена Святого Людовика и комендант замка Пьер-Сиз.
Ложа «Искренность» в Шамбери, по-видимому, в то время сильно охладила свое рвение. Мы знаем, что Жозеф де Местр писал своему другу Винье дез Этолю весьма разочарованные слова по поводу работы Вильгельмсбадского конвента; возможно, он выражал чувство, которое было присуще и его савойским собратьям.
В Гренобле орден находился в явном упадке. «Благодеяние» и «Равенство» плохо пополнялись и влезали в долги. Шла речь о том, чтобы объединить эти два общества в одну ложу, несмотря на светские различия их членов. Единственная серьезная деятельность была сосредоточена у нескольких верных Великих Профессов: Вирьё, Прюнеля де Льера и Жиру. К тому же брат «a Circulis» часто был больше парижанином, чем дофинуа. Его роль в исправленном масонстве по-прежнему была весьма значительной. Вильгельмсбадский конвент нисколько не остановил его рвения к Королевскому искусству. В конце августа 1784 года Анри де Вирьё председательствовал в Шалоне на капитуле префектуры Бургундии, где были назначены несколько новых сановников, в том числе Александр де Скорай, «ab Angelo», провозглашенный префектом, и Эсмонен де Дампьер — вице-префектом.
История Благодеяния в Париже неясна. Несомненно, что интриги Савалетта де Ланжа и Филалетов сумели создать у парижан, примкнувших к Исправленному Шотландскому Уставу, определенную неприязнь к директивам Лионского канцлера. В этот период была основана лишь одна новая ложа — «Тройной союз» в Марселе, которая присоединилась к Исправленному Шотландскому Уставу в начале 1785 года. Это вряд ли свидетельствует о сколько-нибудь обнадеживающем процветании. Разочарования и привычка начали свое разрушительное дело. Упорствуя в своем оптимизме, Виллермоз, однако, построил в Бротто дом для своих лож, которые до тех пор имели своим местопребыванием лишь салоны нескольких любезных Братьев.
В V провинции, называемой Бургундской, состояние Ордена было не более процветающим. Возникли серьезные трудности по поводу Вильгельмсбада, которые долгое время препятствовали любой официальной ратификации. Они исходили не только от Байерле, воинственного префекта Лотарингии, или от распространения его памфлета. Ложа «Искренность» в Страсбурге, первый рассадник тамплиерского масонства во Франции, отказалась принять предложенные ей новшества. Оставалась ли она слишком привязанной к той легенде о Храме Жака де Моле, которая когда-то ее соблазнила? Формулировала ли она другие претензии? Я не знаю. Но она предпочла подать в отставку с поста члена провинции. Префектура Саарбрюккена последовала примеру «Искренности». Ложа в Боне в то же время заявила, что покидает Исправленный Шотландский Обряд. Основание новой ложи в Дьёзе плохо компенсировало эти дезертирства.
Лишь в конце лета 1784 года, с 10 августа по 9 сентября, Капитул V провинции собрался в Страсбурге на своего рода региональный конвент, чтобы попытаться разрешить эти раздражающие вопросы и наконец провозгласить свое присоединение к реформе, обнародованной в 1782 году. Подразделения Эльзаса, Лотарингии, Австразии и Бургундии имели по одному представителю в лице братьев де Мартиньи (a Thuribulo), Фридриха Гессен-Дармштадтского (ab Iride), маркиза де Лезе-Марнезиа (ab Alba Rubraque Cruce) и Эсмонена де Дампьера (a Cuspide Aureo). Барон де Дюркхейм председательствовал на дебатах, в которых приняли участие его брат, Тюркхейм-младший (a Navibus), барон де Кинглин, Байерле и принц Палатин Цвайбрюккенский (ab Aquila Jovis).
Собрание ознаменовало примирение сторонников и противников дела, совершенного в Вильгельмсбаде. Бернар де Тюркхейм сыграл в этом большую примирительную роль. Именно он вернул Байерле в лоно собрания и заставил принять извинения и объяснения, которые последний представил по поводу своей книги. Извинения, по правде говоря, довольно ограниченные и адресованные почти исключительно Светлейшим Братьям (a Victoria) и (a Leone Résurgente). Брат (a Fascia) не добавил к ним никаких сожалений в адрес Канцлера (ab Eremo). Если только нельзя благоприятно истолковать двусмысленную формулировку, в которой он защищался от желания «оскорбить лиц, которых он не переставал восхвалять с той же откровенностью, с какой порицал то, что казалось ему предосудительным».
Две записки, которые были зачитаны во время дебатов, одна маркизом де Дампьером, а другая Тюркхеймом, достаточно показывают, что Байерле был не единственным в тамплиерских ложах востока Франции, кто критиковал работу генерального конвента. Масоны-протестанты, привыкшие свободно исследовать свою веру и религиозные практики, колебались, подчиняться ли в вопросах масонства догматическому авторитету. Это обязательство, которое их заставляли принять — признать существование тайного Ордена и подчиняться Великому Магистру Генералу — ущемляло их представление о масонском равенстве и братстве. Новшества, введенные в 1782 году, досадным образом напоминали им привычки папизма. Вот почему двум защитникам Вильгельмсбадской реформы — или, лучше сказать, реформы Виллермоза — пришлось заверить своих Братьев, что Ордену не грозит никакая опасность при отказе от либеральных принципов обычного масонства. С общей точки зрения, как и с частной, Благодетельные рыцари могли только расти материально и морально, отдаваясь под отеческое и просвещенное руководство своих начальников. Впрочем, они могли заметить, что их общество в этом отношении походило на монархические правительства, установленные в их соответствующих странах; прежде всего они должны были размышлять о различии между мирским совершенством Символического масонства и религиозным совершенством масонства Святого Града, и находить в своих духовных успехах лучшие поводы для утешения.
Эти ходатайства были, по-видимому, хорошо приняты. Страсбургский капитул примкнул к партии и выводам последователей Жан-Батиста Виллермоза. В лучшем случае он внес несколько оговорок по поводу работы по пересмотру степеней, которая продолжалась в Лионе. Небольшая комиссия, состоящая из протестанта и католика, была уполномочена изучить доктрину, содержащуюся в ритуалах, чтобы убедиться, «достаточно ли универсален символ масонства, чтобы его мог принять каждый Рыцарь, какую бы религию он ни исповедовал». Лионский канцлер мог считать себя удовлетворенным хорошей работой, проделанной его Профессами, чтобы убедить и успокоить своих Братьев, и заставить их принять, волей-неволей, его масонскую доктрину.
Напротив, новости, которые приходили из Италии, были плохими. Оппозиция итальянских князей по отношению к франкмасонству пробуждалась. Утомленный придирками и угрозами, Великий магистр Провинции Италии, граф де Бернес, подал в отставку. Его заменил на этом иллюзорном посту неаполитанец Диего Назелли.
В конце 1784 года новая опасность еще более непосредственно стала угрожать Канцлеру ab Eremo в его влиянии на своих учеников и в целостности его доктрины. Эта опасность предстала в образе графа Феникса, проезжего путешественника, который остановился в отеле «Рен» на набережной Сент-Клер, на берегу Роны, и который просил у него чести о важной беседе.
Южная бойкость таинственного путешественника, уверенность, которую он демонстрировал, быстро навели Виллермоза на мысль, что этот псевдоним скрывает знаменитого Калиостро, чья репутация роскоши и странности была уже хорошо известна. Примерно за три года, что он приехал во Францию, после того как проделал свою авантюрную карьеру из Италии в Германию и вплоть до России и Польши, успехи этого персонажа не сходили со страниц хроник. Было известно, что кардинал-архиепископ Страсбургский, принц де Роган, взял его под свое покровительство и осыпал его своими милостями. Феникс-Калиостро, впрочем, вовсе не стремился скрыть свою истинную личность. Он взял этот псевдоним и объявил о нем в газетах, чтобы заставить немного больше говорить о себе и дать понять, что он прибывает в Лион как новый человек, полный новых намерений.
Он бежал после трехлетнего пребывания в Страсбурге от слишком ревностных и слишком нетерпеливых в ожидании обещанных возрождений учеников, от щедрого и доверчивого, но также весьма требовательного покровителя, а в то же время и от хулителей, самым ярым из которых был один из его бывших слуг. Ему требовался новый театр действий, чтобы он мог продолжать свои подвиги. Сначала он вернулся в Неаполь, но вскоре через юг Франции направился в Бордо, куда прибыл в ноябре 1783 года. Он выказывал намерение отплыть в Англию, но позволил соблазнить себя приемом в жирондском городе, где пробыл одиннадцать месяцев, умножая консультации, исцеления, откровения, вызывая всеобщее любопытство, вдохновляя сочинителей куплетов. Там он нашел образцового секретаря в лице лионца Рея де Моранда.
Болезнь прервала это плодотворное пребывание и придала другой оборот его карьере. Калиостро утверждал, что у него тогда было видение, которое отдало ему приказ похоронить ветхого человека и посвятить себя отныне творению блага для своих ближних, проповедуя им масонский устав, который ему откроет непосредственно Великий Архитектор Вселенной. Так из пепла графа Калиостро родился граф Феникс, который выказывал намерение больше не привязываться к материальным делам, а желать преследовать самые возвышенные цели, самые редкие науки, те, где масонство соединялось с метафизикой. В этой перемене нет ничего, что могло бы удивить. Калиостро уже был франкмасоном. Во время своих путешествий по Европе он мог узнать много секретов и легенд, которые ходили по ложам. Нет ничего странного в том, что он стремился их использовать и старался держать в напряжении круг своих поклонников. Ловкая тактика для человека, который стремился прежде всего заставить говорить о себе. Это позволяло ему, в то время как его сторонники, как и его враги, вынуждали его к большим усилиям воображения и к большим расходам на постановку, укрыться в занятии, менее утомительном, чем занятие целителя. Роль основателя масонской системы была заманчивой. Она могла обеспечить верный и регулярный доход с продажи знаков отличия и степеней и уплаты взносов. Но если мы очень хорошо понимаем, что Великий Копт принял решение остепениться, организовав масонскую секту для своей личной выгоды, это вовсе не объясняет, почему он решил приехать и основать материнскую ложу Египетского устава на берегах Роны и Соны.
Его внимание могло быть привлечено к богатому городу, который уже был процветающим масонским центром, его секретарем Реем де Морандом. Но кажется, что все те, кто изучал любопытную карьеру авантюриста, склонны, чтобы лучше объяснить его выбор, немного преувеличивать репутацию, которую Лион мог иметь в XVIII веке как центр оккультизма и Франкмасонства. Париж был, с этой точки зрения, несравненно более важным, и авантюрная карьера Калиостро доказала бы, если бы в том была нужда, что многие другие города были также весьма гостеприимны к фантазиям основателей тайных систем, как и к чудесам магов любого рода. Следовательно, нужно было бы сделать вывод, что Великий Копт приехал в Лион лишь довольно случайно, чтобы освоить новую почву — что было бы уже вполне достаточной причиной, — если бы мы не знали, кроме того, что первым его шагом там было установление отношений с Жан-Батистом Виллермозом.
Статья г-на Ван Рейнберка пролила свет на этот маленький, чрезвычайно характерный факт, который, однако, ускользнул от проницательности биографов Калиостро и любителей местной истории. Дело в том, что Виллермоз был весьма осмотрителен во всем, что касалось жизни его лож, и что у Калиостро, очевидно, не было причин слишком хвастаться своими связями с Канцлером Шотландского регентства провинции Овернь. Это обстоятельство позволяет понять эту поездку в Лион и то, почему Калиостро счел, что великий роданский город может стать местом выбора для учреждения его Египетского устава.
С этого момента все объясняется. В Бордо было немало людей, не считая даже Рея де Моранда, которые могли предоставить авантюристу сведения о личности Жан-Батиста Виллермоза. Многие могли даже составить у него очень высокое мнение о нем. Окситанская директория, как бы отделена она ни была от других провинций Исправленного Шотландского Устава, знала, какую роль Брат ab Eremo играл в руководстве Орденом во Франции, и была осведомлена о том значении, которое он придал себе во время Вильгельмсбадского конвента, поскольку его справедливо обвиняли в том, что он воспользовался расположением немецких князей, чтобы по своему усмотрению управлять всем Орденом. Собрал ли Калиостро также некоторые отголоски школы бордоского мага Дона Мартинеса? Это гораздо менее достоверно. Ибо не похоже, чтобы он когда-либо знал, в чем состояла тайная наука того, с кем он собирался встретиться. Но у него было достаточно указаний, чтобы полагать, что ему будет весьма полезно привлечь на свою сторону человека, столь важного благодаря своему масонскому прошлому, своей доброй репутации и своим высоким связям. Он предпринял попытку обеспечить себе эту эффективную помощь, которая могла привести в его клиентуру все ложи, признававшие немецкое послушание, и обеспечить ему блестящий вход во Франкмасонство мистическое.
Через день после своего поселения в отеле «Рен» он отправил послание Жан-Батисту Виллермозу. С первых же слов их первой беседы он раскрыл свои карты, предложив открыть свои секреты ложе Благодеяния и сделать ее руководительницей и хранительницей Египетского устава.
Виллермоз рассказал об этой встрече Карлу Гессенскому; он сообщил об этом также, более официально, герцогу д’Авре де Круа 13 декабря 1785 года. Некоторые детали остаются полными жизни и весьма выразительными, несмотря на посредственный эпистолярный талант лионца. Факт в том, что если два авгура и могли смотреть друг на друга, не смеясь, и даже беседовать вместе со всей серьезностью в мире, то это были именно Виллермоз и Калиостро. У них состоялось четыре долгих и серьезных беседы, последняя из которых длилась не менее пяти часов.
Калиостро, пышный, таинственный, важный, искусный в использовании своего завораживающего взгляда, стремился ошеломить своего собеседника словами, чудесными обещаниями и сивиллиными речами. Другой, спокойный и вежливый, чрезвычайно сдержанный, старался играть роль человека, чья репутация была преувеличена и который имеет лишь весьма смутные представления об этой высокой науке, которой кичился путешественник.
Феникс-Калиостро заявил, что он устал заниматься медициной, потому что эта роль повсюду наживала ему много врагов и что он хочет отныне посвятить свою жизнь обучению хорошо отобранных Масонов. Впрочем, чтобы показать необычайную ценность своих будущих уроков, он пообещал дать блестящие доказательства своей силы.
— «Non verbis, sed factis et operibus probo.»
Эта легкая латынь не произвела чрезмерного впечатления на его собеседника, который лишь спросил, какого рода будут факты и деяния, которые составят его доказательство.
— «Qui potest majus, potest minus», — ответил маг.
Виллермоз остановил его на склоне этих латинизмов. Он вовсе не желал принимать того, что от «minus», явления, принадлежащего материальным наукам, другой претендовал перейти к «majus» мира нематериального и божественного. Он уточнил, что его мало заботят физические явления, алхимия или прорицание, и дал понять, что заинтересуется знаниями графа, только если они принадлежат к сверхъестественному порядку. Он также хотел присутствовать при операции, которая дала бы ему доказательство их природы, и не упускать из виду оператора в течение всего времени, пока длилась его работа. Калиостро пообещал всё, что хотел Виллермоз. Тем не менее он не смог достаточно скрыть, что эти условия ему совсем не по душе и что он находит к ним всяческие возражения.
Дело в том, что изобретательному итальянцу, как простому фокуснику, нужны были аксессуары, чтобы иметь возможность демонстрировать чудеса. Он использовал молодую девушку, называемую воспитанницей или голубкой, с ширмой или занавесом. Поскольку помощники были отосланы за линию, которую они не должны были переступать, всегда наступал момент, когда маг исчезал, чтобы вернуться лишь тогда, когда совершалось чудо. Виллермозу было трудно изменить технику, которая доказала свою эффективность.
Несмотря на это неудачное начало, Калиостро старался в последующих беседах произвести впечатление на этого столь сдержанного лионца, чье согласие было ему необходимо. Прежде чем ослепить его своей сверхъестественной силой, он попытался ослепить его своими связями, демонстрируя письма кардинала де Рогана; он также не преминул намекнуть, что умеет делать золото и драгоценные камни, бросая вызов «доказать, что ни один банкир не оплачивал ему переводные векселя, и что, тем не менее, он везде жил достойно». Наконец, он похвастался таинственным долголетием, подражая бессмертному Сен-Жермену; утверждал, что он старше Моисея и, следовательно, гораздо древнее Иисуса Христа, и что он был принят в масоны под великой пирамидой Египта.
Виллермоз слушал все эти речи холодно, не выглядя особо впечатленным. Он задавал точные вопросы и требовал выполнения знаменитых обещаний, тех анонсированных доказательств высокой духовной науки будущего основателя Египетского устава. Доказательства каждый день откладывались на следующий раз. В течение четырех дней Калиостро тщетно пытался применить к Виллермозу свою силу обольщения. Но как он ни пытался оглушить его своей болтовней и хвастовством, он не заставил его «разговориться».
Последний разговор касался природы Иисуса Христа. «Он показался, — пишет Виллермоз, — смущенным и колебался. Однако закончил тем, что заявил, что Иисус Христос не Бог, что он был лишь сыном Божьим, как и он, Калиостро, и философом. Я спросил его, как же он объясняет те или иные отрывки из Евангелия, которые он иногда называл. Он заявил, что все эти стихи ложны и добавлены в текст. Он, в свою очередь, спросил меня, каково мое верование по этому пункту. Я изложил ему свое исповедание веры.»
Авантюрист почувствовал, что партия проиграна. Но он был человеком, умеющим извлечь выгоду даже из поражения. Это позволяло ему вернуться к своим затруднительным обещаниям. Он сослался на то, что при такой разнице в верованиях ему невозможно дать никаких доказательств своей силы. На что другой возразил, что разница во мнениях не отменяет фактов. Калиостро упорствовал в своем отказе. Виллермоз заметил, что это нарушение данного слова. Калиостро заявил, что его у него вырвали силой. Виллермоз рассердился на столь бесстыдную недобросовестность. Тогда гнев итальянца вспыхнул:
— «Неужели вы пришли сюда, чтобы судить графа де Калиостро? Знайте, что никто не может судить графа де Калиостро, что он может называть себя графом, герцогом или принцем, как ему заблагорассудится!»
Вопрос был не в этом. Виллермоз не преминул заметить, что с точки зрения духовной науки величайший властитель земли — всего лишь человек, и не более того. Он также указал своему собеседнику, что тот более чем кто-либо заинтересован в том, чтобы опровергнуть своих врагов и предоставить доказательства своих знаний. Но Калиостро был полон решимости разозлиться, что было единственным способом избавиться от неловкой ситуации.
Виллермоз покинул комнату, провозгласив: «что он достаточно видел, чтобы знать, что он должен думать». В то время как другой бросил ему вызов не покидать город, пока не предоставит доказательств своей силы, таких, что те, кто презирал его, горько раскаются в своем недоверии.
Угроза была тщетной. У Виллермоза никогда не было повода пожалеть о том, что он отказался от секретов Великого Копта, или даже о том, что упустил возможность присутствовать на одном из его магических сеансов.
Тем не менее, в Лионе успех поначалу был блестящим. Больные осаждали приемные целителя. Некоторые состоятельные и именитые масоны заинтересовались его масонскими концепциями. Все они принадлежали к старой ложе Мудрости, которая дремала с момента своего основания, занимаясь лишь пустыми прениями и банкетами. Калиостро, за неимением Благодеяния, был рад ее принять. Он принес ей надежду вскоре познать таинственные секреты науки, здоровья, богатства; он изменил ее название на Торжествующую Мудрость и внушил ей амбицию ослепить вселенную своим блеском, зрелищными собраниями и зелеными мундирами, сверкающими позолотой и стеклярусом.
Это не было бесплатно. Это стоило даже очень дорого тем из Мастеров, которые имели привилегию быть принятыми в качестве основателей Материнской ложи Египетского масонства. Очень немногие беспокоились об этом в тот момент, настолько они были полны интереса ко всему, что готовилось. Иначе обстояло дело, когда прошла первая волна энтузиазма. Стены новой ложи еще не поднялись из земли, как уже возникали всякого рода споры и жалобы. Но это мало волновало Калиостро, который уже покинул Лион ради других интриг.
Оставив свое начинание в зачаточном состоянии, маг вернулся в Париж в феврале 1785 года. Его последователи продолжили подготовку Храма, который был завершен в течение лета. Его ждали только для того, чтобы торжественно открыть его и завершить обучение адептов Египетского устава. Судьба распорядилась иначе. Скандальное дело об ожерелье, которое, как говорят, изменило судьбу французской монархии, еще более надежно положило конец успехам Торжествующей Мудрости. Лишенное своего вдохновителя, общество зачахло. Забвение сменило ожидаемый триумф. Лишь немногие ученики, упорно верные, сохранили свое восхищение престижным мастером и следили за превратностями его судьбы, которая была жестокой.
У нас нет больших сведений о том, каково было отношение Виллермоза и его сторонников, пока в Лионе длилась мода на соперничающую секту. Вероятно, Канцлер ab Eremo все же был довольно обеспокоен, хотя и хотел казаться вполне уверенным в своей вере и в своем праве. Новая ложа строилась в Бротто «в ста шагах слева от дома Директории», совсем рядом с домом Бертрана, где жил Жан-Батист Виллермоз; ему было легко следить за всеми инцидентами основания.
Он мог знать, что Прост де Руайе, умерший в сентябре прошлого года, пришел, как призрак-ренегат, чтобы принести поддержку своей былой известности модному магу. Возможно, Калиостро, осведомленный не только о популярности, но и о масонских связях бывшего лейтенанта полиции, находил злорадное удовольствие в том, чтобы использовать видного члена Благодеяния для прочного утверждения собственной репутации чудотворца? Самолюбие Канцлера Лиона должно было пострадать и тогда, когда он узнал, что Филалеты, которые выказывали ему предвзятое презрение, направили всякого рода приглашения Калиостро и его сторонникам, чтобы Египетский устав был представлен на их знаменитом конвенте.
Как бы то ни было, в августе 1785 года Виллермоз, по-видимому, был убежден, что Великий Копт — это «масон самого опасного толка», жрец Ваала, способный увлечь слабых на путь погибели. Он даже утверждал, что сменил пароль своей степени ученика именно для того, чтобы оградить своих братьев от любого общения с последователями лжепророка. Но вскоре после этого он стал проявлять больше снисходительности и, перестав чувствовать прямую угрозу, уже не был так уверен в порочности этого персонажа. Он допускает, что Калиостро, несомненно, лишь фокусник, «не обладающий положительными знаниями», который хотел лишь «пустить пыль в глаза» и был недостаточно учен, чтобы стать настолько опасным, насколько можно было опасаться. В официальном письме, которое он написал герцогу д’Авре де Круа 13 декабря того же года, он благодарит Провидение за то, что оно таким образом пресекло с самого рождения успехи Египетского устава. В другом месте он хвастается тем, что сумел распознать его опасности, и выражает снисходительную жалость к беднягам, которые позволили себя обмануть. «Повсюду, — писал он принцу Шарлю де Гессену, — жажда чудесного и алчность к золоту вскруживают головы». Это размышление, вышедшее из-под его пера, кажется довольно любопытным. Оно показывает, как плохо он знал самого себя, ибо в то время он жил посреди самых странных экспериментов, к которым его вела не алчность к золоту, от которой он всегда остерегался, а именно та самая жажда чудесного, опасности которой он так хорошо умел распознавать.
Не будет преувеличением считать, что не столько здравый смысл и вера в божественность Христа защитили Виллермоза от Калиостро, сколько тот простой факт, что последний пришел слишком поздно предлагать ему свои чудеса, в тот момент, когда благодаря Месмеру и практике животного магнетизма ему уже не нужно было никого, чтобы вызывать вокруг себя чудесные явления.
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Глава XI
Месмер и открытие животного магнетизма. — Мода на магнетизм в Лионе. — Виллермоз и Общество Согласия. — Открытия Монспея и Барберена. — Опыты Ветеринарной школы. — Маркиз де Пюисегюр и открытие сомнамбулизма. — Сомнамбулы Согласия. — Посвящение в мистический сомнамбулизм. — Явление Неизвестного агента. — Общество посвященных. — Раскаяние Клода де Сен-Мартена. — Учение Агента. — Слово «Тувалкаин». — Праздник годовщины Нового Завета.
Лишь в последние месяцы 1783 года, а вероятнее всего в начале 1784 года, в Лионе начали проявлять интерес к флюиду Месмера. Однако еще в 1781 году венский врач разослал в провинциальные академии, и в частности в Лионскую академию, несколько экземпляров книги, посвященной его открытию; он просил оказать ему честь, избрав его ассоциированным членом, но 27 ноября получил отказ.
В чем заключалось это открытие? Месмер утверждал, что обнаружил очень тонкий флюид, который соединял звезды и планеты с живыми организмами и сообщал им некий жизненный приток, от которого зависело их хорошее или плохое здоровье; болезнь останавливала его течение, и его нужно было восстановить, чтобы вызвать исцеление. Он сравнил действие флюида с магнитной силой, которая может накапливаться, передаваться или теряться, и дал ему название животный магнетизм. Он заявлял, что способен улавливать этот флюид, направлять его по своему желанию и лечить с его помощью всевозможные болезни. Его методы лечения действительно вызывали по меньшей мере удивительные эффекты. Под предполагаемым воздействием животного магнетизма у пациентов начинались нервные припадки, судороги или не менее странные состояния сна, после которых они должны были обрести гармонию своих способностей и исцеление от недугов. Обладая тонким чутьем к рекламе, хитроумный австриец сумел извлечь отличную выгоду из своей изобретательности и талантов целителя. Его карьера любопытна, ее начинают изучать и она становится известной; но не он является предметом нашего любопытства.
Если учесть, что он практиковал в Париже с начала 1778 года, задержка Лиона в освоении его методов нас немного удивляет. Но прежде чем винить значительные расстояния в XVIII веке, медлительность передачи информации и сонливость провинциальной жизни, следует отметить, что Месмер был мало известен широкой публике до 1780 года, когда начались его разногласия с Академией наук, Королевским медицинским обществом и Парижским университетом. Его сотрудничество с доктором Делоном, врачом графа д’Артуа, ироничные брошюры одного из его сторонников, к слову, уроженца Лиона, адвоката Николя Бергасса, пасквили противников, которые нападали на его теории во имя науки и во имя здравого смысла, гравюры и эстампы, более или менее сатирические, которые популяризировали живописную сторону нового лечения, — всё это сделало Месмера модным, хотя он прежде всего стремился завоевать репутацию среди ученых и врачей.
Несомненно также, что австриец делал всё возможное, чтобы сохранить свои методы в секрете, дабы извлечь из них всю выгоду. Лишь после ссоры с Делоном он решил обучать учеников и продавать как можно дороже терапевтический метод, исключительным правом на который он больше не мог обладать. Ложа Гармонии была основана в 1783 году по инициативе Бергасса, чтобы стать официальной школой, где Месмер излагал бы свои открытия и готовил магнетизеров. Это было подписное общество; оно должно было насчитывать сто членов, каждый из которых вносил сто луидоров. Оно приняло форму ложи лишь для того, чтобы соответствовать моде и потому, что предписывало своим членам не раскрывать непосвященным природу полученного учения. Таким образом, медицинская практика Месмера перешла в разряд тайны нового масонства.
Собрав оговоренную сумму, д-р Месмер начал свои курсы с помощью нескольких учеников. В феврале 1784 года Сен-Мартен, примкнувший к группе, находил школу «еще бесформенной»; но он надеялся, что она скоро организуется. Успех, во всяком случае, был очень ярким. Гармония Парижа распространила по всему королевству более или менее официально разрешенные филиалы, где практиковали магнетизеры, более или менее дипломированные Месмером. «Кризиаки» толпами приходили показать любопытным зрелище своих кризисов или снов вокруг чудесных баке, в которых был сконцентрирован флюид. Только и разговоров было, что о лечении и исцелениях, достигнутых методом Месмера.
Поэтому не стоит удивляться, что в Лионе в начале 1784 года не было практикующего магнетизера. Но в мае это уже свершилось. Мы располагаем фрагментами интересного дневника, который вел в то время один хорошо информированный лионец, прослеживающий эмоции публики — специалистов, светских людей или представителей народных классов, — разрывавшихся между экспериментами с воздушными шарами Монгольфье и магнитными сеансами, бывшими тогда в новинку: «9 апреля, г-н де Бонфуа добился больших успехов в магнетизме. Все без ума от него, и его возвращения ждут с нетерпением. Врачи, хирурги, аптекари приберегают для него много больных и, полагаясь на его честность в вопросе о том, есть ли здесь шарлатанство, ждут его как Мессию.
Приезд и исцеления сира Лерна, ученика в Лионе, о котором начинают говорить, отнюдь не вредят г-ну Бонфуа, а, напротив, лишь способствуют его известности».
Пасквили и эстампы, за или против животного магнетизма, были в то время достаточно распространены, чтобы легко получить представление о доктрине венского врача и точное понятие о декорациях, которые следует использовать, и жестах, которые нужно делать, чтобы уловить пресловутый флюид. Было заманчиво попробовать свои силы, не платя за дорогостоящее посвящение. Любителей экспериментов было много, и многие преуспели весьма неплохо, несмотря на свои примитивные инструменты и фантазийные жестикуляции. Магнетические пассы пальцами, прикосновения, долгие взгляды любителя вызывали кризисы, совершенно похожие на те, что вызывал Месмер своим сложным методом воздействия на полюса человеческого тела, направлением пассов и всей своей псевдонаучной аппаратурой: баке, металлическими рукоятками, проводящими веревками, железными палочками, не забывая об аккомпанементе гармоники. Некоторые — и Месмер в первую очередь — варьировали метод и все же добивались весьма удовлетворительных успехов. Практика магнетизма могла даже очень хорошо служить небольшой салонной игрой; и себе в удовольствии поиграть в нее никто не отказывал.
Анонимный автор «Журнала», которого мы только что процитировали, выступает верным отражением лионской действительности, когда отмечает, что в апреле 1784 года «все в Лионе занимаются магнетизмом». С проницательностью ясного и хорошо осведомленного ума он различает научную сторону открытия, рассматриваемого как неизвестная терапия, и более свободные изыскания светских людей, любопытствующих о новинках. В то время как врачи Лиона, подобно парижским, разделились на враждующие лагерей и предавались яростным дискуссиям по поводу животного магнетизма на двойном поле теорий и практики, а заседания Медицинской академии оглашались шумом полемики, любители без шума продолжали свои тайные сеансы, довольствуясь наблюдением странных явлений и насмехаясь над одобрениями официальной науки.
Жан-Батист Виллермоз не избежал общего увлечения. В 1784 году мы находим его в составе местного магнетизирующего общества «Согласие». Это было свободное общество, то есть не зависящее от Месмера, основанное под руководством хирурга Дютреша для применения к больным благодеяний магнетического флюида. Мы не знаем ни даты, ни обстоятельств его формирования; мы также не знаем, когда и как Виллермоз оказался вовлечен в то, чтобы на время оставить свои доктринальные заботы и попробовать себя в искусстве исцеления с помощью магнетических пассов. Вероятно, он позволил увлечь себя некоторым из своих собратьев, Коэнам или Благодетельным рыцарям, которые уже принесли жертву новой моде, подобно шевалье де Раше или господину де Бори, которые уже с апреля 1784 года обладали довольно прочной репутацией магнетизеров. Однако «Согласие» было в принципе совершенно отлично от лож, которыми руководил Виллермоз. Его успешные магнетизеры, Дютреш и Барберен, не значатся в списках Исправленных масонов в 1784 и 1785 годах; но несомненно, что очень большое число Благодетельных рыцарей приходило в «Согласие» упражняться в своих талантах и что их настойчивый прозелитизм имел полный успех. Жан-Батист Виллермоз, приобщаясь к магнетизму, приобщал магнетизеров к своим доктринам и привязывал их к собственному обществу, так что «Согласие» очень быстро стало магнетическим филиалом Благодеяния.
Помимо директора Дютреша, хирурга Отель-Дьё, приюта для нищих и Ветеринарной школы, там можно было встретить Пьера-Александра де Монспе, командора Мальтийского ордена, Сабо де Пизи, шевалье де Барберена, артиллерийского офицера, шевалье ордена Святого Людовика де Раше, де Бори и Гренвиля, королевского адвоката Жан-Жака Миллуа, Пагануччи, Жан-Антуана де Кастелласа, декана капитула Сен-Жан. В этой среде офицеров, буржуа и священнослужителей, большинство из которых были членами его лож, Жан-Батист Виллермоз находился среди знакомых, в окружении учеников и друзей. Среди них имя доктора Пьера Виллермоза не встречается; его воздержание достаточно доказывает, что он никогда не разделял по этим вопросам энтузиазма своего старшего брата.
При размышлении этот энтузиазм удивляет. Нельзя не найти поразительным, что в обществах магнетизеров было так много духовных сынов Паскуалли. Ведь, в конце концов, разве они не учились презирать материю, считать всякую физическую науку несовершенной, нечистой и недостойной того, чтобы занимать «людей желания»? Где было то время, когда шевалье де Гренвиль извинялся за то, что собирает ракушки? Неужели у них не было никаких угрызений совести посвящать себя медицине и экспериментам? Доктор Месмер всегда стремился выдать свое открытие за научно доказанное. Это было даже причиной, по которой он искал официального покровительства, одобрения Академий. Каким бы флюидом он ни был и каким бы тонким ни казался, животный магнетизм был материальным агентом, который отражался зеркалами, усиливался музыкальными звуками, накапливался, уменьшался, передавался с помощью соответствующих проводников. Он очень походил на жизненный принцип Парацельса, на эту концепцию тонкой материи, связывающей все элементы вселенной, которую можно найти у многих оккультистов XVI и XVII веков, врачей и алхимиков. Как же Великие Профессы Лиона позволили втянуть себя в месмерическую авантюру?
Они были движимы той сильной любознательностью, которая свойственна любителям тайн и которая заставляет их без разбора культивировать всевозможные доктрины, даже противоречивые, и посещать всякого рода людей, даже сомнительных, лишь бы они могли надеяться на получение необычайных способностей и невиданных зрелищ. Следует также признать, что животный магнетизм не казался тем, кто его практиковал, столь научным, каким его хотел представить его изобретатель. В возникновении кризисов были переменчивые и обескураживающие явления, которые казались принадлежащими к иной области, нежели физика. Антимесмеристы видели в этом действие воображения, мы бы сказали — самовнушения; каждый мог составить на этот счет мнение, какое хотел. Жан-Батист Виллермоз и его собратья по «Согласию» не преминули этим воспользоваться.
Они не сразу нашли удовлетворительное объяснение явлениям, которые изучали; но очень быстро проявили изобретательность и получили любопытные результаты с помощью личных методов. В июне 1784 года их успех вызвал любопытство публики и еще более лестное — членов Лионской академии. Шевалье де Бори, который был секретарем собрания, пообещал походатайствовать, чтобы академики могли присутствовать на сеансах лечения шевалье де Барберена. Но последний уклонился от просьбы, так как желал оградить своих больных от всякого любопытства.
Ему это вполне удалось, ибо мы не знаем, как он ухитрялся вызывать целительные кризисы; мы знаем, однако, что, в отличие от Месмера, он действовал без прикосновений и даже на расстоянии. «Совсем недавно, как говорят, в одиночку, — пишет анонимный лионец, — он магнетизировал кого-то, кто живет на улице Сент-Элен, в отеле де Ривери, из своего окна в отеле де Жанзе, на улице Сен-Доминик». Мы знаем, что он добивался замечательных исцелений вместе с Дютреком. Жилибер отмечает в 1784 году, что одна девушка, страдавшая от судорожного кашля и спазмов кишечника, «издававшая звук, сравнимый с воркованием голубей, а иногда с кваканьем лягушек», — все это сопровождалось мигренями и болями, — была исцелена за пятнадцать сеансов Дютреком и Барбереном. В этих различных свидетельствах Жан-Батист Виллермоз никогда не упоминается как выдающийся магнетизер, в то время как Жан Миллуа, декан Кастеллас и особенно командор де Монспе числятся среди тех, кого отмечают как исключительно одаренных.
Люди увлекались самыми странными исследованиями. Монспе и Барберен заметили, что, когда они работали, в них самих происходило некое раздвоение, которое позволяло им чувствовать те недуги, которые они лечили. Они полагали, что животный магнетизм обладает «индикативной добродетелью в отношении внутренних болезней», которая была чувствительна для магнетизера. Это открытие позволяло не только исцелять больных, но и ставить диагноз их недугов.
Об этих фактах у нас есть лишь весьма смутные сведения. Барберен, однако, доверился одному из своих почитателей, немцу, который, будучи вылеченным им в 1785 году, сохранил эти признания в качестве предисловия к своего рода дневнику магнитных сеансов, составленному позже его целителем. Документ любопытен; он передает атмосферу размышлений и экспериментов, в которой жили эти люди, весьма далекие от того, чтобы довольствоваться чисто физическими объяснениями Месмера, отождествлявшего свой флюид с электричеством. «Шевалье де Барберен получил от командора де Монспе первые идеи, которые должны были привести его к познанию истинного магнетизма. Но эти идеи были еще очень неполными, когда он покинул Лион в июне 1784 года. Он уже видел, что опыты с шариком, успех которого командор приписывал его составу, зависели от более высоких причин. Он успешно проводил свои опыты в Париже перед несколькими своими друзьями, в частности перед Сен-Мартеном; но вскоре он забросил их и отказался от своего прежнего метода, согласно которому он обнаруживал очаг болезней с помощью ощущений, которые испытывал в собственном теле. Он попытался обнаруживать их с помощью ощущений, которые испытывали его руки, — метод столь же надежный и менее болезненный».
Это уже означало превзойти Месмера. В системе австрийца, действительно, только больному флюид иногда указывал локализованной болью на причину его недуга. Барберен и Монспе под таинственным воздействием флюида умудрялись читать с помощью своего рода внутреннего зрения недуги организма, который они хотели лечить.
Поскольку доктрина гласит, что все одушевленные тела причастны к магнетическому флюиду, у членов «Согласия» естественным образом возникла идея испытать действие своего метода на животных. Намерение было интересным и призванным убедить скептиков; в брошюре, опубликовавшей результаты первых опытов, признавалось, что «опыты, проведенные на людях, какими бы удовлетворительными они ни были, недостаточны для того, чтобы убедить всех. Можно было бы сказать, что больные сами указали на очаг недуга, да и как с уверенностью проверить, что не была допущена ошибка».
Профессор из Альфора, Фландрен, уже магнетизировал лошадей. Амбиции «Согласия» были совсем иными: они стремились создать не терапевтический метод, а скорее метод диагностики. Преимущество работы с животными заключалось в том, что можно было путем вскрытия проверить полученные результаты. Сотрудничество с доктором Бреденом, который в то время возглавлял Лионскую ветеринарную школу, сделало этот опыт возможным; вероятно, у него было много друзей в кругу магнетизеров. Доктор Виллермоз и доктор Дютреш действительно были врачами его школы.
Три опыта состоялись летом 1784 года в зданиях Ветеринарной школы, которые тогда располагались в квартале Гийотьер. Магнетическое обследование животного проводилось в присутствии профессоров и студентов. После оглашения диагноза ветеринары проводили вскрытие, и составлялся протокол. Первый опыт прошел в начале июля; он был проведен на муле, которого Дютреш и Миллуа осмотрели согласно процедурам Монспея и Барберена. Магнетизеры попросили провести подготовительный сеанс за закрытыми дверями, где они совершили таинственные пробы, прежде чем действовать публично. Испытание было признано удовлетворительным. 22 июля, заручившись этим первым успехом, Дютреш и Миллуа привлекли в качестве помощников Жана-Батиста Виллермоза и Пагануччи. Помимо персонала школы, на испытании присутствовали: шевалье де Саварон, подполковник артиллерии, господин де Массене, друг и спутник князя Голицына, и отец Лефевр из Оратория, который был профессором физики в Коллеже де ла Трините. На этот раз в жертву славе магнетизма принесли лошадь. Обследование было трудным и долгим; к тому же магнетизеры применили его только к селезенке, печени и легким, оставив без внимания другие части животного из-за нехватки времени. 9 августа состоялся третий опыт. Его предложили в качестве развлечения прусскому принцу Генриху, брату Фридриха Великого, который путешествовал по Франции под именем графа д’Эльса и как раз гостил в Лионе, где Прост де Руайе изо всех сил старался предоставить ему необычные и интересные зрелища. Миллуа и Дютреш работали с лошадью на глазах у блестящей публики. По мнению общественности, успех был полным. Однако магнетизеры чувствовали себя стесненными из-за нехватки времени для проведения обследования и из-за любопытства зрителей. Они заявили, что в таких условиях не смогли воспользоваться «своими особыми процедурами», которые желали сохранить в секрете; тем не менее, и в этот раз вскрытие почти подтвердило их диагноз.
«Согласие» очень гордилось этими чудесными результатами; поэтому оно напечатало две небольшие брошюры, содержащие протоколы своих опытов, чтобы привлечь внимание ученых к важности своих открытий. Но противники не позволили убедить себя отчетами, которые казались столь научными и неопровержимыми. Девийе из Вильфранша в своем труде «Колосс на глиняных ногах» не выказывает большего уважения к Монспею и Барберену, чем к Месмеру. Он утверждал, что нет никакой необходимости прибегать к секретным процедурам или необычайным флюидам, чтобы заранее знать, что у старой лошади есть глисты и что у нее обнаружат пораженные легкие и печень; сравнивая результаты магнетического обследования и вскрытия, он указывал на вероятные ошибки, которые искажали выводы, которые, как полагали, можно было сделать.
Месмеристы, напротив, оценили поддержку, которая пришла к ним из Лиона. Они в ней нуждались. Комиссия Академии наук, назначенная королем 12 марта и включавшая таких ученых, как Франклин, Байи, Лавуазье, представила свой отчет 11 августа 1784 года. Хотя он касался только методов лечения доктора Делона, он был губителен для дела Месмера, поскольку содержал вывод о несуществовании животного магнетизма и доказывал, что все факты, которыми его обосновывали, были лишь следствием воображения лечившихся субъектов и их нервов, раздраженных обстановкой и жестами магнетизеров. У отчета была секретная часть, которая даже привлекала внимание короля к опасности, которую подобные практики могли представлять для нравов и общественной морали. Королевское медицинское общество, которое из духа соперничества взялось за ту же задачу, пришло к тем же выводам, одновременно отрицательным и суровым, спустя несколько дней после Академии наук. Поэтому сторонники Месмера увидели в успехах, которых добивались в Лионе в ветеринарной медицине магнетизеры «Согласия», отличный аргумент против утверждений своих врагов. Месмер открыл в Шарантоне ветеринарную клинику, где взялся магнетизировать лошадей, в то время как ложи «Гармонии» предложили «Согласию» лестный союз. Виллермоз 8 ноября 1784 года сообщил Карлу Гессенскому, что «Согласие» только что согласилось войти в состав генерального общества ортодоксальных магнетизеров; он видел в этом прежде всего преимущество в возможности лучше скрывать от любопытных взглядов их опыты, которые начинали слишком сильно привлекать внимание и легкомысленные комментарии публики.
Медицинские успехи процедур командора де Монспея и шевалье де Барберена не были встречены с большим энтузиазмом Клодом де Сен-Мартеном. Будучи членом «Гармонии» Парижа, свидетелем исцелений, которые проводили самые блестящие ученики венского практика, Сен-Мартен мог дать Виллермозу обоснованное мнение. Именно от доктора Жиро он узнал об успехах лионского «Согласия». «Признаюсь вам, — писал он Виллермозу 29 сентября, — что я опасаюсь последствий, или, вернее, я вижу, что дело не может оставаться в той точке, в которой оно мне представляется, судя по изложенному мне. Оно либо поднимется, либо опустится; событие должно меня просветить. Вы не сомневаетесь, что я предпочел бы видеть, как оно поднимается, тогда это был бы полностью спиритуализм (sic), и больше не было бы образов, вещей, без которых, как я хотел бы, можно было бы обойтись». «Главным объектом» для него всегда оставалась мистическая вера; исходя из нее, он судил обо всем, и о магнетизме в частности. Медицинские опыты, физические объяснения, к которым оставалась привязана лионская школа, казались ему опасной стадией, которую он хотел бы видеть пройденной.
К этой дате прошло уже по меньшей мере три месяца с тех пор, как ученики Месмера, братья Пюисегюр, выявили новые явления, значение которых намного превосходило все, что изучали в Лионе. Старший из Пюисегюров, маркиз, практиковал в своем поместье Бюзанси близ Суассона. Он использовал намагниченный вяз для массового лечения большого числа больных, приведенных в контакт с деревом, заряженным флюидом. Случайно, в мае 1784 года, обратившись к спящему кризиаку, маркиз де Пюисегюр обнаружил, что сон, вызванный кризисом, не мешает ему отвечать на вопросы. Повторные опыты, напротив, показали, что это состояние, по-видимому, развивает аномальную ясновидность, своего рода раздвоение личности, более или менее выраженное и варьирующееся в зависимости от субъектов; при пробуждении спящие утверждали, что забыли все, что происходило во время сна, и ничего не знали о том, что они делали или говорили.
Сен-Мартен был осведомлен обо всех этих фактах и, как внимательный наблюдатель, следил за чудесами, которые можно было наблюдать под магнетизированными вязами в Бюзанси. Он, весьма вероятно, был знаком с брошюрами и отчетами, в которых маркиз и его братья фиксировали свои наблюдения относительно ясновидения сомнамбул. Уже в июне, в то время как в Лионе еще применяли к ветеринарии методы шевалье де Барберена, Сен-Мартен, как мы знаем, воспользовался приездом в Париж артиллерийского офицера, чтобы помочь ему упростить технику и, прежде всего, очистить ее от материалистических объяснений, которые тот давал ему, подражая своему другу Монспею. Безусловно, именно Неизвестный философ помог Барберену выявить «высшую причину», которая могла быть источником магнетической силы и ее странных эффектов. Именно он также стремился побудить своих лионских друзей подняться от низменных медицинских случайностей к чистым духовным областям. Другие занимались этим в то же время; Барберен переписывался с Миллуа; можно быть уверенным, что доктор Жиро, ревнитель магнетизма, привозил из своих путешествий много интересных новостей; сведения, рассказы об опытах, откровения и различные брошюры циркулировали между магнетизерами, стремившимися быть в курсе последних исцелений и самых недавних чудес.
Методы Монспея и Барберена едва успели получить в Лионе квазиофициальное признание Ветеринарной школы, как их уже затмил резонанс успехов маркиза де Пюисегюра. Г-жа Провансаль и Виллермоз узнали об открытиях школы в Бюзанси еще до конца сентября 1784 года, когда Сен-Мартен прислал им подробный отчет, который ввел их в курс удивительных явлений, порождаемых магнетическим сном.
Это было совсем иное открытие, нежели открытие Барберена. Артиллерийский офицер никогда не занимался особым состоянием сонных кризиаков. Его знаменитое «индикативное значение» магнетизма, казалось, делало ясновидящим магнетизера, а не магнетизированного; оно оставляло и того, и другого в сознании и свободными; оно оставалось материальным методом медицинского лечения. Явления, наблюдавшиеся Пюисегюром в мае 1784 года, сразу же показались имеющими первостепенное значение и расширяющими поле экспериментирования до области духа. Ясновидение спящих субъектов стали использовать уже не только для постановки диагнозов, но и для поиска решений самых разнообразных проблем и даже для предсказания будущего. Для любителей открывалось поле исследований, столь же обширное, сколь и захватывающее.
Члены «Согласия», увлеченные новым методом, вскоре приняли его. Они оставили свои прежние методы и принялись усыплять больных и допрашивать сомнамбул. В ноябре 1784 года Виллермоз, излагая ландграфу Гессенскому свои прошлые открытия и уточняя, что именно благодаря трудам его кружка удалось научиться магнетизировать на расстоянии и найти индикативное значение внутренних болезней, которым обладает месмеровский флюид, добавляет, что лионское «Согласие» уже отходит от этих первых исследований. В феврале 1785 года это свершилось, и Виллермоз пишет другому собрату, Бернару де Тюркгейму в Страсбург, об окончательном разрыве своего общества с чрезмерно материалистическими ложами «Гармонии». Союз просуществовал едва несколько месяцев.
«Согласие» в этом лишь следовало за колебаниями моды. Сомнамбулизм, действительно, очень быстро оттеснил на задний план примитивный месмеризм; магнетизирующие ложи убрали свои баке, и все стали заниматься только допросами кризиаков, погруженных в странный и чудесный сон. Когда Месмер покинул Францию в 1785 году, о нем уже более чем наполовину забыли.
Лионская школа лишь последовала за Пюисегюром по темному пути, куда его уже увлекли сомнамбулы; но она не подражала его умеренности и осторожной сдержанности; она не довольствовалась, подобно ему, объяснением силы магнетизера его духовной мощью и чистотой его намерений. Привыкшие благодаря своим «особым принципам» верить в мир невидимых духов, ученики Виллермоза увидели в феноменах магнетического сна особое вмешательство сверхъестественных существ. С тех пор, как намекал Сен-Мартен, термин «животный магнетизм» потерял всякий смысл. Можно было забыть о физическом агенте Месмера, грубом образе реальности сугубо духовной. Можно было также полагать, что благодаря новой силе удастся исследовать «душу природы», как писал молодой Тюркхейм, а также прийти к «великим открытиям в самой возвышенной метафизике», как надеялся Виллермоз.
Оставалось только попробовать. Проэкспериментировать, например, будет ли ясность кризиаков и их прозорливость столь же примечательной при применении к метафизике, как и к медицине. Первые результаты, полученные в «Согласии», были, по правде говоря, малоубедительными. Тем не менее, уже осенью 1784 года несколько женщин-сомнамбул стали клиентками кружка. Их регулярно погружали в сон, лечили и наблюдали. Можно привести несколько имен: Марион Бланше, по прозвищу Мион, которую магнетизировал Виллермоз, маленькая парализованная девочка тринадцати лет по имени Новеллет, мадемуазель Берже, провидица и визионер, лечившаяся у Жана Миллануа, и, прежде всего, мадемуазель Рошетт.
Последняя была бедной девушкой, страдавшей с юных лет от нервных расстройств, столь же впечатляющих, сколь и разнообразных. Сердобольные люди в июле 1784 года отвезли ее на воды Мон-Дора; там она нашла свой путь, если можно так выразиться. Молодой человек, Сабо де Пизи, Брат от Пеликана среди Профессов Лиона, который находился на этом курорте, страдая грудной болезнью, по-видимому, сыграл во всей этой истории довольно печальную роль. Он умер в начале августа. Вид его трупа вызвал у девицы приступы возбуждения и каталепсии, тем более тревожные, что она была беременна. Ее состояние было таково, что могло одновременно взволновать чувствительные сердца и заинтересовать ревнителей магнетизма; командор де Монспе, будучи предупрежден, занялся ею и отправил лечиться в «Согласие». Было естественно, что собратья покойного Брата от Пеликана постараются исправить зло, которое он причинил.
Она прибыла в Лион 6 ноября 1784 года. Дютреш и Виллермоз немедленно начали ее лечение. В заботах им помогал граф де Кастеллас, декан капитула Сен-Жан. Этот добрый священнослужитель был родом из Оверни и, поскольку знал, что больная происходит из Монферрана, проявил желание позаботиться о соотечественнице. Ему удалось без особого труда успокоить ее возбуждение. К концу ноября он уже один руководил ее лечением, и Рошетт не хотела, чтобы ее усыплял кто-либо, кроме него.
Эта эпоха была для «Согласия» временем интенсивной деятельности, когда его члены имели частые возможности присутствовать при удивительных явлениях. Сомнамбулы соревновались в готовности спать, исцелять и изливать разнообразные сведения и предсказания. Их рвение требовало даже много энергии со стороны их магнетизеров. Виллермоз рассказывал, что в ту знаменитую зиму 1784–1785 годов он десять дней не ложился в постель, вынужденный отдыхать прямо в одежде на полу, чтобы «иметь возможность следить за ходом некоторых существенных наблюдений».
Мадемуазель Рошетт и декан Кастеллас мудро стремились сделать «магнетические сны» как можно более регулярными и комфортными. Феномен происходил в комнате больной, около девяти или десяти часов вечера, после того как она ложилась в постель. Кастеллас воздействовал на нее магнетическими пассами столько, сколько было необходимо; но случалось, что это было вовсе не нужно и сомнамбула засыпала сама по себе, без того, чтобы ее магнетизеру приходилось тратить силы на жестикуляцию и умственное напряжение, и этот естественный сон был не менее ясновидческим. Декан начинал сеанс с молитв и призываний ангелов и святых, способных направлять сомнамбулу; затем, фразами, прерываемыми вздохами и восклицаниями, она излагала ход своих видений и отвечала на вопросы присутствующих. Когда спящая уставала, она просила Кастелласа разбудить ее: что он и делал, проводя большими пальцами по ее векам.
Магнетические сны Рошетт были частыми. Она спала почти каждый вечер, если того желали. Однако зима 1784-1785 годов была холодной и затяжной. Апрель принес заморозки и снег. Декан страдал от глазной болезни, и чтобы не выходить из дома в плохую погоду, он поселил сомнамбулу у себя и держал её там несколько недель. Столь усердные и многократно повторенные опыты вознаградили экспериментаторов за их усилия. Не знаю, исцелилась ли Рошетт от своих недугов, но, что было важнее, она научилась погружаться в «интересные сонные состояния». Лишь после 29 марта 1785 года взяли на себя труд их записывать.
Отчеты об этих «магнетических снах» позволяют нам присутствовать при её первых шагах в качестве визионера, еще неопытной, ищущей в неясных образах ответы, которые устраивали бы её покровителей. Постепенно она начала видеть иные образы, помимо образа жалкого Сабо де Пизи, который преследовал её в снах. Появлялись тени, принадлежавшие её семье, семье декана Кастелласа, семье Виллермоза, семье Монспе, а также семьям их друзей; святые и ангелы присоединялись к процессии умерших. Если задуматься о многочисленных родственниках одного только Виллермоза, многие из которых — отец, мать, сестры, дяди и тети — уже не были в этом мире в 1785 году, можно понять, что Рошетт потребовалось несколько месяцев обучения, чтобы разобраться во всех своих видениях.
Окружение молодой женщины было полно снисходительности и терпения. Всё чаще Виллермоз и его ученики рассматривали магнетические сны кризиаков как проявления божественной благодати, средства, которыми Бог пользовался, чтобы вернуть к себе людей и облегчить их материальные страдания и духовную скорбь. Они представили это блестящее объяснение экстрасенсорике своей любимой сомнамбулы, которая поспешила подтвердить их высокое мнение о её роли и талантах. Так они считали себя вправе использовать магнетические пассы и сомнамбулические кризисы в качестве подготовки к таинствам. Но если они занимались моральным и религиозным наставлением своих сомнамбул, те платили им тем же. Особенно Рошетт была мастером поучать присутствующих. 28 апреля она проповедовала не менее двадцати восьми минут подряд, с «энергией и елейностью»; Кастеллас был должным образом отчитан за свои прегрешения и призван к покаянию. По мере того как она обретала уверенность, у неё появлялась склонность вмешиваться во всевозможные вопросы. Стоит лишь просмотреть «таблицу сонных состояний» и различные «репертуары», которые Виллермоз составил, чтобы резюмировать советы, данные мадемуазель Рошетт, чтобы понять масштаб её притязаний.
Ясновидящая приложила некоторые усилия, чтобы укрепить свой авторитет с помощью чудесных фактов. Для этого она воспользовалась сотрудничеством мадемуазель Берже, другой визионерки, которой занимался Миллуа. В субботу, 9 апреля, в церкви Сен-Низье в Лионе, во время девятичасовой мессы, произошла странная сцена. Покойный дядя Виллермоза, бывший викарий этой церкви, объявил устами Рошетт, что вернется в этот день, чтобы совершить святую жертву за душу матери Жан-Батиста. Не говоря, о чем идет речь, Виллермоз созвал в назначенный час своих родственников и некоторых членов своих лож. Там присутствовали, помимо Рошетт, Монспе, де Бори и Миллуа в сопровождении своей личной ясновидящей мадемуазель Берже. Виллермоз был весьма вдохновлен, когда предложил своему другу привести с собой эту экстрасенса, ибо без неё месса была бы отслужена так, что никто бы ничего не заметил. Но вскоре, погрузившись в сон после освящения, Берже потянула Миллуа за полу сюртука и сказала вполголоса: «Скажите же мне, что это за другой священник, который находится над тем, кто служит мессу наверху алтаря, и который одет так, будто он тоже служит эту мессу». Виллермоз счел это видение тем более восхитительным и важным, что был убежден, будто две женщины в те дни не могли иметь никаких контактов, и одна из сомнамбул, по его мнению, подтвердила то, что предсказала другая.
24 мая 1785 года Рошетт сделала три предсказания, чтобы должным образом утвердить «истинность своего состояния». В то время она жила на улице Сен-Ком, ожидая рождения ребенка. Она объявила, что 28 мая ей ложно покажется, будто она вот-вот родит; что в ночь с 31 мая на 1 июня произойдет большой шум; наконец, что 3 июня ознаменуется необычайным событием. Очевидно, что первое из этих пророчеств вряд ли можно считать хорошим доказательством. Что касается второго, Виллермоз отметил, что 1 июня один ножовщик, сосед этой девицы, сообщил ему, что квартал был встревожен ночью похищением публичных девиц. Совпадение было поразительным. Скептически настроенные умы, возможно, сочтут, что Рошетт было несложно договориться с этим ножовщиком, и что, кроме того, драки должны были быть частыми — они и сейчас таковы — в этом квартале маленьких, извилистых и темных улочек, соседствующих с Сен-Низье и Соной. Убедить неверующих весьма трудно. Мы лишь отметим, что неизвестно, как подтвердилось третье предсказание. Период был неблагоприятен для прорицания, так как Рошетт также предсказала неверную дату дня, когда должен был родиться ее ребенок, и объявила о мальчике, тогда как на свет появилась девочка. Эти ошибки не поколебали доверия, которое Кастелла и Виллермоз питали к ее ясновидению. Они ограничились тем, что отметили, будто с февраля по апрель 1785 года сомнамбула была во власти ложных представлений, но исцелилась от этого досадного состояния тремя актами любви к Богу, произнесенными в начале апреля. У нее даже хватило ловкости внушить, что в ее ошибках следует видеть не доказательство ее неспособности, а кару, посланную небесами в наказание за ее проступки. Благочестивый декан, как и Жан-Батист Виллермоз, были людьми, склонными принимать подобные оправдания. Несмотря на некоторые неудачи, Рошетт удалось сохранить уважение своих покровителей и, что было, очевидно, самым важным, их материальную помощь.
Тем не менее, при пролистывании протоколы первых магнетических снов кажутся нам весьма монотонными. Послания этих душ, которые приходят, чтобы через уста ясновидящей произносить назидательные речи, отличаются поразительной банальностью. Стоит ли признаться, что мы разочарованы? Этот наивный и весьма популярный образ сверхъестественного мира, откуда избранные, сияющие яркими красками и увенчанные звездами, приходят поучать людей, откуда умершие кающиеся, стонущие в красном пламени чистилища, взывают об их помощи и молитвах, — неужели это то, что Виллермоз понимает под метафизикой? Кажется также, что не требовалось какой-то необычайной проницательности, чтобы изобразить загробный мир в виде череды комнат разной формы, прорезанных дверями, освещенных тысячами свечей, обставленных креслами, подставками для ног или кроватями. Несмотря на некоторые цветовые фантазии, ясновидящая чаще всего использует самые банальные образы; призраки, которых она видит, ощупывают свои карманы, прежде чем достать из них рулоны бумаги, на которых они записали свои послания; они садятся, ложатся, открывают и закрывают двери, поднимаются по лестницам. Мы не смогли бы понять, как Виллермоз мог придавать столько значения столь материальным видениям, если бы не должны были учитывать личный талант Рошетт и ее силу убеждения. Она драматически имитировала невидимое присутствие умерших, воспроизводила их жесты, их интонации радости или отчаяния, читала их послания с рекомендациями или нежностью, одалживала свой голос их призывам. Следует также учитывать глубокую веру в существование этого потустороннего мира, которая была у Кастеллы и Виллермоза, и семейные чувства этих двух достойных людей; мадемуазель Рошетт предлагала им удобный способ исследовать загробный мир и содействовать спасению своих близких.
В то же время в Париже шевалье де Барберен добивался с лучшими субъектами более интересных сеансов. Мы не знаем имен сомнамбул, которые сотрудничали с ним; но их инициалы указывают на то, что это были знатные дамы. Офицер артиллерии, к тому же, задавал им вопросы более общего интереса, чем это делали в Лионе Виллермоз и декан де Кастелла, интересовавшиеся прежде всего посмертной участью своих умерших родственников.
Барберен записал эти вдохновенные слова, слетевшие с уст г-жи де М. в марте 1785 года: «Бог есть существо необъятное, справедливое и благое. Существа промежуточные между Богом и человеком. Они все благие, заняты счастьем человека. Человек — соединение Я, который есть Я, и Я, который не есть Я. Я, который есть Я, существует везде, где он распространяется. Это Я, который есть Я, счастливо, когда оно возвышается к божеству и освобождается от Я, который не есть Я. Это Я, который есть Я, никогда не погибнет. Я, который не есть Я, служит тюрьмой для Я, который есть Я. Эта тюрьма — лишь грубая оболочка, которая разрушится».
Продолжение беседы магнетизера и ясновидящей позволяет хорошо проследить процесс этих откровений:
«Вопрос: Как человек, созданный существом необъятным, справедливым и благим, может творить зло? Ибо мы видим добро и зло.
Ответ: Бог создал всё в состоянии совершенства. Бог не желает зла, но он допускает его; он допускает его, поскольку создал человека свободным.
Вопрос: Откуда к нам приходит идея зла?
Ответ: Я, который не есть Я, дал идею зла Я, который есть Я.
Вопрос: Я, который не есть Я, — лишь бренная материя. Как оно могло дать идею зла Я, который есть Я?
Ответ: Это от злого существа. (С живостью протягивая левую руку позади себя.) Но оно так далеко от нас».
Любопытно заметить в «Журнале» Барберена, насколько эти экстрасенсы нуждались в помощи, чтобы найти удачные образы, уточнить смысл своих откровений и исправить то, что в их словах мало гармонировало с тайными доктринами их магнетизеров. Примеров этой особенности немало. 23 августа 1785 года г-жу де М. спросили о природе магнетизма, и её ответ приводится дословно:
— «Я вижу его, он приходит, это, это (с запинкой) некий... флюид...» Магнетизер, видя, что она не может подобрать слово, и пытаясь помочь ей, спрашивает:
«Божественное дыхание?», как вопрос.
Она бросается к нему, обнимая его: «Да... божественное дыхание, которое расширяет истинное Я, которое отделяет его от этого гадкого Я... да, Я, это существо необъятное, это, это, всё».
Слова довольно бессвязные, но в рукописи из Библиотеки Гренобля они сопровождаются этой своеобразной аннотацией: «Магнетизер подозревает 1234». Эта аннотация загадочна лишь для профанов; для Коэнов, знакомых с аритмософией Паскуалли, 1, 2, 3, 4 представляют собой прогрессию совершенных чисел и сразу дают представление о Боге.
Таким образом, в начале 1785 года Барберен, благодаря Клоду де Сен-Мартену, пришел к мысли, что магнетизм — это своего рода божественный приток, который некоторые привилегированные люди могут передавать другим, не менее редким субъектам. Они верили, что флюид может временно преобразить материальную природу, вернув ей некоторые из славных качеств, которые Адам утратил по своей вине; к числу таковых относились ясность, ясновидение, способность общаться с духами и даже с Богом, поскольку спящие субъекты видели и понимали всё. Это состояние можно было рассматривать как временную реинтеграцию человека в его первоначальные добродетели и силы; если оно было не столь полным и не столь долговечным, как то, на которое мог надеяться последователь Паскуалли, оно было гораздо легче и имело в этом отношении явное преимущество.
Среди фактов, отмеченных капитаном артиллерии и магнетизером, мы замечаем, что, хотя спящие женщины чаще всего говорят много, некоторые иногда заявляют, что могут отвечать только письменно. Так было с графиней С. 4 мая 1785 года. В этом не было ничего нового. Первый по времени сомнамбула, Виктор, егерь маркиза де Пюисегюра, уже использовал этот способ, чтобы предсказать ход своей болезни. Но ни Виктор, ни г-жа де С., ни какой-либо другой субъект, насколько мне известно, не специализировались на письме в состоянии сомнамбулизма, и магнетизеры тогда не уделяли этому особого внимания.
5 апреля 1785 года, вечером, Жан-Батисту Виллермозу пришло известие о явлении, крайне близком к тем, что Барберен наблюдал в Париже в то же время. Ему принесли тетради, написанные под сверхъестественным вдохновением, аналогичным магнетическому сну. Послушная импульсам некоего Агента, не зная слов, которые она писала, рука выводила, сама того не желая, эти таинственные послания. Они содержали приказ основать новое тайное общество, которое носило бы название Общество посвященных и целью которого было бы получение и изучение доктрины, которую Агент предлагал диктовать с помощью выбранного им любопытного средства. Виллермоз был назначен главой Посвящения, и именно из числа одних лишь Братьев благодеяния должны были быть выбраны те, кто будет допущен к участию в нем. Лионец выслушал рассказ об этом необычайном приключении; обстоятельства были таковы, что обман показался ему невозможным. Он принял тетради, которые ему принесли, и оставался четыре дня, изучая их.
Они содержали инструкции странного стиля, смешанные с загадочными знаками, бесформенными рисунками, непонятными словами, казалось бы, принадлежащими к неизвестному языку. Впрочем, мы не знаем, какими были документы, которые Виллермоз держал в руках. Мы не владеем, по сути, автографическими тетрадями Неизвестного агента; до нас дошли лишь копии и выдержки из оригинального послания. Одни, своего рода избранные отрывки, носящие название Книга посвященных, очищены от всякой графической фантазии, но, по-видимому, сохранили стиль первоначального текста; другие содержат своего рода факсимиле, оригинальные рисунки и арабески, но их текст сокращен, если не прояснен. В таком виде эти документы уже обескураживают. Со своим оригинальным «иероглифическим» письмом, искаженным таинственным импульсом, своими причудливыми рисунками, они должны были казаться совершенно необычайными. Виллермоз был сбит с толку. Ему показалось, что никакое человеческое вмешательство не могло произвести подобных эффектов, и он увидел в этом перст Божий. Могло ли невыразимое выражаться вульгарными знаками, могло ли оно использовать слова вульгарных людей? Неизвестный агент не пытался этого делать. Об этом можно судить, прочитав начало его первого послания, которое отнюдь не является самым темным. «Быть чистым, единственным бытием, полнотой в тройном ur, зрением, недоступным чувству, бесконечным зрением, невинной любовью, живите в нем...†, тревоги ur недоступны вашему эманационному началу, трижды удаленному от центра бытия. Он осмелился, это существо, вышедшее из самого бытия, приписать себе производство. Он хотел свои чистые ornos, которые он имел в своем seos...».
Помимо этой завораживающей странности, содержание послания могло удовлетворить Коэна. Под абракадаброй этого нелепого языка можно было обнаружить учение и словарь Паскуалли и точное знание его секретов; рядом с этими инструкциями прорицания сомнамбул казались жадным лепетом без всякого значения. Уже первые тетради Агента трактовали о вселенском делании, об Учении Истины, о материи, о существах природы, об истории древних и христианских посвящений, о двух прегрешениях и давали план реинтеграции, и это было лишь малым началом! Неизвестный агент подтверждал тайное учение Рео-Круа, более того, он подтверждал вариации, которые Виллермоз внес в него, и историю посвящений, которую он преподавал своим Профессам. Все, что можно было понять из чудесного послания, ратифицировало его труд и его учение на протяжении восемнадцати лет.
У Виллермоза был повод радоваться этому чудесному совпадению. Он мог быть польщен также абсолютным доверием, которое оказывало ему таинственное существо, ибо только он один должен был знать обстоятельства чуда. Для всех будущих посвященных Агент должен был оставаться неизвестным; способ, которым он проявлялся, средства, выбранные для переписки с людьми, не могли быть раскрыты. Три избранных человека: субъект, его посланник и Виллермоз — только они были допущены к тайне Божьей. Фактически, все будущее Учения Истины покоилось на Виллермозе, поскольку именно он должен был публиковать и комментировать тетради Агента. Он становился краеугольным камнем нового здания. «О! Виллермоз, — восклицало одно из посланий, — ваша вера есть солидарная жизнь посвященных».
Мог ли он отказать в своем доверии? Давно, мы это знаем, он ждал сверхъестественного знака, который утвердил бы его в вере, благословил его труд, посрамил его противников; пришло время, когда он наконец получил награду за свое терпение. Он мог, без чрезмерного тщеславия, иметь чувство, что заслужил небесную милость и что это чудо было ему действительно причитающимся. Его решение было быстро принято. Он принял послание и роль руководителя и арбитра, которую отвела ему таинственная сила, и организовал Общество посвященных, которое должно было носить в Лионе название «Ложа Избранная и Возлюбленная Благотворительности».
Одиннадцать братьев должны были составить ядро священной фаланги. Первыми семью назначенными стали: Пагануччи, Гренвиль, Виллермоз, Миллуа, де Монспей, Саварон и Браун. Все они уже были Избранными Коэнами и членами старого Благодеяния Исправленного ордена. Виллермоз предупредил их о знаке отличия, которого они только что удостоились. Можно предположить, что он представил им это чудо примерно так же, как сделал это при аналогичных обстоятельствах в июле следующего года: «мы получили... самым непредвиденным, самым необычайным образом, какой только может постичь человеческий разум, весьма светлые наставления обо всем, что является существенным для человека и природы... Этот дар был вложен в мои руки как в руки главы посвящения, чтобы вознаградить меня за желание и рвение, которые я проявлял долгое время... Тот, чья рука начертала учение, о котором я говорю, и его развитие, абсолютно неизвестен. Он должен оставаться неизвестным до тех пор, пока будет угодно Богу, и до тех пор он должен быть известен только мне одному. Ему даже грозит внезапная потеря дара писать то, чего он сам не понимает, если он позволит узнать себя до времени, назначенного Провидением. Он ежедневно пишет о том, чего не знает, и пишет обо всем как мастер».
Будучи таким образом предупрежденными, избранные впервые собрались 10 апреля у шевалье Гаспара де Саварона. Виллермоз передал им первые тетради Агента. Чтобы привыкнуть ко всем особенностям этого посвящения, были крайне необходимы другие учебные сессии. Они состоялись с 25 по 28 число. Посвященные, число которых росло, были разделены на две «группы», согласно предписаниям, они должны были работать над пониманием смысла нового Евангелия. Что немаловажно.
Чудесное событие глубоко изменило характер тайных кружков, судьбами которых руководил Жан-Батист Виллермоз. Благодетельные рыцари, Великие Профессы, Избранные Коэны, как и все масонские общества, пополнялись путем представления и голосования; члены совещались под руководством своих сановников по вопросам набора и управления. Общество посвященных находилось вне всяких нормальных правил. Сверхъестественная сила назначала его членов, только она давала инструкции, директивы и советы.
Избранное существо, чья рука следовала вдохновению свыше, объявляло о своем полном неведении относительно слов, которые оно писало, и о полной безответственности за смысл, который они могли иметь. Глава посвящения был лишь свидетелем, от которого требовались верность и осмотрительность; его мудрость и добродетели, которые наделяли его ролью «священника» и пастыря, позволяли ему лишь судить о том, как должно вести мистическое стадо, они не позволяли ему изменять полученные инструкции или даже выбирать своих овец. Что касается Посвященных, то они способствовали своему формированию лишь покорностью, столь же наивной и столь же полной, как у Самуила, который говорит мудрому голосу, призывающему его: «говори, Господи, ибо слышит раб Твой». Ложа Избранная и Любимая была поистине обществом, переданным под невидимую власть Неизвестного начальника.
Кем были те, кого назначила таинственная воля? Виллермоз получал их имена, и его обязанностью было предупредить их. Первые семь избранных вскоре увидели, как растет число тех, кто должен был разделить с ними небесные милости. Первая фаланга была установлена в количестве одиннадцати человек, вероятно, Перисс Дюлюк и доктор Виллермоз были в их числе. Агент также призвал виконта де Таванна и саксонца Тимана, начиная с апреля, а затем, после некоторых трудностей, Клода де Сен-Мартена. В июле 1785 года, когда Жан-Батист Виллермоз предупредил Фердинанда Брауншвейгского, что его имя и имя ландграфа только что были чудесным образом назначены, он также доверил ему, что число Посвященных уже достигло тридцати. Среди них были герцог д'Авре, Бернар де Тюркхейм, Зальцман, Диего Населли и, безусловно, Прюнель де Льер и граф де Вирьё. Каждая почта увеличивала их число; с большим эклектизмом агент назначал без разбора как великих мира сего, так и смиренных братьев-служителей; он даже называл имена, совершенно неизвестные и которые невозможно было идентифицировать. Виллермоз полагал, что вдохновение, которое назначило этих избранных, однажды приведет их в Лион, «когда придет их время, назначенное Провидением».
Чтобы быть истинным Посвященным, было недостаточно быть назначенным лично Неизвестным агентом, нужно было также прийти, чтобы получить из рук Пастора особые наставления и, возможно, своего рода рукоположение. В июле 1785 года Бернар де Тюркгейм приехал к Виллермозу, чтобы выполнить эту формальность, Зальцман объявил о своем приезде в октябре, и герцог д’Авре не должен был заставить себя ждать. В последнем пункте Виллермоз заблуждался. Почетный Великий мастер Овернской провинции никогда не беспокоился ни по каким естественным или сверхъестественным делам общества, которым он должен был руководить. Но можно предположить, что глава посвящения, огорченный тем, что не может избавить немецких принцев от путешествия, все трудности которого он видел, пытался увлечь их, предоставляя им более или менее правдивые примеры.
Именно для того, чтобы получить посвящение, Сен-Мартен объявил о своем прибытии в Лион в первые дни июля. Как и в далекие дни 1773 года, Виллермоз предложил ему гостеприимство под своей крышей, в доме в Бротто. Его возвращение в дом Виллермоза было похоже на своего рода возвращение блудного сына.
Действительно, вступление Клода де Сен-Мартена в число Посвященных Ложи Избранной и Любимой стало важным событием в его мистической жизни, которое проливает яркий свет на его душевное состояние. Любопытно, что письмо Виллермоза, в котором он сообщал ему о чуде, показалось ему совершенно неоспоримым, и что он без изумления узнал, что Неизвестный агент только что призвал братьев Таванн и Тимана в число своих избранных и что по определенным причинам он сам еще не мог разделить эту милость. Ничто из этого его не удивило. То, как он принял новости и упреки своего корреспондента, свидетельствует о весьма удивительном отсутствии у него критического мышления. Неужели он так сильно изменился?
Магнетизм сделал многое для сближения двух собратьев, столь часто не соглашавшихся друг с другом в течение предыдущих лет; их аналогичные опыты, их сотрудничество с кризиаками и сомнамбулами уничтожили между ними всякую горечь. Сен-Мартен еще в 1784 году уже присоединился к Исправленному Шотландскому Уставу и несколько раз появлялся в Благодеянии Парижа. Он носил имя Ordre a Leone Sidero и проявлял вежливое любопытство, осведомляясь о ритуалах, которые Виллермоз готовил для кодификации реформы Вильгельмсбадского конвента. Тем не менее он стремился связывать себя лишь несколькими низшими степенями, чтобы сохранить «свой вкус и свой титул независимого». Он гораздо больше стремился быть информированным о мистических фактах: «вы обещали мне в свое время помнить обо мне, если будет что-то стоящее, — писал он Виллермозу 23 сентября 1784 года, — вы знаете, что я избалованный ребенок и что мне нужно действительно что-то стоящее, что делает меня равнодушным ко всему остальному». В другом месте он говорил, что готов пасть к ногам Гамалиила. В этом пункте мы знаем, что он был искренен. Только он ждал его, не слишком веря в это, и особенно не веря, что он явится именно в Виллермозе.
Известие потрясло его. Проявление Агента произошло в пользу его друга и нанесло удар сверхъестественного опровержения его прошлой строгости. Он понял, что чудо освящает сверхъестественную ценность работы Виллермоза и что, по тому же случаю, его собственная работа оказалась осужденной. Он не был человеком, который торгуется своим раскаянием, и его публичное покаяние было смиренным и полным. «Я не могу описать вам, — пишет он, — те восторги, которые вкушает мое сердце, зная, что солнце взошло над Израилем. Избранный человек для меня теперь не кто иной, как человек Божий, я посвящаю себя тому, чтобы каждый день моей жизни воздавать ему дань почитания и молитв, которая причитается Помазаннику Господню». Он умолял своего счастливого собрата, своего «учителя», «святого друга» забыть их прошлые разногласия, поскольку все, что их разделяло, было «лишь слишком живым представлением о простоте пути духа Божьего». Убежденный в своей ошибке, краснея от стыда, задыхаясь от слез и рыданий, Сен-Мартен осуждал свое поведение; его книги и его труды казались ему порочными вещами, полными несовершенств и преступного тщеславия; он признавал свою главную вину: «ошибки, которые я совершил, позволив узнать себя, не кажутся мне сравнимыми с ошибками письма. Последние оскорбляли Саму Вещь, ставя меня на ее место, без ее приказа». Тем не менее его сожаления кажутся нам чрезмерными и едва ли могут быть объяснены иначе, как суровостью Агента, отчитывающего того, кто имел дерзость служить ему предтечей в заботе об инкогнито и в претензии учить людей истине. Неизвестный агент восстал против Неизвестного философа, и последний, побежденный, покорился со всем смирением.
Если Виллермоз когда-то и мог испытывать некоторую зависть к репутации и светским успехам Клода де Сен-Мартена, то теперь он был вполне отомщен. Он вкушал двойное удовлетворение: видеть, как свершается правосудие, и слышать, как осуждают его друга; что касается самого заинтересованного лица, то он выказывал лишь смиренное желание получить духовную помощь, дабы иметь возможность умилостивить гнев небесного существа и быть однажды допущенным «разделить высокие функции привилегированных избранных». Это свершилось уже в первой половине мая. 13-го числа Сен-Мартен, уверенный в своем прощении, дает волю своей радости и выражает нетерпение приехать в Лион, чтобы подчиниться под руководством Виллермоза таинственной дисциплине. Он добавлял, что отныне желает руководствоваться лишь «законами Вещи» и обещал себе больше не делать ничего, что не имело бы «одобрения цензора», чьим провиденциальным посредником был его друг. На самом деле он прибыл в Лион в июле; в январе следующего года он все еще находился там, принимая неизменно активное участие в изучении учения Неизвестного агента.
Жан-Батист Виллермоз играл первостепенную роль в наставлении Посвященных; он получал оригиналы посланий, расшифровывал их и составлял резюме или копии, которые могли служить текстом для наставления. В течение 1785 года к нему поступило 42 общих тетради и 4 личные тетради, из которых только 31 была опубликована. Некоторые из них были скопированы Клодом де Сен-Мартеном. Вероятно, именно последний составил этот своего рода корпус для использования начинающими, который называется «Книга посвященных» и который содержит некоторые наставления Неизвестного агента, выбранные из тех, что казались наиболее поучительными и значимыми.
В чем заключалась оригинальность этого учения? Агент просто просил своих избранных следовать за ним по «неизвестному пути» к истине, куда он собирался их вести.
Путь был путем любви. Среди случайных запутанных страниц мы узнаем излияния, столь же пылкие, сколь и бессвязные, и всевозможные восторги, приветствующие Посвященных именами «братья любви», «друзья любви», «дети любви»; или же, делая из термина любовь и всевозможных созвучных слов сотни вариаций и навязчивых повторений. Термины любовь, амур, армур, амуре, амурация постоянно возвращаются в послании от 18 апреля 1785 года, которое носит заголовок «Love’s Law», так же как и во многих других, предметом которых не является изложение этого закона. Впрочем, он представлен в крайне общем виде, окутывая без различия атмосферой пылкой и смутной нежности Бога, людей и чистых духов. Несмотря на дурной вкус и нелепость этих неясных звукоподражаний, именно в «законе любви» заключались вся ценность послания и большая часть его силы обольщения. Клод де Сен-Мартен мог найти отголоски собственного рвения в лепете этого странного голоса. Разве не раскрывал он, вопреки всем накопленным странностям, этим масонам, слишком занятым поиском Бога в догмах, символах и церемониях, суть тайны мистической жизни, божественный дар чистой любви?
Преподаваемая истина, какой она предстает в этих первых тетрадях, является составной. Она кажется прежде всего запутанным повторением учений Паскуалли: тот же способ рассматривать все совершенное как принадлежащее к четверичному порядку; учить, что человек был до своего грехопадения арбитром сотворенного мира; представлять дело спасения как ставку в борьбе между добрыми и порочными духами, где единственным эффективным оружием является свободная воля; та же тенденция классифицировать материальные и духовные существа в строгой иерархии, учитывающей их роли и заслуги; та же особая космология, которая помещает человеческую и земную вселенную в чрезвычайно сложную и точную духовную вселенную; та же привычка использовать числа, знаки, иероглифы как стенографию и учить, что истинная религия никогда не была открыта всем, но является тайным уделом немногих избранных.
Некоторые вариации, однако, заметны. Как это уже делали лионские Профессы, но еще с большей настойчивостью, Неизвестный агент признавал за личностью Христа Искупителя всю ту важность, которую придают ей самые ортодоксальные христиане. Многократно, в различных формах, повторяется эта же мысль: «Иисус Христос есть единственное призывание людей» ; «Иисус есть единственный путь, на котором Коэны будут взывать; больше никакой множественности имен, которая возникла в работе, древнем труде израильтян в плену, семь тел света украсили вселенную, одно лишь является ее центром». В другом месте Агент называет Иисуса «мастером средств». Мы понимаем, что эти рекомендации имели не только символический смысл, но и должны были значительно упростить списки священных имен и призываний, которые использовались на практике в Операциях Паскуалли.
Рядом со своим сыном Мария также обретала ту важность, которую она имеет в католическом благочестии. Это весьма оригинальная и очень характерная для Агента черта. До тех пор Виллермоз и его последователи мало интересовались Девой. Агент придает ей постоянное превосходство в деле спасения. Он всегда связывает ее имя с именем Иисуса и объясняет таким образом, на своем жаргоне, важность Марии: «Marios est la voos de la mère de votre maître, c’est aux eloïm une mos admirable, ou est aux coupables une mère, aux justes une médiatrice, aux pénitents une mos amour » L’enthousiasme délirant de l’Agent s’exprimait parfois en termes un peu plus clairs, pour enseigner que « Marie, chef du séjour inaccessible des formes réintégrées, fut l’agent de la réparation ». Он ставил свое собственное действие под августейшее покровительство матери Иисуса Христа. Марианский культ, к которому призывались Посвященные, кажется нам даже опередившим то великое обновление, которое католическая Церковь должна была придать ему лишь позже, в начале следующего века; Агент числился среди благочестивых верующих в авангарде духовных веяний, и которые запускали, если можно так выразиться, эту успешную набожность. Как бы то ни было, он проявлял большую восприимчивость к католическим тенденциям, чем когда-либо был Дон Мартинес; его действие возвращало теургию Коэнов, столь мало христианскую, к весьма ярко выраженному эзотерическому католицизму.
Различные виды масонства были классифицированы способом, полностью соответствующим мысли Жана-Батиста Виллермоза. «Откройте, — писал он, — свои двери масонам, они дети мер, Коэнам, у них чистые духи в качестве защитников, Великим Профессам, они объединяют их». Ловкая формула, которая имела преимущество отдавать первенство Профессии и ратифицировать труд ее основателя. Более новые понятия магнетизма излагались в спиритуалистическом и мистическом ключе, дорогом кружку «Конкорд».
Но учения, которые приносил Агент, были лишь малым в сравнении с его чудесными обещаниями: будущее света было уготовано Посвященным в силу их верности и послушания; доктрина истины, «живая истина», животворящая, вскоре станет не только наградой избранных, но и регенерацией — называемой немемум — Франции, а также самых отдаленных наций. Только эта наука могла предотвратить катастрофы, угрожавшие миру «в дни тьмы, когда всякая душа, сбиваясь с пути в горделивой науке, Франция погибает, как земля во времена Потопа».
Такая надежда, смешанная с такими угрозами, была бы достаточна, чтобы поддержать рвение Виллермоза, если бы в этом была нужда; но нужды почти не было, по крайней мере в течение первых месяцев странного откровения. Пастырь Посвященных с энтузиазмом принял роль доверенного лица и арбитра, которая была ему поручена. Мы знаем, с какой серьезностью он исполнял все свои обязанности. Те казались ему слишком священными по своему характеру, чтобы он не отдавался им всем своим временем и всем своим сердцем; он стал лишь послушным инструментом воли сверхъестественной силы, которая проявлялась ему. Если теоретически все послания Агента должны были быть представлены ему, однако он не пользовался иной свободой, кроме как держать под спудом те, которые не казались ему полезными, он не имел никакого права инициативы, и воля Агента вмешивалась во все и во всех. Виллермоз подчинялся. В качестве компенсации каждая тетрадь осыпала его похвалами и ободрениями: его верность, его осмотрительность, его мудрость, его добродетель восхвалялись и предлагались в качестве образцов.
В июле 1785 года мы находим его занятым переработкой тетрадей символических градусов исправленного масонства, чтобы привести их в соответствие с новым законом. Именно пароль градуса Ученика был главным предметом этой реформы. Агент с первых же наставлений пришел к выводу, что это слово, Тувалкаин, больше не должно допускаться в церемониях Ложи Избранной и Любимой. Это было пагубное слово, представлявшее собой персонажа, безусловно, отвратительного. Для Агента, в самом деле, потомок Каина, «отец всех кузнецов и всех тех, кто работает с металлами», согласно Библии, был также отцом всех мерзостей. Он учил своих верных последователей, что Тувалкаин был существом недостойным, «виновным в самых постыдных прегрешениях плотского характера», что он открыл способ ковки металла лишь благодаря дьявольским и кощунственным операциям. «Он мог бы своим покаянием остановить ход этих зол, но, увлеченный собственной похотью, он вызвал злых ангелов к женщинам. Таково преступление, которое развратило всю плоть. О, бездна ужаса!»
Понятно, что следовало как можно скорее избавить от этого опасного покровительства ложи Учеников, питомники будущих Посвященных. Ибо было несомненно, по крайней мере для Виллермоза, что пароль Тувалкаин мог быть введен в эти ритуалы лишь по роковой ошибке одних и по пагубной воле других, в то время, когда дух зла сумел соблазнить даже масонов и развратить даже ложи, защитные убежища веры и культа от осквернений. Нужно было стереть из истинного масонства эту демоническую печать. Это было сделано 5 мая 1785 года. Официальное решение Шотландского регентства закрепило эту реформу с краткостью, которая не исключала обязательной торжественности.
Естественно, не могло быть и речи о том, чтобы раскрыть профанам истинную причину этого изменения; решение представляли как часть преобразований, принятых на Вильгельмсбадском конвенте. Виллермоз справедливо полагал, что у братьев не будет никакой возможности проверить это. Впрочем, он пытался объяснить весьма логичные причины, по которым следовало запретить Тувалкаина «всем тем, кто справедливо считает, что в масонстве нет ничего безразличного». Первая заключалась в том, что Тувалкаин, сын Ламеха-двоеженца, потомок Каина, имел дурное родство. Вторая — в том, что его репутация кузнеца была малоподходящей для покровителя духовных масонов, которые должны были считать материальные науки опасными, а металлы — символом пороков. Третья — в том, что Тувалкаин, принадлежавший к поколению людей до потопа, был, безусловно, из тех, чьи дела Бог пожелал стереть; поэтому его имя не могло служить объединяющим знаком для масонов, заботящихся о чистой традиции. Виллермоз также учил, что вследствие «изучения истины, предпринятого с чистыми намерениями», он обнаружил, что основателем масонства был потомок благословенного рода Сима. Он счел себя «вправе полагать», что этим потомком был Фалег, сын Евера: «этот мотив кажется решающим для замены имени Тувалкаина именем Фалега». После этого он поспешил внушить, что ответственность за введение Тувалкаина в ложи лежит на Хаме и что истинные масоны должны отделиться от детей Ханаана, чтобы не навлечь на себя последствия древнего проклятия Ноя.
Постановление из шести статей придало силу закона этому «весьма важному вопросу». Было решено не только заменить имя Тувалкаина на Фалега, но и то, что Благодетельные рыцари должны избегать использования старого пароля с братьями из других уставов, равно как и отвечать на вопросы о новом. Рекомендовалось скорее прервать любое масонское собрание, чем сохранить запрещенное слово или выдать тайну Фалега.
Можно было бы задаться вопросом, почему Виллермоз намеревался скрыть это сенсационное открытие и лишить Фалега, «первого, кто держал ложу», почестей со стороны его последователей, если бы это открытие было его собственным или его капитула. Но оно принадлежало исключительно Неизвестному агенту, и дело не имело иного основания и иного объяснения, кроме его таинственных приказов. Виллермоз предписывал исправленным ложам, следовавшим его руководству, принять слово «Фалег», потому что Агент учил, что сын Евера был первым наставником масонства, вторым был Соломон, а третьим — он сам.
Видно, что ни в каком роде этот Агент не грешил ни избытком скромности, ни избытком смирения. В его посланиях преобладает повелительный тон, едва смягченный неясностью терминов и формул. Он объявлял их непогрешимыми и одновременно провозглашал полную безответственность того, кто был их автором. Рука, которая их выводила, должна была рассматриваться Посвященными как полностью преданная сверхъестественной воле. Но какой воле? Имеем ли мы дело с каким-то неопределенным небесным духом, с ангелом-хранителем, с Марией, матерью Христа, или с самим Христом? Колеблешься перед лицом противоречивых утверждений. Одно несомненно: прямо или через посредников Агент, который видит, как «его перо краснеет от крови Иисуса Христа», приносит слова Божественного Слова, его действие — это второе воплощение.
Эти чрезмерные притязания, однако, были без труда приняты Жан-Батистом Виллермозом, который учил Посвященных, что явление Неизвестного агента было ничем иным, как Новым Заветом, и что именно Бог сам выбирал в них новый народ избранных. Уже тогда он предвидел, что из Ложи Избранной и Любимой исходит провиденциальное действие, которое должно было утвердить веру: «чтобы стать в одном очаге светом последних времен для всех народов. Как пророки были даны избранному народу, чтобы быть его светом, так сегодня именно истинные Исправленные масоны призваны сформировать новый избранный храм... Это Великое Делание, которое только зарождается и которое, кажется, никогда не должно закончиться». В своем восторге Виллермоз говорил о том, чтобы «сжечь все книги и все истории Соборов», настолько он был уверен в обновлении истории христианства действием Святого Духа.
Чудо такой важности вполне заслуживало торжественного поминовения. Агент подумал об этом первым и установил праздник, который должен был отмечаться каждый год 10 апреля, в день годовщины Посвящения. Он дал особое послание, чтобы регламентировать собрание и банкет в день годовщины, который должен был объединить членов кружка, и продиктовал призывание, которое должен был произнести Виллермоз: «Матерь Бога, ставшего человеком, Вы, которая в нашей слабости были путем любви, соедините в нас любовь к другим людям с божественной любовью и ходатайствуйте за мое действие в единстве».
Первый праздник был отпразднован 10 апреля 1786 года. Это был праздник радости и надежды, согласно тому, что было предписано.
*
Глава XII
Объявления Неизвестного агента не сбываются. — Беспокойство и сомнения Жан-Батиста Виллермоза. — Сомнамбула Рошетт становится арбитром Посвящения. — Борьба между двумя соперничающими вдохновениями. — Тайна Неизвестного агента. — Попытка руководства мадемуазель Рошетт. — Волнения в Обществе посвященных Лиона. — Общий упадок мистических кружков. — Кризис совести Бернара де Тюркхейма. — Возражения Парижского благодеяния. — Беспорядок в Марсельском тройном союзе. — Отставка герцога д’Авре де Круа.
«Избранные Иисуса Христа, желайте Его любви, и вы получите все остальное». Это красноречивое увещевание Агента в день его годовщины было дополнено обещанием, столь же расплывчатым, сколь и великолепным. К несчастью, рвение Посвященных, вера, которую они оказывали своему сверхъестественному наставнику, и послушание, которое они проявили по отношению к нему, были плохо вознаграждены. Обещания Агента не были выполнены, и второй год Посвящения не принес награды избранным. Напротив, он подверг испытанию их доверие и терпение.
Агент объявил, что собирается преподать доктрине «светозарной» ясности, которая в силу своей очевидности завоюет согласие всех. «Ваша история, написанная в священных книгах, в Евангелии, в природе, здесь, Масоны, открыта в письме на французском языке вашим покорным взорам... Примите хвалу добрых слуг, войдите в радость Господа вашего. Чистота языка придет на смену инверсиям, которые были испытанием тщеславия духа, пусть чистое золото примет их, где они возжелали любви. Облагодетельствованный Агент, ваш пастырь был предназначен никогда не принуждать вас видеть его иначе, как Братом. Одно и то же действие объединяло вас с самых estos. Завеса свободно открыта для вашего счастливого посвящения». Жан-Батист Виллермоз переводил эти обещания, открывая принцу Карлу Гессенскому, что круг Посвященных Лиона имеет заверение получить от своего чудесного наставника «буквальный и оригинальный перевод книг Моисея и Нового Завета»3.
Но концепция, которую Агент составляет о французском языке, о чистоте стиля и ясности, оставляет нас в недоумении. Не упуская ничего, что могло бы заинтересовать его учеников, и поскольку ни один предмет не был ему чужд, он рассылал множество инструкций по всем видам вопросов, как материальным, так и духовным. Сотворение мира, преварикация, природа Искупителя, условия реинтеграции, а также ботаника, зоология, физиология и даже уход за детьми, не забывая о масонской науке, — все это служило темами для его наставлений. Тетради прибавлялись к тетрадям; вопреки торжественным обещаниям, послания оставались полными повторов, противоречий, непонятных слов и фраз, смысл которых, даже символический, оставалось трудно обнаружить.
Тем не менее, с самого начала откровения, 18 апреля 1785 года, Агент позаботился о том, чтобы разослать своим верным своего рода комментарий к основным терминам своего неизвестного языка; тетрадь носила заголовок «Закон любви с объяснением». Это был обманчивый заголовок, ибо объяснение, едва намеченное, терялось в туманных рассуждениях. Посвященные должны были сами, с помощью лучшего метода, взяться за этот незаменимый словарь и попытались классифицировать «примитивные» слова в алфавитном порядке с датами, ссылками и орфографическими вариантами. Следы этих попыток сохранились в бумагах Жан-Батиста Виллермоза, и главным образом в небольшом лексиконе, который составляет предисловие к Книге посвященных. Автором этого сборника, а следовательно, и лексикона, вполне мог быть Клод де Сен-Мартен, поскольку он приложил к этим документам протоколы магнитных опытов, которые проводил Барберен в Париже в 1785 году, на которых, как мы знаем, присутствовал Сен-Мартен. Как бы то ни было, работа не является ни ясной, ни полной. Но никто не обязан делать невозможное, и классифицированные сведения все же не лишены интереса. Мы читаем, например, что anos или annos — это voos любовь; что voos — это любовь, «опирающаяся своим взором на объект, который она призывает», и, в общем, своего рода опора; что mos — это акт доспехов, союз воли, любое действие в целом; что Мариос — это «voos нашего Мастера», mos, достойный восхищения для Элоим; что espos означает проявление, немемум — регенерацию, а омерос — совершенного посвященного; что soos — это место, сеос — семья, и что гуромадор означает полное погружение и т. д... и т. д... Многие каталогизированные термины, к сожалению, имеют только ссылки. Никакого объяснения не сопровождает, например, термин ur, которым Агент часто пользуется, и мы не знаем, что означают столь многие звучные и живописные слова, как азинодор, асеамос, консистории, cosusuros, enviosiros, фрамамамкор и т. д... и т. д... Несмотря на свое усердие в изучении этого языка, Посвященные или Омерос с трудом в нем ориентировались. Каждое новое послание вместо того, чтобы распутать загадку, лишь усложняло ее.
Агент дал еще два обещания. Первое, выраженное в самых первых инструкциях, состояло в том, чтобы помочь найти книгу, содержащую ценные сведения о происхождении масонства. Несмотря на туманный тон, было понятно, что речь идет о труде святого Иоанна Златоуста, который должен был быть найден в Королевской библиотеке, в определенном месте «при входе, на второй полке». Виллермоз, следуя этим указаниям, поручил сначала Тиману, а затем Сен-Мартену найти ее. Неизвестный философ проявил все свое рвение в этом поиске, но не смог обнаружить ничего, что походило бы на обещанный труд. Агент, однако, добавил новые уточнения и написал, что книга должна быть «над дверью, где они под № 27». Труд пропал даром. Все расследования оказались тщетными, и разочарованный Сен-Мартен предложил передать свою миссию Барберину, хотя последний еще не был назначен членом общества посвященных. Новый исследователь, впрочем, оказался не более удачлив, чем остальные.
Второе обещание было более серьезного рода. Агент объявил, что его действия будут иметь продолжение, что вскоре в Обществе появится провиденциальное существо, которое сменит уроки Марии уроками Христа и переведет посвящение в решающую фазу. Был даже установлен срок для этого чудесного проявления: «Принимайте как прилежные ученики уроки Марии второй год, на третий Иисус Христос станет вашим учителем, его ученый голос выбрал тип среди вас». Беда в том, что выбранный тип не проявился даже после 2-й годовщины, и посвященные устали ждать появления второго Неизвестного агента, воплощения Слова, который должен был завершить чудо.
К этим тревогам добавлялось множество других поводов для беспокойства. Несколько избранных, в том числе некий граф де Рюлли, казались Виллермозу, пастырю стада, назначенными весьма легкомысленно таинственной силой. С другой стороны, несмотря на обещания ничего не решать без него, Агент позволял себе отправлять графу де Кастелласу запечатанное письмо. Была ли скомпрометирована власть главы? Виллермоз также начал сомневаться, что посредник небесного существа был настолько невежественен в масонских вопросах и даже в мелких делах своих лож, как он утверждал. Следует также сказать, что со временем все комплименты, которые он получал в ходе посланий, оскорбляли его чувство меры, его вкус к сдержанности. Не пытался ли Агент льстить ему? Прошел едва ли год с момента удивительного проявления, как Виллермоз уже чувствовал, что его энтузиазм угасает. Его рвение превращалось в тревожное недоумение.
Весь 1786 год был заполнен лишь его попытками сформировать серьезное мнение по этим первостепенным вопросам: чиста ли работа Агента? исходит ли она от Бога? или это лишь плод воображения? Он боялся, что позволил ввести себя в заблуждение видимостью, и ставил под сомнение ценность инструкций Агента, полезность общества посвященных, важность своей роли корреспондента и хранителя.
У Агента был весьма простой способ защититься. Он объявлял себя абсолютно невежественным и безответственным за доктрину, которую передавал. Тем не менее, ему пришла в голову мысль заметить, что этот «потоп повторений», в котором его упрекали, был, в сущности, лишь признаком единства его учения. Тот факт, что не удалось найти обещанную книгу, также был доказательством его искренности. Нужно было признать эту неудачу как новое подтверждение его «невежественного закона», его пассивного состояния «неутомимого зеркала», ибо «если бы он хотел вас обмануть, его ловкость подтвердила бы рукописи». Несмотря на эти надуманные доводы, это умение предсказывать неприятности и испытания и это усердие в отправке тетрадь за тетрадью инструкций, общество посвященных было очень далеко от достижения лучезарного апофеоза мудрости и уверенности.
Для нас возникает вопрос посреди всех этих тайн, накопленных ради удовольствия заинтересованных лиц: кем же была человеческая личность, заимствованная этим многословным и сверхземным Агентом? Неужели его инкогнито невозможно раскрыть?
М. П. Вюйо, который держал в руках тетради инструкций общества посвященных, очень здраво изложил сходство, которое он видел между тетрадями Неизвестного агента и документами, составленными медиумами-писателями на спиритических сеансах. М. Ван Рейнберк, другой ученый в области истории оккультных наук, использовал в статье в «Метапсихическом обозрении», на которую мы часто ссылались, термин «медиум-психограф»; он допускает, что Агент — это персонаж из окружения Виллермоза, хорошо осведомленный о доктрине Паскуалли и особенностях лионских кружков.
Но какой персонаж?
Проведенное нами исследование позволяет прежде всего выдвинуть несколько гипотез. Эта склонность к нежным излияниям, это значение, придаваемое женщине в деле спасения, это преобладающее место, отведенное Деве Марии, и даже эта настойчивость, порой довольно дурного тона, в трактовке сексуальной стороны отношений между людьми, как и превращение греха Адама в плотский грех, — все это может навести нас на мысль, что Агентом должна была быть женщина. Впрочем, женщины поставляют столь значительную долю оригинальных вдохновенных личностей, что можно почти наверняка сделать такое предположение. Одно выражение из «Книги посвященных» содержит, впрочем, признание: «О добрый слуга, — писал Агент Виллермозу, — ваш донциларион чист под слабым одеянием, как и одеяние Агента послушно под робким платьем».
Ничто в документах «Общества посвященных» не позволяет нам зайти дальше. По всей вероятности, можно допустить, что загадочный оракул принадлежал к слабому полу, что она была подругой или родственницей одного из семи первых Посвященных, была просвещена в учении коэнов, знала общества, возглавляемые Виллермозом, знала по крайней мере несколько слов на иврите и английском и располагала достаточным досугом, чтобы иметь возможность предаваться долгой писательской работе. Мы бы так и остались при этих, в общем-то, весьма расплывчатых предположениях, если бы сам Виллермоз не предоставил нам ключ к разгадке.
Тем не менее лионец знал всю цену тайны, которая была ему доверена. Сохранение инкогнито Агента было главной из его обязанностей как руководителя и пастыря. Он обещал хранить молчание, «пока будет угодно Богу, под страхом остановки провиденциального действия».
Можно утверждать в его защиту, что время, выбранное Богом, возможно, как раз пришло, ибо раскрытый Агент не перестал от этого писать; но можно найти для него и лучшие оправдания. Виллермоз нарушил свое обещание хранить молчание лишь из чрезмерного рвения. Именно для того, чтобы исправить ошибки Агента, его все более странные и неясные действия, он побудил его открыться и назвать себя.
История любопытна во многих отношениях, она проливает особый свет на механизм прорицания экстрасенса и оригинальную психологию приверженцев магнетизма и сомнамбулизма. Г-н Ван Рейнберк сделал Жану-Батисту Виллермозу прекрасный комплимент по поводу его «интеллектуальной и моральной честности», который заслуживает небольших правок. Было бы крайне плохо знать лионца, чтобы думать, будто в вопросах веры он мог позволить себе руководствоваться здравым смыслом и правилами критики. Чтобы принять решение о чем-то сверхъестественном, Виллермозу требовалось сверхъестественное доказательство. Поэтому он позволил себе судить о Неизвестном агенте не своим разумом, а с помощью прорицаний другой вдохновенной особы. Он сделал мадемуазель Рошетт арбитром своих сомнений.
Что может быть надежнее? Объясняя сомнамбуле вопросы, которые были ему так дороги, он избегал упрека в нескромности, который в противном случае могли бы ему предъявить. В самом деле, благодаря магнетизму бодрствующая Рошетт не помнила того, что было доверено спящей Рошетт. Но он не ограничился несколькими устными консультациями; дело было слишком серьезным, а он обладал слишком методичным умом, чтобы доверяться памяти. Он взял на себя труд составить резюме наиболее затруднительных моментов, которые должны были быть представлены провидице, и сохранил в своих записях полученные ответы. Его качества хорошего архивариуса сделали все остальное. Тайна Агента осталась записанной в маленьких блокнотах с исписанными страницами на пожелтевшей или голубоватой бумаге, где Виллермоз и Жан Миллуа собирали слова спящей кризиаки, отданные на милость случая и любопытства исследователей.
Виллермоз в течение первых трех месяцев Посвящения сильно пренебрегал сеансами, на которых декан Кастеллас следил за сном мадемуазель Рошетт; однако уже 14 мая 1785 года он не смог удержаться от того, чтобы не испытать провидицу, спросив ее, что она думает о милостях, которые он получил, и особенно об инициации 10 апреля. Спящая была весьма обнадеживающей, хотя и расплывчатой; она видела «всю прекрасной и безоблачной» ту деятельность, о которой ей говорили. На самом деле, облака все же были. Разочарованный тем, что не нашел книгу в Королевской библиотеке, Виллермоз также попросил помощи у спящего экстрасенса «по поводу некой греческой рукописи, которую не могли найти»; все, что он получил в ответ, был совет посвятить неделю молитве, чтобы заслужить милость ее найти.
Мнение Рошетт сильно изменилось, когда в течение следующего года Виллермоз, не зная больше, что думать и на какое чудесное действие решиться, решил доверить ей не темные загадки, а полный рассказ о трудностях, в которых он барахтался. Прежде чем начать свои консультации, он ввел ее в курс дела в ходе двух встреч, состоявшихся в мае и июне 1786 года, обо всем, что представляло собой «Общество посвященных», при каких обстоятельствах оно возникло, какую роль в нем играл Неизвестный агент и каковы были условия его деятельности.
Сомнамбула всегда проявляла презрительное снисхождение к кризиакам, которые делили с ней внимание магнетизеров «Конкорда». Ей сразу же удалось создать себе привилегированное положение и ревниво монополизировать декана Кастелласа и даже Жана-Батиста Виллермоза, добросовестного свидетеля ее магнетических снов. Раскрывая ей важность Неизвестного агента, последний указывал ей на опасность, куда более серьезную, чем та, которую могли представлять Мион или Берже, ее обычные соперницы; поэтому Рошетт делала все возможное, чтобы стать незаменимой для тех, кто оказывал ей такое доверие, дабы сохранить свой престиж и милости, на которые жила она сама и ее ребенок.
Ей было тем более необходимо это делать, что она также во многом вызвала недовольство своих покровителей. В июне 1786 года Виллермоз счел полезным резюмировать в 12 пунктах повестку упреков, которые они должны были ей предъявить. Он полагал, что в состоянии сна девица будет более способна принимать мудрые решения и даже указывать способ, которым она исправит свои ошибки. На самом деле ее поведение плохо сочеталось с призванием ясновидящей, озаренной божественным светом; хотя Кастеллас всегда стремился к тому, чтобы она жила мирно и назидательно, Рошетт позволила втянуть себя во всякого рода приключения, полумагнетические, полусентиментальные. К магнетическим снам, проходившим под председательством декана, добавились менее безмятежные сеансы, где молодой магнетизер, брат О’Бренан, играл весьма двусмысленную роль. Кастеллас был почти вытеснен. Происходили сцены с бурными упреками, которые мало вязались, если верить заинтересованному лицу, с возрастом и характером доброго священнослужителя. Миллануа был взят в качестве личного наставника и близкого доверенного лица; она изливала на него свои объяснения, свои заверения в невинности и добродетели, а также выражение своей боли, ибо О’Бренан, избегая обременительной связи, покинул Лион, по-видимому, нечувствительный к доводам девицы и советам ее друзей. Если этот отъезд и уладил вопрос, он не вернул декану Кастелласу доверия сомнамбулы. Миллануа остался ее любимым магнетизером, которому были зарезервированы особо интимные магнетические сны, о которых декан не знал. Напротив, Виллермоз разделял доверительные беседы и оказывался вовлеченным во все интриги, которые эта удивительная особа вела, в состоянии бодрствования или сна, с безмятежной наглостью.
Она была бы неправа, если бы стеснялась. Мы знаем, что эти приключения нисколько не поколебали доверия Жана-Батиста Виллермоза к магнетическому сомнамбулизму и к его личной сомнамбуле. Именно в это время он привел в порядок свои идеи по этим актуальным вопросам. Он рассматривал три вида магнетических снов: те, что являются ложными и обманчивыми; те, что происходят почти исключительно по воле магнетизера и обладают лишь терапевтическими свойствами; те, что вызваны соединенными волями магнетизера и субъекта, которые дарованы божественным милосердием для исцеления недугов души и духовного наставления людей. Этот третий случай был, очевидно, единственным, к которому Виллермоз проявлял интерес. Он описывал особенности, которые они представляли, их частоту, их регулярность, тот факт, что они зависели от одного магнетизера, назначенного директором и руководителем всего действия. Он сближал состояние спящего субъекта, отделенного от всего своего тела и несовершенств материи, со славными качествами человека до грехопадения. Он описывал различные характеристики ясновидения, которое происходит через вдохновение, аудиенцию или духовное видение. Мы не можем питать никаких иллюзий относительно того, как он понимал эти явления. Он видел в них просто чудесное проявление Провидения, «желающего по своей крайней доброте прийти на помощь слепым людям, которые видят в Евангелии лишь историю, созданную для удовольствия»; он верил, что Бог хочет поразить чувства неверующих этим «чрезвычайным родом проявления» и что этот метод общения между Богом и людьми продлится до скончания веков.
Столь полная и столь простодушно выраженная вера — с единственными обычными оговорками относительно коварства лукавого — объясняет то влияние, которое мадемуазель Рошетт смогла оказать на дух Жана-Батиста Виллермоза. Будучи убежденным в том, что обладает провиденциальным средством для общения с Богом, лионец счел бы за грех не использовать его при всяком удобном случае. Прежде всего, случаи материальные: советы и медицинские процедуры в изобилии встречаются в отчетах о магнетических снах. У спящей никогда не было недостатка в рецептах странных отваров, предназначенных для исцеления самых разных недугов. Ее ясновидение проявлялось и в отношении всякого рода других вопросов. Виллермоз расспрашивал ее о своей сестре Мари, у которой было множество деловых неприятностей и которая, по-видимому, очень плохо ладила со своим мужем, Жаном Сонье. Она также одобрила решение Миллуа продать свою должность адвоката. Короче говоря, она вмешивалась, насколько могла, в частную жизнь тех, кто к ней обращался.
Президент Коллежа Великих Профессов и Досточтимый Мастер Благодеяния, Гийом де Саварон, скончался 12 июля 1786 года, находясь под присмотром доктора Виллермоза. Его смерть совершенно естественно вызвала в магнетических снах длинные драматические сцены, в которых Рошетт видела покойного, заверяла его друзей в его небесном блаженстве и передавала послания его сестре, госпоже де Сен-Дидье. Это был исключительный случай, ибо с мая 1786 года можно заметить, что для сомнамбулы дела живых все больше преобладают над делами мертвых. Замена Гаспара де Саварона, повышения по службе офицеров Благодеяния дают повод для ее вдохновенных увещеваний. Судьба общества «Конкорд» заботит ее, и она советует, чтобы его верные последователи не давали угаснуть своей магнетической ложе и не оставляли своих прежних занятий целителей. Работы Барберена в Париже, особое общество, которое страсбургские Великие Профессы собирались основать в Страсбурге, чтобы, в свою очередь, экспериментировать с животным магнетизмом, дают повод для консультаций; доктор Жиро обращается к ней, чтобы научиться магнетизировать; ее также спрашивали, каково ее мнение о масонском рыцарстве, об отношениях тамплиеров и масонства, и, естественно, о кодексах и ритуалах, которые Виллермоз все еще продолжал составлять. Рошетт дает ответ на каждый вопрос и, с высоты своего вдохновения, отчитывает магнетизеров и сомнамбул. Ей сообщают о солдате из Безансона, чьи способности прорицателя наделали много шума? Экстрасенсорный военный отвергается как симулянт и лжепророк. Лионская пифия не терпит конкуренции.
Она не терпела и возражений. Все члены оккультных кружков, проявлявшие некоторую холодность, в магнетических снах подвергались злобным суждениям. Доктора Виллермоза обвиняют в том, что он извратил в себе дары благодати, и с мистиком госпожой Провенсаль обходятся не лучше; неоднократно Рошетт обвиняет ее в том, что она оказывает дурное влияние на свое окружение и даже на своего брата; она доходит до того, что видит в ней причину, искажающую ее вдохновение. Поэтому Виллермоз получает приказ остерегаться своей сестры и держать ее подальше от своих секретов. Клод де Сен-Мартен во время своих пребываний в Лионе в 1785 и 1786 годах также не завоевал расположения сомнамбулы. Она всегда отказывалась допускать его к своему изголовью и часто пренебрегала ответами на вопросы, которые он просил ей задать. Несомненно, она знала, что, выказывая презрение к характеру и трудам этого брата, она непременно угодит Жану-Батисту Виллермозу. Но Сен-Мартен, который общался с О’Бренаном, мог также составить свое мнение о девице и довольно легко утешиться от этой строгости.
Посреди всех этих вопросов дела Общества посвященных занимают важное место в консультациях сомнамбулы Рошетт. Можно проследить в протоколах магнетических снов — каракулях Миллуа или резюме Виллермоза — ее усилия с июня 1786 по август 1787 года, сначала робкие, а затем весьма уверенные, направленные на то, чтобы уменьшить уважение посвященных к их скрытому оракулу, дабы самой взять на себя эту роль наставницы и вдохновительницы. Амбиции проясняются лишь к концу лета 1786 года, несомненно, когда О’Бренан, оставив ее, заставил ее на время отказаться от желания выйти замуж, что возмущало декана Кастелласа. С этого момента сомнамбула не упускала ни одной возможности вмешаться в поведение и доктрину Неизвестного агента.
Что касается учения, его успех был посредственным. Тем не менее именно в этом пункте оно прежде всего предлагало Посвященным свои сверхъестественные озарения. «Слушайте в общем, — говорила она в магнетическом сне 28 сентября 1786 года, — в ваших наставлениях будут вещи, которые вас запутают, которые будут для вас неясны, вам стоит только сказать мне об этом, и на них ответят ясно». Прекрасное обещание, которое в тот момент должно было принести истинное облегчение тем, кто очень нуждался в комментариях и ясности, чтобы разобраться в своих наставлениях. Беда в том, что Рошетт, не имея никакого представления об учениях Паскуалли, которые составляли основу «вышивок» Агента, никак не могла исполнить роль, на которую претендовала.
Она, однако, попыталась. Прежде всего, чтобы в столь деликатном деле все козыри были на ее стороне, она не забыла уточнить, что будет говорить об этих вопросах только по конкретному запросу. Она справедливо опасалась доверия, которое ее друзья питали к ее проницательности; в то время как ей самой было крайне необходимо понять, чего они от нее хотят и каков предмет их забот. Это невозможно было угадать с полуслова. 6 октября, осознав трудности своей задачи, она заявляет, что обещает ответы только на достаточно ясные вопросы: «вот способ вашего обучения. Нужно будет излагать вещи, но не нужно будет ставить последнее на первое место. Я обещаю вам ответ на все ясные и четкие вопросы, созданные для того, чтобы быть понятыми». Чтобы лучше помочь своему сомнамбулическому пониманию, она взялась разузнать идеи Посвящения, как уже изучила факты. Виллермоз пошел навстречу этому желанию, он проводил ее обучение во время магнетических снов 25 и 26 октября. Любезно, в качестве примера, он прочитал ей тетради Учения Истины.
Возникает вопрос: как Виллермоз продолжал восхищаться ясновидением человека, которого сам был вынужден обучать? Какую ценность могли иметь для него советы, все элементы которых он должен был привносить сам? Факт в том, что эти условия, которые нас смущают, по-видимому, его не остановили. Все, что происходило во время магнетических снов Рошетт, казалось ему сверхъестественным, и ему не приходило в голову удивляться. Сомнамбула, которой не занимать было ловкости, позаботилась объяснить причину своих требований; она заявила, что вовсе не ради себя ставит эти условия, поскольку благодаря дару сомнамбулизма она знает все вещи, а ради блага Посвященных. Она претендовала на то, чтобы принудить их к этой мучительной работе по прояснению, классификации и изложению только для того, чтобы сэкономить им время — ибо порой долго расшифровывать мысль — и, прежде всего, чтобы заставить их исправить собственную слабость и вернуть спокойствие их умам. Если они могли рассчитывать на нее, чтобы избежать труда распутывать запутанный клубок своих наставлений, то, как мы видим, они просчитались.
Она не была очень блестящей и тогда, когда ее просили высказать мнение о классификации нематериальных существ. Сообщения, которые получало Общество посвященных, обогащали наставления Паскуалли всевозможными именами и уточнениями, в которых было нелегко разобраться. Мадемуазель Рошетт, несмотря на свои прорицательские дары, не оказала никакой помощи в прояснении описания духовного мира Коэнов, и без того весьма сложного, который Агент усложнял как будто нарочно. Однако Виллермоз помогал ей своими комментариями, а Миллануа взял на себя труд изложить ей иерархию агентов, духов и добродетелей, главой которых является Иисус, классы чистых духов, небесные добродетели, возглавляемые ангелом Михаилом, вторичные небесные добродетели, королевой которых является Мария, вторичные земные добродетели, имеющие Оулога своим агентом, раздел оскверненных существ, называемых сеос, и всю путаницу агентов Никтос, Soctos, Матрос, с историей их продвижения или падения, вплоть до класса под названием «doncilarion», где находились пассивные агенты, ни добрые, ни злые, ни материальные, ни духовные. Но, несмотря на заботу, с которой ее обучали, девица не имела никакого вкуса к этим тонкостям и находила заботы своих друзей весьма утомительными, а учения Агента — абсурдными. С самого начала этих консультаций она взяла за правило отрицать все скопом, как запятнанное ошибкой, все, что не понималось легко, и придерживалась этой линии. Она отказалась признать, что существуют другие существа, кроме Бога, ангелов, демонов и людей, или другие различия в природе человека, кроме различия тела и души. Ее убежденность опиралась на неопровержимый аргумент: «Бог не хотел давать людям возвышенные идеи, чтобы поглотить их и дать им мрачные идеи». Если ей и не хватало вкуса к метафизическим грезам, то не хватало ей и здравого смысла, и советы, которые она дает Посвященным, весьма мудры: «начните с того, что отучите себя от неясных и мрачных идей и скажите: я их не понял, это лишь призраки. Бог не сказал: я дам вам свет и ввергну вас в бездну. И почему мы в трясине? потому что мы накладывали мрачные идеи на мрачные идеи, и пока вы будете накладывать воображение на воображение, вы из этого не выберетесь».
К несчастью, эта практическая мудрость, предлагавшая удобный критерий для различения истинного и ложного, противоречила всему, во что Виллермоз привык верить, всему, что составляло суть его убеждений. Его воспитание как франкмасона, наставления Паскуалли, усердное изучение, которое он проделал, чтобы понять «Трактат о реинтеграции», знания, приобретенные им о доктринах современного оккультизма, — все это убедило его в том, что вселенная есть лишь совокупность тайн и символов, что материальный мир, человек, религии, исторические события, философские доктрины, ритуалы масонства, так же как язык и числа, представляют собой ткань иероглифов, в которых Бог начертал свою истину. Виллермоз был слишком привычен к символическим объяснениям, слишком приучен к призракам, чтобы без колебаний принять упрощенную позицию, которую ему внушал вдохновенный голос. 5 октября 1786 года он возразил, что непонятные слова и загадочные фразы из посланий Неизвестного агента были своего рода «типами, служащими образами и часто испытаниями». Рошетт была совершенно неспособна уловить смысл этого возражения и даже то значение, которое придавал ему Виллермоз. Она ответила с уверенностью, принимая слово «испытание» в значении скорби: «Бог не посылает подобных испытаний, он не хочет испытывать их, ввергая в бездны...». Никакие соображения не могли заставить ее отступить от этой здравой логики: «если хотят дать образы, пусть дают вещи чувственные, которые вы могли бы понять, а не эту бездну тьмы». С другой стороны, она объявляла, что только она одна сможет разгадать загадки Неизвестного агента и что без нее ничего хорошего сделано не будет; но пока что она приносила Посвященным лишь чисто отрицательную помощь весьма банального здравого смысла.
Поведение Агента было легче подвергнуть критике, чем его учения. Сомнамбула обвиняет его в том, что он позволяет увлечь себя воображением и самолюбием и тем самым противодействует божественному вдохновению; она не допускает, чтобы человек, который пишет, был настолько безответственным и невежественным, как он хочет казаться. Опираясь на свой личный опыт, она подозревала искренность другой вдохновенной и намекала, что влияние человека, осведомленного о тайных кружках Лиона, вполне могло быть источником, из которого Агент черпал часть своих сведений. Однако она не отрицала его роль божественного посредника, но обвиняла его в том, что он играет эту роль совершенно неверно и по своей вине нарушает сверхъестественное действие. Чтобы исправить это зло и вернуть Посвященным истину в ее первозданной чистоте, Рошетт предлагает лишь одно средство: свое тесное сотрудничество с Неизвестным агентом. Она будет выполнять работу, а Агент будет ее записывать; несомненно, в этом сотрудничестве она намеревалась занять первое место и низвести таинственного вдохновителя Посвященных до положения послушного секретаря.
Чтобы прийти к этому, нужно было прежде всего раскрыть анонимность неизвестного лица, автора посланий. Сомнамбула старалась сделать это как могла лучше. Еще в конце сентября 1786 года она дала Виллермозу разрешение — разумеется, сверхъестественное — довериться Милануа и не нести дольше в одиночку «бремя своей тайны». Два месяца спустя, не добившись удовлетворения, она настаивает снова; на этот раз она требует доверия также и для декана Кастелла, ибо для нее ее магнетическое ясновидение делает любое откровение излишним. Она добавляла, что Агент желал оставаться неизвестным не для того, чтобы исполнить волю Божью, а из тщеславия, «дурного поступка» и человеческого страха. Она намекала, что декан уже имел некоторое представление об истине и что если она сама ее не высказывала, то лишь из снисхождения к Агенту и чтобы оставить ему заслугу осознания своей ошибки. Это снисхождение лишило Рошетт возможности дать своим магнетизерам доказательство своих даров прорицания. Что касается нас, мы задаемся вопросом, насколько она была уверена в себе, отмечая, как сильно она хотела, чтобы Виллермоз назвал Агента декану и Милануа, а через них, несомненно, и ей самой.
Сомнамбула следовала и другой системе. Она заявила, что ей поручено дать важные советы Неизвестному агенту, но что она не может доверить их никому, кроме него самого. Виллермозу пришлось вмешаться и послужить посредником между этими двумя соперничающими влияниями, чтобы Агент соизволил принять во внимание высшие мотивы, побудившие его к действию, и пришел выслушать уроки кризиака.
Неизвестный агент не позволил убедить себя легко. Нам кажется, что он попытался оспорить важность магнетических снов и ценность содержавшейся в них критики в свой адрес. Он указал Виллермозу, что в этих прорицаниях обнаруживается столь верное отражение его собственных тревог, что можно было подумать, будто он сам их внушает. Это возражение поразило пастора Посвященных; но у него был лишь один способ разрешить его — тот, который он применял месяцами, чтобы узнать истину по любому роду вопросов. Он сделал сомнамбулу судьей упрека, который адресовал ему Неизвестный агент. 6 декабря 1786 года заинтересованная особа, находясь в состоянии сна, заявила, что для нее совершенно невозможно подвергаться какому-либо человеческому влиянию, поскольку сам факт желания повлиять на ее ответы как раз и останавливал ее вдохновение; что показалось присутствующим исчерпывающим ответом.
Менее уважительно относясь к магнетическому воздействию и феноменам сомнамбулизма, заметим, что если провидица довольно хорошо угадывала Агента, то последний платил ей той же монетой. Оба авгура тайных кружков, которыми руководил Виллермоз, обладали большой тонкостью и большой проницательностью, чтобы критиковать друг друга. Однако в этой борьбе влияний Агент был побежден, несомненно, потому, что он был более искренним.
Он допустил принцип раскрытия своего имени, и это было сделано в начале следующего года. В конце апреля 1787 года два человека пришли выслушать советы сомнамбулы: командор де Монспей и его сестра, госпожа де Вальер.
Так прояснилась вся тайна. Именно рукой госпожи де Вальер, Мари-Луизы де Монспей, канониссы из Ремирмона, были составлены необычные послания Агента, по ее подстрекательству было сформировано Общество посвященных Лиона, и именно ее брат служил посланником между ней и Жан-Батистом Виллермозом.
Следует ли признаться, что мы немного разочарованы, или, по крайней мере, мы задаемся вопросом, что же лионский деятель нашел столь удивительного, столь непредвиденного в этом чуде? Нам кажется в некотором роде нормальным, что подобный феномен произошел в окружении Александра де Монспея, одного из первых магнетизеров региона, друга и учителя Барберена и, подобно ему, экспериментатора столь же усердного, сколь и изобретательного. Мы прекрасно понимаем, что женщина, жившая в его близком окружении, имела возможность предаваться магнетическим опытам, изучать принципы оккультистского масонства, а также мечтать перед особым языком, с помощью которого Паскуалли выражал свои доктрины, и каббалистическими фигурами, которыми он их иллюстрировал. Нужно ли напоминать, что командор был весьма продвинутым Коэном, что он предавался расчетам аритмософии и, несомненно, разделял интерес, который его собратья проявляли к еврейскому языку? Участвовала ли его сестра, канонисса, в его занятиях и исследованиях? Была ли она лишь страстной доверенной особой? Магнетизировал ли он ее? Мы здесь находимся в области гипотез. Нам не хватает документов, чтобы узнать, при каких обстоятельствах пробудилось это любопытное призвание и как вдохновенная рука этой благочестивой девицы, начертавшая фантастические рисунки, причудливые знаки, еще более странные слова, стала инструментом необычайного вдохновения, которое претендовало на то, чтобы открывать истину людям.
PL. VIII

ЭЗОТЕРИЧЕСКИЙ РИСУНОК ИЗ СБОРНИКА ПРЮНЕЛЬ ДЕ ЛЬЕРА
Библиотека города Гренобль, рук. T. 4188.
Этих фактов достаточно, чтобы судить о том, что Виллермоз преувеличивал, когда утверждал, что «божественное милосердие», выбрав в качестве посредника госпожу де Вальер, избрало «самый непредвиденный, самый необычайный путь, который только может вообразить человеческий дух». Конечно, светский и моральный авторитет семьи де Монспей гарантировал его от любого корыстного обмана; но несомненно, что, записывая эти восторженные комментарии Фердинанду Брауншвейгскому, Виллермоз поддавался вполне естественному желанию представить в самых соблазнительных красках странную милость, оказанную ему, и искушению сделать свое чудо еще прекраснее, чем оно было. Впрочем, мы не будем дольше рассуждать о путях божественного милосердия...
Времена изменились; чудесная иллюзия рассеивалась. Госпожа де Вальер, чтобы утешить Виллермоза, согласилась следовать советам сомнамбулы, чтобы исправить свое все более путаное и бредовое вдохновение.
Ранее хитроумная Рошетт позаботилась о том, чтобы Виллермоз и Миллуа объяснили ей, что это за действие и что за силы направляли вдохновенную руку. Молодой адвокат был чрезвычайно удачно выбран, чтобы объяснить ей условия этого особого состояния. Он сам, постоянно живя среди магнетических феноменов и фантасмагорий, порой чувствовал, что становится Агентом от своего собственного имени. Стремился ли он к роли того Неизвестного мастера, который должен был сменить первого Агента и установить среди Посвященных царство Христа? Я не знаю. Порой сверхъестественная сила овладевала им и принуждала писать. Но его вдохновение не было единственным. Он различал в нем либо вмешательство своего ангела-хранителя, либо вмешательство «volong», злых духов. Следует признать, что странный дар, которым обладала госпожа де Вальер, имел нечто заразительное, поскольку соседка и подруга семьи Монспе, госпожа де Бельсиз, в сентябре 1786 года проявила ту же способность к автоматическому письму.
Рошетт не позволила запугать себя этими чудесами; она слишком хорошо знала процесс собственного вдохновения, чтобы уважать таковое у других. Прежде всего она выступила против претензии Агента на безответственность. Инструкции, полученные во время магнетических снов, обязали госпожу де Вальер принять точное лечение, которое должно было успокоить ее нервное возбуждение и научить ее владеть собой, чтобы она умела, даже находясь под властью сверхъестественного действия, направлять свою руку, выводя разборчивые знаки, и свою мысль, выбирая ясные идеи. Лечение состояло главным образом в том, чтобы каждый вечер и каждое утро переписывать молитву, составленную для этой цели. Эффективность заключалась не в глубоко почтенном смысле молитвы, а прежде всего в самом факте ее написания. Действительно, следовало сравнивать две копии; если вечерний почерк отличался от утреннего, это было серьезным симптомом того, что она не сумела защититься от пагубных влияний.
Назначенное в мае, лечение должно было длиться шесть недель. Похоже, что его соблюдали и что оно даже принесло благоприятные результаты. Во всяком случае, в июле следующего года мы видим Рошетт, весьма довольную тем, что оказалась права, и пользующуюся магнетическим сном, чтобы без ложной скромности торжествовать над госпожой де Вальер: «Вы ведь почувствовали, — настаивает она, — что у вас есть собственная воля и что вы можете заставить ее действовать, вы хорошо ее различили и поняли, что она обладает силой». Этот отрывок весьма любопытен. Он проливает свет на истинную природу этих состояний вдохновения, которые кажутся независимыми от воли, но которые, тем не менее, являются пассивными лишь на первый взгляд.
Партия, которую разыгрывали две вдохновленные дамы, была выиграна в пользу сомнамбулы; последняя могла теперь оставить свою строгость по отношению к Агенту, теперь известному и послушному, и вернуть некоторую надежду растерянным Посвященным. Поэтому она объявила, что ее сотрудничество вскоре сделает госпожу де Вальер способной блестяще возобновить свою деятельность. Обе они собирались написать труд, ограниченный природой человека и его предназначением, но настолько совершенный и светлый, что все люди доброй воли были бы убеждены и обращены. В таких обстоятельствах необходимо было подготовить госпожу де Вальер к тому, чтобы стать инструментом этого великого предприятия. Рошетт предоставила ей молитву, которую рекомендовала часто повторять и намерения которой были столь же назидательны, сколь слаб был стиль.
«Вот я у Ваших ног, Бог всемогущий, Бог, создавший меня, чтобы я знала Вас, служила Вам и была Агентом для наставления моих братьев. Я чувствую дары и благодать, которые Вы хотите излить на меня, и я хочу чувствовать только их. Вы дали мне волю, которой я могу распоряжаться; я не сумела воспользоваться ею так, чтобы это было угодно Вам. Но теперь, когда я чувствую всю ее силу, я хочу использовать ее только для Вашей воли. Я пребываю в Вас одном с радостью, с безмятежностью, со спокойствием, и разве я могу иногда смущаться? Нет, я не смущусь, потому что я с Вами. То, что смущает, — зло, и то, что смущает, отдаляет от Вас. Я не отдалюсь от Вас, потому что не хочу этого, и то, чего я хочу и желаю, — это постоянно служить Вам и служить моим Братьям, а по истечении этого времени предать Вам мою душу». После этого госпоже де Вальер оставалось только ждать действия духа в спокойствии, домашних делах и заботах о детях.
Программа мудрая и относительно умеренная, но о которой у нас почти не осталось иных сведений, кроме тех, довольно лаконичных, что приносит нам каталог «Тетрадей Неизвестного Агента». Тем не менее мы знаем, что в 1788 году, после своего лечения, Агент вновь принялся давать правила Обществу посвященных и что он разослал новые инструкции. Но его готовность исправлять свою работу и подчиняться наблюдениям Виллермоза и сомнамбулы едва ли улучшила положение; последние послания были не яснее других и, как и первые, не были лишены раздражающих повторов. Работа света все еще не являлась.
10 декабря 1788 года Виллермоз созвал общее собрание, где изложил свои сомнения и тревоги «встревоженному и смущенному» Обществу. Предложил ли он роспуск их группы? Он не говорит об этом. Несомненно, упорная надежда на исправление все еще теплилась в глубине его сердца, поскольку он ограничился тем, что отправил Агенту новую меркуриалию. Он по-прежнему сохранял свою роль Депозитария и пастыря.
Вмешательство сомнамбулы, однако, изменило его собственные убеждения. Виллермоз стал более мудро относиться к дарам г-жи де Вальер и полагал, что в ней человеческая слабость несколько препятствует ходу благодати. Хотя он и сохранял к ней большой интерес, это чувство было весьма далеко от того восторженного и трепещущего от благоговения энтузиазма, с которым три года назад он встретил чудо. Действия Агента перестали быть предметом его почти религиозных размышлений, став темой для бесед и дискуссий с его друзьями Миллуа, Периссом и Пагануччи, которые знали тайну.
Зададимся ли мы вопросом, что стало с Рошетт? Листая лишь секретные документы Жана-Батиста Виллермоза, об этом невозможно догадаться. После 12 августа 1787 года, даты последнего известного нам сна, от нее не осталось никаких следов. Ни Миллуа, ни Виллермоз не добавили ни одной заметки к краткой биографии девицы, которую один или другой составил в качестве предисловия к первым из ее снов. Само имя сомнамбулы было тщательно вычеркнуто во всех местах протоколов, где оно было вписано.
Какова может быть причина такой осмотрительности? По правде говоря, догадаться можно. Последние сны провидицы достаточно показывают, что она страдала от того, что чувствовала себя оклеветанной, и желала восстановить свою репутацию. В июле 1787 года она просила своих последователей выдавать ее за вдову, чей муж умер за границей, например, в Испании или Италии. Эти заботы показались мне симптоматичными; вот почему я пролистал, думая о ней, приходские книги Лиона. В томе бракосочетаний прихода Сен-Низье, под датой 1 октября 1787 года, читается упоминание о разрешении, предоставленном Антуану Сонье, «законному сыну сьера Жана Сонье и девицы Мари Виллермо», и девице Жильберт Рошетт. Брак, действительно, состоялся в Шапоно 3 октября того же года. Мать жениха не присутствовала на нем, как и его дядя. Никто из верных магнетической часовни не фигурирует в качестве свидетеля этого союза, который ввел их провидицу в семью их духовного наставника.
В июне 1788 года Виллермоз, генеральный Депозитарий мистических кружков, которые он создал, собрал в своих личных архивах все маленькие тетради, куда были записаны отчеты о снах, которые Рошетт видела с 1785 по 1787 год под руководством Кастелласа и Миллуа.
Франкмасоны Лиона были не единственными, кто пережил в те годы любопытные и разочаровывающие опыты. Практика животного магнетизма вызвала во всех оккультных кругах глубокие преобразования. Медицинское лечение, кризисы и сны были столь богаты чудесными происшествиями, что все забросили свои диссертации о символах Королевского искусства, свои алхимические печи, свои расчеты аритмософии. Мода охватила все центры: Савалетт председательствовал в Месмерическом обществе и основал Олимпийское общество, посвященное магнетическому лечению; у последователей Виллермоза, в Гренобле и Страсбурге, как и в Лионе, Коллежи Профессов превращались в ложи магнетизеров; даже в Бордо аббат Фурнье хвастался, что он тоже умеет усыплять субъектов без прикосновений, согласно лучшим принципам мистического магнетизма.
Это всеобщее увлечение имело то преимущество, что положило конец старым спорам о первенстве, которые разделяли мир иллюминатов со времен Вильгельмсбадского конвента. Савалет де Ланж примирился с Виллермозом. Он с похвалой отзывался о Лионском «Конкорде» в своих газетах и провозглашал, что охотно отправился бы туда на четвереньках, лишь бы быть принятым. Но следовало проявлять осторожность, ибо многие женщины «с живым умом» вмешивались в пропаганду магнетизма и покровительствовали магнетизерам, а Савалет весьма преуспевал среди экзальтированных герцогинь. Доктор Себастьен Жиро, напротив, посвящал всю свою заботу лишь одной, герцогине де Бриссак, которую он лечил и вводил в круги своих собратьев и друзей, чтобы они способствовали ее исцелению и мистическому наставлению. «Школы материи и неразумия» пускали корни в спиритуалистических храмах. Сен-Мартен, когда его первоначальный энтузиазм утих, сетовал на «железное иго кризиаков» и беспокоился о странных путях, на которые сбивались, следуя за ними. Прошли те времена, когда истина оставалась скрытой в тайных кружках, утаенная под покровом символов, высшая тайна и последняя награда, обещанная искателю в конце долгих посвящений; она отдалась всем, она бегала по улицам, как девка, и с ней обращались не лучше. Барон де Глейхен заявлял в 1785 году Тиману, «что истина подобна девственности, которую все ищут, которую считают дорогой и о которой говорят, краснея после того, как овладели ею, что это сущий пустяк».
Переписка, хранящаяся в архивах Великой Ложи Копенгагена, позволяет шаг за шагом проследить развитие этого разочарования у некоторых Великих Профессов Страсбурга. Те, кто проявил себя защитниками доктрин Виллермоза и поборниками его мистической реформы, те, кто без обсуждения соглашался вычеркнуть пароль Тувалкаин и кто даже пытался доказать своим братьям из Германии обоснованность аргументов Овернской директории по этому деликатному вопросу, — даже они выглядят совершенно изменившимися и полностью остывшими от своего прежнего энтузиазма. Бернар де Тюркхейм, в Навибюсе, в августе 1786 года выражает живое желание выйти «из круга тайн и посвящений». Это обращение не было вызвано его неудачей в проникновении в тайны мистиков. Причина была обратной. Он сгибался под бременем обещаний, выборов, призывов и наставлений; духовные милости, которых он ждал с желанием и принимал с готовностью, в конечном итоге составили несварение, которое его дух больше не мог выносить. Это понятно. Страсбуржцы были не только причастны к открытиям кружка Виллермоза и его друзей, они также пользовались доверием Карла Гессенского. Вероятно, в 1784 году ландграф провел некоторое время с ними, чтобы усовершенствовать их наставление в этих тайных степенях, которые Виллермоз привез им, вернувшись с Вильгельмсбадского конвента. Он излил на них целое множество «новых истин». Он предложил принять их в новую церковь, откровение о которой он получил зимой 1785 года и которая была ни чем иным, как наследницей той, что основал апостол Иоанн, чтобы хранить драгоценный залог особых откровений Иисуса Христа. Эти чудесные обещания пересеклись с обещаниями Виллермоза, который в то же время создавал свое Общество посвященных.
Бернар де Тюркхайм, предмет этих милостей, прежде всего откликнулся на призыв Неизвестного агента и получил в Лионе в течение 1785 и 1786 годов «обширное наставление», в котором участвовали Виллермоз, Миллуа и Сен-Мартен. Он прочел тетради с наставлениями, послания сомнамбул и размышлял над этим откровением, которое претендовало на то, чтобы охватить духовную, материальную и временную природу вселенной, а также претендовало на то, чтобы быть божественной истиной, к которой должны были присоединиться все вдохновленные религии и все ревностные христиане. Он вернулся из Лиона совершенно смущенным и разочарованным. Однако вполне вероятно, что страсбургский Професс не знал изнанки Ложи Избранной и Любимой, ни тревог Виллермоза перед лицом противоречий г-жи де Вальер и непоследовательности мадемуазель Рошетт. Опыт, который он приобрел, был, однако, достаточен, чтобы лишить его всякого желания ехать к Карлу Гессенскому, чтобы выслушать оригинальные наставления возлюбленного апостола.
Эксцентричный и экзальтированный католицизм, который проявляли наставления Неизвестного агента, в конце концов ему не понравился. Когда-то он принял, скорее из дисциплины, чем по доброй воле, католические тенденции, которые уже вдохновляли многие обычаи Тамплиерского франкмасонства и Ордена Великих Профессов. Но под влиянием должным образом катехизированных сомнамбул доктрины лионского кружка становились все более трудными для принятия серьезным протестантом; дух системы, обязанность подчиняться высшему и непогрешимому авторитету, доверие к магической или священной ценности слов, знаков и церемоний — все это несло на себе печать чистейшего папизма. Послушное невежество провозглашалось более полезным для спасения души, чем добровольное, свободно обдуманное согласие. Тюркхайм отступил. Его отвращение удваивалось разочарованием. Он надеялся получить, благодаря сотрудничеству Виллермоза со Святым Духом, дар силы; но он нигде в Лионе не увидел этого доказательства божественного благословения. Посвященные не казались наделенными никакой особой силой. У них было лишь обещание даров духа, и это обещание не исполнялось ни для них, ни для него. Не было ли это доказательством того, что дело не было божественным?
Письма, которые Бернар де Тюркхайм писал с 1785 по 1787 год, показывают, что он пережил серьезный кризис совести, в котором разбилось большинство иллюзий его духовной жизни. Он прошел долгий путь. Он долгое время был одним из тех, кто воображал, что некоторые масонские общества обладают хранилищем почтенной традиции, пришедшей из первобытной религии; он верил в доктрину реинтеграции и практиковал операции Паскуалли, будучи убежденным, что тем самым воздействует на «бескрайность созданного пространства». Теперь он признавал, что все это не покоится ни на чем, кроме безумных претензий глав сект и вдохновленных всех типов. Он отвергал сам принцип посвящений; магнетизм, увеличивая число их обманчивых вариаций, лишь подчеркивал их опасности. Каждая маленькая часовня отныне претендовала не на то, чтобы обладать хранилищем человечески сохраненных знаний, а на то, чтобы получать непосредственно небесное вдохновение, обладать своей оригинальной истиной, основывать свое особое царство Божие. К чему привели бы эти химеры? К чему скрывать истину от людей, если она должна быть полезной? Не было ли царство Божие уже создано теми, кто следовал учениям Христа? Могли ли христиане без опасности культивировать магию и оккультную философию и сочинять фантастические теософии? Бернар де Тюркхайм не верил в это и старался призвать к разуму, «побудить к Библии» тех, кто нес ответственность за Исправленный орден: Карла Гессенского и Фердинанда Брауншвейгского. 2 марта 1787 года он отправил Великому мастеру в Викторию долгое заклинание, в котором умолял его вывести Орден из опасного тупика, в который тот вступил вслед за мистиками; в интересах всех он требовал новой реформы и советовал доверить ее на этот раз мудрым христианским философам. Что касается него, он больше не желал никаких необычайных новшеств, и простейшие из символических градусов казались ему лучшими. С давних пор он стремился лишь забыть типы и эмблемы и обрести «простоту христианского ребенка».
Этот пример чрезвычайно типичен для той усталости, которую испытывали в те годы те, кто был ревностными последователями тайны. Конечно, немногие достигли разочарованной ясности страсбургского Великого Професса; но, так или иначе, почти все в той или иной степени отстранялись от тайных наук и магнетизма, который больше не обладал притягательностью новизны. Конвент филалетов 1785 года завершился беспорядком и бесплодными дискуссиями. Другие собрания того же рода провалились в атмосфере полного безразличия. Те, кто надеялся, что Орден благодетельных рыцарей будет как нельзя лучше подходить для того, чтобы принять Братьев, разочарованных методами и знаниями Савалет де Ланжа, питали большие иллюзии. Они полагали, что люди, «взволнованные этими таинственными собраниями», могут легче прийти к истине. Но от всего устаешь, и любители оккультизма становились все более пресыщенными и все менее взволнованными.
Сам Виллермоз претерпел общую эволюцию, несмотря на свою работоспособность, очень живое желание все примирить и ничего не упустить, а также свою способность к иллюзиям; из-за того, что он постоянно присутствовал на сонных состояниях Рошетта и бледнел над тетрадями Неизвестного агента, он забыл многие из своих прежних обязательств, возможно, даже свои убеждения, и все же он приобрел немного больше осмотрительности. Мы не знаем, сохранил ли он от потопа новизны свои обязанности Рео-Круа и подражал ли он Сен-Мартену, который всегда был верен соблюдению периодов равноденствий. Во всяком случае, именно в это время он порвал с аббатом Фурнье и перестал выплачивать ему пенсию.
Аббат крайне плохо воспринял решение, которое доставило ему большие неудобства. У него были основания ожидать иного обращения, поскольку он всегда заботился о том, чтобы присылать фрагменты мистических диссертаций и заверения в молитвах в знак признательности за деньги, которые он получал, и всегда старался проявлять крайнюю почтительность к идеям своего благодетеля, Лионского канцлера. Но в 1787 году тон меняется. Утомил ли его Виллермоз, приглашая присоединиться к Благотворительности? Упрекал ли он его за пренебрежение или ставил ли ему в вину то, что тот принижает деятельность лионского центра? Как бы то ни было, не имея больше нужды сдерживаться, бедняга выражает свое негодование в презрительных выражениях. Он дал понять Виллермозу, что, найдя истину с Паскуалли, ему незачем искать ее под иным покровительством. Впрочем, он не отговаривал «людей желания» переходить под руководство Лионского канцлера, поскольку, раз уж они искали истину, «даже если бы они попали в руки демона, они бы нашли ее, при условии, что вверяли бы себя Богу всеми своими силами». Движимый своей обидой, как и своим воображением, склонным к бреду и апокалиптическим видениям, он обвинял своего собрата в чрезмерной гордыне и требовал признаться в истинном названии его Ордена: «ибо его истинное имя, записанное в природе, провозглашает конец света и царство вечности». Неизвестно, что подумал Виллермоз, услышав сравнение с Антихристом, ибо он не ответил и тем самым прекратил переписку, длившуюся почти пятнадцать лет.
Другие связи разрывались. Немецкие принцы пренебрегали своим лионским корреспондентом. Сен-Мартен, встретившись с д’Отривом в Англии в январе 1787 года, сообщил Виллермозу о холодности их встречи. Виконт де Таванн окончательно погружался в безумие, и следовало опасаться, что общественность возложит ответственность за его душевное расстройство на круг его друзей и их пристрастие к тайным наукам. В Страсбурге Зальцман и Тюркхеймы занимались своими делами, не проявляя особого рвения к мистическим собраниям. В Гренобле Прюнель де Льер предавался естественным и географическим наукам и сотрудничал в научных публикациях аббата Розье. Сам Сен-Мартен, оправившись от своего бредового энтузиазма мая 1785 года, чувствовал, как в нем пробуждается вкус к миру, свободе и уединению. Правила ассоциаций, в которые его записал Виллермоз, начинали его тяготить; но он еще размышлял и хотел избавить своего друга от новых забот.
Заботы, в самом деле, сыпались на Лионского канцлера. Простые ложи Исправленного Шотландского Устава, державшиеся в стороне от реальных проблем регентства, не позволяли о себе забыть. Парижское благодеяние проявляло досадную склонность к самоуправству и обсуждению директив из Лиона. Несколько раз Виллермоз, с 1785 по 1788 год, был вынужден призывать Братьев к послушанию и умеренности. Но разве не было у него самого поводов для упреков в беспорядке и невежестве, в которые, казалось, были погружены некоторые ложи его ведомства? Степени, ритуалы и кодексы, якобы реформированные в Вильгельмсбаде, еще не были опубликованы. Братья не без оснований могли удивляться медлительности, с которой внедрялись реформы конвента, которому придавалось столь огромное значение в ходе прошлых полемик. Виллермоз давал недовольным сбивчивые объяснения и обещал на следующий год официальные документы, которых от него требовали
Запрет слова Тувалкаин также не был принят без ропота. Тем не менее мы знаем, что Виллермоз позаботился о том, чтобы представить это решение, как и выбор слова Фалег, соответствующим директивам, принятым в Вильгельмсбаде, и объяснить его всякого рода правдоподобными причинами. Оппозиция не стала оспаривать это ошибочное утверждение и не обсуждала эти объяснения; возражали лишь то, что эта особенность приведет к расколу и изолирует исправленные ложи от масонского сообщества. Но Виллермоз не желал ничего слышать. В 1786 году абсолютная вера, которую он питал к откровениям Неизвестного агента, мешала ему идти в этом вопросе на компромисс. Он ответил, что не считает, будто масонство имеет целью быть «связующим звеном для сближения людей», и лишь потребовал, чтобы ему доверяли, добавив, что время для масонских обществ важное и что начинающие должны позволить вести себя «с повязкой на глазах», не пытаясь понять. Стоило ли удивляться, что в вещах, по сути своей таинственных, присутствовала тайна? Стоило ли раздражаться из-за необходимости практиковать добродетель послушания, которую он довольно спекулятивно пытался окрестить именем свободы под предлогом того, что долг истинного Масона — подчиняться добровольно? Он рекомендовал своим корреспондентам не завидовать никакому другому режиму и уметь довольствоваться малым, приводя в пример Лионскую директорию, которая, состоя из добрых Братьев, долгие годы была замкнута в поиске истины и не нуждалась в своих филиалах, чтобы подтверждать свою значимость и ценность.
В других городах, где находились ложи Исправленного Шотландского Устава Германии, ситуация была не лучше: таков упадок, на который Прюнель указывал в Гренобле; таково забвение, которое Сен-Мартен констатировал в Страсбурге в течение 1788 года. В Марселе ложа, основанная в 1785 году под названием Тройной союз, в которой Брат Ашар был Досточтимым, получала всякого рода официальные документы, включая знаменитое постановление о Тувалкаине; несмотря на это, она не проявляла большой склонности к истинному масонству. Вопреки названию, которое она носила, ее члены были братьями-врагами, которые стремились не столько культивировать моральные и религиозные принципы, сколько упрекать друг друга в злоупотреблениях, нескромности и превышении власти. В 1787 году известия о «расколе», как писал Виллермоз, достигли Лиона в форме петиции тех, кто претендовал на жалобы на руководство Досточтимого Ашара. 17 февраля 1788 года Директория приняла постановление против марсельской ложи, от которого протесты Брата Ашара ее не заставили отступить. Досточтимый совершил ошибку, попросив денег для покрытия своих финансовых затруднений. Ответ был и здесь отрицательным под предлогом того, что сама Лионская директория на тот момент еще не погасила займы, взятые на строительство своего дома в Бротто.
Чувствительный удар был наконец нанесен отставкой Великого мастера д’Авре де Круа. Герцог, по-видимому, долго вынашивал план сложения своих полномочий. Решение было принято им еще в апреле 1787 года, и ни письма Виллермоза, ни комментарии графа де Вирьё не заставили его изменить его. Его официальное письмо датировано 18 февраля 1788 года. В нем указывалось на невозможность для него совмещать свои государственные обязанности, военную карьеру и масонские функции. Вероятно, Виллермоз до последнего надеялся заставить Брата a Portu optato отказаться от этого решения, которое казалось ему пагубным для его общества, и без того мало процветающего. Известие было объявлено ложам округа лишь в следующем году в форме постановления Шотландского регентства от 28 января 1789 года. Кавалер де Раше, президент Регентства, был назначен для избрания на ту же должность. Виллермоз писал, что надеется, что «имя и добродетели достопочтенного Брата будут способствовать прогрессу Ордена и поддержанию блеска этой области». Речь шла именно о «прогрессе» и «блеске»!
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Глава XIII
Является ли тайна масонства политической тайной? — Разногласия среди Благодетельных рыцарей. — Братья-депутаты в Генеральных штатах. — Тревоги и разочарования Перисса Дюлюка. — Благотворительность в 1791 году. — Лионский кружок остается в стороне от революционного иллюминизма. — Мистическая эволюция Клода де Сен-Мартена. — Лионское филантропическое общество. — Революционные события разрушают всякое масонское братство. — Осада Лиона. — Жан-Батист Виллермоз под подозрением.
Другие волнения, другие темы интереса захватывали образованную публику во Франции. Увлечение тайнами масонства совершенно вышло из моды. Отныне занимались политикой; критиковали решения короля и планы министров; принимали сторону в борьбе, которую вели парламенты против королевской власти. Декреты, принятые в июне 1788 года Ломени де Бриенном, окончательно распространили по всей стране сильное волнение. Они, по сути, учреждали обширную консультацию всех сословных органов с целью проведения финансовой и административной реформы. Декрет от 23 сентября 1788 года, объявляющий о созыве Генеральных штатов, не успокоил это возбуждение, а совсем наоборот, поскольку оставил в подвешенном состоянии условия выборов, представительство сословий, порядок созыва. Всю зиму во всех частях королевства собрания, частные или публичные встречи обсуждали эти важнейшие вопросы вплоть до января 1789 года, когда наконец был установлен регламент выборов; после чего последовали собрания избирателей, составление наказов, выбор депутатов. Страна, вследствие медлительности нерешительной администрации, пребывала в своего рода лихорадке, одновременно радостной и тревожной, в которой многие смешивали со своими иллюзиями и желанием улучшений вкус к переменам и немало более или менее чистых мечтаний о личных амбициях.
Ученики Виллермоза, как мы видели, утратили значительную часть своего рвения. Обрели ли они его вновь в силу этих обстоятельств? Это соображение важно, оно могло бы разрешить, в одном пункте и для Лионского региона, вопрос, так часто задаваемый со времен Лефрана и Баррюэля, — ответственность франкмасонства в событиях, которые разрушили во Франции старый режим.
Проблема интересная, но, возможно, неразрешимая», как пишет М. Дерменгем, хотя элементы, из которых она состоит, начинают становиться немного лучше известными, потому что многие из тех, кто ее рассматривал, привнесли в нее больше предвзятости, чем научных принципов, больше изобретательности, чем точности.
Если франкмасонству приписывают первостепенную роль во Французской революции, то это обычно происходит потому, что обществу приписывают единство доктрины и признают, что его члены составляли во Франции дисциплинированную группу, ведомую несколькими решительными умами. Все это как раз и кажется нам весьма проблематичным.
После того как мы проследили за Жан-Батистом Виллермозом в его упорных поисках масонской тайны, зная итоги его многочисленных опытов, накопленных за более чем тридцать лет размышлений и исследований, мы остаемся в некотором недоумении, видя, как легко пишут «масонский дух», «масонский идеал», словно в ложах того времени существовал лишь один дух и один идеал: оптимистичная и эгалитарная доктрина, стремящаяся реформировать общества и религии, возвеличить человеческую гордыню и веру в материальный прогресс. То, что является наиболее общим в ложах, не носит доктринального характера; их единство сугубо внешнее. Оно проистекает лишь из принятых рамок. Именно успех, достигнутый формами, используемыми в английской ассоциации строительных подмастерьев, привел к тому, что общества франкмасонов стали похожи друг на друга и что можно говорить о франкмасонстве; то, что в них постоянно, — это самое банальное, что есть в обществе христиан, людей одной профессии. Этот долг братского равенства, эта рекомендация хранить тайну, эта легенда, в которой хотели увидеть всевозможные подрывные принципы, разрушительные ферменты, были вполне нормальными условиями для корпоративного собрания. Рамки стали загадочными лишь тогда, когда они должны были служить светским людям и богатым буржуа. Все разумные франкмасоны осознали этот недостаток; они попытались исправить странное положение своего общества, которое, утратив всякий практический смысл, более не имело никакого смысла вовсе. Мы видели, что им это блестяще удалось и что благодаря им пустота франкмасонства превратилась в избыток богатства.
Будучи образцом пластичности и оппортунизма, общество приспосабливалось к чему угодно и к кому угодно. Возникнув в Англии в тот момент, когда престиж этой нации утвердился в Европе благодаря ее военным успехам и либеральным институтам, масонство, безусловно, воспользовалось этим покровительством. Оно перенесло на континент английские привычки. Оно, несомненно, отражало идеи, модные по ту сторону Ла-Манша, идеи философа Джона Локка, который рассматривал людей как существ свободных, одаренных разумом и естественно склонных к добродетели. Но масонский институт еще не успел прижиться во Франции, как Монтескье в книгах, имевших огромный резонанс, уже распространял те же рационалистические и либеральные идеи, выводя их из абстрактной сферы и применяя к социальным и политическим вопросам. Банально констатировать, что именно вне лож Вольтер и Жан-Жак Руссо, Дидро и большинство тех, кого называли энциклопедистами, создавали свои труды, писали памфлеты, критические статьи и утопии.
Никогда не было установлено и то, что французское масонство в XVIII веке ставило перед собой политическую цель. Его тайны и учения разнятся. Ни одно из них не несет ни малейшего признака заговора против установленных властей. Мы знаем, что там учили о падении человека-грешника и его неспособности совершить что-либо ценное без сверхъестественной помощи, так же как и о сентиментальных излияниях и оптимизме модных философов. Несомненно, там искали философский камень и панацею, наблюдали методы духовной жизни, практиковали магнетизм. Масонская доктрина, если таковая существует, едва ли может сравниться с чем-то иным, кроме как с пестрой мозаикой, состоящей из разрозненных фрагментов: одни из них изношены и устарели, другие сделаны по последней моде. Оккультисты, рационалисты, фанатичные протестанты и добрые католики, легкомысленные умы или прилежные мистики, честолюбцы и шарлатаны — все находят там то, что им по душе.
Единственная связь, которая привлекает столь разных людей и объединяет их, — это вкус к тайне, культ тайны ради самой тайны. Это влечение обеспечивает успех лож гораздо больше, чем какие-либо философские идеи, которые французы знали и вне их. Можно было бы почти утверждать, что, напротив, масонство выиграло от желания противостоять логике, критическому духу, культу разума, противостоять этой претензии знать всё и сводить всё к человеческой мерке в иссушающей ясности, которую проповедовали модные мыслители. В ложи вступали, чтобы пройти курс лечения тайной и абсурдом. Человек живет не только разумом, это мистическое животное, которое не может не привязываться к мифам, которое любит символы и находит удовольствие в темноте. Человек XVIII века, несмотря на видимость скептицизма и критического духа, не избегает этого общего закона; можно сказать, что ни одно общество не было в большей степени, чем общество того времени, «сладострастно любопытным к тайнам».
Единство действий Масонства кажется нам еще более проблематичным, чем единство его вдохновения. Прочитав множество книг, пролистав множество старых бумаг, остатков архивов и переписки Франкмасонов, мы не обнаруживаем никакого реального согласия, никакого серьезного сотрудничества между ложами того времени. История этих обществ не показывает следов логического развития согласно заранее продуманному плану. Похоже, что существует тенденция рисовать слишком оптимистичную картину союза, который Великий Восток Франции заключил с большинством других режимов, процветавших в королевстве. Нельзя позволить впечатлить себя большим количеством лож и их членов, когда видишь, что отсутствие усердия является правилом, а беспорядок царит почти во всех мастерских. Самые знаменитые из лож, самые ревностные из Масонов не были свободны от этих недостатков; большинство, как мы знаем, не относилось к делу очень серьезно. Иерархия этой организации, централизованная под единым руководством, совершенна только в теории. В действительности центральная власть проявляется лишь в мелочах, а любой, даже самый незначительный общий и практический проект встречает бесконечные трудности и заканчивается провалом. За полвека блестящих успехов Масонство показало лишь свое бессилие и бесполезность. Будучи весьма симптоматичным для истории нравов, оно мало что значит в ходе событий века; ибо для своих членов оно было своего рода театральной и иллюзорной игрой, проводимой в стороне от реальной жизни и имеющей на нее очень мало влияния. Я не понимаю, как удается олицетворять столь искусственную и столь мало сплоченную ассоциацию, и как можно представлять ее как своего рода силу, которая мыслит, решает, выбирает людей, принимает ту или иную тактику и замышляет обширный план господства и разрушения: ни много ни мало, как стать «интеллектуальным вдохновителем революций конца века».
Кто были те, среди Масонов, кто плел в тени черные заговоры против короля и Церкви или в спокойной обстановке выстраивал обширные планы всеобщего возрождения? Эти Неизвестные начальники Масонства, примененного к политике, извращенные разрушители или смелые новаторы, в зависимости от вкусов, в XVIII веке попросту непознаваемы, точно так же, как и неуловимые потомки Тамплиеров. Единственные персонажи, которых мы встречаем в ложах Франции, — это дворяне, офицеры, священнослужители, буржуа и состоятельные торговцы. Они образуют некую среднюю массу выдающихся людей, несколько нелепую клику, по сути склонную к коллективной сентиментальности, турнирам красноречия и зрелищным собраниям; но ничто никогда не доказывало, что под своей мирной внешностью она скрывала группу решительных заговорщиков.
Тем не менее, в качестве подстрекателей заговора были названы Вейсгаупт и Баварские иллюминаты. Здесь мы вновь находим свидетельство Франсуа-Анри де Вирьё и паникерские высказывания, которые он якобы распространял после Вильгельмсбада в кругу своих друзей. Он вернулся из Германии, как писал автор «Мемуаров по истории якобинства», с убеждением, «что плетется заговор, столь хорошо подготовленный и столь глубокий, что религии и правительствам будет трудно не пасть перед ним». Антимасонские историки часто использовали эту традицию; они видят в ней доказательство существования пагубного заговора, с указанием на то, что его главари находились в Германии. Но при внимательном рассмотрении дела свидетельство рассыпается или, по крайней мере, сводится к более верным пропорциям.
Вирьё, которого мы, впрочем, знаем как человека великодушного, великого сеньора, довольно экзальтированного, столь же страстно преданного своему королю и своей вере, сколь и сторонника реформ и просвещения, согласился бы остаться Франкмасоном, если бы был убежден, что цель всего Масонства — уничтожить во Франции католицизм и монархию? Это настолько неправдоподобно, что его биограф Коста де Борегар, человек логического склада, утверждает, что начиная с 1782 года он понял опасность заключения союза с таким пагубным институтом и прекратил все отношения с Франкмасонами. Беда в том, что это, как мы знаем, не соответствует действительности. После, как и до Вильгельмсбада, Вирьё остается одним из самых ревностных, одним из самых декоративных Рыцарей Святого Града. В силу этого отпадает всякая уверенность в том, что он раскрыл заговор, который организовывало Масонство в преддверии политической и религиозной революции.
В действительности, то, что вызывало справедливый ужас у дофинейского Великого Професса во время его пребывания за Рейном, — это агрессивный антиклерикализм и показное презрение к власти знати, а также критика установленного порядка, которые демонстрировал Орден баварских иллюминатов, основателем которого был Вейсгаупт. Это нисколько не порочило Франкмасонство в целом или его собственное в частности, до тех пор, пока оно умело защищаться от пропаганды этих заблудших Братьев. Тем не менее, было естественно, что Вирьё беспокоился, поскольку он узнал об иллюминизме в момент его величайшего процветания, когда его сторонники стремились своими интригами вытеснить в Германии Исправленный Шотландский Устав, а Виллермоз, используя аналогичные методы, пытался успешно осуществить контрзаговор мистиков. В 1782 году заговор в масонских кругах действительно существовал; всё там было лишь заговорами, шпионскими играми, скрытными сделками, тайным вербованием, обещаниями, предательствами и притворством. Но это не был политический заговор. Он разыгрывался лишь в ограниченной вселенной лож и, прежде всего, в еще более узкой сфере Шотландских директорий Исправленного Шотландского Устава; именно к этому маленькому химерическому миру следует относить страхи и тревоги графа де Вирьё.
Я вовсе не хочу намекать на то, что он не воспринимал это очень серьезно. Как хороший ученик Виллермоза, он рассматривал Масонство — истинное Масонство, разумеется — как великую школу человеческого совершенствования, и само это убеждение заставляло его опасаться за него нападок извращенцев, которые могли объединиться, чтобы его уничтожить. Но его рвение, как и рвение всех истинных Масонов, могло лишь возрасти перед лицом конкретной и угрожающей опасности. Именно такое чувство мы наблюдали у всех тех, кто участвовал в духовной реформе, установленной на Вильгельмсбадском конвенте. Энтузиазм остыл лишь впоследствии, когда практика животного магнетизма придала иной оборот мыслям масонских мистиков. Впрочем, в те годы Общество иллюминатов уже не могло бросить на них тень. Запрещенное с 1784 года курфюрстом Баварии, оно рассеялось, не вызвав у других Масонов Германии ничего, кроме безразличия и облегчения от избавления от этих нескольких озлобленных, возбужденных и компрометирующих личностей, которых Вейсгаупт группировал в своих минервальских классах.
Здесь не место изучать, мог ли немецкий иллюминизм оказать на Францию свое подрывное влияние и, таким образом, имел ли он оккультное влияние на французское общество. Не утруждая себя тем фактом, что антииезуитский орден не существовал с 1785 года, не останавливаясь на том, чтобы искать, было ли у него когда-либо желание или средства распространить свою пропаганду на Францию, уже в 1792 году вообразили, сопоставив безбожие якобинцев с антиклерикальными доктринами Вейсгаупта, что между двумя партиями существовало таинственное, долго вынашиваемое соглашение. Но это лишь легенда, рождение и развитие которой изучил Р. Ле Форестье и чью несомненную пустоту он доказал.
Г-н Бернар Фай называет Бенджамина Франклина одним из главных пропагандистов антиклерикальных и антиаристократических идей, одним из «самых просвещенных лидеров, когда-либо имевшихся у организации». Он видит в нем душу масонской пропаганды и ярко освещает эту типичную личность доброго квакера, «дикаря» по моде и добродетельного франкмасона, который сумел так искусно организовать свою пропаганду и договориться в пользу своих восставших соотечественников о плодотворном союзе.
Однако признаюсь, что не могу усмотреть во всех событиях войны за американскую Независимость след типично масонского действия. Ибо для меня существует огромная разница между тем, чтобы использовать общества Масонов в определенных целях, и тем, чтобы принять эту цель из послушания не знаю какой мифической высшей воле, которую называют Масонством. Именно к этой второй точке зрения, по-видимому, склоняется г-н Бернар Фай, и при его чтении уже не очень понятно, состояли ли желания Вашингтона и особенно Франклина в том, чтобы объединить и скоординировать усилия своих соотечественников и обеспечить им союзы ради успеха их дела, или же в том, чтобы запустить по Европе «миф о добродетельной революции», доказать святость восстания и спровоцировать «масонское самоубийство» французского дворянства. Благодаря чему Франклин мог бы «вернуть Масонству то, что оно сделало для Америки, ибо он бесконечно приумножил славу Ордена». Мы хотели бы в таком случае знать, как Великая ложа Лондона оценивала то, как Франклин понимал свои обязанности Масона и славу Масонства! Но оставим эти шутки и остроумные предположения. Мы хорошо знаем, что существуют всякого рода другие веские причины — независимо от оккультных влияний — для объяснения образования Соединенных Штатов и даже увлечения французского общества американской войной, личностью Бенджамина Франклина и демократической системой, установленной колонистами из-за Атлантики.
Если бы французские масоны замышляли разрушить политический режим, существовавший в их стране, они могли бы легко найти у себя идеи для реформ, не нуждаясь в получении директив из Америки или Германии. Но следует исключить любую подобную гипотезу, поскольку невозможно привести никаких доказательств в её поддержку. Вся масонская литература XVIII века, которую мы знаем, показывает французских братьев весьма уважающими установленную власть и особу своего короля: если только не видеть признак их подрывных намерений в их желании, часто выражаемом, вести себя как добродетельные граждане и способствовать общему благу. Вот почему, из «инстинкта осторожности и заботы о точности», мы сохраняем, в ожидании каких-либо лучших доказательств, мнения историков Французской революции, которые приписывают масонству лишь весьма ограниченную роль, или умеренные выводы господ Ле Форестье и Дермангема, которые изучали более специально историю тайных обществ.
Что не означает, что некоторые масоны не играли важной роли в истории своего времени. Мы полагаем, что их доля ответственности была индивидуальной и что несправедливо перекладывать её на объединение, частью которого они являлись. Если многие выделялись своими передовыми идеями, своей тягой к утопическим системам, они были не единственными. В ту эпоху клубы, собрания, общества и академии пользовались во Франции настоящим процветанием. Их деятельность была значительной. Некоторые из этих кружков заслуживают названия «мыслящие общества» гораздо больше, чем франкмасонство. Оставленные ими работы переполнены проектами реформ, более или менее смелыми диссертациями; они показывают, что вера в прогресс, великодушная надежда на лучшее будущее, вкус к обобщениям и пренебрежение опытом являются общей характеристикой духа этого века.
Конечно, это не очень хороший знак для государства, когда граждане вынуждены активно интересоваться общественными делами и считают себя вправе предлагать ему свои советы и совокупность своих добрых намерений. Но, в конце концов, это лишь следствие, и не следует перекладывать ответственность. Истинные причины политических революций кроются в социальном неравенстве, ставшем невыносимым из-за произвола и экономического беспорядка, слабости правительств, неспособности администраций. Но то, что эпидемия политических призваний, брожение реформаторских идей и формирование лиг, клубов, тайных или иных обществ созданы для того, чтобы позволить исправления без потрясений и эволюцию без революции, — это другая история, которую История часто рассказывала до и после рождения масонства.
Моим желанием при кропотливой расчистке этого сложного вопроса было изложить причины позиции, которую я занял. Позиции, столь же далекой от того, что г-н Бернар Фэ называет «ядовитыми пасквилями и детективными романами», которые сочиняют антимасонские историки, как и от блестящих перспектив интуитивной и импрессионистской истории, у которой есть свои причины, неведомые разуму. Мои сомнения тем более робки, что они похожи на сомнения «академических историков» и дополняются сомнениями архивиста-палеографа, стремящегося собрать как можно больше подлинных документов, прежде чем пытаться реконструировать прошлое. Когда речь идет о масонстве, задача не так невыполнима, как принято было говорить. Я хочу лишь внести в еще открытую дискуссию сведения, собранные о том, как вели себя Жан-Батист Виллермоз и члены Исправленных шотландских директорий во время революционной бури.
Было бы интересно обладать реестрами различных масонских кружков, которыми руководил Жан-Батист Виллермоз и в которых под названиями Благодеяние, Провинциальное Регентство, Шотландская директория, Коллеж Профессов, Кружок посвященных собиралась небольшая группа его верных последователей. Можно было бы судить, имели ли события того дня право немедленного входа в эти собрания или же Исправленное шотландское масонство считало, подобно Великому Востоку в июле 1789 года, что политические вопросы не могут быть темой масонских работ, поскольку это было «противоречит правилам». К сожалению, реестры отсутствуют. Мы не можем поэтому знать, позволил ли Виллермоз проникнуть в свои ложи злободневным заботам, ни давал ли он своим Братьям во время выборов в Генеральные штаты особые рекомендации. Разве масонское правило, и его собственное в особенности, не предусматривало в достаточной мере долг Масона? Оно рекомендовало ему быть преданным королю и стране, верным религии и вести себя при любых обстоятельствах как образцовый гражданин, учитывая, что «обычные и общие занятия гражданина были освящены свободными и добровольными обетами Масона». Именно таким либеральным и расплывчатым образом каждый Благодетельный рыцарь интерпретировал свой долг; что на практике приводило к весьма различным результатам. Во всяком случае, представляется, что ни один Брат не считал себя обязанным приспосабливать свои политические убеждения к убеждениям своих начальников.
Перисс Дюлюк приводит по этому поводу примечательный анекдот: «Это было, я думаю, в конце декабря 1788 года или в начале января 1789 года. Г-н Неккер запросил у Промежуточного бюро департамента мнение самого Департамента, тогда собранного, относительно голосования по сословиям или по головам. Дискуссии были очень жаркими по поводу претензий дворянства и духовенства, и маркиз де Реньо, тесно связанный с Раше, который долгое время жил в его доме за липами, несомненно, говорил ему об энергии, которую я проявил, защищая права нации... как бы то ни было, в день Великих Профессов, в пятницу, Раше пришел за два часа до собрания, чтобы потребовать меня в мою подсобку и читать мне нотации о моем мнении относительно национального и гражданского превосходства или, скорее, равенства; сначала он взялся за это с большой умеренностью, но, наконец, поговорив со мной с изрядной гордостью о превосходстве дворянства, не только политическом, но даже естественном, и как будто дворяне были действительно другой расы, другой крови, он подтолкнул меня сказать ему совершенно ясно, что я удивлен его мнением, учитывая принципы, которые он исповедовал вместе с нами; что касается меня, я считал себя дворянином, как и он, и считал его простолюдином, как и себя.
Он живо прервал меня и с задетым тоном, как будто я нанес ему оскорбление, сказал мне: «Сударь! Сударь! как Брат в Ордене Великих Профессов, я это допускаю». Это было сказано тоном высокомерия и пренебрежения.
Я холодно ответил: «Сударь, я говорю с вами в данный момент не как Брат, я дискутирую с вами как человек и как гражданин, и именно в этом качестве я не признаю иного дворянства, кроме дворянства добродетелей и личных заслуг, и я еще раз говорю, что с этой точки зрения я уступаю вам место. Но, исходя из того же принципа, я говорю вам, что есть много дворян более высокого качества, чем вы сами, которым я бы его не уступил. Наследственное дворянство, продолжал я, — это политическое чудовище, фундаментальная гибель наций, которое захватывает предрассудками почести и ранг, причитающиеся только заслугам. Я думаю, что Генеральные штаты XVIII века, состоящие из просвещенных людей, разрушат во Франции это готическое здание и упразднят наследственное дворянство, чтобы поставить на место права человека и гражданина».
«Наш Брат воспринял это очень плохо, он сказал мне, что во французской конституции, которую нельзя атаковать, дворянство было самой нацией.
Меня охватило нетерпение, я прервал его, сказав: «Да, сударь, и это то, что я говорил вам только что, что все французы — дворяне, когда они хорошие граждане, но, впрочем, этот разговор продолжается бесполезно, ибо мне кажется, что вы не более расположены уступить мне свое мнение, которое я приветствую, поскольку оно вам нравится, чем я — оставить вам свое.
Он немедленно покинул меня, говоря сквозь зубы, что мы собираемся погубить королевство и что великодушное и гордое дворянство погибнет, прежде чем откажется от своих прав и позволит себя унизить».
Между крайними мнениями этих двух франкмасонов, на мгновение встретившихся в подсобке книготорговца, было место для целой гаммы нюансов, которая довольно хорошо представляла нюансы общественного мнения накануне созыва Генеральных штатов, колеблющегося между бескомпромиссным консерватизмом или эгалитарными и либеральными принципами, прелюдиями к безграничной перспективе реформ.
С первых же шагов, предшествовавших в Лионе намеченным выборам, Перисс Дюлюк выделился среди тех, кто сразу же вступил в борьбу против муниципальной администрации. Следует сказать, что, будучи уже администратором Милосердия, он был посвящен в дела города. Примерно в то же время Жан-Жак Миллуа также оставил все свои масонские занятия, чтобы посвятить себя общественным делам. Речь шла о том, чтобы помешать прево купцов Толозану де Монфору, Имберу-Коломесу, первому эшевену, и консульству, буржуазной аристократии города, добиться избрания депутатов третьего сословия под их влиянием и в их интересах. Борьба была порой бурной. Избрание Перисса Дюлюка привело к нескольким инцидентам между консульским корпусом, который стремился устранить одного из своих противников, и синдиком книготорговцев, который защищал своего кандидата. Именно министру Неккеру пришлось 21 марта 1789 года восстановить отмененные выборы. Что касается Миллуа, то он добился успеха для избирателей города, которые требовали права назначать такое же количество представителей, как и избиратели окрестных сельских районов. Во время заседания 21 марта он сумел заставить оценить свое красноречие и способность возвышать дебаты от частных вопросов до восторженных обобщений. Чувства, которые он выражал, и методичный дух, который он проявлял, показались историку начала Революции в Лионе воплощением «во всем своем великодушном величии чистого духа 1789 года».
Сколь бы великодушным он ни был в речах, Миллуа, по сути, работал прежде всего на свое избрание и на избрание своих друзей — Гударов, Боскари, Барру, которые все, как и он, принадлежали к судебному миру и богатой буржуазии города. Рядом с ними Перисс, простой книготорговец, выглядел нежелательной фигурой, не столько из-за своих идей, сколько из-за своего социального положения. Дружба, зародившаяся в ложе под эгидой Виллермоза или у постели сомнамбул, была не очень прочной. У Перисса Дюлюка было предостаточно причин думать, что среди тех, кто делал невозможное, чтобы помешать его избранию, находился как раз его коллега Миллуа.
4 августа 1789 года в церкви Кордельеров состоялось общее собрание по закрытию выборов. Представителей третьего сословия было восемь: четыре депутата от сельской местности, среди которых был Николя Бергасс, столь же увлеченный свободой, сколь он был увлечен месмеризмом, и четыре депутата от города: Миллуа и его друг Гудар, торговец шелком, Гийом Кудерк, банкир, и Жан-Андре Перисс Дюлюк. «Все они, впрочем, — пишет современник, чьи взгляды делают его строгим к новаторам, — были известны с точки зрения честности и даже с точки зрения просвещенности». В обществе также знали, что многие из них были «иллюминатами». Но Бергасса путали с Благодетельными рыцарями, которые оказались среди избранных. Последних было всего трое из всей делегации в шестнадцать членов; это были, помимо Перисса и Миллуа, Жан-Антуан Кастелла, декан капитула, который был выбран представлять духовенство. Все трое, впрочем, числились среди самых близких сотрудников Жана-Батиста Виллермоза.
8 апреля 1789 года Перисс отправил в отель ложи, в Бротто, короткую поспешную записку, в которой обещал прибыть на собрание Великих Профессов, организованное в следующую пятницу, с намерениями Братьев-депутатов призвать на них свет Святого Духа. 19 апреля он покинул Лион и направился в Париж. Его первая остановка была в Вальере, настолько его роль депутата ничуть не заставляла его забыть о своем характере Посвященного. Он провел вечер в келье госпожи де Вальер. Командор де Монспе, как член Мальтийского ордена, был также назначен депутатом-заместителем от духовенства Божоле, и можно думать, что Неизвестный агент несколько пренебрегал духовным миром, чтобы приобщиться к событиям дня. Добрый Перисс мог поручить себя его молитвам, как он поручал себя молитвам Жана-Батиста Виллермоза и госпожи Провенсаль.
Верность его дружбы и вера убежденного Великого Професса проявляются в письмах, которые он адресовал своему учителю, пока длилось его пребывание в столице. Мы видим в них, какая близость царила между ним и семьей Виллермоз и какую нежную привязанность, порой окрашенную немного тяжеловесными шутками, он испытывал к г-же Провансаль. Мы находим под его пером эту привычку к прозвищам, дорогую Клоду де Сен-Мартену; маленькая невинная мания, впрочем, частая во многих других кругах друзей. Для него г-жа Провансаль — не «мать», а «супруга», «очень дорогая жена». Именно ей, как своему духовному наставнику, он адресует самые сокровенные признания своей мистической жизни. Но было бы ошибкой полагать, что письма лионского депутата касаются прежде всего таких тем. Перисс Дюлюк с 8 апреля 1789 года по 31 декабря 1791 года написал не менее сорока семи писем своему другу Виллермозу, чтобы сообщать ему новости о Собрании, узнавать о том, что происходило в Лионе, и рассуждать обо всем, что прямо или косвенно касалось их масонских обществ. Переписка интересна тем, что она проста и искренна, и тем, что она оживляет надежды и заботы человека, который некоторое время был вовлечен в историю первых революционных событий.
Тон этих писем печален. С первых дней Генеральных штатов в Версале беспорядки парижских рабочих тревожат Перисса Дюлюка. Он чувствует всю опасность жестокости этих народных движений. «Дай Бог избежать насильственных действий!» — пишет он уже 27 апреля. Интриги, мелочность, беспорядок, «дух раздора и брожения», которые омрачают первые заседания, также доставляют ему тяжелые заботы. Он опасается, что озлобление народа будет использовано теми, кто хочет помешать реформам и установлению либерального правительства. Он ясно выражает свою тревогу: «Хотя вы и читали мои отчеты об общественной радости, не думайте, что у меня был хоть миг удовлетворения и покоя». В этом письме от 8 июля, где он обнажал свою тоску, он также жаловался на гнетущее одиночество, в котором жил в Версале, посреди толпы депутатов и частоты собраний и обсуждений.
Тем не менее, мы удивляемся его изоляции. Ведь в конце концов Перисс Дюлюк, франкмасон режима, союзного Великому Востоку, должен был встретить в Собрании очень многих собратьев. Неужели между Братьями-депутатами не существовало никакого товарищества? Можно было бы так подумать. Представители различных послушаний, находившиеся в Версале, по-видимому, не испытывали никакой потребности собираться вместе, даже для собрания из простой вежливости. Перисс Дюлюк, столь усердный в том, чтобы рассказывать своему учителю и другу обо всем, что относится к их принципам, никогда не сообщал, что получил хоть какое-то приглашение от членов французского Великого Востока. Похоже, у него не было возможности под прикрытием масонства провести какой-либо обмен мнениями с другими депутатами; масонская связь не принесла ему ни поддержки, ни советов. Впрочем, Перисс, кажется, никогда не думал об этом, когда ему приходилось принимать политическую сторону. Однако он рассчитывал на дружбу своих собратьев по Ордену благодетельных рыцарей, Профессов, как и он, как и он — учеников Жана-Батиста Виллермоза. Собрание штатов объединяло некоторых из них. Помимо лионцев, депутатами были также назначены Тюркхейм-старший, граф де Вирьё, герцог д’Авре де Круа и некий Ленуар де ла Рош.
Увы! В этом отношении разочарование было полным. Хуже всего было то, как вел себя Милануа. В Париже, как и в Версале, этот соотечественник, который был близким учеником того же учителя, этот Брат, с которым его связывало столько тайных уз, держался холодно и отстраненно и делал вид, что относится к нему как к чужому. Однако никакие политические разногласия не могли объяснить такое странное поведение; оба они были сторонниками реформ и ревностными патриотами. В Лионе их обоих причисляли к клике Мирабо. Но Перисс отмечал, что, несмотря на общность взглядов, всякое доверие между ними, казалось, угасало. «Между нами еще не было сказано ни слова о великих вопросах, к которым мы предназначены, и если не считать формальностей, мы не обмениваемся нашими принципами». Приходилось признать, что бывший королевский адвокат предпочитал выбирать друзей более интересных и богатых, чем простой книготорговец, и что для него легкомысленные соображения были важнее самых серьезных принципов.
Приходилось также признать, что масонские связи оказались совершенно бессильны создать между Братьями дух истинного сотрудничества. Однако, поскольку они все давно знали друг друга, они вели себя очень вежливо по отношению друг к другу. Герцог д’Авре де Крой не преминул пригласить Перисса на несколько обедов. Тюркхейм был сердечен и ласков. Вирьё, спеша, при случайных встречах на ходу пожимал руки. Но никто, казалось, не заботился о том, чтобы вспомнить доктрины, составлявшие основу их братства. Когда Брат Персеваль де Фрийез приехал в Версаль от имени парижского Благодеяния и попросил своих собратьев-депутатов выбрать день для торжественного заседания, которое должно было состояться в их честь, никакого энтузиазма не проявилось. Перисс был слишком занят, чтобы ехать в Париж и терять время, Милануа уклонился от приглашения; собрание не состоялось.
В Лионе, однако, Виллермоз был обеспокоен таким преступным безразличием; он потребовал от своего корреспондента серьезных уточнений. Перисс направил ему «состояние братьев Версаля», которое давало ему всю ясность, какую он мог желать, относительно политических взглядов его учеников и их масонского рвения.
Кастелла, «из рвения к своему прелату», монсеньору де Марбёфу, был «упрямым аристократом, не зная почему». Он никогда не подходил к Периссу, кроме тех случаев, когда партия знати была «на коне», но как только Третье сословие одерживало верх, он избегал его как мог.
Герцог д’Авре был глупцом, и депутат от Лиона удивлялся, что его учителю так расхваливали этого честного человека, который даже не был выдающейся личностью и представлял аристократию в ее самом посредственном и ограниченном виде.
Граф де Вирьё казался чрезвычайно занятым и прежде всего заботился об интересах провинции, которую представлял. Он вынашивал грандиозные планы конституции, где законодательная власть была бы передана двум палатам, по образцу Англии. Но это была позиция, с которой боролись все передовые умы Ассамблеи. Перисс питал к великому дофинейскому вельможе лишь посредственную симпатию. Его либеральные принципы, хотя и хорошо известные, не казались ему достаточно твердыми; видно, что он искал всяческие веские причины, чтобы критиковать его.
Милануа был патриотом, но холодным и отстраненным, «таким же загадочным и сдержанным в отношении Генеральных штатов, как и в отношении результатов магнетических снов». Впрочем, это время «магнетических снов» было делом прошлого, и казалось, что Милануа, некогда столь пылкий масон, становился холодным и равнодушным.
Таков был случай Ленуара де ла Роша, который едва ли оставался деистом и заявлял, что больше не верит ни во что из тайных учений, которые получил.
Тюркхейм же избегал говорить о масонстве и высказывать свое мнение о событиях дня.
Итог разочаровывающий во всех отношениях. Хотя Виллермоз никогда не составлял для Лиона столь точной картины, мы знаем достаточно деталей, чтобы понять, что и там ситуация была едва ли удовлетворительной.
Однако, сравнивая печатные списки Благодеяния, кажется, что общество сохраняло до 1791 года достаточную сплоченность. Число Братьев, проживающих в Лионе, однако, немного сократилось: 65 в 1787 году, 63 в 1790 году и только 53 в 1791 году. С другой стороны, число иногородних растет, достигая двадцати в 1791 году, в то время как некоторые старые члены исчезали из списков. Ложа в собственном смысле слова таким образом потеряла около десяти членов. В качестве компенсации она вновь обрела важного Брата в лице аббата Розье, который до тех пор никогда официально не был внесен в ее списки.
После того как аббат Розье посвятил себя научным трудам и научной журналистике, он совершил ознакомительные поездки на Корсику и в Голландию; затем он посвятил себя практическому сельскому хозяйству в имении, которое приобрел в окрестностях Безье. Но неприятности, вызванные его плохими отношениями с епископом, побудили его искать уединения в родном городе. Поэтому он купил на холме Круа-Русс большой сад, где рассчитывал в мире продолжать свои агрономические опыты. Лионская академия приняла его с энтузиазмом; ему доверили руководство общественными питомниками. Он возобновил, вероятно, из вежливости к своим старым друзьям Виллермозам, свое место в их ложе.
В 1791 году «Благодеяние» сохранило почти всех своих прежних приверженцев. В списках значатся обычные имена: Виллермоз, Раше, Пагануччи, Гренвиль, Саварон, Перисс Дюлюк, Кастеллас, Миллуа, Бори, Монспей и другие. Новички — простые разночинцы, буржуа и торговцы, которые не могут соперничать с блестящими приобретениями предыдущего периода, такими как Гиллен, прокурор при судах и юрисдикциях Лиона, и Мезоннёв, администратор Отель-Дьё. Имя Великого мастера провинции остается не вписанным, так как замена герцогу д’Авре еще не найдена. Шевалье де Раше и Перисс Дюлюк остаются двумя высшими сановниками, которые, по-видимому, призваны руководить всей ассоциацией. Жан-Батист Виллермоз скромно записан, без должности, в числе аффилированных братьев.
В действительности он по-прежнему оставался центром всей ассоциации. Он собирал, в принципе по пятницам, свой Коллеж Великих Профессов, а по понедельникам, раз в две недели, — Посвященных, призванных изучать послания Неизвестного агента. Но мы совершенно не знаем, с какой регулярностью функционировали эти различные общества и работали ли они серьезно. Агент, однако, был по-прежнему прилежен в своей задаче сверхъестественного информатора, а Виллермоз — в своей, которая заключалась в наборе учеников и обучении их своим тайным доктринам. Даже «Согласие» не исчезло, там все еще проводили магнетическое лечение, хотя и велись серьезные разговоры об упразднении этого устаревшего органа. Но прекрасные дни братского согласия и совместных размышлений на темы морали, терапии или метафизики давно прошли.
Перисс и Виллермоз, хотя и были убеждены в важности своих мистических доктрин, сами забывали о Королевском искусстве, думая лишь о политике. В течение первых месяцев их переписки масонские вопросы занимают лишь незначительное место в их письмах. Тем не менее 16 ноября 1789 года, после беседы с двумя шведскими путешественниками, весьма увлеченными тайными науками, Перисс Дюлюк почувствовал стыд за то, что так долго, казалось, пренебрегал масонством. «То, что вы говорите мне о брате Ли, — пишет он, — доставляет мне величайшее удовольствие, я не знал, что он Великий Професс, или забыл об этом. Ибо, дорогой друг, я, кажется, еще не говорил вам о наших обществах; не то чтобы я их забыл, но шум окружающих меня вещей, участие, которое я должен в них принимать, мешают мне заниматься нашими дорогими принципами». Вспоминая столь близкие события, он, кажется, уже намекает на дела исчезнувшего мира. Ему было трудно найти прежние следы своих шагов на мистическом пути, которым он некогда следовал с таким рвением. «Мой дорогой друг, молитесь за меня, — пишет он 23 марта 1790 года, после прочтения «Людей желания», которые только что опубликовал Сен-Мартен, — ибо, по правде говоря, отвлечения, интриги, заговоры, дела настолько вырвали меня из самого себя, что я больше не нахожу, больше не ищу дверь, чтобы войти». Позже, вновь вверяя себя заступничеству госпожи Провансаль, он жаловался, что стал «словно мрамор», неспособный к внутренней чувствительности, мертвый для всякой духовной жизни. Его личный опыт, несомненно, должен был внушить ему снисходительность к состоянию души Миллуа, который все больше отдалялся от их «предметов братства» и, казалось, сохранил от своих оккультных трудов лишь «воспоминание о том, что был обманут.»
Революция, породившая массу надежд на лучшее будущее в политической и социальной сферах, также пробудила в умах некоторых просвещенных идею о том, что новая заря будет иметь самое широкое значение, что она воссияет и в духовной области. Посреди всеобщей тревоги зародилась надежда, что готовится всеобщее возрождение; в некоторых кругах адептов нашлись экзальтированные личности обоих полов, которые не преминули возвестить об этом. Пророки и пророчества имели величайший успех.
Это новое течение, которое неопределенность времен придавала иллюминизму, было известно Виллермозу. Он поддерживал слишком много связей с сектами всякого рода, чтобы не быть сразу же осведомленным обо всем, что там происходило. Перисс, чьи обязанности привязывали его к Версалю и Парижу, часто виделся с неким Гомбо, возможно, связанным с их Орденом, во всяком случае, весьма известным в кругах, где занимались теософией, и имевшим доступ к барону де Сталю, послу Швеции. Барон, как истинный скандинав, много занимался оккультными науками, возможно, по убеждению или чтобы удовлетворить любопытство своего принца Карла Сёдерманландского. Именно он предупреждал своих соотечественников обо всем, что мог узнать о секретах французских мистиков. Англичанин Бузи, друг Гомбо, также был в числе его приближенных. Все эти люди встречались в салоне герцогини Бурбонской.
Батильда Орлеанская, сестра герцога Шартрского, мать герцога Энгиенского, давно занималась франкмасонством. Она была Великой Мастерицей лож Адопции и казалась более убежденной, чем ее брат, в важности и серьезности этих обществ, которые она и он удостаивали своим высоким покровительством. Герцогиня была принята в масонки еще в 1770 году. Бэкон де Ла Шевальри был ее учителем масонских наук и наставником в мире иллюминизма; она делала честь своему учителю. Испытания ее частной жизни и порывы ее щедрой натуры верно привязывали ее к партии мистиков, но ее природная наивность и естественная легкомысленность делали ее неразборчивой в качестве ладана, ароматом которого она любила дышать. Клод де Сен-Мартен, которого она причисляла к числу своих друзей, старался изо всех сил очистить атмосферу и направить к совершенству эту «женщину желания» со слабым суждением. Именно для нее он опубликовал в 1792 году труд под названием «Ecce Homo». В те годы герцогиня Бурбонская также проявляла большой энтузиазм по отношению к политическим реформам. Будучи верным отражением своего брата Филиппа-Эгалите, она, как и он, демонстрировала, несомненно, более бескорыстно, весьма либеральные идеи. Ее салон собирал вперемешку революционеров и известных франкмасонов, а также всех, кто еще оставался в Париже из модных мистиков и иллюминатов.
Был ли Гомбо тем, кто ввел Перисса в эти наполовину светские, наполовину оккультные круги столицы? Обладал ли депутат от Лиона достаточной известностью сам по себе, чтобы не нуждаться в поручителе? Как бы то ни было, мы знаем, что он бывал у герцогини Бурбонской и что в ноябре 1789 года он принял, при посредничестве Гомбо, двух знатных шведов, Рейтерхольма и Сильверхильма, которые проезжали через Париж, прежде чем отправиться посвящаться в тайны нового мистического общества, штаб-квартира которого находилась в Авиньоне, а главой был бенедиктинец дом Пернети.
Таким образом, Виллермоз спустя много лет вновь встретил этого персонажа, который когда-то поощрял алхимическое призвание его брата Пьера и предложил ему место у своего очага и у своих печей. В промежутке дом Пернети повидал мир, поссорившись с конгрегацией Сен-Мор, пробыв год в экспедиции Бугенвиля в качестве капеллана и, наконец, проведя более десяти лет в Берлине при Фридрихе II, чьим библиотекарем он был. Среди всех этих превратностей он не сильно изменился. Как и двадцать лет назад, он все еще хранил упорную надежду однажды изготовить Философский камень. Уже в 1765 году, спасаясь от преследований начальства своего Ордена, он провел некоторое время в Авиньоне под защитой кардинала-легата и занял время своего изгнания организацией под названием Герметический обряд своего рода академии алхимических наук. Именно в этот регион он направил свои стопы в 1785 году, после того как решил покинуть Германию, чтобы избежать немилости короля Пруссии.
Пернети вернулся с богатым багажом новых доктрин, из которых, будучи неутомимым компилятором, он составил свое тайное учение. Он читал Бёме и переводил Сведенборга. Прежде всего, он вернулся в сопровождении небольшой группы верных последователей, которые сыграли большую роль в создании и развитии секты, названной Обществом авиньонских иллюминатов. Это была своего рода франкмасонство, посвященное открытию Великого Делания, но доктрины которого были весьма сложными. Они смешивали теории Бёме и Сведенборга о творении и духовном мире, а также древние легенды о Граале с секретами загадочного персонажа, известного под псевдонимом «Илия Художник», который, по-видимому, жил в Гамбурге. Именно из учения этого таинственного мастера Пернети получил объяснение алхимических эмблем; именно от него он получил образцы «философской материи». Обряд также использовал католическое вероучение и претендовал на то, чтобы соединить мессу и таинства с посвящениями адептов.
Иллюминатом становились посредством ординации. Посвящение происходило на холме после подготовительной девятидневной молитвы; для каждого выбирался особый ангел, который должен был стать его наставником и вдохновителем; мистическая трапеза завершала церемонию. Предполагалось, что ученик Пернети отныне способен посвятить свою жизнь самым возвышенным герметическим исследованиям, ибо его ординация, как считалось, позволяла ему общаться с небесными существами посредством видений или слышания «святого слова». Самые необычайные чудеса способствовали процветанию общества, и слухи о них распространились за пределы Конта-Венессена и даже королевства Франция.
К своим фантастическим идеям бывший бенедиктинец примешивал всё более живое убеждение в том, что он был особо избран Богом, чтобы еще раз возвестить людям о Царстве Божьем и Евангелии. Его убеждения перекликаются с концепциями всех тех, кто проповедовал, что из руин и катастроф, вызванных божественным правосудием, обрушившимся на земную порочность, родится тысяча лет счастья, предназначенная лишь для верных, которые сумели внять голосу пророков. Он проповедовал, что должен стать пастырем нового царства и что новый Иерусалим должен воздвигнуться на юге Франции, на берегу реки. Именно эти прорицания привели к обоснованию в Авиньоне секты иллюминатов. Сам Пернети жил в Бедарриде, в окрестностях города пап, у одного из своих учеников, Вернети де Вокроза, который предоставил ему в своем поместье небольшой дом под названием Фавор. Там маг в мире продолжал свои герметические труды и совершал своеобразный культ, одним из изобретателей которого он являлся.
Авиньон находится недалеко от Лиона, и Пернети через многих членов своей семьи был связан с Лионским регионом и хорошо известен Виллермозу; однако Благодетельные рыцари, по-видимому, мало что знали о его возвращении и развитии его секты. Дело в том, что это происходило в годы, когда они были слишком заняты своими сомнамбулами и собственными чудесами, чтобы уделять большое внимание тому, что происходило вовне. Если бы Виллермоз был осведомлен о движении в Авиньоне, того низкого мнения, которое он питал о трудах алхимиков, было бы достаточно, чтобы отвратить его от этого. Но в 1789 году общество Авиньона, находясь на пике своего расцвета, привлекало отовсюду любопытных, жаждущих новизны и чудес; оно заслуживало того, чтобы он обратил на него внимание.
Из двух шведов, которых Перисс встретил в Париже в ноябре 1789 года, один был барон де Рейтерхольм, камергер королевы Швеции, а другой — барон де Сильверхильм, капитан королевской гвардии. Депутат от Лиона не очень хорошо знал, как пишутся их имена. По-видимому, он также не знал, что Сильверхильм был родным племянником Сведенборга. Но он был твердо убежден, что эти иностранные тамплиеры — люди, «весьма сведущие во всем, что касается тайных наук, духовных сообщений, видений, батарей», и что они имеют об этих вещах «представления, а возможно, и реальный опыт». Он надеялся, что Виллермоз сможет задержать их в Лионе и наставить. Со своей стороны, он проявил большую любезность и даже одолжил Рейтерхольму сумму в 350 ливров. Тем не менее он оставался при мнении, что не следует верить на слово всему, что говорят об Авиньоне, и он зашел так далеко, что заранее приписал своему учителю Виллермозу ту позицию осторожной сдержанности, слегка окрашенную пренебрежением, которую он, безусловно, желал видеть у него.
Вероятно, именно этой линии придерживался Виллермоз, которому удалось завязать дружеские отношения с некоторыми авиньонскими иллюминатами, не компрометируя себя в их компании. Он узнал, опять же через Перисса, что шведы были допущены весьма глубоко в тайны авиньонцев, поскольку их отправили в Рим консультироваться с известным Оттавио Каппели, которого некоторые считали верховным вдохновителем всего общества. В действительности этот Оттавио Каппели был предполагаемым главой лишь одной диссидентской фракции, которая под названием «Новый Израиль» и под руководством польского графа Габрианки намеревалась вести обособленное существование и собственными силами обрести Царство Божье и Философский камень. Перисс не получил никаких известий о поездке в Рим. Следовательно, он не узнал, что путешественники смогли узнать в Италии от патриарха авиньонцев, этого бедного садовника, который хвастался, что беседует с архангелом Рафаилом, но который, будучи арестован по приказу Святой инквизиции, отрекся от всех своих претензий на чудотворную духовность и отрицал все связи, которые он мог иметь с франкмасонами. Рейтерхольм, вернувшись в Париж, тщательно избегал депутата Перисса, и последний подозревал, что воспоминание о занятых деньгах могло иметь некоторое отношение к этой холодности.
Именно Гомбо принес лионцам первые отголоски появления новой пророчицы, мадемуазель Лабрусс, которая начала производить сенсацию в мире иллюминатов и даже в Учредительном собрании. Перисс узнал эту новость в марте 1790 года; он немедленно допросил дом Жерля, приора картезианцев, который оказался его коллегой, депутатом от духовенства в Учредительном собрании, и который ручался за добродетели провидицы и древность ее предсказаний. Последние были значительны. «Она предсказала Генеральные штаты, все люди должны быть поставлены в один ряд, духовенство унижено и наказано, революция должна быть всеобщей. Франция будет ее всеобщим центром. Папа будет связан с Революцией. Произойдут великие физические и моральные события. Многие умрут, и мир возродится вместе с верой и религией.»
Мы не будем обсуждать, установила ли Сюзетт Лабрусс эту точность с самого начала своей пророческой карьеры или даже в то время, когда дом Жерль открыл её для себя, примерно за десять лет до открытия штатов. Перисс Дюлюк знал о прорицаниях девицы лишь из брошюр, которые ходили о ней, и из сведений, полученных от приора картезианцев. Дом Жерль, знавший её двенадцать лет, питал величайшее доверие к её вдохновению. Он объявлял себя совершенно убежденным в том, что она выражает замыслы Бога; до такой степени, что из-за неё он пустился в политику, голосовал вместе с патриотами и обличал ошибки духовенства, к великому скандалу членов своего ордена и к аплодисментам передовых партий. Но чего только не предсказывала «девица из Перигора»? Она возвещала восстановление веры, обращение иудеев, объединение сект, уничтожение нечестивцев, всеобщий мир и Революцию, распространяющуюся на папство. Она также предсказывала физическую революцию и то, что люди увидят образ рядом с солнцем... Пасквили, исходившие от её сторонников и родственников, распространялись в Париже как в мистических кругах, так и в политических клубах. Говорили, что целая документация была отправлена в Сорбонну и Хранителю печатей. Однако, несмотря на важность этого проявления и добросовестность её главного поручителя, Перисс оставался скептиком. «Во что из всего этого мы должны верить, — писал он в Лион, — мы, видевшие так много подобных чудесных объявлений, которые оказывались безрезультатными». Несколько месяцев спустя он уже не сомневался. Когда он несколько раз обедал с пророчицей и беседовал с ней, его мнение стало откровенно дурным. Бедная девушка показалась ему пребывающей в полном заблуждении относительно реальности своих даров и своей миссии.
Довольно примечательно, что, будучи предупрежденным о самых поразительных событиях того, что называли революционным иллюминизмом, Виллермоз во всех этих случаях сохранял осторожную сдержанность. Указывает ли этот довольно необычный способ суждения на то, что лионец интересовался чудесами тем больше, чем более специально они предназначались ему и могли способствовать росту его известности и значимости? Заставляет ли это предположить, что опыт прошлых лет с мадемуазель Рошетт и Неизвестным агентом всё же принес свои плоды? Справедливо заметить, что Перисс был в то время информатором своего учителя и что его умеренность, безусловно, в значительной степени ответственна за ту мудрость, которую мы наблюдаем.
Тем не менее, маленький кружок не совсем отказался от своей тайной веры. Если события дня заставляли некоторых отодвигать духовные заботы на последний план, то другие оставались верны своим доктринам и практикам: таковы были Коэны, которые в марте 1790 года, в день равноденствия, притворялись больными, чтобы иметь возможность «уединиться в частном порядке», и особенно Сен-Мартен, который снова принялся сочинять философские и мистические труды.
Клод де Сен-Мартен, однако, изменился. Его последнее произведение «Человек желания», вышедшее в 1790 году, имело более свободные и поэтичные интонации, чем всё, что он писал до сих пор. Конечно, он оставался верен своим прежним друзьям и не упускал случая, например, навестить Перисса каждый раз, когда останавливался в столице; но его жизнь обосновалась в Страсбурге, и центром его внутреннего созерцания был уже не только Трактат о реинтеграции. Он принял Якоба Бёме в качестве духовного наставника наряду с доном Мартинесом. Лицом, ответственным за эту эволюцию, была госпожа де Бёклен, которая перевела ему книги мистика-сапожника из Гёрлица и открыла произведения Клопштока и Гесснера, которая, в сущности, приобщила его к германской мистике и поэзии. Влияние этого откровения было очень велико для развития его мысли. Не отрекаясь от своих прежних привязанностей, Неизвестный философ отныне считал «дражайшего Бёме» своим вторым учителем, Шарлотту де Бёклен — самой дорогой из своих подруг, а Страсбург — земным раем.
Перисс был доверенным лицом этого энтузиазма в апреле 1790 года. Но он понял лишь внешнюю сторону этой дружбы с женщиной, «которую он ставит очень высоко в великих делах, не как кризиака, ибо она, напротив, магнетизерша, но как очень возвышенную в доктрине», и не сумел разглядеть перемены в мыслях и поведении, которые обдумывал Сен-Мартен. Неизвестный философ, казалось, следовал своим обычным путем, «если не считать, — замечал Перисс, — что в Париже и Страсбурге он немного заигрывает с кризиаками, не предаваясь им, однако, полностью». Тем не менее он не смог скрыть, что не мог простить Виллермозу создание Великих Профессов, это сочетание, которое лионец сделал из тамплиерского Франкмасонства с доктриной Мартинеса де Паскуалли.
Спор был давним. Это был тот самый спор, который с 1773 года постоянно возобновлялся по поводу ценности церемоний, посвящений, формальностей; тот, который ставил под вопрос полезность их тайных кружков. Какую бы заботу ни проявляли оба друга, чтобы казалось, будто они забыли о своих разногласиях, им не удалось прийти к согласию. На мгновение подчинившийся, скорее, чем убежденный чудом Неизвестного агента, Клод де Сен-Мартен, после всех опытов магнетизма, все больше видел, что есть низменного и нездорового в этой склонности к чудесному, которую он порой принимал за стремление к мистическому познанию. Он понимал, каким серьезным опасностям подвергают себя те, кто слушает учителей оккультных наук, вызывает духов, ждет необычайных проявлений и забывает Бога ради «людей с секретами». В конце 1789 года он решил оставить Франкмасонство и отправил в Лион свое прошение об отставке из Исправленного Шотландского Устава. Однако узы посвящения оставались ему еще дороги, до того трудно каждому из нас убить в себе ветхого человека; он хотел бы иметь возможность при случае узнавать наставления Неизвестного агента, не будучи для этого частью Благодеяния. Виллермоз не ответил на эту просьбу.
В июле 1790 года, написав Антуану Виллермозу для урегулирования некоторых дел, Сен-Мартен воспользовался случаем, чтобы напомнить «дорогому старшему брату», что его отставка была безотзывной и что он настаивает на том, чтобы его вычеркнули из масонских списков, в которые он был внесен с 1785 года. Хотя он чувствовал всю бесполезность повторения объяснений, которые Виллермоз никогда не понимал, он не смог удержаться от того, чтобы в последний раз возобновить дискуссию. «Я не буду утомлять его более подробным изложением причин, которые меня побуждают. Он хорошо знает, что, убрав мое имя из своих реестров, он не причинит себе никакого вреда, поскольку я ни на что ему не гожусь; он знает, к тому же, что мой дух никогда не был туда вписан, а ведь быть связанными лишь формально — это не значит быть связанными. Мы всегда будем ими, надеюсь, как Коэны, мы будем ими даже через посвящение, если, конечно, моя отставка не станет тому препятствием. Ибо тогда я принесу в жертву даже посвящение, поскольку весь масонский режим становится для меня с каждым днем все более несовместимым с моим образом жизни и простотой моего пути». Он добавлял, что сохранит до гроба уважительную память о Жан-Батисте Виллермозе.
Эти заверения звучат как прощание. Сен-Мартен нашел в Эльзасе «землю обетованную», то есть место уединения и труда, с помощью бдительной дружбы. Он радостно покидал запутанные дороги, которыми до тех пор следовал, и не жалел «ни о каком головокружении», решив больше не искать ничего, кроме Бога. События Французской революции не должны были оторвать его от принятого решения, совсем наоборот; они принесли ему лишь новые темы для размышлений и веские причины углубить проблему зла и проблему искупления, а также привязаться к Иисусу Христу как к единственному посреднику. Он принял Революцию как указ Провидения, но стремился сделать из нее лишь средство духовного обогащения и повод лучше понять Священное Писание и пути божественной мудрости. Так он мог сохранить этот душевный мир, который был ему так необходим посреди потрясений и несчастий этих мрачных дней.
Совершенно иным был путь, которому следовал Жан-Батист Виллермоз в то же время. Лион не был для него, как Страсбург для Сен-Мартена, оазисом счастья и утешения. Мир не царил в городе; он не царил в ложе Благодеяния, и даже в сердце Жан-Батиста Виллермоза. Совсем наоборот, масонские дела становились источником постоянных забот. Революционные события были между братьями, некогда едиными и дисциплинированными, лишь поводом для раздора. Вероятно, по той причине, что никто из них не следовал пути Неизвестного философа, который заключался в том, чтобы рассматривать каждую вещь под углом вечности и избегать, насколько это возможно, вмешательства в земные дела.
Жан-Батист Виллермоз принял передовые взгляды тех, кого называли патриотами, которых в ассамблее представляли Миллуа и Перисс Дюлюк. Он был одним из тех либеральных буржуа, которые объединились, чтобы сформировать в Лионе патриотические комитеты, из которых уже в 1789 году родилось Общество друзей Революции, преобразованное в Клуб друзей конституции. Стремление направлять публику, которое проявляли эти общества, склонность поучать, выступать с предостережениями и уроками, очень хорошо соответствовали характеру нашего лионца; он чувствовал себя там непринужденно, в немногочисленной и избранной среде, среди других буржуа, исполненных благих намерений и чувства своей новой важности как граждан.
Благодеяние, напротив, насчитывало гораздо больше людей, недовольных новым порядком, чем ярых сторонников Революции. Дворяне и торговцы, составлявшие большинство его членов, не могли переносить без раздраженной тревоги ни отмену своих привилегий, ни неопределенность времен, ни нестабильность торговли. Мы жили в смутные дни, когда страсти и интересы вступали в конфликт. Чувство надежды и доброй воли, которое воодушевляло большинство французов, угасало; обострялись разногласия, которые казались незначительными во время выборов в Генеральные штаты; дух самопожертвования и энтузиазм сменялись унынием и раздражающими подозрениями. Беспорядки в сельской местности, осложнившие восстание в июле 1789 года, вызвали первые паники и первые эмиграции. Каноник Анри де Кордон покинул Лион, чтобы искать в Италии более спокойный климат. Среди его собратьев, оставшихся во Франции, Пагануччи, Бельц, де Раше и де Бори все меньше скрывали тревоги, которые вызывала у них политическая ситуация. Они были не единственными. Перисс Дюлюк 3 сентября 1789 года так резюмирует размышления, навеянные недовольством, которое, как он чувствует, назревает у его соотечественников: «Именно общественного духа больше всего не хватает нашим согражданам... наш город содержит лишь частные интересы, которые презирают или не признают общественное благо».
Легко издалека писать принципиальное осуждение. На самом деле, «частные интересы», о которых идет речь, проявлялись особенно настойчиво в 1789 году, и в Лионе в особенности; было простительно думать о них, а не посвящать себя законотворчеству в абсолюте. Кризис тяжело сказывался на шелковой промышленности. Число безработных рабочих оценивалось в 40 000 человек. С другой стороны, вопрос снабжения был серьезным; потребовалась вся энергия и умелые меры последних консулов, чтобы избежать нехватки хлеба.
С наступлением зимы, уже в октябре, было сформировано Филантропическое общество для борьбы с нищетой, у которого можно похвалить хорошую организацию, разумные и разнообразные замыслы, щедрый дух. Оно сумело собрать по подписке весьма значительные суммы, которые позволили ему оказать помощь более чем двадцати тысячам нуждающихся. Его роль не ограничивалась этой материальной помощью; его директора стремились оказать моральное воздействие на народ, развивая в народных классах образование, вкус к труду, религию и принципы порядка и справедливости. На практике они открыли ткацкие мастерские и прядильни для безработных, учебные курсы и школы для бедных детей.
Все это известно. Но что менее известно, так это то, что лионское Филантропическое общество, по-видимому, было масонского вдохновения и особенно развивалось в кругу масонов Благодеяния. Еще в 1786 году Виллермоз и его друзья занимались обществом с тем же названием, созданным в стороне от их лож и стремившимся быть «чисто гражданским», но все же сильно окрашенным масонством. Было ли общество 1789 года лишь развитием, под давлением обстоятельств, этой старой благотворительной организации?
На этот вопрос нельзя ответить утвердительно из-за отсутствия сведений о составе его руководящего бюро и именах первых членов. Это общество, весьма красноречивое в определении своих проектов и принципов, в своих проспектах остается крайне сдержанным. Имена руководителей не упоминаются ни в постановлении муниципалитета, который 22 октября 1789 года признал его полезность, ни в хвалебном отчете, опубликованном в 1790 году в «Астрономическом и историческом альманахе города Лиона». Однако в досье революционной эпохи сохранилось несколько проспектов и, что нас интересует больше, два списка членов за 1791 и 1792 годы. Они почти не позволяют нам сомневаться в его характере. Мы констатируем, что в Филантропическом обществе в 1791 году президентом был Пагануччи, вице-президентом — аббат Розье, а казначеем — Браун. Среди весьма многочисленных плательщиков взносов, сгруппированных по квартальным комитетам, можно найти также немало Благодетельных рыцарей. Антуан Виллермоз входит в комитет улицы Бюиссон, где он проживал, и можно отметить знакомые имена Бельца, Гийена, Миллуа, Беррюйе, Мольера, Дюмулена, Мезоннёва, которые, несомненно, являются Братьями с теми же именами. Однако ни Жан-Батист Виллермоз, ни его брат Пьер, ни Перисс Дюлюк не записаны в ряды этого общества христианской благотворительности, либо потому, что их остановил размер взноса, либо, скорее, потому, что к этой дате они уже обсуждали его руководство и дух.
Дело в том, что всякое сотрудничество становилось все более трудным между людьми, которые расходились во мнениях, даже когда речь шла лишь об облегчении нищеты. Благодетельные рыцари не были исключением, и хотя они в течение долгих лет приучались работать сообща, на равных братских началах, они позволили страстям того дня овладеть собой.
Политическое поведение Братьев-депутатов сразу же стало предметом скандала для большинства членов ложи. Поведение Перисса вызвало особенно резкую критику. Его обвиняли в честолюбии; его обвиняли в том, что он домогается поста мэра и сеет беспорядки в Лионе, чтобы достичь своих целей. С 5 по 7 февраля вспыхнул бунт, в ходе которого ополченцы кварталов отказались уступить место отрядам добровольцев, организованным последним из эшевенов Имбером Коломесом. Рассказывали, что бунтовщики были подкуплены типографом Периссом, который действовал по наущению своего брата-депутата. Что было правдой в этих слухах? Во всяком случае, они приводили в ярость Перисса Дюлюка, ибо он знал, что источник этих сплетен исходит прежде всего от Бельца, его собрата, и что клевета на него берет начало в ложе Благодеяния, где у него должны были быть только друзья. Он узнал, что донос даже запятнал его репутацию перед Братьями из Парижа. Понятна его горечь и желание получить официальные извинения от этих «дорогих Братьев-обвинителей и клеветников», прежде чем он сможет снова помышлять о том, чтобы заниматься с ними масонскими работами.
Партии организовались на фоне раздоров. Наши мистические франкмасоны в разгар этих событий окончательно разошлись и позволили умереть тому немногому, что оставалось от их братства. В Ассамблее Жан де Тюркхейм подал в отставку вместе с группой депутатов-аристократов. Декан Кастеллас числился среди «черных», хотя и остерегался возвышать голос — как в частном порядке, так и во время заседаний. Совсем иным было отношение графа де Вирьё, который часто выделялся своими яростными выступлениями; вспыльчивый характер уроженца Дофине и его склонность к противоречиям затрудняли его классификацию. Одно кажется несомненным: Перисс Дюлюк не мог его терпеть и описывал его без снисхождения как неисправимого смутьяна, снедаемого желанием получить в Ассамблее руководящую роль. С другой стороны, если мнения Кастелласа, Вирьё и столь многих парижских и лионских Братьев были весьма далеки от мнений Перисса, то сам Миллуа был весьма далек от «Дела». Таким образом, политические разногласия препятствовали любым отношениям между патриотами и умеренными, а вопросы веры разделяли патриотов. С какой бы стороны ни рассматривать этот вопрос, между этими людьми не было никакой возможности для согласия. Бедный Виллермоз тщетно упорствовал, пытаясь сохранить среди своих хотя бы видимость единства.
В апреле 1790 года новый удар настиг его лично. Неизвестный агент дал понять, что сверхъестественным порядком он лишается своей роли главы Посвященных и хранения инструкций, которые он получил; Жан Пагануччи был повышен до его места в качестве пастора и хранителя. Виллермоз страдал от этого унижения. Уже давно у него были серьезные сомнения относительно ценности действий, которыми руководствовалась госпожа де Вальер; но то, что это вдохновение было «аристократическим», стало горьким открытием для «патриотов», которые верили в нее. Политика начала вмешиваться в самые нематериальные вопросы, она портила самые чистые души.
Лион в то время оставался глубоко разделенным. Новая муниципальная власть и ее мэр, Палерн де Сави, достойный представитель добродетелей высшей буржуазии, не могли укротить сложные страсти города, потрясенного серьезным промышленным кризисом в такой же мере, как и политической неопределенностью. Близость Савойи и Ломбардии, куда бежали многие эмигранты, также была причиной страха и волнений; циркулировали тенденциозные новости; во всех кругах царила тревога. В то время как антиреволюционеры разоблачали в Периссе Дюлюке особенно решительного зачинщика беспорядков, сам Перисс пугался слабости королевской власти и полагал, что беспорядки и мятежи подогреваются аристократами, чтобы помешать установлению конституции и торжеству свободы. Каждый человек, ставший сторонником какой-либо партии, подозревал в самых черных замыслах тех, кто имел несчастье думать не так, как он.
Жан-Батист Виллермоз не избежал этого безумия подозрений и доносов, которое является весьма печальной главой истории Французской революции. Он был, со своей стороны, убежден, что «Принцы», графы д’Артуа и Прованский, братья короля, рассчитывали на Лион, чтобы восстать против Учредительного собрания и предпринять реставрацию наследственных привилегий. Еще в марте 1790 года он отправил в Париж некий «Туринский бюллетень», который, несомненно, содержал некое откровение о планах эмигрантов. В августе было перехвачено и опубликовано письмо, которое, казалось, могло оправдать все опасения. Оно было написано как раз бывшим Братом Благодеяния, каноником Анри де Кордоном, который счел необходимым предупредить некую госпожу де Персо, чтобы она остерегалась «мины, готовой взорваться». Виллермоз счел себя вправе бороться, насколько позволяли его средства, против столь «чудовищного заговора»; только средства, которые он использовал, вряд ли делают честь его мужеству или его прямоте. На самом деле он ограничился тем, что пересылал в Париж доносы, которые получал. Таким образом, в ноябре и декабре 1790 года он сыграл роль посредника между Периссом Дюлюком и помощником майора Фрашоном, членом «Друзей Конституции», который в то время получал всевозможные откровения от трактирщика Клерка, рабочего Монье и некоего Прива, капитана Гургийона, по поводу своего рода реакционного заговора, главой которого был Гийен де Пужелон, бывший эшевен. Фрашон и Виллермоз, убежденные в важности этих сплетен, тем не менее не хотели доносить на них сами. Перисс, которому факты казались весьма плохо установленными, еще меньше желал компрометировать свое достоинство депутата. Письма лионцев были поэтому переданы в форме анонимных выдержек в Комитет по расследованиям. По правде говоря, депутат от Лиона, возможно, потому, что знал по личному опыту, как мало оснований имеют некоторые слухи, находил опасения своего старого друга слишком романтичными и не очень верил, что «Высочества» и «Величества» готовы приехать в Лион, чтобы открыть эру реакции. Он, кроме того, знал, что агентство внутренней разведки, которым являлся Комитет по расследованиям, имело в Лионе постоянных корреспондентов. Однако он очень не доверял такого рода людям, которым выгодно выстраивать интриги на пустом месте и пускать в ход тревожные слухи, чтобы заставить подтвердить свои доносы заслуживающими доверия гражданами.
Дело, однако, имело продолжение, поскольку привело в декабре к аресту Гийена и нескольких сообщников. Примечательно, что обвиняемые позже, защищаясь, приводили те же аргументы, которые Перисс Дюлюк выдвигал, чтобы успокоить и обнадежить Виллермоза; они утверждали, что были введены в заблуждение провокаторами и платными доносчиками.
Жан-Батист Виллермоз в 1789 и 1790 годах числился среди «патриотов». Реакционный пасквиль, который под названием «Мнение истинного патриота» приводил список «мнимых друзей Конституции, так называемых друзей народа, которые служат лишь для того, чтобы подстрекать его к беспорядкам», вносит имя Виллермоза в один ряд с Фроссаром, Фрашоном, Лосселем, Роланом де Ла Платьером, Шалье и другими.... «Демагог во всех отношениях», который был таким образом разоблачен и принадлежал к кварталу Гран-Кот, скорее всего, является д-ром Пьером Виллермозом. Но оба брата прекрасно ладили в политике, о чем свидетельствуют письма, которыми они обменивались во время пребывания Жан-Батиста в Париже. Они оба были друзьями и сторонниками нового мэра, д-ра Вите, и были крайне заинтересованы в том, чтобы из Лиона были выведены войска и офицеры-аристократы из полков г-на де Ла Шапеля. Эта деятельность на благо общества была не совсем бескорыстной. Во время поездки в Париж в начале 1791 года Жан-Батист участвовал в проектах лотереи, тонтины Лафаржа, которую пытались сделать патронируемой Ассамблеей. Он также надеялся получить должность на монетных дворах, которые в то время регулировались, благодаря объединенной поддержке своих учеников всех взглядов, как Вирьё, так и Перисса Дюлюка. Но проект не получил продолжения, либо потому, что Вирьё имел меньше влияния, чем он думал, либо потому, что заинтересованное лицо изменило свое мнение в промежутке.
Вступление в силу Гражданской конституции духовенства также стало для Виллермоза поводом для активной деятельности по даче советов, рекомендаций и доносов, о чем мы находим многочисленные отголоски. Благодаря ему аббат Рено, кюре Сансе, Брат Благодеяния, был горячо рекомендован епископу Ламуретту. Мы воздержимся от оценки этих шагов, поскольку они исходили из искреннего желания служить религии. Не ново заметить, что Виллермоз невинно смешивал ее со своими личными убеждениями. Религиозная реформа, которая готовилась, казалась ему способной приблизить католицизм к тем формам истинного первобытного культа, которые, как он полагал, он знал; все убежденные Коэны разделяли это убеждение. Клод де Сен-Мартен, прежде всего, был ярым сторонником Гражданской конституции. Эти мечтатели надеялись, что обновление духовенства вызовет омоложение христианства, пробуждение веры. «Христиане пребывали в летаргическом сне, они пробуждаются, разделяясь, — пишет Перисс Дюлюк. — Дух господства, низкий интерес соблазнили благочестие. Нужно просвещать, назидать, объединять, бодрствовать, это час дня, когда часовые должны разоблачить врага. Это час труда».
Весьма разочаровывающая задача ждала тех, кто намеревался поддержать конституционное духовенство и надеялся тем самым внести вклад в развитие христианства. Виллермоз не пал духом, будучи силен тем презрением, которому его научил Паскуалли по отношению ко всем установленным Церквям и ко всем священникам. В его глазах те, кто компрометировал религию, были священнослужителями, которые отказывались подчиняться законам государства, и против них он надеялся мобилизовать всю добрую волю, всех истинных верующих. Несомненно, именно для исполнения подобного долга аббат Розье принес присягу и оставил свои теплицы и питомники, чтобы занять приход Сен-Поликарп, хотя всю жизнь проявлял мало склонности к пастырству. Жан-Батист Виллермоз же слишком привык играть в своем маленьком кругу роль религиозного лидера, чтобы не увлечься этими вопросами, которые были ему так дороги. Ему было даже недостаточно учить правильному вероучению тех из своих учеников, которые приходили к нему за советом в своих сомнениях, как к своему духовному наставнику; он счел своим долгом попросить о тайной встрече с епископом Ламуреттом, о которой мы не знаем, имел ли последний повод быть довольным.
Лучшим оправданием этой деятельности служит то, что он был призван решать деликатные вопросы, чтобы защитить одновременно отправление законного культа и свободу совести частных лиц, в силу своих обязанностей в Отель-Дьё. После серьезного финансового кризиса, который разорил городские больницы и спровоцировал отставку прежних ректоров, Виллермоз был назначен муниципальным органом в число восьми администраторов, ответственных за обеспечение надлежащего функционирования больничных служб. Его назначение было ратифицировано 19 мая 1791 года. Это не было синекурой ни с финансовой точки зрения, учитывая исчезновение доходов и привилегий, которые до тех пор поддерживали древнее учреждение, ни с моральной точки зрения, поскольку все капелланы больницы отказались от присяги, требуемой от всех священнослужителей, исполняющих государственные должности. Виллермоз, специально отвечавший за внутреннее управление, находился в ежедневном контакте с сестрами-госпитальерками. Однако выясняется, что сестры больниц были весьма враждебно настроены по отношению к конституционным священникам и что это были девицы, которые «не очень-то любили подчиняться»; выясняется также, что Виллермоз, возможно, не проявлял по отношению к ним всей необходимой осторожности. Он всегда был весьма упрям, и когда дело касалось его личных убеждений, он не выказывал ни терпения, ни терпимости. Мы знаем, что он хотел бы добиться осуждения монахинь посредством административных взысканий, и что более мудрый Перисс Дюлюк призвал его к осторожности и умеренности.
Раздоры, порожденные Гражданской конституцией духовенства, окончательно рассорили между собой масонов Благодеяния; и в этом вопросе они тоже не пришли к согласию. Напротив, бегство короля и планы республиканского режима, которые так глубоко взволновали общественное мнение, не усилили у них уже существующие разногласия. Благодетельные рыцари все остались верны монархическому принципу.
Перисс выражает в своих письмах причины, скорее обдуманные, чем продиктованные чувствами, которые привязывают его к королевскому правительству. Эта мудрость, состоящая из страха спровоцировать более глубокие потрясения и отказа заходить слишком далеко в авантюрных экспериментах, была присуща большинству. Депутат от Лиона, который довольно точно представляет либеральное мнение членов Учредительного собрания, выказывает лишь ужас по поводу прокламации на Марсовом поле в июле 1791 года. Он высокомерно порицает дерзость ораторов Якобинского клуба и осуждает преступную экзальтацию некоторых депутатов, «иезуитов Конституции», которые, «под маской защитников свободы», стремятся лишь спровоцировать беспорядки. Это было время, когда многие решили покинуть Клуб, чтобы найти в другом месте помещение для собраний, где царила бы более спокойная атмосфера. Перисс был в числе членов Клуба фельянов. Несмотря на свой обычный пессимизм, презрение, которое он питал к демагогам, побуждало его недооценивать силу своих противников. «У них нет и шести сторонников в Ассамблее, да и те не осмеливаются показаться, — писал он 17 июля, — и, за исключением желчного Робеспьера и многословного Петиона, остальные — либо идиоты, либо глупцы».
Революции никогда не нуждались в большом уме и талантах, настолько популярность, достигнутая насилием и демагогическим повышением ставок, легко превосходит ценность и оказанные услуги. Перисс, однако, надеялся, что эта Конституция, одним из составителей которой он был, окажется достаточной для восстановления порядка и процветания, в то время как он с тревогой следил за развитием страстей. Незаконные действия Клубов казались ему худшей опасностью. Вместе со своими коллегами из Лиона, в официальных письмах и в частной переписке, он проповедовал мудрую умеренность, ужас перед мятежниками и абсолютное уважение к закону.
Было уже слишком поздно. В Лионе Народное общество друзей Конституции, имевшее секции в каждом квартале, легко затмило другой Клуб, более старый, более избранный, более серьезный и, по правде говоря, более скучный. Оно покровительствовало демократам, которые группировались вокруг Ролана де Ла Платьера, или экзальтированным личностям, таким как Шалье. Оба клуба были теоретически объединены. Но знатные патриоты, посещавшие старый Клуб, не находили по вкусу ни смешанную среду Народного общества, ни грубый пафос, ни чрезмерные требования его любимых ораторов. Они вполне естественно были склонны сблизиться с принципами, исповедуемыми парижским Клубом фельянов.
Ситуация становилась всё более разочаровывающей для тех, кто, работая над тем, чтобы наделить Францию справедливой и великодушной конституцией, полагал, что трудится ради всеобщего счастья и прогресса. Понятна горечь Перисса Дюлюка в тот момент, когда, завершив свою задачу и по окончании работы законодательного органа, он подумывал о возвращении в родной город. Он понимал, что его усилия были тщетны и что его стремление к справедливости лишь создало ему врагов во всех партиях, а его воображение, усиливая его обескураженный пессимизм, рисовало его как «одного из тех отверженных людей, к которым опасно приближаться и которыми всё окружающее их скомпрометировано».
Эта концепция, уже романтическая, его политической роли была более не ко времени. Смерть наступает быстро во времена революции, а отсутствующие не лучше мертвых. Забота о законности была уже давно пройденным этапом. Личность и идеи Перисса больше не могли вызывать интереса у его соотечественников. В провинции, как и в столице, политические разногласия осложнялись тревогой из-за войны и вторжения, а соперничество людей у власти окончательно дезориентировало общественное мнение. Двусмысленное поведение короля и его окружения было предметом страстных комментариев. Говорили об измене; тех, кого ещё вчера приветствовали, теперь называли врагами народа. Самые серьезные вопросы обсуждались посреди беспорядков. Падение короля после 10 августа, его суд, его смерть, устранив вместе с монархией один из главных предметов раздора, не принесли успокоения.
В Лионе ситуация оставалась тревожной. Мэр Вите, уставший от своих обязанностей, подал в отставку в ноябре 1791 года и поспешил отправиться в путешествие в Прованс, не дожидаясь назначения своего преемника. Он покидал на время город, где республиканцы, друзья Ролана, теперь выглядели умеренными и вынуждены были приложить немало усилий, несмотря на поддержку большинства избирателей, чтобы противостоять нападкам фанатиков, самым ярым из которых был муниципал Шалье. Долгие месяцы беспорядков, прокламаций, неопределенных выборов привели к муниципальным кризисам февраля и марта 1793 года, ознаменовавшим триумф клубистов; затем к революционному дню 29 мая, когда ситуация перевернулась, и Лионские секции, восставшие против угрозы экстремистской тирании, изгнали мэра Бертрана и арестовали Шалье.
Город грубо принял сторону в смертельной распре, которая разделяла в Париже Конвенционалов на жирондистов и монтаньяров. Лионский повстанческий комитет, вскоре преобразованный в Народную комиссию общественного спасения, не колеблясь порвал с Конвентом, как только стало известно о результатах событий 31 мая и 2 июня и об объявлении вне закона жирондистов. Именно эта Комиссия предала суду Жозефа Шалье и приговорила его к смерти. Однако мятеж не сразу стал непоправимым. Между Парижем и Лионом было несколько месяцев переговоров и надежд. Примирение часто казалось близким, ибо лионцы не намеревались выступать заодно с роялистами Запада и Юга и при любом удобном случае стремились подтвердить свои республиканские чувства. Потребовалась вся непримиримость Робеспьера и его окружения, а также падение Дантона, чтобы развязать настоящую гражданскую войну, осаду Лиона, которая длилась с 8 августа по 9 октября 1793 года.
Мы не знаем, долго ли Благодеяние сопротивлялось этим бурям. Виллермоз писал, что благодаря твердости своих принципов братья Великие Профессы сумели бороться лучше, чем другие масоны, прежде чем были «увлечены потоком». Будем надеяться на это. Упадок франкмасонства в первые годы Революции — явление общее. Ложи закрывались одна за другой. Повсюду масоны покидали свои общества, как покидают устаревшие привычки в новых обстоятельствах. Г-н Гастон-Мартен мог написать, что к концу Учредительного собрания «Великий Восток был лишь каркасом, численность которого растаяла». Последующие годы усугубили крах. Филипп-Эгалите лишь констатировал его, объявив публике 5 января 1793 года, что слагает с себя все достоинства и функции Великого мастера Великого Востока и что отныне отказывается заниматься франкмасонством, поскольку предпочитает реальность пустым призракам. К этой дате масоны, буржуа и аристократы, уже наполняли тюрьмы или встали на путь изгнания. Террор окончательно рассеял их, а гильотина проредила их ряды. Лишь дольше просуществовали некоторые мелкие спорадические кружки с ограниченной деятельностью, которые пытались остаться незамеченными. Ибо факт остается фактом: санкюлоты считали франкмасонство памятником фанатизма и притоном аристократии.
В 1793 году отель Благодеяния в Бротто был уже закрыт. То немногое, что оставалось реальным, заключалось в его архивах, которые Виллермоз упаковывал как мог, чтобы вывезти из этого отдаленного квартала, который собирались занять войска.
Неизвестно, описывал ли Неизвестный агент эти беспорядки как свершение зловещих предсказаний, которыми он некогда угрожал тем, кто не прислушается к его посланию. По правде говоря, Лионские Посвященные были тогда слишком вовлечены в пучину событий, чтобы иметь возможность подолгу останавливаться на прорицаниях своей пророчицы. Жак Миллануа был одним из тех республиканцев, кто призывал к восстанию против Конвента; граф де Вирьё поспешил на помощь тем, кто организовывал оборону города; в то время как старый Пагануччи использовал свои бухгалтерские таланты, чтобы навести порядок в ресурсах, которыми располагал генерал Преси, военный руководитель мятежников.
Виллермозы и Перисс Дюлюк в этих трудных обстоятельствах придерживались довольно неопределенной позиции. Их взгляды скорее относили их к якобинскому лагерю, тогда как их вкусы и связи причисляли их к умеренным. Это были веские причины для того, чтобы попытаться оставаться в стороне. Все, что известно о поведении Жана-Батиста Виллермоза, остается неясным. Так, он утверждает, что подписал революционную петицию от 14 мая 1793 года, что после 29 мая его искали как подозреваемого и исключили из департаментской ассамблеи, членом которой он был, как сторонника Шалье; с другой стороны, мы видим, как 8 августа он покидает свой дом в Бротто, чтобы запереться в городе, словно вступая в сговор с мятежниками. Его кажущаяся приверженность не исключала осторожности. Он будет утверждать, что никогда ничем не способствовал — ни своими действиями, ни своими деньгами — осаде города и ограничил свою роль тем, что по мере сил исполнял обязанности администратора госпиталей.
Как только окружение Лиона показалось ему неминуемым, его первой заботой стало покинуть дом Бертрана в Бротто, где он жил восемнадцать лет. Это было 6 или 7 августа, накануне того дня, когда был произведен первый пушечный выстрел. Виллермоз, предупрежденный об угрозах, нависших над городом, поспешил перевезти свою мебель и мебель своей сестры, не забыв о драгоценных масонских бумагах, которые он упаковал в несколько сундуков. Перевозка осуществлялась с помощью одного из служителей ложи, в то время как падали первые ядра, которым предстояло в ходе осады разрушить отель Благотворительности.
Уже 25 сентября было снято жилье из четырех комнат на втором этаже дома № 20 по улице Клермон, на углу улицы Лафон. Договор аренды был заключен на имя госпожи Провансаль; было оговорено, что ее брат Жан-Батист субарендует у нее одну комнату в квартире. Домочадцев было совсем немного. Несколькими месяцами ранее госпожа Провансаль потеряла своего сына Жана; при ней осталась лишь юная сирота, внучатая племянница старого друга, которую она воспитывала с трехлетнего возраста и считала своей дочерью. Жаннетта Паскаль служила компаньонкой своей старой подруге и секретарем Жану-Батисту Виллермозу, которому очень нужны были ее молодые глаза, чтобы заменить свои, утомленные долгой работой по переписыванию и копированию. Именно в этом тесном жилище, в самом сердце города, они провели гнетущий период осады. Виллермоз рассказывал в 1810 году, что в первые дни после переезда бомба упала в его комнату и превратила в пыль один из сундуков, в которых хранились драгоценные масонские архивы.
Роль администратора Отель-Дьё позволяла Жан-Батисту Виллермозу быть полезным, не компрометируя себя. Он поставил себе в заслугу то, что в этот драматический период посвятил этому все свое время и все свое мужество. Если верить ему, то отчасти благодаря ему удалось обеспечить снабжение больницы, а также защитить деньги и провизию от реквизиций защитников города. В страшные ночи с 22 по 25 августа, когда Лион пылал под вражескими ядрами, Виллермоз вместе со служителями и сестрами милосердия занимался перевозкой больных, чтобы спасти их от огня. Именно ему 24 августа пришла в голову мысль поднять над большим куполом черный флаг нищеты, чтобы молить о пощаде осаждающих. Но мрачный стяг был истолкован как сигнал отчаянного сопротивления, и больница продолжала служить мишенью для противников Лиона. Вместе со всеми, кто изо всех сил пытался потушить многочисленные очаги пожаров, угрожавших огромному зданию, Виллермоз работал не покладая рук в течение трех дней и трех ночей. Когда тревога миновала, он занялся переездом больных, которых временно разместили в менее опасных местах; были выбраны монастыри кордельеров-обсервантов и «Двоих влюбленных» в предместье Вез. Нетрудно представить, чем был переезд сотен больных и монахинь, которых укрывали здания Отель-Дьё. Перевод был завершен 2 сентября.
Среди населения, запертого блокадой, многие без надежды переносили тяготы осады, многие не верили в успех и боялись, что их соотечественники своим упрямством лишь усугубят свое положение. Аббат Розье был одним из таких пессимистов, некоторые скажут — пораженцев; что, впрочем, не мешало ему помогать несчастным из своего прихода посреди руин, вызванных канонадами осаждающих. Он был инициатором собраний «стариков», которые разделяли его опасения. Можно предположить, что среди этих почтенных особ, возможно, находился и Жан-Батист Виллермоз. Несколько собраний состоялось в большом зале здания, где торговцы совершали свои биржевые операции и которое называли Ложей Биржи. Обсуждалось, возможно ли договориться о сдаче города; но проект не получил продолжения, так как генерал Преси разогнал «клубистов». Вскоре после этого, в ночь на 29 сентября, ядро окончательно разрушило дом аббата Розье на улице Вьей-Монне и убило его в постели, пока он спал. В тот же день епископ Ламуретт был взят в плен Конвенционалами.
Проект переговоров был возобновлен несколько недель спустя, когда всем стало ясно, что партия проиграна и уныние стало всеобщим. Те, кто меньше всего пошел на сделку с мятежом, сотрудничали с членами секций, пытаясь предотвратить надвигавшуюся катастрофу. Преси на этот раз не смог помешать собранию тех, кто хотел «обдумать средства спасения» города. Перисс Дюлюк 8 октября председательствовал на собрании комиссаров городских секций, которое заседало в Сен-Низье с утра до вечера. Среди участников этого отчаянного собрания мы находим несколько знакомых имен: вице-председателя дебатов Мезоннёва и Виллермоза. Но речь, вероятно, шла об Антуане, который в секции улицы Бюиссон оказался вовлечен в управление городом. Несмотря на противодействие Преси, который, однако, решившись на отступление, намеревался призывать к отчаянному сопротивлению тех, кого он собирался бросить, было решено, что депутация немедленно отправится договариваться о капитуляции. Были выбраны тридцать два депутата, которых Перисс повел в Сент-Фуа в сопровождении трубача. После шестичасового перехода они прибыли к представителям Конвента. Один из осаждающих, генерал Доппе, заявляет в своих воспоминаниях, что лионские буржуа предложили лишь «незначительные средства для соглашения». Перисс оставил свидетельство, что они все же получили некоторые обещания о помиловании. Могли ли они сделать больше и договориться лучше? Разве они не были полностью отданы на милость победителя? В этот самый момент Преси пытался прорвать блокаду и совершить отступление, чтобы спасти наиболее скомпрометированные элементы своей армии и спастись самому. По крайней мере, в последнем он преуспел полностью. Именно в ту же ночь с 8 на 9 октября армии Конвента заняли город.
Какими бы ни были обещания, данные побежденным, их действие было недолгим. Тем не менее, было замечено, что первые представители Конвента, Менье, Лапорт, Кутон, Шатонеф-Рандон, не проявили себя совершенно беспощадными, несмотря на ужасный декрет от 12 октября 1793 года, который постановил стереть Лион с «карты городов Республики». Те, кто пришли следом, Фуше и Колло д’Эрбуа, желали показать себя свирепыми и воспринять отданный приказ буквально. При них сносы в богатом квартале Белькур активно продвигались. Аресты, приговоры, упрощенное судопроизводство следовали в ускоренном темпе в течение пяти месяцев Лионского террора, с ноября 1793 года по апрель 1794 года.
Мы находим Жана-Батиста Виллермоза беглецом и преследуемым в декабре 1793 года. Однако его едва ли можно было причислить к приспешникам аристократии или даже к сторонникам мятежа. При входе победителей он получил от мэра Бертрана и военных властей меры, необходимые для спасения Отель-Дьё от разрушения; вместе с другими администраторами он располагал охранной грамотой для совершения закупок зерна, необходимых для снабжения больницы. Два ордера на арест, первый из которых был выдан 9 октября, были легко отменены ввиду заслуг, оказанных им в роли администратора. Что могло произойти, чтобы всего за несколько недель он оказался вынужден поспешно покинуть свой дом и свои обязанности и искать спасения в бегстве?
Дело в том, что ничего особенного не произошло; разве что новый донос заставил его опасаться ареста в третий раз. Своим спасением он, по-видимому, обязан лишь жалости драгуна, который позволил ему бежать, сказав: «Гражданин, ты кажешься мне порядочным человеком, спасайся». Он спасся, не успев узнать, в чем его обвиняют на этот раз. Это объясняет неуверенность, в которой он пребывал в последние дни нивоза, в глубине убежища, где нашел надежное пристанище.
Виллермоз был донесен своим соседом из Бротто, парикмахером по имени Карра, который следил за переездом ящиков с масонскими бумагами, подозревая излишнюю осторожность и меры предосторожности, которые были приняты. Малая обоснованность этого обвинения не внушала спокойствия. Какой бы незначительной она ни казалась, ситуация была серьезной, потому что она возникла в то время, когда репрессии достигли высшей точки своего смертоносного безумия. Квартал Бротто был местом расстрелов; траншеи, наполненные трупами, тянулись от дома Бертрана до Роны; места, где он так долго жил, превратились в братскую могилу. 28 ноября его брат Антуан был казнен, заплатив жизнью за несколько подписей, данных в качестве вице-президента своей секции. Миллануа, который участвовал в управлении городом во время осады, постигла та же участь 5 декабря. Брюве был спасен лишь благодаря самоотверженности своего брата Пьера, который позволил осудить себя вместо него. Бывший директор «Конкорда», доктор Дютрек, был заключен в тюрьму и приговорен к смерти за то, что без разбора оказывал помощь раненым как одной, так и другой стороны. Перисс Дюлюк, несмотря на свою репутацию гражданственности, увидел, как его имущество было секвестрировано. Не говоря уже о графе де Вирье, исчезнувшем во время отступления Преси, о Пагануччи и всех остальных, которые смогли спастись, только эмигрировав.
По крайней мере, у Жана-Батиста Виллермоза в самый драматический момент его жизни была бдительная помощь двух женщин с добрым сердцем. Жаннетт Паскаль и г-жа Провансаль старались поддержать его в этом трудном испытании; им удалось утешить его и дать полезные советы. Его брат-доктор, популярный среди санкюлотов, изо всех сил использовал влияние, которое мог иметь на сильных мира сего. Советы и новости доходили до беглеца через частые записки. Поскольку он не мог хранить оригиналы писем, которые получал, из страха скомпрометировать в случае беды тех, кто старался его спасти, Виллермоз вел своего рода дневник-резюме этой переписки, который мы имеем до сих пор. Эта маленькая тетрадь напоминает о тайных встречах по ночам, благодаря этим проходам, которые пересекают в Лионе кварталы старых домов и дублируют скрытой сетью, известной только посвященным, обычные улицы. Она оживляет все сомнения, разочаровывающие просьбы, компромиссы, надежды и панические страхи тех, кто жил под такой угрозой. Виллермозы с тревогой колебались между желанием точно узнать, в чем обвиняют Жана-Батиста, чтобы иметь возможность подать в муниципальную полицию блестящее оправдание, и страхом привлечь своими действиями слишком большое внимание государственных властей. Стать забытым было легче, чем оправдаться.
Это показалось совершенно очевидным д-ру Виллермозу, когда он оценил то, что составляло суть претензий, которые друзья Шалье могли питать к его брату. Конечно, донос Карра был официальным; но можно было попытаться добиться, заплатив нужную цену, опровержения; можно было даже попытаться добиться уничтожения, за большие деньги, ордера на арест. Конечно, принимались во внимание известные связи, которые Виллермоз поддерживал с Миллануа и другими аристократами, инкриминировался подозрительный вывоз сундуков с таинственными бумагами; но не в этих пунктах обвинения заключалась главная опасность. Что было хуже и непоправимо, так это то, что Жан-Батист Виллермоз не вызывал симпатии. Доктор резюмирует таким образом возражения, которые высказывали те, кому он хотел поручить судьбу своего брата: «ты умеренный, фейян, ты всегда таким себя показывал. Тебя считают честным человеком, но ты говоришь с ними только на собраниях, не пожимаешь им руки на улицах, держишься высокомерно и связан с роялистами».
Портрет Жан-Батиста Виллермоза, высокомерного и замкнутого якобинца, вызывает улыбку. Он напоминает силуэт революционного «Каликста», заботящегося о том, чтобы не смешивать свои знакомства, что было бы забавно, если бы не происходило в столь серьезных обстоятельствах. Виллермоз рисковал жизнью из-за того, что следовал чисто лионской склонности экономить на приветствиях и рукопожатиях. Печати были наложены 23 плювиоза на комнату, которую он занимал на улице Клермон. Нужно было покинуть город без промедления.
Несмотря на опасность, Жан-Батист Виллермоз не мог решиться уехать, потому что не обезопасил свои масонские архивы. Упорство, с которым он стремился сохранить их в этих опасных обстоятельствах, граничит с героизмом. Доктор торопил его «упаковать в мешки» бумаги, которые, вероятно, были спрятаны в Вальсе; он предлагал ему свои чердаки в качестве убежища и, возможно, чтобы снять с себя ответственность в случае обыска, составил для брата договор аренды в надлежащей форме, 24 плювиоза, на комнату, снятую в его доме на улице де Форс. Что было еще лучше, он предложил ему, чтобы выиграть время на упаковку, помощника с безупречной осторожностью в лице некой Лоран, которая не умела читать.
Вероятно, 5 вантоза, то есть 1 февраля 1794 года вечером, Виллермоз покинул свое убежище. 6-го утром он выехал из города. Было самое время, так как в тот же день пришли с обыском к его сестре. Мы не знаем, где он сначала укрылся, как не уверены и в том, где он прятался в Лионе, чтобы избежать преследований. Однако можно предположить, что он нашел в Отель-Дьё или в доме Двух Влюбленных тайники и сообщников, которые, несомненно, спасли ему жизнь.
Мы находим его 6 июня обосновавшимся в Сермена, недалеко от Нерона, в департаменте Эн, в двух лье от Лиона, рядом с братом. Доктор жил в деревне из-за слабого здоровья, а Жан-Батист — из-за своего статуса подозрительного лица. Последний не мог рисковать появляться в городе без свидетельства о благонадежности и отсутствии мятежных настроений, которое было очень трудно получить. Тем не менее, большая опасность миновала, и жизнь в Лионе становилась почти сносной, несмотря на обыски и аресты. Все было делом сравнения, и в этом отношении лионцы прошли через такие испытания, что могли с радостью приспособиться к режиму, который показался бы ужасным всем остальным. Г-жа Провенсаль и Жаннетт Паскаль верно посылали своим изгнанникам новости, в конечном счете обнадеживающие: «Вот газета, мы все здоровы, ничего нового сообщить, кроме большого количества арестов, говорят, но многих выпускают... Хлеб найти несложно, мясо по максимуму, но есть не все, что хочется, прощайте... Здесь довольно спокойно, если не считать ежедневных арестов. Пер(исс?) по-прежнему настаивает, чтобы вы не приезжали ни на день, ни на ночь в город, пока не станет гораздо спокойнее, потому что он говорит, что о людях не думают, когда их не видят. »
Мужественные женщины оставались в Лионе, чтобы следить за секвестрами и заботиться о спасении того, кто был им дорог. Они посылали ему вместе с газетами всякого рода полезные предметы, чтобы он мог устроиться с удобством. Иногда они рисковали, отправляясь верхом на осле, навестить его, что скрашивало время разлуки, привозя из деревни запасы яиц, масла и муки, которые составляли настоящее богатство в период неопределенного снабжения. Их письма, почти ежедневные с июня по октябрь 1794 года, написаны на маленьких квадратах плотной бумаги, часто пронумерованных, которые, безусловно, не являются листами почтовой бумаги. На некоторых из них можно прочесть, выведенные красивым почерком, странные слова soos, ivos, isuspos, которые не оставляют никаких сомнений в их происхождении. Бедствия того времени положили конец трудам по мистической лингвистике, и именно черновик словаря «праязыка», используемого Неизвестным агентом, был принесен в жертву ради переписки.
Термидор положил конец этому тревожному оцепенению, этой печальной привычке к несчастью, которая тяготела над Лионом. 11 термидора Жаннетт Паскаль все еще сообщала дурные новости об обвинении в фанатизме, которое угрожало Жан-Батисту Виллермозу. Но 19-го и 20-го ее радость откровенно прорывается из-за прокламаций трех представителей, изобличающих происки предателя Робеспьера и обещающих лионцам конец их бедствий. Радость еще пугливая, как это бывает с теми, кто слишком долго страдал, чтобы осмелиться поверить в счастье. «Если бы вы видели разные лица здесь, это совершенно удивительно из-за контраста. Есть много людей, которых давно уже не видели. — Все же не делай глупостей, ибо кто знает, что принесут заутрени. — Это 20-е утро: город спокоен... пушечные выстрелы — это всего лишь учения, как и барабанный бой, пришли мне осла, и я отправляюсь. Что касается свидетельства, то похоже, что оно тебе не нужно, эта партия становится очень слабой. О мэре еще ничего не говорят, кроме того, что он скотина».
Я остерегусь ослаблять комментариями неуклюжее выражение этого облегчения, как и это веселое суждение о Бертране. Однако я не могу не подчеркнуть все то, что вызывает щемящее чувство, — удивление, выраженное лионкой той эпохи, поражающейся тому, что она может слышать без содрогания грохот пушек и звук барабанов.
Ситуация переменилась за несколько дней. Члены администрации, которые вершили месть, очень быстро оказались в положении обвиняемых, и, несмотря на предсказания экстремистов, которые тешили себя надеждой однажды вознаградить себя за все, что им пришлось претерпеть, угрожая, «что мы еще увидим славное зрелище по возвращении патриотов», время террора навсегда ушло в прошлое.
Печати, наложенные на комнату Жан-Батиста Виллермоза, были сняты 4 сентября. 10 октября, около восьми или девяти часов вечера, по городу разнесся слух, что представители народа только что объявили во время спектакля, данного у целестинцев, «радостную весть о возрождении Лиона, а также об отмене всех декретов, касающихся мятежа». Уже на следующий день Антуан Пон, молодой друг госпожи Провансаль, отправил Жан-Батисту Виллермозу рассказ об этом «интересном зрелище», который он слышал из уст очевидца, упоминая «гражданские венки» и стихи по случаю, которые радостные граждане преподнесли «отцам народа». Жаннетт Паскаль просто добавила к своему рассказу: «на балконе Коммуны вывесили красивый новенький флаг, и все граждане устроили праздник». Ничто больше не могло препятствовать возвращению Жан-Батиста Виллермоза в дом его сестры.
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Глава XIV
Поздняя идиллия. — Ж.-Б. Виллермоз — земледелец и собственник. — Обязанности и почести лионского нотабля. — Конец Неизвестного агента. — Изоляция Виллермоза от масонских и мистических кругов XIX века. — Марсельский тройной союз. — Надежды и превратности восстановления Исправленного Шотландского Устава. — Заботы и траур. — Последняя мистическая переписка. — «Святой свет» Готторпа. — Легенда о Паскуалли. Смерть Жан-Батиста Виллермоза.
В то время как страна начинала жить заново в вихре дел и удовольствий, Виллермоз взял на себя задачу по мере сил ликвидировать коммерческое дело, которое составляло состояние его сестры и невестки и в которое он сам вложил значительную сумму денег. Фирма «Виллермоз, Провансаль, Досс и Ко», которая занималась торговлей галантереей и скобяными изделиями, а также комиссионными операциями в Испании, была потрясена смертью двух главных компаньонов, Антуана Виллермоза и Жана Провансаля. Окончательная сделка от 14 фрюктидора V года зафиксировала обеднение наполовину, которое претерпело состояние компаньонов.
В доме Виллермозов, как бы ни были они заняты торговыми сделками, время посвящалось не только суровым обязанностям и не только подведению итогов денежных потерь, которыми завершались годы Террора; воспоминания о днях паники и траура стирались. Была ли это естественная реакция на миновавшую опасность? Умиление, вызванное радостью вновь обрести семью, вернуться к жизни? Факт остается фактом: в конце 1794 года Жан-Батист Виллермоз позволил себе прислушаться к игривой музе светских комплиментов. Именно в честь Жаннетт Паскаль 26 декабря 1794 года проявился его поэтический пыл.
Жаннетт! В сей день дружба дарила тебе цветы
Увы, это воспоминание стоит твоей маме слез
В сыне, о котором она скорбит, ты потеряла друга
Не могу ли я стать для ваших сердец этим сыном, этим другом?
Ах! Это самое истинное и самое дорогое желание моего сердца.
Любезная дочь моей нежной и дорогой сестры,
Дорогая Жаннетт, прими же от меня эти цветы
Как залог вечной дружбы!
Неизвестно, чему следует больше улыбаться: этой неумелой просодии или трогательному желанию, которое выказывал мужчина старше шестидесяти лет, стремясь занять место своего племянника в сердце двадцатилетней девушки! Другое произведение под названием «На Новый год» демонстрирует легкий прогресс как в стиле, так и в теплоте выраженных чувств. По всему было видно, что Жаннетт Паскаль, какой бы рассудительной и мудрой она ни казалась, возвращала на землю сердце и дух Жан-Батиста Виллермоза, столь долго блуждавшие в надзвездных сферах.
Украшенная прелестями своего возраста
И прекрасными дарами природы,
Она пренебрегает, как мудрая девушка,
Искусством очаровывать нарядами,
Любезная, столь же добродетельная,
Она нравится, не помышляя о том, чтобы нравиться,
Когда ее видишь, душа счастлива
Сердце чувствует, но нужно молчать!
Жаннетт Паскаль не требовала такого молчания. Она, по-видимому, не была огорчена умилением своего старого друга и 1 января 1795 года, чтобы поблагодарить его за подарок и стихи, прислала ему пару туфель с короткой запиской, исполненной признательных и нежных чувств. «Если бы все зависело только от моей воли, — писала она, — пожелания, которые я составляю для вас, были бы немедленно исполнены, и вы наслаждались бы счастьем, не омраченным никаким страхом».
Идиллия завершилась шестнадцать месяцев спустя. В месяце флореале IV года, то есть в мае 1796 года, Жан-Батист Виллермоз, в возрасте шестидесяти пяти лет, женился на Жанне-Мари Паскаль, которой было двадцать четыре года. Мадам Провенсаль способствовала браку своего брата и своей юной воспитанницы, выделив приданое невесте; Перисс Дюлюк подписал контракт вместе с братом и сестрами своего друга. Затем молодожены отправились в Коллонж провести медовый месяц на берегу Соны. Так завершился, счастливым, хотя и несколько неожиданным образом, самый драматический период жизни Жан-Батиста Виллермоза.
Если у счастливых людей, как и у народов, нет истории, то у нас есть простое объяснение скудности сведений, которые можно собрать о жизни Виллермоза во времена Директории и Консульства. Счастливым в ту эпоху наш герой, безусловно, был. Впрочем, как и другим людям во Франции после выхода из Революции, из этого опьянения благородными надеждами, которое переплавилось в ненависть и кровавые беспорядки, тогда было достаточно забыть, чтобы вновь обрести радость жизни. Но были и другие, более веские причины, способствовавшие его счастью. Всякая материальная или мистическая амбиция, всякая деловая забота были прерваны месяцами скрытной и полной опасностей жизни, и он мог вволю наслаждаться мирными днями рядом с сестрой и молодой женой. Лишь смерть его брата, доктора, в 1799 году могла омрачить счастливое спокойствие нескольких лет, лишенных событий.
Мы знаем, что он посвятил их обустройству в загородном поместье, расположенном на высотах Круа-Русс, в уединенном квартале, который когда-то окаймляли крепостные валы, спускавшиеся к воротам Сен-Клер. Древняя часовня, посвященная святому Себастьяну, возвышалась в этих местах, так же как и здания женского монастыря, который в народе называли Колинетты; но все было разрушено и перевернуто недавними канонадами осады. Земли и руины бастионов, монастыря и церкви были проданы как национальные имущества. Доктор Виллермоз, который уже жил в Круа-Русс, на улице Форс, приобрел их в 1796 и 97 годах; он передал свои права собственности старшему брату, который немедленно там поселился.
Жан-Батист Виллермоз извлекал немало удовлетворения из своего владения. Вид оттуда был прекрасен, воздух чист; там наслаждались совершенным спокойствием. Поэтому он приложил все усилия, чтобы обеспечить себе владение этим поместьем, расширить его и сделать доходным. Уже в 1798 году мы находим его членом Сельскохозяйственного общества, которое возглавлял старый знакомый, доктор Жилибер, некогда рассуждавший с такой симпатией о магнетизерах с площади Конкорд. Он стал увлеченным земледельцем. Записи в его семейных хрониках содержат многочисленные упоминания, касающиеся его посадок и ульев. Мы знаем, что он охотно украшал себя титулом земледельца и агронома, и именно этот титул мы находим выгравированным на бронзовом медальоне, который сохраняет его черты. Уцелев после Террора и избавившись от всех коммерческих забот, Виллермоз в эти годы выказывает лишь единственное желание: жить как мудрец, в мире уединенного предместья, возделывая свой сад.
Однако его уединение не было столь отдаленным, а желание одиночества столь полным, чтобы он держался совсем в стороне от общественных дел; он был человеком, готовым с удовольствием принять обязанности, которые приносили ему его возраст, положение и известность, и не пренебрегать мелкими почестями. К его доброй воле взывали для содействия мерам по реорганизации, которые стремились вернуть Лиону нормальную жизнь, поднимая из руин, чтобы приспособить к новым условиям, великие учреждения, разрушенные Революцией. Административная комиссия по делам приютов была создана еще в 1797 году, чтобы возобновить работу прежних администраторов; она состояла из пяти членов. Жан-Батист Виллермоз был одним из пяти, выбранных для восстановления великого благотворительного фонда, который годы беспорядка почти уничтожили. Задача была тяжелой: чтобы восстановить различные службы Милосердия и Отеля-Дьё, нужно было прежде всего найти деньги, взыскать имущество, которое не было отчуждено, потребовать субсидии от государства. Первые члены Комиссии не жалели сил и показали себя достойными доверия государственных властей. Жан-Батист Виллермоз, прилежный, организованный, точный и полный рвения к благотворительным делам, был особенно квалифицирован для роли, которую ему доверили. Он лишь требовал в 1801 году от префектуральной администрации помощи и уважения, на которые законно могли претендовать граждане, которые, подобно ему, соглашались безвозмездно посвятить себя общественному благу. Ему не пришлось жаловаться; имперское правительство сразу же отнеслось к нему как к нотаблю и, как такового, осыпало всякого рода лестными должностями. 12 прериаля VIII года, 1 июня 1800 года, постановлением Первого консула он был назначен генеральным советником департамента Рона. Ему тогда шел семидесятый год, но он тем не менее должен был оставаться еще пятнадцать лет членом департаментского собрания. Только в 1815 году он сложил свои полномочия перед четвертыми выборами. В 1804 году он был выбран в состав Бюро благодеяния III округа Лиона. Эти обязанности вполне ему подходили, и мы знаем, что он исполнял их до последних лет своей жизни.
Когда после императорского декрета от 30 декабря 1809 года в Лионе были организованы церковно-приходские советы, отвечавшие за управление приходами, Жан-Батист Виллермоз был призван войти в состав совета Сен-Поликарпа. В этих советах, состоявших из священников и мирян, часть членов должна была назначаться префектом, а другая — епископом. Наш лионец был одним из кандидатов от епископства. Этот небольшой факт, как и несколько пригласительных билетов на приемы и официальные обеды у кардинала Феша, достаточно ясно показывает, что в ту эпоху он поддерживал прекрасные отношения с церковными кругами. В 1803 году он обедал у префекта вместе с кардиналом Фешем; в 1805 году он был приглашен поцеловать руку папы во время его проезда через Лион. В 1816 году постановление ректора Академии призвало его к новой должности в качестве члена кантонального комитета, созданного для надзора за начальным образованием и его поощрения. Это должно было стать его последним официальным назначением.
Примерно в это время усталость от возраста, скорее, чем превратности политики, положила конец местным почестям, которые получал Жан-Батист Виллермоз. Конечно, правительство Бурбонов сменило Империю, но наш лионец, по-видимому, не пострадал от этой перемены. В этом он не отличался от подавляющего большинства своих сограждан, которые, как и он, встретили возвращение короля с большим безразличием; Виллермоз, как и они, не кажется опечаленным падением Наполеона. Тем не менее, в 1810 году он писал, что считает Императора человеком «поистине необыкновенным», «очевидно, воздвигнутым божественным Провидением для восстановления порядка и внутреннего спокойствия». У него были веские оправдания, чтобы казаться пресыщенным переменами политического режима; не ожидая больше ни от кого ничего особенного, ему было легко просто подчиниться велениям Провидения. К тому же, разве он не был всегда роялистом? Даже в те уже далекие дни 1791 и 1792 годов, когда он выказывал себя патриотом, убежденным сторонником Гражданской конституции духовенства, к глубокому скандалу своих аристократических друзей? Как бы то ни было с его революционным прошлым, впрочем, весьма незначительным, он достаточно пострадал во время Террора, чтобы иметь возможность сойти при Реставрации за верного приверженца Старого порядка.
Он был в числе тех, кого 6 июня 1816 года пригласили засвидетельствовать свое почтение Е.К.В. герцогине Беррийской, проезжавшей через Лион. Восьмидесятишестилетний старик, отправившийся приветствовать герцогиню, имел слишком большой вкус к иерархии и строго упорядоченным церемониям, чтобы не найти с удовольствием эту точную вежливость по отношению к знатным особам и те церемонные формулы, которые он использовал на протяжении большей части своей жизни. По любопытному совпадению, это обстоятельство дало ему возможность вновь обрести еще более дорогие воспоминания; герцог д’Авре де Крой входил в свиту герцогини, и это был первый раз, когда Виллермоз получил возможность встретиться с ним.
Многое произошло с тех пор, как герцог, высокомерный представитель дворянства в Генеральных штатах, все же достаточно помнил о своих масонских обязательствах, чтобы посылать дружеские приглашения Периссу и Миллануа, хотя те были депутатами от третьего сословия и известными патриотами. Тем временем он отправился в Кобленц к братьям Людовика XVI и служил им эмиссаром в Испании до 1815 года. Реставрация вознаградила его заслуги, назначив пэром Франции и генерал-лейтеном королевства. В этом качестве он участвовал в официальной поездке, случайности которой привели его в Лион. Неизвестно, заботился ли герцог, прибывая в город, где его когда-то ждали братья Овернского Директория, о своих таинственных корреспондентах, которые избрали его своим Великим мастером; но Виллермоз не забывал о связях прошлого. Он постарался воспользоваться представившимся случаем, чтобы наконец познакомиться с бывшим братом a Portu optato. Своим усталым и дрожащим почерком он составил небольшую, весьма вежливую записку с просьбой о встрече, осторожно упоминая воспоминания о прошлом: «Человек, для которого Вы сделали много добра, которому Вы оказали выдающиеся доказательства своего уважения и доверия в течение нескольких уже весьма давних лет, хотя он и не имел чести быть Вам известным... осмеливается выразить Вам, господин герцог, свое огромное желание увидеть Вас на несколько мгновений, чтобы поблагодарить Вас лично». Неизвестно, каков был успех этого шага, состоялась ли встреча и, тем более, принесла ли она старику «ту сладкую удовлетворенность, столь долго желанную», на которую он рассчитывал, если верить его словам.
В короткой заметке, которую мы только что перечитали, не всё было лишь данью стилю. По мере того как Виллермоз становился старше, он находил всё большее удовольствие в том, чтобы находить свидетелей прошлого, бывших соратников и вспоминать вместе с ними старые времена; среди них всё, что было связано с Франкмасонством, всегда занимало первое место. Ибо он ни о чём не жалел, и прежде всего — о том, что был основателем тайных обществ. Впрочем, неточно употреблять прошедшее время, как будто скрытая деятельность Жана-Батиста Виллермоза отошла в далёкое прошлое. Конечно, Революция, перевернувшая его жизнь, разрушившая ложи, истребившая масонов, коэнов, профессов, посвященных, иллюминатов всех классов и всех орденов, не говоря уже о сомнамбулах и магнетизерах, положила конец его амбициям играть роль пророка, избранного для того, чтобы напоминать людям истину; но он сохранил свою оккультную веру в неприкосновенности. Только он хранил её с возрастающей с каждым днём осмотрительностью, подобно тому как берегут прекрасный яркий огонь, присыпая пеплом красные угли в очаге.
Политические бури и социальные потрясения отнюдь не подорвали авторитет вдохновенных личностей. Та, что интересовала нас особенно и писала от имени Неизвестного агента, продолжала получать таинственные послания даже в самые мрачные дни Террора. Общество посвященных было уничтожено, его члены погибли или бежали; но не похоже, чтобы этот факт сильно обеспокоил госпожу де Вальер. Ей, несомненно, было безразлично, что она проповедует в пустыне. В крайнем случае, бедствия того времени вынудили её несколько раз сменить Депозитария. Когда Жан Пагануччи бежал после осады Лиона, его сменил Перисс Дюлюк. С октября 1794 года по февраль 1795 года он получил не менее сорока девяти тетрадей. Вернувшись из изгнания, Пагануччи возобновил свои тайные обязанности. Только его смерть, наступившая в апреле 1797 года, положила этому конец. Тогда Перисс вернулся к своей роли и официальному статусу третьего Депозитария. Послания, которые доходили до него, по-прежнему касались католического культа, священных книг, истории творения; они содержали таинственные беседы Пастыря, иногда адресованные не менее таинственному Максиму; это продолжалось до мая 1799 года. Известно, что Перисс умер в следующем году. Вероятно, именно слабое здоровье положило конец этой вдохновенной переписке, длившейся более четырнадцати лет; странный эпизод, который на время объединил в одном и том же состоянии несколько безумного экстаза благородную канониссу из Божоле и добропорядочного лионского торговца, убежденных в том, что они являются посредниками, избранными Богом для проповеди нового евангелия новому народу избранных.
PL. IX

ИНСТРУКТИВНЫЕ ТЕТРАДИ ПОСВЯЩЕННЫХ ЛИОНА
ВЫДЕРЖКИ ИЗ ПОСЛАНИЙ НЕИЗВЕСТНОГО АГЕНТА
Библиотека города Лиона, рук. 5477.
От всего этого осталась лишь груда загадочных бумаг, которые после смерти Перисса вернулись в руки того, кто был их первым хранителем. Он добросовестно возобновил свою работу, систематизировал весь этот ворох тетрадей и заметок и, вероятно, позволил себе уничтожить большую их часть; но он позаботился о составлении двух кратких и точных хронологических реестров, которые позволяют проследить вплоть до последних мгновений жизнь Общества посвященных Лиона. Следует полагать, что, несмотря на перемены госпожи де Вальер, Виллермоз не считал себя освобожденным от клятвы хранить тайну. Вся его работа, по-видимому, выполнялась без помощи его обычных секретарей, и нигде нельзя найти ни единого намека на личность Неизвестного агента. Так он полагал возможным примирить свои обязанности свидетеля и свои клятвы хранить тайну; точно так же, как он умел примирять свои обязанности благочестивого прихожанина и добропорядочного гражданина со своими скрытыми обязательствами высокого сановника истинного Масонства.
Однако его рвение заметно угасло. Он не пытался, то ли из усталости, то ли из осторожности, восстановить в Лионе почившую ложу Благодеяния и ограничил свой прозелитизм узким кругом друзей. Наиболее доверенными лицами стали, наряду с Антуаном-Жозефом Понтом, один из сыновей его брата Антуана, который носил, как и он, имя Жан-Батист; оба они получали от старика, начиная с 1795 года, всевозможные понятия о масонской науке и всевозможные степени; оба они при случае подменяли его в работах, которые его плохое зрение делало утомительными. В письмах и копиях его старого дяди, последних свидетельствах размышлений старика о мистических вопросах, узнается услужливая рука Жана-Батиста Виллермоза-младшего.
Не стоит заблуждаться относительно того, какой интерес удерживал рядом с ним этих двух новых сотрудников. Привязанность, возможно, играла здесь большую роль, чем глубокий интерес к оккультным наукам и, прежде всего, к Франкмасонству. Воспоминания Антуана Понта весьма характерны в этом отношении; хотя он и резюмировал их спустя много лет после 1793 года, когда, будучи ещё совсем молодым, он доверял госпоже Провансаль свои стремления и открывал в ней настоящего духовного наставника.
« Я вкушал, — пишет он в 1832 году, — в своей близости с моей старой подругой Провансаль, ее старшей сестрой, мораль, знания, весьма превосходящие [другие] и ценность которых возрастает с жизнью, и по сравнению с которыми масонство — лишь весьма бледный светоч. Я был молод, это было в 1793 году; и моя подруга, которую я осмелюсь назвать своей матерью, но которая не была моей первой кормилицей, горячо желала, чтобы я стал близким другом ее брата. Она пригласила меня просить о масонской инициации: «За других, — говорила она, — я всегда трепещу и пока ничего вам не говорю, но эту я вам советую, к тому же она введет вас в отношения с моим братом, и это утешит меня перед смертью».
— Но, — сказал я ей (ибо я верил, как и многие другие, что там есть нечто весьма любопытное и необычайное, представляющее высочайший интерес), — я не спешу познавать. Я даже трепещу перед наукой. Ах! любить Бога, быть ему верным, ждать только от него момента света, вот, как вы знаете, все, чего я желаю... »
Я скажу больше... Она тогда положила мне руку на рот, воскликнув с глубоким вздохом: «Ах, какое благо вы мне делаете! Но молчите, мой друг». Как если бы она сказала мне: «Уважение к небесным тайнам!»
... Я последовал ее совету и, около 1795 года, я был инициирован. Как и вы, несомненно, дорогой Брат, я верил, что на следующей степени я найду обещанную жемчужину, и, как и многие другие, я оказался у цели, не обнаружив этой драгоценности. »
Этот разочарованный тон, как и предпочтение, отданное духу, наставлениям и примеру г-жи Провансаль, достаточно показывает, с каким равнодушием новоприбывшие начали обучение в школе ее брата. Их осторожное любопытство было весьма далеко от той наивной страсти к познанию, которая некогда воспламеняла сердца первых Коэнов.
Вина была не только в недостатке способностей у этих двух людей, ни в их недостатке доверия. Несомненно, что с возрастом почтенный владелец Колинетт утратил ту силу убеждения, то жгучее пламя веры, которое вызывает обращения и сметает сомнения. Виллермоз был точен и эрудирован, и никогда не испытывал недостатка в хороших примерах, в назидательных воспоминаниях. Но его речь была серьезной, медленной и торжественной; он определенно поучал. Этот докторский тон не удовлетворял Жозефа Понта, который не имел большого вкуса к сложностям и церемониям, и чье рвение влекло его к другим спиритуалистическим школам, где культивировались более простые и более доступные доктрины. Он отдалялся от своего учителя, который упорствовал в сокрытии своих доктрин под тройной завесой щепетильной осмотрительности.
Этот факт объясняет, почему не было никаких отношений между Жан-Батистом Виллермозом и группой молодых людей, его соотечественников, которые, страдая от узких пределов материализма, пытались в ту эпоху найти в христианской вере исцеление от своего беспокойства. 4 февраля 1804 года Жан-Мари Ампер и Клод Бреден основали в Лионе небольшой тесный кружок, который они назвали Христианское общество и в который вошли Балланш, Ру и Гаспарен. Они принадлежали — г-н Бюш отметил это в эскизе, который он набросал о Лионской мистической школе — к буржуазной среде, где около тридцати лет назад вербовались члены Благодеяния: Клод Бреден, сын директора Ветеринарной школы, которая позволила проводить опыты магнетизерам «Конкордии», имел в качестве врача доктора Виллермоза; отец Балланша был связан с неким Миллануа, печатником с улицы Гренэтт, который был родственником депутата; Ампер оказался связанным через свой брак с семьей Перисс. Однако никто из них, тогда столь глубоко заинтересованных проблемами Бога и творения, по-видимому, не знал, что в их городе существовал старик, который мог бы предоставить им элементы любопытной традиции. Балланш питался принципами иллюминизма предыдущего века, которые соответствовали его пылкому сердцу и его визионерскому воображению, не через это прямое учение, а через труды женевца Шарля Бонне и итальянца Вико. Он понял дух христианского эзотеризма мистических лож только благодаря Жозефу де Местру и Клоду де Сен-Мартену.
Жозеф де Местр, самый одаренный из всех, кто прошел школу Виллермоза, впрочем, оставил лишь полное сдержанности свидетельство. Его карьера навсегда развела его с прежними учителями после разочарования, которое вызвал у него Вильгельмсбадский конвент. Будучи философом и христианским доктринером, Местр выступал поборником католической ортодоксии и иерархии. Но этот ясный ум оставался справедливым и умеренным в суждениях, которые он выносил о ложах и тайных обществах. Он знал их слишком хорошо, чтобы верить в их виновность в том цареубийственном заговоре, которым со времен аббата Баррюэля и его «Мемуаров по истории якобинства» начали пугать широкую публику и мир благонамеренных людей. Он взял на себя труд защитить их, опираясь на свой прошлый опыт, в записке, предназначенной для своего друга Винье дез Этоля. В своих «Санкт-петербургских вечерах», посмеиваясь над манерностью и ребячеством членов секты, он с симпатией отзывался о тенденциях иллюминизма, как человек, сумевший оценить величие преследуемой цели. Но потребовались недавние исследования неопубликованных бумаг Жозефа де Местра, чтобы понять, насколько этот великий ум оставался глубоко отмеченным своим первоначальным формированием и обучением в ложах Тамплиеров и Благодетельных рыцарей. Виллермоз лично ничего не выиграл от этой скрытой верности; ибо граф де Местр уже давно взвесил пределы и несовершенства верований Брата ab Eremo. После 1782 года следов отношений между ними не осталось; однако мы знаем, что до конца своей жизни он не переставал читать и комментировать всевозможные труды по мистике и оккультизму, а также с интересом следить за творчеством Клода де Сен-Мартена.
Отойдя с 1789 года от всякого масонства, Неизвестный философ в последней части своей карьеры стремился уже не к тому, чтобы наставлять от имени тайной школы, а к тому, чтобы выразить свою веру для всех, кто сумел бы его услышать. Оставив неопубликованным трактат о Числах, он посвятил себя трудам по философии и метафизике. С годами он обретал все больше мудрости и снисходительности; его вкус к мистическому созерцанию делал его любезным и общительным; его личное обаяние удерживало вокруг него круг учеников и друзей, среди которых граф де Дивонн был самым выдающимся членом. Небольшая группа после смерти своего вдохновителя, последовавшей в 1803 году, осталась верна его мысли и взялась за продолжение его дела. Подобно ему, будучи сторонниками осмотрительности и псевдонимов, ученики Неизвестного философа держались в стороне от литературных кружков и философских школ того времени; их влияние тем не менее заметно на тех, кто в те годы решился открыть для себя красоту христианства и богатство религиозного чувства. Жильбер опубликовал переводы Бёме и продолжил их. Прюнель де Льер сдержанно написал несколько книг по религиозной философии, в которых уточняется возвращение к ортодоксии и презрение к адептам, «тщетным искателям знания», о которых учил Сен-Мартен своих последних доверенных лиц.
Это презрение оставалось весьма умеренным. Факт в том, что Жан-Батист Виллермоз, чуждый этим высоким спекуляциям, вовсе не был исключен из них; он сохранил дружбу с Сен-Мартеном и некоторые отношения с кружком графа де Дивонна. Однако ничего не осталось от того тесного сотрудничества, которое некогда объединяло этих двух людей. Прюнель также, кажется, забыл, что именно из Лиона и через посредничество Виллермоза к нему пришел свет; он продолжал свои еврейские штудии и религиозные размышления, ничего не сообщая об этом своему бывшему учителю.
Напротив, друзья Виллермоза постоянно притягивались мыслью Сен-Мартена. Часто наш лионец, изводимый бесчисленными вопросами, которые ему задавали по поводу личности и творчества Неизвестного философа, не мог скрыть некоторого раздражения; он, вероятно, был уязвлен постоянным успехом того, кто так часто выступал на протяжении своей долгой духовной карьеры в качестве превосходящего и удачливого соперника. Его необычайная память и щепетильное самолюбие мешали ему забыть горечь своих старых обид. Поэтому, несмотря на свои стилистические предосторожности и красивые заверения в дружбе и восхищении, всякий раз, когда у него появлялась возможность писать о Клоде де Сен-Мартене, он делал это с недоверчивой суровостью. Он прежде всего стремился преуменьшить его роль в истории иллюминизма и свести его значимость к второстепенному месту, которое Сен-Мартен занимает хронологически среди учеников Паскуалли, то есть значительно позже первых Избранных Коэнов и значительно позже него самого.
Привязанный к своей роли хранителя прошлого, Виллермоз не слишком заботился о тревогах своих современников. Он отказывался отделять свои спиритуалистические убеждения от рамок Масонства и снимать устаревшие покровы со своих сокровенных взглядов. Эта особая концепция отдаляла его как от мистиков молодой школы, так и от Франкмасонов нового стиля, которые воссоздавали Великий Восток. Он мог интересоваться лишь теми, кто выжил в старых тайных обществах XVIII века, или теми, кто хотел приобщиться к их устаревшим дисциплинам. Еще в 1798 году он пытался найти в Париже следы Бакона де Ла Шевальри. Полученные им известия были разочаровывающими. «Здесь находится одно из существ, чье существование — это проблема. Из всех колонистов он самый обремененный (долгами), и он тот, кто последним отказался от экипажа. В свои семьдесят два года он, говорят, все еще счастливый волокита. Вот и все его достояние в плане состояния, чести и т. д... Таким образом, нужно дождаться судьбы колоний, чтобы узнать, будет ли у него на что надеяться, и даже в этом случае — будете ли вы одним из привилегированных кредиторов». Из этого последнего отрывка можно сделать вывод, что наш лионец стремился воссоединиться со своим бывшим собратом не столько из любви к оккультизму, сколько из-за старого долга, оставшегося невыплаченным.
В то же время мы находим Виллермоза в дружеских отношениях с двумя авиньонцами, Вернети де Вокрозом и Верже, которые были учениками Дома Пернети, и отнюдь не последними. С 1798 по 1801 год Жозеф-Мари Верже направил в Лион несколько писем. И здесь речь шла не о Масонстве, а просто о том, чтобы порекомендовать своего сына и нескольких друзей, проезжавших через Лион, любезности жителей поместья Колинетт. Лишенные своего духовного наставника, который умер в 1796 году, выжившие члены культа Табора совершенно естественно искали тех, чьи верования имели с их собственными некоторое родство. Это общая тенденция; культивируя в тишине старые воспоминания, выжившие члены лож Парижа, Страсбурга, Лиона, Авиньона осведомляются друг о друге и с удовольствием восстанавливают разорванные узы своего братства и дружбы. Так мы находим бывшего Рео-Круа Шамполона, ставшего дивизионным генералом, который в 1803 году спрашивает о смерти Гренвиля и его наследстве, беспокоясь о Братьях, «которых Революция не поглотила».
Это было время, когда обычное Франкмасонство возрождалось из своего потухшего пепла. Своим воскрешением оно было обязано одному из членов бывшего центрального комитета, Брату Реттье де Монтало, который, едва освободившись из тюрем Республики в 1795 году, приложил усилия, чтобы собрать Франкмасонов. Его попытка увенчалась полным успехом: в 1797 году, когда он разослал циркуляр, объявляющий о возобновлении работ общества, восемнадцать лож ответили на его призыв; три года спустя их было уже сто, признавших авторитет воскресшего Великого Востока.
Исправленный Устав не остался в стороне, если не по успеху, то по крайней мере по усилиям; хотя их всегда было несравненно меньше, чем Масонов Великого Востока, псевдотамплиеры немецкого обряда попытались в Марселе, Париже и Безансоне также восстановить свой разрушенный храм. Жан-Батист Виллермоз в 1810 году рассказал об этом возрождении и о той роли, которую он в нем сыграл. «Основные директориальные учреждения Франции, — писал он, — были лишены всякой деятельности. Я оставался один в Лионе. Смерть, старые отставки и эмиграция полностью погасили учреждение Бургундии в Страсбурге; учреждение Окситании в Бордо перестало существовать еще до Революции... все его права Капитула и провинциального Директория были переданы еще до 1784 года приоральному капитулу Септимании в Монпелье... Последний уже несколько лет как возобновил некоторую деятельность. В округе Овернь, везде, где я мог сформировать ядро великих профессов, способных руководить работами на местах, я по мере сил содействовал созданию новых масонских учреждений. Так они появились в Марселе, Эксе, Авиньоне и очень важное — в Париже». Кроме того, Виллермоз объявил о пробуждении Бургундии, чья штаб-квартира находилась в Безансоне, которая взяла на себя инициативу добиться от Камбасереса, уже официального Великого Магистра Великого Востока, принятия титула покровителя и главы Исправленного режима. Впечатление, которое остается от этого письма, заключается в том, что в 1810 году Орден благодетельных рыцарей обретал жизнь, что авторитет Виллермоза упорядочивал все дела и что для общества открывалось новое будущее, «чьи счастливые последствия однажды могли бы распространиться на всю Европу».
Мы научились не доверять оптимизму Виллермоза и этой склонности представлять результаты своей масонской деятельности в декоративном и утешительном свете. Для того, кто умеет читать между строк, красивый эффект ослабевает. Ясно, что возрождение Исправленных Шотландских лож происходило в нескольких отдельных очагах, без общего руководства и, безусловно, вне личной инициативы бывшего Канцлера ab Eremo, и что роль последнего сводилась лишь к попытке покровительствовать движению и снабжать его необходимыми документами. Характерно, что он не упоминает Лион среди городов, которые в то время имели учреждение Благодетельных рыцарей. На самом деле, сведенные к двум преданным ученикам, лионцы могли, в крайнем случае, сойти за ограниченный штаб, но они плохо смотрелись бы в качестве ложи. Согласно сведениям, которые приводит сам Виллермоз, мы видим, что его амбиции ограничивались попыткой объединить эти разрозненные усилия и, прежде всего, заставить уважать свой химерический авторитет законодателя и наставника, происхождение которого он возводил к древнему основателю всего Исправленного масонства, покойному и давно забытому Карлу фон Хунду.
Другие тексты еще лучше показывают, насколько его усилия были безрезультатны. Еще в 1801 году в Марселе братья Тройственного Союза объединились по инициативе своего бывшего Досточтимого, брата Ашара. Этот персонаж носил звание врача и был городским библиотекарем; именно он своими претензиями и беспорядочностью вызвал в 1787 и 1788 годах разногласия между масонами и приостановку деятельности ложи, торжественно объявленную Лионской директорией. Но со временем братья Тройственного Союза забыли свои распри. Ашар стал инициатором их новых собраний, и его активность преодолела трудности восстановления; он собрал старых братьев, завербовал новых членов и сумел найти деньги. Он арендовал в приятном квартале помещение, откуда открывался прекрасный вид; устроились удобно. Более 6000 ливров было потрачено на установку восточного трона, двух колонн Храма, ковров и кресел. Все предвещало процветание и успех.
Окрыленный этими многообещающими начинаниями, Ашар уже в 1802 году вновь запросил у Лиона разрешения, инструкции и директивы. Это было началом долгой переписки, в которой в течение шести лет Виллермоз рукой своих секретарей составлял настоящий курс Франкмасонства для использования Тройственным Союзом в Марселе. Курс не очень высокого уровня; лионец не доверяет своим оглашенным истинное происхождение своих доктрин, он не называет им, например, Мартинеса де Паскуалли. Эти письма, однако, приносят очень интересное свидетельство того, чем стали после стольких лет и опытов его убеждения относительно масонства.
Они очень мало изменились с тех пор, как бордоский маг открыл ему великую тайну и когда он стал рассматривать масонство как первобытную и совершенную религию, которая завершала и дополняла христианство. Виллермоз по-прежнему считал, что ложи должны быть «собранием друзей и братьев, живущих в масонском союзе, который необходим для того, чтобы приносить плоды моральных и религиозных принципов»; он не допускал, чтобы кто-то называл себя совершенным христианином, не будучи масоном, или, впрочем, масоном, не будучи христианином. Он полагал, что масонское учреждение содержит в себе супер-откровение, предназначенное только для счастливых смертных, специально избранных божественным Провидением. Понятно, что в этих условиях терпимость ко всем христианским церквям была для него легкой, и что он намеревался навязать ее тем из своих учеников, которые проявляли слишком много рвения в обращении других в свою религию. Виллермоз пишет об этом четко: ложи должны быть «школами христианской морали, а не католицизма».
Неизвестно, не происходила ли эта осторожность отчасти из его опыта, из противодействия братьев из Страсбурга, когда они могли опасаться, что церемонии и дисциплина, навязанные Благодетельным рыцарям, приведут их к принятию замаскированного папизма. Он не хотел безрассудно пугать новобранцев-протестантов. Впрочем, хотя он оставался убежденным в превосходстве Римской церкви и гордился тем, что является одним из ее благочестивых детей, он все еще питал к духовенству то недоверие, которое когда-то внушил ему дон Мартинес. К обиде на то, что они забыли формы первобытного культа и ключ ко всей истинной религии, добавлялись горькие чувства, которые он сохранял против тех, кто своим неповиновением приказам государства провалил Гражданскую конституцию духовенства, сторонником которой он был в Лионе одним из самых ярых. В этом пункте он тоже не изменился.
Чтобы привить марсельцам верное учение, он посвятил себя долгой работе по пересмотру кодексов, ритуалов, тетрадей степеней и секретных инструкций. Именно в их честь он завершил работу по исправлению, предпринятую после Вильгельмсбада, которую ему пришлось отложить из-за различных разногласий и, прежде всего, из-за занятий магнетизмом. Внесенные им правки кажутся незначительными, они направлены главным образом на то, чтобы привести внешние формы общества в соответствие с духом времени. Революция, разрушив административную структуру старой Франции, сделала совершенно устаревшим деление по провинциям, которому следовал Исправленный Шотландский Устав; Виллермоз попытался иерархизировать возрождающееся общество в соответствии с делениями, навязанными Кодексом Наполеона: департамент, округ, коммуна. Административным центром всей региональной организации, очевидно, был Лион, а его директором — он сам, с его другом Понтом и племянником Жаном-Батистом в качестве асессоров.
Он ни в коем случае не отказался, несмотря на неопределенность этих начинаний, от организации, в стороне от самого общества, над степенями символического ордена и степенями Внутреннего ордена, класса из двух секретных степеней, 7-й и 8-й, которые он намеревался жаловать только по здравом размышлении, после периода специального обучения, которым мог руководить только он сам. Он всегда рекомендовал в этом отношении самую нерушимую осмотрительность; на самом деле, именно степени Профессии всегда составляли этот таинственный класс, и Виллермоз всегда использовал для посвящаемых те же формулы и, вероятно, те же инструкции, что он установил после Галльского конвента.
В качестве главы Ордена Виллермоз присвоил себе право законодательствовать по всем вопросам, ссылаясь по любому поводу на авторитет решений Вильгельмсбада, которые марсельцы не могли оспорить. Он со всей душой предался своей организаторской задаче, вникая во всевозможные мелкие детали, касающиеся костюмов и знаков отличия, а также этикета, который следует соблюдать во время собраний ложи, праздников и более или менее торжественных банкетов; он также занимался финансовым управлением и давал разумные советы по поводу членских взносов.
Его рекомендации касались и других вопросов более общего порядка. Виллермоз поставил на службу Брату Ашару всю мудрость, которую он приобрел в управлении людьми; советы, которые он написал, делают честь его качествам руководителя и весьма развитому психологическому чутью. Во всем он предпочитал, чтобы люди руководствовались данными опыта, а не духом системы. Когда он описывает различные категории людей, которых можно встретить среди Масонов, он советует больше привязываться к добрым сердцам, даже если они немного сонные и апатичные, чем к «орлам в интеллекте, чье сердце холодно». Его желание состояло в том, чтобы ложа Марселя могла расти и развиваться во всяческом процветании; вот почему, проявляя большую заботу о принципах и доктринальных вопросах, он не забывал, что мирские и материальные соображения иногда чрезвычайно полезны для обеспечения успеха человеческих дел. Он рекомендовал стремиться вербовать достойных Братьев с прочным состоянием и заботиться о своевременном сборе взносов. Умоляя Брата Ашара быть любезным, чтобы никого не обескуражить, он научил его нескольким маленьким приемам, ценность которых испытал сам: «избегайте, — пишет он, — слов, которые ранят слух, например, не говорите: он будет исключен, говорите: он будет вычеркнут из списка ложи, слово это мягче, менее шокирующее». Не будем улыбаться. Вопрос формулировок всегда имел первостепенное значение в человеческих собраниях, и часто замечали, что люди больше боятся слов, чем реальности.
Тем не менее, несмотря на заботу, с которой Жан-Батист Виллермоз старался наставить на путь истинный своих марсельских учеников через посредничество Брата Ашара, вскоре стало ясно, что они вряд ли могли сделать ему честь. Некоторые из них не отличались осмотрительностью; другие плели интриги, чтобы получить высокие степени, или грубо отказывались платить свои взносы. Пороки были присущи не только рядовым членам; в самом руководстве ложи имелись тревожные зачатки разрушения. В Лион была направлена официальная жалоба на Досточтимого Ашара, в которой его обвиняли в произвольных решениях, резком и грубом тоне, склонности к расточительству и невыносимой манере оказывать предпочтение своим друзьям. Во главе партии критиков стоял Брат Таксиль, который также упрекал своего противника в нетерпимости, практике целительской магии и магнетизме. Ашар защищался от этих упреков и обвинял Таксиля в нечестности и религиозном безразличии. Находясь между двух огней и не имея возможности точно во всем разобраться, Жан-Батист Виллермоз старался сохранять равновесие между двумя соперниками; он призывал Ашара к благоразумию, напоминая ему, что никогда не стоит искушать Бога и вводить ближнего своего в соблазн.
Смута была еще более серьезной и не ограничивалась лишь вопросами личного характера. Сторонники или противники Ашара — все Братья «Тройного союза» были единодушны в том, чтобы пренебрегать своим духовным продвижением и критиковать те виды работ, которые навязывал им Жан-Батист Виллермоз. В 1805 году они жаловались на «утомительную монотонность» своих собраний, «эти повторения, столь частые, что можно было бы легко выучить эти вещи наизусть, если бы в конце концов они не становились утомительными». Подобный упрек привел Канцлера Лиона в полное негодование; тем не менее, он не сразу оставил свою неблагодарную задачу. Он старался пробудить разум и рвение Ашара и его Братьев, напоминая об основании Ордена Рыцарей-Благодетелей Святого Града; он приводил в пример свою масонскую карьеру; рисовал восхитительную картину истории Исправленного Шотландского Устава и назидательные портреты своих старых друзей; он неоднократно, с удивительным терпением, пытался внушить этим невеждам высокое представление о важности Ордена, к которому они принадлежали, и еще более высокое представление о своих собственных титулах и добродетелях.
Он старался напрасно. В 1805 году марсельская ложа ограничилась тем, что изгнала из своей среды нескольких одиозных личностей; но, будучи весьма далекой от понимания смысла своего призвания, она так и не смогла практиковать самые элементарные добродетели простейшего Масонства, а именно — осмотрительность и братское милосердие. Понятно, что после нескольких лет тщетной переписки Жан-Батист Виллермоз в 1807 году почувствовал крайнюю усталость от переутомления, которому он подверг себя без всякого результата, и был раздражен тем, что ему вечно приходилось играть роль арбитра в бесконечно возобновляющихся ссорах. Он сравнивал Братьев «Тройного союза» с «детьми с игрушками», которые ищут лишь новизны и сиюминутных развлечений; все, чего он теперь желал, — это избавиться от них; и лучшее, что он мог им предложить, — это присоединиться к Великому Востоку. Он хотел бы поддерживать отношения только с теми, кто действительно стремился к высшему наставлению и трудился бы, чтобы заслужить его.
Его предложение не было принято. «Тройной союз» сохранил вывеску Исправленного Шотландского Устава и продолжал переписываться с Лионом. Жан-Батист Виллермоз, который больше не скрывал своего раздражения и критики, написал свои последние советы несчастному Ашару в пренебрежительном и сухом тоне.
Жан-Батист Виллермоз тем меньше церемонился с ним, что знал, где еще можно найти утешение. В 1807 году Брат Бернар из Марселя основал в Экс-ан-Провансе «Благодеяние», состав и дух которого, по-видимому, полностью удовлетворяли его требованиям. Именно ей он посвятил свой интерес и свое расположение. Ашар был быстро проинформирован об этом предпочтении, и уже в 1808 году он был этим раздражен, хотя и признавал неисправимый упадок своей ложи и малую надежду на то, что ее удастся вытащить из того жалкого состояния, в которое ее погрузило то, что он жалобно называл «нашим неблагоразумием и нашими несчастьями».
Желание сформировать в этом Провансе, где отныне находилось наибольшее число его учеников, круг масонов, способных понять его доктрины, побудило Виллермоза настоятельно просить своих авиньонских друзей официально присоединиться к Исправленному Шотландскому Уставу. Их было трое: Верже, Вернети де Вокроз и Парне де Куртез, которых связывали друг с другом дружба и воспоминания о доме Пернети, их покойном учителе. Репутация Виллермоза и госпожи Провансаль в мистической области была им прекрасно известна, и они не испытывали никакого отвращения к тому, чтобы принять от него дополнительное посвящение. Маркиз де Вокроз уже владел документами, касающимися первых четырех степеней Паскуалли и даже «Трактата о реинтеграции»; то, что он знал, вызывало у него огромное желание учиться дальше и иметь возможность участвовать в чудесных милостях Операций, которые он никогда не практиковал. В отличие от Марселя, Виллермоз нашел в Авиньоне корреспондентов, достаточно продвинутых, чтобы суметь понять его, воскресить воспоминания былых времен, рассуждать вместе с ним о тайнах творения и грехопадения Адама.
Но этого было недостаточно, чтобы удовлетворить его; он хотел вернуть этих просвещенных на путь масонской ортодоксии и пригласил их в Лион, чтобы, вероятно, дать им степени Профессии и записать их в число своих истинных учеников. Они охотно согласились. Уже в 1804 году Вернети объявляет себя вполне готовым «гнаться за элементами мудрости»; но два года спустя он этого еще не сделал, хотя Виллермоз торопит его не откладывать предприятие такой важности. Поездка состоялась в 1808 году; именно в этом году авиньонцы официально присоединились к Ордену благодетельных рыцарей, называемому Исправленный шотландский.
Переписка между Виллермозом и авиньонцами касалась не только масонской науки. Если старик беспокоился о душах своих друзей, он также думал о своем погребе и своих садах. Конта производил отличные вина и нежные фрукты; через любезного посредника Вернети де Вокроза он покупал вино, которое любила госпожа Провансаль, заказывал масло и семена дыни. Его рассуждения часто перемежались более практическими просьбами, ибо Вернети отвечал на них, чередуя возвышенные размышления с советами относительно выращивания дыни или ухода за вином в бочках.
Дела обстояли так, когда 27 апреля 1808 года в дом Колинетт пришло письмо от Бэкона де Ла Шевальри, которое, сколь кратким бы оно ни было, содержало важные новости. Речь шла ни много ни мало о восстановлении Исправленного Шотландского Устава в Париже, Безансоне и Монпелье. В письме добавлялось, что Безансон, объявив себя главным городом Бургундии, уже назначил Национальным Великим Магистром принца Камбасереса, который с 1802 года был официальным директором регулярного масонства. Бэкон, впрочем, не запрашивал никакого разрешения; он ограничился тем, что предупредил своего бывшего собрата о принятых решениях. Он объявил себя председателем комитета из девяти членов и в этом качестве предписал Овернской директории собраться и вновь обрести силу, прося лишь о ее присоединении ко всему, что было совершено, к преобразованию парижской ложи в 6-ю директорию, называемую Нейстрийской, как и к шагам, предпринятым перед Французским Великим Востоком. Ясно, что на эту дату брат аб Апро ничего не знал о восстановлении лож в Провансе; ясно также, что если он и выказывал некоторое почтение своему собрату, то лишь потому, что оставил в Сан-Доминго и, следовательно, потерял «все, чем владел в качестве бумаг, одежды, инструментов, касающихся директорий и даже Избранных Коэнов», и что ему было нужно, чтобы Виллермоз предоставил документы, которых не хватало движению возрождения, которое он претендовал возглавить.
Можно быть уверенным, что Виллермоз не без горечи принял то, что с ним обошлись с такой небрежностью; он написал Зальцману и Вернети, которые как раз находились в Париже, чтобы они навели справки об этой Нейстрийской директории, об этом комитете, об этой ложе, о существовании которых ему сообщили; он высказал строгие оговорки по поводу рвения, «столь же нескромного, сколь и поспешного, братьев из Безансона». Не от чистого сердца, а после многих категорических отказов он согласился предоставить парижским масонам, их ложе «Центр Друзей» и их посланнику Даниэлю Лажару, бывшему члену Директории Септимании, необходимые ритуалы и документы. Депутату из Парижа потребовалось много терпения и дипломатии, чтобы успокоить восприимчивость и щепетильность лионца. Переговоры, начатые по его прибытии в Лион 18 мая 1808 года, длились «пятнадцать дней с раннего утра до ночи». Потребовалось не меньше времени, чтобы у Виллермоза могла возникнуть иллюзия, будто он разрушил то незаконное, что совершили братья из Безансона, и все восстановил согласно законам и принципам. На самом деле он подписался под всем, что от него требовали, требуя лишь формул почтения, новых имен, новых клятв и нескольких излишних подписей. Ценой этого он согласился предоставить будущей префектуре Парижа все кодексы и ритуалы, как символического ордена, так и Внутреннего ордена, которые у него просили, и присоединился к переговорам, начатым с Камбасересом и Великим Востоком Парижа.
Этот последний факт кажется удивительным, если знать, что несколькими годами ранее Виллермоз осуждал дух французских лож и прямо желал их краха. В 1803 году он писал, что предпочел бы знать, что масонство преследуется, нежели видеть, как оно деградирует в процветании. Он осуждал множество новых лож, которые, как он видел, открывались во всех городах, и подозревал их в том, что они предаются суетным занятиям, «предполагая, что повсюду они невинны»; добавляя, что именно из-за дурного духа новых масонов он отказывался вновь открыть в Лионе «Благодеяние». Запрет всех тайных обществ, заявил он, послужил бы для него стимулом к работе. Он мечтал, что тогда сумеет приблизиться к главе государства и сказать ему: «Вот кто мы такие... терпите нас особым образом, но мы просим вас не смешивать нас с множеством, которое нам чуждо». Но уже к 1805 году его суждение изменилось. Узнав, что Великий Восток, далеко не будучи запрещенным, пользуется благосклонностью имперского правительства, которое предоставило ему блестящий штаб из высших сановников для управления его судьбами, Виллермоз больше не проявляет никакого пренебрежения к обычным ложам, но выказывает внимательное уважение и осторожную предупредительность. В 1808 году он был готов вести переговоры о союзе, и ему было достаточно, чтобы успокоить свою совесть, сочинить красивые торжественные формулы, которые обозначали архиканцлера его орденским именем Joannes Jacobus Regis a Legibus, и напомнить о прецеденте договора об объединении 1775 года — старой истории, о которой он, несомненно, был единственным, наряду с Баконом де Ла Шевальри, кто сохранил память.
Несмотря на свой возраст, Виллермоз был одной из тех творческих натур, которые остаются, вопреки опыту, неисправимыми оптимистами; он распознал в инициативах лож Парижа и Безансона дело Провидения и позволил себе мечтать для своего ордена об эре процветания и счастья. Братья из Марселя, Экса и Авиньона были приобщены к этой иллюзии. Они должны были принять в надлежащей форме протекторат Камбасереса. Первые присоединились к нему с энтузиазмом, тогда как авиньонцы, которые испытывали большое отвращение к присоединению к регулярному масонству, дали свои подписи лишь с сожалением. Они даже не знали в декабре 1808 года, в каких выражениях им следует это сделать, ибо, несмотря на их добрую волю организовать в Авиньоне исправленную ложу, им все еще не хватало многих необходимых сведений; брат Верже носил орденское имя a Tribus Oleis Stella Lis, пропитанное провансальским колоритом, но Вернети забыл свое, а Парне заявил, что у него его никогда не было. Принц-архиканцлер Империи принял предложенный ему титул. Виллермоз объявил об этом 16 августа 1809 года официальным циркуляром, вероятно, последним, который ему довелось подписать. Письмо, адресованное Карлу Гессенскому, датированное следующим годом, все еще отражает это упорное желание украсить реальность блестящими красками и представить восстановление Исправленного Шотландского Устава во Франции в самом благоприятном свете. Но отныне время иллюзий было уже сочтено.
Начиная с 1810 года, сведения, которыми мы располагаем о развитии франкмасонства Благодетельных рыцаров, весьма редки и весьма обескураживающи. В 1811 году «дело с Великим Востоком» было полностью разорвано. Отношения Лиона и Марселя, по-видимому, почти прекратились. Из Экса поступали некоторые хорошие новости, по крайней мере, что касалось принципов и добродетелей. Но Париж хранил тревожное молчание, несмотря на добрые услуги брата Лажара между Парижем, Лионом и центрами в Монпелье и Авиньоне. Можно ли говорить об исправленной ложе на эту дату, когда речь идет о последнем городе? На самом деле, центр в Авиньоне так и не смог сформироваться.
Вернети еще в 1809 году выразил свое разочарование и сомнения: «Люди желания становятся редкими. Будет ли наша школа иметь способность примирить нас? Я не осмеливаюсь произнести». Он охотно утешался этим; он и его друзья были гораздо более любопытны к познанию секретов Паскуалли, традиций лионской школы и воспоминаний верных последователей Сен-Мартена, гораздо более стремились быть в курсе мистической литературы, чем заботились об организации ложи согласно формам. Так они продолжали поддерживать с Понтом и Виллермозом дружескую переписку вплоть до 9 ноября 1812 года, когда все же пришлось заявить, что они вовсе не намерены создавать масонское учреждение и, следовательно, платить взносы. Они признались, что их главное возражение заключалось в том, что вдохновение их к этому не побуждало, и возложили ответственность за решение на «Бога, господина сердец и умов». Виллермоз не принял без обсуждения столь категоричное оправдание. Но что он мог сделать, кроме как писать тщетные упреки? Несмотря на его желание, Исправленный шотландский орден не мог найти клиентуру во французском обществе нового века; усилия по восстановлению не приводили к результату; он слабо прозябал. В конце концов, тот, кто тщетно пытался «оживить уже остывший пепел» и упорствовал в иллюзии, должен был сам признать очевидное. В 1820 году он пишет Карлу Гессенскому, что во Франции наблюдается «общее охлаждение» по отношению к мистическому масонству, что последние семь-восемь лет он ничем не занимался и не верит, что в пределах бывшей Овернской провинции остался кто-либо, способный интересоваться впредь доктринами и секретами истинного масонства.
К этой дате жизнь Жана-Батиста Виллермоза была омрачена столькими испытаниями, что он, несомненно, уже вряд ли мог воспринимать трагически свои неудачи в масонских делах. Эти годы, когда он наиболее активно занимался содействием восстановлению своего ордена, были для него наполнены печалями и трауром. К тяжести возраста добавились другие заботы, которые обычно являются уделом молодости. В 1804 году, после семи лет бесплодного брака, его жена родила маленькую дочь, которая прожила всего несколько дней, и Виллермоз заявлял, что был крайне подавлен этим печальным событием. Следующий год принес ему настоящий реванш с рождением 20 сентября 1805 года сына, которому дали имена Жан-Батист-Франсуа де Саль-Клод. Но г-жа Виллермоз была очень больна, и ее здоровье не восстановилось; рождение третьего ребенка убило ее. Она скончалась в ночь на 9 мая 1808 года, через несколько дней после преждевременных родов. Можно измерить горе бедного человека тоном заметки, которую он составил, чтобы просто рассказать о печальном конце двенадцати лет «самого близкого и счастливого» союза; его можно измерить также в возвышенных фразах соболезнований его друзей Понта, Вернети и Верже. Конечно, у него не было другого утешения, кроме как искать его в своей вере в бессмертие души, и не было лучшего предмета для размышления в этих жестоких обстоятельствах, чем псалом «Exsurgat Deus», который ему прислали из Авиньона.
Его крепкий темперамент, если не помощь Божья, позволили ему преодолеть свою подавленность. Не без удивления, сопоставляя даты, мы отмечаем, что именно спустя очень немного дней после этого в Лион прибыл брат Лажар и что Виллермоз с головой погрузился в работу и планы масонского восстановления, где он мог найти, по крайней мере, отвлечение и забвение. Болезнь, несомненно, легочная конгестия, «первая серьезная в его жизни», остановила его на некоторое время в феврале следующего года. Свое выздоровление он использовал, чтобы навести порядок в своих бумагах. «Бог, — отмечал он, — сохранил меня для моего дорогого сына и для моей дорогой, вечно страдающей сестры». Г-жа Провенсаль, действительно, умерла лишь в начале мая 1810 года.
Жан-Батист Виллермоз в свои восемьдесят лет был озабочен необходимостью растить пятилетнего мальчика. «Вот шип, который часто утомляет мое сердце», — писал он Карлу Гессенскому, ибо полагал, что ему не суждено еще долго оберегать в жизни своего маленького Франсиса. Ребенок был гордостью отца. Видеть, как он растет «очень живым, капризным, проворным, ловким и рассеянным», убеждаться, что он крепко сложен и никогда не болел, радовало старика. Он забавлялся, цитируя детское произношение ребенка и его желание отправиться на войну «с саблей и ружьем». В шесть с половиной лет у ребенка несколько дней был жар; но вскоре все успокоились и уже подумывали о том, чтобы отдать его в пансион. Бедный малыш умер 23 октября 1812 года, едва достигнув семи лет.
Лишившись тех, кого он любил больше всего, старику оставалась лишь привязанность его друзей. Его высокий рост, важная осанка, медленная речь позволяли ему прекрасно исполнять роль патриарха среди тех, кто остался из его племянников и внучатых племянников. Несколько личных писем достаточно ясно показывают, что, хотя он умел исполнять все обязанности по отношению к своим близким, он настаивал, чтобы его уважали как главу всей семьи и чтобы прислушивались к его меркуриалиям и советам.
Несомненно, его лучшим утешением были его спиритуалистические убеждения и твердая уверенность в том, что существует мир чистых духов, где воссоединятся реинтегрированные души в невыразимом присутствии Божественного Существа. Он сочетал свои тайные доктрины с ревностной практикой католицизма, в смеси, плодотворной для размышлений. Когда всякая надежда заниматься практическим масонством исчезла, он нашел в своих воспоминаниях, в своих прежних связях забвение своих печалей, своего морального одиночества и посредственности молодых поколений франкмасонов; он поддерживал дружбу с Зайцмарном и возобновил, после двадцатилетнего молчания, отношения с ландграфом Гессенским и бароном Жаном де Тюркхеймом.
Спустя столько лет эти люди встретились почти не изменившимися. Карл Гессенский все так же охотился за любопытными секретами и больше интересовался магическими рецептами, чем моральными рассуждениями; он по-прежнему был самого высокого мнения о себе и о сверхъестественных дарах, которые получил. Барон Жан де Тюркхейм был более мудр и умерен; его главный интерес заключался в изучении различных мистических систем и их рассмотрении в свете своих протестантских убеждений. В то время как Виллермоз не мог отрешиться от своих химер масонской организации и, даже не имея учеников, все еще считал себя главой школы, все еще чувствовал пастырское попечение.
Ландграф использовал годы «смут, анархии, замешательства» для совершенствования особого общества, которое он содержал при себе в своей резиденции в Готторпе. Он был чрезвычайно доволен результатами, которых достигал благодаря Богу и своим личным заслугам; он в 1821 году свидетельствовал самому себе, что «достиг точки, о которой я никогда не смел и думать, что человечество может даже стремиться к ней». Незадолго до этого, в 1818 году, он предложил Жану-Батисту Виллермозу присоединиться к его трудам и познать «истинный свет», приняв его особую систему. Он направил в Лион анализ первых десяти степеней.
Беда, особенно для нас, располагающих столь скудными сведениями о личных начинаниях Карла Гессенского, заключается в том, что Виллермоз мало что понял из его объяснений. Он хотел бы знать, что принц подразумевал под этим «истинным светом», который он обещал своим последователям. Должен ли он был сообщать его им «осязаемо и зримо»? Был ли он «физическим или интеллектуальным»? Это, очевидно, то, что хотелось бы знать. Мы понимаем из этих вопросов, что Карл Гессенский получал на некоторых сеансах световые явления, которые он считал ответами Христа. Следует ли из терминов, использованных Тюркхеймом, сделать вывод, что методы, применявшиеся для придания последователям из Готторпа ясности и прозорливости, включали вращение и напоминали методы дервишей-вращателей? Мы также понимаем, что небольшая община почитала «святую чашу», своего рода Грааль, который считался священным предметом. Этот факт не должен был оскорбить Виллермоза. Неужели он забыл странное причастие, предписанное Паскуалли в его самых тайных церемониях? Возможно. Однако именно потому, что он не совсем соглашался с принципами своего первого учителя, он отказался принять учение, которое ему предлагали. С возрастом он научился остерегаться иллюзий. Эзотерическое и живописное христианство, которое практиковал ландграф, ему не понравилось. Он не счел нужным изучать его дальше пятой степени. «Пробный камень, который мой инициатор, к которому я привязан телом и душой, вложил мне в руки, чтобы при необходимости отличить золото от меди, дал мне в тот день узнать медь, слегка замаскированную, и я не счел нужным идти дальше». Этот безошибочный пробный камень был, возможно, лишь предписанием, которое обязывало Коэнов заниматься только духовными вещами.
Тюркхейм же видел в различиях своих корреспондентов глубокое сходство, проистекающее из их общего поиска чувственных доказательств существования Бога. Впрочем, он больше не чувствовал себя склонным вмешиваться в явные вещи, то есть в Масонство. Что заставляло его поддерживать дружбу с Виллермозом, так это любопытство, которое он питал к Дону Мартинесу де Паскуалли; он знал, что лионец был почти единственным, кто обладал в этом вопросе правдивой традицией и реальными воспоминаниями. Это было время, когда в центрах посвященных Франции и Германии начали проявлять большой интерес к Коэнам. Болтовня Карла Гессенского после Вильгельмсбада проложила себе путь, как и откровения тех учеников Сен-Мартена и Отлива, которые путешествовали за Рейн. Шепотом передавались легенды об этом странном человеке, чьего имени и происхождения толком никто не знал; копии «Трактата о реинтеграции» циркулировали в ложах Исправленных масонов Эльзаса и Германии, сопровождаемые всевозможными фантастическими комментариями. Тюркхейм владел рукописью знаменитого «Трактата», которую он получил от некоего Куна, некогда жившего в Бордо; но хотя его рукопись была подлинной, все, что он знал по этому поводу, блистало скорее сложностью, чем точностью, о чем свидетельствует письмо, написанное Виллермозу 4 августа 1821 года. «В свое время меня хотели убедить, что Паскуалис получил свою рукопись от араба по имени Аль Рашид, что оригинал был составлен на халдейском языке, а затем переведен на арабский и испанский. Еврей по имени Хиршфельд, умерший два года назад и также связанный с ландграфом Карлом, утверждал, что владеет частью этих рукописей и говорил об этом с г-ном Сен-Мартеном в Страсбурге». Перед лицом всех этих сплетен Виллермоз счел себя обязанным исправить традицию и еще раз проповедовать истинное учение, чтобы опровергнуть досадные легенды.
Он сделал это ясно, почти без колебаний, то ли из желания передать послание, которое он получил, грядущим поколениям, то ли из удовольствия долго рассказывать воспоминания о былых временах. Но является ли образ, который он рисует своего бывшего учителя, вполне точным? Не стерло ли время все тени с картины? Не так сильно, как можно было бы подумать. Виллермоз не забыл непоследовательности бордоского мага и испытания своего мучительного ученичества в качестве Рео-Круа; но он нашел способ примирить свое справедливое негодование с доверием, которое он сохранял к вдохновенному пророку, которого он считал последним наследником высокой науки Моисея. Сомнамбула, доверенное лицо его сомнений, заверила его когда-то, что дон Мартинес должен был искупить свое досадное поведение несколькими годами сурового чистилища. Божественная справедливость отомстила за него, и Виллермоз мог с успокоенным сердцем превозносить живую веру, таинственную силу и вдохновенную мудрость дона Мартинеса де Паскуалли де ла Тура и называть себя его последователем телом и душой. Здесь нет никакого преувеличения. С 1768 по 1822 год его убеждения, в сущности, почти не изменились. Он оставался непоколебимо верным религии Коэнов; как и прежде, вопреки всякой логике, он считал ее чистой от всякой магии и прекрасно совместимой с ревностной практикой католицизма.
Любопытно отметить, что каждый из этих оккультистов сохранял, посреди своих фантазий и еретических блужданий, упрямую приверженность вере, в которой он был воспитан, и что каждый из них претендовал на то, чтобы навязать ее другим под прикрытием объединения и духовного прогресса. Виллермоз считал слияние христианских церквей, предсказанное Карлом Гессенским, желательным только в рамках католической религии. Но чего только не предсказывал Карл Гессенский! Он полагал, что знает причину необычайного долголетия Жан-Батиста Виллермоза, и объяснял, в этой неясной манере, причины этой бодрой старости: «те, кто, подобно ему, искали только Бога и нашего Спасителя, остаются рядом с ними в совершенном блаженстве, если только они не призваны обратно во плоть по своему собственному желанию или если они не должны служить нашему Господу на мирском поприще».
Виллермоз, безусловно, все еще имел некоторое желание оставаться на земле; он чувствовал себя не так уж плохо в этом августе 1821 года, когда чувствовал, как к нему возвращаются силы после тяжелой летней жары. Ему было даровано еще три года. Нежданные годы для человека такого возраста, который сохранил всю целостность своего мышления и не страдал от слишком обременительных недугов. Были ли они, однако, безмятежными годами? Ему пришлось вести мучительный судебный процесс против своего зятя, который требовал наследства маленького Франсиса, то есть приданого, которое госпожа Провенсаль когда-то выделила юной Жаннетт Паскаль для ее замужества. 31 декабря 1822 года он составил свое завещание, которое назначало его племянников универсальными наследниками с обязательством выплатить различные легаты и, прежде всего, заказать на три года очень большое количество месс, даты которых были тщательно установлены, на которые его родственники и друзья были бы приглашены молиться за упокой его души. Но еще один вопрос, помимо вопроса о его материальном состоянии, оставался нерешенным. Он должен был также принять решение относительно важных архивов масонства и оккультизма, хранителем которых он был; это был спор, который тревожил его все больше и больше по мере того, как он чувствовал упадок своих сил.
Является ли его смятение признаком более глубокой тревоги? В конце столь насыщенной карьеры, не проверял ли он обоснованность своих убеждений, не беспокоился ли о ценности своего труда? Я задаюсь вопросом, мог ли он вспоминать об этом труде без горечи и уныния. Все, во что он верил, все, о чем мечтал, все, что организовал ценой стольких усилий и столь долгих трудов, было лишь руинами; от этого не осталось ничего, кроме нескольких тщетных воспоминаний, вскоре забытых и искаженных. Он работал лишь ради самой нереальной химеры, думая воздвигнуть масонский храм как школу духовного совершенствования, где, от степени к степени, масон поднимался бы от простейших моральных добродетелей к созерцанию тайн и, через это ревностное изучение, к общению с небесными духами вплоть до своего Бога, Великого Архитектора Вселенной. Но все же он мог дать себе заверение, что этот крах великой надежды произошел не по его вине, что он, по крайней мере, не изменил своему призванию и остался упорно верен тому, что принял за божественное послание. Я думаю, что размышления умирающего Виллермоза, возможно, не были окрашены в столь мрачные тона. Весьма вероятно, что беспокойство, которое он проявлял по поводу судьбы своих архивов, проистекало скорее из того, что он по-прежнему придавал им священное значение и желал, чтобы они были благоговейно сохранены для «людей желания» будущих времен.
Он назначил Антуана Пона своим масонским преемником и уже часто позволял ему занимать это место рядом с последними последователями Исправленного Шотландского Устава. Но, хотя он был очень привязан к своему молодому другу, у него не было к нему полного доверия. Пон проявлял неблагодарность по отношению к масонству, своей «кормилице». Он делал вид, что относится к нему весьма легкомысленно, как к простому окольному пути для приведения равнодушных к христианству. Это было как раз противоположное мнение тому, которое проповедовал Виллермоз. Столь глубокое разногласие повергало старика в тревожную нерешительность. Пон усугублял ее, не желая брать на себя никаких четких обязательств и оставляя за собой право хранить, передавать или уничтожать по своему усмотрению то, что ему должны были доверить. «Когда его конец приближался, он все взвешивал, все сравнивал и всегда советовался со мной по поводу этого вклада. Я повторял ему тогда, что по-прежнему согласен его принять, но без каких-либо условий... Он решился только в самом конце. Он сказал мне: "Я бы все сжег, если бы вас здесь не было, но я передаю вам все и без оговорок. Я даю вам ту свободу, которую вы просите...».
Можно полагать, что не только из-за заслуг Пона умирающий Виллермоз не решился сжечь все документы, свидетельствующие о его необычных опытах. Мог ли он, будучи превосходным архивариусом, даже во имя осмотрительности и осторожности, собственноручно уничтожить труд всей своей жизни? Мог ли он сознательно предать забвению или отдать на растерзание лживым легендам доктрины, которые он изучал, общества, которые он основал, опыты, которые он проводил, тени своих учеников и друзей, и свою собственную репутацию? Он предпочел доверить свое свидетельство, немного на удачу, рукам наследника, который плохо понимал всю его ценность.
Он скончался 29 мая 1824 года. Его племянник Жан-Батист позаботился о том, чтобы ему устроили достойные похороны. Он уведомил Сельскохозяйственное общество, Бюро благодеяния, старых и новых администраторов Лионских больниц. Процессия была многочисленной. Двенадцать стариков из Благотворительного общества несли факелы, а восемнадцать священников служили в церкви Сен-Поликарп, на две трети задрапированной черным. Могила Виллермоза находится на кладбище Ловасс. С этой даты уже не хоронили на старом кладбище Круа-Русс, где находились могилы его жены, сына и сестры.
Несмотря на все эти заботы, у родных и друзей Жана-Батиста Виллермоза осталась горечь от несправедливости, совершенной по отношению к его памяти. Администрация Лионских больниц не заказала за него мессу, которую обычно служила за упокой душ своих бывших администраторов. Дело в том, что уже к 1824 году франкмасоны начали пользоваться в обществе тревожной репутацией; их тайны подозревали в сокрытии подрывных идей, загадочных заговоров, преступного нечестия. Репутация почтенного владельца Колинетт становилась, в силу этого, весьма подозрительной для благонамеренных людей его города.
Один из родственников, доктор Терм, счел своим долгом защитить его память от неблагодарности и несправедливости. Похвала, которую он произнес перед Сельскохозяйственным обществом, напомнила о роли Виллермоза в защите и реорганизации городских больниц и осмелилась упомянуть о его статусе высокого масонского сановника, используя идеи и фразы, предложенные Жозефом Поном. Он восхвалял его «за приверженность принципам знаменитого объединения», за «высокое уважение, которое его знания заслужили ему», стремился отличить его, «благодаря его благородной прямоте и глубокому благочестию», от толпы приверженцев тайны; он оплакивал в нем «живое воспоминание о времени, которого больше нет».
Затем воцарилось молчание. Смерть косила одного за другим немногих оставшихся в живых представителей XVIII века и его мистических лож. Никто больше не хранил память о Жан-Батисте Виллермозе, кроме членов его семьи. Забвение длилось до того дня, когда случай позволил Папюсу обнаружить значительную часть этих секретных архивов, хранителем которых был Жозеф Пон, и, прежде всего, до того дня, когда любопытство публики обратилось к тайнам франкмасонов, розенкрейцеров и иллюминатов.
Подсчитывая количество книг, написанных по этим вопросам, я задаюсь вопросом, не является ли этот интерес несоразмерным, почти так же, как и долгий труд, который я только что написала об этом любопытном человеке. Ибо он не был ни оригинальным философом, ни одаренным мистиком; он не был ни провидцем, ни магом; его опыты ценны скорее своим разнообразием и широтой, чем качеством. Я бы пожалела о том, что так снисходительно сопровождала его на протяжении всех его упорных поисков тайны франкмасонства, если бы не делала это с таким любопытством и такой симпатией.
Я нашла в недавнем произведении современного романиста свое лучшее оправдание. Это фраза о красоте пения жабы: «Эта капля окарины, чистота которой тем более трогательна, что она исходит от смиренного и отталкивающего животного», — именно она подтолкнула меня на опасный путь аналогий. Не то чтобы я нашла что-то отталкивающее во франкмасонстве или что-то особенно смиренное в характере этого лионского мистика; но разве не объясняет она образно и поэтично то чувство, которое испытываешь, расшифровывая среди странностей масонских обществ XVIII века искреннее стремление к совершенству и абсолютному, подобно тому как в мелочности и нелепостях тайной жизни Жан-Батиста Виллермоза проглядывает человеческое желание вечного?
15 сентября 1937 г.
- «Каталог по порядку получения тетрадей и наставлений, которые я, Ж.Б.В., получил от Неизвестного агента, ответственного за работу по посвящению». Лион, рукопись 5477, стр. 2.